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Pathos présidentiel et hochets de la culture

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Jean‑Paul Rouve fond en larmes dans les bras d’Emmanuel Macron lors de la remise de sa Légion d’honneur. Une image un peu grotesque qui résume le spectacle des récompenses culturelles en France.


Jean‑Paul Rouve, acteur et réalisateur, fond en larmes dans les bras d’Emmanuel Macron alors que le président lui accroche la Légion d’honneur. Les caméras immortalisent le moment : émotion, accolades, photo officielle. Le geste présidentiel, la figure paternalisante, les larmes publiques : tout concourt à transformer la décoration en spectacle, la récompense en hochets. Ce type de scène illustre à lui seul la comédie qu’est devenue la reconnaissance culturelle en France.

Néocourtisanerie

Les hochets de la République. Nos grands enfants du monde de la culture. Ils ne vivent que pour ça. Les poètes printaniers, les nouveaux courtisans, les néo-militants convertis en béni‑oui‑oui attendent, alignés et impatients, que le ruban, la petite croix, le joujou officiel tombe enfin dans leurs mains. Peu importe qui le leur tend : un camarade d’hier, un notable sans scrupules, un président jouant à l’oncle compatissant. Toute critique est soigneusement anesthésiée ; le plaisir honteux de l’estrade, de la photo, du selfie officiel, prend le pas sur la lucidité.

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Et puis il y a ceux qui refusent. Ceux qui déclinent la bénédiction officielle. Ceux qui refusent de transformer la culture en cérémonie d’État. Georges Brassens, Albert Camus, Jean‑Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Thomas Piketty, Jacques Tardi, Brigitte Bardot, Blanche Gardin, Wilfrid Lupano : ils ont dit non. Pour rester libres, pour refuser la récupération, pour rappeler que la grandeur d’un artiste ou d’un intellectuel ne se mesure pas aux rubans ou aux honneurs, mais à la liberté qu’il conserve. Ces refus sont des signes de résistance, des éclairs de lucidité dans l’ombre des applaudissements ministériels.

Le petit oiseau va sortir

Le système récompense le servile, le flatteur, l’ami des amis. La culture est sous perfusion, nourrie à la seringue de décorations, de subventions et de petites reconnaissances publiques. Le pathos médiatique, les larmes de Rouve dans les bras du président, deviennent monnaie d’échange: plus la dépendance est forte, plus le besoin d’être reconnu par le pouvoir s’amplifie.

Le temps long sera le juge implacable des béni‑oui‑oui et des arrivistes. L’Histoire n’a pas besoin de jouer à Madame Irma : elle fera son office et démasquera les faux héros. La culture, ainsi domestiquée, tient en laisse. Le sourire présidentiel suffit à faire frissonner de bonheur des âmes naïves. Le joujou officiel devient critère de valeur. Mais il existe encore ceux qui refusent, qui restent debout, qui refusent d’agenouiller leur sens critique devant un ruban ou une médaille. Ceux-là sont les véritables héritiers. Les autres s’amuseront avec leurs hochets et leurs rubans jusqu’au moment où le temps long les rappellera à la raison, avec une claque que ni l’éloge ni la photo officielle ne pourront amortir.

Le Blanc-Mesnil, Creil, Saint-Denis: l’ensauvagement municipal

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Menaces, insultes, brutalisation des sortants: les images d’intimidations de maires battus dimanche dans certaines villes gagnées par les Lfistes sont effroyables. Le dégagisme d’extrême gauche ne semble pas exempt d’un esprit revanchard et communautaire. Mais cette «nouvelle France» belliqueuse est l’enfant des belles âmes progressistes, observe Ivan Rioufol dans son billet.


Voir les banlieues s’emparer de la politique devrait être réjouissant mais…

La « nouvelle France » ne fera pas de cadeaux à la France « française ». Dans des communes gagnées par l’extrême gauche (Mantes-la-Jolie, Vaulx-en-Velin, Creil, Roubaix, Saint-Denis, le Blanc-Mesnil), les maires battus ont quitté l’Hôtel de ville sous les intimidations, les menaces, les injures.

La presse labellisée a occulté, dans un premier temps, ces violences dévoilées par les réseaux sociaux. Ces expulsions brutales sont les effets politiques d’une immigration revancharde, conflictuelle, colonisatrice. Dans ce dégagisme ethnico-social, le peuple indigène et trop blanc est vu comme indésirable.

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Pourtant, dans son édition datée de ce mercredi, Le Monde accable le maire battu du Blanc-Mesnil, Thierry Meignen (LR). Il a dû se faire protéger d’une foule hostile tandis que son successeur, Demba Traoré, annonçait, reprenant l’inusable et belliqueuse dialectique stalinienne: « L’extrême droite, le fascisme n’ont pas leur place au Blanc-Mesnil ». Hier, le nouvel élu de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a annoncé pour sa part une purge des agents municipaux ne faisant pas allégeance à LFI. Rima Hassan (LFI) a félicité les victoires de « Bally Bagayoko, Abdelkader Lahmar, Aly Diouara, Omar Yaqoob, David Guiraud, Bassi Konaté, Yahaya Soukana, Adama Gaye, Demba Traoré, ainsi qu’à tous les autres élus du front antiraciste et antifasciste en France ». Exprimant la « fierté des nôtres », l’élue pro-Hamas a aussi repris à son compte ce commentaire: « Six maires noirs, issus de banlieues, à la tête de villes qui les ont vus grandir. Pas un hasard, pas un symbole isolé. Une réalité qui s’impose. Ceux qu’on pensait loin des décisions sont désormais au cœur. Discrètement, le paysage change. Et ce n’est que le début. » A ceux qui ne voient pas venir la guerre civile derrière ces nouveaux Français querelleurs[1], la voici dans ses crachats.

A qui la faute ?

Mais qui a mis la France dans cet état ? Cela fait trente ans et plus que votre serviteur et d’autres encore (mais bien peu dans les médias de naguère) alertent sur l’irresponsabilité des belles âmes immigrationnistes. C’est à Creil, ville longtemps socialiste, que débuta en 1989 la première affaire du foulard islamique, porté alors par trois collégiennes. A l’époque Lionel Jospin, qui vient de mourir, avait botté en touche alors qu’il était ministre socialiste de l’Education nationale. Il aurait également dit à une journaliste :« Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que la France s’islamise ». Creil fait partie de ces villes conquises par l’islamo-gauchisme et sa voyoucratie. Or il est insupportable d’entendre les « progressistes » déplorer cette semaine les saccages créés par leurs postures conformistes.

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Gabriel Attal explique : « La « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon c’est la négation de la France, de toutes nos valeurs républicaines ». C’est exact. Mais Attal oublie qu’il a appelé à voter pour le Nouveau Front populaire (incluant LFI) aux législatives de 2024. Julien Dray prévient aussi, avec raison : « Si on observe avec attention … la crise qui couve à LFI sera bientôt celle des indigénistes contre ceux qui auront servi d’escabeau ». Or le fondateur de SOS Racisme occulte sa responsabilité dans la sacralisation des minorités (« Touche pas à mon pote ! ») et l’instrumentalisation de l’antiracisme au profit des remplaçants.

La résistance française, plus que jamais nécessaire, ne peut compter sur ceux qui se sont tant trompés et, pire encore, qui refusent de l’admettre.

La révolution des oubliés

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[1] De l’auteur : La guerre civile qui vient, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2016

«M. Mélenchon, peut-être pas parfaite, la France d’avant reposait sur un socle commun!»

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Le 22 mars 2026, La France Insoumise a conquis plusieurs mairies importantes : Roubaix avec David Guiraud, La Courneuve avec Aly Diouara, Vénissieux, Creil… Autant de victoires saluées par Jean-Luc Mélenchon comme les premiers pas vers sa « nouvelle France ». Mais derrière ces succès locaux se dessine un projet bien plus radical : remplacer la France que nous avons connue par une autre, communautariste, décroissante et hostile à notre héritage. Ces nouveaux maires LFI ne sont pas un simple changement politique : ils sont un danger concret pour la cohésion nationale.

Choisis ta France !

Alors que Paris reste entre les mains d’Emmanuel Grégoire (PS) et que la gauche traditionnelle conserve Lyon et Marseille, La France Insoumise célèbre bruyamment ses conquêtes municipales. Roubaix, La Courneuve, Vénissieux, Creil et d’autres communes passent sous pavillon insoumis. Jean-Luc Mélenchon y voit la naissance de « sa » France : celle des quartiers populaires réinventés, des « sans-papiers » régularisés massivement, des budgets alloués prioritairement aux associations communautaires et d’une écologie punitive qui asphyxie les classes moyennes.

Cette « nouvelle France » que promeut Mélenchon depuis des années n’a plus grand-chose à voir avec la France d’antan. Celle d’avant était imparfaite, bien sûr, mais elle reposait sur un socle commun : l’assimilation républicaine, la laïcité stricte, la fierté de notre histoire, la sécurité dans les rues et le mérite comme ascenseur social. Elle était une nation, pas un archipel de communautés. Les maires LFI élus incarnent précisément le tournant.

L’inclusion, le nouveau mot pour « communautarisme »

À Roubaix ou à La Courneuve, on sait déjà ce qui attend les habitants : expérimentation de la « police citoyenne », subventions massives aux structures associatives liées à l’islam politique, discours victimaire permanent, méfiance vis-à-vis de la police nationale, et une politique du logement qui accentue encore la concentration ethnique et sociale. La propreté, la tranquillité publique et l’attractivité économique passeront après l’idéologie. Jean-Luc Mélenchon l’assume: il veut « tourner la page de l’ancienne stratégie » et renverser « la table ».

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Sa nouvelle France, c’est la décroissance choisie pour les autres, l’immigration sans limite présentée comme une chance, la repentance historique érigée en dogme, et une laïcité « inclusive » qui ouvre en réalité la porte au communautarisme. C’est une France où l’on déboulonne les statues de nos héros, où l’on renomme les rues, où l’on enseigne que notre pays est intrinsèquement coupable. Le danger est double. D’abord local: dans ces villes déjà fragiles, ces maires risquent d’aggraver les fractures sociales, de décourager les entrepreneurs et de faire fuir les familles qui le peuvent encore. Ensuite national: chaque mairie LFI devient une vitrine et un laboratoire pour le projet mélenchoniste. Si demain ces élus réussissent à démontrer que leur modèle « fonctionne », ils légitimeront l’idée que la France peut être refondée sur d’autres bases que celles de 1789 et de la République indivisible.

La crise identitaire de la France s’accentue

Nous ne pouvons plus feindre l’aveuglement. Les maires LFI ne sont pas de simples gestionnaires locaux de gauche. Ils sont les exécutants d’une vision idéologique qui veut remplacer notre France – celle des Lumières, des cathédrales, des villages, des bistrots, de la liberté d’expression et du « vivre ensemble » à la française – par une autre, multiculturelle par principe, islamo-gauchiste dans les faits, et profondément hostile à notre identité. Il est temps de dire clairement les choses : cette « nouvelle France » n’est pas un progrès, elle est un recul civilisationnel. Elle fragilise notre cohésion, attise les tensions communautaires et prépare le terrain à des confrontations bien plus graves.

Face à elle, la France d’antan – celle qui mérite d’être défendue, réformée, aimée – reste la seule boussole raisonnable. Les électeurs ont parlé dans ces communes. Il appartient maintenant aux responsables politiques nationaux, de droite comme de gauche républicaine, de ne pas minimiser le signal.

Car si l’on laisse ces bastions devenir des zones d’expérimentation mélenchoniste sans réaction ferme, c’est l’ensemble du pays qui risque, à terme, de basculer dans cette « nouvelle France » que beaucoup refusent encore de voir venir.

La revanche du réel: comment la gauche a fabriqué ce qu’elle ne comprend plus

Ils avaient rêvé la diversité comme une promesse. Elle leur revient aujourd’hui comme un verdict. Dans certaines villes françaises, la gauche découvre, avec stupeur, le monde qu’elle a contribué à produire — et qu’elle ne sait plus nommer.


Il y a des scènes qui disent davantage qu’un long discours. Des nuits d’élection où la victoire n’est pas une alternance, mais une bascule. Des maires battus quittant leur ville sous les huées ou l’indifférence hostile. Des foules en liesse dont la joie déborde parfois en gestes d’intimidation. Rien de spectaculaire au sens classique, et pourtant tout est là : une atmosphère, une rupture, un changement de monde.

Quand la « diversité » se venge

Dans certaines communes autrefois solidement tenues par la gauche, des figures issues de cette « diversité » qu’elle a exaltée pendant des décennies accèdent au pouvoir. Et ce moment, que l’on voudrait lire comme l’accomplissement d’un idéal républicain, prend une tout autre signification lorsqu’on le regarde sans les filtres de la bonne conscience. Car il ne s’agit pas seulement d’un renouvellement des élites : il s’agit d’un déplacement des appartenances, d’un basculement des équilibres, d’une reconfiguration silencieuse du corps social.

Les anciens maires de gauche, souvent sincèrement engagés dans la promotion de la mixité, de l’ouverture, de l’accueil, apparaissent aujourd’hui comme les vaincus d’une histoire qu’ils ont eux-mêmes contribué à écrire. Il y a, dans leur éviction, quelque chose de plus qu’une défaite électorale: une forme d’humiliation politique, presque anthropologique. Comme si le réel, longtemps tenu à distance par le discours, revenait leur demander des comptes.

Car ce qui se joue ici n’est pas conjoncturel. C’est l’aboutissement d’un long refus de voir.

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Je le dis sans détour: ce que ces événements révèlent, je l’ai vu venir depuis longtemps. Non pas dans les livres, mais dans les villes, dans les quartiers, dans les visages. J’ai travaillé dans presque toute la France, accompagné des services publics, des policiers, des éducateurs, des habitants. À Mantes-la-Jolie, longuement. À Saint-Denis. Dans tous ces territoires que la gauche nomme « populaires » avec une condescendance qui tient lieu d’analyse.

Là, le réel ne se discute pas. Il s’impose.

Islamisme d’atmosphère et monde renversé

J’y ai vu la délinquance s’installer comme un climat. Non pas un accident, mais une structure du quotidien. J’y ai vu des formes d’islamisme d’atmosphère — pas toujours bruyantes, mais constantes, organisant les comportements, les hiérarchies, les silences. J’y ai vu des professionnels épuisés, des habitants pris entre peur et résignation. Et j’y ai vu, surtout, une incapacité presque obstinée à nommer ce qui se passait. Ce refus n’était pas ignorance. Il était volonté.

Car une partie de la gauche — socialiste comme communiste — s’est enfermée dans une vision du monde où tout devait être interprété à travers une opposition morale entre dominants et dominés. Dans cette grille, la réalité n’existe qu’à condition de confirmer le schéma. Ce qui le contredit doit être nié, minimisé, disqualifié.

