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Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»

Figure de CNews pendant des années (et plume régulière de Causeur depuis le début), Philippe Bilger a quitté en janvier dernier la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus. Dans L’Heure des crocs (L’Archipel), il revient sur cet épisode douloureux et, tout en reconnaissant qu’il serait resté à bord si des tensions n’avaient pas surgi avec la direction, explique pourquoi il est heureux de ce départ forcé. Car l’ancien magistrat, qui continue d’approuver sur le fond la ligne conservatrice de CNews, dénonce sur la forme un média où, selon lui, on tolère de moins en moins les opinions divergentes.


NB : Notre directrice de la rédaction Élisabeth Lévy, qui fait partie des intervenants réguliers de la chaîne, s’est déportée de ce sujet afin de nous laisser toute liberté d’en discuter avec Philippe Bilger.

Causeur. Vous publiez un livre très critique contre CNews après avoir travaillé sur cette chaîne pendant de nombreuses années. Ne cracheriez-vous pas un peu dans la soupe ?

Philippe Bilger. Cette accusation, très largement partagée sur les réseaux sociaux, me touche énormément. Mais c’est une absurdité. Je ne crache en aucun cas dans la soupe. Cette soupe, je l’ai concoctée moi-même, modestement, avec d’autres, et c’est elle qui m’a craché dessus ! Avec ce livre, je ne fais que continuer en dehors de cette chaîne ce que j’ai toujours fait sur ses plateaux, à savoir manifester mon opposition quand je ne suis pas d’accord.

Regardez-vous encore CNews ?

Depuis que j’ai été exclu, peut-être deux ou trois fois, très rapidement, le matin, sur mon vélo d’appartement !

Quand avez-vous commencé à avoir des réserves vis-à-vis de cette chaîne ?

Cela a été une prise de conscience progressive. Il faut dire que je suis toujours allé avec plaisir sur le plateau de Sonia Mabrouk. Mais chez Pascal Praud, en revanche, j’ai éprouvé au cours des derniers mois un malaise grandissant. Au début, cela m’a étonné, puis amené à réfléchir. Quelque chose m’a interpellé, comme on dit à gauche ! Je me suis rendu compte que CNews cessait petit à petit d’être une chaîne d’opinions au pluriel pour se transformer en chaîne d’opinion au singulier. C’était patent quand je me permettais de critiquer à l’antenne Nicolas Sarkozy, ou Israël. Pour certains de mes interlocuteurs sur le plateau, on aurait dit que je commettais un péché mortel. J’avais le sentiment d’être face à une droite médiatique qui se prenait trop au sérieux. J’ajoute qu’il était capital pour moi que mon livre soit écrit par un conservateur assumé, voire un réactionnaire dans la définition que j’en donne, parce que je veux montrer que CNews est aujourd’hui critiquable au nom des valeurs de droite.

Vous dites qu’il n’y a plus d’opinions avec un « s » sur CNews. Mais il y a encore des intervenants comme Julien Dray et André Vallini, n’est-ce pas ?

Certes, mais ces sensibilités de gauche se font de plus en plus rares. Il y a encore trois ans, il y en avait davantage, comme Philippe Guibert, Olivier Dartigolles ou Laurent Joffrin par exemple.

Comment expliquez-vous la droitisation de CNews ?

Je crois que le 7-Octobre, qui évidemment est un événement d’une barbarie absolue, ainsi que les attaques répétées et injustes de l’Arcom contre CNews, ont provoqué un durcissement. Une arrogance a alors commencé à se développer. Ainsi il est devenu systématique de s’en prendre à France Inter, qui pourtant sur bien des sujets me semble faire un travail aussi bon, si ce n’est meilleur, que CNews et les médias qui gravitent autour. Certes, à bien des égards, CNews est un média courageux, qui montre des choses qu’on ne voit pas ailleurs. Mais se la représenter comme la seule chaîne valable est absurde.

Reconnaissez-vous toutefois à CNews d’avoir pointé le sectarisme scandaleux de l’audiovisuel public ?

Je reconnais en effet que CNews a pointé le sectarisme de
l’audiovisuel public. Mais je ne le qualifierai pas de « scandaleux » dans la mesure où, la plupart du temps, il est beaucoup plus subtil et moins assumé que celui de CNews. Dans l’audiovisuel public, même si le choix des sujets et la hiérarchisation des thèmes sont très discutables, l’esprit de parti est moins éclatant et les frontières moins tranchées.

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Dans votre livre, vous écrivez au sujet de Pascal Praud : « Combien de fois m’a-t-il dit : “C’est un théâtre” ? » Mais n’a-t-il pas raison ? N’y a-t-il pas une nécessaire part de comédie quand on fait de la télévision ?

Vous me questionnez là sur quelque chose de fondamental à mes yeux. Je refuse la duplicité dont vous parlez. Comme vous le savez, j’ai eu une carrière de magistrat, et pendant les débats où je représentais le ministère public, notamment en cour d’assises, je me suis toujours efforcé d’être pareil à moi-même, je veux dire avec mes doutes, mes interrogations et mon respect d’autrui. Quand on m’a proposé de collaborer à CNews, j’espérais retrouver ce même esprit de sincérité. Je me trompais.

Vous ne pouvez pas dire que personne n’est sincère sur CNews !

Oui bien sûr, il y a des journalistes et des chroniqueurs sincères. Sauf que contrairement à moi, ils acceptent l’hypocrisie ambiante. Sans doute sont-ils moins susceptibles que je ne le suis.

Certes mais ce qui compte, pour le public, c’est ce qui se voit à l’écran, pas ce qui se passe en cuisine.

C’est vrai, et c’est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré « L’Heure des pros 1 », diffusée le matin, où la présence d’un invité contraint à sortir de l’entre-soi, à « L’Heure des pros 2 », programmée le soir, pur badinage désinvolte et superficiel.

On n’avait pas le sentiment que vous étiez malheureux d’être là… 

J’ai alors bien caché mon jeu, mon « je ». Alors que depuis tant d’années, j’ai toujours apprécié l’univers médiatique, heureux de pouvoir affirmer mes convictions, curieux de la pensée des autres, sans jamais éprouver le moindre malaise sur CNews, j’en suis arrivé au fil du temps à ne plus ressentir le moindre plaisir. J’ajoute que j’ai communiqué mes états d’âme à des amis, parfois chroniqueurs comme moi, qui me conseillaient de me calmer. CNews, en m’évinçant, a tranché pour moi, et j’en suis heureux.

Vos problèmes avec CNews ont commencé à être publics quand on vous a retiré une participation hebdomadaire sur la chaîne et que vous vous en êtes ému dans Le Monde en disant que la direction vous a « traité comme de la merde ». Pourquoi avoir médiatisé vos doléances ?

Il convient de préciser que, lorsqu’on m’a annoncé que je n’aurai plus qu’un passage par semaine chez Pascal Praud, on ne m’a donné aucune explication. Ce manque de transparence m’a rendu amer. Or c’est à ce moment-là que Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui enquêtaient sur CNews pour Le Monde, m’ont appelé. J’ai eu deux heures d’entretien avec eux, et ils ont eu l’indélicatesse de ne reprendre que cette grossièreté, qui ne me ressemble pas. Je ne pensais pas que ce propos serait publié. Mais il l’a été, si bien que la direction de CNews a trouvé là, entre autres, un motif de prononcer mon éviction.

Motif valable, n’est-ce pas ?

Oui d’autant plus valable qu’à présent je n’ai pas l’ombre d’un regret d’avoir été exclu. Je suis très heureux de ne plus être confronté à ce que j’appellerais des matamores de plateau.

C’est-à-dire ?

Certains de ceux qui s’expriment sur CNews jouent les gros bras quand il s’agit de fustiger à l’antenne le pouvoir, mais tempèrent leurs ardeurs en coulisses quand la hiérarchie les malmène.

En attendant, vous apportez de l’eau au moulin des gens qui veulent la mort de CNews et qui, eux, sont à gauche. À ce sujet, qu’avez-vous pensé du procès en racisme que l’on intente à Michel Onfray et Jean Doridot ?

Ces accusations sont grotesques. Elles sont le signe d’une dérive absolue. Certains en viennent carrément à vouloir interdire CNews, comme vous le dites. Une instance judiciaire digne de ce nom aurait dû immédiatement indiquer qu’au regard des textes, aucune infraction n’avait été commise par Michel Onfray et Jean Doridot.

Depuis la publication de votre livre, la direction de CNews a indiqué à l’AFP que vous étiez « un intervenant de grande qualité », elle a rappelé que vous aviez fait « 850 interventions à l’antenne en 8 ans » et ajouté : « Nous regrettons qu’il soit dans une telle aigreur, de notre côté, il n’y en a pas du tout. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Vous me l’apprenez. C’est très aimable de leur part. Mais je récuse le mot « aigreur ». J’aurais pu être beaucoup plus cruel dans mon livre. J’ai au contraire essayé d’être à la fois critique et courtois. D’autant plus que j’ai une grande estime intellectuelle pour Vincent Bolloré, même si je ne partage pas toutes ses admirations, notamment pour Philippe de Villiers. Vous voyez, j’ai essayé de rester dans la mesure, en ne succombant ni à l’idolâtrie, ni à la haine.

128 pages

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Bye Baye

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L’actrice aux quatre César n’était pas pour rien dans le succès de la star Johnny Hallyday, rappelle Pascal Louvrier.


Nathalie Baye fut un soleil dans la vie de Johnny. La rock star avait plutôt l’habitude de croiser des astres noirs. Ça m’a fait de la peine, je dois l’avouer, quand Baye a vécu une histoire d’amour avec Jojo. J’étais pote avec Philippe Léotard. Or, Baye l’a quitté pour vivre avec Johnny. Ça l’a dévasté encore plus, l’ancien prof de lettres et de philo qui refaisait le monde au bar de la Closerie en buvant des Ricard sans eau. Quand je le rencontre quelques jours après l’officialisation de la rupture, Léo me lance, ivre : « Eh man ! Baye s’est définitivement tirée. Avec Johnny, en plus. Comment veux-tu que je rivalise avec lui ! »

Entremetteuse entre Godard et Johnny

Nathalie apporte la stabilité et le supplément de culture qui manquent à Johnny. Elle comprend immédiatement qu’il faut isoler le chanteur de la bande de parasites qui gravite autour de lui. Elle lui aménage un havre de paix dans sa maison située à Vallière, en Creuse. Le nomade, déchiré par ses fantômes, la drogue et l’alcool, pose enfin son sac. Nathalie, conciliante et ferme à la fois, purge son cœur. En 1983, l’actrice reçoit un César pour son rôle dans La Balance – Léotard est au générique. Le soir de la cérémonie, elle manque de s’évanouir. Elle est enceinte de Laura. Johnny va avoir une fille. Il explose de joie le jour de sa naissance, le 15 novembre 1983. Nathalie, décidément, ne lui apporte que du bonheur.

L’actrice veille sur sa fille et Johnny. Elle continue de cibler les déjeuners dans la maison en pierre et aux volets verts. C’est elle qui invite le taciturne Godard. Un moment de bravoure. Le réalisateur ne parle qu’à Nathalie. Il l’a fait tourner avec Alain Delon, dans le film Détective. À la fin du déjeuner, Godard, lunettes fumées, se tire dans un nuage de fumée bleue sans dire au revoir à Johnny. Le rocker est furibard, d’autant plus qu’il n’y avait que de l’eau sur la table.

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Quelques jours plus tard, Godard appelle. Johnny décroche. Il dit que Nathalie est absente. Godard rétorque : « Je m’en tape, c’est à vous que je veux parler. » Second déjeuner, sous haute surveillance. Godard, toujours peu loquace, devant une sole sans beurre ni légumes, dit, laconique : « Je vais vous faire tourner dans mon prochain film. On commence dans quinze jours. Tenez-vous prêt. » Nathalie le convainc d’accepter.

