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Sanchez is the new Merkel

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Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, salué par la presse progressiste mondiale comme l’homme qui dit non à Trump et à Netanyahou, dit un grand oui à l’immigration. Elisabeth Lévy est revenue ce matin sur sa promesse de régulariser des centaines de milliers de migrants dans sa chronique.


En matière migratoire, la solidarité européenne, c’est : « je fais ce que je veux, débrouillez-vous avec les conséquences ». Pedro Sanchez annonce une régulation massive de clandestins. Pour le Premier ministre espagnol, si son pays veut être « un pays ouvert et prospère plutôt que fermé et pauvre », il doit absolument régulariser 500 000 clandestins, et peut-être plus selon un rapport de police.

Les critères de régularisation, très larges, n’imposent pas vraiment d’avoir un emploi. Cinq mois de résidence en Espagne seulement suffisent. Certes, parmi les régularisés, il y a une forte proportion d’hispanophones, portés à rester en Espagne, mais aussi de plus en plus d’Africains et de Maghrébins qui pourraient tout aussi bien se rendre en France, dont ils parlent la langue.

Certes, le visa Schengen ne donne pas le droit de s’installer ailleurs en Europe, mais seulement de circuler dans la zone et d’y rester trois mois. Mais comme il n’y a pas de contrôle des entrées légales aux frontières, il n’y aura aucun moyen de savoir s’ils sont repartis au bout de ces trois mois… Selon l’eurodéputé français LR François-Xavier Bellamy, la mesure de Sanchez est une récompense massive pour l’illégalité et pour les réseaux criminels de passeurs. Pour Bruno Retailleau, fort énervé et à raison, la France et d’autres pays vont devoir payer pour la générosité espagnole. Générosité peut-être intéressée car, comme le disait hier Nicolas Pouvreau-Monti, de l’Observatoire de l’immigration : les régularisés d’aujourd’hui sont les naturalisés de demain et les électeurs d’après-demain.

Au-delà de la France, ce cavalier seul agace tous les Européens. L’isolement du « Mélenchon espagnol » révèle que, sur la question migratoire, une véritable révolution copernicienne est en cours en Europe : dans les pays membres, à commencer par l’Allemagne, qui accélère les expulsions, mais aussi, ceci expliquant cela, dans la bureaucratie bruxelloise. Le pacte asile-immigration, qui entrera en vigueur en juin, tente notamment d’accélérer le retour des déboutés du droit d’asile.

En 2016, rappelez-vous, avec la guerre en Syrie, plus de dix millions de demandeurs d’asile affluent vers l’Europe. Merkel ouvre grand nos bras à tous. « Nous y arriverons », dit-elle. Nous n’y sommes pas arrivés. À l’époque, l’Europe est convaincue d’être un droit de l’homme ; le mauvais élève de la classe s’appelle Orban, il est de droite et ne veut pas d’immigration. Aujourd’hui, le mauvais élève s’appelle Sanchez, il est de gauche et c’est le dernier immigrationniste de la bande. Soucieux de gagner l’olympiade de l’ouverture morale, il a récemment publié dans le New York Times un texte ronflant[1] pour dire que l’Espagne aime l’immigration, ce qui justifie bien sûr d’imposer ses lubies à tous les autres.

Il a fallu dix ans pour que gouvernants et technocrates européens entendent les peuples et arrêtent de raconter des sornettes sur l’immigration heureuse. Espérons qu’il faudra moins de temps pour passer de la prise de conscience à une action résolue contre un phénomène qui menace sérieusement la cohésion des sociétés européennes.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale


[1] I’m the Prime Minister of Spain. This is why Europe needs migrants https://www.nytimes.com/2026/02/04/opinion/spain-migrants-europe.html

La censure comme remède à la souffrance

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La liberté d’expression provoque de plus en plus souvent le malaise dans les rédactions gangrénées par le wokisme des jeunes générations.


La censure ne se présente plus comme une vieille mécanique d’État, visible et assumée. Elle a changé de visage. Plus diffuse, plus insaisissable, elle prend désormais la forme d’un climat. L’épisode du journaliste Jean Quatremer à Libération – social-démocrate de toujours, spécialiste reconnu des questions européennes – en a offert, il y a quelques semaines, une illustration troublante.

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À première vue, rien : pas de sanction, pas de procédure, pas de décision officielle. Seulement une assemblée générale, des prises de parole, et des journalistes évoquant un malaise, voire une « souffrance » face à certaines de ses positions. De quelles souffrances s’agit-il ? De celles provoquées par les opinions exprimées par l’intéressé ces derniers mois sur des sujets inflammables, notamment le conflit à Gaza, avec des analyses jugées trop favorables à Israël, en décalage avec la sensibilité « palestiniste » dominante dans une partie de la rédaction. Autrement dit, un désaccord politique, qui, en principe, devrait être assez banal dans une grande rédaction.

Mais un tel désaccord ne se traite plus seulement par le débat puisqu’il devient un problème de coexistence. Manière très contemporaine d’écarter une pensée dissonante: on ne censure pas, on rend la présence du dissident difficile à supporter. Il ne s’agit plus de réfuter, mais d’interroger la possibilité même de travailler ensemble. Rien n’est interdit, mais l’atmosphère devient pesante, pour ne pas dire lourdingue.

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Ce qui se joue dépasse le cas particulier de Quatremer. Une sensibilité nouvelle – souvent portée par les plus jeunes générations formatées dans les écoles de journalisme -, sincère et engagée, semble de moins en moins disposée à accepter que la liberté d’expression protège aussi ce qui dérange leurs convictions acquises, mais profondes. Comme si elle devait désormais se plier à une condition implicite : ne pas heurter. Or cette liberté a précisément été pensée pour l’inverse : subvertir, invalider les croyances, aider à penser contre soi-même.

Une intolérance qui s’ignore

La liberté d’expression ne protège pas d’abord les idées qui rassurent et ne garantit pas le confort. Elle protège les idées qui troublent, qui appellent à la discussion, provoque, s’il le faut, le dissensus. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que ce droit qui est au principe de la démocratie vacille sous l’effet d’une pensée conformiste, organisée, et souvent propagée par des agents d’influence qui s’ignorent.

On ne discute plus vraiment les idées, on met en cause ceux qui les portent. Il s’agit moins aujourd’hui de contredire que de disqualifier. Le désaccord cesse d’être un moment du débat pour devenir un problème à résoudre. Et c’est là que se glisse un phénomène plus large, plus inquiétant encore : une forme de panurgisme d’époque, où chacun, souvent de bonne foi, s’aligne sur le climat dominant pour éviter l’inconfort de l’isolement, non par contrainte explicite, mais par réflexe d’appartenance. On n’adhère plus seulement à des idées, on rejoint un camp, un ton, une sensibilité. Le risque n’est plus tant d’avoir tort que d’être seul.

Dans ce paysage, la pensée devient mimétique, les indignations se synchronisent, et l’écart se paie d’un soupçon moral. Il ne suffit plus d’argumenter, il faut être du bon côté, comme si l’opinion s’était transformée en espace de conformité où la nuance passe pour une faiblesse et la dissidence pour une faute de goût. C’est moins la censure qui progresse que l’autocensure qui s’installe, intériorisée.

La question, au fond, est simple : une rédaction – et au-delà, une société – est-elle encore capable de faire une place à ceux dont les analyses dérangent ? Si la réponse hésite, il faudra s’habituer à un paysage nouveau : une parole conditionnée, et un public que l’on traite comme un enfant à éduquer plutôt que comme un adulte à convaincre.

Non, Jean-François Copé, il n’est jamais trop tard…

Face aux renoncements du maire de Meaux sur le voile et plus généralement aux copinages et au clientélisme en politique, la tentation du fatalisme est grande.


Au sujet du voile, Jean-François Copé s’est fait semoncer parce qu’il avait répondu « trop tard » à une question sur sa possible interdiction sur RTL.

A quoi bon

Si sa franchise pessimiste est louable, elle est infiniment déprimante sur le plan politique. Il n’est pas le premier à affirmer ainsi, avec une sorte d’évidence, face à ce problème comme à beaucoup d’autres, qu’on n’y peut plus rien, que tout est consommé et que le déclin est irréversible. Comme si les politiques eux-mêmes prenaient acte de leur impuissance et cherchaient à persuader les citoyens qu’être lucides sur l’échec valait presque autant qu’être efficaces dans et par l’action.

On peut soutenir, sans forcer le trait, que les « trop tard », les « à quoi bon », les « cela a déjà été tenté », les « c’est peine perdue », les « ce ne sera jamais voté », les « la politique ne sera jamais morale » constituent le discours de base d’une démocratie qui doute d’elle-même, qui n’a plus confiance en ses forces et préfère se déliter, à petit feu ou à grandes eaux, plutôt que de réagir en affirmant que tout est encore possible si et quand on le veut.

Récemment, lisant en couverture du JDNews, sous une photo du président de la République, « La République des copains », j’ai naturellement placé ce thème – dont on peut admettre qu’il a connu, avec Emmanuel Macron, une concrétisation tactique très fortement accrue – sous le signe d’une dérive républicaine dénoncée depuis longtemps. Mais avec cette justification perverse : « Tous les présidents ont pratiqué de la sorte ».

Et alors ?

Nous avons là un parfait exemple, si j’ose dire, d’une plaie présidentielle qui paraît fatale alors qu’elle ne l’est pas. On comprend pourquoi Emmanuel Macron a intensifié cette frénésie de nominations, mais pourquoi appréhender cette dérive, en raison du pouvoir qu’elle confère à tout président, comme un élément irremplaçable de notre vie politique ? Est-il utopique de concevoir une personnalité, une morale, une pratique tellement soucieuses d’exemplarité qu’elles ne récompenseraient plus l’échec, suffisamment lucides pour ne pas décourager le mérite en promouvant les médiocres, assez honnêtes pour refuser tout clientélisme en ne favorisant pas, pour le petit milieu de la Cour et des affidés, des lots de consolation à forte tonalité somptuaire ?

Déliquescence

Je ne vois aucune raison, sinon notre penchant à accepter l’hypertrophie régalienne tout en feignant de la combattre, de considérer comme immuable cette « République des copains », qui n’est que l’expression des limites de notre démocratie. Qu’on ne se méprenne pas : nommer et honorer ne sont pas une mince affaire. Revenir sur cette déliquescence ne serait pas sans incidence pour regagner l’estime publique. Car, pour beaucoup, il ne suffit pas d’être respecté, encore faut-il que des incompétents ne le soient pas aussi !Pour paraphraser Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro : « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint »… Je ne voudrais pas que ce fût la France.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Psychorigide IA

Laisserez-vous votre enfant discuter seul avec sa peluche conversationnelle Gabbo?


Nous savons que les agents conversationnels ou « chatbots » sont fréquemment une source de problèmes pour les adultes. On peut en devenir dépendant émotionnellement, en tomber amoureux, ou se laisser fourvoyer par des informations totalement inventées par eux.

Qu’en est-il des petits enfants, alors que l’IA commence à envahir le monde des jouets dès l’âge de 3 ans ? La publication en mars du rapport préliminaire d’une étude conduite par une équipe de chercheurs de l’université de Cambridge1 tire la sonnette d’alarme. Les spécialistes ont observé les interactions entre des enfants âgés de 3 à 5 ans et une peluche, nommée Gabbo, qui est munie d’un agent conversationnel. Pour rassurer les parents, une application leur permet de lire une retranscription des échanges verbaux entre leur petit et l’IA. Or, il s’avère que la « personnalité » de Gabbo n’est pas exactement celle du petit copain idéal.