Ainsi s’est installé un étrange dispositif mental: voir devenait suspect. Dire devenait coupable.

Tout était rapporté à une obsession : le fascisme. Le Front national comme horizon indépassable du mal politique. Et pendant que l’on traquait cette menace réelle mais érigée en unique principe d’intelligibilité, on refusait de voir que d’autres formes de violence, d’autorité, de séparation se développaient sous nos yeux — mais hors du champ autorisé de la pensée.

Il fallait ne pas voir pour continuer à croire.

Ce déni a une histoire. Il plonge ses racines dans le basculement de la gauche occidentale, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, vers un tiers-mondisme qui fit de toute opposition à l’Occident une vertu en soi. Mao, Castro, Kadhafi — autant de figures que l’on a admirées ou excusées au nom d’une morale de la libération. Peu importaient les camps, les prisons, les massacres : la cause suffisait.

Raymond Aron avait tout dit, dès 1955 : le révolutionnaire occidental aime la révolution, à condition qu’elle soit ailleurs.

Cette passion de l’ailleurs s’est peu à peu déplacée vers l’intérieur même des sociétés occidentales. À mesure que disparaissait l’ouvrier comme sujet historique, une autre figure s’est imposée : celle de la victime. Non plus le travailleur, mais l’opprimé. Non plus la condition, mais l’identité. À partir de là, tout s’est inversé.

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La politique a cessé d’être un art du réel pour devenir une liturgie morale. La responsabilité a cédé la place à la réparation. La vérité a été subordonnée à la souffrance. Et dans ce monde renversé, celui qui parle depuis l’expérience peut être disqualifié, tandis que celui qui parle depuis la posture est sacralisé.

C’est ainsi que les banlieues ont été abandonnées — non pas matériellement seulement, mais intellectuellement. On y a projeté des catégories, des récits, des excuses. On a refusé d’y reconnaître des conflits réels, des logiques d’appartenance, des transformations profondes du lien social.

Mosquée de Villetaneuse, juin 2015 © ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Et aujourd’hui, ces réalités reviennent sous forme politique. Ce que montrent les élections récentes, ce n’est pas la réussite d’un modèle. C’est la fin d’une illusion. La diversité ne produit pas mécaniquement du commun. Elle produit aussi du séparé, du concurrent, du conflictuel. Et lorsque ces dynamiques ne sont pas pensées, elles s’imposent. La gauche se retrouve ainsi face à ce qu’elle a refusé de voir : une fragmentation du corps social qu’aucun discours ne suffit plus à masquer.

Pendant ce temps, son hégémonie culturelle demeure. Les médias, l’université, le monde culturel continuent largement de produire les catégories à travers lesquelles nous sommes censés comprendre le monde. Et dans ces catégories, le réel reste suspect.

On continue de moraliser ce qui devrait être analysé. De simplifier ce qui exige de la complexité. De transformer les conflits en récits. Mais le réel, lui, ne disparaît pas. Il attend. Et lorsqu’il revient, il ne discute plus.

Ce moment que nous vivons est un moment de vérité. Non pas une crise passagère, mais la fin d’un cycle intellectuel et politique. Celui d’une gauche qui, ayant voulu faire le Bien sans regarder le monde tel qu’il est, se trouve aujourd’hui démunie face aux conséquences de ses propres choix.

Il ne s’agit pas de lui reprocher d’avoir voulu la justice. Il s’agit de lui reprocher d’avoir renoncé à la lucidité. Car la politique commence là : dans la capacité à voir ce qui est, et non ce que l’on voudrait qu’il soit. Le reste — les proclamations, les indignations, les postures — n’est que littérature morale. Et la littérature morale, lorsqu’elle gouverne, prépare toujours des lendemains difficiles.

La société malade

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Europe sans Frontex

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L’eurodéputé RN Fabrice Leggeri fait l’objet de poursuites pour avoir refoulé les migrants lorsqu’il était à la tête de Frontex – dont on pensait naïvement jusqu’à ce jour que c’était le rôle.


Fabrice Leggeri, l’ancien patron de Frontex et aujourd’hui eurodéputé RN, est poursuivi pour crimes contre l’humanité et torture. Du moins pour complicité de ces deux crimes, plus précisément — ce qui n’est pas rien. Lorsqu’il dirigeait Frontex (l’agence de protection des frontières européennes) entre 2015 et 2022, M. Leggeri était dans le collimateur de l’écosystème immigrationniste qui fait sa loi à Bruxelles. Ursula von der Leyen l’a débarqué comme un malpropre. Ce naïf croyait diriger une force de police, quand la présidente de la Commission européenne voulait une agence d’accueil.

La plainte a été déposée en avril 2024 par la Ligue des droits de l’homme et Utopia 56. Ces deux associations gauchistoïdes accusent Leggeri d’avoir mené une chasse aux migrants. Rien que ça. Certes, elles ne disent pas qu’il a jeté des gens à la mer, mais qu’il a couvert ou ordonné des refoulements illégaux vers la Libye et la Turquie (crime contre l’humanité), au lieu de les diriger vers nos côtes. Elles veulent également lui imputer les tortures infligées à certains des migrants refoulés en Libye.

Le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’était déclaré incompétent, mais la cour d’appel a ordonné hier l’ouverture d’une instruction. Des juges s’estiment donc qualifiés pour juger la politique migratoire de la France et sa mise en œuvre.

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Il est légitime que Fabrice Leggeri réponde de ses actes, dit-on. Peut-être, mais en l’occurrence, ce n’était pas l’avis du PNAT. On l’accuse « d’avoir mené une politique visant à empêcher l’entrée des migrants, quel qu’en soit le prix, en vies humaines ». Tout est dans ce prix. Il s’agit d’arbitrer entre des exigences contradictoires : la protection des individus, d’un côté ; celle des nations, de l’autre. La police des frontières ne peut évidemment pas se faire à n’importe quel prix ni par n’importe quel moyen. Mais elle ne peut pas non plus être indolore et compassionnelle. Elle suppose de pouvoir renvoyer des malheureux vers les pays qu’ils cherchent à fuir. Seulement, en pratique, une fois dans les eaux territoriales européennes, vous avez le droit de demander l’asile et vous serez pris en charge jusqu’à l’épuisement des recours. Ce qui signifie que l’on prétend protéger nos frontières sans renvoyer ceux qui les franchissent. C’est une mission impossible.

Derrière cette analyse, attention, il y a évidemment d’effroyables tragédies humaines. Mais la politique ne peut se réduire aux sentiments. On en parle de plus en plus souvent : l’immigration pose un défi culturel et politique majeur aux sociétés. Les peuples européens demandent une pause.

J’ignore si Fabrice Leggeri a enfreint les règles. Mais avec ce procès, il s’agit en réalité d’imposer le dogme de fer des élites européennes : l’immigration n’est pas l’affaire des peuples. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée, reçue ce matin sur Sud Radio, décrète qu’un référendum sur l’immigration serait « contraire à nos valeurs ». L’immigration est un phénomène massif qui transforme sans retour les sociétés européennes, mais pas touche. J’attends avec impatience qu’elle justifie ce refus de la délibération démocratique.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale au micro de Sud radio

La solitude de penser: Nietzsche face à notre temps

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Dans une époque où les militants ont remplacé les penseurs, où ce sont les artistes qui produisent les slogans politiques, et où ceux qui prennent le temps de réfléchir à notre société en travaillant la langue se font de plus en plus rares, la pensée complexe de Nietzsche se fait de plus en plus extravagante – elle devient une véritable chinoiserie pour l’individu.


À l’heure des certitudes instantanées et des indignations en série, la pensée de Friedrich Nietzsche résonne comme une dissonance. Devenir ce que l’on est n’y relève ni du confort ni de l’évidence, mais d’un travail intérieur exigeant, souvent solitaire. Face à une époque tentée par la simplification morale et la guerre des camps, Nietzsche rappelle que penser implique d’abord de se déprendre de soi-même.

Chez Nietzsche, certaines formules ont été trop vite récupérées pour être encore comprises. « Devenir ce que l’on est », que l’on trouve notamment dans Ecce Homo, appartient à ces sentences défigurées par leur succès. On l’a réduite à une invitation anodine à « être soi-même », comme si l’individu disposait d’une identité immédiatement accessible, presque confortable. Or, rien n’est plus étranger à sa pensée. Devenir ce que l’on est ne relève pas d’une affirmation, mais d’une conquête – une conquête qui suppose d’abord une épreuve: celle de la lucidité.

Car l’individu n’est pas une donnée simple. Il est traversé, constitué par des forces qui le dépassent. Son rapport au bien, au mal, à la vérité, est le produit d’une histoire longue, d’une stratification de valeurs héritées, souvent inconscientes. Le « sens historique », au cœur de La Généalogie de la morale, ne se limite pas à connaître le passé: il engage une mise en question de l’évidence. Comprendre ce que l’on est, c’est comprendre d’où cela vient, et reconnaître que ce que l’on croit être « soi » n’est souvent qu’un assemblage de déterminations.

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Dans cette perspective, l’injonction à devenir soi-même prend une dimension autrement plus exigeante. Elle implique une déconstruction des catégories morales reçues, notamment de l’opposition rassurante entre le bien et le mal. Dans Par-delà bien et mal, Nietzsche en conteste le caractère absolu et invite à en interroger l’origine et les effets. Ce geste ne débouche pas sur un relativisme facile ; il ouvre au contraire la possibilité d’une création. Devenir ce que l’on est, c’est devenir capable de produire ses propres valeurs.

C’est ce point qui rend Nietzsche si difficilement assimilable aujourd’hui. Nous vivons dans un espace public où la pensée se dissout dans la simplification, où le slogan remplace l’argument, l’indignation la réflexion. Il ne s’agit plus tant de comprendre que de se positionner. À chaque question correspond un camp ; à chaque camp, ses certitudes.

Dans ce paysage, la distinction entre le bien et le mal retrouve une vigueur nouvelle, mais sous une forme appauvrie: non plus comme problème, mais comme évidence. Le monde se distribue en figures opposées qui dispensent d’interroger les conditions mêmes du jugement. Cette structuration rassure, car elle simplifie. Elle évite le trouble, l’ambivalence, la contradiction – tout ce qui constitue pourtant le cœur de l’expérience intérieure chez Nietzsche.

Penser par soi-même devient alors risqué. Non pas au sens héroïque, mais au sens concret d’une marginalisation possible. Celui qui suspend son jugement, introduit de la nuance, échappe aux catégories disponibles – et c’est déjà trop. La pensée indépendante s’accorde mal avec un système qui valorise la lisibilité immédiate et l’alignement.

Or cette solitude n’est pas un accident ; elle est constitutive de l’exigence nietzschéenne. Devenir ce que l’on est suppose d’accepter un certain isolement. Non par goût de la marginalité, mais parce qu’une pensée singulière ne coïncide pas avec les attentes collectives. Et les résistances ne sont pas seulement extérieures.

Car le principal obstacle est souvent intime. Se confronter à soi-même implique d’affronter ce que l’on préfère ignorer: contradictions, faiblesses, ambiguïtés. La morale commune, en offrant des repères clairs, protège aussi de cette épreuve. Elle permet de juger sans se juger. Nietzsche ne critique pas seulement les valeurs; il met en cause le confort qu’elles procurent.

La tentation est alors de déplacer le problème vers l’extérieur. Plutôt que de transformer son rapport aux valeurs, on cherche à transformer celui des autres. L’époque est marquée par cette volonté de correction généralisée. Elle prend parfois la forme d’une guerre idéologique, où chaque position se présente comme moralement évidente et tend à disqualifier les autres.

Une telle configuration évoque ce que Nietzsche met en scène dans Ainsi parlait Zarathoustra : la difficulté de faire entendre une parole qui ne se contente pas de répéter les valeurs dominantes, mais cherche à les dépasser.

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Car devenir ce que l’on est ne consiste pas simplement à rejeter les normes. La transgression reste dépendante de ce qu’elle nie. Il ne suffit pas d’inverser les valeurs pour s’en libérer. Ce qui est en jeu est d’un autre ordre: la capacité à instituer, à produire une manière d’être singulière. L’individu devient, en un sens, l’artiste de sa propre vie.

Une telle perspective suppose de se libérer de la peur – peur de perdre ses repères, de se tromper, d’être seul. Or c’est cette peur qui alimente le besoin de certitudes immédiates et d’appartenance. Elle pousse à préférer la sécurité à la vérité.

Chez Nietzsche, la liberté ne consiste pas à choisir entre des options préexistantes, mais à transformer les conditions mêmes du choix. Elle engage une métamorphose. Devenir ce que l’on est, c’est devenir capable de vouloir autrement.

Dans une société qui valorise la rapidité et l’adhésion, cette exigence paraît décalée. Elle introduit du trouble là où l’on attend de la clarté. Pourtant, c’est peut-être là sa nécessité. À l’heure où penser se confond avec prendre position, Nietzsche rappelle que penser implique d’abord de se transformer soi-même.

Devenir ce que l’on est ne se proclame pas ; cela se travaille. Et ce travail, loin des slogans, demeure une tâche exigeante, souvent solitaire, mais essentielle pour qui refuse de se dissoudre dans les identités disponibles.

Ecce homo: Comment on devient ce qu'on est

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Généalogie de la morale

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Par-delà le bien et le mal

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La seconde jeunesse d’un écrivain

Alain Paucard est un écrivain subtil et élégant, au savoir encyclopédique et à l’humour tranchant. Du haut de ses 80 printemps, le président à vie du Club des Ronchons voit son œuvre s’imposer auprès des fins lettrés avec la discrétion qui sied à la force tranquille.


« Paucard est un excellent écrivain. Son problème, c’est qu’il ne le sait pas. »
Jean-Jacques Pauvert

On se souvient que dans ses Promenades littéraires (Mercure de France), Remy de Gourmont évoque « L’Enfance d’un écrivain » : c’est à propos de Renan, et c’est une merveille. Gourmont s’y interroge sur une anomalie : comment se fait-il que, d’une classe de 30 ou 40 élèves, on finisse par ne retenir, quarante ans plus tard, que deux ou trois d’entre eux. Ou un – pour l’élève Renan de Tréguier. Ingratitude du temps qui passe – ou sélection impitoyable, parfois injuste ?

Que devient la grâce des autres ? Leur intelligence ? Comment expliquer leur dissipation, voire disparition (cela arrive) ? Je répète, à l’intention de ceux qui aiment et Gourmont et Renan : un morceau de choix.

On pensait à ce titre de Gourmont à propos de la… vieillesse des écrivains qui furent longtemps jeunes. Exemple ? Alain Paucard, 80 ans.

Exemple – typique à notre estime – de celui que deux décennies ont un peu occulté et qui peu à peu, rééditions ou publications confidentielles à l’appui, recommence à faire parler de lui. Il a fallu patienter : vingt ans, c’est long. Pour un écrivain aussi.