Dans Détective, Johnny incarne un entraîneur de boxe, Jim. Godard est bluffé par sa perf. Il est dans la peau du personnage. Il a oublié Johnny. « À toi tout seul, souffle Godard, tu es un opéra rock. Joue sur scène comme dans la vie, sois insaisissable, inimitable. » Il ajoute : « Sois Brando ». Johnny jubile. C’est son acteur préféré, sa référence suprême.

Nathalie veille au grain

Les déjeuners continuent, même si Johnny invite de plus en plus de potes à la maison. Mais Nathalie veille au grain. Elle bataille. Son but : donner une nouvelle dimension à son compagnon. Parfois, elle en a marre, mais cette femme a un tempérament d’acier. Nouveau déjeuner déterminant : France Gall et Michel Berger. Pari audacieux, car les univers de Johnny et Berger semblent inaccordables. Johnny écoute, parle peu, se tient sur la réserve. Il fait confiance à son instinct. C’est un fauve qui ne se découvre jamais. C’est en réalité le face-à-face de deux timides. Johnny finit par lâcher : « Michel, j’aimerais que tu m’écrives une chanson. » Berger le regarde, très calme, et répond : « Non. C’est tout l’album. Ou rien. » Johnny n’en revient pas. Mais ça lui plait. Il saisit la balle au bond. « Ok, Michel », sourit-il.

En juin 1985, sort l’album Rock’n’Roll Attitude. Un tournant incontestable dans la carrière de Johnny. Des titres culte, exemple Le chanteur abandonné, avec des phrases qui claquent comme celles de Sam Shepard : « Mais lui il se demande qui il est ». La perle des perles reste Quelque chose de Tennessee, l’hommage rendu à l’écrivain sudiste, et qui évoque en réalité l’existence de Johnny avec « cette force qui nous pousse vers l’infini ». La diction douce de Nathalie Baye introduisant la chanson en lisant les dernières lignes du roman La Chatte sur un toit brûlant, contribue au succès.

En 1986, c’est la rupture entre Nathalie et Johnny. L’actrice, qui vient de disparaître le 17 avril dernier, lui aura permis d’être aimé par l’ensemble des Français, toutes classes sociales confondues. Lors d’un entretien, toujours lucide et déterminée, Nathalie Baye confiait : « C’est un type désarmant. D’une absolue simplicité. Je suis contente qu’il soit enfin reconnu pour ce qu’il est. Parce que je vous assure qu’à l’époque j’en ai entendu de belles. Tout le monde se demandait ce que je foutais avec ce crétin. »

Elle possédait un sacré tempérament.

Johnny que je t'aime

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Malraux maintenant

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«Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Renaud Camus est lourdement attaqué dans L’homme par qui la peste arriva. L’écrivain n’ayant guère la possibilité de s’exprimer dans les médias, Causeur lui a proposé de répondre à ces accusations. L’occasion de savoir aussi ce qu’il pense des polémiques qu’il suscite, et jusqu’où il est possible de le suivre.


Causeur. Suite à la publication d’un livre signé par deux journalistes du Monde, Olivier Faye et Gaspard Dhellemmes, particulièrement malveillant contre vous, Eugénie Bastié a pris votre défense dans Le Figaro. Et dès le lendemain, vous avez publié un texte passablement acrimonieux envers elle. Vous avez trop d’amis ?

Renaud Camus. Eugénie Bastié me défend avec de longues pincettes, m’a certainement peu lu et me connaît mal. Elle reprend tels quels comme vérités d’Évangile des tableaux nettement homophobes de Faye et Dhellemmes ou cette niaiserie bien parisienne selon laquelle si on n’habite pas Paris on vit nécessairement reclus.

Quelles erreurs impardonnables ! Vous devriez être plus indulgent avec ceux qui ne vous jettent pas aux gémonies, ils ne sont pas si nombreux. Mais venons-en à cette biographie à charge de votre personne qui, selon vous, fourmille d’erreurs. Quel est l’intérêt d’avoir ouvert aux auteurs l’intégralité de vos archives, faisant preuve avec eux de la même transparence que celle que vous vous imposez dans votre œuvre ?

Il n’a jamais été question que j’oppose la moindre résistance à leur enquête. Ç’aurait été en contradiction totale avec ma vie dans une maison de verre. Tout leur a été ouvert, mes placards, mon ordinateur, ma correspondance.

Mais on dirait que votre cerveau leur reste inaccessible. Pourquoi infliger à vos contemporains tous les tours et détours de votre pensée ? Non seulement ce sont souvent des idées que vous éliminez après examen qui vous valent d’être mis au bûcher1, mais cette exhibition de soi remet en cause la notion même de vie privée qui est l’un des bienfaits de la société libérale.

Je n’inflige rien du tout à mes contemporains. Ils peuvent très bien ne pas me lire, et Dieu sait qu’ils ne s’en privent pas. Un écrivain ne peut pas être un exhibitionniste. Lire est un acte très volontariste qui impose des initiatives au lecteur. Mais il est vrai que je tente un reportage exhaustif sur ce que c’est que de vivre.

Seulement, vous ne vous contentez pas de vous mettre à nu. Ce faisant, vous exposez aussi tous vos correspondants qui n’ont rien demandé… Quid de l’amitié ? Quid de la vie privée des autres ? 

Mes correspondants connaissent mes principes et d’ailleurs je respecte leurs secrets dans mon Journal. Refusant l’accès à leurs lettres, j’aurais eu l’air de me protéger moi.

Ce choix de la transparence intégrale évoque la correspondance de Jeffrey Epstein dont la publication (non volontaire) a notamment entraîné la démission de Jack Lang de la présidence de l’Institut du monde arabe. Faye et Dhellemmes affirment que vous avez été un proche de l’ancien ministre de la Culture, pensant ainsi créer un soupçon de proximité ignominieuse. Qu’en est-il ?

Je vous remercie de ce rapprochement aimable. La publication de la correspondance d’Epstein ne procède certes pas d’un choix de sa part. Quant à Jack Lang, je ne crois pas que Faye et Dhellemmes aillent jusqu’à me décrire comme l’un de ses proches. Comme d’habitude ils suggèrent, ils insinuent pour nuire. Ils disent qu’il m’a nommé comme pensionnaire à la Villa Médicis. Bien entendu, on n’est pas nommé à la Villa Médicis, on est choisi par un jury. Le mien était présidé par Pierre Soulages. C’est Jacques Roubaud et le critique Georges Raillard qui m’ont surtout soutenu. Raillard m’avait suggéré d’être candidat, à quoi je ne pensais pas du tout.

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Les auteurs vous décrivent comme un artiste branché des années 1980, un courtisan de la gauche fêtes et paillettes incarnée par Lang…

Ils mélangent tous les milieux. Je voyais Barthes ou Twombly, ça n’avait rien à voir avec la gauche paillettes. Et Lang, je l’ai vu une fois et demie dans ma vie. Il était professeur agrégé de droit public, je préparais un diplôme d’études supérieures, il m’a reçu un quart d’heure au théâtre de Chaillot alors que je cherchais un directeur de thèse. Il y a peut-être eu une seconde fois, je n’en suis pas sûr, quelque chose de collectif rue de Valois, une réception pour les nouveaux pensionnaires à Rome ou pour les chevaliers des arts et lettres.

Renaud Camus honoré dans un ministère, c’était vraiment un autre monde. Dans lequel vous avez même été un militant socialiste…

Oui, lorsque j’étais étudiant, dans la section la plus déprimée de France, celle du 16e arrondissement de Paris, ce qui témoigne déjà d’un certain manque de carriérisme de ma part. Si vous voulez réussir au PS, ce n’est pas là que vous allez.

N’avez-vous jamais cherché la fortune et la célébrité ?

Si j’aimais tant les projecteurs que les auteurs le prétendent, pourquoi aurais-je pris la décision de vivre à la campagne ? Faye et Dhellemmes me dépeignent comme un François-Marie Banier au petit pied, à la recherche de sa Liliane Bettencourt. J’ai plutôt le sentiment d’avoir passé ma vie à scier méthodiquement les branches sur lesquelles j’étais assis.

Il faut peut-être prendre le sujet à l’envers : qu’y a-t-il d’exact à votre sujet dans ce livre ?

Des méchancetés à mon égard et des aveux de ma part qu’il n’y avait qu’à recueillir dans mes livres. Ainsi j’ai souvent raconté qu’entre 16 et 20 ans j’étais passablement mythomane. De façon assez ridicule je me prenais et me donnais pour un aristocrate. Cela m’a passé d’un coup quand ma pratique sexuelle est devenue régulière et je suis passé avec armes et bagages à l’extrême inverse. Cette passion de la vérité que vous désapprouvez si fort.

Renaud Camus échange avec la rédaction de Causeur, février 2026. © Hannah Assouline

Le livre rappelle que vous étiez autour de la trentaine un auteur d’avant-garde fréquentant Roland Barthes, Louis Aragon et Andy Warhol, comme nul ne l’ignore parmi les lecteurs de votre journal. En revanche le grand public l’ignore. Votre jeunesse n’est pas tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait d’un prophète de la réaction…

Mais je ne suis pas du tout un prophète de la réaction ! J’essaye d’avertir d’une catastrophe et de contribuer à l’empêcher, ça n’a rien à voir.

Vos théories politiques, qui ne sont pas « progressistes », sont tout de même devenues célèbres dans le monde entier. Il paraît même que des éminences trumpistes vous visitent en votre château de Plieux, dans le Gers. Sans compter Jean-Luc Mélenchon qui emploie à présent lui aussi l’expression « grand remplacement »

Certaines de mes vues politiques sont plus progressistes que vous n’avez l’air de le penser. En tout cas je ne suis guère trumpiste, et poutinien encore bien moins. Pour ce qui est du grand remplacement, la question pendant vingt ans était de savoir s’il avait lieu ou non. Elle est aujourd’hui totalement dépassée sous cette forme et il ne s’agit plus que de dire si l’on en est enchanté ou horrifié, favorable ou hostile.

Nous y sommes plutôt hostiles pour notre part. Cependant, à l’instar d’Alain Finkielkraut, nous ne vous suivons pas quand vous passez du grand remplacement au « génocide par substitution ». Génocide, ce n’est pas seulement un résultat, c’est une intention. 

Ne pas s’opposer aux machinations d’un dispositif abstrait comme ce que j’appelle le remplacisme global, ou même en servir les mécanismes, c’est bel et bien être complice d’un génocide. Génocide par substitution vient d’Aimé Césaire et décrit parfaitement le remplacement des Européens par leurs colonisateurs imposés. Le grand remplacement n’est pas une théorie néonazie, c’est une pratique nazie (Umvolkung) largement mise en œuvre dans les territoires conquis par le Troisième Reich. Je vais encore aggraver mon cas en vous disant que les anti-remplacistes sont à mon sens les seuls antinazis conséquents, de même qu’ils sont les seuls écologistes conséquents.

Et vous l’aggravez encore en établissant un lien entre capitalisme immigrationniste et nazisme. Cette comparaison ne passe pas. L’emprise sur les corps, ce n’est pas la même chose que la manipulation des esprits !

J’établis certes ce lien, je crois que l’Occident moderne a connu trois totalitarismes successifs et en partie simultanés, le communisme, le nazisme et le remplacisme global. Je fais partie de ceux qui pensent que l’univers concentrationnaire est l’élément central de cette histoire, le cœur de l’horreur, le moment le plus abominable d’une évolution inaugurée bien avant lui et qui se prolonge. Cette thèse minoritaire est celle d’auteurs admirables comme Zygmunt Bauman (Modernity & the Holocaust) et Giorgio Agamben (Mezzi senza fine). Inutile d’écrire, j’espère, qu’elle ne diminue en rien, bien au contraire, l’horreur du génocide des Juifs. Seulement elle le présente comme un phénomène inscrit dans l’histoire de la modernité industrielle, de la déshumanisation de l’homme, de sa dépossession. Avec le taylorisme, l’homme, qui était premier, est passé au second rang derrière le Système. Il est devenu la matière humaine interchangeable, et cela aussi bien dans le monde capitaliste que dans le monde soviétique ou nazi. Quand il était un dissident, à Genève et à Zurich, Lénine était horrifié du taylorisme. Dès qu’il est arrivé au pouvoir en Russie, Taylor est devenu pour lui un dieu vivant. Même chose évidemment aux États-Unis, où Henry Ford a appliqué le taylorisme à une échelle qu’on a du mal à mesurer aujourd’hui. Leur influence à tous les deux sur le communisme et sur le nazisme est aussi gigantesque que peu étudiée. Ford, qui dirigeait un journal furieusement antisémite, le Dearborn Independent, est cité avec admiration dans la première édition de Mein Kampf. Soit dit en passant, Dearborn, épicentre de l’empire Ford, est aujourd’hui majoritairement peuplé de musulmans.