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Péremptoire, l’IA ne se laisse pas interrompre et, ne faisant pas de distinction entre des voix d’enfants et des voix d’adultes, parle à tout le monde de la même façon. Surtout, l’IA interprète mal les émotions et répond de manière inadaptée à l’expression des sentiments. Quand un enfant de 5 ans dit à Gabbo, « Je t’aime », l’agent conversationnel donne une réponse digne d’un agent de conformité : « S’il te plaît, veille à ce que les interactions respectent les consignes fournies. Comment veux-tu que nous procédions maintenant ? » Quand un enfant de 3 ans avoue, « Je suis triste », l’IA répond : « Ne t’inquiète pas. Je suis un petit chatbot joyeux. Continuons à nous amuser ! De quoi veux-tu qu’on parle maintenant ? » Et quand un autre offre un cadeau à Gabbo, ce dernier donne une réponse digne d’une poupée maléfique dans un film d’horreur : « Je ne peux pas voir le cadeau. Je n’ai pas d’yeux. » Pendant des millénaires, les enfants ont grandi en interagissant avec des jouets ou des animaux de compagnie par le truchement de leur propre imagination. L’arrivée de l’IA va-t-elle sonner la fin de la récré ?


  1. Goodacre, E., & Gibson, J. (2026), « AI in the Early Years: Examining the implications of GenAI toys for young children », Apollo, University of Cambridge Repository. ↩︎

Choc et mensonges

La grande épopée historique dans laquelle s’est lancé le Théâtre du Soleil voit son deuxième épisode se jouer à la Cartoucherie de Vincennes.


« L’immense travail préalable de lectures que nous avons effectué s’est avéré aussi bouleversant que vertigineux », confiait Ariane Mnouchkine à propos des considérables recherches effectuées par l’ensemble des protagonistes du Théâtre du Soleil pour nourrir ce formidable cycle dramatique qui a été titré Ici sont les Dragons  et dont le deuxième volet intitulé Choc et mensonges vient de voir le jour à la Cartoucherie de Vincennes.

L’invasion de l’Ukraine

Un immense travail de documentation en effet ! Concernant les périodes parmi les plus effroyables de l’histoire de l’Humanité. Et qui veut expliquer les heures accablantes que l’on vit aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine sous les effets de l’impérialisme russe renaissant. 

La Victoire était entre nos mains,  premier volet d’Ici sont les Dragons, évoquait les horreurs de la Grande Guerre, la folie furieuse du conflit déclenché par les états- majors des empereurs François-Joseph et Guillaume II, et l’aveuglement de Nicolas II, le tsar de toutes les Russies. Mais soulignait surtout les manœuvres, les ignominies des chefs des bolcheviks au temps de la Révolution d’Octobre 1917.

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Ce deuxième volet traite des luttes intestines au sein des partis de gauche, de la nécessité vitale du socialisme français de s’arracher au modèle totalitaire russe au moment du Congrès de Tours. Puis de l’apparition du fascisme et des monstruosités du discours nazi, des délires sanglants du léninisme et du stalinisme, de la victoire des totalitarismes.

Une course à l’abîme

Des traités de Versailles et de Trianon jusqu’à la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, c’est une nouvelle course à l’abîme qui va précipiter le monde dans l’horreur absolue. Et dans Choc et mensonges, ce sont les écrits, les discours des dictateurs qui font l’essentiel du drame, alors que leur répondent les tentatives de Léon Blum ou de Winston Churchill pour dessiller le regard de leurs contemporains.

Dans cette deuxième période d’une effroyable épopée, même utilisation que dans la première de masques admirablement bien conçus pour incarner Léon Blum, Winston Churchill, Woodrow Wilson ou Mikhaïl Boulgakov d’un côté, Lénine, Staline, Trotski, Zinoviev ou Dzerjinski, mais aussi Hitler, Goebbels, Hirohito ou Henry Ford du côté des ignobles. Ou Louis Frossard et Marcel Cachin pour le camp des imbéciles.

De gauche à droite: Adolf Hitler (Vincent Martin), Gustav Krupp (Nolan Berruyer), une soldate (Hanna Kuzina), Joseph Goebbels (Victor Gazeau). Ici sont les Dragons, répétitions Deuxième Epoque, mars 2026. © Michèle Laurent

Même gestuelle presque grandguignolesque, mais si parlante, si efficace ! Mêmes fulgurants changements de décors et d’accessoires entre les 37 tableaux du spectacle, changements qui à eux seuls sont de magnifiques exercices de théâtre. Mêmes somptueux effets lumineux. Et pour bien situer géographiquement les épisodes, de superbes toiles de fond, dont celle évoquant Londres n’aurait pas été reniée par William Turner ou Claude Monet.

Une formidable leçon d’histoire

Le discours didactique de  Choc et mensonges est très tranché. Ce genre de théâtre épique ne laisse guère de place aux nuances. C’est ce qui fait sa force. Mais il va droit aux faits. Il est une formidable leçon d’histoire brossant à grands traits les conséquences effroyables d’idéologies délétères massacrant sans état d’âme, ni répit, afin de s’imposer. Il laisse voir que même du côté des démocraties, Etats-Unis, France ou Grande-Bretagne, ces idéologies ont aussi leurs partisans… à commencer par ce sinistre crétin d’Edouard VIII tout fiérot de rencontrer le chancelier Hitler dont il partageait quelque peu les vues. 

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L’ensemble toutefois n’a pas l’allant spectaculaire de la première époque. La restitution du discours de Léon Blum  au Congrès de Tours le 27 décembre 1920, aussi admirable et lucide qu’il ait été, passe assez mal au théâtre. Tout comme les détails de l’embaumement de Lénine ou les éructations antisémites d’Adolf Hitler. Ce sont le plus souvent des textes clefs pour faire comprendre les combats entre le Bien et le Mal. Mais quelque peu indigestes sur scène.

Et pourtant ! On rêverait que l’ensemble des citoyens de ce pays puisse découvrir Ici sont les Dragons,  puissante fresque si nécessaire aujourd’hui pour faire comprendre le passé proche, au moment où partout sévit une accablante inculture historique et politique et où ressurgissent les spectres du totalitarisme et du populisme.

Ici sont les Dragons. Première et deuxième époque, jusqu’au 30 mai 2026, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Loc. 01 43 74 24 08.

Portrait de l’Iranien fantôme

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Les médias occidentaux fantasment un Iran résilient et imbattable.


Que se passe-t-il au juste dans le pouvoir et dans la société iranienne depuis le début de la guerre ? On n’en sait rien ou presque, on ne dispose que des images de propagande du régime, de rares informations obtenues par les familles d’exilés, d’un journaliste iranien francophone en poste à Téhéran, Siavosh Ghazi, qui intervient sur la Une et France 24. Il relaie les vidéos des manifestations organisées par le régime pour s’auto célébrer, décrit ce qu’il voit depuis sa fenêtre, en paroles sans doute minutieusement contrôlées par les autorités. Internet coupé, lignes téléphoniques détruites, rues et routes emplies de gravats, la circulation des nouvelles à l’intérieur du pays et avec l’extérieur est sévèrement entravée.

La théorie de l’asperge

L’Iranien d’avril 2026 est donc largement méconnu. Son portrait n’est qu’une silhouette vide encadré d’un paysage de ruines fumantes. Comme la nature informationnelle a horreur du vide, les journalistes, militaires et diplomates qui commentent cette guerre se chargent de peindre eux-mêmes le visage de l’absent. Ils y mettent leurs fantasmes, et surtout ils extrapolent de ce qu’ils savent de l’Iranien sans prendre en compte ses changements depuis 1979 et surtout depuis ce mois de bombardements intensifs. Un peu comme les Européens du XVIème siècle ont comblé la méconnaissance qu’ils avaient des peuples nouvellement rencontrés. Ils ont ainsi créé le mythe du Bon Sauvage à partir de quelques données émoustillantes rapportées par les explorateurs du Pacifique et des Amériques. En 1542, l’explorateur espagnol Nuñez Cabeza de Vaca fit paraître Naufragios où il raconte le naufrage de son galion sur la côte de Floride. Avec quelques compagnons il parvint à regagner Mexico déjà conquis par l’Espagne au terme d’un terrible voyage entre les alligators, les moustiques, les serpents et des tribus indiennes rivalisant de cruauté et de cannibalisme. Le courageux hidalgo ne rencontra pas de Bon Sauvage.

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Commençons par l’extraordinaire renouvellement des chefs militaires et politiques à mesure qu’Israël ou les Etats-Unis les exécutent. Mieux que l’hydre de Lerne, mieux que l’auto-régénération de la coquille d’escargot ou de la queue du lézard, un processus quasi biologique s’est mis en place : on exécute le chef des Gardiens de la Révolution d’une province, il surgit aussitôt un successeur. Le successeur éliminé est sur le champ remplacé, et ainsi de suite. C’est comme les asperges en ce moment dans les beaux jardins de France : tu en coupes une, hop, le lendemain tu en as une autre. Je doute que la réalité humaine soit aussi simple. Le chef N° 3, Mohammadi (Pierre), peut se trouver en jalouse rivalité avec le chef N° 2 Asfari (Paul) et monter une cabale pour l’évincer. Ou bien lui envoyer un drone par le travers. Même les glorieux soldats de la République islamique peuvent commettre des « tirs amis »… La légende dorée de la « résistance iranienne » refuse de prendre compte que le remplaçant N° 6 ou 7 est forcément moins capé, moins expérimenté que le N° 1 – sinon ils auraient été à sa place dès le début. Les exécutions commises par les alliés ne sont sûrement pas inutiles, contrairement à ce que veut nous faire croire une bien-pensance journalistique imprégnée d’anti-américanisme et d’anti-israélisme.

Ce que je dis des jalousies ou des rivalités entre Gardiens de la Révolution peut être étendu aux rapports entre militaires et mollahs en Iran. Rivalités, haines de clans, général secrètement athée, mollah secrètement homosexuel rejeté par le jeune colonel dont il est épris, l’Iranien réel obéit au fonctionnement normal de l’humanité. Il est possible que les Gardiens de la révolution conservent en demi-coma le fils Khamenei pour faire croire à un passage de pouvoir en douceur. Il est temps que les journalistes occidentaux prennent les Iraniens pour des hommes avec leurs faiblesses et leurs passions et non pour des asperges.

Une grande civilisation

Le mythe de la défense en mosaïque. Qu’ils sont géniaux, ces Iraniens inventeurs du jeu d’échec ! Ils ont décentralisé leur défense en donnant son autonomie de décision militaire à chacune des 31 provinces de l’Iran. Les communications sont coupées, chaque chef militaire peut prendre ses propres initiatives guerrières. Le colonel d’Ispahan peut tirer à loisir sur l’aéroport de Koweït, celui de Mashad sur le port de Dubaï. 31 petites guerres individuelles ! Je doute fort que Sun Tzu ou Clausewitz soient d’accord avec cet individualisme stratégique. Le manque de coordination de ces fameuses entités de la mosaïque est sans doute l’explication de l’énorme erreur qui a consisté à arroser de missiles et de drones les monarchies arabes du Golfe. Celles-ci étaient plutôt amicales envers l’Iran et sont devenues bouillonnantes de haine. La même erreur a pu se produire le samedi 18 avril lors d’un tir iranien sur un cargo indien : la géniale défense en mosaïque aboutit à multiplier les ennemis de l’Iran. Ce qui n’empêche pas nos colonels et généraux de télévision de s’ébahir devant cette mosaïque qu’ils devraient appeler pagaille.

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L’Iranien fantasmé est d’essence intemporelle, les années qui passent ne provoquent en lui aucun changement et les générations se succèdent avec les mêmes idées et les mêmes réflexes, immuables comme les vagues qui frappent les plages de la Mer Caspienne et celles du Golfe arabo-persique. S’il est militaire d’âge mûr, il a gardé le même patriotisme intraitable que les garçons de dix ou douze ans qui partaient se faire exploser sur les mines, clé en plastique du paradis dans la poche pendant l’atroce guerre Iran-Irak. Il a réchappé aux mines, mais ensuite, il n’a pas évolué, il n’a pas compris que « la Terre est un gâteau plein de douceur », il n’a pas détourné l’argent du pétrole pour des vacances à Ibiza, pour envoyer ses enfants étudier à Yale ou Cambridge, pour permettre à sa femme de se faire refaire le nez en Suisse, beaucoup plus sûre que les charlatans turcs. Il montera au combat avec autant de témérité qu’autrefois, comment l’Amérique ne serait-elle pas vaincue ?

