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Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»

Il publie "L’Heure des crocs" (L’Archipel, 2026)


Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»
Le magistrat et essayiste français Philippe Bilger © l'Archipel

Figure de CNews pendant des années (et plume régulière de Causeur depuis le début), Philippe Bilger a quitté en janvier dernier la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus. Dans L’Heure des crocs (L’Archipel), il revient sur cet épisode douloureux et, tout en reconnaissant qu’il serait resté à bord si des tensions n’avaient pas surgi avec la direction, explique pourquoi il est heureux de ce départ forcé. Car l’ancien magistrat, qui continue d’approuver sur le fond la ligne conservatrice de CNews, dénonce sur la forme un média où, selon lui, on tolère de moins en moins les opinions divergentes.


NB : Notre directrice de la rédaction Élisabeth Lévy, qui fait partie des intervenants réguliers de la chaîne, s’est déportée de ce sujet afin de nous laisser toute liberté d’en discuter avec Philippe Bilger.

Causeur. Vous publiez un livre très critique contre CNews après avoir travaillé sur cette chaîne pendant de nombreuses années. Ne cracheriez-vous pas un peu dans la soupe ?

Philippe Bilger. Cette accusation, très largement partagée sur les réseaux sociaux, me touche énormément. Mais c’est une absurdité. Je ne crache en aucun cas dans la soupe. Cette soupe, je l’ai concoctée moi-même, modestement, avec d’autres, et c’est elle qui m’a craché dessus ! Avec ce livre, je ne fais que continuer en dehors de cette chaîne ce que j’ai toujours fait sur ses plateaux, à savoir manifester mon opposition quand je ne suis pas d’accord.

Regardez-vous encore CNews ?

Depuis que j’ai été exclu, peut-être deux ou trois fois, très rapidement, le matin, sur mon vélo d’appartement !

Quand avez-vous commencé à avoir des réserves vis-à-vis de cette chaîne ?

Cela a été une prise de conscience progressive. Il faut dire que je suis toujours allé avec plaisir sur le plateau de Sonia Mabrouk. Mais chez Pascal Praud, en revanche, j’ai éprouvé au cours des derniers mois un malaise grandissant. Au début, cela m’a étonné, puis amené à réfléchir. Quelque chose m’a interpellé, comme on dit à gauche ! Je me suis rendu compte que CNews cessait petit à petit d’être une chaîne d’opinions au pluriel pour se transformer en chaîne d’opinion au singulier. C’était patent quand je me permettais de critiquer à l’antenne Nicolas Sarkozy, ou Israël. Pour certains de mes interlocuteurs sur le plateau, on aurait dit que je commettais un péché mortel. J’avais le sentiment d’être face à une droite médiatique qui se prenait trop au sérieux. J’ajoute qu’il était capital pour moi que mon livre soit écrit par un conservateur assumé, voire un réactionnaire dans la définition que j’en donne, parce que je veux montrer que CNews est aujourd’hui critiquable au nom des valeurs de droite.

Vous dites qu’il n’y a plus d’opinions avec un « s » sur CNews. Mais il y a encore des intervenants comme Julien Dray et André Vallini, n’est-ce pas ?

Certes, mais ces sensibilités de gauche se font de plus en plus rares. Il y a encore trois ans, il y en avait davantage, comme Philippe Guibert, Olivier Dartigolles ou Laurent Joffrin par exemple.

Comment expliquez-vous la droitisation de CNews ?

Je crois que le 7-Octobre, qui évidemment est un événement d’une barbarie absolue, ainsi que les attaques répétées et injustes de l’Arcom contre CNews, ont provoqué un durcissement. Une arrogance a alors commencé à se développer. Ainsi il est devenu systématique de s’en prendre à France Inter, qui pourtant sur bien des sujets me semble faire un travail aussi bon, si ce n’est meilleur, que CNews et les médias qui gravitent autour. Certes, à bien des égards, CNews est un média courageux, qui montre des choses qu’on ne voit pas ailleurs. Mais se la représenter comme la seule chaîne valable est absurde.

Reconnaissez-vous toutefois à CNews d’avoir pointé le sectarisme scandaleux de l’audiovisuel public ?

Je reconnais en effet que CNews a pointé le sectarisme de
l’audiovisuel public. Mais je ne le qualifierai pas de « scandaleux » dans la mesure où, la plupart du temps, il est beaucoup plus subtil et moins assumé que celui de CNews. Dans l’audiovisuel public, même si le choix des sujets et la hiérarchisation des thèmes sont très discutables, l’esprit de parti est moins éclatant et les frontières moins tranchées.

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Dans votre livre, vous écrivez au sujet de Pascal Praud : « Combien de fois m’a-t-il dit : “C’est un théâtre” ? » Mais n’a-t-il pas raison ? N’y a-t-il pas une nécessaire part de comédie quand on fait de la télévision ?