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D’accord, Ford est cité par Hitler et Renaud Camus par Breivik, cela ne prouve rien. Pour le dire trivialement, les Juifs qui ont été emmenés à Auschwitz auraient préféré travailler chez Ford.

Vous êtes fous. Breivik ne m’a évidemment jamais cité. C’est un anachronisme total. Brenton Tarrant non plus, il ne fait aucune référence à moi, ce point a été établi deux fois par les tribunaux. Quant aux Juifs prêtés par les SS et soumis au travail forcé dans les usines Ford voisines des camps de concentration, ils étaient remplacés et tués dès qu’ils ne pouvaient plus tenir leur rythme, mais bon, vous avez raison, ces usines n’étaient pas des camps de la mort, bien qu’on y souffrît le martyre et qu’on y mourût beaucoup. Je ne dis pas que le nazisme et le capitalisme sont la même chose, je dis que le communisme, le nazisme et le remplacisme global sont trois totalitarismes apparentés, le troisième se différenciant surtout par un caractère plus ludique, plus divertissant, plus habile à faire désirer la servitude qu’il impose. En cela Huxley était meilleur prophète encore qu’Orwell.

Vous ne vous contentez pas de comparer, vous inventez une filiation entre la concentration du capitalisme et celle des camps ! Absolument, et je vous laisse la responsabilité d’« inventez ». Entre la concentration, si bien décrite par Marx, et la concentration, si bien décrite par Hilberg, il y a un lien manifeste, qui n’avait pas échappé à Bernanos : relisez La France contre les robots ou Français, si vous saviez

Retrouvez la suite demain, ou dans le magazine papier…

La Destruction des Européens d'Europe

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  1. Dans La Campagne de France, Renaud Camus se demande si les Juifs peuvent être pleinement français puis, après examen et détour par Proust, conclut que oui. Mais il a été criminalisé pour le simple fait de s’être posé la question. ↩︎

Cuba communiste: jusqu’à quand?

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A Cuba, le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus. Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées faute de carburant, constate notre reporter.


Voilà trois mois que Washington a imposé un blocage total des livraisons de carburant à Cuba. Depuis, l’île s’est figée, comme saisie dans une torpeur qui peut évoquer Macondo, théâtre du roman Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.  Un seul navire russe a réussi à accoster, sans que la marine américaine n’intervienne.  Et, parce que l’ingéniosité humaine ne connaît pas de limites, du carburant raffiné arrive par bribes, transporté dans des « isotanks » de mille litres, revendu à prix d’or.

Mais cela ne suffit pas. L’économie cubaine est désormais à l’arrêt complet. Les entreprises ne fonctionnent plus, les administrations n’ouvrent que deux ou trois jours par semaine, les files devant les banques s’allongent et la vie quotidienne se réduit, pour la majorité, à survivre au jour le jour.

10 euros le litre d’essence ! 

Dans les rues de La Havane, la circulation automobile est devenue une rareté ; sur les routes nationales, elle a presque disparu. Le carburant, si précieux, se négocie au marché noir à des prix délirants : quatre euros le litre de diesel, jusqu’à dix pour l’essence. Même les ambassades sont rationnées : vingt litres hebdomadaires pour un seul véhicule.

Une femme traverse la rue à La Havane, 15 avril 2026. © Ramon Espinosa/AP/SIPA / ap23028780_000001

Tourisme en berne

Le tourisme, dernier moteur économique, s’effondre. Les grandes places au style colonial de la capitale sont vides, les hôtels – souvent bâtis par des chaînes espagnoles – désertés, les restaurants fermés les uns après les autres.

A relire du même auteur: Cuba à l’agonie

Combien de temps un régime peut-il tenir ainsi ? Nul ne le sait. Ce qui frappe, c’est l’absence de volonté de réforme. Le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus. Après l’exode massif de 2021, les départs se sont presque arrêtés faute de visas, condition du départ et la frontière américaine est désormais hermétique.

Aide de « pays frères »

Les magasins d’État sont vides. Les rares aliments de base disponibles, surtout le riz,  proviennent de l’aide internationale  (Mexique, Chine, Vietnam, Russie principalement). Le peuple cubain, habitué depuis des décennies aux restrictions, souffre pourtant comme jamais. La misère s’étale au grand jour. Les rues de La Havane sont parcourues de mendiants, les pharmacies sont vides, les rares médicaments se vendent à la sauvette dans les rues. Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées, faute de carburant. 

Malgré tout, la population demeure étonnamment calme, paralysée par la peur de la police et de la répression. Pas de soulèvement, seulement des protestations sporadiques, vite réprimées, contre les coupures d’électricité, qui peuvent durer plusieurs jours d’affilée. Impossible dans ces conditions de conserver quoi que ce soit de périssable.

Indifférence du pouvoir 

Beaucoup de Cubains espéraient une intervention américaine. Mais avec la guerre en Iran et le temps qui passe, cet espoir s’étiole. Le régime semble indifférent à la souffrance de la population. Il préfère laisser le pays s’enfoncer plutôt que d’engager des réformes qui pourraient menacer sa propre survie.

Car, comme toujours lorsque l’économie se réduit à un vaste marché noir, une minuscule élite profite de cette crise. Durant la semaine de Pâques, l’hôtel Meliá de Varadero, la station balnéaire emblématique du tourisme international, était rempli de Cubains exhibant voitures luxueuses et bijoux ostentatoires. Les buffets débordaient de victuailles, un spectacle presque irréel dans un pays où l’immense majorité lutte pour survivre.

À l’exception du carburant, Cuba est plutôt bien approvisionné de l’extérieur, mais ces produits ne sont pas à la portée de l’immense majorité des Cubains qui gagnent moins d’un euro par jour. Le ravitaillement de l’île repose sur des importateurs, liés à la nomenklatura communiste, qui font fortune dans cette situation.

Cuba tient encore debout, mais sur un fil. Jusqu’à quand un système peut-il survivre lorsqu’il s’effondre tout en profitant à une infime minorité ?

Une farce postmoderne

Un roman grinçant


Dans Potion Magique, de Jérémy Berriau, tout part toujours d’un drame typique de notre époque : un professeur massacré par ses élèves, un enfant coupable malgré lui de la mort de sa mère, l’incendie d’un monument historique, une épidémie mondiale de zoonose…

Le livre semble dessiner une carte monstrueuse de la malédiction qui attend les pauvres hères que le monde actuel aurait décidé de sacrifier sur l’autel de ses errances.

Personnages grotesques

Loin de tendre la main à ceux qui en subissent les effets de plein fouet, il décide de leur enfoncer la tête dans l’horreur absurde de leur situation, avec une malice jubilatoire.

Dans un jeu de massacre baroque, Jérémy Berriau dépeint un univers grotesque et pathétique, où le commun des mortels se débat dans la médiocrité des choix qu’on lui impose. Ce commun des mortels est toujours lié, même de loin, à une élite de carton qui se repaît de sa propre vulgarité et de sa propre violence. À une middle class de bureau qui s’encanaille en s’essayant mollement au libertinage et en s’engageant durement dans des causes prolétaires, dans un microcosme qui prétend garder la tête sur les épaules, même après l’avoir définitivement perdue.

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On croise une grand-mère amoureuse de la psychiatre de son petit-fils devenu petite-fille, une prostituée russe qui n’a pas encore vendu son âme, un président éphèbe soumis à son vieux maître technocrate, un leader de l’opposition avec de vrais cadavres dans le placard, une grande prêtresse de la transition de genre qui n’a de cœur que pour son chat, ou encore des philanthropes cherchant à vendre un vaccin pour protéger des effets indésirables d’un autre vaccin…

Les personnages sont horrifiants ou désarmants, grotesques ou dignes — souvent tristes mais tenaces. Certains sont des clichés sur pattes et d’autres savent les déjouer habilement. Il est dommage que certains noms de personnages sonnent faux, voire en décalage avec leur âge ou leur milieu, ce qui trouble la perception de leur caractère.

Le rythme est bien tenu, même si quelques accélérations brusques nous égarent parfois.

Farce crédible

La caricature est au service du tableau et le trait est à peine grossi. On songe au mauvais goût cruel et pertinent du magazine Fluide Glacial. Aux satires sociales grinçantes de l’illustrateur américain, Robert Crumb. On est à cheval entre le documentaire et la dystopie, ce qui en fait une farce amère mais redoutablement crédible.

L’innocence, l’enfance, la beauté, la liberté : tout ce qui embellit un tant soit peu le quotidien des protagonistes est assiégé par des « déconstructeurs » zélés dont on ne sait s’ils sont encore passionnés dans leur quête perverse ou simplement prisonniers de leurs habitudes.

L’homme post-moderne y figure comme la victime de ce qu’il aura contribué à autoriser et accepter. Alors, il se débat, dans une danse macabre, avide de solutions toujours nouvelles et souvent trompeuses. 

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Chez Jérémy Berriau, nul n’échappe aux arnaques en tout genre du Siècle des Escroqueries. On nous administre la maladie puis on nous vend le mauvais remède. Le beau et le vrai finissent étouffés par le laid et le faux. 

Pourtant, on se surprend à en rire et à vouloir, comme certains personnages, continuer à résister comme on peut à la violence de l’absurde. D’ailleurs, le style reste léger ; clinique mais jamais sinistre. Le diagnostic est posé mais on ressort de sa lecture sans idées noires.

La lucidité, si elle est amère, nous recentre néanmoins sur ce qu’il y a de plus important ; c’est-à-dire ce qui donne à chacun l’envie de rester debout, malgré tout. Ce plus important est là, très présent dans le roman. « Celles-z-et ceux » qui n’ont pas encore totalement cédé à la folie prescrite par leur époque sauront le distinguer, même dissimulé par le cirque malsain des vendeurs de camelote.

248 pages

Potion magique

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Nathan Devers: philosophe mais pas que…

Dans Aimer Jérusalem, le philosophe se fait chroniqueur et historien d’un Israël aux prises avec ses tragédies quotidiennes depuis le 7 octobre 2023. Philippe Bilger salue une réflexion d’une densité inouïe et une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre l’âme d’une nation menacée.


La première pensée d’un lecteur comme moi, passionné de littérature mais pas vraiment philosophe, face à Aimer Jérusalem de Nathan Devers, est celle d’un écrasement. Coincé qu’il est entre un grand livre savant et lyrique, écrit par un génie précoce infiniment chaleureux, et un éloge admirable, magnifique et profond de Bernard-Henri Lévy, sans la moindre trace d’insincérité. Il faut se garder de toute tentation de rivaliser, de se dresser sur la pointe de l’esprit pour prétendre se mesurer à cette somme, faite d’un assemblage brillant, argumenté, critique, dénonciateur, caustique, respectueux, précis, explicatif et, en même temps, tout à fait clair et d’une densité inouïe.

Elle mêle l’histoire d’Israël, les origines par le Livre – la Bible, les Patriarches -, et, d’une certaine manière, la dégradation de la mystique en politique. Elle restitue aussi le récit des contrastes et des antagonismes qui continuent aujourd’hui encore à structurer le judaïsme sous toutes ses formes, de la plus extrême à la plus tolérante, de la plus ouverte à la plus rigide, ainsi que l’écartèlement constant entre l’idéal et le réel. S’y ajoutent tant d’autres notions, concepts, analyses, commentaires et fulgurances devant lesquels on s’incline, parce qu’ils sont exprimés par un talent pédagogique indépassable et dans une langue éblouissante, qui a vite quitté les spontanéités rares et inutilement relâchées du début du livre, si peu conformes à la personnalité de l’auteur.