Il en va de même pour les mollahs. En 2026, ils restent dans la glorieuse lignée des Martyrs du chiisme prêts à se flageller à mort pour leur foi, et déterminés à se cacher pendant des siècles au fond de leur bunker et à ressurgir comme le Treizième Imam à la fin des temps. Comment les Etats-Unis empêtrés dans leur court-termisme, dans la hausse du gallon de pétrole, dans l’approche des midterms, pourraient-il remporter la victoire sur ces monuments d’impavidité et de continuité, les militaires et religieux iraniens ? Les Français de 1939 n’avaient pas du tout les mêmes sentiments sur la guerre que ceux de 1914, alors que les Iraniens sont éternels, eux, comme les diamants.

Un peu d’histoire…

L’Iranien remonte à la plus haute Antiquité. Comment ne vaincrait-il pas un pays de jeunots qui va bientôt fêter ses 250 ans ? Dans un bel élan de lyrisme hyperbolique dont Trump a dû être jaloux, Eric Brunet a déclaré le 26 mars sur LCI  qu’ « il y avait des bibliothèques à Téhéran 5000 ans avant Jésus-Christ pendant que nos aïeux frottaient des silex ». Personne ne lui a objecté que la plus ancienne écriture est celle de Sumer, née aux alentours de -3300 av. JC et que Téhéran a été fondé en 1783. En réalité l’Iranien est comme tout le monde, il a eu ses hauts et ses bas. La petite cité d’Athènes a vaincu à deux reprises les armées de l’immense empire perse. Une minuscule démocratie a écrasé une immense tyrannie dans ce qu’on a appelé les Guerres médiques. « Qui les gouverne, de qui sont-ils esclaves ? » demande la reine Atossa dans Les Perses d’Eschyle. « De personne » lui répond le chœur. Les Lettres Persanes de Montesquieu, parues en 1725, montrent dans les lettres envoyées de Perse par les correspondants d’Usbek et de Rica une société féodale et violente. De grands seigneurs emprisonnent dans leurs harems des foules de femmes et d’eunuques, de pauvres petits Noirs arrachés à l’Afrique et à la virilité par la traite négrière orientale, qui a duré beaucoup plus longtemps que celle de l’Atlantique.

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Il y a pourtant un moyen simple de connaître l’Iranien véritable sans en inventer le visage : le cinéma. Personne n’y a fait la moindre allusion parmi les paquets d’experts sévissant dans les médias français. A l’ombre maléfique de ce régime détestable a fleuri un cinéma original, puissant, émouvant. Le grand poète belge Henri Michaux a inventé un pays imaginaire où l’on fait grandir une partie des enfants dans d’épouvantables sévices pour qu’ils deviennent des génies. Procédé qui a réussi à Téhéran. Les Abbas Kiarostami, les Asghar Farhadi et bien d’autres, célébrés à Cannes ou Berlin, sont les enfants battus des tortionnaires au pouvoir. Ils nous montrent les Iraniens d’aujourd’hui qui nous ressemblent comme des frères parce qu’ils sont nos frères. Dans la Fête du Feu d’Asghar Farhadi un couple veut partir en week-end à Dubaï, comme un Londonien qui rêve de Majorque. Dans Une séparation du même, la femme veut divorcer pour partir en Occident, comme tout le monde dans le Sud global sauf les dictateurs. Un jour ou l’autre, nous verrons un film qui se passera dans Téhéran libéré en liesse, peut-être une histoire d’amour naissant entre une de ces si jolies Iraniennes et un petit gars du Middle West.

Magre/Aragon: la grande actrice lit le grand poète

Au Théâtre de Poche Montparnasse, le spectacle Judith Magre dit Aragon en duo avec Éric Naulleau se prolonge jusqu’à la fin du mois de mai. Tous les lundis à 19 h, le grand poète virtuose de la langue française rencontre l’actrice aux yeux noirs et à la voix féconde…


A peine arrivé à Grenade, sous un soleil de mort et dans la sécheresse de l’été, vous courrez à l’Alhambra, admirer ce palais munificent, ouvragé, perforé de mille trous et d’ouvertures fascinantes, cette forteresse, roc imprenable d’une délicatesse de tisserand. L’Andalousie sera votre refuge, l’échappatoire de votre imaginaire. A peine débarqué de la gare Montparnasse dans ce Paris de la rive gauche, durant les calmes vacances scolaires de Pâques, La Coupole à une coudée de zinc, le musée Zadkine à l’horizon, le surréalisme à la boutonnière, vous voulez la voir. Vous êtes venu pour elle. Vous avez un peu peur. Le trac vous saisit. 

Fébrile

Vous avez traversé les plaines endormies de la Beauce, certains se sont même levés aux aurores dans ce bout de la terre cher à Georges Perros, pour être à 19 h 00 devant la salle du Grand Poche. Alors, vous courrez dans les couloirs du métro pour atteindre le Théâtre de Poche, l’antre de la famille Tesson. Vous êtes venu pour l’entendre respirer, suivre des yeux cette vestale de la scène, vous accrocher à ses lèvres pour que le temps s’arrête, pour que le texte et la voix se mêlent encore une fois. Jusqu’à la fin du mois de mai, après avoir récité Apollinaire en 2025 dans ce même lieu, Judith Magre lit le plus virtuose et complexe de nos poètes, Aragon, l’enfant du chaos mental.

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La rencontrer vous rend fébrile. Elle fait cet effet-là aux hommes de mémoire. Il n’y a plus beaucoup, dans notre monde fatigué, lessivé par cette virtualité incessante, de personnalités aussi singulières, charismatiques et empreintes d’une si excitante étrangeté. Judith, c’est dans la même seconde, un caractère de feu et une séduction de chasseresse, une diction addictive et persistante en bouche ; avec elle, les songes durent plus longtemps. Judith Magre impressionne évidemment par sa carrière étendue, cascadeuse, presque incompréhensible dans une époque où seules les éphémères viennent mourir sur nos écrans. On n’oublie pas de sitôt une prestation de Judith sur les planches. Les images se sédimentent dans nos têtes. Nous n’avons plus qu’une idée, la revoir à nouveau jouer. Judith s’est donnée à cet art vivant de la transposition, elle a signé un pacte diabolique avec le théâtre. Qu’elle le veuille ou non, à son corps défendant, elle en incarne la passion, le parfum et l’onde nostalgique. Nous sommes donc fébriles à quelques minutes de la rencontrer. On s’installe dans notre fauteuil et elle est déjà là, derrière son pupitre, en surplomb, à quelques mètres de nous, visage de déesse, stoïque, altière, sénatrice romaine, Belphégor aux yeux en amande. Dans sa robe noire et rouge, elle nous fixe. Le public vient pour ce choc émotionnel-là. 

Lecture intense

Hier soir, il y avait des anonymes et des vedettes, Michel Drucker et Jean-Michel Ribes avaient fait le déplacement, parce que Judith exerce la même attraction sur tous les spectateurs qu’ils soient connus ou inconnus. Sa présence, don du ciel, presque immobile et portant en elle la trace, le sillon de tant d’auteurs est déjà un grand moment de théâtre. Pour s’approcher d’Aragon, certainement le plus doué des poètes du siècle dernier, le plus naturellement, le plus stylistiquement habile distillateur de mots, l’aisance de sa phrase, son ondulation verdoyante sont un Everest, il fallait la voix de Judith. Sa scansion particulière, naturellement oscillante, sans force, sans manière ; chez elle, la maturation des mots, leur sens et leur portée prennent assurément une autre dimension. Judith lit la poésie et Éric Naulleau, son complice protecteur, en blazer croisé et foulard de soie, drôle et piquant à la fois, la voix très claire, parfaitement posée, nous conte la vie d’Aragon par le prisme de l’amour, de Breton à Elsa, de Nancy à la résistance, des errances idéologiques aux beautés de la langue. Seule la figure de Drieu n’est pas évoquée. Le regard attendri et admiratif qu’Éric Naulleau pose sur Judith contribue à la beauté friable de cette lecture intense. Et puis, la mise en scène nous laisse entendre la poésie chantée de Jean Ferrat et Léo Ferré, on se dit alors que Paris est une bien belle ville pour les amoureux et que Judith est une exceptionnelle interprète.

Le jeune contrebassiste Marc André: un mirage?


Marc André est un garçon de son temps. Avec plus d’une corde à son archet : âgé de 23 ans, model boy à ses heures -cf. ses shootings pour la griffe Massimo Dutti, 2,3 millions de likes sur TikTok et 32000 abonnés sur Instagram ! –   le beau gosse, Français de souche mais (bien) élevé à Vienne, en a même rajouté une, une cinquième corde, donc, sur sa contrebasse. En sorte d’en élargir la tessiture au maximum. Instrument qu’il a d’ailleurs chargé un luthier lyonnais de remanier pour lui :  le manche est devenu démontable. Ainsi le jeune jetsetteur peut-il à loisir emporter son précieux prototype dans ses tournées, le corps placé en soute et le manche en cabine.

Bardé de prix  – premier lauréat du ICMA Classeek Award, prix Anton Bruckner de l’Orchestre symphonique de Vienne, Rahn Musikpreis en Suisse, etc. -, l’artiste éphébique, polyglotte et racé intègre en 2025 l’Orchestre symphonique de Lucerne et crée, cette année 2026, un concerto pour contrebasse signé Ivan Boumans avec le Symphonique du Liechtenstein. Chambriste recherché sur les scènes internationales, Marc André se connaît de surcroît une ambition singulière : non content de partager la scène avec des Gauthier Capuçon ou Andreas Ottensamer et de se produire, comme chambriste, du Salzburger Mozarteum à la salle Gaveau, il s’est lancé l’audacieux défi de faire de la contrebasse un authentique instrument soliste. Ce qui suppose d’incorporer à sa panoplie un répertoire traditionnellement dévolu au violoncelle, voire à l’alto.

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C’est chose faite avec l’album bien nommé « Mirage », contrat exclusif signé chez Warner Classics, et présenté en concert le 14 avril dernier… au Bal Blomet, adresse parisienne quasi séculaire, d’habitude axée sur le jazz. Autant dire que Marc André ne craint pas le raccord des styles. D’ailleurs, ce CD inaugural – serti dans un élégant design graphique habilement racoleur, où le joli garçon, sanglé dans un débardeur blanc, exhibe le duvet blond de son poitrail musclé – ratisse délibérément très large, à travers une sélection d’arrangements et d’adaptations à l’éclectisme assumé : de Gluck à Dvorak, de Villa Lobos à Debussy, de Schumann au compositeur norvégien contemporain Rolf Lovland, de Manuel De Falla à… Ennio Morricone ! L’accompagnent, au piano Patricia Teruel, et Gabriel Bianco à la guitare pour certains morceaux. Enflé d’un lyrisme tout à la fois frémissant et onctueux, le généreux coffrage de cet instrument généralement placé en fond de scène impose ici sa présence frontale, dans un horizon musical étendu à l’extrême, à la façon d’un véritable manifeste: mirage qui poudroie sur l’immensité du paysage classique !


Dans les bacs : 1 CD Marc André, violoncelle. Warner Classics

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En concert : le 12 juin 2026 dans le cadre du Festival de Saint-Denis

La quinzaine anti-Bolloré

Annoncé au début de la semaine dernière, le limogeage d’Olivier Nora de chez Grasset, propriété du groupe Hachette et par extension de Vincent Bolloré, a provoqué une immense levée de boucliers dans le camp du Bien. Vous avez dit «disproportionnée»?


Au moment où s’écrivent ces lignes, on ne nous signale aucune barricade dans ladite artère ou sur le Boulevard Saint-Germain, tout proche. Le déjeuner dominical chez Lipp ne fut en aucune façon perturbé, l’ex-hôtel particulier de Bernard Tapie, faisant face à la maison d’édition actuellement sur la sellette, ne semble pas devoir être transformé en Fort Chabrol dans les heures qui viennent.