« Vieillesse » d’un écrivain – ou, en dérivant le titre de Renan : « Seconde jeunesse d’un écrivain ». Disons que les véritables écrivains ont souvent droit à une « seconde jeunesse » : une renaissance, après le nihil obstat du temps qui passe… et fabrique tellement d’oubli.

Paradoxalement en apparence, quand on a écrit une quarantaine de livres (cas de Paucard), on s’expose à la confusion du public qui résume, caricature, « réduit à ». Une réputation en naît, presque toujours erronée.

Exemple de Paucard, toujours : parigot, populaire, amateur de femmes, pornographe parfois, polémiste, etc. C’est un peu « ça », bien sûr, Paucard – et la Sainte Trinité Gabin-Audiard-Guitry, d’accord. Et Elvis-Brassens-Trenet : si vous voulez. Et Dutourd, primus inter pares.

Mais c’est bien plus – et beaucoup plus subtil, surtout. Il suffit de le lire pour s’en convaincre, éprouver sa probité – criterium de la justesse du ton de ses livres. Et de l’écouter parler de ce qui le passionne : l’art uniquement, ou presque – et certaines de ses modalités.

Au choix : la littérature, la peinture, l’architecture, le cinéma. Et l’histoire. Et… l’amitié, et sa fille, et son petit-fils – et on a presque fait le tour. Il suffit, donc, de l’écouter évoquer la guerre d’Espagne, Trotsky, Staline ou John Ford, Léautaud, Thérèse de Lisieux, la Bible, etc., pour mesurer la précision de son érudition et la sincérité très étayée de ses convictions, leur élaboration (qu’on les partage n’a strictement aucune importance).

Bien sûr il y a l’apparence bonhomme, ronchonne, du personnage (« président à vie » du Club des Ronchons), ses propos parfois péremptoires et provocateurs. On avouera qu’on apprécie beaucoup la première, et que les seconds nous indiffèrent.

Les deux écueils à éviter avec un personnage comme Paucard ? Un, la caricature, qui est à la source du deuxième : la méprise. Alors, si on évite ces deux écueils, plutôt que son côté péremptoire précité, on découvre l’homme de nuances – et le gentleman (sa suprême ruse consistant évidemment à le dissimuler). Et on retrouve la tendresse – qui affleure très souvent dans ses livres, à un moment ou à un autre. Et chez l’homme et l’ami – tout le temps.

Retenons quelques-uns de ses livres, un peu au hasard : sa biographie de Dutourd (Flammarion, 1997), d’une ferveur amicale, une merveille ; Marie-Jeanne, portrait bouleversant de sa grand-mère (qui compensa en partie l’absence d’amour maternel, béance intacte) ; J’aurais dû rester chanteur de rock n’roll, son autobiographie tremblée et si émouvante (2022, chez Via Romana, Marie-Jeanne y figure, intégré) et le dernier réédité – Lazaret (La Mouette de Minerve, 2025), dystopie publiée en 1986, rééditée depuis deux ou trois fois, bientôt un petit classique : le pari gagné en littérature. Et c’est rare. Quarante ans après ! Voyez quels livres publiés en 1986 ont survécu …

Quand je dis classique, c’est qu’en le relisant, j’ai éprouvé combien sa forme, surtout, lui donnait un « parfum d’éternité » : le sujet brûlant (la drogue et sa relégation dans les bas-fonds de la Grande Ville) devient accessoire, et la forme s’impose. C’est aussi un livre souvent drôle. Noir et drôle, disons.

La langue de Paucard est très pure – je veux dire qu’il a supprimé tout ce qu’on n’aurait pas ajouté. On l’éprouve en le lisant, Jules Renard est un de ses maîtres. Et peut-être Rivarol (celui du Discours sur l’universalité de la langue française). Et Bloy, pour d’autres raisons (dont la foi et la colère).

Je précise que la préface à Lazaret, dans la nouvelle réédition, de Bruno Lafourcade, est remarquable : sur l’homme, sur son œuvre. Sur l’ami, aussi. C’est aussi ça, le talent : la contagion. Et Lafourcade en a déjà beaucoup – donc, imaginez la préface, contaminée par Paucard ! Ou lisez-la.       

Je pourrais aussi mentionner ses livres sur l’art contemporain, l’architecture contemporaine, etc. : ils ont leurs aficionados, je suis plus nuancé sur ce plan – même si le pamphlétaire me fait toujours beaucoup sourire.

Si je dois en citer encore un, c’est son livre d’entretiens passionnant avec Pierre Gripari (Gripari Mode d’emploi, L’Âge d’homme, 1985 – jamais réédité hélas. Avis aux éditeurs curieux). C’est sans doute dans ce livre que l’on éprouve le mieux « l’homme du bâtiment » Paucard (très bon lecteur en général, et ici en particulier) : les questions sont précises, pertinentes et ouvertes. Gripari s’en donne à cœur joie. Nous avec. Un livre d’écrivains – très intéressant pour les écrivains, aussi. Leur complicité joueuse, leur estime réciproque : tout cela est tangible. Et puis : c’est toujours intelligent. C’est agréable, l’intelligence. Avec Paucard et Gripari, nous sommes servis. L’œuvre de Gripari n’a pas besoin de nous. Celle de Paucard non plus – mais nous avons une faiblesse : son amitié nous est indispensable. Et nous continuerons de l’honorer. Et si possible, d’en être honoré.

Lazaret

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Creil ou l’invention du pas-de-vague

Creil, ou l’effet papillon… version voile islamique


Lionel Jospin est mort et LFI a gagné la mairie de Creil dans l’Oise. Mais quel rapport ?

La victoire de l’insoumis Omar Yaqoob dans cette ville de 35000 habitants, bastion socialiste séculaire, est la conséquence lointaine d’une décision ou plutôt d’une non-décision de Lionel Jospin qui date de 37 ans, quand il était ministre de l’Education nationale.

Ceci n’est pas un vêtement

En septembre 1989, trois adolescentes qui refusent d’ôter leur voile islamique sont exclues de leur collège de Creil. Durant des semaines, la France s’écharpe sur ces premiers « foulards », comme on dit alors (sans doute parce que le terme est plus anodin). Une fois encore, la laïcité met le feu au débat public. Entre ceux qui la veulent ouverte, inclusive et les partisans d’une conception stricte, c’est la guerre. Finkielkraut, Debray, Elisabeth Badinter et Catherine Kintzler adjurent Jospin d’empêcher « le Munich de l’école républicaine ». Certains élus socialistes comprennent ce qui se joue, à l’image de Jean-Marie Le Guen qui parle de « provocation » ou du sénateur Jean-Pierre Balligand qui prédit que cette fracture traversera toute la société. « On n’arrive pas à l’école déguisé en huron, eh bien on n’y va pas non plus déguisé en afghan ou en je ne sais quoi », s’énerve un certain Jean-Luc Mélenchon. Mais une grande partie de la gauche, biberonnée à SOS-Racisme et au droit à la différence, défend la liberté de se voiler.

A relire, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

Tenez bon, puis cédez

Le 25 octobre à l’Assemblée nationale, fort d’un avis du Conseil d’Etat recommandant de laisser les chefs d’établissement se débrouiller, Lionel Jospin choisit cette tolérance qui est l’autre nom de l’impuissance : « Si se produisent comme se sont produits des cas de blocage c’est-à-dire d’enfants qui vont à l’école notamment avec un foulard sur la tête, je préconise que les directeurs d’établissements et les enseignants disent à ces enfants et à leurs parents qu’ils ne doivent pas venir à l’école dans ces conditions. S’il y a blocage et s’il y a refus, je dis alors l’école doit accepter et accueillir ces enfants ». C’est le début du pas-de-vagues.

Jospin n’est pas responsable de ce qui s’est passé ensuite. Les hommes ne savent pas l’histoire qu’ils font. Lionel Jospin, homme très honorable qui aime son pays, ignore évidemment qu’en laissant le voile islamique entrer à l’école publique, il scelle la rupture entre la gauche et la laïcité et enterre une certaine idée, assimilationniste, de la France. Quand, en 2004, la droite fait voter à l’Assemblée l’interdiction des signes religieux à l’école, il est déjà tard. Trop tard. L’islamisation est allée très vite. Au nom de la religion des droits individuels, la gauche s’accommode puis encourage le communautarisme. Son message aux arrivants est clair : venez comme vous êtes (c’est la France « MacDo »). Les frères musulmans testent notre résistance collective. Elle est bien molle.  

A lire aussi, Jean Messiha: Paradoxal Jospin

Deux ans après l’assassinat de Charb, découvrant en 2017 que les enfants d’immigrés en général et les musulmans en particulier constituent une clientèle électorale inexploitée, Jean-Luc Mélenchon opère un tournant islamo-gauchiste. À Creil, on doit croiser pas mal de femmes voilées. Omar Yaqoob rejoint LFI parce qu’elle vomit Israël après le 7-Octobre et dénonce un supposé « génocide » à Gaza.

Il est bien sûr difficile d’écrire une histoire qui n’a pas eu lieu – cela s’appelle une uchronie. Mais j’ai du mal à me départir de l’idée que, si Lionel Jospin avait eu en 1989 un discours clair et ferme du genre « tout pour les individus, rien pour les communautés », la France du XXIème siècle serait peut-être pour les musulmans ce que la France du XIXème a été pour les juifs : le pays de l’émancipation et de la liberté. 


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Patrick Roger dans la matinale

STJV: quand le syndicalisme d’ultragauche prend les manettes du jeu vidéo

Le jeu vidéo français, récemment touché par des grèves inédites et des licenciements, est également menacé par une ultra-gauche délirante.


Le domaine du jeu vidéo n’est pas épargné par les controverses politiques. En 2014, Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière avaient reproché au jeu Assassin’s Creed Unity, produit par la branche québécoise d’Ubisoft, de développer une vision hostile à la Révolution française et à Robespierre, sans y avoir eux-mêmes joué. Des leaders du domaine en Amérique du Nord sont aujourd’hui pris dans un bras de fer idéologique avec Elon Musk, coupant par exemple des campagnes publicitaires sur le réseau X (anciennement Twitter).

La France à la pointe dans l’animation et les jeux vidéos

Plus proche de nous, le milieu du jeu vidéo a vu l’émergence en France d’un syndicat d’ultragauche, mêlant revendications sociales et préoccupations wokistes. Il s’agit du « Syndicat des Travailleureuses (sic) des Jeux Vidéos (STJV) ». Il a pris la tête de mouvements de grève devenus massifs dans le secteur depuis 2025, au point de fragiliser le secteur de l’intérieur, alors que la France détient encore quelques beaux champions dans le domaine.

Bannière du compte Bluesky du STJV.

Debout les Travailleureuses

Le syndicat est né en septembre 2017, au lendemain du mouvement Nuit Debout, et a vu le jour en marge des structures syndicales traditionnelles, en réaction au « désert syndical » du milieu du jeu vidéo, qualifié de « far west néolibéral ». Au tout départ, le souci de ne pas trop effrayer un milieu composé pour partie de diplomés bac +5 a conduit le mouvement à se tenir éloigné des étiquettes traditionnelles, comme Solidaires ou la CGT. Pourtant, le STJV se conduit à bien des égards comme le petit frère de la Confédération nationale du travail (CNT) dans la branche vidéoludique, ayant bénéficié dès sa création du soutien du syndicat révolutionnaire et anarcho-syndicaliste. Ainsi, sa charte graphique reprend les couleurs rouge et noir du drapeau anarchiste, seulement utilisées par la CNT et par les franges radicales de Solidaires. Localement, les membres de la structure assument leur coopération dans plusieurs villes avec la CNT et leur participation à des cortèges communs lors de manifestations.

Sur Bluesky, le réseau « alternatif » à Twitter, le compte du Syndicat des Travailleureuses suit un seul syndicat non sectoriel : celui de la CNT. Sur le plan politique, des accointances avec Lutte ouvrière ou le Nouveau Parti Anticapitaliste existent aussi, comme celles de Pierre-Etienne Marx, polytechnicien et directeur technique à la narration chez Ubisoft, qui, dans des interviews au média du NPA, use d’une rhétorique martiale, s’adressant en ces termes au patronat : « Vous n’avez pas su désamorcer la grenade, elle vous pète à la gueule ». Dans les rangs du syndicat, on trouve des profils comme Sasha Bernert, freelance, militante et candidate LFI aux dernières élections municipales à Saint-Jacques-de-la-Lande (dans les environs de Rennes) où sa liste a obtenu le score de 14,72 % des voix au soir du premier tour. Fin décembre 2025, elle a déclaré que « le voile est un signe d’intégration dans la société française ». Enfin, Noah Young, « paléomarxiste » revendiqué d’après sa biographie Twitter, est game designer chez Ubisoft et secrétaire au sein du STJV ; sur les réseaux, il revendique son admiration pour Staline et se félicite « de soulever du bourgeois avec un AK47 (de manière républicaine et dans Roblox [une plateforme en ligne qui permet de créer des jeux vidéo] évidemment) ». Pour autant, la communication grand public des porte-paroles évite de laisser transparaître une ligne aussi radicale.

A lire aussi: Nucléaire or not nucléaire: das ist nicht mehr la question!

Les revendications sont multiples et variées. Le premier sujet de mobilisation lors de la création du syndicat fut le rejet de la pratique du « crunch », c’est-à-dire de périodes de travail intense, généralement avant le rendu d’une version attendues d’un projet. Ces méthodes de travail ont été particulièrement médiatisées chez l’éditeur Rockstar en 2018 autour de la sortie du jeu Red Dead Redemption 2. Le droit au télétravail et la semaine de 28 heures sont devenus des revendications aussi populaires que la semaine des quatre jeudis en milieu écolier. Le syndicat a depuis ajouté à ses revendications des combats sociétaux inspirés par l’actualité et l’opportunité politique, comme la lutte contre le harcèlement sexuel et moral dans la foulée du mouvement MeToo, sans oublier la défense de la Palestine. En août 2025, le syndicat adresse une lettre ouverte à la société française de développement de jeux vidéo Arkane Studios, filiale de Microsoft, accusant le géant américain de fournir des services et des technologies à l’armée israélienne et de contribuer à la riposte israélienne à Gaza, qualifiée de génocide.

Puy du Fou et Luigi Mangione

Le STJV ne déserte pas non plus le terrain des contenus proposés par l’industrie vidéoludique et compte faire de celle-ci un vecteur de « combat culturel ». Le STJV estime que le secteur « joue un rôle non négligeable dans la structuration des imaginaires collectifs » et affirme « lutter pour que le jeu vidéo devienne un medium vecteur de changements positifs ». C’est ainsi qu’il lutte contre la prétendue « droitisation » de l’industrie ou contre les productions jugées trop apolitiques. Cette dimension s’est notamment illustrée dans les prises de position du syndicat contre le jeu Puy du Fou, sorti en 2022. En septembre 2021, le syndicat d’ultragauche dénonçait le partenariat entre le parc à thème vendéen et l’éditeur français Microids, accusant ce dernier de participer activement à une « propagande nationaliste » et de diffuser une « vision passéiste » et « contre-révolutionnaire » de l’histoire de France.