Un texte d’une limpidité absolue

Cette réserve minuscule donne de la plausibilité à mon enthousiasme, même si je me permets d’y ajouter, mais peut-être ai-je tort, quelques digressions lyriques qui me paraissent davantage inspirées par l’entraînement d’une culture heureuse de s’ébattre que par le caractère, même foisonnant, du livre.

Nathan Devers est qualifié de philosophe et se présente lui-même comme tel. Sa manière de philosopher est d’une limpidité absolue et use, avec bonheur et une réussite exemplaire, des oppositions et des contrastes pour faire comprendre la richesse et la profondeur de ce qu’elle cherche à transmettre. Abraham est démenti par Moïse, la morale universelle par un pouvoir devenu politique. Jérusalem, cité magique construite par les songes de chacun, n’a pas de lien avec Tel-Aviv, ville de tous les possibles où les corps dominent et sont les maîtres de l’existence.

L’éthique des origines se trouve confrontée à la force des choses et au fait qu’Israël est voué à n’être qu’une attente, une espérance, une insatisfaction, une promesse.

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Nathan Devers est un philosophe, certes, mais de la vie quotidienne, des débats tragiques sans cesse suscités dans et par un pays menacé, notamment depuis la barbarie absolue du 7 octobre 2023.

Il est fascinant de voir à quel point le judaïsme – Nathan Devers nous l’explicite avec une rigueur et une précision sans pareilles – est appelé à résoudre des questions très concrètes qui interpellent l’humain, ses forces, ses faiblesses, ses fidélités et ses trahisons. À partir d’une loi plus ou moins impérieuse, que faire, au quotidien, qui ne nous déshonore pas et nous autorise à nous tenir debout, sans rougir de honte, face à l’Éternel ?

Une nation prise entre ses principes et leur effectivité

Nathan Devers, au-delà de cette pensée et de cette culture en effervescence, en admiration et en permanente et mobile remise en cause, m’est apparu comme un extraordinaire journaliste, historien et chroniqueur. Il rapporte les événements qui ont troublé, frappé, désespéré, ému Israël, les dérives de cette nation quand elle s’oublie, les péripéties liées à la cause palestinienne, le déséquilibre entre les principes et leur effectivité. Il restitue aussi tout ce qui relève de l’actualité que nous avons connue, tout ce qui a parfois bouleversé ce citoyen français, meurtri dans son empathie pour cette seule démocratie de la région.

Le tout avec une clarté, une netteté, une objectivité dans la relation factuelle, une froide sérénité tout à fait remarquables, de la part d’un esprit, d’une sensibilité, d’une intelligence complexes, que l’on n’imaginait pas à ce point capables de décrire l’intérieur et l’extérieur, l’âme et le monde, les troubles intimes et les affres de la géopolitique.

S’il fallait retenir un trait, une séquence, en conclusion de ce livre exceptionnel, ce serait la finesse du recours à Marcel Proust, génie juif de la littérature mondiale, qui n’imaginait cette incomparable diaspora, étincelante, dispersée, multiple, que marginalisée et vouée, fatalement, à la discrétion, sans une solution sioniste qui l’aurait unifiée et banalisée. Il y a une manière très efficace de lutter contre l’odieux antisémitisme : admirer Nathan Devers.

Aimer Jérusalem

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Beigbeder contre les robots

Selon Frédéric Beigbeder, la domination imminente des robots est une chance pour la littérature. Il publie un recueil de nouvelles.


D’emblée Frédéric redevenu Octave, le dandy, – 99 francs, vous vous souvenez ? – nous avertit : nous avons changé d’époque. Mais il a décidé de nous y replonger, glissant au passage à propos d’une Histoire sans prénom que: « un ventre plat, doré et duveteux peut être plus excitant qu’une paire de seins de quatre cents centimètres cubes chacun. » On sent qu’on va se régaler. Définitif. Essentialiste. Mais léger. Tout ce qu’on aime. Frédéric ne s’écrit toujours pas avec des accents graves, dit Éric Naulleau.

On connaissait l’expression écrire comme un pied, Beigbeder invente écrire avec les fesses d’une petite Anglaise – taper avec ses fesses sur le clavier, une jolie blonde rencontrée au bar de l’hôtel Claridge’s. Un paragraphe illisible qui vaut le détour, au premier chapitre qui n’en compte qu’un. Les plaisanteries les plus courtes… Portait-elle sa petite culotte de coton Dim se demandera-t-on au chapitre trois ? L’ancien pubard, qui en 1994 n’hésita pas à placer à l’arrière des bus l’affiche accidentogène de la top tchèque Eva Herzigova, égérie de Wonder Bra, disant « Regardez-moi dans les yeux… j’ai dit les yeux », et boum ! n’hésite pas à faire du placement de produit, après tout Michel-Ange n’avait-il pas lui aussi un mécène : le pape Jules II. Une histoire sans prénom a été publiée dans la NRF de chez Gallimard en 2016 sous le titre moins bon parce que trop pauvre, trop terre à terre. Une histoire sans importance.

La littérature : dernier rempart contre l’IA

Avec Ardisson, Séguéla, Beigbeder a ringardisé les aphorismes au profit des punchline. Ibiza a beaucoup changé, tout est dit dans le titre du recueil qui reprend celui d’une des nouvelles qu’on trouve page 145, déjà publiée dans le magazine de mode masculine ICON lancé en 2024. Tiens ! C’est une idée, je vais leur proposer : Trois Singapore Slings au bar du Ritz, la nouvelle que j’ai écrite cet été.

« À part le ciel bleu comme une piscine de David Hockney, tout a changé. » Il faut dire que nous sommes en plein Covid. Même si en 2020 on ignorait l’existence des coronavirus. Corona « était seulement le nom de la fille qui chantait This is the rhythm of the night. » « Je crois que je préférerais avoir tort avec Bret Easton Ellis que raison avec Emmanuel Carrère » conclut-il. C’est qu’il y a quelque chose du White de ce cher Bret Easton Ellis dans Ibiza a beaucoup changé, le livre.

Avec La France contre les robots, on entre dans le dur, le sérieux, on se mesure à Bernanos. « La France, pays littéraire par excellence, peut incarner la résistance aux entreprises américaines de décervelage. Le monde sera sauvé par quelques lecteurs de Baudelaire dans des caves. »

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L’IA c’est « le contraire de l’imprévisible : toujours l’image, le son ou le mot le plus attendu. » « La capacité de compréhension humaine décroît à mesure que les gens cessent de lire des livres pour scroller un flux continu de conneries choisies par des algorithmes. » « La littérature est le dernier rempart contre les robots de type ChatGPT. Réjouissons-nous de cette situation nouvelle : la littérature trouve enfin une justification politique (autre que la joie de se contempler le nombril) pour faire face aux textes pondus par des logiciels de probabilités. Les livres d’humains curieux, sensibles, drôles, qui voyagent, lisent, flânent et se souviennent sont la dernière preuve de notre humanité. Écrire quand on est un humain et non un algorithme, c’est être imprévisible, sexuel, incorrect, le contraire du remâché. Ce qui manque aux machines (elles le savent et vont bientôt nous détester pour ça), c’est un cœur. Ce truc qui saigne est irremplaçable, et c’est le porteur de stent qui vous le dit. La domination imminente des robots est une chance pour la littérature humaine. »

L’obsession du contrôle s’est aujourd’hui répandue avec la « démocratisation », sous le Covid, du QR code. Mais déjà, à propos de la résistance à la prise systématique des empreintes digitales, Bernanos nous rappelait que « ce n’étaient pas les doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c’était sa dignité, c’était son âme » ajoutant page suivante que le jour n’était pas loin peut-être « où il semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille sur réquisition » et pourquoi pas une marque extérieure à la joue ou à la fesse, pour faciliter les contrôles, comme le bétail !

Comment classer les nouvelles d’un recueil ?

Reprendre le combat de Bernanos parce que « nous disposons d’une occasion historique de montrer au monde entier que l’avenir de l’homme, c’est… le Français. »

Quand Frédéric Beigbeder a commencé à agencer son recueil de nouvelles, il lui a fallu rechercher dans ses tiroirs, trouver une cohérence entre ses textes et en écrire d’autres, près d’une dizaine. Somerset Maugham dit que : « une des principales difficultés pour un auteur qui veut rassembler dans un volume un certain nombre de récits tient au choix du classement », dans le but d’en faciliter la lecture. Comme au BHV, il y a de tout dans ce Beigbeder. Des histoires courtes avec une chute mais aussi des textes, – depuis Virginia Woolf, on sait qu’une nouvelle peut être un texte sans nécessairement de chute –, mais aussi, des libelle, épigramme, factum, sotie. Le retour de notre Octave Parango des années 1990 sert de fil rouge à ce qui s’apparente de temps en temps à un essai. « Un pays dirigé par un bon élève qui n’a jamais fait la fête de sa vie. Macron est tellement fayot qu’il a épousé sa prof. Depuis neuf mois, il a détruit un mode de vie qui faisait vivre des millions de travailleurs, d’artistes, de disc-jockeys, de barmen, et aidait d’autres millions de citoyens à supporter leur quotidien. » (La nouvelle traversée de Paris.)

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La jeune fille assise à la table voisine de la terrasse ensoleillée du P’tit bistrot, me voyant lire, souligner, corner les pages et noter à l’aide d’un crayon à papier sur le dos de la page jointe par l’éditeur Albin Michel, tout en mangeant mon steak tartare-frites-salade, s’enquit de savoir ce que je faisais. « Vous connaissez Beigbeder », lui dis-je en montrant la couverture du livre où une image représentait Beigbeder habillé debout au fond de la piscine. Elle tapa le nom sur son smartphone et s’esclaffa en apercevant sa photo. « Ah ! c’est lui. » « Quel salaud ce vieux vicieux. » #Metoo était passé par là. Mais elle le confondait avec Octave. « C’est un has-been. Il ne connaît rien de notre époque. Il veut nous donner des leçons. » En fait, la plupart de ces nouvelles nous ramènent aux années 1990, mais il en parle depuis aujourd’hui. La décennie dorée, golden nineties (1989-2001), dernier instant d’humanité avant le World Wide Web, mais surtout avant le 11 septembre aurait dû préciser celui qui a écrit Windows on the world en 2003. Je prépare une chronique de ce livre pour Causeur. « Il devrait écrire un roman pas des nouvelles. » Sans comprendre ce qu’elle voulait dire par là, je lui dis que justement, j’avais moi-même écrit un roman qui se passait en 1995, juste avant le turning point technologique. À la différence qu’il était écrit du point de vue de 1995, celui des personnages. L’Américaine se passe durant Noël 1995 après la vague d’attentats islamistes et pendant la grève des transports publics qui contraint les deux protagonistes à prendre le bateau-mouche pour aller travailler. Ce jour-là, le narrateur ne retrouve pas Télesphore, son compagnon de voyage habituel ; un jeune type qui prie saint Antoine de Padoue pour que sa Natalia, exilée en Amérique pour finir sa thèse, revienne, et qui a été en partie exaucé quand le saint facétieux lui a fourgué une Américaine pure beurre de cacahouète, à l’arrêt du bus 42 de Carrefour Auteuil. Alison, aussi blonde que Natalia est brune. Je lui raconte le synopsis du premier tiers de l’histoire. Elle me dit que ça a l’air vraiment intéressant sauf que sa génération ne lit plus ce genre de romance mais des thrillers. Elle regarde encore le livre. « En plus, 19,90, n’importe quoi ! Vingt balles, oui ! » Sans imaginer que l’éditeur avait sans doute inscrit 19,90 € en hommage à 99 francs, même si ça fait un peu plus de 130 francs.

L’homme remplacé par les femmes (Le dernier homme, page 200) et bientôt par les machines.

