Accueil Édition Abonné Avril 2026 Bons baisers d’Iran!

Bons baisers d’Iran!

Un récit géopolitique de Gil Mihaely


Bons baisers d’Iran!
Une affiche promet vengeance pour la mort de responsables iraniens, devant un immeuble touché par une frappe israélienne ayant visé un scientifique du programme nucléaire, Téhéran, 27 juin 2025 © Sobhan Farajvan/Pacific/SIPA

Israël et les États-Unis mènent depuis des décennies une guerre feutrée contre l’Iran. Leurs services de renseignement et des unités spéciales multiplient les sabotages et les éliminations ciblées afin de déstabiliser le régime en permanence. Ces opérations « non militaires » ont tout du film d’action.


Le 27 novembre 2020, peu après 14 heures, Mohsen Fakhrizadeh quitte Téhéran pour se rendre dans sa résidence de campagne située dans la région d’Absard, une petite ville de villégiature à l’est de la capitale iranienne. L’homme de 59 ans, physicien nucléaire et général du corps des gardiens de la révolution, circule dans un convoi de sécurité composé de plusieurs véhicules. Le scientifique se trouve dans une berline Nissan Teana noire, accompagné de son épouse, tandis que des gardiens de la révolution roulent dans des voitures d’escorte devant et derrière. Vers 14 h 20, alors que le convoi arrive sur une route étroite bordée d’arbres près de l’entrée d’Absard, un premier incident se produit. Une mitrailleuse montée sur un dispositif télécommandé dissimulé dans un pick-up Nissan garé sur le bord de la route ouvre le feu. Les premières balles visent le moteur du véhicule afin de forcer l’arrêt. Fakhrizadeh sort alors de la voiture, croyant d’abord à une panne ou à une attaque classique. À ce moment-là, la mitrailleuse déclenche une rafale extrêmement précise dirigée vers lui. En quelques secondes, une quinzaine de projectiles sont tirés. Touché, Fakhrizadeh s’effondre sur la chaussée tandis que les gardes du corps tentent de réagir. Quelques instants plus tard, le véhicule contenant l’arme explose, détruisant une partie du dispositif et effaçant une grande partie des traces matérielles de l’opération. Fakhrizadeh est transporté vers un hôpital voisin, mais succombe peu après à ses blessures. L’opération n’a duré que quelques dizaines de secondes. Alors que la planète a appris à vivre et travailler à distance, le Mossad aurait ainsi réalisé ce qui ressemble au premier assassinat ciblé mené, en quelque sorte, en mode Zoom.

Course à l’arme nucléaire

Épisode spectaculaire, digne d’un film d’espionnage, comme disent les mauvais journalistes, la mort de Fakhrizadeh n’est qu’un des nombreux rebondissements dans le conflit entre l’Iran et ses deux principaux ennemis, Israël et les États-Unis. En effet, l’opération « Epic Fury », déclenchée par Donald Trump le 28 février, est le nouvel acte d’une très longue guerre qui remonte aux débuts de la République islamique, lorsque le nouveau régime, né de la révolution de 1979, s’est défini idéologiquement comme l’adversaire existentiel des États-Unis et d’Israël.

Dès cette époque, les hostilités se concrétisent au Liban, avec des attentats et des enlèvements menés par des groupes soutenus par Téhéran. Puis, après la guerre Iran-Irak (1980-1988), la République islamique déploie progressivement une stratégie plus ambitieuse, fondée sur le développement de programmes balistiques et nucléaires ainsi que sur le recours à un réseau d’organisations armées dans la région. Face à cette stratégie funeste, Israël et les États-Unis déploient une combinaison de pressions diplomatiques, de sanctions économiques et d’opérations clandestines visant à ralentir la course iranienne vers l’arme nucléaire et, plus largement, à freiner l’expansion de l’influence stratégique des mollahs au Moyen-Orient.

Le premier épisode de cette guerre multiforme date de 1980. Il s’agit de l’opération « Eagle Claw » (« Serre d’aigle »). Un véritable fiasco. Dans la nuit du 24 au 25 avril 1980, le président des États-Unis Jimmy Carter ordonne une intervention aussi ambitieuse que secrète pour libérer les diplomates américains retenus à l’ambassade des États-Unis à Téhéran depuis le mois de novembre de l’année précédente.