Les vitrines des boutiques chics environnantes n’ont pas eu à souffrir non plus que le brushing tout aussi chic de l’illustre BHL, l’un des chefs à plume de la sédition, qui a salué dans Le Point l’« insurrection des consciences », tant il se voit, tant il se vit en une sorte de réincarnation de Soljenitsyne. Je le cite, lui plus que d’autres qui lui sont en l’occurrence associés, par pur souci de bienveillance. Le passer sous silence lui serait tellement douloureux, n’est-ce pas…

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Fronde, dissidence, sédition, de quoi s’agit-il ? Le big boss du groupe d’édition dont dépend la maison concernée, usant de ses prérogatives de big boss, a remercié le directeur de cette dernière, sise rue des Saints-Pères précisément. Sans doute avait-il ses raisons. Il s’en est d’ailleurs ouvert dans la livraison du JDD de ce dimanche. Mais là n’est pas le vrai sujet, comprenez-vous. Ce n’est pas que le boss agisse en boss ni qu’un sous-boss soit poussé vers la sortie qui émeut tant les sécessionnistes. Non, absolument pas. La vraie cause de leur soulèvement héroïque – héroïque, mais si, mais si – est la personnalité même du big boss. La personnalité de celui qui a osé – sans même leur demander leur bénédiction, pensez !

Qui est-il, cet Attila des temps nouveaux ? Milliardaire, issu d’une lignée qui a réussi par le travail. Ça craint. Avec ça, classable à droite et catholique assumé. Du coup, on frise la provocation, comprenez-vous. Bref, vous avez là l’idéal incarné pour les grands esprits et les belles âmes en mal de punching-ball. Alors, la clique y va de bon cœur. La race des signeurs s’en donne à cœur joie. Et que j’te pétitionne en long en large et en travers. De quoi assurer pour la décennie à venir le renouvellement de son rond de serviette sur les ondes et les écrans des médias autorisés. Vu sous cet angle, ce serait plutôt malin, non ?

Avec cela, on claque la porte avec autant de fracas que dans Feydeau. Quand on vous dit qu’on est dans l’épopée ! Tout un bataillon prend le maquis. Ah mais ! Combien d’auteurs en sont-ils à rompre les amarres ?  On parle de 115, 150, 300… Pour une poignée d’entre eux, les nantis de ce petit monde, les marquis poudrés de la plume, les prébendiers du sérail, le risque n’est pas bien grand. Mais les autres ? Ceux qui ne sont encore assis que d’une fesse à la table du banquet des belles lettres, les relégués des strapontins ? Où vont-ils donc trouver le nid où pondre leurs œuvres ? Comme quoi, même les résistances qui n’en sont pas peuvent avoir leurs martyrs. J’en pleure.

Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»

Figure de CNews pendant des années (et plume régulière de Causeur depuis le début), Philippe Bilger a quitté en janvier dernier la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus. Dans L’Heure des crocs (L’Archipel), il revient sur cet épisode douloureux et, tout en reconnaissant qu’il serait resté à bord si des tensions n’avaient pas surgi avec la direction, explique pourquoi il est heureux de ce départ forcé. Car l’ancien magistrat, qui continue d’approuver sur le fond la ligne conservatrice de CNews, dénonce sur la forme un média où, selon lui, on tolère de moins en moins les opinions divergentes.


NB : Notre directrice de la rédaction Élisabeth Lévy, qui fait partie des intervenants réguliers de la chaîne, s’est déportée de ce sujet afin de nous laisser toute liberté d’en discuter avec Philippe Bilger.

Causeur. Vous publiez un livre très critique contre CNews après avoir travaillé sur cette chaîne pendant de nombreuses années. Ne cracheriez-vous pas un peu dans la soupe ?

Philippe Bilger. Cette accusation, très largement partagée sur les réseaux sociaux, me touche énormément. Mais c’est une absurdité. Je ne crache en aucun cas dans la soupe. Cette soupe, je l’ai concoctée moi-même, modestement, avec d’autres, et c’est elle qui m’a craché dessus ! Avec ce livre, je ne fais que continuer en dehors de cette chaîne ce que j’ai toujours fait sur ses plateaux, à savoir manifester mon opposition quand je ne suis pas d’accord.

Regardez-vous encore CNews ?

Depuis que j’ai été exclu, peut-être deux ou trois fois, très rapidement, le matin, sur mon vélo d’appartement !

Quand avez-vous commencé à avoir des réserves vis-à-vis de cette chaîne ?

Cela a été une prise de conscience progressive. Il faut dire que je suis toujours allé avec plaisir sur le plateau de Sonia Mabrouk. Mais chez Pascal Praud, en revanche, j’ai éprouvé au cours des derniers mois un malaise grandissant. Au début, cela m’a étonné, puis amené à réfléchir. Quelque chose m’a interpellé, comme on dit à gauche ! Je me suis rendu compte que CNews cessait petit à petit d’être une chaîne d’opinions au pluriel pour se transformer en chaîne d’opinion au singulier. C’était patent quand je me permettais de critiquer à l’antenne Nicolas Sarkozy, ou Israël. Pour certains de mes interlocuteurs sur le plateau, on aurait dit que je commettais un péché mortel. J’avais le sentiment d’être face à une droite médiatique qui se prenait trop au sérieux. J’ajoute qu’il était capital pour moi que mon livre soit écrit par un conservateur assumé, voire un réactionnaire dans la définition que j’en donne, parce que je veux montrer que CNews est aujourd’hui critiquable au nom des valeurs de droite.

Vous dites qu’il n’y a plus d’opinions avec un « s » sur CNews. Mais il y a encore des intervenants comme Julien Dray et André Vallini, n’est-ce pas ?

Certes, mais ces sensibilités de gauche se font de plus en plus rares. Il y a encore trois ans, il y en avait davantage, comme Philippe Guibert, Olivier Dartigolles ou Laurent Joffrin par exemple.

Comment expliquez-vous la droitisation de CNews ?

Je crois que le 7-Octobre, qui évidemment est un événement d’une barbarie absolue, ainsi que les attaques répétées et injustes de l’Arcom contre CNews, ont provoqué un durcissement. Une arrogance a alors commencé à se développer. Ainsi il est devenu systématique de s’en prendre à France Inter, qui pourtant sur bien des sujets me semble faire un travail aussi bon, si ce n’est meilleur, que CNews et les médias qui gravitent autour. Certes, à bien des égards, CNews est un média courageux, qui montre des choses qu’on ne voit pas ailleurs. Mais se la représenter comme la seule chaîne valable est absurde.

Reconnaissez-vous toutefois à CNews d’avoir pointé le sectarisme scandaleux de l’audiovisuel public ?

Je reconnais en effet que CNews a pointé le sectarisme de
l’audiovisuel public. Mais je ne le qualifierai pas de « scandaleux » dans la mesure où, la plupart du temps, il est beaucoup plus subtil et moins assumé que celui de CNews. Dans l’audiovisuel public, même si le choix des sujets et la hiérarchisation des thèmes sont très discutables, l’esprit de parti est moins éclatant et les frontières moins tranchées.

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Dans votre livre, vous écrivez au sujet de Pascal Praud : « Combien de fois m’a-t-il dit : “C’est un théâtre” ? » Mais n’a-t-il pas raison ? N’y a-t-il pas une nécessaire part de comédie quand on fait de la télévision ?

Vous me questionnez là sur quelque chose de fondamental à mes yeux. Je refuse la duplicité dont vous parlez. Comme vous le savez, j’ai eu une carrière de magistrat, et pendant les débats où je représentais le ministère public, notamment en cour d’assises, je me suis toujours efforcé d’être pareil à moi-même, je veux dire avec mes doutes, mes interrogations et mon respect d’autrui. Quand on m’a proposé de collaborer à CNews, j’espérais retrouver ce même esprit de sincérité. Je me trompais.

Vous ne pouvez pas dire que personne n’est sincère sur CNews !

Oui bien sûr, il y a des journalistes et des chroniqueurs sincères. Sauf que contrairement à moi, ils acceptent l’hypocrisie ambiante. Sans doute sont-ils moins susceptibles que je ne le suis.

Certes mais ce qui compte, pour le public, c’est ce qui se voit à l’écran, pas ce qui se passe en cuisine.

C’est vrai, et c’est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré « L’Heure des pros 1 », diffusée le matin, où la présence d’un invité contraint à sortir de l’entre-soi, à « L’Heure des pros 2 », programmée le soir, pur badinage désinvolte et superficiel.

On n’avait pas le sentiment que vous étiez malheureux d’être là… 

J’ai alors bien caché mon jeu, mon « je ». Alors que depuis tant d’années, j’ai toujours apprécié l’univers médiatique, heureux de pouvoir affirmer mes convictions, curieux de la pensée des autres, sans jamais éprouver le moindre malaise sur CNews, j’en suis arrivé au fil du temps à ne plus ressentir le moindre plaisir. J’ajoute que j’ai communiqué mes états d’âme à des amis, parfois chroniqueurs comme moi, qui me conseillaient de me calmer. CNews, en m’évinçant, a tranché pour moi, et j’en suis heureux.

Vos problèmes avec CNews ont commencé à être publics quand on vous a retiré une participation hebdomadaire sur la chaîne et que vous vous en êtes ému dans Le Monde en disant que la direction vous a « traité comme de la merde ». Pourquoi avoir médiatisé vos doléances ?

Il convient de préciser que, lorsqu’on m’a annoncé que je n’aurai plus qu’un passage par semaine chez Pascal Praud, on ne m’a donné aucune explication. Ce manque de transparence m’a rendu amer. Or c’est à ce moment-là que Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui enquêtaient sur CNews pour Le Monde, m’ont appelé. J’ai eu deux heures d’entretien avec eux, et ils ont eu l’indélicatesse de ne reprendre que cette grossièreté, qui ne me ressemble pas. Je ne pensais pas que ce propos serait publié. Mais il l’a été, si bien que la direction de CNews a trouvé là, entre autres, un motif de prononcer mon éviction.

Motif valable, n’est-ce pas ?

Oui d’autant plus valable qu’à présent je n’ai pas l’ombre d’un regret d’avoir été exclu. Je suis très heureux de ne plus être confronté à ce que j’appellerais des matamores de plateau.

C’est-à-dire ?

Certains de ceux qui s’expriment sur CNews jouent les gros bras quand il s’agit de fustiger à l’antenne le pouvoir, mais tempèrent leurs ardeurs en coulisses quand la hiérarchie les malmène.

En attendant, vous apportez de l’eau au moulin des gens qui veulent la mort de CNews et qui, eux, sont à gauche. À ce sujet, qu’avez-vous pensé du procès en racisme que l’on intente à Michel Onfray et Jean Doridot ?

Ces accusations sont grotesques. Elles sont le signe d’une dérive absolue. Certains en viennent carrément à vouloir interdire CNews, comme vous le dites. Une instance judiciaire digne de ce nom aurait dû immédiatement indiquer qu’au regard des textes, aucune infraction n’avait été commise par Michel Onfray et Jean Doridot.

Depuis la publication de votre livre, la direction de CNews a indiqué à l’AFP que vous étiez « un intervenant de grande qualité », elle a rappelé que vous aviez fait « 850 interventions à l’antenne en 8 ans » et ajouté : « Nous regrettons qu’il soit dans une telle aigreur, de notre côté, il n’y en a pas du tout. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Vous me l’apprenez. C’est très aimable de leur part. Mais je récuse le mot « aigreur ». J’aurais pu être beaucoup plus cruel dans mon livre. J’ai au contraire essayé d’être à la fois critique et courtois. D’autant plus que j’ai une grande estime intellectuelle pour Vincent Bolloré, même si je ne partage pas toutes ses admirations, notamment pour Philippe de Villiers. Vous voyez, j’ai essayé de rester dans la mesure, en ne succombant ni à l’idolâtrie, ni à la haine.

128 pages

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Sanchez is the new Merkel

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Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, au centre, et le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, au centre droit, saluent les participants à la fin du sommet de la Mobilisation progressiste mondiale à Barcelone, en Espagne, samedi 18 avril 2026 © Joan Monfort/AP/SIPA

Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, salué par la presse progressiste mondiale comme l’homme qui dit non à Trump et à Netanyahou, dit un grand oui à l’immigration. Elisabeth Lévy est revenue ce matin sur sa promesse de régulariser des centaines de milliers de migrants dans sa chronique.


En matière migratoire, la solidarité européenne, c’est : « je fais ce que je veux, débrouillez-vous avec les conséquences ». Pedro Sanchez annonce une régulation massive de clandestins. Pour le Premier ministre espagnol, si son pays veut être « un pays ouvert et prospère plutôt que fermé et pauvre », il doit absolument régulariser 500 000 clandestins, et peut-être plus selon un rapport de police.