Voilà où nous en sommes, mon cher Frédéric. Certes tu t’es mis au vert, à Hendaye, mais de grâce, ne cherche pas à adopter la doxa verte des millennials extinctionnistes. Toi-même ferais semblant d’y croire, dirais-tu lucide à la jeune fille. En fait tu n’aimes que Lara Micheli, ta dernière épouse, qui t’a débarrassé de toutes les autres. Ce ne serait pas une idée récupérée dans Puta madre de notre ami Patrick Besson, ça ?

On a tous cru à ton look christique mais tu déclares désormais que tu aimerais qu’on dise que tu as été le Karl Marx de l’IA… N’oublie pas que tous les régimes qui se sont inspirés du célèbre barbu ont été, et c’est un euphémisme, criminels et liberticides. Si tu es devenu marxiste, c’est peut-être tendance Groucho, comme on disait, non pas à l’époque, mais avant, et que tu cites page 197 dans Octave in Paris.

224 pages

Ibiza a beaucoup changé

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L'Américaine

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Chronique d’une vertu intermittente

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Parce qu’il s’est retrouvé à une remise de prix à proximité du sulfureux Gabriel Matzneff, Ivan Rioufol est attaqué par les médias de gauche. Notre chroniqueur peste contre ces dénonciations tardives et ce tri des scandales.


La dénonciation à retardement de la pédocriminalité révèle, chez les épurateurs d’arrière-pensées, des vocations d’inquisiteurs à cartes de presse. Voici le mail reçu, jeudi dernier, d’un journaliste, Simon Blin : « Cher Monsieur, Je suis journaliste à Libération et je m’intéresse à la soirée qui s’est tenue à la brasserie Lipp cette semaine pour la remise du prix Cazes. J’aimerais comprendre la présence de Gabriel Matzneff, à vos côtés notamment. Serait-il possible d’en discuter ? Cordialement ». Ma réponse : « Cher Monsieur, Je me suis en effet rendu au prix Cazes mardi 14 avril. Il y avait parmi les invités Gabriel Matzneff. Je lui ai demandé où en étaient ses affaires judiciaires. Il m’a annoncé qu’il avait bénéficié d’un classement sans suite, qu’il n’avait jamais vu de juge, que sa correspondance lui avait été rendue. Je lui ai demandé s’il avait eu des contacts directs ou indirects avec Vanessa Springora; il m’a répondu que non. Voilà pour la courte conversation. Concernant ses pratiques pédophiles, étalées dans ses livres, elles étaient dénoncées dans les années 90 par le Figaro (j’y fus rédacteur en chef aux « Info Géné »), tandis que Libération les défendaient. Je ne vous apprends rien j’imagine. Cordialement ». 

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En complément de l’article publié dès lors sur le site du journal, l’émission Quotidien, de Yann Barthès, a cité les noms d’invités (dont votre serviteur) dans le but de les rendre, par leur présence, complices d’acquiescement à la pédophilie. Mais ces zélés délateurs maintiennent l’omerta sur le nombre et l’identité des animateurs du périscolaire public qui ont, notamment à Paris depuis des années, violé des centaines d’enfants. Seules les turpitudes dans l’enseignement catholique sont dévoilées. Pour ma part, j’avais initié et publié en 2000, au Figaro, une série d’enquêtes de Laurence Beneux et Christophe Doré sur les réseaux pédophiles internationaux, dans l’indifférence de Libération qui défendait naguère, avec Matzneff, les relations sexuelles entre adultes et enfants.

En fait, rien n’est plus lâche que la seule traque médiatique d’un écrivain de 90 ans, ruiné, esseulé et malade, poursuivi jusque dans ses rares apparitions publiques après avoir été applaudi par l’intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés1 pour ses goûts sexuels pour« les moins de seize ans », titre d’un de ses livres à succès. Cette chasse à l’homme à terre illustre l’attrait persistant de la gauche pour la volte-face, la meute lyncheuse, la loi des suspects. Le scandale Matzneff, qui n’aura pas de réponse pénale pour cause de prescription, tient du pharisaïsme : il fait oublier les compromissions morales du « progressisme » faussement vertueux. 

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Ces indignations de façade contre la pédocriminalité sont aussi hypocrites que les soudains élans de la gauche pour la liberté d’expression, exigée pour critiquer Israël dans sa guerre contre l’islamisme judéophobe ; une spécialité de LFI partagée par la Macronie. Il est certes exact que le projet de loi Yadan, visant à « lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », porte des contraintes qui entraveraient les opinions, même détestables, contre l’Etat juif. Toutefois cette gauche redevient vite liberticide, et le bloc central avec elle, dès qu’il s’agit d’interdire CNews ou de mettre X sous surveillance. 

Ces combats pour un libre antisionisme sont aussi insincères que l’intransigeance lacunaire contre la pédocriminalité. Dans les deux cas, la gauche choisit ses cibles.

La révolution des oubliés

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  1. Laurence Beneux, Pédocriminalité, l’hypocrisie française, Cherche Midi (2026) ↩︎

Au Premier mai, fais ce qu’il te plaît!

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Les libéraux le répètent à l’envi : la Fête du travail du 1er mai est un anachronisme. Et pourtant, au moment de trancher, le gouvernement recule, comme toujours: seuls les boulangers et les fleuristes indépendants seront autorisés à travailler cette année. De leur côté, les syndicats craignent que toute dérogation n’en appelle d’autres dans d’autres secteurs. Quant à la gauche, elle dénonce avec vigueur, sur toutes les tribunes et sur tous les plateaux, que le 1er mai n’est pas un jour « donné », mais un jour « arraché » par les travailleurs au capital, feignant encore d’y croire vraiment.


Alors que la proposition de loi soutenue par le gouvernement d’élargir le travail le 1er mai avait créé une levée de boucliers dans les rangs de la gauche, l’obligeant à mettre en pause son examen, ce dernier a trouvé la parade : il autorise uniquement les boulangeries et les fleuristes artisanaux à ouvrir et à faire travailler leurs salariés sur la base du volontariat, en ce jour habituellement férié et chômé. La boîte de Pandore est-elle ouverte ?

Il n’y a pas de plus habile cheval de Troie. Depuis des années, le gouvernement cherche à pénétrer dans la cité imprenable des jours fériés et s’est toujours heurté à des remparts infranchissables. Qui ne se souvient pas de François Bayrou, alors Premier ministre, l’air faussement grave, expliquant urbi et orbi qu’il était du devoir des Français de faire « un effort » pour contribuer au redressement de la France en supprimant deux jours fériés : le 8-Mai et le lundi de Pâques. Son propos avait provoqué des remous et fut perçu comme punitif. Il avait dû, hélas, reculer. 

Grande largesse de cœur

Cette fois-ci, le gouvernement a réussi un magnifique tour de passe-passe. Dans son grand cheval en bois, harnaché d’or, il y a caché les fleuristes et les boulangers artisanaux, autorisés à faire travailler leurs salariés lors du 1er mai, Fête du travail, sur la base du volontariat et payés double. Cette grande largesse de cœur de nos chères ouailles ministérielles, prétendant jouer aux aumôniers d’un peuple français souffrant et incapable de vivre décemment, pourrait presque nous faire croire aux discours de ces âmes charitables. Ils peuvent compter, en tout cas, lors de leur procession, sur un large cortège de prêtres libéraux, largement acquis à la cause: « libérons le travail de cette France qui souffre », entend-on partout. Au XVIIIe siècle déjà, l’abbé de Saint-Pierre, dans son écrit intitulé Liberté aux pauvres de travailler les dimanches après-midi, considérait que l’interdiction stricte du travail dominical constituait une perte de revenus considérable pour les familles pauvres: « Ce serait une grande charité et une bonne œuvre, plus agréable à Dieu qu’une pure cérémonie, que de donner aux pauvres familles le moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants, par sept ou huit heures de travail, et les moyens de s’instruire eux et leurs enfants à l’église, durant trois ou quatre heures du matin ». 

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Mais sous cette commisération de façade et cet acte de bienfaisance, se cache aussi une philosophie moins reluisante: celle de l’individualisme libéral. En considérant chaque individu comme indépendant par nature et n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même dès lors qu’il ne nuit pas à autrui, chacun peut alors exercer librement le choix de travailler, y compris les jours fériés. Au nom de quoi m’interdirait-on d’user librement de mon temps, de mon corps, de mon choix, et de mon argent? « C’est vrai dans certaines limites parce que sinon on est dans un système totalitaire. Mais à partir de quel moment l’usage que je veux faire de mon corps, de mon temps, de mon argent va détruire la vie commune? », interroge le philosophe Jean-Claude Michéa. 

Populicide

Pour les libéraux, cette question n’a aucune importance. Ils ne se la posent d’ailleurs jamais. Pour eux, les jours fériés sont simplement une entrave à la compétitivité, un archaïsme insupportable dans une époque où l’économie de marché fait la loi. Leur seul credo est : « individu, liberté, marché ». Cette cécité de la pensée et cette courte vue sont les œillères de tous les libéraux. « L’idéal libéral de la liberté » se résume « à une soumission aux forces impersonnelles du marché » pour reprendre les propos du néolibéral Friedrich Hayek dans La Route de la servitude. En réalité, il s’agit d’offrir à court terme un prétendu supplément de pouvoir d’achat pour mieux imposer la dynamique de l’économie de marché à la totalité de l’existence. Contrairement aux sociétés passées où l’économie était immergée dans les religions sociales (coutumes, traditions), le marché moderne s’est désencastré de la société et a pu imposer ses lois. Mais ce mouvement n’est pas une libération mais une destruction sociale entière. « Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même impliquait une utopie radicale. Une telle institution ne pourrait exister de façon suivie sans anéantir la substance naturelle de la société, sans détruire physiquement l’homme et sans transformer son milieu en désert », alertait l’économiste Karl Polanyi dans son brillant ouvrage La Grande Transformation. 

Ainsi ce qui s’apparente au départ à un gain de pouvoir d’achat et au libre-choix de travailler lors des jours fériés deviendra progressivement une perte de liberté effective, une perte d’argent et un accroissement de l’isolement. Tout le tissu social qui fonde la société s’en trouve chamboulé ; tous les rythmes collectifs s’en trouvent désynchronisés. Plus grand monde pour faire garder son enfant ; plus grand monde pour organiser les préparatifs d’un mariage ; plus grand monde pour participer à toutes les activités associatives et sportives. Il faudra en retour confier ses enfants ou organiser les préparatifs d’une fête non plus grâce au soutien de son voisinage ou de sa communauté, mais bien par l’intermédiaire de multiples services payants. Sans compter que ce qui était un travail payé double deviendra à terme un travail payé simple, où dimanche deviendra peu à peu « manchedi » pour reprendre Jean-Claude Michéa. C’est la vie hors pouvoir d’achat qui se réduit alors comme peau de chagrin. 