Le plan comporte plusieurs étapes. Dans une première phase, des avions transportant des hommes des forces spéciales Delta sont censés pénétrer l’espace aérien iranien depuis le golfe d’Oman et atterrir de nuit sur un site désertique isolé baptisé « Desert One ». Au même moment, huit hélicoptères ayant décollé d’un porte-avions dans l’océan Indien ont pour consigne de rejoindre ce point de rendez-vous afin d’y embarquer le commando pour le conduire vers le point « Desert Two », plus proche de Téhéran.

La nuit suivante constitue le moment crucial de l’opération. Des agents de la CIA déjà présents dans la capitale ont pour mission de se rendre au point « Desert Two » pour fournir des véhicules civils aux commandos et les guider vers l’ambassade, où un assaut doit libérer les otages. Parallèlement, il est prévu qu’un détachement de Rangers, une unité d’infanterie légère d’élite, s’empare de l’aéroport de Mehrabad, à l’ouest de Téhéran et y sécurise une piste d’atterrissage pour permettre à des avions-cargo venus des bases américaines de la région d’embarquer le commando et les captifs libérés et de les ramener à la maison. Mais peu de temps après le top départ, une série de pannes techniques sont signalées à « Desert One ». L’opération doit être interrompue en catastrophe. Le commando revient bredouille à la base. Pour l’administration Carter, c’est une humiliation cinglante.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Le dindon de la Perse?

Les années qui suivent, sous la présidence Reagan, sont un temps d’accalmie dans la guerre au long cours qui vient alors de démarrer. Suite au déclenchement de la guerre Iran-Irak, les États-Unis et Israël œuvrent secrètement pour aider la République islamique à affronter Saddam Hussein. Ainsi, entre 1981 et 1983, les mollahs reçoivent un soutien militaire indirect de la part de Washington et Tel-Aviv, notamment sous forme de pièces détachées pour les équipements américains acquis sous le shah. L’État hébreu, quant à lui, livre discrètement des munitions. Cette coopération clandestine culmine avec l’affaire de l’Irangate en 1985-1986, lorsqu’on apprend que, à la demande d’officiels de Washington, des armes américaines ont été expédiées à l’Iran via Israël afin d’obtenir en échange, outre un substantiel paiement, la libération de sept otages occidentaux détenus au Liban par des groupes chiites alliés aux mollahs. Le scandale est d’autant plus retentissant qu’une partie des fonds récoltés ont ensuite été employés, malgré l’interdiction du Congrès américain, à financer les Contras, un groupe armé en lutte contre le pouvoir nicaraguayen. Pire encore, cette consternante barbouzerie a sans aucun doute contribué à empêcher l’effondrement des capacités militaires iraniennes.

Toutefois, à la fin du conflit entre l’Iran et l’Irak, l’étroite fenêtre de convergence entre l’Iran, les États-Unis et Israël se referme et les hostilités reprennent rapidement leurs droits. Progressivement, la confrontation se transforme en une guerre de l’ombre, dont les cibles principales sont les programmes atomiques et balistiques iraniens. Elle prend en particulier la forme de campagnes de sabotage industriel visant les infrastructures nucléaires, étroitement liées à l’infiltration des chaînes d’approvisionnement industrielles.

Guerre cyber

En raison des sanctions internationales, l’Iran est en effet contraint d’acquérir de nombreux composants sensibles via des réseaux d’importation indirects et souvent opaques. Cette dépendance offre aux services américains et israéliens un levier particulièrement efficace. Plusieurs opérations révélées ultérieurement par la presse montrent que ces circuits sont infiltrés afin d’y introduire du matériel volontairement défectueux. Des pièces destinées aux installations nucléaires sont livrées piégées. Israël aurait ainsi réussi à fournir à l’Iran des plateformes de centrifugeuses contenant des explosifs utilisés lors du sabotage de l’installation d’enrichissement de Natanz en 2021. L’une des premières opérations connues de ce type, baptisée « Operation Merlin » et lancée vers 1997-1998, vise à transmettre aux Iraniens des plans délibérément défectueux d’un composant essentiel pour fabriquer une arme nucléaire. La CIA utilise pour cela un ancien ingénieur nucléaire russe chargé de remettre ces documents aux autorités iraniennes.

