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La frivolité des apparences

Eugène Marsan, "Petit manuel d’élégance masculine" (Éditions des Lumières)


La frivolité des apparences
© Éditions des Lumières

Dans la société actuelle, où dominent des conditions d’existence si difficiles, la frivolité a perdu toute autorité. Comme si les êtres humains étaient soumis volontairement à un sérieux obligatoire, de façon à ôter à chacun sa joie de vivre et la chance d’un peu de rêve. Le luxe semble proscrit, réservé aux célébrités photographiées à longueur de pages glacées dans les magazines people. Et lorsqu’on va au cinéma, désormais, c’est pour voir s’étaler sur l’écran la misère sociologique de nos semblables, pris dans les rets de l’incommunicabilité de masse. Pourtant, sommes-nous voués à survivre dans un tel malheur moderne ? Parfois, un petit geste peut nous faire sortir de cette agonie, comme d’accomplir une chose parfaitement gratuite, mais belle. Oscar Wilde, dans un anglais si proche du français, nous donnait ce conseil admirable: « The only excuse for making a useless thing is that one admires it intensely[1]. » (Préface au Portrait de Dorian Gray)

Défense et illustration de la légèreté

C’est la parution d’un bref volume qui m’amène à vous reparler aujourd’hui de la frivolité. Il s’agit de Petit manuel d’élégance masculine, d’Eugène Marsan, sorti aux Éditions des Lumières. Cet auteur ne vous dira rien, sans doute. Né en 1882, il est mort en 1936. Il a bâti une carrière littéraire discrète sur une sorte de dandysme Belle Époque, assez courant alors dans le milieu des gens de lettres. Marsan, proche de la revue Le Divan, a écrit des ouvrages aux titres légers, légers comme sa prose évanescente: Éloge de la paresse (1926) ou encore Notre costume (1926). Il faisait partie, non du Jockey Club, mais du Club des Longues Moustaches, ce qui est bien aussi. On ne trouve plus aujourd’hui ses œuvres en librairie. Ce spécialiste de la mode est devenu démodé. C’est donc une excellente idée de la part les Éditions des Lumières de rééditer un florilège de ses meilleurs textes. Vous y apprendrez, en vous amusant, comment un homme élégant doit se comporter dans la conversation, ou lorsqu’il voyage, comment il se tient à table, et quels sont les vêtements qui lui permettent d’être au goût du jour. Marsan donne également des conseils de lecture (c’est la partie qui m’a le plus intéressé) : « Lisez dans Saint-Simon, écrit-il par exemple, l’admirable gradation, depuis la duchesse jusqu’à la fille de cuisine. » Bien sûr, on peut se demander si porter un tel jugement moral serait encore bienséant de nos jours, après Pierre Bourdieu ou Annie Ernaux. Sans doute que non…

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Des rééditions bienvenues

Les Éditions des Lumières, aux couvertures rouges, n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Spécialisées dans la reprise de textes du passé, elles nous avaient récemment proposé de bien jolies choses qu’on peut acheter les yeux fermés. Ainsi, Qu’est-ce que le dandy ? de Baudelaire, ou Alias de Maurice Sachs, etc., etc. En fait, nous connaissions déjà ces textes, mais les voilà de nouveau à portée de lecture. Barbey d’Aurevilly également figure à leur catalogue, comme de juste. On ne dira jamais assez quel grand romancier il fut ! J’ai remarqué avec plaisir qu’il était au programme du bac, cette année. À propos de Barbey, si vous désirez faire le tour de la question, lisez son Du dandysme et de George Brummell, aux Éditions de Paris (2008), avec une préface de Simon Liberati, expert en proses excentriques et rares. C’est la bible des connaisseurs. Les écrivains-dandys de la Belle Époque ont certes été influencés par leurs prédécesseurs, Barbey et Baudelaire, mais ont fait évoluer leur style vers une frivolité plus moelleuse, très éloignée par exemple des énormités d’un Léon Bloy. Une référence de ce courant « mondain » reste l’homme de lettres Marcel Boulenger, auteur d’un célèbre Éloge du snobisme (Hachette, 1926). Boulenger est l’exact contemporain d’Eugène Marsan, et sa partie était de faire l’apologie sans complexe des défauts humains. On sait combien le goût du paradoxe anime les dandys, comme l’a bien montré Oscar Wilde. Éloge du snobisme est une petite plaquette d’une soixantaine de pages, qui n’a pas été republiée depuis, mais que vous pourrez trouver, si vous avez de la chance, chez les bouquinistes. J’en conserve précieusement un exemplaire, un peu froissé et jauni par le temps, et me plais à le feuilleter de temps à autre, pour y retrouver le parfum des sensations perdues. Le mot « snobisme », utilisé par ces écrivains, est difficile à définir. Alain Rey notait qu’un snob était « une personne qui cherche à être assimilée aux gens distingués de la haute société en étalant des manières, des goûts qu’elle lui emprunte sans discernement ». (Dictionnaire historique de la langue française) Cette définition me paraît adéquate. C’était celle aussi, précisons-le, de Philippe Jullian, dans son excellent Dictionnaire du snobisme (rééd. Bartillat, 2006). Je vous recommande ce dernier, qui est ce qu’on a écrit de plus éclairé sur le snobisme moderne.

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Un passé révolu

Il faut dire une chose. Eugène Marsan ou Marcel Boulenger sont les grands témoins d’un passé révolu. Ils furent un jalon, certes agréable, de l’histoire du dandysme, mais on les a rapidement oubliés. Quelques lettrés, comme les deux éditeurs des Éditions des Lumières, aiment encore les citer. Mais en réalité ils n’ont pas tenu le choc, disons-le. D’autres mouvements littéraires ont accaparé les esprits, comme le surréalisme. La vraie originalité ne se trouvait pas chez ces beaux esprits persifleurs, familiers du grand monde et des dîners en ville. Le génie avait changé de bord. Un siècle a passé depuis lors, qui nous permet de tracer un bilan. C’est tout juste si l’on se souvient encore de Jacques-Émile Blanche, portraitiste mondain ami de Proust. Depuis, il faut rechercher les dandys sous d’autres oripeaux : ceux des avant-gardes (il y en a encore), dans la lignée allant du dadaïsme jusqu’au punk, et plus loin encore sans conteste, jusqu’au trash. La société s’est décomposée. Y a-t-il encore un sens à parler de dandysme ? Je m’interroge. Le terme, sujet à métamorphoses, ressuscitera peut-être un jour, à l’occasion d’une révolution dans les esprits, comme le souhaitait Gilles Deleuze.

Eugène Marsan, Petit manuel d’élégance masculine. Éditions des Lumières, 107 pages.

PETIT MANUEL D'ÉLÉGANCE MASCULINE

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Marcel Boulenger, Éloge du snobisme. Éd. Hachette, 1926. J’ai déniché mon exemplaire sur le catalogue de la librairie Le Dilettante à Paris, pour la somme modeste d’une quarantaine d’euros.

Eloge du snobisme

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[1] « La seule excuse à la réalisation d’une chose inutile, c’est qu’on l’admire intensément. »



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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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