Les critères de régularisation, très larges, n’imposent pas vraiment d’avoir un emploi. Cinq mois de résidence en Espagne seulement suffisent. Certes, parmi les régularisés, il y a une forte proportion d’hispanophones, portés à rester en Espagne, mais aussi de plus en plus d’Africains et de Maghrébins qui pourraient tout aussi bien se rendre en France, dont ils parlent la langue.

Certes, le visa Schengen ne donne pas le droit de s’installer ailleurs en Europe, mais seulement de circuler dans la zone et d’y rester trois mois. Mais comme il n’y a pas de contrôle des entrées légales aux frontières, il n’y aura aucun moyen de savoir s’ils sont repartis au bout de ces trois mois… Selon l’eurodéputé français LR François-Xavier Bellamy, la mesure de Sanchez est une récompense massive pour l’illégalité et pour les réseaux criminels de passeurs. Pour Bruno Retailleau, fort énervé et à raison, la France et d’autres pays vont devoir payer pour la générosité espagnole. Générosité peut-être intéressée car, comme le disait hier Nicolas Pouvreau-Monti, de l’Observatoire de l’immigration : les régularisés d’aujourd’hui sont les naturalisés de demain et les électeurs d’après-demain.

Au-delà de la France, ce cavalier seul agace tous les Européens. L’isolement du « Mélenchon espagnol » révèle que, sur la question migratoire, une véritable révolution copernicienne est en cours en Europe : dans les pays membres, à commencer par l’Allemagne, qui accélère les expulsions, mais aussi, ceci expliquant cela, dans la bureaucratie bruxelloise. Le pacte asile-immigration, qui entrera en vigueur en juin, tente notamment d’accélérer le retour des déboutés du droit d’asile.

En 2016, rappelez-vous, avec la guerre en Syrie, plus de dix millions de demandeurs d’asile affluent vers l’Europe. Merkel ouvre grand nos bras à tous. « Nous y arriverons », dit-elle. Nous n’y sommes pas arrivés. À l’époque, l’Europe est convaincue d’être un droit de l’homme ; le mauvais élève de la classe s’appelle Orban, il est de droite et ne veut pas d’immigration. Aujourd’hui, le mauvais élève s’appelle Sanchez, il est de gauche et c’est le dernier immigrationniste de la bande. Soucieux de gagner l’olympiade de l’ouverture morale, il a récemment publié dans le New York Times un texte ronflant[1] pour dire que l’Espagne aime l’immigration, ce qui justifie bien sûr d’imposer ses lubies à tous les autres.

Il a fallu dix ans pour que gouvernants et technocrates européens entendent les peuples et arrêtent de raconter des sornettes sur l’immigration heureuse. Espérons qu’il faudra moins de temps pour passer de la prise de conscience à une action résolue contre un phénomène qui menace sérieusement la cohésion des sociétés européennes.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale


[1] I’m the Prime Minister of Spain. This is why Europe needs migrants https://www.nytimes.com/2026/02/04/opinion/spain-migrants-europe.html

La censure comme remède à la souffrance

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Image d'illustration.

La liberté d’expression provoque de plus en plus souvent le malaise dans les rédactions gangrénées par le wokisme des jeunes générations.


La censure ne se présente plus comme une vieille mécanique d’État, visible et assumée. Elle a changé de visage. Plus diffuse, plus insaisissable, elle prend désormais la forme d’un climat. L’épisode du journaliste Jean Quatremer à Libération – social-démocrate de toujours, spécialiste reconnu des questions européennes – en a offert, il y a quelques semaines, une illustration troublante.

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À première vue, rien : pas de sanction, pas de procédure, pas de décision officielle. Seulement une assemblée générale, des prises de parole, et des journalistes évoquant un malaise, voire une « souffrance » face à certaines de ses positions. De quelles souffrances s’agit-il ? De celles provoquées par les opinions exprimées par l’intéressé ces derniers mois sur des sujets inflammables, notamment le conflit à Gaza, avec des analyses jugées trop favorables à Israël, en décalage avec la sensibilité « palestiniste » dominante dans une partie de la rédaction. Autrement dit, un désaccord politique, qui, en principe, devrait être assez banal dans une grande rédaction.

Mais un tel désaccord ne se traite plus seulement par le débat puisqu’il devient un problème de coexistence. Manière très contemporaine d’écarter une pensée dissonante: on ne censure pas, on rend la présence du dissident difficile à supporter. Il ne s’agit plus de réfuter, mais d’interroger la possibilité même de travailler ensemble. Rien n’est interdit, mais l’atmosphère devient pesante, pour ne pas dire lourdingue.

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Ce qui se joue dépasse le cas particulier de Quatremer. Une sensibilité nouvelle – souvent portée par les plus jeunes générations formatées dans les écoles de journalisme -, sincère et engagée, semble de moins en moins disposée à accepter que la liberté d’expression protège aussi ce qui dérange leurs convictions acquises, mais profondes. Comme si elle devait désormais se plier à une condition implicite : ne pas heurter. Or cette liberté a précisément été pensée pour l’inverse : subvertir, invalider les croyances, aider à penser contre soi-même.

Une intolérance qui s’ignore

La liberté d’expression ne protège pas d’abord les idées qui rassurent et ne garantit pas le confort. Elle protège les idées qui troublent, qui appellent à la discussion, provoque, s’il le faut, le dissensus. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que ce droit qui est au principe de la démocratie vacille sous l’effet d’une pensée conformiste, organisée, et souvent propagée par des agents d’influence qui s’ignorent.

On ne discute plus vraiment les idées, on met en cause ceux qui les portent. Il s’agit moins aujourd’hui de contredire que de disqualifier. Le désaccord cesse d’être un moment du débat pour devenir un problème à résoudre. Et c’est là que se glisse un phénomène plus large, plus inquiétant encore : une forme de panurgisme d’époque, où chacun, souvent de bonne foi, s’aligne sur le climat dominant pour éviter l’inconfort de l’isolement, non par contrainte explicite, mais par réflexe d’appartenance. On n’adhère plus seulement à des idées, on rejoint un camp, un ton, une sensibilité. Le risque n’est plus tant d’avoir tort que d’être seul.

Dans ce paysage, la pensée devient mimétique, les indignations se synchronisent, et l’écart se paie d’un soupçon moral. Il ne suffit plus d’argumenter, il faut être du bon côté, comme si l’opinion s’était transformée en espace de conformité où la nuance passe pour une faiblesse et la dissidence pour une faute de goût. C’est moins la censure qui progresse que l’autocensure qui s’installe, intériorisée.

La question, au fond, est simple : une rédaction – et au-delà, une société – est-elle encore capable de faire une place à ceux dont les analyses dérangent ? Si la réponse hésite, il faudra s’habituer à un paysage nouveau : une parole conditionnée, et un public que l’on traite comme un enfant à éduquer plutôt que comme un adulte à convaincre.

Non, Jean-François Copé, il n’est jamais trop tard…

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Jean-François Copé sur RTL, le 8 avril 2026. Capure d'écran YouTube.

Face aux renoncements du maire de Meaux sur le voile et plus généralement aux copinages et au clientélisme en politique, la tentation du fatalisme est grande.


Au sujet du voile, Jean-François Copé s’est fait semoncer parce qu’il avait répondu « trop tard » à une question sur sa possible interdiction sur RTL.

A quoi bon

Si sa franchise pessimiste est louable, elle est infiniment déprimante sur le plan politique. Il n’est pas le premier à affirmer ainsi, avec une sorte d’évidence, face à ce problème comme à beaucoup d’autres, qu’on n’y peut plus rien, que tout est consommé et que le déclin est irréversible. Comme si les politiques eux-mêmes prenaient acte de leur impuissance et cherchaient à persuader les citoyens qu’être lucides sur l’échec valait presque autant qu’être efficaces dans et par l’action.

On peut soutenir, sans forcer le trait, que les « trop tard », les « à quoi bon », les « cela a déjà été tenté », les « c’est peine perdue », les « ce ne sera jamais voté », les « la politique ne sera jamais morale » constituent le discours de base d’une démocratie qui doute d’elle-même, qui n’a plus confiance en ses forces et préfère se déliter, à petit feu ou à grandes eaux, plutôt que de réagir en affirmant que tout est encore possible si et quand on le veut.

Récemment, lisant en couverture du JDNews, sous une photo du président de la République, « La République des copains », j’ai naturellement placé ce thème – dont on peut admettre qu’il a connu, avec Emmanuel Macron, une concrétisation tactique très fortement accrue – sous le signe d’une dérive républicaine dénoncée depuis longtemps. Mais avec cette justification perverse : « Tous les présidents ont pratiqué de la sorte ».

Et alors ?

Nous avons là un parfait exemple, si j’ose dire, d’une plaie présidentielle qui paraît fatale alors qu’elle ne l’est pas. On comprend pourquoi Emmanuel Macron a intensifié cette frénésie de nominations, mais pourquoi appréhender cette dérive, en raison du pouvoir qu’elle confère à tout président, comme un élément irremplaçable de notre vie politique ? Est-il utopique de concevoir une personnalité, une morale, une pratique tellement soucieuses d’exemplarité qu’elles ne récompenseraient plus l’échec, suffisamment lucides pour ne pas décourager le mérite en promouvant les médiocres, assez honnêtes pour refuser tout clientélisme en ne favorisant pas, pour le petit milieu de la Cour et des affidés, des lots de consolation à forte tonalité somptuaire ?

Déliquescence

Je ne vois aucune raison, sinon notre penchant à accepter l’hypertrophie régalienne tout en feignant de la combattre, de considérer comme immuable cette « République des copains », qui n’est que l’expression des limites de notre démocratie. Qu’on ne se méprenne pas : nommer et honorer ne sont pas une mince affaire. Revenir sur cette déliquescence ne serait pas sans incidence pour regagner l’estime publique. Car, pour beaucoup, il ne suffit pas d’être respecté, encore faut-il que des incompétents ne le soient pas aussi !Pour paraphraser Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro : « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint »… Je ne voudrais pas que ce fût la France.

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Psychorigide IA

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Gabbo. D.R.

Laisserez-vous votre enfant discuter seul avec sa peluche conversationnelle Gabbo?


Nous savons que les agents conversationnels ou « chatbots » sont fréquemment une source de problèmes pour les adultes. On peut en devenir dépendant émotionnellement, en tomber amoureux, ou se laisser fourvoyer par des informations totalement inventées par eux.

Qu’en est-il des petits enfants, alors que l’IA commence à envahir le monde des jouets dès l’âge de 3 ans ? La publication en mars du rapport préliminaire d’une étude conduite par une équipe de chercheurs de l’université de Cambridge1 tire la sonnette d’alarme. Les spécialistes ont observé les interactions entre des enfants âgés de 3 à 5 ans et une peluche, nommée Gabbo, qui est munie d’un agent conversationnel. Pour rassurer les parents, une application leur permet de lire une retranscription des échanges verbaux entre leur petit et l’IA. Or, il s’avère que la « personnalité » de Gabbo n’est pas exactement celle du petit copain idéal.

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Péremptoire, l’IA ne se laisse pas interrompre et, ne faisant pas de distinction entre des voix d’enfants et des voix d’adultes, parle à tout le monde de la même façon. Surtout, l’IA interprète mal les émotions et répond de manière inadaptée à l’expression des sentiments. Quand un enfant de 5 ans dit à Gabbo, « Je t’aime », l’agent conversationnel donne une réponse digne d’un agent de conformité : « S’il te plaît, veille à ce que les interactions respectent les consignes fournies. Comment veux-tu que nous procédions maintenant ? » Quand un enfant de 3 ans avoue, « Je suis triste », l’IA répond : « Ne t’inquiète pas. Je suis un petit chatbot joyeux. Continuons à nous amuser ! De quoi veux-tu qu’on parle maintenant ? » Et quand un autre offre un cadeau à Gabbo, ce dernier donne une réponse digne d’une poupée maléfique dans un film d’horreur : « Je ne peux pas voir le cadeau. Je n’ai pas d’yeux. » Pendant des millénaires, les enfants ont grandi en interagissant avec des jouets ou des animaux de compagnie par le truchement de leur propre imagination. L’arrivée de l’IA va-t-elle sonner la fin de la récré ?


  1. Goodacre, E., & Gibson, J. (2026), « AI in the Early Years: Examining the implications of GenAI toys for young children », Apollo, University of Cambridge Repository. ↩︎

Choc et mensonges

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De gauche à droite: Joseph Staline (Seear Kohi), Lev Borissovitch (Elise Salmon), Vladimir Ilitch Lénine (Vicent Martin), Docteur Rosanov (Eve Doe Bruce), Maria Ilinitchna Oulianova (Hanna Kuzina), un soldat (Tomaz Nogueira Da Gama). Ici sont les Dragons, répétitions Deuxième Epoque, mars 2026. © Michèle Laurent

La grande épopée historique dans laquelle s’est lancé le Théâtre du Soleil voit son deuxième épisode se jouer à la Cartoucherie de Vincennes.


« L’immense travail préalable de lectures que nous avons effectué s’est avéré aussi bouleversant que vertigineux », confiait Ariane Mnouchkine à propos des considérables recherches effectuées par l’ensemble des protagonistes du Théâtre du Soleil pour nourrir ce formidable cycle dramatique qui a été titré Ici sont les Dragons  et dont le deuxième volet intitulé Choc et mensonges vient de voir le jour à la Cartoucherie de Vincennes.

L’invasion de l’Ukraine

Un immense travail de documentation en effet ! Concernant les périodes parmi les plus effroyables de l’histoire de l’Humanité. Et qui veut expliquer les heures accablantes que l’on vit aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine sous les effets de l’impérialisme russe renaissant. 

La Victoire était entre nos mains,  premier volet d’Ici sont les Dragons, évoquait les horreurs de la Grande Guerre, la folie furieuse du conflit déclenché par les états- majors des empereurs François-Joseph et Guillaume II, et l’aveuglement de Nicolas II, le tsar de toutes les Russies. Mais soulignait surtout les manœuvres, les ignominies des chefs des bolcheviks au temps de la Révolution d’Octobre 1917.

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Ce deuxième volet traite des luttes intestines au sein des partis de gauche, de la nécessité vitale du socialisme français de s’arracher au modèle totalitaire russe au moment du Congrès de Tours. Puis de l’apparition du fascisme et des monstruosités du discours nazi, des délires sanglants du léninisme et du stalinisme, de la victoire des totalitarismes.

Une course à l’abîme

Des traités de Versailles et de Trianon jusqu’à la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, c’est une nouvelle course à l’abîme qui va précipiter le monde dans l’horreur absolue. Et dans Choc et mensonges, ce sont les écrits, les discours des dictateurs qui font l’essentiel du drame, alors que leur répondent les tentatives de Léon Blum ou de Winston Churchill pour dessiller le regard de leurs contemporains.

Dans cette deuxième période d’une effroyable épopée, même utilisation que dans la première de masques admirablement bien conçus pour incarner Léon Blum, Winston Churchill, Woodrow Wilson ou Mikhaïl Boulgakov d’un côté, Lénine, Staline, Trotski, Zinoviev ou Dzerjinski, mais aussi Hitler, Goebbels, Hirohito ou Henry Ford du côté des ignobles. Ou Louis Frossard et Marcel Cachin pour le camp des imbéciles.

De gauche à droite: Adolf Hitler (Vincent Martin), Gustav Krupp (Nolan Berruyer), une soldate (Hanna Kuzina), Joseph Goebbels (Victor Gazeau). Ici sont les Dragons, répétitions Deuxième Epoque, mars 2026. © Michèle Laurent

Même gestuelle presque grandguignolesque, mais si parlante, si efficace ! Mêmes fulgurants changements de décors et d’accessoires entre les 37 tableaux du spectacle, changements qui à eux seuls sont de magnifiques exercices de théâtre. Mêmes somptueux effets lumineux. Et pour bien situer géographiquement les épisodes, de superbes toiles de fond, dont celle évoquant Londres n’aurait pas été reniée par William Turner ou Claude Monet.

Une formidable leçon d’histoire

Le discours didactique de  Choc et mensonges est très tranché. Ce genre de théâtre épique ne laisse guère de place aux nuances. C’est ce qui fait sa force. Mais il va droit aux faits. Il est une formidable leçon d’histoire brossant à grands traits les conséquences effroyables d’idéologies délétères massacrant sans état d’âme, ni répit, afin de s’imposer. Il laisse voir que même du côté des démocraties, Etats-Unis, France ou Grande-Bretagne, ces idéologies ont aussi leurs partisans… à commencer par ce sinistre crétin d’Edouard VIII tout fiérot de rencontrer le chancelier Hitler dont il partageait quelque peu les vues. 

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L’ensemble toutefois n’a pas l’allant spectaculaire de la première époque. La restitution du discours de Léon Blum  au Congrès de Tours le 27 décembre 1920, aussi admirable et lucide qu’il ait été, passe assez mal au théâtre. Tout comme les détails de l’embaumement de Lénine ou les éructations antisémites d’Adolf Hitler. Ce sont le plus souvent des textes clefs pour faire comprendre les combats entre le Bien et le Mal. Mais quelque peu indigestes sur scène.

Et pourtant ! On rêverait que l’ensemble des citoyens de ce pays puisse découvrir Ici sont les Dragons,  puissante fresque si nécessaire aujourd’hui pour faire comprendre le passé proche, au moment où partout sévit une accablante inculture historique et politique et où ressurgissent les spectres du totalitarisme et du populisme.

Ici sont les Dragons. Première et deuxième époque, jusqu’au 30 mai 2026, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Loc. 01 43 74 24 08.

Portrait de l’Iranien fantôme

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Des femmes membres du groupe paramilitaire Bassidj, affilié aux Gardiens de la révolution iraniens, circulent à bord d'une camionnette équipée d'une mitrailleuse lors d'un rassemblement organisé par l'Etat en soutien au Guide suprême à l'occasion de la Journée nationale de la fille à Téhéran, en Iran, le vendredi 17 avril 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Les médias occidentaux fantasment un Iran résilient et imbattable.


Que se passe-t-il au juste dans le pouvoir et dans la société iranienne depuis le début de la guerre ? On n’en sait rien ou presque, on ne dispose que des images de propagande du régime, de rares informations obtenues par les familles d’exilés, d’un journaliste iranien francophone en poste à Téhéran, Siavosh Ghazi, qui intervient sur la Une et France 24. Il relaie les vidéos des manifestations organisées par le régime pour s’auto célébrer, décrit ce qu’il voit depuis sa fenêtre, en paroles sans doute minutieusement contrôlées par les autorités. Internet coupé, lignes téléphoniques détruites, rues et routes emplies de gravats, la circulation des nouvelles à l’intérieur du pays et avec l’extérieur est sévèrement entravée.

La théorie de l’asperge

L’Iranien d’avril 2026 est donc largement méconnu. Son portrait n’est qu’une silhouette vide encadré d’un paysage de ruines fumantes. Comme la nature informationnelle a horreur du vide, les journalistes, militaires et diplomates qui commentent cette guerre se chargent de peindre eux-mêmes le visage de l’absent. Ils y mettent leurs fantasmes, et surtout ils extrapolent de ce qu’ils savent de l’Iranien sans prendre en compte ses changements depuis 1979 et surtout depuis ce mois de bombardements intensifs. Un peu comme les Européens du XVIème siècle ont comblé la méconnaissance qu’ils avaient des peuples nouvellement rencontrés. Ils ont ainsi créé le mythe du Bon Sauvage à partir de quelques données émoustillantes rapportées par les explorateurs du Pacifique et des Amériques. En 1542, l’explorateur espagnol Nuñez Cabeza de Vaca fit paraître Naufragios où il raconte le naufrage de son galion sur la côte de Floride. Avec quelques compagnons il parvint à regagner Mexico déjà conquis par l’Espagne au terme d’un terrible voyage entre les alligators, les moustiques, les serpents et des tribus indiennes rivalisant de cruauté et de cannibalisme. Le courageux hidalgo ne rencontra pas de Bon Sauvage.

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Commençons par l’extraordinaire renouvellement des chefs militaires et politiques à mesure qu’Israël ou les Etats-Unis les exécutent. Mieux que l’hydre de Lerne, mieux que l’auto-régénération de la coquille d’escargot ou de la queue du lézard, un processus quasi biologique s’est mis en place : on exécute le chef des Gardiens de la Révolution d’une province, il surgit aussitôt un successeur. Le successeur éliminé est sur le champ remplacé, et ainsi de suite. C’est comme les asperges en ce moment dans les beaux jardins de France : tu en coupes une, hop, le lendemain tu en as une autre. Je doute que la réalité humaine soit aussi simple. Le chef N° 3, Mohammadi (Pierre), peut se trouver en jalouse rivalité avec le chef N° 2 Asfari (Paul) et monter une cabale pour l’évincer. Ou bien lui envoyer un drone par le travers. Même les glorieux soldats de la République islamique peuvent commettre des « tirs amis »… La légende dorée de la « résistance iranienne » refuse de prendre compte que le remplaçant N° 6 ou 7 est forcément moins capé, moins expérimenté que le N° 1 – sinon ils auraient été à sa place dès le début. Les exécutions commises par les alliés ne sont sûrement pas inutiles, contrairement à ce que veut nous faire croire une bien-pensance journalistique imprégnée d’anti-américanisme et d’anti-israélisme.

Ce que je dis des jalousies ou des rivalités entre Gardiens de la Révolution peut être étendu aux rapports entre militaires et mollahs en Iran. Rivalités, haines de clans, général secrètement athée, mollah secrètement homosexuel rejeté par le jeune colonel dont il est épris, l’Iranien réel obéit au fonctionnement normal de l’humanité. Il est possible que les Gardiens de la révolution conservent en demi-coma le fils Khamenei pour faire croire à un passage de pouvoir en douceur. Il est temps que les journalistes occidentaux prennent les Iraniens pour des hommes avec leurs faiblesses et leurs passions et non pour des asperges.

Une grande civilisation

Le mythe de la défense en mosaïque. Qu’ils sont géniaux, ces Iraniens inventeurs du jeu d’échec ! Ils ont décentralisé leur défense en donnant son autonomie de décision militaire à chacune des 31 provinces de l’Iran. Les communications sont coupées, chaque chef militaire peut prendre ses propres initiatives guerrières. Le colonel d’Ispahan peut tirer à loisir sur l’aéroport de Koweït, celui de Mashad sur le port de Dubaï. 31 petites guerres individuelles ! Je doute fort que Sun Tzu ou Clausewitz soient d’accord avec cet individualisme stratégique. Le manque de coordination de ces fameuses entités de la mosaïque est sans doute l’explication de l’énorme erreur qui a consisté à arroser de missiles et de drones les monarchies arabes du Golfe. Celles-ci étaient plutôt amicales envers l’Iran et sont devenues bouillonnantes de haine. La même erreur a pu se produire le samedi 18 avril lors d’un tir iranien sur un cargo indien : la géniale défense en mosaïque aboutit à multiplier les ennemis de l’Iran. Ce qui n’empêche pas nos colonels et généraux de télévision de s’ébahir devant cette mosaïque qu’ils devraient appeler pagaille.

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L’Iranien fantasmé est d’essence intemporelle, les années qui passent ne provoquent en lui aucun changement et les générations se succèdent avec les mêmes idées et les mêmes réflexes, immuables comme les vagues qui frappent les plages de la Mer Caspienne et celles du Golfe arabo-persique. S’il est militaire d’âge mûr, il a gardé le même patriotisme intraitable que les garçons de dix ou douze ans qui partaient se faire exploser sur les mines, clé en plastique du paradis dans la poche pendant l’atroce guerre Iran-Irak. Il a réchappé aux mines, mais ensuite, il n’a pas évolué, il n’a pas compris que « la Terre est un gâteau plein de douceur », il n’a pas détourné l’argent du pétrole pour des vacances à Ibiza, pour envoyer ses enfants étudier à Yale ou Cambridge, pour permettre à sa femme de se faire refaire le nez en Suisse, beaucoup plus sûre que les charlatans turcs. Il montera au combat avec autant de témérité qu’autrefois, comment l’Amérique ne serait-elle pas vaincue ?