Mémoricide

En 1839, le philosophe Pierre-Joseph Proudhon publia un livre intitulé  De la célébration du dimanche. Son propos consistait à analyser pourquoi l’instauration du Sabbat chez les juifs par Moïse, exposée dans le Décalogue – ou celle de la « fériation du dimanche » comme il l’appellechez les chrétiens – constituait un élément indispensable de la cohésion sociale et nationale : « comment le Sabbat devint-il, dans la pensée de Moïse, le pivot et le signe de ralliement de la société juive ? » s’interroge-t-il. « Ce qu’il désirait créer dans son peuple, c’était une communion d’amour et de foi, une fusion des intelligences et des cœurs, si je puis ainsi dire ; c’était ce lien invisible, plus fort que tous les intérêts matériels, qui forment entre les âmes l’amour de la même patrie, le culte du même Dieu, les mêmes conditions de bonheur domestique, les solidarités des destinées ; les mêmes souvenirs, les mêmes espérances. Il voulait, en un mot, non pas une agglomération d’individus, mais une société vraiment fraternelle. »

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Nos libéraux, ayant subi une véritable vivisection de la mémoire collective, ne voient même pas que la suppression des jours fériés constitue une ablation de leur histoire. Ces jours ne sont pas seulement un frein au travail mais constituent un lien à notre passé, à nos ancêtres, à notre histoire et à nos origines communes. S’en défaire au nom du sacro-saint travail libéré constitue une attaque contre tout ce que nous sommes, réduisant chaque être à une monade isolée et écervelée ; condamnée à errer dans les marécages d’un nihilisme mortifère. Un homme sans Histoire, sans trace, hors-sol est un homme mort. Et comment ne pas voir qu’en supprimant toute la charge symbolique et historique des jours fériés par la possibilité de travailler viendra un jour où chaque Français, ayant perdu toute mémoire, pourra se voir imposer de travailler librement et volontairement y compris le jour de Noël ? De belles étrennes des orphelins en perspective pour reprendre le titre d’un des poèmes d’Arthur Rimbaud. Il serait grand temps et urgent qu’au lieu de déclamer benoîtement les Tables de la loi venues du Mont-Pèlerin, lieu de réunion des néolibéraux dès 1947, les libéraux se rappellent aussi que du Mont Sinaï, on déclara : « Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage… »

Socialicide

Mais que l’on n’aille pas croire que les colères feintes de la gauche soient aussi philosophiquement cohérentes. Ce sont ces mêmes hommes et femmes qui éructent aujourd’hui contre la mise à mort des jours fériés qui sont prêts demain à étendre le plus loin possible tous les droits individuels permettant au marché de fracturer et d’atomiser la société. Autant dire de futurs permis de construire au libéralisme pour mieux reformater le monde à son image…

Car, à tous ceux à gauche qui poussent des cris d’orfraie et s’enflamment à chaque fois que l’on touche « au travail », n’oublions jamais que c’est cette même gauche française qui participa à la libération internationale des capitaux. Le fameux et embarrassant consensus de Paris décidé dans les années 1980 —de Camdessus à Jacques Delors en passant par Chavranski— sous la férule de tous les mitterrandiens patentés. Prenant cause et fait pour le libéralisme économique, il ne restait qu’à la gauche la défense des droits sociétaux ; un libéralisme culturel à rebours de toute la France populaire et des mouvements socialistes originels d’antan. Il est aujourd’hui clair que sa « défense » de la Fête du travail n’est plus qu’une posture électorale qui ne trompe d’ailleurs personne. La gauche a viré sa cuti. Elle est aujourd’hui plus à son aise quand il s’agit de promouvoir « la Nouvelle France » ou d’organiser la prochaine marche des fiertés LGBTQIA+. 

Juste une déception

Reconstitution luxueuse des années 80 vécues par une famille de la classe moyenne de banlieue parisienne, le film d’Olivier Nakache et Éric Toledano (Intouchables, 2011) ne raconte rien d’intéressant. Ras le bol des films « doudou »!


La nostalgie ne fait pas un film. Et encore moins un bon film. Si ce retour vers le passé a été salué comme réjouissant, il s’avère surtout plombant. Se réfugier derrière une bande-son des années 80 et une accumulation de souvenirs d’enfance ne suffit pas à faire du cinéma. Là où certains critiques s’attendrissent devant la prétendue « chronique émouvante » de la France des années François Mitterrand, il n’y a qu’un empilement paresseux de clichés mille fois recyclés : l’ado qui tombe amoureux pour la première fois, le grand frère rockeur un peu rebelle, des parents dépassés, incapables de se parler sans se disputer, et bien sûr les premières transgressions… Rien ne surprend, et rien ne dépasse le stade du Polaroïd aux couleurs rétro. « In Between Days » de The Cure, « Sailing » de Christopher Cross ou encore « Just an Illusion » d’Imagination — qui donne son titre au film — ont beau saturer la bande-son, rien n’y fait : on s’ennuie ferme. Les plans s’étirent, les scènes s’enlisent.

Film « doudou »

Et pour combler le vide, le film « doudou » en rajoute toujours un peu plus : Camille Cottin se trémousse dans tous les sens dans le salon sur « I’m So Excited », comme pour injecter artificiellement de l’énergie là où le récit en manque cruellement. Quant aux dialogues, ils peinent à exister : d’une platitude confondante, ils laissent les scènes dériver, incapables de leur insuffler le moindre élan. Là où l’on attendrait de l’exaltation, ne subsiste qu’une forme d’exaspération. Tout se passe comme si le simple fait d’évoquer une époque suffisait à captiver. Mais non : sans écriture forte, sans point de vue, il ne reste qu’un film assez vide qui avance péniblement. On enfile les perles : Louis Garrel, père au chômage et à l’autorité inexistante — Mai 68 oblige — fait face à une mère, Camille Cottin, qui se met à l’informatique pour s’émanciper de ses casseroles et de son rôle de secrétaire servant le café à des patrons misogynes. Le gardien, Pierre Lottin, est la caricature du beauf tout droit sorti de Cabu, à la fois serviable et lourdement dragueur… Et puis il y a les ados prépubères, occupés à élaborer des stratagèmes pour louer en douce un porno au vidéoclub du quartier. Sans parler de la famille catholique tradi du coin, réduite à une galerie de clichés : un pater familias coincé et autoritaire, teinté d’un antisémitisme latent. Que de subtilité !

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Catalogue de références eighties

Quant aux références culturelles, elles s’enchaînent comme dans un catalogue, voire tournent en boucle. L’évocation du célèbre jeu radiophonique « La valise RTL », qui récompensait les auditeurs capables de réciter le montant de la cagnotte, revient de manière insistante: le père, ne parvenant pas à retrouver un emploi, en vient à miser sur la chance pour s’en sortir. À cela s’ajoutent les cassettes VHS empruntées au vidéoclub, la chaîne hi-fi et toute la panoplie d’objets d’époque… qui défile sans jamais dépasser le simple clin d’œil. Ici, on recycle plus qu’on ne crée. On ne revisite pas les années 80, on les consomme.

Et en toile de fond se télescopent la crise économique, avec son cortège de cadres au chômage, et l’irruption sur la scène médiatique de SOS Racisme, dont la petite main jaune « Touche pas à mon pote » s’affiche partout, épinglée sur les vestes en jean et les blousons Chevignon des jeunes, avec en point d’orgue le concert gratuit de 1985 place de la Concorde, organisé par l’association, où le discours de son président, Harlem Désir, cède la place à Jean-Louis Aubert, figure du groupe Téléphone, pour le tube à succès « Un autre monde ». Toute une époque. Toute une jeunesse bercée par les « lendemains qui chantent » d’une idéologie multiculturaliste érigée en idéal, dont on mesure aujourd’hui les illusions. Libre alors au spectateur de voir ce que le film élude : un antiracisme érigé en caution morale, permettant à la gauche mitterrandienne de faire oublier la débâcle économique et de déstabiliser la droite pendant des années, jusqu’à la récupération d’un mouvement de jeunesse au service de la réélection de tonton en 1988.

Olivier Nakache et Éric Toledano ont voulu mettre en scène, et surtout en musique, leurs souvenirs d’enfance dans la France des années 1980. Mais ils ne font que tomber dans l’écueil stérile d’une nostalgie idéalisée à tout prix. Le film fait en réalité l’impasse sur les deux phénomènes sous-jacents de cette période : la crise économique et l’antiracisme. Il ne s’en saisit pas réellement : cela n’intéresse manifestement pas les réalisateurs. Comme si regarder dans le rétroviseur suffisait à faire du cinéma. Pari manqué. Ici, le moteur tourne à vide. Juste une illusion, en somme. Et le spectateur, lui, déchante.

1h56

Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»

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Le magistrat et essayiste français Philippe Bilger © l'Archipel

Figure de CNews pendant des années (et plume régulière de Causeur depuis le début), Philippe Bilger a quitté en janvier dernier la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus. Dans L’Heure des crocs (L’Archipel), il revient sur cet épisode douloureux et, tout en reconnaissant qu’il serait resté à bord si des tensions n’avaient pas surgi avec la direction, explique pourquoi il est heureux de ce départ forcé. Car l’ancien magistrat, qui continue d’approuver sur le fond la ligne conservatrice de CNews, dénonce sur la forme un média où, selon lui, on tolère de moins en moins les opinions divergentes.


NB : Notre directrice de la rédaction Élisabeth Lévy, qui fait partie des intervenants réguliers de la chaîne, s’est déportée de ce sujet afin de nous laisser toute liberté d’en discuter avec Philippe Bilger.

Causeur. Vous publiez un livre très critique contre CNews après avoir travaillé sur cette chaîne pendant de nombreuses années. Ne cracheriez-vous pas un peu dans la soupe ?

Philippe Bilger. Cette accusation, très largement partagée sur les réseaux sociaux, me touche énormément. Mais c’est une absurdité. Je ne crache en aucun cas dans la soupe. Cette soupe, je l’ai concoctée moi-même, modestement, avec d’autres, et c’est elle qui m’a craché dessus ! Avec ce livre, je ne fais que continuer en dehors de cette chaîne ce que j’ai toujours fait sur ses plateaux, à savoir manifester mon opposition quand je ne suis pas d’accord.

Regardez-vous encore CNews ?

Depuis que j’ai été exclu, peut-être deux ou trois fois, très rapidement, le matin, sur mon vélo d’appartement !

Quand avez-vous commencé à avoir des réserves vis-à-vis de cette chaîne ?

Cela a été une prise de conscience progressive. Il faut dire que je suis toujours allé avec plaisir sur le plateau de Sonia Mabrouk. Mais chez Pascal Praud, en revanche, j’ai éprouvé au cours des derniers mois un malaise grandissant. Au début, cela m’a étonné, puis amené à réfléchir. Quelque chose m’a interpellé, comme on dit à gauche ! Je me suis rendu compte que CNews cessait petit à petit d’être une chaîne d’opinions au pluriel pour se transformer en chaîne d’opinion au singulier. C’était patent quand je me permettais de critiquer à l’antenne Nicolas Sarkozy, ou Israël. Pour certains de mes interlocuteurs sur le plateau, on aurait dit que je commettais un péché mortel. J’avais le sentiment d’être face à une droite médiatique qui se prenait trop au sérieux. J’ajoute qu’il était capital pour moi que mon livre soit écrit par un conservateur assumé, voire un réactionnaire dans la définition que j’en donne, parce que je veux montrer que CNews est aujourd’hui critiquable au nom des valeurs de droite.

Vous dites qu’il n’y a plus d’opinions avec un « s » sur CNews. Mais il y a encore des intervenants comme Julien Dray et André Vallini, n’est-ce pas ?

Certes, mais ces sensibilités de gauche se font de plus en plus rares. Il y a encore trois ans, il y en avait davantage, comme Philippe Guibert, Olivier Dartigolles ou Laurent Joffrin par exemple.

Comment expliquez-vous la droitisation de CNews ?

Je crois que le 7-Octobre, qui évidemment est un événement d’une barbarie absolue, ainsi que les attaques répétées et injustes de l’Arcom contre CNews, ont provoqué un durcissement. Une arrogance a alors commencé à se développer. Ainsi il est devenu systématique de s’en prendre à France Inter, qui pourtant sur bien des sujets me semble faire un travail aussi bon, si ce n’est meilleur, que CNews et les médias qui gravitent autour. Certes, à bien des égards, CNews est un média courageux, qui montre des choses qu’on ne voit pas ailleurs. Mais se la représenter comme la seule chaîne valable est absurde.

Reconnaissez-vous toutefois à CNews d’avoir pointé le sectarisme scandaleux de l’audiovisuel public ?

Je reconnais en effet que CNews a pointé le sectarisme de
l’audiovisuel public. Mais je ne le qualifierai pas de « scandaleux » dans la mesure où, la plupart du temps, il est beaucoup plus subtil et moins assumé que celui de CNews. Dans l’audiovisuel public, même si le choix des sujets et la hiérarchisation des thèmes sont très discutables, l’esprit de parti est moins éclatant et les frontières moins tranchées.

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Dans votre livre, vous écrivez au sujet de Pascal Praud : « Combien de fois m’a-t-il dit : “C’est un théâtre” ? » Mais n’a-t-il pas raison ? N’y a-t-il pas une nécessaire part de comédie quand on fait de la télévision ?

Vous me questionnez là sur quelque chose de fondamental à mes yeux. Je refuse la duplicité dont vous parlez. Comme vous le savez, j’ai eu une carrière de magistrat, et pendant les débats où je représentais le ministère public, notamment en cour d’assises, je me suis toujours efforcé d’être pareil à moi-même, je veux dire avec mes doutes, mes interrogations et mon respect d’autrui. Quand on m’a proposé de collaborer à CNews, j’espérais retrouver ce même esprit de sincérité. Je me trompais.

Vous ne pouvez pas dire que personne n’est sincère sur CNews !

Oui bien sûr, il y a des journalistes et des chroniqueurs sincères. Sauf que contrairement à moi, ils acceptent l’hypocrisie ambiante. Sans doute sont-ils moins susceptibles que je ne le suis.

Certes mais ce qui compte, pour le public, c’est ce qui se voit à l’écran, pas ce qui se passe en cuisine.

C’est vrai, et c’est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré « L’Heure des pros 1 », diffusée le matin, où la présence d’un invité contraint à sortir de l’entre-soi, à « L’Heure des pros 2 », programmée le soir, pur badinage désinvolte et superficiel.

On n’avait pas le sentiment que vous étiez malheureux d’être là… 

J’ai alors bien caché mon jeu, mon « je ». Alors que depuis tant d’années, j’ai toujours apprécié l’univers médiatique, heureux de pouvoir affirmer mes convictions, curieux de la pensée des autres, sans jamais éprouver le moindre malaise sur CNews, j’en suis arrivé au fil du temps à ne plus ressentir le moindre plaisir. J’ajoute que j’ai communiqué mes états d’âme à des amis, parfois chroniqueurs comme moi, qui me conseillaient de me calmer. CNews, en m’évinçant, a tranché pour moi, et j’en suis heureux.

Vos problèmes avec CNews ont commencé à être publics quand on vous a retiré une participation hebdomadaire sur la chaîne et que vous vous en êtes ému dans Le Monde en disant que la direction vous a « traité comme de la merde ». Pourquoi avoir médiatisé vos doléances ?

Il convient de préciser que, lorsqu’on m’a annoncé que je n’aurai plus qu’un passage par semaine chez Pascal Praud, on ne m’a donné aucune explication. Ce manque de transparence m’a rendu amer. Or c’est à ce moment-là que Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui enquêtaient sur CNews pour Le Monde, m’ont appelé. J’ai eu deux heures d’entretien avec eux, et ils ont eu l’indélicatesse de ne reprendre que cette grossièreté, qui ne me ressemble pas. Je ne pensais pas que ce propos serait publié. Mais il l’a été, si bien que la direction de CNews a trouvé là, entre autres, un motif de prononcer mon éviction.

Motif valable, n’est-ce pas ?

Oui d’autant plus valable qu’à présent je n’ai pas l’ombre d’un regret d’avoir été exclu. Je suis très heureux de ne plus être confronté à ce que j’appellerais des matamores de plateau.

C’est-à-dire ?

Certains de ceux qui s’expriment sur CNews jouent les gros bras quand il s’agit de fustiger à l’antenne le pouvoir, mais tempèrent leurs ardeurs en coulisses quand la hiérarchie les malmène.

En attendant, vous apportez de l’eau au moulin des gens qui veulent la mort de CNews et qui, eux, sont à gauche. À ce sujet, qu’avez-vous pensé du procès en racisme que l’on intente à Michel Onfray et Jean Doridot ?

Ces accusations sont grotesques. Elles sont le signe d’une dérive absolue. Certains en viennent carrément à vouloir interdire CNews, comme vous le dites. Une instance judiciaire digne de ce nom aurait dû immédiatement indiquer qu’au regard des textes, aucune infraction n’avait été commise par Michel Onfray et Jean Doridot.

Depuis la publication de votre livre, la direction de CNews a indiqué à l’AFP que vous étiez « un intervenant de grande qualité », elle a rappelé que vous aviez fait « 850 interventions à l’antenne en 8 ans » et ajouté : « Nous regrettons qu’il soit dans une telle aigreur, de notre côté, il n’y en a pas du tout. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Vous me l’apprenez. C’est très aimable de leur part. Mais je récuse le mot « aigreur ». J’aurais pu être beaucoup plus cruel dans mon livre. J’ai au contraire essayé d’être à la fois critique et courtois. D’autant plus que j’ai une grande estime intellectuelle pour Vincent Bolloré, même si je ne partage pas toutes ses admirations, notamment pour Philippe de Villiers. Vous voyez, j’ai essayé de rester dans la mesure, en ne succombant ni à l’idolâtrie, ni à la haine.

128 pages

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Bye Baye

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Johnny Hallyday, Nathalie Baye , Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Leaud, Cannes 1985 © BENAROCH/SIPA

L’actrice aux quatre César n’était pas pour rien dans le succès de la star Johnny Hallyday, rappelle Pascal Louvrier.


Nathalie Baye fut un soleil dans la vie de Johnny. La rock star avait plutôt l’habitude de croiser des astres noirs. Ça m’a fait de la peine, je dois l’avouer, quand Baye a vécu une histoire d’amour avec Jojo. J’étais pote avec Philippe Léotard. Or, Baye l’a quitté pour vivre avec Johnny. Ça l’a dévasté encore plus, l’ancien prof de lettres et de philo qui refaisait le monde au bar de la Closerie en buvant des Ricard sans eau. Quand je le rencontre quelques jours après l’officialisation de la rupture, Léo me lance, ivre : « Eh man ! Baye s’est définitivement tirée. Avec Johnny, en plus. Comment veux-tu que je rivalise avec lui ! »

Entremetteuse entre Godard et Johnny

Nathalie apporte la stabilité et le supplément de culture qui manquent à Johnny. Elle comprend immédiatement qu’il faut isoler le chanteur de la bande de parasites qui gravite autour de lui. Elle lui aménage un havre de paix dans sa maison située à Vallière, en Creuse. Le nomade, déchiré par ses fantômes, la drogue et l’alcool, pose enfin son sac. Nathalie, conciliante et ferme à la fois, purge son cœur. En 1983, l’actrice reçoit un César pour son rôle dans La Balance – Léotard est au générique. Le soir de la cérémonie, elle manque de s’évanouir. Elle est enceinte de Laura. Johnny va avoir une fille. Il explose de joie le jour de sa naissance, le 15 novembre 1983. Nathalie, décidément, ne lui apporte que du bonheur.

L’actrice veille sur sa fille et Johnny. Elle continue de cibler les déjeuners dans la maison en pierre et aux volets verts. C’est elle qui invite le taciturne Godard. Un moment de bravoure. Le réalisateur ne parle qu’à Nathalie. Il l’a fait tourner avec Alain Delon, dans le film Détective. À la fin du déjeuner, Godard, lunettes fumées, se tire dans un nuage de fumée bleue sans dire au revoir à Johnny. Le rocker est furibard, d’autant plus qu’il n’y avait que de l’eau sur la table.

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Quelques jours plus tard, Godard appelle. Johnny décroche. Il dit que Nathalie est absente. Godard rétorque : « Je m’en tape, c’est à vous que je veux parler. » Second déjeuner, sous haute surveillance. Godard, toujours peu loquace, devant une sole sans beurre ni légumes, dit, laconique : « Je vais vous faire tourner dans mon prochain film. On commence dans quinze jours. Tenez-vous prêt. » Nathalie le convainc d’accepter.

Dans Détective, Johnny incarne un entraîneur de boxe, Jim. Godard est bluffé par sa perf. Il est dans la peau du personnage. Il a oublié Johnny. « À toi tout seul, souffle Godard, tu es un opéra rock. Joue sur scène comme dans la vie, sois insaisissable, inimitable. » Il ajoute : « Sois Brando ». Johnny jubile. C’est son acteur préféré, sa référence suprême.

Nathalie veille au grain

Les déjeuners continuent, même si Johnny invite de plus en plus de potes à la maison. Mais Nathalie veille au grain. Elle bataille. Son but : donner une nouvelle dimension à son compagnon. Parfois, elle en a marre, mais cette femme a un tempérament d’acier. Nouveau déjeuner déterminant : France Gall et Michel Berger. Pari audacieux, car les univers de Johnny et Berger semblent inaccordables. Johnny écoute, parle peu, se tient sur la réserve. Il fait confiance à son instinct. C’est un fauve qui ne se découvre jamais. C’est en réalité le face-à-face de deux timides. Johnny finit par lâcher : « Michel, j’aimerais que tu m’écrives une chanson. » Berger le regarde, très calme, et répond : « Non. C’est tout l’album. Ou rien. » Johnny n’en revient pas. Mais ça lui plait. Il saisit la balle au bond. « Ok, Michel », sourit-il.

En juin 1985, sort l’album Rock’n’Roll Attitude. Un tournant incontestable dans la carrière de Johnny. Des titres culte, exemple Le chanteur abandonné, avec des phrases qui claquent comme celles de Sam Shepard : « Mais lui il se demande qui il est ». La perle des perles reste Quelque chose de Tennessee, l’hommage rendu à l’écrivain sudiste, et qui évoque en réalité l’existence de Johnny avec « cette force qui nous pousse vers l’infini ». La diction douce de Nathalie Baye introduisant la chanson en lisant les dernières lignes du roman La Chatte sur un toit brûlant, contribue au succès.

En 1986, c’est la rupture entre Nathalie et Johnny. L’actrice, qui vient de disparaître le 17 avril dernier, lui aura permis d’être aimé par l’ensemble des Français, toutes classes sociales confondues. Lors d’un entretien, toujours lucide et déterminée, Nathalie Baye confiait : « C’est un type désarmant. D’une absolue simplicité. Je suis contente qu’il soit enfin reconnu pour ce qu’il est. Parce que je vous assure qu’à l’époque j’en ai entendu de belles. Tout le monde se demandait ce que je foutais avec ce crétin. »

Elle possédait un sacré tempérament.

Johnny que je t'aime

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Malraux maintenant

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«Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Renaud Camus © Hannah Assouline

Renaud Camus est lourdement attaqué dans L’homme par qui la peste arriva. L’écrivain n’ayant guère la possibilité de s’exprimer dans les médias, Causeur lui a proposé de répondre à ces accusations. L’occasion de savoir aussi ce qu’il pense des polémiques qu’il suscite, et jusqu’où il est possible de le suivre.


Causeur. Suite à la publication d’un livre signé par deux journalistes du Monde, Olivier Faye et Gaspard Dhellemmes, particulièrement malveillant contre vous, Eugénie Bastié a pris votre défense dans Le Figaro. Et dès le lendemain, vous avez publié un texte passablement acrimonieux envers elle. Vous avez trop d’amis ?

Renaud Camus. Eugénie Bastié me défend avec de longues pincettes, m’a certainement peu lu et me connaît mal. Elle reprend tels quels comme vérités d’Évangile des tableaux nettement homophobes de Faye et Dhellemmes ou cette niaiserie bien parisienne selon laquelle si on n’habite pas Paris on vit nécessairement reclus.

Quelles erreurs impardonnables ! Vous devriez être plus indulgent avec ceux qui ne vous jettent pas aux gémonies, ils ne sont pas si nombreux. Mais venons-en à cette biographie à charge de votre personne qui, selon vous, fourmille d’erreurs. Quel est l’intérêt d’avoir ouvert aux auteurs l’intégralité de vos archives, faisant preuve avec eux de la même transparence que celle que vous vous imposez dans votre œuvre ?

Il n’a jamais été question que j’oppose la moindre résistance à leur enquête. Ç’aurait été en contradiction totale avec ma vie dans une maison de verre. Tout leur a été ouvert, mes placards, mon ordinateur, ma correspondance.

Mais on dirait que votre cerveau leur reste inaccessible. Pourquoi infliger à vos contemporains tous les tours et détours de votre pensée ? Non seulement ce sont souvent des idées que vous éliminez après examen qui vous valent d’être mis au bûcher1, mais cette exhibition de soi remet en cause la notion même de vie privée qui est l’un des bienfaits de la société libérale.

Je n’inflige rien du tout à mes contemporains. Ils peuvent très bien ne pas me lire, et Dieu sait qu’ils ne s’en privent pas. Un écrivain ne peut pas être un exhibitionniste. Lire est un acte très volontariste qui impose des initiatives au lecteur. Mais il est vrai que je tente un reportage exhaustif sur ce que c’est que de vivre.

