La liberté d’expression provoque de plus en plus souvent le malaise dans les rédactions gangrénées par le wokisme des jeunes générations.
La censure ne se présente plus comme une vieille mécanique d’État, visible et assumée. Elle a changé de visage. Plus diffuse, plus insaisissable, elle prend désormais la forme d’un climat. L’épisode du journaliste Jean Quatremer à Libération – social-démocrate de toujours, spécialiste reconnu des questions européennes – en a offert, il y a quelques semaines, une illustration troublante.
Unsafe space
À première vue, rien : pas de sanction, pas de procédure, pas de décision officielle. Seulement une assemblée générale, des prises de parole, et des journalistes évoquant un malaise, voire une « souffrance » face à certaines de ses positions. De quelles souffrances s’agit-il ? De celles provoquées par les opinions exprimées par l’intéressé ces derniers mois sur des sujets inflammables, notamment le conflit à Gaza, avec des analyses jugées trop favorables à Israël, en décalage avec la sensibilité « palestiniste » dominante dans une partie de la rédaction. Autrement dit, un désaccord politique, qui, en principe, devrait être assez banal dans une grande rédaction.
Mais un tel désaccord ne se traite plus seulement par le débat puisqu’il devient un problème de coexistence. Manière très contemporaine d’écarter une pensée dissonante: on ne censure pas, on rend la présence du dissident difficile à supporter. Il ne s’agit plus de réfuter, mais d’interroger la possibilité même de travailler ensemble. Rien n’est interdit, mais l’atmosphère devient pesante, pour ne pas dire lourdingue.
A lire aussi: Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»
Ce qui se joue dépasse le cas particulier de Quatremer. Une sensibilité nouvelle – souvent portée par les plus jeunes générations formatées dans les écoles de journalisme -, sincère et engagée, semble de moins en moins disposée à accepter que la liberté d’expression protège aussi ce qui dérange leurs convictions acquises, mais profondes. Comme si elle devait désormais se plier à une condition implicite : ne pas heurter. Or cette liberté a précisément été pensée pour l’inverse : subvertir, invalider les croyances, aider à penser contre soi-même.
Une intolérance qui s’ignore
La liberté d’expression ne protège pas d’abord les idées qui rassurent et ne garantit pas le confort. Elle protège les idées qui troublent, qui appellent à la discussion, provoque, s’il le faut, le dissensus. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que ce droit qui est au principe de la démocratie vacille sous l’effet d’une pensée conformiste, organisée, et souvent propagée par des agents d’influence qui s’ignorent.
On ne discute plus vraiment les idées, on met en cause ceux qui les portent. Il s’agit moins aujourd’hui de contredire que de disqualifier. Le désaccord cesse d’être un moment du débat pour devenir un problème à résoudre. Et c’est là que se glisse un phénomène plus large, plus inquiétant encore : une forme de panurgisme d’époque, où chacun, souvent de bonne foi, s’aligne sur le climat dominant pour éviter l’inconfort de l’isolement, non par contrainte explicite, mais par réflexe d’appartenance. On n’adhère plus seulement à des idées, on rejoint un camp, un ton, une sensibilité. Le risque n’est plus tant d’avoir tort que d’être seul.
Dans ce paysage, la pensée devient mimétique, les indignations se synchronisent, et l’écart se paie d’un soupçon moral. Il ne suffit plus d’argumenter, il faut être du bon côté, comme si l’opinion s’était transformée en espace de conformité où la nuance passe pour une faiblesse et la dissidence pour une faute de goût. C’est moins la censure qui progresse que l’autocensure qui s’installe, intériorisée.
La question, au fond, est simple : une rédaction – et au-delà, une société – est-elle encore capable de faire une place à ceux dont les analyses dérangent ? Si la réponse hésite, il faudra s’habituer à un paysage nouveau : une parole conditionnée, et un public que l’on traite comme un enfant à éduquer plutôt que comme un adulte à convaincre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




