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Portrait de l’Iranien fantôme

Les médias occidentaux fantasment un Iran résilient et imbattable


Portrait de l’Iranien fantôme
Des femmes membres du groupe paramilitaire Bassidj, affilié aux Gardiens de la révolution iraniens, circulent à bord d'une camionnette équipée d'une mitrailleuse lors d'un rassemblement organisé par l'Etat en soutien au Guide suprême à l'occasion de la Journée nationale de la fille à Téhéran, en Iran, le vendredi 17 avril 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Les médias occidentaux fantasment un Iran résilient et imbattable.


Que se passe-t-il au juste dans le pouvoir et dans la société iranienne depuis le début de la guerre ? On n’en sait rien ou presque, on ne dispose que des images de propagande du régime, de rares informations obtenues par les familles d’exilés, d’un journaliste iranien francophone en poste à Téhéran, Siavosh Ghazi, qui intervient sur la Une et France 24. Il relaie les vidéos des manifestations organisées par le régime pour s’auto célébrer, décrit ce qu’il voit depuis sa fenêtre, en paroles sans doute minutieusement contrôlées par les autorités. Internet coupé, lignes téléphoniques détruites, rues et routes emplies de gravats, la circulation des nouvelles à l’intérieur du pays et avec l’extérieur est sévèrement entravée.

La théorie de l’asperge

L’Iranien d’avril 2026 est donc largement méconnu. Son portrait n’est qu’une silhouette vide encadré d’un paysage de ruines fumantes. Comme la nature informationnelle a horreur du vide, les journalistes, militaires et diplomates qui commentent cette guerre se chargent de peindre eux-mêmes le visage de l’absent. Ils y mettent leurs fantasmes, et surtout ils extrapolent de ce qu’ils savent de l’Iranien sans prendre en compte ses changements depuis 1979 et surtout depuis ce mois de bombardements intensifs. Un peu comme les Européens du XVIème siècle ont comblé la méconnaissance qu’ils avaient des peuples nouvellement rencontrés. Ils ont ainsi créé le mythe du Bon Sauvage à partir de quelques données émoustillantes rapportées par les explorateurs du Pacifique et des Amériques. En 1542, l’explorateur espagnol Nuñez Cabeza de Vaca fit paraître Naufragios où il raconte le naufrage de son galion sur la côte de Floride. Avec quelques compagnons il parvint à regagner Mexico déjà conquis par l’Espagne au terme d’un terrible voyage entre les alligators, les moustiques, les serpents et des tribus indiennes rivalisant de cruauté et de cannibalisme. Le courageux hidalgo ne rencontra pas de Bon Sauvage.

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Commençons par l’extraordinaire renouvellement des chefs militaires et politiques à mesure qu’Israël ou les Etats-Unis les exécutent. Mieux que l’hydre de Lerne, mieux que l’auto-régénération de la coquille d’escargot ou de la queue du lézard, un processus quasi biologique s’est mis en place : on exécute le chef des Gardiens de la Révolution d’une province, il surgit aussitôt un successeur. Le successeur éliminé est sur le champ remplacé, et ainsi de suite. C’est comme les asperges en ce moment dans les beaux jardins de France : tu en coupes une, hop, le lendemain tu en as une autre. Je doute que la réalité humaine soit aussi simple. Le chef N° 3, Mohammadi (Pierre), peut se trouver en jalouse rivalité avec le chef N° 2 Asfari (Paul) et monter une cabale pour l’évincer. Ou bien lui envoyer un drone par le travers. Même les glorieux soldats de la République islamique peuvent commettre des « tirs amis »… La légende dorée de la « résistance iranienne » refuse de prendre compte que le remplaçant N° 6 ou 7 est forcément moins capé, moins expérimenté que le N° 1 – sinon ils auraient été à sa place dès le début. Les exécutions commises par les alliés ne sont sûrement pas inutiles, contrairement à ce que veut nous faire croire une bien-pensance journalistique imprégnée d’anti-américanisme et d’anti-israélisme.

Ce que je dis des jalousies ou des rivalités entre Gardiens de la Révolution peut être étendu aux rapports entre militaires et mollahs en Iran. Rivalités, haines de clans, général secrètement athée, mollah secrètement homosexuel rejeté par le jeune colonel dont il est épris, l’Iranien réel obéit au fonctionnement normal de l’humanité. Il est possible que les Gardiens de la révolution conservent en demi-coma le fils Khamenei pour faire croire à un passage de pouvoir en douceur. Il est temps que les journalistes occidentaux prennent les Iraniens pour des hommes avec leurs faiblesses et leurs passions et non pour des asperges.

Une grande civilisation

Le mythe de la défense en mosaïque. Qu’ils sont géniaux, ces Iraniens inventeurs du jeu d’échec ! Ils ont décentralisé leur défense en donnant son autonomie de décision militaire à chacune des 31 provinces de l’Iran. Les communications sont coupées, chaque chef militaire peut prendre ses propres initiatives guerrières. Le colonel d’Ispahan peut tirer à loisir sur l’aéroport de Koweït, celui de Mashad sur le port de Dubaï. 31 petites guerres individuelles ! Je doute fort que Sun Tzu ou Clausewitz soient d’accord avec cet individualisme stratégique. Le manque de coordination de ces fameuses entités de la mosaïque est sans doute l’explication de l’énorme erreur qui a consisté à arroser de missiles et de drones les monarchies arabes du Golfe. Celles-ci étaient plutôt amicales envers l’Iran et sont devenues bouillonnantes de haine. La même erreur a pu se produire le samedi 18 avril lors d’un tir iranien sur un cargo indien : la géniale défense en mosaïque aboutit à multiplier les ennemis de l’Iran. Ce qui n’empêche pas nos colonels et généraux de télévision de s’ébahir devant cette mosaïque qu’ils devraient appeler pagaille.