Le secteur du jeu vidéo, en expansion au début des années 2000, n’est pas épargné par la crise. Les leaders français du domaine ne seraient pas contre une remise en cause partielle des avantages salariaux acquis durant l’âge d’or de l’activité. Pourtant, d’après l’analyse faite par le STJV, la crise que traverse l’industrie serait purement financière et causée par une pression plus forte des actionnaires. Une petite musique anti-patronale qui va jusqu’à importer le sarcasme des rieurs de l’extrême-gauche américaine. En décembre 2024, le patron d’UnitedHealth, Brian Thompson, est assassiné par un dénommé Luigi Mangione. Le meurtre suscite une vague de sympathie chez une partie de l’opinion étasunienne, au point de faire du meurtrier une sorte de justicier post-moderne sur les réseaux sociaux. Il se trouve que l’accusé est aussi le paronyme d’un célèbre jeu vidéo, Luigi’s Mansion. Dans le marécage des internets, une déferlante d’images humoristiques et de clins d’œil apparaissent, utilisant à l’envi le plombier à salopette tiré de l’univers de Mario. Le STJV n’a pas hésité à exploiter ce symbole, en faisant apparaître Luigi sur les visuels appelant à la manifestation du 1er mai 2025. Le message a été très bien compris des initiés. Sur le site de l’organisation, on peut lire que « l’extrême majorité des patron·nes du jeu vidéo sont des clowns à l’ego surdimensionné, n’acceptant que le contrôle totalitaire et tentant vainement de cacher leur incompétence en traitant les travailleurses et les consommateurices comme des enfants stupides ». Au-delà de ses coups médiatiques, le syndicat affirme vouloir faire émerger des « coopératives ouvrières » et « des formes de production de jeu vidéo à petite échelle », en « luttant contre la création d’une petite bourgeoisie du jeu vidéo indépendant ». En février 2026, le géant français Ubisoft a été touché par une grève nationale. Depuis mars, des éditeurs indépendants français sont à leur tour concernés par un mouvement social. Des mouvements qui fragilisent une industrie hautement concurrentielle, qui réclame des investissements importants pour une réception commerciale toujours incertaine.

À la recherche du gaullisme social

Depuis la mort de Philippe Séguin, la tradition du gaullisme social n’est plus représentée au sein de la droite classique. Ironie de l’histoire, c’est dans un parti fondé par un ennemi du Général, le RN, que cet héritage est aujourd’hui revendiqué.


Et si Florent Pagny était le meilleur porte-parole du peuple de droite en 2026 ? Le 12 décembre, il était l’invité vedette de « Quotidien » (TMC), le programme préféré de la jeunesse bobo. L’émission se déroulait à merveille jusqu’à ce que l’animateur pose une question pourtant bateau : « Que feriez-vous si vous étiez président ? » Tout sourire, le chanteur répond illico : « Comme Milei. » Immédiatement, un froid s’installe sur le plateau. « Il fait beaucoup de conneries aussi Milei… », objecte Barthès, l’air incrédule. Mais Florent Pagny, qui vit la moitié du temps en Argentine, insiste : « Il fait beaucoup de conneries, sauf qu’il a réussi à stabiliser un petit peu l’inflation. […] De 70 ministères, il en a fait neuf. […] Il avait prévenu dès le départ qu’il n’y avait pas d’argent et qu’il allait faire des économies sur l’État lui-même. » Afuera ! Tel est le mot d’ordre qui fait aujourd’hui consensus à droite en 2025. Couper, dégraisser, trancher dans l’État obèse qui coûte un bras, et laisser les coudées franches à la main invisible qui saura mieux que personne répartir les richesses. Au xxie siècle, les conservateurs se déploient dans cinquante nuances de libéralisme. Quand bien même ce ne fut pas toujours le cas.

Principes chrétiens

Reprenons l’histoire de notre République à son commencement : le putsch d’Alger, le retour aux affaires du « plus illustre des Français », la Constitution de 1958. « De Gaulle est un homme qui a grandi dans un milieu de droite catholique, qui est très marqué par les principes chrétiens de charité et du rôle social de l’officier », rappelle Pierre Manenti, autour d’une délicieuse pizza au jambon fumé, dans un restaurant italien que nous garderons jalousement secret. Auteur d’une   remarquable Histoire du gaullisme social (Perrin) et d’un RPR, une certaine idée de la droite, qui vient de paraître chez  chez Passés composés, le normalien rappelle que la vague de nationalisations et d’extension de l’État-providence lancée par le Général n’était pas vraiment un cadeau aux 200 familles.

« Après avoir créé la Sécurité sociale à la Libération, de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, renforce le régime des retraites des agriculteurs, crée la participation et l’intéressement ; pour lui, pas de débat, le gaullisme est, par définition, social », explique-t-il avant de pinailler, comme tout spécialiste : « Cependant, le Général n’a jamais utilisé la formule “gaullisme social” : il s’est certes toujours appuyé sur une jambe sociale mais s’est bien gardé de définir le gaullisme, car il lui fallait rassembler largement autour de lui, et assainir les finances publiques », analyse-t-il.

Avant même l’apparition des « gaullistes de gauche » (René Capitant, Louis Vallon…) s’incarne donc chez le père de la Cinquième la vision d’un État protecteur, fort, soucieux de la condition des plus fragiles tout autant que de la remise en ordre des finances publiques. « On est très, très, très loin d’un libéralisme économique et d’une loi du marché qui arrangerait tout », remarque François Huguenin, auteur d’une l’incontournable Histoire intellectuelle des droites (Perrin), après avoir commandé un Perrier menthe dans un café cosy du centre de Paris.

Conversion au marché

Mais alors, que s’est-il passé ? Comment se fait-il que les gaullistes d’aujourd’hui, de Bruno Retailleau à Michel Barnier en passant par Éric Ciotti ne se vantent jamais d’appartenir au courant d’idées à qui l’on doit la création de l’Unedic (1958) ou l’intéressement obligatoire des salariés (1967) ? « La fin de la guerre froide, la mondialisation, le règne d’un empire commercial mondial, tout ça fait que, pour la droite, le réalisme, aujourd’hui, c’est le libre-échange et la nécessité d’adapter la France à ce qui l’entoure, y compris en s’appuyant sur un État ramassé sur quelques fonctions essentielles, régaliennes », résume Pierre Manenti.

À quand remonte cette conversion au marché ? « Le tournant libéral de la droite française se structure au milieu des années 1980, estime Huguenin. Édouard Balladur, figure intellectuelle centrale de cette évolution, entraîne autour de lui une génération – dont Alain Juppé – vers une ligne économique libérale qu’elle mettra en œuvre à partir de 1986. »

A lire aussi, Pierre Vermeren: France, terroir de la Terreur

Dans toutes les conversations, un nom s’impose de lui-même : celui de Philippe Séguin, qui repose dans le panthéon gaulliste comme le dernier à avoir défendu au sein du mouvement – et même à sa tête entre 1997 et 1999 – des positions sociales et souverainistes face à l’écrasante machine bruxelloise. « C’est Philippe Séguin qui, le premier, écrit une grande tribune mettant en garde contre les dangers d’une Europe fédérale, brandissant les thèmes de la souveraineté et de l’indépendance nationales. La campagne de Maastricht de 1992 lui confère une stature nationale et fait de lui une véritable icône de la droite », note Manenti.

Las, alors que le député des Vosges avait été l’un des principaux inspirateurs du fameux discours de Jacques Chirac sur la « fracture sociale » lors de la campagne présidentielle de 1995, il n’aura que peu d’influence une fois l’élection remportée. C’est Alain Juppé, incarnation de la droite libérale, qui est alors nommé à Matignon, refermant la parenthèse sociale du gaullisme. « Le Munich social, c’était une exagération de campagne », s’entend dire Henri Guaino. « Depuis la disparition de Philippe Séguin, il n’y a plus de droite sociale, il n’y a plus de gaullisme social, ça a disparu », regrette François Huguenin.

Jacques Chirac, Édouard Balladur, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors de l’université d’été PR-RPR, Saint-Cyprien, septembre 1989 (C) SIPA

L’historien des idées va plus loin encore : si la préoccupation sociale est absente à droite, elle a aussi déserté la gauche. « C’est beaucoup plus facile pour les progressistes de faire du sociétal que du social, remarque-t-il.Mais les conservateurs cèdent eux aussi à la facilité en se repliant sur un discours paresseux qui consiste à défendre le libéralisme comme seule solution raisonnable sur le plan économique. »

Sons de cloche

Vu d’Amérique, l’idée que le parti Les Républicains serait un repère de disciples d’Adam Smith semble pour le moins incongrue. Pour le Québécois Mathieu Bock-Côté, qui se réclame volontiers de la défense de la propriété privée et de l’esprit d’entreprise, le libéralisme est encore loin de régner chez les conservateurs de notre pays. « La droite française est économiquement parlant une gauche modérée comme une autre, juge-t-il avec un sens de la nuance notable. Elle ne veut pas désétatiser la société, non plus que la défiscaliser : elle s’inscrit, même sans le savoir, dans les paramètres du socialisme mental qui domine l’ensemble de la classe politique[1]. »

La star de CNews, sociologue de formation, se reconnaît dans le mouvement d’humeur « Nicolas qui paie » qui exprime sur les réseaux sociaux « l’exaspération du contribuable ordinaire, qui paye et paye et paye encore, qui se laisse pressuriser comme un citron fiscal, jusqu’au dernier euro, jusqu’au dernier centime, pour soutenir un appareil bureaucratique conditionnant la société à partir d’une certaine matrice idéologique. »

Tout autre son de cloche chez le politologue Jean-Yves Camus, pour qui la guerre des droites a au contraire déjà été remportée par sa version la plus sauvagement patronale. « Je fais mienne la formule d’Alain de Benoist : c’est l’hégémonie de la forme capitale qui a gagné, car la forme capitale, ce n’est pas uniquement le capitalisme, c’est la marchandisation, précise le spécialiste français des extrémismes. La marchandisation inclut le capitalisme financier, mais également la marchandisation des individus, leur interchangeabilité, jusqu’à la marchandisation des corps. »

Je conclus ma tournée des popotes gaullistes avec un vieux briscard, qui a intégré l’UDR en 1974 pour la campagne de Jacques Chaban-Delmas, alors qu’il n’avait que 16 ans. Puis il a milité au RPR jusqu’en 1980, avant de rendre son tablier, déplorant « un libéralisme qui n’était pas gaulliste, une sorte de dérive droitière au sens traditionnel du terme, que l’on pourrait qualifier de populisme autoritaire », dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Depuis, un demi-siècle est passé, et le mouvement n’a fait, selon lui, que s’accélérer : « C’est le marché qui a gagné. Tout se compte, tout se soupèse, tout se paye, tout se monnaie dans un espace qui n’a plus de positionnement géographique et où la financiarisation de l’économie fait que la richesse réelle n’est plus nécessairement adossée à un instrument de production. »

Le constat est sans appel : le gaullisme social est une étiquette qui séduit, mais la chose a disparu des programmes de la droite classique. Une profusion d’héritiers s’en réclament cependant : de Nicolas Dupont-Aignan à Xavier Bertrand en passant par Gérald Darmanin et même Laurent Wauquiez. En 2010, ce dernier structure une ligne sobrement dénommée « la droite sociale », avant pourtant d’appeler à la stricte rigueur budgétaire et la réduction des dépenses publiques. En 2020, lorsque Emmanuel Macron nomme Jean Castex à Matignon, celui-ci accorde sa première interview au journal de 20 heures de TF1, en se définissant lui aussi comme un « gaulliste social ». Ce qui ne l’empêchera pas d’annoncer assez vite une réduction de la fiscalité des entreprises pour environ 20 milliards d’euros sur deux ans.

Finalement, c’est peut-être au Rassemblement national que se trouvent les héritiers du gaullisme social. Guillaume Bigot, député du parti dans le Territoire de Belfort, a des arguments à faire valoir : « Le RN, électoralement, représente une partie importante de l’électorat populaire et est le seul à porter encore l’idée d’un gaullisme social concret : favoriser la production nationale, protéger l’industrie et les savoir-faire, préserver les chaînes de valeur, réconcilier capital et travail, assurer des salaires élevés et un capital réinvesti sur le long terme. »

Qu’en pensent les intellectuels ? François Huguenin concède : « Beaucoup d’électeurs sont partis au RN parce qu’ils se sentent délaissés par la classe politique française, qui manque à leurs yeux d’intérêt pour la question sociale. » Cependant, le RN reste taxé de « socialiste » par une partie des conservateurs, dont David Lisnard ou Bruno Retailleau, qui refusent d’accorder à Marine Le Pen le label de droite, précisément pour ces raisons économiques.

Reste que si la droite veut gagner la présidentielle de 2027, elle devra conquérir à la fois la France des « gueux », comme les appelle fièrement Alexandre Jardin, et celle des mocassins à glands, bref les conservateurs de toutes origines. C’est cette recette qui a permis à Sarkozy de triompher en 2007. Cette fois encore, la droite devra bien, disons-le, mélanger des sensibilités diverses, voire antagonistes sur la base de préoccupations communes. « Si une nouvelle alliance à droite émerge, elle se constituera autour de l’identitaire et de la sécurité. Ensuite, la question économique reviendra nous hanter, mais plus probablement à cause de déterminants objectifs extérieurs qu’à cause d’une soudaine résolution du conflit doctrinal entre les droites », juge Mathieu Bock-Côté. N’en doutons pas, pendant l’union, la guerre des droites continuera.

Histoire du gaullisme social

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[1] Que Noémie me permette de préciser que l’ensemble de la rédaction de Causeur pense effectivement que nous vivons dans un pays cryptocommuniste et que c’est une des raisons de notre déclin. Lire à ce sujet les délicieux articles de Stéphane Germain. Oui, chère Noémie, Afuera ! EL

Pathos présidentiel et hochets de la culture

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Le comédien Jean-Paul Rouve photographié en 2024 © Laurent VU/SIPA

Jean‑Paul Rouve fond en larmes dans les bras d’Emmanuel Macron lors de la remise de sa Légion d’honneur. Une image un peu grotesque qui résume le spectacle des récompenses culturelles en France.


Jean‑Paul Rouve, acteur et réalisateur, fond en larmes dans les bras d’Emmanuel Macron alors que le président lui accroche la Légion d’honneur. Les caméras immortalisent le moment : émotion, accolades, photo officielle. Le geste présidentiel, la figure paternalisante, les larmes publiques : tout concourt à transformer la décoration en spectacle, la récompense en hochets. Ce type de scène illustre à lui seul la comédie qu’est devenue la reconnaissance culturelle en France.