Ces manipulations logistiques sont complétées par des cyberopérations visant directement les équipements industriels. Le virus informatique Stuxnet, développé dans le cadre de l’opération secrète américano-israélienne « Olympic Games » conduite entre 2006 et 2010, cible les systèmes de contrôle industriels Siemens utilisés dans les centrifugeuses de Natanz et modifie leur vitesse de rotation afin de provoquer leur destruction mécanique.

À ces opérations s’ajoute le développement de réseaux d’espionnage à l’intérieur même de l’appareil scientifique et industriel iranien. Des agents recrutés localement, des ingénieurs infiltrés ou des collaborateurs clandestins introduisent des logiciels malveillants, transmettent des informations techniques ou facilitent des sabotages internes.

La voiture du scientifique Mohsen Fakhrizadeh après son assassinat par une mitrailleuse télécommandée, Absard, à l’est de Téhéran, 27 novembre 2020. (C) Fars News Agency via AP)/SIPA

Cependant, la dimension la plus visible de cette guerre de l’ombre réside dans l’exécution pure et simple de scientifiques et d’ingénieurs impliqués dans les programmes sensibles iraniens, dont l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh constitue l’un des exemples les plus emblématiques. Avant lui, entre 2007 et 2012, plusieurs physiciens et ingénieurs nucléaires iraniens ont été éliminés à Téhéran dans des opérations généralement attribuées au Mossad, selon des modes opératoires à la fois simples et redoutablement efficaces. C’est ainsi qu’en janvier 2012, Mostafa Ahmadi Roshan, impliqué dans les activités d’enrichissement à Natanz, est tué lorsqu’un motocycliste s’approche de sa voiture dans un embouteillage et y colle une charge explosive qui détone quelques secondes plus tard. Un mode opératoire similaire avait déjà été utilisé en 2010 contre le physicien Majid Shahriari, dont le véhicule est détruit dans le nord de Téhéran après qu’un engin explosif a été fixé à sa portière dans des conditions quasi identiques. En juillet 2011, le scientifique Darioush Rezaeinejad est abattu devant son domicile par des hommes circulant à moto, qui ouvrent le feu à bout portant avant de disparaître dans le trafic.

Enfin, ces dernières années, la guerre secrète s’est progressivement étendue à un ensemble de cyberopérations beaucoup plus larges visant les réseaux scientifiques, industriels et économiques iraniens. Les services israéliens ont mené des campagnes d’espionnage numérique destinées à infiltrer les institutions liées aux programmes nucléaires et balistiques afin de surveiller leurs communications, d’exfiltrer des données techniques et de cartographier les réseaux informatiques sensibles.

Parallèlement, certaines opérations ont visé des infrastructures civiles et économiques, comme les réseaux ferroviaires, des installations industrielles ou encore le système de distribution de carburant iranien, provoquant des perturbations majeures. Dans les confrontations les plus récentes, ces actions digitales sont de plus en plus intégrées à des opérations militaires plus larges : elles peuvent servir à désorganiser les communications, à perturber les systèmes de commandement ou à préparer des frappes physiques contre des installations stratégiques.

Lors de l’opération de décapitation du régime menée le 28 février au matin, des systèmes de caméras routières et certaines bornes de téléphonie mobile auraient ainsi été piratés afin de suivre en temps réel les déplacements de cibles et de coordonner les frappes. La cyberguerre est donc devenue un instrument central de la pression permanente exercée contre l’appareil scientifique, industriel et militaire de la République islamique.

Face à la stratégie iranienne de guerre hybride et de guerre par procuration, Israël et les États-Unis ont progressivement élaboré une doctrine de « guerre entre les guerres », fondée sur des campagnes permanentes conduites par les services de renseignement et certaines unités des forces spéciales, en deçà du seuil de conflit ouvert. Ceux qui pensaient avoir trouvé la parade face à des adversaires occidentaux militairement supérieurs, découvrent à leurs dépens que les sociétés démocratiques technologiquement avancées ne sont pas des proies aussi faciles qu’ils l’imaginaient lorsqu’ils les surprenaient par des attentats kamikazes, des prises d’otages ou par l’armement de milices terroristes. Et dans cette histoire aux mille et une péripéties surgissent, à intervalles réguliers, des phases plus ou moins brèves de violence à haute intensité qui mettent les points sur les « i ». Celle dont nous sommes aujourd’hui les témoins n’est pas la première. Ni, sans doute, la dernière.

Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




Article précédent Être née quelque part
est historien et directeur de la publication de Causeur.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération