Annoncé au début de la semaine dernière, le limogeage d’Olivier Nora de chez Grasset, propriété du groupe Hachette et par extension de Vincent Bolloré, a provoqué une immense levée de boucliers dans le camp du Bien. Vous avez dit «disproportionnée»?
Au moment où s’écrivent ces lignes, on ne nous signale aucune barricade dans ladite artère ou sur le Boulevard Saint-Germain, tout proche. Le déjeuner dominical chez Lipp ne fut en aucune façon perturbé, l’ex-hôtel particulier de Bernard Tapie, faisant face à la maison d’édition actuellement sur la sellette, ne semble pas devoir être transformé en Fort Chabrol dans les heures qui viennent.
Les vitrines des boutiques chics environnantes n’ont pas eu à souffrir non plus que le brushing tout aussi chic de l’illustre BHL, l’un des chefs à plume de la sédition, qui a salué dans Le Point l’« insurrection des consciences », tant il se voit, tant il se vit en une sorte de réincarnation de Soljenitsyne. Je le cite, lui plus que d’autres qui lui sont en l’occurrence associés, par pur souci de bienveillance. Le passer sous silence lui serait tellement douloureux, n’est-ce pas…
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Fronde, dissidence, sédition, de quoi s’agit-il ? Le big boss du groupe d’édition dont dépend la maison concernée, usant de ses prérogatives de big boss, a remercié le directeur de cette dernière, sise rue des Saints-Pères précisément. Sans doute avait-il ses raisons. Il s’en est d’ailleurs ouvert dans la livraison du JDD de ce dimanche. Mais là n’est pas le vrai sujet, comprenez-vous. Ce n’est pas que le boss agisse en boss ni qu’un sous-boss soit poussé vers la sortie qui émeut tant les sécessionnistes. Non, absolument pas. La vraie cause de leur soulèvement héroïque – héroïque, mais si, mais si – est la personnalité même du big boss. La personnalité de celui qui a osé – sans même leur demander leur bénédiction, pensez !
Qui est-il, cet Attila des temps nouveaux ? Milliardaire, issu d’une lignée qui a réussi par le travail. Ça craint. Avec ça, classable à droite et catholique assumé. Du coup, on frise la provocation, comprenez-vous. Bref, vous avez là l’idéal incarné pour les grands esprits et les belles âmes en mal de punching-ball. Alors, la clique y va de bon cœur. La race des signeurs s’en donne à cœur joie. Et que j’te pétitionne en long en large et en travers. De quoi assurer pour la décennie à venir le renouvellement de son rond de serviette sur les ondes et les écrans des médias autorisés. Vu sous cet angle, ce serait plutôt malin, non ?
Avec cela, on claque la porte avec autant de fracas que dans Feydeau. Quand on vous dit qu’on est dans l’épopée ! Tout un bataillon prend le maquis. Ah mais ! Combien d’auteurs en sont-ils à rompre les amarres ? On parle de 115, 150, 300… Pour une poignée d’entre eux, les nantis de ce petit monde, les marquis poudrés de la plume, les prébendiers du sérail, le risque n’est pas bien grand. Mais les autres ? Ceux qui ne sont encore assis que d’une fesse à la table du banquet des belles lettres, les relégués des strapontins ? Où vont-ils donc trouver le nid où pondre leurs œuvres ? Comme quoi, même les résistances qui n’en sont pas peuvent avoir leurs martyrs. J’en pleure.
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