Néocourtisanerie

Les hochets de la République. Nos grands enfants du monde de la culture. Ils ne vivent que pour ça. Les poètes printaniers, les nouveaux courtisans, les néo-militants convertis en béni‑oui‑oui attendent, alignés et impatients, que le ruban, la petite croix, le joujou officiel tombe enfin dans leurs mains. Peu importe qui le leur tend : un camarade d’hier, un notable sans scrupules, un président jouant à l’oncle compatissant. Toute critique est soigneusement anesthésiée ; le plaisir honteux de l’estrade, de la photo, du selfie officiel, prend le pas sur la lucidité.

A lire aussi, Yannis Ezziadi: Jean-Paul Rouve: acteur raté à succès

Et puis il y a ceux qui refusent. Ceux qui déclinent la bénédiction officielle. Ceux qui refusent de transformer la culture en cérémonie d’État. Georges Brassens, Albert Camus, Jean‑Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Thomas Piketty, Jacques Tardi, Brigitte Bardot, Blanche Gardin, Wilfrid Lupano : ils ont dit non. Pour rester libres, pour refuser la récupération, pour rappeler que la grandeur d’un artiste ou d’un intellectuel ne se mesure pas aux rubans ou aux honneurs, mais à la liberté qu’il conserve. Ces refus sont des signes de résistance, des éclairs de lucidité dans l’ombre des applaudissements ministériels.

Le petit oiseau va sortir

Le système récompense le servile, le flatteur, l’ami des amis. La culture est sous perfusion, nourrie à la seringue de décorations, de subventions et de petites reconnaissances publiques. Le pathos médiatique, les larmes de Rouve dans les bras du président, deviennent monnaie d’échange: plus la dépendance est forte, plus le besoin d’être reconnu par le pouvoir s’amplifie.

Le temps long sera le juge implacable des béni‑oui‑oui et des arrivistes. L’Histoire n’a pas besoin de jouer à Madame Irma : elle fera son office et démasquera les faux héros. La culture, ainsi domestiquée, tient en laisse. Le sourire présidentiel suffit à faire frissonner de bonheur des âmes naïves. Le joujou officiel devient critère de valeur. Mais il existe encore ceux qui refusent, qui restent debout, qui refusent d’agenouiller leur sens critique devant un ruban ou une médaille. Ceux-là sont les véritables héritiers. Les autres s’amuseront avec leurs hochets et leurs rubans jusqu’au moment où le temps long les rappellera à la raison, avec une claque que ni l’éloge ni la photo officielle ne pourront amortir.

Le Blanc-Mesnil, Creil, Saint-Denis: l’ensauvagement municipal

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Thierry Meignen (LR) quitte la mairie sous escorte policière après sa défaite face à Demba Traoré au Blanc-Mesnil (93), 22 mars 2026. RS.

Menaces, insultes, brutalisation des sortants: les images d’intimidations de maires battus dimanche dans certaines villes gagnées par les Lfistes sont effroyables. Le dégagisme d’extrême gauche ne semble pas exempt d’un esprit revanchard et communautaire. Mais cette «nouvelle France» belliqueuse est l’enfant des belles âmes progressistes, observe Ivan Rioufol dans son billet.


Voir les banlieues s’emparer de la politique devrait être réjouissant mais…

La « nouvelle France » ne fera pas de cadeaux à la France « française ». Dans des communes gagnées par l’extrême gauche (Mantes-la-Jolie, Vaulx-en-Velin, Creil, Roubaix, Saint-Denis, le Blanc-Mesnil), les maires battus ont quitté l’Hôtel de ville sous les intimidations, les menaces, les injures.

La presse labellisée a occulté, dans un premier temps, ces violences dévoilées par les réseaux sociaux. Ces expulsions brutales sont les effets politiques d’une immigration revancharde, conflictuelle, colonisatrice. Dans ce dégagisme ethnico-social, le peuple indigène et trop blanc est vu comme indésirable.

A lire aussi, Dominique Labarrière: Saint-Denis, nécropole électorale d’une certaine France?

Pourtant, dans son édition datée de ce mercredi, Le Monde accable le maire battu du Blanc-Mesnil, Thierry Meignen (LR). Il a dû se faire protéger d’une foule hostile tandis que son successeur, Demba Traoré, annonçait, reprenant l’inusable et belliqueuse dialectique stalinienne: « L’extrême droite, le fascisme n’ont pas leur place au Blanc-Mesnil ». Hier, le nouvel élu de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a annoncé pour sa part une purge des agents municipaux ne faisant pas allégeance à LFI. Rima Hassan (LFI) a félicité les victoires de « Bally Bagayoko, Abdelkader Lahmar, Aly Diouara, Omar Yaqoob, David Guiraud, Bassi Konaté, Yahaya Soukana, Adama Gaye, Demba Traoré, ainsi qu’à tous les autres élus du front antiraciste et antifasciste en France ». Exprimant la « fierté des nôtres », l’élue pro-Hamas a aussi repris à son compte ce commentaire: « Six maires noirs, issus de banlieues, à la tête de villes qui les ont vus grandir. Pas un hasard, pas un symbole isolé. Une réalité qui s’impose. Ceux qu’on pensait loin des décisions sont désormais au cœur. Discrètement, le paysage change. Et ce n’est que le début. » A ceux qui ne voient pas venir la guerre civile derrière ces nouveaux Français querelleurs[1], la voici dans ses crachats.

A qui la faute ?

Mais qui a mis la France dans cet état ? Cela fait trente ans et plus que votre serviteur et d’autres encore (mais bien peu dans les médias de naguère) alertent sur l’irresponsabilité des belles âmes immigrationnistes. C’est à Creil, ville longtemps socialiste, que débuta en 1989 la première affaire du foulard islamique, porté alors par trois collégiennes. A l’époque Lionel Jospin, qui vient de mourir, avait botté en touche alors qu’il était ministre socialiste de l’Education nationale. Il aurait également dit à une journaliste :« Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que la France s’islamise ». Creil fait partie de ces villes conquises par l’islamo-gauchisme et sa voyoucratie. Or il est insupportable d’entendre les « progressistes » déplorer cette semaine les saccages créés par leurs postures conformistes.

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Gabriel Attal explique : « La « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon c’est la négation de la France, de toutes nos valeurs républicaines ». C’est exact. Mais Attal oublie qu’il a appelé à voter pour le Nouveau Front populaire (incluant LFI) aux législatives de 2024. Julien Dray prévient aussi, avec raison : « Si on observe avec attention … la crise qui couve à LFI sera bientôt celle des indigénistes contre ceux qui auront servi d’escabeau ». Or le fondateur de SOS Racisme occulte sa responsabilité dans la sacralisation des minorités (« Touche pas à mon pote ! ») et l’instrumentalisation de l’antiracisme au profit des remplaçants.

La résistance française, plus que jamais nécessaire, ne peut compter sur ceux qui se sont tant trompés et, pire encore, qui refusent de l’admettre.

La révolution des oubliés

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[1] De l’auteur : La guerre civile qui vient, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2016

«M. Mélenchon, peut-être pas parfaite, la France d’avant reposait sur un socle commun!»

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Le leader de l'extrême gauche Jean-Luc Mélenchon vote à Paris aux élections municipales, 22 mars 2026 © Arnaud VILETTE/SIPA

Le 22 mars 2026, La France Insoumise a conquis plusieurs mairies importantes : Roubaix avec David Guiraud, La Courneuve avec Aly Diouara, Vénissieux, Creil… Autant de victoires saluées par Jean-Luc Mélenchon comme les premiers pas vers sa « nouvelle France ». Mais derrière ces succès locaux se dessine un projet bien plus radical : remplacer la France que nous avons connue par une autre, communautariste, décroissante et hostile à notre héritage. Ces nouveaux maires LFI ne sont pas un simple changement politique : ils sont un danger concret pour la cohésion nationale.

Choisis ta France !

Alors que Paris reste entre les mains d’Emmanuel Grégoire (PS) et que la gauche traditionnelle conserve Lyon et Marseille, La France Insoumise célèbre bruyamment ses conquêtes municipales. Roubaix, La Courneuve, Vénissieux, Creil et d’autres communes passent sous pavillon insoumis. Jean-Luc Mélenchon y voit la naissance de « sa » France : celle des quartiers populaires réinventés, des « sans-papiers » régularisés massivement, des budgets alloués prioritairement aux associations communautaires et d’une écologie punitive qui asphyxie les classes moyennes.

Cette « nouvelle France » que promeut Mélenchon depuis des années n’a plus grand-chose à voir avec la France d’antan. Celle d’avant était imparfaite, bien sûr, mais elle reposait sur un socle commun : l’assimilation républicaine, la laïcité stricte, la fierté de notre histoire, la sécurité dans les rues et le mérite comme ascenseur social. Elle était une nation, pas un archipel de communautés. Les maires LFI élus incarnent précisément le tournant.

L’inclusion, le nouveau mot pour « communautarisme »

À Roubaix ou à La Courneuve, on sait déjà ce qui attend les habitants : expérimentation de la « police citoyenne », subventions massives aux structures associatives liées à l’islam politique, discours victimaire permanent, méfiance vis-à-vis de la police nationale, et une politique du logement qui accentue encore la concentration ethnique et sociale. La propreté, la tranquillité publique et l’attractivité économique passeront après l’idéologie. Jean-Luc Mélenchon l’assume: il veut « tourner la page de l’ancienne stratégie » et renverser « la table ».

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Sa nouvelle France, c’est la décroissance choisie pour les autres, l’immigration sans limite présentée comme une chance, la repentance historique érigée en dogme, et une laïcité « inclusive » qui ouvre en réalité la porte au communautarisme. C’est une France où l’on déboulonne les statues de nos héros, où l’on renomme les rues, où l’on enseigne que notre pays est intrinsèquement coupable. Le danger est double. D’abord local: dans ces villes déjà fragiles, ces maires risquent d’aggraver les fractures sociales, de décourager les entrepreneurs et de faire fuir les familles qui le peuvent encore. Ensuite national: chaque mairie LFI devient une vitrine et un laboratoire pour le projet mélenchoniste. Si demain ces élus réussissent à démontrer que leur modèle « fonctionne », ils légitimeront l’idée que la France peut être refondée sur d’autres bases que celles de 1789 et de la République indivisible.

La crise identitaire de la France s’accentue

Nous ne pouvons plus feindre l’aveuglement. Les maires LFI ne sont pas de simples gestionnaires locaux de gauche. Ils sont les exécutants d’une vision idéologique qui veut remplacer notre France – celle des Lumières, des cathédrales, des villages, des bistrots, de la liberté d’expression et du « vivre ensemble » à la française – par une autre, multiculturelle par principe, islamo-gauchiste dans les faits, et profondément hostile à notre identité. Il est temps de dire clairement les choses : cette « nouvelle France » n’est pas un progrès, elle est un recul civilisationnel. Elle fragilise notre cohésion, attise les tensions communautaires et prépare le terrain à des confrontations bien plus graves.

Face à elle, la France d’antan – celle qui mérite d’être défendue, réformée, aimée – reste la seule boussole raisonnable. Les électeurs ont parlé dans ces communes. Il appartient maintenant aux responsables politiques nationaux, de droite comme de gauche républicaine, de ne pas minimiser le signal.

Car si l’on laisse ces bastions devenir des zones d’expérimentation mélenchoniste sans réaction ferme, c’est l’ensemble du pays qui risque, à terme, de basculer dans cette « nouvelle France » que beaucoup refusent encore de voir venir.

La revanche du réel: comment la gauche a fabriqué ce qu’elle ne comprend plus

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Le sociologue Charles Rojzman. DR.

Ils avaient rêvé la diversité comme une promesse. Elle leur revient aujourd’hui comme un verdict. Dans certaines villes françaises, la gauche découvre, avec stupeur, le monde qu’elle a contribué à produire — et qu’elle ne sait plus nommer.


Il y a des scènes qui disent davantage qu’un long discours. Des nuits d’élection où la victoire n’est pas une alternance, mais une bascule. Des maires battus quittant leur ville sous les huées ou l’indifférence hostile. Des foules en liesse dont la joie déborde parfois en gestes d’intimidation. Rien de spectaculaire au sens classique, et pourtant tout est là : une atmosphère, une rupture, un changement de monde.

Quand la « diversité » se venge

Dans certaines communes autrefois solidement tenues par la gauche, des figures issues de cette « diversité » qu’elle a exaltée pendant des décennies accèdent au pouvoir. Et ce moment, que l’on voudrait lire comme l’accomplissement d’un idéal républicain, prend une tout autre signification lorsqu’on le regarde sans les filtres de la bonne conscience. Car il ne s’agit pas seulement d’un renouvellement des élites : il s’agit d’un déplacement des appartenances, d’un basculement des équilibres, d’une reconfiguration silencieuse du corps social.

Les anciens maires de gauche, souvent sincèrement engagés dans la promotion de la mixité, de l’ouverture, de l’accueil, apparaissent aujourd’hui comme les vaincus d’une histoire qu’ils ont eux-mêmes contribué à écrire. Il y a, dans leur éviction, quelque chose de plus qu’une défaite électorale: une forme d’humiliation politique, presque anthropologique. Comme si le réel, longtemps tenu à distance par le discours, revenait leur demander des comptes.

Car ce qui se joue ici n’est pas conjoncturel. C’est l’aboutissement d’un long refus de voir.

A lire aussi, du même auteur: Héritiers sans héritage: la révolte «antifasciste» devenue dogme

Je le dis sans détour: ce que ces événements révèlent, je l’ai vu venir depuis longtemps. Non pas dans les livres, mais dans les villes, dans les quartiers, dans les visages. J’ai travaillé dans presque toute la France, accompagné des services publics, des policiers, des éducateurs, des habitants. À Mantes-la-Jolie, longuement. À Saint-Denis. Dans tous ces territoires que la gauche nomme « populaires » avec une condescendance qui tient lieu d’analyse.

Là, le réel ne se discute pas. Il s’impose.

Islamisme d’atmosphère et monde renversé

J’y ai vu la délinquance s’installer comme un climat. Non pas un accident, mais une structure du quotidien. J’y ai vu des formes d’islamisme d’atmosphère — pas toujours bruyantes, mais constantes, organisant les comportements, les hiérarchies, les silences. J’y ai vu des professionnels épuisés, des habitants pris entre peur et résignation. Et j’y ai vu, surtout, une incapacité presque obstinée à nommer ce qui se passait. Ce refus n’était pas ignorance. Il était volonté.

Car une partie de la gauche — socialiste comme communiste — s’est enfermée dans une vision du monde où tout devait être interprété à travers une opposition morale entre dominants et dominés. Dans cette grille, la réalité n’existe qu’à condition de confirmer le schéma. Ce qui le contredit doit être nié, minimisé, disqualifié.

Ainsi s’est installé un étrange dispositif mental: voir devenait suspect. Dire devenait coupable.

Tout était rapporté à une obsession : le fascisme. Le Front national comme horizon indépassable du mal politique. Et pendant que l’on traquait cette menace réelle mais érigée en unique principe d’intelligibilité, on refusait de voir que d’autres formes de violence, d’autorité, de séparation se développaient sous nos yeux — mais hors du champ autorisé de la pensée.

Il fallait ne pas voir pour continuer à croire.

Ce déni a une histoire. Il plonge ses racines dans le basculement de la gauche occidentale, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, vers un tiers-mondisme qui fit de toute opposition à l’Occident une vertu en soi. Mao, Castro, Kadhafi — autant de figures que l’on a admirées ou excusées au nom d’une morale de la libération. Peu importaient les camps, les prisons, les massacres : la cause suffisait.

Raymond Aron avait tout dit, dès 1955 : le révolutionnaire occidental aime la révolution, à condition qu’elle soit ailleurs.

Cette passion de l’ailleurs s’est peu à peu déplacée vers l’intérieur même des sociétés occidentales. À mesure que disparaissait l’ouvrier comme sujet historique, une autre figure s’est imposée : celle de la victime. Non plus le travailleur, mais l’opprimé. Non plus la condition, mais l’identité. À partir de là, tout s’est inversé.

A lire aussi: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

La politique a cessé d’être un art du réel pour devenir une liturgie morale. La responsabilité a cédé la place à la réparation. La vérité a été subordonnée à la souffrance. Et dans ce monde renversé, celui qui parle depuis l’expérience peut être disqualifié, tandis que celui qui parle depuis la posture est sacralisé.

C’est ainsi que les banlieues ont été abandonnées — non pas matériellement seulement, mais intellectuellement. On y a projeté des catégories, des récits, des excuses. On a refusé d’y reconnaître des conflits réels, des logiques d’appartenance, des transformations profondes du lien social.

Mosquée de Villetaneuse, juin 2015 © ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Et aujourd’hui, ces réalités reviennent sous forme politique. Ce que montrent les élections récentes, ce n’est pas la réussite d’un modèle. C’est la fin d’une illusion. La diversité ne produit pas mécaniquement du commun. Elle produit aussi du séparé, du concurrent, du conflictuel. Et lorsque ces dynamiques ne sont pas pensées, elles s’imposent. La gauche se retrouve ainsi face à ce qu’elle a refusé de voir : une fragmentation du corps social qu’aucun discours ne suffit plus à masquer.

Pendant ce temps, son hégémonie culturelle demeure. Les médias, l’université, le monde culturel continuent largement de produire les catégories à travers lesquelles nous sommes censés comprendre le monde. Et dans ces catégories, le réel reste suspect.

On continue de moraliser ce qui devrait être analysé. De simplifier ce qui exige de la complexité. De transformer les conflits en récits. Mais le réel, lui, ne disparaît pas. Il attend. Et lorsqu’il revient, il ne discute plus.

Ce moment que nous vivons est un moment de vérité. Non pas une crise passagère, mais la fin d’un cycle intellectuel et politique. Celui d’une gauche qui, ayant voulu faire le Bien sans regarder le monde tel qu’il est, se trouve aujourd’hui démunie face aux conséquences de ses propres choix.

Il ne s’agit pas de lui reprocher d’avoir voulu la justice. Il s’agit de lui reprocher d’avoir renoncé à la lucidité. Car la politique commence là : dans la capacité à voir ce qui est, et non ce que l’on voudrait qu’il soit. Le reste — les proclamations, les indignations, les postures — n’est que littérature morale. Et la littérature morale, lorsqu’elle gouverne, prépare toujours des lendemains difficiles.

La société malade

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Europe sans Frontex

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Le directeur exécutif de Frontex, Fabrice Leggeri, s’exprime lors d’une conférence de presse à Bruxelles, le mardi 20 février 2018 © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

L’eurodéputé RN Fabrice Leggeri fait l’objet de poursuites pour avoir refoulé les migrants lorsqu’il était à la tête de Frontex – dont on pensait naïvement jusqu’à ce jour que c’était le rôle.


Fabrice Leggeri, l’ancien patron de Frontex et aujourd’hui eurodéputé RN, est poursuivi pour crimes contre l’humanité et torture. Du moins pour complicité de ces deux crimes, plus précisément — ce qui n’est pas rien. Lorsqu’il dirigeait Frontex (l’agence de protection des frontières européennes) entre 2015 et 2022, M. Leggeri était dans le collimateur de l’écosystème immigrationniste qui fait sa loi à Bruxelles. Ursula von der Leyen l’a débarqué comme un malpropre. Ce naïf croyait diriger une force de police, quand la présidente de la Commission européenne voulait une agence d’accueil.

La plainte a été déposée en avril 2024 par la Ligue des droits de l’homme et Utopia 56. Ces deux associations gauchistoïdes accusent Leggeri d’avoir mené une chasse aux migrants. Rien que ça. Certes, elles ne disent pas qu’il a jeté des gens à la mer, mais qu’il a couvert ou ordonné des refoulements illégaux vers la Libye et la Turquie (crime contre l’humanité), au lieu de les diriger vers nos côtes. Elles veulent également lui imputer les tortures infligées à certains des migrants refoulés en Libye.

Le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’était déclaré incompétent, mais la cour d’appel a ordonné hier l’ouverture d’une instruction. Des juges s’estiment donc qualifiés pour juger la politique migratoire de la France et sa mise en œuvre.

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Il est légitime que Fabrice Leggeri réponde de ses actes, dit-on. Peut-être, mais en l’occurrence, ce n’était pas l’avis du PNAT. On l’accuse « d’avoir mené une politique visant à empêcher l’entrée des migrants, quel qu’en soit le prix, en vies humaines ». Tout est dans ce prix. Il s’agit d’arbitrer entre des exigences contradictoires : la protection des individus, d’un côté ; celle des nations, de l’autre. La police des frontières ne peut évidemment pas se faire à n’importe quel prix ni par n’importe quel moyen. Mais elle ne peut pas non plus être indolore et compassionnelle. Elle suppose de pouvoir renvoyer des malheureux vers les pays qu’ils cherchent à fuir. Seulement, en pratique, une fois dans les eaux territoriales européennes, vous avez le droit de demander l’asile et vous serez pris en charge jusqu’à l’épuisement des recours. Ce qui signifie que l’on prétend protéger nos frontières sans renvoyer ceux qui les franchissent. C’est une mission impossible.

Derrière cette analyse, attention, il y a évidemment d’effroyables tragédies humaines. Mais la politique ne peut se réduire aux sentiments. On en parle de plus en plus souvent : l’immigration pose un défi culturel et politique majeur aux sociétés. Les peuples européens demandent une pause.

J’ignore si Fabrice Leggeri a enfreint les règles. Mais avec ce procès, il s’agit en réalité d’imposer le dogme de fer des élites européennes : l’immigration n’est pas l’affaire des peuples. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée, reçue ce matin sur Sud Radio, décrète qu’un référendum sur l’immigration serait « contraire à nos valeurs ». L’immigration est un phénomène massif qui transforme sans retour les sociétés européennes, mais pas touche. J’attends avec impatience qu’elle justifie ce refus de la délibération démocratique.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale au micro de Sud radio

La solitude de penser: Nietzsche face à notre temps

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Egon Schiele, Autoportrait, 1917. DR.

Dans une époque où les militants ont remplacé les penseurs, où ce sont les artistes qui produisent les slogans politiques, et où ceux qui prennent le temps de réfléchir à notre société en travaillant la langue se font de plus en plus rares, la pensée complexe de Nietzsche se fait de plus en plus extravagante – elle devient une véritable chinoiserie pour l’individu.


À l’heure des certitudes instantanées et des indignations en série, la pensée de Friedrich Nietzsche résonne comme une dissonance. Devenir ce que l’on est n’y relève ni du confort ni de l’évidence, mais d’un travail intérieur exigeant, souvent solitaire. Face à une époque tentée par la simplification morale et la guerre des camps, Nietzsche rappelle que penser implique d’abord de se déprendre de soi-même.

Chez Nietzsche, certaines formules ont été trop vite récupérées pour être encore comprises. « Devenir ce que l’on est », que l’on trouve notamment dans Ecce Homo, appartient à ces sentences défigurées par leur succès. On l’a réduite à une invitation anodine à « être soi-même », comme si l’individu disposait d’une identité immédiatement accessible, presque confortable. Or, rien n’est plus étranger à sa pensée. Devenir ce que l’on est ne relève pas d’une affirmation, mais d’une conquête – une conquête qui suppose d’abord une épreuve: celle de la lucidité.

Car l’individu n’est pas une donnée simple. Il est traversé, constitué par des forces qui le dépassent. Son rapport au bien, au mal, à la vérité, est le produit d’une histoire longue, d’une stratification de valeurs héritées, souvent inconscientes. Le « sens historique », au cœur de La Généalogie de la morale, ne se limite pas à connaître le passé: il engage une mise en question de l’évidence. Comprendre ce que l’on est, c’est comprendre d’où cela vient, et reconnaître que ce que l’on croit être « soi » n’est souvent qu’un assemblage de déterminations.

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Dans cette perspective, l’injonction à devenir soi-même prend une dimension autrement plus exigeante. Elle implique une déconstruction des catégories morales reçues, notamment de l’opposition rassurante entre le bien et le mal. Dans Par-delà bien et mal, Nietzsche en conteste le caractère absolu et invite à en interroger l’origine et les effets. Ce geste ne débouche pas sur un relativisme facile ; il ouvre au contraire la possibilité d’une création. Devenir ce que l’on est, c’est devenir capable de produire ses propres valeurs.

C’est ce point qui rend Nietzsche si difficilement assimilable aujourd’hui. Nous vivons dans un espace public où la pensée se dissout dans la simplification, où le slogan remplace l’argument, l’indignation la réflexion. Il ne s’agit plus tant de comprendre que de se positionner. À chaque question correspond un camp ; à chaque camp, ses certitudes.

Dans ce paysage, la distinction entre le bien et le mal retrouve une vigueur nouvelle, mais sous une forme appauvrie: non plus comme problème, mais comme évidence. Le monde se distribue en figures opposées qui dispensent d’interroger les conditions mêmes du jugement. Cette structuration rassure, car elle simplifie. Elle évite le trouble, l’ambivalence, la contradiction – tout ce qui constitue pourtant le cœur de l’expérience intérieure chez Nietzsche.

Penser par soi-même devient alors risqué. Non pas au sens héroïque, mais au sens concret d’une marginalisation possible. Celui qui suspend son jugement, introduit de la nuance, échappe aux catégories disponibles – et c’est déjà trop. La pensée indépendante s’accorde mal avec un système qui valorise la lisibilité immédiate et l’alignement.

Or cette solitude n’est pas un accident ; elle est constitutive de l’exigence nietzschéenne. Devenir ce que l’on est suppose d’accepter un certain isolement. Non par goût de la marginalité, mais parce qu’une pensée singulière ne coïncide pas avec les attentes collectives. Et les résistances ne sont pas seulement extérieures.

Car le principal obstacle est souvent intime. Se confronter à soi-même implique d’affronter ce que l’on préfère ignorer: contradictions, faiblesses, ambiguïtés. La morale commune, en offrant des repères clairs, protège aussi de cette épreuve. Elle permet de juger sans se juger. Nietzsche ne critique pas seulement les valeurs; il met en cause le confort qu’elles procurent.

La tentation est alors de déplacer le problème vers l’extérieur. Plutôt que de transformer son rapport aux valeurs, on cherche à transformer celui des autres. L’époque est marquée par cette volonté de correction généralisée. Elle prend parfois la forme d’une guerre idéologique, où chaque position se présente comme moralement évidente et tend à disqualifier les autres.

Une telle configuration évoque ce que Nietzsche met en scène dans Ainsi parlait Zarathoustra : la difficulté de faire entendre une parole qui ne se contente pas de répéter les valeurs dominantes, mais cherche à les dépasser.

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Car devenir ce que l’on est ne consiste pas simplement à rejeter les normes. La transgression reste dépendante de ce qu’elle nie. Il ne suffit pas d’inverser les valeurs pour s’en libérer. Ce qui est en jeu est d’un autre ordre: la capacité à instituer, à produire une manière d’être singulière. L’individu devient, en un sens, l’artiste de sa propre vie.

Une telle perspective suppose de se libérer de la peur – peur de perdre ses repères, de se tromper, d’être seul. Or c’est cette peur qui alimente le besoin de certitudes immédiates et d’appartenance. Elle pousse à préférer la sécurité à la vérité.

Chez Nietzsche, la liberté ne consiste pas à choisir entre des options préexistantes, mais à transformer les conditions mêmes du choix. Elle engage une métamorphose. Devenir ce que l’on est, c’est devenir capable de vouloir autrement.

Dans une société qui valorise la rapidité et l’adhésion, cette exigence paraît décalée. Elle introduit du trouble là où l’on attend de la clarté. Pourtant, c’est peut-être là sa nécessité. À l’heure où penser se confond avec prendre position, Nietzsche rappelle que penser implique d’abord de se transformer soi-même.

Devenir ce que l’on est ne se proclame pas ; cela se travaille. Et ce travail, loin des slogans, demeure une tâche exigeante, souvent solitaire, mais essentielle pour qui refuse de se dissoudre dans les identités disponibles.

Ecce homo: Comment on devient ce qu'on est

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Généalogie de la morale

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Par-delà le bien et le mal

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La seconde jeunesse d’un écrivain

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Alain Paucard © Hannah Assouline

Alain Paucard est un écrivain subtil et élégant, au savoir encyclopédique et à l’humour tranchant. Du haut de ses 80 printemps, le président à vie du Club des Ronchons voit son œuvre s’imposer auprès des fins lettrés avec la discrétion qui sied à la force tranquille.


« Paucard est un excellent écrivain. Son problème, c’est qu’il ne le sait pas. »
Jean-Jacques Pauvert

On se souvient que dans ses Promenades littéraires (Mercure de France), Remy de Gourmont évoque « L’Enfance d’un écrivain » : c’est à propos de Renan, et c’est une merveille. Gourmont s’y interroge sur une anomalie : comment se fait-il que, d’une classe de 30 ou 40 élèves, on finisse par ne retenir, quarante ans plus tard, que deux ou trois d’entre eux. Ou un – pour l’élève Renan de Tréguier. Ingratitude du temps qui passe – ou sélection impitoyable, parfois injuste ?

Que devient la grâce des autres ? Leur intelligence ? Comment expliquer leur dissipation, voire disparition (cela arrive) ? Je répète, à l’intention de ceux qui aiment et Gourmont et Renan : un morceau de choix.