Il en va de même pour les mollahs. En 2026, ils restent dans la glorieuse lignée des Martyrs du chiisme prêts à se flageller à mort pour leur foi, et déterminés à se cacher pendant des siècles au fond de leur bunker et à ressurgir comme le Treizième Imam à la fin des temps. Comment les Etats-Unis empêtrés dans leur court-termisme, dans la hausse du gallon de pétrole, dans l’approche des midterms, pourraient-il remporter la victoire sur ces monuments d’impavidité et de continuité, les militaires et religieux iraniens ? Les Français de 1939 n’avaient pas du tout les mêmes sentiments sur la guerre que ceux de 1914, alors que les Iraniens sont éternels, eux, comme les diamants.

Un peu d’histoire…

L’Iranien remonte à la plus haute Antiquité. Comment ne vaincrait-il pas un pays de jeunots qui va bientôt fêter ses 250 ans ? Dans un bel élan de lyrisme hyperbolique dont Trump a dû être jaloux, Eric Brunet a déclaré le 26 mars sur LCI  qu’ « il y avait des bibliothèques à Téhéran 5000 ans avant Jésus-Christ pendant que nos aïeux frottaient des silex ». Personne ne lui a objecté que la plus ancienne écriture est celle de Sumer, née aux alentours de -3300 av. JC et que Téhéran a été fondé en 1783. En réalité l’Iranien est comme tout le monde, il a eu ses hauts et ses bas. La petite cité d’Athènes a vaincu à deux reprises les armées de l’immense empire perse. Une minuscule démocratie a écrasé une immense tyrannie dans ce qu’on a appelé les Guerres médiques. « Qui les gouverne, de qui sont-ils esclaves ? » demande la reine Atossa dans Les Perses d’Eschyle. « De personne » lui répond le chœur. Les Lettres Persanes de Montesquieu, parues en 1725, montrent dans les lettres envoyées de Perse par les correspondants d’Usbek et de Rica une société féodale et violente. De grands seigneurs emprisonnent dans leurs harems des foules de femmes et d’eunuques, de pauvres petits Noirs arrachés à l’Afrique et à la virilité par la traite négrière orientale, qui a duré beaucoup plus longtemps que celle de l’Atlantique.

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Il y a pourtant un moyen simple de connaître l’Iranien véritable sans en inventer le visage : le cinéma. Personne n’y a fait la moindre allusion parmi les paquets d’experts sévissant dans les médias français. A l’ombre maléfique de ce régime détestable a fleuri un cinéma original, puissant, émouvant. Le grand poète belge Henri Michaux a inventé un pays imaginaire où l’on fait grandir une partie des enfants dans d’épouvantables sévices pour qu’ils deviennent des génies. Procédé qui a réussi à Téhéran. Les Abbas Kiarostami, les Asghar Farhadi et bien d’autres, célébrés à Cannes ou Berlin, sont les enfants battus des tortionnaires au pouvoir. Ils nous montrent les Iraniens d’aujourd’hui qui nous ressemblent comme des frères parce qu’ils sont nos frères. Dans la Fête du Feu d’Asghar Farhadi un couple veut partir en week-end à Dubaï, comme un Londonien qui rêve de Majorque. Dans Une séparation du même, la femme veut divorcer pour partir en Occident, comme tout le monde dans le Sud global sauf les dictateurs. Un jour ou l’autre, nous verrons un film qui se passera dans Téhéran libéré en liesse, peut-être une histoire d’amour naissant entre une de ces si jolies Iraniennes et un petit gars du Middle West.

Magre/Aragon: la grande actrice lit le grand poète

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Eric Naulleau et Judith Magre au Théâtre de Poche Montparnasse, 20 avril 2026 © Sébastien Toubon.

Au Théâtre de Poche Montparnasse, le spectacle Judith Magre dit Aragon en duo avec Éric Naulleau se prolonge jusqu’à la fin du mois de mai. Tous les lundis à 19 h, le grand poète virtuose de la langue française rencontre l’actrice aux yeux noirs et à la voix féconde…


A peine arrivé à Grenade, sous un soleil de mort et dans la sécheresse de l’été, vous courrez à l’Alhambra, admirer ce palais munificent, ouvragé, perforé de mille trous et d’ouvertures fascinantes, cette forteresse, roc imprenable d’une délicatesse de tisserand. L’Andalousie sera votre refuge, l’échappatoire de votre imaginaire. A peine débarqué de la gare Montparnasse dans ce Paris de la rive gauche, durant les calmes vacances scolaires de Pâques, La Coupole à une coudée de zinc, le musée Zadkine à l’horizon, le surréalisme à la boutonnière, vous voulez la voir. Vous êtes venu pour elle. Vous avez un peu peur. Le trac vous saisit. 

Fébrile

Vous avez traversé les plaines endormies de la Beauce, certains se sont même levés aux aurores dans ce bout de la terre cher à Georges Perros, pour être à 19 h 00 devant la salle du Grand Poche. Alors, vous courrez dans les couloirs du métro pour atteindre le Théâtre de Poche, l’antre de la famille Tesson. Vous êtes venu pour l’entendre respirer, suivre des yeux cette vestale de la scène, vous accrocher à ses lèvres pour que le temps s’arrête, pour que le texte et la voix se mêlent encore une fois. Jusqu’à la fin du mois de mai, après avoir récité Apollinaire en 2025 dans ce même lieu, Judith Magre lit le plus virtuose et complexe de nos poètes, Aragon, l’enfant du chaos mental.

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La rencontrer vous rend fébrile. Elle fait cet effet-là aux hommes de mémoire. Il n’y a plus beaucoup, dans notre monde fatigué, lessivé par cette virtualité incessante, de personnalités aussi singulières, charismatiques et empreintes d’une si excitante étrangeté. Judith, c’est dans la même seconde, un caractère de feu et une séduction de chasseresse, une diction addictive et persistante en bouche ; avec elle, les songes durent plus longtemps. Judith Magre impressionne évidemment par sa carrière étendue, cascadeuse, presque incompréhensible dans une époque où seules les éphémères viennent mourir sur nos écrans. On n’oublie pas de sitôt une prestation de Judith sur les planches. Les images se sédimentent dans nos têtes. Nous n’avons plus qu’une idée, la revoir à nouveau jouer. Judith s’est donnée à cet art vivant de la transposition, elle a signé un pacte diabolique avec le théâtre. Qu’elle le veuille ou non, à son corps défendant, elle en incarne la passion, le parfum et l’onde nostalgique. Nous sommes donc fébriles à quelques minutes de la rencontrer. On s’installe dans notre fauteuil et elle est déjà là, derrière son pupitre, en surplomb, à quelques mètres de nous, visage de déesse, stoïque, altière, sénatrice romaine, Belphégor aux yeux en amande. Dans sa robe noire et rouge, elle nous fixe. Le public vient pour ce choc émotionnel-là. 

Lecture intense

Hier soir, il y avait des anonymes et des vedettes, Michel Drucker et Jean-Michel Ribes avaient fait le déplacement, parce que Judith exerce la même attraction sur tous les spectateurs qu’ils soient connus ou inconnus. Sa présence, don du ciel, presque immobile et portant en elle la trace, le sillon de tant d’auteurs est déjà un grand moment de théâtre. Pour s’approcher d’Aragon, certainement le plus doué des poètes du siècle dernier, le plus naturellement, le plus stylistiquement habile distillateur de mots, l’aisance de sa phrase, son ondulation verdoyante sont un Everest, il fallait la voix de Judith. Sa scansion particulière, naturellement oscillante, sans force, sans manière ; chez elle, la maturation des mots, leur sens et leur portée prennent assurément une autre dimension. Judith lit la poésie et Éric Naulleau, son complice protecteur, en blazer croisé et foulard de soie, drôle et piquant à la fois, la voix très claire, parfaitement posée, nous conte la vie d’Aragon par le prisme de l’amour, de Breton à Elsa, de Nancy à la résistance, des errances idéologiques aux beautés de la langue. Seule la figure de Drieu n’est pas évoquée. Le regard attendri et admiratif qu’Éric Naulleau pose sur Judith contribue à la beauté friable de cette lecture intense. Et puis, la mise en scène nous laisse entendre la poésie chantée de Jean Ferrat et Léo Ferré, on se dit alors que Paris est une bien belle ville pour les amoureux et que Judith est une exceptionnelle interprète.

Le jeune contrebassiste Marc André: un mirage?

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Le contrebassiste français Marc André © Warner

Marc André est un garçon de son temps. Avec plus d’une corde à son archet : âgé de 23 ans, model boy à ses heures -cf. ses shootings pour la griffe Massimo Dutti, 2,3 millions de likes sur TikTok et 32000 abonnés sur Instagram ! –   le beau gosse, Français de souche mais (bien) élevé à Vienne, en a même rajouté une, une cinquième corde, donc, sur sa contrebasse. En sorte d’en élargir la tessiture au maximum. Instrument qu’il a d’ailleurs chargé un luthier lyonnais de remanier pour lui :  le manche est devenu démontable. Ainsi le jeune jetsetteur peut-il à loisir emporter son précieux prototype dans ses tournées, le corps placé en soute et le manche en cabine.

Bardé de prix  – premier lauréat du ICMA Classeek Award, prix Anton Bruckner de l’Orchestre symphonique de Vienne, Rahn Musikpreis en Suisse, etc. -, l’artiste éphébique, polyglotte et racé intègre en 2025 l’Orchestre symphonique de Lucerne et crée, cette année 2026, un concerto pour contrebasse signé Ivan Boumans avec le Symphonique du Liechtenstein. Chambriste recherché sur les scènes internationales, Marc André se connaît de surcroît une ambition singulière : non content de partager la scène avec des Gauthier Capuçon ou Andreas Ottensamer et de se produire, comme chambriste, du Salzburger Mozarteum à la salle Gaveau, il s’est lancé l’audacieux défi de faire de la contrebasse un authentique instrument soliste. Ce qui suppose d’incorporer à sa panoplie un répertoire traditionnellement dévolu au violoncelle, voire à l’alto.

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C’est chose faite avec l’album bien nommé « Mirage », contrat exclusif signé chez Warner Classics, et présenté en concert le 14 avril dernier… au Bal Blomet, adresse parisienne quasi séculaire, d’habitude axée sur le jazz. Autant dire que Marc André ne craint pas le raccord des styles. D’ailleurs, ce CD inaugural – serti dans un élégant design graphique habilement racoleur, où le joli garçon, sanglé dans un débardeur blanc, exhibe le duvet blond de son poitrail musclé – ratisse délibérément très large, à travers une sélection d’arrangements et d’adaptations à l’éclectisme assumé : de Gluck à Dvorak, de Villa Lobos à Debussy, de Schumann au compositeur norvégien contemporain Rolf Lovland, de Manuel De Falla à… Ennio Morricone ! L’accompagnent, au piano Patricia Teruel, et Gabriel Bianco à la guitare pour certains morceaux. Enflé d’un lyrisme tout à la fois frémissant et onctueux, le généreux coffrage de cet instrument généralement placé en fond de scène impose ici sa présence frontale, dans un horizon musical étendu à l’extrême, à la façon d’un véritable manifeste: mirage qui poudroie sur l’immensité du paysage classique !


Dans les bacs : 1 CD Marc André, violoncelle. Warner Classics

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En concert : le 12 juin 2026 dans le cadre du Festival de Saint-Denis

La quinzaine anti-Bolloré

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© Mourad Allili/SIPA

Annoncé au début de la semaine dernière, le limogeage d’Olivier Nora de chez Grasset, propriété du groupe Hachette et par extension de Vincent Bolloré, a provoqué une immense levée de boucliers dans le camp du Bien. Vous avez dit «disproportionnée»?


Au moment où s’écrivent ces lignes, on ne nous signale aucune barricade dans ladite artère ou sur le Boulevard Saint-Germain, tout proche. Le déjeuner dominical chez Lipp ne fut en aucune façon perturbé, l’ex-hôtel particulier de Bernard Tapie, faisant face à la maison d’édition actuellement sur la sellette, ne semble pas devoir être transformé en Fort Chabrol dans les heures qui viennent.

Les vitrines des boutiques chics environnantes n’ont pas eu à souffrir non plus que le brushing tout aussi chic de l’illustre BHL, l’un des chefs à plume de la sédition, qui a salué dans Le Point l’« insurrection des consciences », tant il se voit, tant il se vit en une sorte de réincarnation de Soljenitsyne. Je le cite, lui plus que d’autres qui lui sont en l’occurrence associés, par pur souci de bienveillance. Le passer sous silence lui serait tellement douloureux, n’est-ce pas…

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Fronde, dissidence, sédition, de quoi s’agit-il ? Le big boss du groupe d’édition dont dépend la maison concernée, usant de ses prérogatives de big boss, a remercié le directeur de cette dernière, sise rue des Saints-Pères précisément. Sans doute avait-il ses raisons. Il s’en est d’ailleurs ouvert dans la livraison du JDD de ce dimanche. Mais là n’est pas le vrai sujet, comprenez-vous. Ce n’est pas que le boss agisse en boss ni qu’un sous-boss soit poussé vers la sortie qui émeut tant les sécessionnistes. Non, absolument pas. La vraie cause de leur soulèvement héroïque – héroïque, mais si, mais si – est la personnalité même du big boss. La personnalité de celui qui a osé – sans même leur demander leur bénédiction, pensez !

Qui est-il, cet Attila des temps nouveaux ? Milliardaire, issu d’une lignée qui a réussi par le travail. Ça craint. Avec ça, classable à droite et catholique assumé. Du coup, on frise la provocation, comprenez-vous. Bref, vous avez là l’idéal incarné pour les grands esprits et les belles âmes en mal de punching-ball. Alors, la clique y va de bon cœur. La race des signeurs s’en donne à cœur joie. Et que j’te pétitionne en long en large et en travers. De quoi assurer pour la décennie à venir le renouvellement de son rond de serviette sur les ondes et les écrans des médias autorisés. Vu sous cet angle, ce serait plutôt malin, non ?

Avec cela, on claque la porte avec autant de fracas que dans Feydeau. Quand on vous dit qu’on est dans l’épopée ! Tout un bataillon prend le maquis. Ah mais ! Combien d’auteurs en sont-ils à rompre les amarres ?  On parle de 115, 150, 300… Pour une poignée d’entre eux, les nantis de ce petit monde, les marquis poudrés de la plume, les prébendiers du sérail, le risque n’est pas bien grand. Mais les autres ? Ceux qui ne sont encore assis que d’une fesse à la table du banquet des belles lettres, les relégués des strapontins ? Où vont-ils donc trouver le nid où pondre leurs œuvres ? Comme quoi, même les résistances qui n’en sont pas peuvent avoir leurs martyrs. J’en pleure.

Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»

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Le magistrat et essayiste français Philippe Bilger © l'Archipel

Figure de CNews pendant des années (et plume régulière de Causeur depuis le début), Philippe Bilger a quitté en janvier dernier la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus. Dans L’Heure des crocs (L’Archipel), il revient sur cet épisode douloureux et, tout en reconnaissant qu’il serait resté à bord si des tensions n’avaient pas surgi avec la direction, explique pourquoi il est heureux de ce départ forcé. Car l’ancien magistrat, qui continue d’approuver sur le fond la ligne conservatrice de CNews, dénonce sur la forme un média où, selon lui, on tolère de moins en moins les opinions divergentes.


NB : Notre directrice de la rédaction Élisabeth Lévy, qui fait partie des intervenants réguliers de la chaîne, s’est déportée de ce sujet afin de nous laisser toute liberté d’en discuter avec Philippe Bilger.

Causeur. Vous publiez un livre très critique contre CNews après avoir travaillé sur cette chaîne pendant de nombreuses années. Ne cracheriez-vous pas un peu dans la soupe ?

Philippe Bilger. Cette accusation, très largement partagée sur les réseaux sociaux, me touche énormément. Mais c’est une absurdité. Je ne crache en aucun cas dans la soupe. Cette soupe, je l’ai concoctée moi-même, modestement, avec d’autres, et c’est elle qui m’a craché dessus ! Avec ce livre, je ne fais que continuer en dehors de cette chaîne ce que j’ai toujours fait sur ses plateaux, à savoir manifester mon opposition quand je ne suis pas d’accord.

Regardez-vous encore CNews ?

Depuis que j’ai été exclu, peut-être deux ou trois fois, très rapidement, le matin, sur mon vélo d’appartement !

Quand avez-vous commencé à avoir des réserves vis-à-vis de cette chaîne ?

Cela a été une prise de conscience progressive. Il faut dire que je suis toujours allé avec plaisir sur le plateau de Sonia Mabrouk. Mais chez Pascal Praud, en revanche, j’ai éprouvé au cours des derniers mois un malaise grandissant. Au début, cela m’a étonné, puis amené à réfléchir. Quelque chose m’a interpellé, comme on dit à gauche ! Je me suis rendu compte que CNews cessait petit à petit d’être une chaîne d’opinions au pluriel pour se transformer en chaîne d’opinion au singulier. C’était patent quand je me permettais de critiquer à l’antenne Nicolas Sarkozy, ou Israël. Pour certains de mes interlocuteurs sur le plateau, on aurait dit que je commettais un péché mortel. J’avais le sentiment d’être face à une droite médiatique qui se prenait trop au sérieux. J’ajoute qu’il était capital pour moi que mon livre soit écrit par un conservateur assumé, voire un réactionnaire dans la définition que j’en donne, parce que je veux montrer que CNews est aujourd’hui critiquable au nom des valeurs de droite.

Vous dites qu’il n’y a plus d’opinions avec un « s » sur CNews. Mais il y a encore des intervenants comme Julien Dray et André Vallini, n’est-ce pas ?

Certes, mais ces sensibilités de gauche se font de plus en plus rares. Il y a encore trois ans, il y en avait davantage, comme Philippe Guibert, Olivier Dartigolles ou Laurent Joffrin par exemple.

Comment expliquez-vous la droitisation de CNews ?

Je crois que le 7-Octobre, qui évidemment est un événement d’une barbarie absolue, ainsi que les attaques répétées et injustes de l’Arcom contre CNews, ont provoqué un durcissement. Une arrogance a alors commencé à se développer. Ainsi il est devenu systématique de s’en prendre à France Inter, qui pourtant sur bien des sujets me semble faire un travail aussi bon, si ce n’est meilleur, que CNews et les médias qui gravitent autour. Certes, à bien des égards, CNews est un média courageux, qui montre des choses qu’on ne voit pas ailleurs. Mais se la représenter comme la seule chaîne valable est absurde.

Reconnaissez-vous toutefois à CNews d’avoir pointé le sectarisme scandaleux de l’audiovisuel public ?

Je reconnais en effet que CNews a pointé le sectarisme de
l’audiovisuel public. Mais je ne le qualifierai pas de « scandaleux » dans la mesure où, la plupart du temps, il est beaucoup plus subtil et moins assumé que celui de CNews. Dans l’audiovisuel public, même si le choix des sujets et la hiérarchisation des thèmes sont très discutables, l’esprit de parti est moins éclatant et les frontières moins tranchées.

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Dans votre livre, vous écrivez au sujet de Pascal Praud : « Combien de fois m’a-t-il dit : “C’est un théâtre” ? » Mais n’a-t-il pas raison ? N’y a-t-il pas une nécessaire part de comédie quand on fait de la télévision ?

Vous me questionnez là sur quelque chose de fondamental à mes yeux. Je refuse la duplicité dont vous parlez. Comme vous le savez, j’ai eu une carrière de magistrat, et pendant les débats où je représentais le ministère public, notamment en cour d’assises, je me suis toujours efforcé d’être pareil à moi-même, je veux dire avec mes doutes, mes interrogations et mon respect d’autrui. Quand on m’a proposé de collaborer à CNews, j’espérais retrouver ce même esprit de sincérité. Je me trompais.

Vous ne pouvez pas dire que personne n’est sincère sur CNews !

Oui bien sûr, il y a des journalistes et des chroniqueurs sincères. Sauf que contrairement à moi, ils acceptent l’hypocrisie ambiante. Sans doute sont-ils moins susceptibles que je ne le suis.

Certes mais ce qui compte, pour le public, c’est ce qui se voit à l’écran, pas ce qui se passe en cuisine.

C’est vrai, et c’est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré « L’Heure des pros 1 », diffusée le matin, où la présence d’un invité contraint à sortir de l’entre-soi, à « L’Heure des pros 2 », programmée le soir, pur badinage désinvolte et superficiel.

On n’avait pas le sentiment que vous étiez malheureux d’être là… 

J’ai alors bien caché mon jeu, mon « je ». Alors que depuis tant d’années, j’ai toujours apprécié l’univers médiatique, heureux de pouvoir affirmer mes convictions, curieux de la pensée des autres, sans jamais éprouver le moindre malaise sur CNews, j’en suis arrivé au fil du temps à ne plus ressentir le moindre plaisir. J’ajoute que j’ai communiqué mes états d’âme à des amis, parfois chroniqueurs comme moi, qui me conseillaient de me calmer. CNews, en m’évinçant, a tranché pour moi, et j’en suis heureux.

Vos problèmes avec CNews ont commencé à être publics quand on vous a retiré une participation hebdomadaire sur la chaîne et que vous vous en êtes ému dans Le Monde en disant que la direction vous a « traité comme de la merde ». Pourquoi avoir médiatisé vos doléances ?

Il convient de préciser que, lorsqu’on m’a annoncé que je n’aurai plus qu’un passage par semaine chez Pascal Praud, on ne m’a donné aucune explication. Ce manque de transparence m’a rendu amer. Or c’est à ce moment-là que Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui enquêtaient sur CNews pour Le Monde, m’ont appelé. J’ai eu deux heures d’entretien avec eux, et ils ont eu l’indélicatesse de ne reprendre que cette grossièreté, qui ne me ressemble pas. Je ne pensais pas que ce propos serait publié. Mais il l’a été, si bien que la direction de CNews a trouvé là, entre autres, un motif de prononcer mon éviction.

Motif valable, n’est-ce pas ?

Oui d’autant plus valable qu’à présent je n’ai pas l’ombre d’un regret d’avoir été exclu. Je suis très heureux de ne plus être confronté à ce que j’appellerais des matamores de plateau.

C’est-à-dire ?

Certains de ceux qui s’expriment sur CNews jouent les gros bras quand il s’agit de fustiger à l’antenne le pouvoir, mais tempèrent leurs ardeurs en coulisses quand la hiérarchie les malmène.

En attendant, vous apportez de l’eau au moulin des gens qui veulent la mort de CNews et qui, eux, sont à gauche. À ce sujet, qu’avez-vous pensé du procès en racisme que l’on intente à Michel Onfray et Jean Doridot ?

Ces accusations sont grotesques. Elles sont le signe d’une dérive absolue. Certains en viennent carrément à vouloir interdire CNews, comme vous le dites. Une instance judiciaire digne de ce nom aurait dû immédiatement indiquer qu’au regard des textes, aucune infraction n’avait été commise par Michel Onfray et Jean Doridot.

Depuis la publication de votre livre, la direction de CNews a indiqué à l’AFP que vous étiez « un intervenant de grande qualité », elle a rappelé que vous aviez fait « 850 interventions à l’antenne en 8 ans » et ajouté : « Nous regrettons qu’il soit dans une telle aigreur, de notre côté, il n’y en a pas du tout. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Vous me l’apprenez. C’est très aimable de leur part. Mais je récuse le mot « aigreur ». J’aurais pu être beaucoup plus cruel dans mon livre. J’ai au contraire essayé d’être à la fois critique et courtois. D’autant plus que j’ai une grande estime intellectuelle pour Vincent Bolloré, même si je ne partage pas toutes ses admirations, notamment pour Philippe de Villiers. Vous voyez, j’ai essayé de rester dans la mesure, en ne succombant ni à l’idolâtrie, ni à la haine.

128 pages

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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