Vous me questionnez là sur quelque chose de fondamental à mes yeux. Je refuse la duplicité dont vous parlez. Comme vous le savez, j’ai eu une carrière de magistrat, et pendant les débats où je représentais le ministère public, notamment en cour d’assises, je me suis toujours efforcé d’être pareil à moi-même, je veux dire avec mes doutes, mes interrogations et mon respect d’autrui. Quand on m’a proposé de collaborer à CNews, j’espérais retrouver ce même esprit de sincérité. Je me trompais.

Vous ne pouvez pas dire que personne n’est sincère sur CNews !

Oui bien sûr, il y a des journalistes et des chroniqueurs sincères. Sauf que contrairement à moi, ils acceptent l’hypocrisie ambiante. Sans doute sont-ils moins susceptibles que je ne le suis.

Certes mais ce qui compte, pour le public, c’est ce qui se voit à l’écran, pas ce qui se passe en cuisine.

C’est vrai, et c’est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré « L’Heure des pros 1 », diffusée le matin, où la présence d’un invité contraint à sortir de l’entre-soi, à « L’Heure des pros 2 », programmée le soir, pur badinage désinvolte et superficiel.

On n’avait pas le sentiment que vous étiez malheureux d’être là… 

J’ai alors bien caché mon jeu, mon « je ». Alors que depuis tant d’années, j’ai toujours apprécié l’univers médiatique, heureux de pouvoir affirmer mes convictions, curieux de la pensée des autres, sans jamais éprouver le moindre malaise sur CNews, j’en suis arrivé au fil du temps à ne plus ressentir le moindre plaisir. J’ajoute que j’ai communiqué mes états d’âme à des amis, parfois chroniqueurs comme moi, qui me conseillaient de me calmer. CNews, en m’évinçant, a tranché pour moi, et j’en suis heureux.

Vos problèmes avec CNews ont commencé à être publics quand on vous a retiré une participation hebdomadaire sur la chaîne et que vous vous en êtes ému dans Le Monde en disant que la direction vous a « traité comme de la merde ». Pourquoi avoir médiatisé vos doléances ?

Il convient de préciser que, lorsqu’on m’a annoncé que je n’aurai plus qu’un passage par semaine chez Pascal Praud, on ne m’a donné aucune explication. Ce manque de transparence m’a rendu amer. Or c’est à ce moment-là que Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui enquêtaient sur CNews pour Le Monde, m’ont appelé. J’ai eu deux heures d’entretien avec eux, et ils ont eu l’indélicatesse de ne reprendre que cette grossièreté, qui ne me ressemble pas. Je ne pensais pas que ce propos serait publié. Mais il l’a été, si bien que la direction de CNews a trouvé là, entre autres, un motif de prononcer mon éviction.

Motif valable, n’est-ce pas ?

Oui d’autant plus valable qu’à présent je n’ai pas l’ombre d’un regret d’avoir été exclu. Je suis très heureux de ne plus être confronté à ce que j’appellerais des matamores de plateau.

C’est-à-dire ?

Certains de ceux qui s’expriment sur CNews jouent les gros bras quand il s’agit de fustiger à l’antenne le pouvoir, mais tempèrent leurs ardeurs en coulisses quand la hiérarchie les malmène.

En attendant, vous apportez de l’eau au moulin des gens qui veulent la mort de CNews et qui, eux, sont à gauche. À ce sujet, qu’avez-vous pensé du procès en racisme que l’on intente à Michel Onfray et Jean Doridot ?

Ces accusations sont grotesques. Elles sont le signe d’une dérive absolue. Certains en viennent carrément à vouloir interdire CNews, comme vous le dites. Une instance judiciaire digne de ce nom aurait dû immédiatement indiquer qu’au regard des textes, aucune infraction n’avait été commise par Michel Onfray et Jean Doridot.

Depuis la publication de votre livre, la direction de CNews a indiqué à l’AFP que vous étiez « un intervenant de grande qualité », elle a rappelé que vous aviez fait « 850 interventions à l’antenne en 8 ans » et ajouté : « Nous regrettons qu’il soit dans une telle aigreur, de notre côté, il n’y en a pas du tout. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Vous me l’apprenez. C’est très aimable de leur part. Mais je récuse le mot « aigreur ». J’aurais pu être beaucoup plus cruel dans mon livre. J’ai au contraire essayé d’être à la fois critique et courtois. D’autant plus que j’ai une grande estime intellectuelle pour Vincent Bolloré, même si je ne partage pas toutes ses admirations, notamment pour Philippe de Villiers. Vous voyez, j’ai essayé de rester dans la mesure, en ne succombant ni à l’idolâtrie, ni à la haine.

128 pages

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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est journaliste.

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