On pensait à ce titre de Gourmont à propos de la… vieillesse des écrivains qui furent longtemps jeunes. Exemple ? Alain Paucard, 80 ans.

Exemple – typique à notre estime – de celui que deux décennies ont un peu occulté et qui peu à peu, rééditions ou publications confidentielles à l’appui, recommence à faire parler de lui. Il a fallu patienter : vingt ans, c’est long. Pour un écrivain aussi.

« Vieillesse » d’un écrivain – ou, en dérivant le titre de Renan : « Seconde jeunesse d’un écrivain ». Disons que les véritables écrivains ont souvent droit à une « seconde jeunesse » : une renaissance, après le nihil obstat du temps qui passe… et fabrique tellement d’oubli.

Paradoxalement en apparence, quand on a écrit une quarantaine de livres (cas de Paucard), on s’expose à la confusion du public qui résume, caricature, « réduit à ». Une réputation en naît, presque toujours erronée.

Exemple de Paucard, toujours : parigot, populaire, amateur de femmes, pornographe parfois, polémiste, etc. C’est un peu « ça », bien sûr, Paucard – et la Sainte Trinité Gabin-Audiard-Guitry, d’accord. Et Elvis-Brassens-Trenet : si vous voulez. Et Dutourd, primus inter pares.

Mais c’est bien plus – et beaucoup plus subtil, surtout. Il suffit de le lire pour s’en convaincre, éprouver sa probité – criterium de la justesse du ton de ses livres. Et de l’écouter parler de ce qui le passionne : l’art uniquement, ou presque – et certaines de ses modalités.

Au choix : la littérature, la peinture, l’architecture, le cinéma. Et l’histoire. Et… l’amitié, et sa fille, et son petit-fils – et on a presque fait le tour. Il suffit, donc, de l’écouter évoquer la guerre d’Espagne, Trotsky, Staline ou John Ford, Léautaud, Thérèse de Lisieux, la Bible, etc., pour mesurer la précision de son érudition et la sincérité très étayée de ses convictions, leur élaboration (qu’on les partage n’a strictement aucune importance).

Bien sûr il y a l’apparence bonhomme, ronchonne, du personnage (« président à vie » du Club des Ronchons), ses propos parfois péremptoires et provocateurs. On avouera qu’on apprécie beaucoup la première, et que les seconds nous indiffèrent.

Les deux écueils à éviter avec un personnage comme Paucard ? Un, la caricature, qui est à la source du deuxième : la méprise. Alors, si on évite ces deux écueils, plutôt que son côté péremptoire précité, on découvre l’homme de nuances – et le gentleman (sa suprême ruse consistant évidemment à le dissimuler). Et on retrouve la tendresse – qui affleure très souvent dans ses livres, à un moment ou à un autre. Et chez l’homme et l’ami – tout le temps.

Retenons quelques-uns de ses livres, un peu au hasard : sa biographie de Dutourd (Flammarion, 1997), d’une ferveur amicale, une merveille ; Marie-Jeanne, portrait bouleversant de sa grand-mère (qui compensa en partie l’absence d’amour maternel, béance intacte) ; J’aurais dû rester chanteur de rock n’roll, son autobiographie tremblée et si émouvante (2022, chez Via Romana, Marie-Jeanne y figure, intégré) et le dernier réédité – Lazaret (La Mouette de Minerve, 2025), dystopie publiée en 1986, rééditée depuis deux ou trois fois, bientôt un petit classique : le pari gagné en littérature. Et c’est rare. Quarante ans après ! Voyez quels livres publiés en 1986 ont survécu …

Quand je dis classique, c’est qu’en le relisant, j’ai éprouvé combien sa forme, surtout, lui donnait un « parfum d’éternité » : le sujet brûlant (la drogue et sa relégation dans les bas-fonds de la Grande Ville) devient accessoire, et la forme s’impose. C’est aussi un livre souvent drôle. Noir et drôle, disons.

La langue de Paucard est très pure – je veux dire qu’il a supprimé tout ce qu’on n’aurait pas ajouté. On l’éprouve en le lisant, Jules Renard est un de ses maîtres. Et peut-être Rivarol (celui du Discours sur l’universalité de la langue française). Et Bloy, pour d’autres raisons (dont la foi et la colère).

Je précise que la préface à Lazaret, dans la nouvelle réédition, de Bruno Lafourcade, est remarquable : sur l’homme, sur son œuvre. Sur l’ami, aussi. C’est aussi ça, le talent : la contagion. Et Lafourcade en a déjà beaucoup – donc, imaginez la préface, contaminée par Paucard ! Ou lisez-la.       

Je pourrais aussi mentionner ses livres sur l’art contemporain, l’architecture contemporaine, etc. : ils ont leurs aficionados, je suis plus nuancé sur ce plan – même si le pamphlétaire me fait toujours beaucoup sourire.

Si je dois en citer encore un, c’est son livre d’entretiens passionnant avec Pierre Gripari (Gripari Mode d’emploi, L’Âge d’homme, 1985 – jamais réédité hélas. Avis aux éditeurs curieux). C’est sans doute dans ce livre que l’on éprouve le mieux « l’homme du bâtiment » Paucard (très bon lecteur en général, et ici en particulier) : les questions sont précises, pertinentes et ouvertes. Gripari s’en donne à cœur joie. Nous avec. Un livre d’écrivains – très intéressant pour les écrivains, aussi. Leur complicité joueuse, leur estime réciproque : tout cela est tangible. Et puis : c’est toujours intelligent. C’est agréable, l’intelligence. Avec Paucard et Gripari, nous sommes servis. L’œuvre de Gripari n’a pas besoin de nous. Celle de Paucard non plus – mais nous avons une faiblesse : son amitié nous est indispensable. Et nous continuerons de l’honorer. Et si possible, d’en être honoré.

Lazaret

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Creil ou l’invention du pas-de-vague

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Le lfiste Omar Yaqoob et ses soutiens après un tractage à Creil. Mars 2026. RS.

Creil, ou l’effet papillon… version voile islamique


Lionel Jospin est mort et LFI a gagné la mairie de Creil dans l’Oise. Mais quel rapport ?

La victoire de l’insoumis Omar Yaqoob dans cette ville de 35000 habitants, bastion socialiste séculaire, est la conséquence lointaine d’une décision ou plutôt d’une non-décision de Lionel Jospin qui date de 37 ans, quand il était ministre de l’Education nationale.

Ceci n’est pas un vêtement

En septembre 1989, trois adolescentes qui refusent d’ôter leur voile islamique sont exclues de leur collège de Creil. Durant des semaines, la France s’écharpe sur ces premiers « foulards », comme on dit alors (sans doute parce que le terme est plus anodin). Une fois encore, la laïcité met le feu au débat public. Entre ceux qui la veulent ouverte, inclusive et les partisans d’une conception stricte, c’est la guerre. Finkielkraut, Debray, Elisabeth Badinter et Catherine Kintzler adjurent Jospin d’empêcher « le Munich de l’école républicaine ». Certains élus socialistes comprennent ce qui se joue, à l’image de Jean-Marie Le Guen qui parle de « provocation » ou du sénateur Jean-Pierre Balligand qui prédit que cette fracture traversera toute la société. « On n’arrive pas à l’école déguisé en huron, eh bien on n’y va pas non plus déguisé en afghan ou en je ne sais quoi », s’énerve un certain Jean-Luc Mélenchon. Mais une grande partie de la gauche, biberonnée à SOS-Racisme et au droit à la différence, défend la liberté de se voiler.

A relire, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

Tenez bon, puis cédez

Le 25 octobre à l’Assemblée nationale, fort d’un avis du Conseil d’Etat recommandant de laisser les chefs d’établissement se débrouiller, Lionel Jospin choisit cette tolérance qui est l’autre nom de l’impuissance : « Si se produisent comme se sont produits des cas de blocage c’est-à-dire d’enfants qui vont à l’école notamment avec un foulard sur la tête, je préconise que les directeurs d’établissements et les enseignants disent à ces enfants et à leurs parents qu’ils ne doivent pas venir à l’école dans ces conditions. S’il y a blocage et s’il y a refus, je dis alors l’école doit accepter et accueillir ces enfants ». C’est le début du pas-de-vagues.

Jospin n’est pas responsable de ce qui s’est passé ensuite. Les hommes ne savent pas l’histoire qu’ils font. Lionel Jospin, homme très honorable qui aime son pays, ignore évidemment qu’en laissant le voile islamique entrer à l’école publique, il scelle la rupture entre la gauche et la laïcité et enterre une certaine idée, assimilationniste, de la France. Quand, en 2004, la droite fait voter à l’Assemblée l’interdiction des signes religieux à l’école, il est déjà tard. Trop tard. L’islamisation est allée très vite. Au nom de la religion des droits individuels, la gauche s’accommode puis encourage le communautarisme. Son message aux arrivants est clair : venez comme vous êtes (c’est la France « MacDo »). Les frères musulmans testent notre résistance collective. Elle est bien molle.  

A lire aussi, Jean Messiha: Paradoxal Jospin

Deux ans après l’assassinat de Charb, découvrant en 2017 que les enfants d’immigrés en général et les musulmans en particulier constituent une clientèle électorale inexploitée, Jean-Luc Mélenchon opère un tournant islamo-gauchiste. À Creil, on doit croiser pas mal de femmes voilées. Omar Yaqoob rejoint LFI parce qu’elle vomit Israël après le 7-Octobre et dénonce un supposé « génocide » à Gaza.

Il est bien sûr difficile d’écrire une histoire qui n’a pas eu lieu – cela s’appelle une uchronie. Mais j’ai du mal à me départir de l’idée que, si Lionel Jospin avait eu en 1989 un discours clair et ferme du genre « tout pour les individus, rien pour les communautés », la France du XXIème siècle serait peut-être pour les musulmans ce que la France du XIXème a été pour les juifs : le pays de l’émancipation et de la liberté. 


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Patrick Roger dans la matinale

STJV: quand le syndicalisme d’ultragauche prend les manettes du jeu vidéo

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© OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

Le jeu vidéo français, récemment touché par des grèves inédites et des licenciements, est également menacé par une ultra-gauche délirante.


Le domaine du jeu vidéo n’est pas épargné par les controverses politiques. En 2014, Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière avaient reproché au jeu Assassin’s Creed Unity, produit par la branche québécoise d’Ubisoft, de développer une vision hostile à la Révolution française et à Robespierre, sans y avoir eux-mêmes joué. Des leaders du domaine en Amérique du Nord sont aujourd’hui pris dans un bras de fer idéologique avec Elon Musk, coupant par exemple des campagnes publicitaires sur le réseau X (anciennement Twitter).

La France à la pointe dans l’animation et les jeux vidéos

Plus proche de nous, le milieu du jeu vidéo a vu l’émergence en France d’un syndicat d’ultragauche, mêlant revendications sociales et préoccupations wokistes. Il s’agit du « Syndicat des Travailleureuses (sic) des Jeux Vidéos (STJV) ». Il a pris la tête de mouvements de grève devenus massifs dans le secteur depuis 2025, au point de fragiliser le secteur de l’intérieur, alors que la France détient encore quelques beaux champions dans le domaine.

Bannière du compte Bluesky du STJV.

Debout les Travailleureuses

Le syndicat est né en septembre 2017, au lendemain du mouvement Nuit Debout, et a vu le jour en marge des structures syndicales traditionnelles, en réaction au « désert syndical » du milieu du jeu vidéo, qualifié de « far west néolibéral ». Au tout départ, le souci de ne pas trop effrayer un milieu composé pour partie de diplomés bac +5 a conduit le mouvement à se tenir éloigné des étiquettes traditionnelles, comme Solidaires ou la CGT. Pourtant, le STJV se conduit à bien des égards comme le petit frère de la Confédération nationale du travail (CNT) dans la branche vidéoludique, ayant bénéficié dès sa création du soutien du syndicat révolutionnaire et anarcho-syndicaliste. Ainsi, sa charte graphique reprend les couleurs rouge et noir du drapeau anarchiste, seulement utilisées par la CNT et par les franges radicales de Solidaires. Localement, les membres de la structure assument leur coopération dans plusieurs villes avec la CNT et leur participation à des cortèges communs lors de manifestations.

Sur Bluesky, le réseau « alternatif » à Twitter, le compte du Syndicat des Travailleureuses suit un seul syndicat non sectoriel : celui de la CNT. Sur le plan politique, des accointances avec Lutte ouvrière ou le Nouveau Parti Anticapitaliste existent aussi, comme celles de Pierre-Etienne Marx, polytechnicien et directeur technique à la narration chez Ubisoft, qui, dans des interviews au média du NPA, use d’une rhétorique martiale, s’adressant en ces termes au patronat : « Vous n’avez pas su désamorcer la grenade, elle vous pète à la gueule ». Dans les rangs du syndicat, on trouve des profils comme Sasha Bernert, freelance, militante et candidate LFI aux dernières élections municipales à Saint-Jacques-de-la-Lande (dans les environs de Rennes) où sa liste a obtenu le score de 14,72 % des voix au soir du premier tour. Fin décembre 2025, elle a déclaré que « le voile est un signe d’intégration dans la société française ». Enfin, Noah Young, « paléomarxiste » revendiqué d’après sa biographie Twitter, est game designer chez Ubisoft et secrétaire au sein du STJV ; sur les réseaux, il revendique son admiration pour Staline et se félicite « de soulever du bourgeois avec un AK47 (de manière républicaine et dans Roblox [une plateforme en ligne qui permet de créer des jeux vidéo] évidemment) ». Pour autant, la communication grand public des porte-paroles évite de laisser transparaître une ligne aussi radicale.

A lire aussi: Nucléaire or not nucléaire: das ist nicht mehr la question!

Les revendications sont multiples et variées. Le premier sujet de mobilisation lors de la création du syndicat fut le rejet de la pratique du « crunch », c’est-à-dire de périodes de travail intense, généralement avant le rendu d’une version attendues d’un projet. Ces méthodes de travail ont été particulièrement médiatisées chez l’éditeur Rockstar en 2018 autour de la sortie du jeu Red Dead Redemption 2. Le droit au télétravail et la semaine de 28 heures sont devenus des revendications aussi populaires que la semaine des quatre jeudis en milieu écolier. Le syndicat a depuis ajouté à ses revendications des combats sociétaux inspirés par l’actualité et l’opportunité politique, comme la lutte contre le harcèlement sexuel et moral dans la foulée du mouvement MeToo, sans oublier la défense de la Palestine. En août 2025, le syndicat adresse une lettre ouverte à la société française de développement de jeux vidéo Arkane Studios, filiale de Microsoft, accusant le géant américain de fournir des services et des technologies à l’armée israélienne et de contribuer à la riposte israélienne à Gaza, qualifiée de génocide.