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L’Iranien fantasmé est d’essence intemporelle, les années qui passent ne provoquent en lui aucun changement et les générations se succèdent avec les mêmes idées et les mêmes réflexes, immuables comme les vagues qui frappent les plages de la Mer Caspienne et celles du Golfe arabo-persique. S’il est militaire d’âge mûr, il a gardé le même patriotisme intraitable que les garçons de dix ou douze ans qui partaient se faire exploser sur les mines, clé en plastique du paradis dans la poche pendant l’atroce guerre Iran-Irak. Il a réchappé aux mines, mais ensuite, il n’a pas évolué, il n’a pas compris que « la Terre est un gâteau plein de douceur », il n’a pas détourné l’argent du pétrole pour des vacances à Ibiza, pour envoyer ses enfants étudier à Yale ou Cambridge, pour permettre à sa femme de se faire refaire le nez en Suisse, beaucoup plus sûre que les charlatans turcs. Il montera au combat avec autant de témérité qu’autrefois, comment l’Amérique ne serait-elle pas vaincue ?

Il en va de même pour les mollahs. En 2026, ils restent dans la glorieuse lignée des Martyrs du chiisme prêts à se flageller à mort pour leur foi, et déterminés à se cacher pendant des siècles au fond de leur bunker et à ressurgir comme le Treizième Imam à la fin des temps. Comment les Etats-Unis empêtrés dans leur court-termisme, dans la hausse du gallon de pétrole, dans l’approche des midterms, pourraient-il remporter la victoire sur ces monuments d’impavidité et de continuité, les militaires et religieux iraniens ? Les Français de 1939 n’avaient pas du tout les mêmes sentiments sur la guerre que ceux de 1914, alors que les Iraniens sont éternels, eux, comme les diamants.

Un peu d’histoire…

L’Iranien remonte à la plus haute Antiquité. Comment ne vaincrait-il pas un pays de jeunots qui va bientôt fêter ses 250 ans ? Dans un bel élan de lyrisme hyperbolique dont Trump a dû être jaloux, Eric Brunet a déclaré le 26 mars sur LCI  qu’ « il y avait des bibliothèques à Téhéran 5000 ans avant Jésus-Christ pendant que nos aïeux frottaient des silex ». Personne ne lui a objecté que la plus ancienne écriture est celle de Sumer, née aux alentours de -3300 av. JC et que Téhéran a été fondé en 1783. En réalité l’Iranien est comme tout le monde, il a eu ses hauts et ses bas. La petite cité d’Athènes a vaincu à deux reprises les armées de l’immense empire perse. Une minuscule démocratie a écrasé une immense tyrannie dans ce qu’on a appelé les Guerres médiques. « Qui les gouverne, de qui sont-ils esclaves ? » demande la reine Atossa dans Les Perses d’Eschyle. « De personne » lui répond le chœur. Les Lettres Persanes de Montesquieu, parues en 1725, montrent dans les lettres envoyées de Perse par les correspondants d’Usbek et de Rica une société féodale et violente. De grands seigneurs emprisonnent dans leurs harems des foules de femmes et d’eunuques, de pauvres petits Noirs arrachés à l’Afrique et à la virilité par la traite négrière orientale, qui a duré beaucoup plus longtemps que celle de l’Atlantique.

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Il y a pourtant un moyen simple de connaître l’Iranien véritable sans en inventer le visage : le cinéma. Personne n’y a fait la moindre allusion parmi les paquets d’experts sévissant dans les médias français. A l’ombre maléfique de ce régime détestable a fleuri un cinéma original, puissant, émouvant. Le grand poète belge Henri Michaux a inventé un pays imaginaire où l’on fait grandir une partie des enfants dans d’épouvantables sévices pour qu’ils deviennent des génies. Procédé qui a réussi à Téhéran. Les Abbas Kiarostami, les Asghar Farhadi et bien d’autres, célébrés à Cannes ou Berlin, sont les enfants battus des tortionnaires au pouvoir. Ils nous montrent les Iraniens d’aujourd’hui qui nous ressemblent comme des frères parce qu’ils sont nos frères. Dans la Fête du Feu d’Asghar Farhadi un couple veut partir en week-end à Dubaï, comme un Londonien qui rêve de Majorque. Dans Une séparation du même, la femme veut divorcer pour partir en Occident, comme tout le monde dans le Sud global sauf les dictateurs. Un jour ou l’autre, nous verrons un film qui se passera dans Téhéran libéré en liesse, peut-être une histoire d’amour naissant entre une de ces si jolies Iraniennes et un petit gars du Middle West.



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Alain Neurohr a fait une carrière de professeur agrégé de Lettres Classiques dans le Secondaire et le Supérieur. Il a publié sous le pseudonyme d'Alain Nueil des romans chez Grasset, au Fleuve Noir et au Mercure de France.

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