Puy du Fou et Luigi Mangione

Le STJV ne déserte pas non plus le terrain des contenus proposés par l’industrie vidéoludique et compte faire de celle-ci un vecteur de « combat culturel ». Le STJV estime que le secteur « joue un rôle non négligeable dans la structuration des imaginaires collectifs » et affirme « lutter pour que le jeu vidéo devienne un medium vecteur de changements positifs ». C’est ainsi qu’il lutte contre la prétendue « droitisation » de l’industrie ou contre les productions jugées trop apolitiques. Cette dimension s’est notamment illustrée dans les prises de position du syndicat contre le jeu Puy du Fou, sorti en 2022. En septembre 2021, le syndicat d’ultragauche dénonçait le partenariat entre le parc à thème vendéen et l’éditeur français Microids, accusant ce dernier de participer activement à une « propagande nationaliste » et de diffuser une « vision passéiste » et « contre-révolutionnaire » de l’histoire de France.

Le secteur du jeu vidéo, en expansion au début des années 2000, n’est pas épargné par la crise. Les leaders français du domaine ne seraient pas contre une remise en cause partielle des avantages salariaux acquis durant l’âge d’or de l’activité. Pourtant, d’après l’analyse faite par le STJV, la crise que traverse l’industrie serait purement financière et causée par une pression plus forte des actionnaires. Une petite musique anti-patronale qui va jusqu’à importer le sarcasme des rieurs de l’extrême-gauche américaine. En décembre 2024, le patron d’UnitedHealth, Brian Thompson, est assassiné par un dénommé Luigi Mangione. Le meurtre suscite une vague de sympathie chez une partie de l’opinion étasunienne, au point de faire du meurtrier une sorte de justicier post-moderne sur les réseaux sociaux. Il se trouve que l’accusé est aussi le paronyme d’un célèbre jeu vidéo, Luigi’s Mansion. Dans le marécage des internets, une déferlante d’images humoristiques et de clins d’œil apparaissent, utilisant à l’envi le plombier à salopette tiré de l’univers de Mario. Le STJV n’a pas hésité à exploiter ce symbole, en faisant apparaître Luigi sur les visuels appelant à la manifestation du 1er mai 2025. Le message a été très bien compris des initiés. Sur le site de l’organisation, on peut lire que « l’extrême majorité des patron·nes du jeu vidéo sont des clowns à l’ego surdimensionné, n’acceptant que le contrôle totalitaire et tentant vainement de cacher leur incompétence en traitant les travailleurses et les consommateurices comme des enfants stupides ». Au-delà de ses coups médiatiques, le syndicat affirme vouloir faire émerger des « coopératives ouvrières » et « des formes de production de jeu vidéo à petite échelle », en « luttant contre la création d’une petite bourgeoisie du jeu vidéo indépendant ». En février 2026, le géant français Ubisoft a été touché par une grève nationale. Depuis mars, des éditeurs indépendants français sont à leur tour concernés par un mouvement social. Des mouvements qui fragilisent une industrie hautement concurrentielle, qui réclame des investissements importants pour une réception commerciale toujours incertaine.

À la recherche du gaullisme social

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Charles de Gaulle en visite au Salon de l’agriculture, Paris, 12 mars 1968. DR.

Depuis la mort de Philippe Séguin, la tradition du gaullisme social n’est plus représentée au sein de la droite classique. Ironie de l’histoire, c’est dans un parti fondé par un ennemi du Général, le RN, que cet héritage est aujourd’hui revendiqué.


Et si Florent Pagny était le meilleur porte-parole du peuple de droite en 2026 ? Le 12 décembre, il était l’invité vedette de « Quotidien » (TMC), le programme préféré de la jeunesse bobo. L’émission se déroulait à merveille jusqu’à ce que l’animateur pose une question pourtant bateau : « Que feriez-vous si vous étiez président ? » Tout sourire, le chanteur répond illico : « Comme Milei. » Immédiatement, un froid s’installe sur le plateau. « Il fait beaucoup de conneries aussi Milei… », objecte Barthès, l’air incrédule. Mais Florent Pagny, qui vit la moitié du temps en Argentine, insiste : « Il fait beaucoup de conneries, sauf qu’il a réussi à stabiliser un petit peu l’inflation. […] De 70 ministères, il en a fait neuf. […] Il avait prévenu dès le départ qu’il n’y avait pas d’argent et qu’il allait faire des économies sur l’État lui-même. » Afuera ! Tel est le mot d’ordre qui fait aujourd’hui consensus à droite en 2025. Couper, dégraisser, trancher dans l’État obèse qui coûte un bras, et laisser les coudées franches à la main invisible qui saura mieux que personne répartir les richesses. Au xxie siècle, les conservateurs se déploient dans cinquante nuances de libéralisme. Quand bien même ce ne fut pas toujours le cas.

Principes chrétiens

Reprenons l’histoire de notre République à son commencement : le putsch d’Alger, le retour aux affaires du « plus illustre des Français », la Constitution de 1958. « De Gaulle est un homme qui a grandi dans un milieu de droite catholique, qui est très marqué par les principes chrétiens de charité et du rôle social de l’officier », rappelle Pierre Manenti, autour d’une délicieuse pizza au jambon fumé, dans un restaurant italien que nous garderons jalousement secret. Auteur d’une   remarquable Histoire du gaullisme social (Perrin) et d’un RPR, une certaine idée de la droite, qui vient de paraître chez  chez Passés composés, le normalien rappelle que la vague de nationalisations et d’extension de l’État-providence lancée par le Général n’était pas vraiment un cadeau aux 200 familles.

« Après avoir créé la Sécurité sociale à la Libération, de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, renforce le régime des retraites des agriculteurs, crée la participation et l’intéressement ; pour lui, pas de débat, le gaullisme est, par définition, social », explique-t-il avant de pinailler, comme tout spécialiste : « Cependant, le Général n’a jamais utilisé la formule “gaullisme social” : il s’est certes toujours appuyé sur une jambe sociale mais s’est bien gardé de définir le gaullisme, car il lui fallait rassembler largement autour de lui, et assainir les finances publiques », analyse-t-il.

Avant même l’apparition des « gaullistes de gauche » (René Capitant, Louis Vallon…) s’incarne donc chez le père de la Cinquième la vision d’un État protecteur, fort, soucieux de la condition des plus fragiles tout autant que de la remise en ordre des finances publiques. « On est très, très, très loin d’un libéralisme économique et d’une loi du marché qui arrangerait tout », remarque François Huguenin, auteur d’une l’incontournable Histoire intellectuelle des droites (Perrin), après avoir commandé un Perrier menthe dans un café cosy du centre de Paris.

Conversion au marché

Mais alors, que s’est-il passé ? Comment se fait-il que les gaullistes d’aujourd’hui, de Bruno Retailleau à Michel Barnier en passant par Éric Ciotti ne se vantent jamais d’appartenir au courant d’idées à qui l’on doit la création de l’Unedic (1958) ou l’intéressement obligatoire des salariés (1967) ? « La fin de la guerre froide, la mondialisation, le règne d’un empire commercial mondial, tout ça fait que, pour la droite, le réalisme, aujourd’hui, c’est le libre-échange et la nécessité d’adapter la France à ce qui l’entoure, y compris en s’appuyant sur un État ramassé sur quelques fonctions essentielles, régaliennes », résume Pierre Manenti.

À quand remonte cette conversion au marché ? « Le tournant libéral de la droite française se structure au milieu des années 1980, estime Huguenin. Édouard Balladur, figure intellectuelle centrale de cette évolution, entraîne autour de lui une génération – dont Alain Juppé – vers une ligne économique libérale qu’elle mettra en œuvre à partir de 1986. »

A lire aussi, Pierre Vermeren: France, terroir de la Terreur

Dans toutes les conversations, un nom s’impose de lui-même : celui de Philippe Séguin, qui repose dans le panthéon gaulliste comme le dernier à avoir défendu au sein du mouvement – et même à sa tête entre 1997 et 1999 – des positions sociales et souverainistes face à l’écrasante machine bruxelloise. « C’est Philippe Séguin qui, le premier, écrit une grande tribune mettant en garde contre les dangers d’une Europe fédérale, brandissant les thèmes de la souveraineté et de l’indépendance nationales. La campagne de Maastricht de 1992 lui confère une stature nationale et fait de lui une véritable icône de la droite », note Manenti.

Las, alors que le député des Vosges avait été l’un des principaux inspirateurs du fameux discours de Jacques Chirac sur la « fracture sociale » lors de la campagne présidentielle de 1995, il n’aura que peu d’influence une fois l’élection remportée. C’est Alain Juppé, incarnation de la droite libérale, qui est alors nommé à Matignon, refermant la parenthèse sociale du gaullisme. « Le Munich social, c’était une exagération de campagne », s’entend dire Henri Guaino. « Depuis la disparition de Philippe Séguin, il n’y a plus de droite sociale, il n’y a plus de gaullisme social, ça a disparu », regrette François Huguenin.

Jacques Chirac, Édouard Balladur, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors de l’université d’été PR-RPR, Saint-Cyprien, septembre 1989 (C) SIPA

L’historien des idées va plus loin encore : si la préoccupation sociale est absente à droite, elle a aussi déserté la gauche. « C’est beaucoup plus facile pour les progressistes de faire du sociétal que du social, remarque-t-il.Mais les conservateurs cèdent eux aussi à la facilité en se repliant sur un discours paresseux qui consiste à défendre le libéralisme comme seule solution raisonnable sur le plan économique. »

Sons de cloche

Vu d’Amérique, l’idée que le parti Les Républicains serait un repère de disciples d’Adam Smith semble pour le moins incongrue. Pour le Québécois Mathieu Bock-Côté, qui se réclame volontiers de la défense de la propriété privée et de l’esprit d’entreprise, le libéralisme est encore loin de régner chez les conservateurs de notre pays. « La droite française est économiquement parlant une gauche modérée comme une autre, juge-t-il avec un sens de la nuance notable. Elle ne veut pas désétatiser la société, non plus que la défiscaliser : elle s’inscrit, même sans le savoir, dans les paramètres du socialisme mental qui domine l’ensemble de la classe politique[1]. »

La star de CNews, sociologue de formation, se reconnaît dans le mouvement d’humeur « Nicolas qui paie » qui exprime sur les réseaux sociaux « l’exaspération du contribuable ordinaire, qui paye et paye et paye encore, qui se laisse pressuriser comme un citron fiscal, jusqu’au dernier euro, jusqu’au dernier centime, pour soutenir un appareil bureaucratique conditionnant la société à partir d’une certaine matrice idéologique. »

Tout autre son de cloche chez le politologue Jean-Yves Camus, pour qui la guerre des droites a au contraire déjà été remportée par sa version la plus sauvagement patronale. « Je fais mienne la formule d’Alain de Benoist : c’est l’hégémonie de la forme capitale qui a gagné, car la forme capitale, ce n’est pas uniquement le capitalisme, c’est la marchandisation, précise le spécialiste français des extrémismes. La marchandisation inclut le capitalisme financier, mais également la marchandisation des individus, leur interchangeabilité, jusqu’à la marchandisation des corps. »

Je conclus ma tournée des popotes gaullistes avec un vieux briscard, qui a intégré l’UDR en 1974 pour la campagne de Jacques Chaban-Delmas, alors qu’il n’avait que 16 ans. Puis il a milité au RPR jusqu’en 1980, avant de rendre son tablier, déplorant « un libéralisme qui n’était pas gaulliste, une sorte de dérive droitière au sens traditionnel du terme, que l’on pourrait qualifier de populisme autoritaire », dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Depuis, un demi-siècle est passé, et le mouvement n’a fait, selon lui, que s’accélérer : « C’est le marché qui a gagné. Tout se compte, tout se soupèse, tout se paye, tout se monnaie dans un espace qui n’a plus de positionnement géographique et où la financiarisation de l’économie fait que la richesse réelle n’est plus nécessairement adossée à un instrument de production. »

Le constat est sans appel : le gaullisme social est une étiquette qui séduit, mais la chose a disparu des programmes de la droite classique. Une profusion d’héritiers s’en réclament cependant : de Nicolas Dupont-Aignan à Xavier Bertrand en passant par Gérald Darmanin et même Laurent Wauquiez. En 2010, ce dernier structure une ligne sobrement dénommée « la droite sociale », avant pourtant d’appeler à la stricte rigueur budgétaire et la réduction des dépenses publiques. En 2020, lorsque Emmanuel Macron nomme Jean Castex à Matignon, celui-ci accorde sa première interview au journal de 20 heures de TF1, en se définissant lui aussi comme un « gaulliste social ». Ce qui ne l’empêchera pas d’annoncer assez vite une réduction de la fiscalité des entreprises pour environ 20 milliards d’euros sur deux ans.

Finalement, c’est peut-être au Rassemblement national que se trouvent les héritiers du gaullisme social. Guillaume Bigot, député du parti dans le Territoire de Belfort, a des arguments à faire valoir : « Le RN, électoralement, représente une partie importante de l’électorat populaire et est le seul à porter encore l’idée d’un gaullisme social concret : favoriser la production nationale, protéger l’industrie et les savoir-faire, préserver les chaînes de valeur, réconcilier capital et travail, assurer des salaires élevés et un capital réinvesti sur le long terme. »

Qu’en pensent les intellectuels ? François Huguenin concède : « Beaucoup d’électeurs sont partis au RN parce qu’ils se sentent délaissés par la classe politique française, qui manque à leurs yeux d’intérêt pour la question sociale. » Cependant, le RN reste taxé de « socialiste » par une partie des conservateurs, dont David Lisnard ou Bruno Retailleau, qui refusent d’accorder à Marine Le Pen le label de droite, précisément pour ces raisons économiques.

Reste que si la droite veut gagner la présidentielle de 2027, elle devra conquérir à la fois la France des « gueux », comme les appelle fièrement Alexandre Jardin, et celle des mocassins à glands, bref les conservateurs de toutes origines. C’est cette recette qui a permis à Sarkozy de triompher en 2007. Cette fois encore, la droite devra bien, disons-le, mélanger des sensibilités diverses, voire antagonistes sur la base de préoccupations communes. « Si une nouvelle alliance à droite émerge, elle se constituera autour de l’identitaire et de la sécurité. Ensuite, la question économique reviendra nous hanter, mais plus probablement à cause de déterminants objectifs extérieurs qu’à cause d’une soudaine résolution du conflit doctrinal entre les droites », juge Mathieu Bock-Côté. N’en doutons pas, pendant l’union, la guerre des droites continuera.

Histoire du gaullisme social

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[1] Que Noémie me permette de préciser que l’ensemble de la rédaction de Causeur pense effectivement que nous vivons dans un pays cryptocommuniste et que c’est une des raisons de notre déclin. Lire à ce sujet les délicieux articles de Stéphane Germain. Oui, chère Noémie, Afuera ! EL