Seulement, vous ne vous contentez pas de vous mettre à nu. Ce faisant, vous exposez aussi tous vos correspondants qui n’ont rien demandé… Quid de l’amitié ? Quid de la vie privée des autres ? 

Mes correspondants connaissent mes principes et d’ailleurs je respecte leurs secrets dans mon Journal. Refusant l’accès à leurs lettres, j’aurais eu l’air de me protéger moi.

Ce choix de la transparence intégrale évoque la correspondance de Jeffrey Epstein dont la publication (non volontaire) a notamment entraîné la démission de Jack Lang de la présidence de l’Institut du monde arabe. Faye et Dhellemmes affirment que vous avez été un proche de l’ancien ministre de la Culture, pensant ainsi créer un soupçon de proximité ignominieuse. Qu’en est-il ?

Je vous remercie de ce rapprochement aimable. La publication de la correspondance d’Epstein ne procède certes pas d’un choix de sa part. Quant à Jack Lang, je ne crois pas que Faye et Dhellemmes aillent jusqu’à me décrire comme l’un de ses proches. Comme d’habitude ils suggèrent, ils insinuent pour nuire. Ils disent qu’il m’a nommé comme pensionnaire à la Villa Médicis. Bien entendu, on n’est pas nommé à la Villa Médicis, on est choisi par un jury. Le mien était présidé par Pierre Soulages. C’est Jacques Roubaud et le critique Georges Raillard qui m’ont surtout soutenu. Raillard m’avait suggéré d’être candidat, à quoi je ne pensais pas du tout.

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Les auteurs vous décrivent comme un artiste branché des années 1980, un courtisan de la gauche fêtes et paillettes incarnée par Lang…

Ils mélangent tous les milieux. Je voyais Barthes ou Twombly, ça n’avait rien à voir avec la gauche paillettes. Et Lang, je l’ai vu une fois et demie dans ma vie. Il était professeur agrégé de droit public, je préparais un diplôme d’études supérieures, il m’a reçu un quart d’heure au théâtre de Chaillot alors que je cherchais un directeur de thèse. Il y a peut-être eu une seconde fois, je n’en suis pas sûr, quelque chose de collectif rue de Valois, une réception pour les nouveaux pensionnaires à Rome ou pour les chevaliers des arts et lettres.

Renaud Camus honoré dans un ministère, c’était vraiment un autre monde. Dans lequel vous avez même été un militant socialiste…

Oui, lorsque j’étais étudiant, dans la section la plus déprimée de France, celle du 16e arrondissement de Paris, ce qui témoigne déjà d’un certain manque de carriérisme de ma part. Si vous voulez réussir au PS, ce n’est pas là que vous allez.

N’avez-vous jamais cherché la fortune et la célébrité ?

Si j’aimais tant les projecteurs que les auteurs le prétendent, pourquoi aurais-je pris la décision de vivre à la campagne ? Faye et Dhellemmes me dépeignent comme un François-Marie Banier au petit pied, à la recherche de sa Liliane Bettencourt. J’ai plutôt le sentiment d’avoir passé ma vie à scier méthodiquement les branches sur lesquelles j’étais assis.

Il faut peut-être prendre le sujet à l’envers : qu’y a-t-il d’exact à votre sujet dans ce livre ?

Des méchancetés à mon égard et des aveux de ma part qu’il n’y avait qu’à recueillir dans mes livres. Ainsi j’ai souvent raconté qu’entre 16 et 20 ans j’étais passablement mythomane. De façon assez ridicule je me prenais et me donnais pour un aristocrate. Cela m’a passé d’un coup quand ma pratique sexuelle est devenue régulière et je suis passé avec armes et bagages à l’extrême inverse. Cette passion de la vérité que vous désapprouvez si fort.

Renaud Camus échange avec la rédaction de Causeur, février 2026. © Hannah Assouline

Le livre rappelle que vous étiez autour de la trentaine un auteur d’avant-garde fréquentant Roland Barthes, Louis Aragon et Andy Warhol, comme nul ne l’ignore parmi les lecteurs de votre journal. En revanche le grand public l’ignore. Votre jeunesse n’est pas tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait d’un prophète de la réaction…

Mais je ne suis pas du tout un prophète de la réaction ! J’essaye d’avertir d’une catastrophe et de contribuer à l’empêcher, ça n’a rien à voir.

Vos théories politiques, qui ne sont pas « progressistes », sont tout de même devenues célèbres dans le monde entier. Il paraît même que des éminences trumpistes vous visitent en votre château de Plieux, dans le Gers. Sans compter Jean-Luc Mélenchon qui emploie à présent lui aussi l’expression « grand remplacement »

Certaines de mes vues politiques sont plus progressistes que vous n’avez l’air de le penser. En tout cas je ne suis guère trumpiste, et poutinien encore bien moins. Pour ce qui est du grand remplacement, la question pendant vingt ans était de savoir s’il avait lieu ou non. Elle est aujourd’hui totalement dépassée sous cette forme et il ne s’agit plus que de dire si l’on en est enchanté ou horrifié, favorable ou hostile.

Nous y sommes plutôt hostiles pour notre part. Cependant, à l’instar d’Alain Finkielkraut, nous ne vous suivons pas quand vous passez du grand remplacement au « génocide par substitution ». Génocide, ce n’est pas seulement un résultat, c’est une intention. 

Ne pas s’opposer aux machinations d’un dispositif abstrait comme ce que j’appelle le remplacisme global, ou même en servir les mécanismes, c’est bel et bien être complice d’un génocide. Génocide par substitution vient d’Aimé Césaire et décrit parfaitement le remplacement des Européens par leurs colonisateurs imposés. Le grand remplacement n’est pas une théorie néonazie, c’est une pratique nazie (Umvolkung) largement mise en œuvre dans les territoires conquis par le Troisième Reich. Je vais encore aggraver mon cas en vous disant que les anti-remplacistes sont à mon sens les seuls antinazis conséquents, de même qu’ils sont les seuls écologistes conséquents.

Et vous l’aggravez encore en établissant un lien entre capitalisme immigrationniste et nazisme. Cette comparaison ne passe pas. L’emprise sur les corps, ce n’est pas la même chose que la manipulation des esprits !

J’établis certes ce lien, je crois que l’Occident moderne a connu trois totalitarismes successifs et en partie simultanés, le communisme, le nazisme et le remplacisme global. Je fais partie de ceux qui pensent que l’univers concentrationnaire est l’élément central de cette histoire, le cœur de l’horreur, le moment le plus abominable d’une évolution inaugurée bien avant lui et qui se prolonge. Cette thèse minoritaire est celle d’auteurs admirables comme Zygmunt Bauman (Modernity & the Holocaust) et Giorgio Agamben (Mezzi senza fine). Inutile d’écrire, j’espère, qu’elle ne diminue en rien, bien au contraire, l’horreur du génocide des Juifs. Seulement elle le présente comme un phénomène inscrit dans l’histoire de la modernité industrielle, de la déshumanisation de l’homme, de sa dépossession. Avec le taylorisme, l’homme, qui était premier, est passé au second rang derrière le Système. Il est devenu la matière humaine interchangeable, et cela aussi bien dans le monde capitaliste que dans le monde soviétique ou nazi. Quand il était un dissident, à Genève et à Zurich, Lénine était horrifié du taylorisme. Dès qu’il est arrivé au pouvoir en Russie, Taylor est devenu pour lui un dieu vivant. Même chose évidemment aux États-Unis, où Henry Ford a appliqué le taylorisme à une échelle qu’on a du mal à mesurer aujourd’hui. Leur influence à tous les deux sur le communisme et sur le nazisme est aussi gigantesque que peu étudiée. Ford, qui dirigeait un journal furieusement antisémite, le Dearborn Independent, est cité avec admiration dans la première édition de Mein Kampf. Soit dit en passant, Dearborn, épicentre de l’empire Ford, est aujourd’hui majoritairement peuplé de musulmans.

A lire aussi: Une France raciste et islamophobe?

D’accord, Ford est cité par Hitler et Renaud Camus par Breivik, cela ne prouve rien. Pour le dire trivialement, les Juifs qui ont été emmenés à Auschwitz auraient préféré travailler chez Ford.

Vous êtes fous. Breivik ne m’a évidemment jamais cité. C’est un anachronisme total. Brenton Tarrant non plus, il ne fait aucune référence à moi, ce point a été établi deux fois par les tribunaux. Quant aux Juifs prêtés par les SS et soumis au travail forcé dans les usines Ford voisines des camps de concentration, ils étaient remplacés et tués dès qu’ils ne pouvaient plus tenir leur rythme, mais bon, vous avez raison, ces usines n’étaient pas des camps de la mort, bien qu’on y souffrît le martyre et qu’on y mourût beaucoup. Je ne dis pas que le nazisme et le capitalisme sont la même chose, je dis que le communisme, le nazisme et le remplacisme global sont trois totalitarismes apparentés, le troisième se différenciant surtout par un caractère plus ludique, plus divertissant, plus habile à faire désirer la servitude qu’il impose. En cela Huxley était meilleur prophète encore qu’Orwell.

Vous ne vous contentez pas de comparer, vous inventez une filiation entre la concentration du capitalisme et celle des camps ! Absolument, et je vous laisse la responsabilité d’« inventez ». Entre la concentration, si bien décrite par Marx, et la concentration, si bien décrite par Hilberg, il y a un lien manifeste, qui n’avait pas échappé à Bernanos : relisez La France contre les robots ou Français, si vous saviez

Retrouvez la suite demain, ou dans le magazine papier…

La Destruction des Européens d'Europe

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  1. Dans La Campagne de France, Renaud Camus se demande si les Juifs peuvent être pleinement français puis, après examen et détour par Proust, conclut que oui. Mais il a été criminalisé pour le simple fait de s’être posé la question. ↩︎

Cuba communiste: jusqu’à quand?

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Des vendeurs ambulants vendent des articles d'occasion. Photo prise à La Havane, Cuba, le 2 avril 2026. © Iris Estrada/TASS/Sipa USA/SIPA

A Cuba, le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus. Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées faute de carburant, constate notre reporter.


Voilà trois mois que Washington a imposé un blocage total des livraisons de carburant à Cuba. Depuis, l’île s’est figée, comme saisie dans une torpeur qui peut évoquer Macondo, théâtre du roman Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.  Un seul navire russe a réussi à accoster, sans que la marine américaine n’intervienne.  Et, parce que l’ingéniosité humaine ne connaît pas de limites, du carburant raffiné arrive par bribes, transporté dans des « isotanks » de mille litres, revendu à prix d’or.

Mais cela ne suffit pas. L’économie cubaine est désormais à l’arrêt complet. Les entreprises ne fonctionnent plus, les administrations n’ouvrent que deux ou trois jours par semaine, les files devant les banques s’allongent et la vie quotidienne se réduit, pour la majorité, à survivre au jour le jour.

10 euros le litre d’essence ! 

Dans les rues de La Havane, la circulation automobile est devenue une rareté ; sur les routes nationales, elle a presque disparu. Le carburant, si précieux, se négocie au marché noir à des prix délirants : quatre euros le litre de diesel, jusqu’à dix pour l’essence. Même les ambassades sont rationnées : vingt litres hebdomadaires pour un seul véhicule.

Une femme traverse la rue à La Havane, 15 avril 2026. © Ramon Espinosa/AP/SIPA / ap23028780_000001

Tourisme en berne

Le tourisme, dernier moteur économique, s’effondre. Les grandes places au style colonial de la capitale sont vides, les hôtels – souvent bâtis par des chaînes espagnoles – désertés, les restaurants fermés les uns après les autres.

A relire du même auteur: Cuba à l’agonie

Combien de temps un régime peut-il tenir ainsi ? Nul ne le sait. Ce qui frappe, c’est l’absence de volonté de réforme. Le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus. Après l’exode massif de 2021, les départs se sont presque arrêtés faute de visas, condition du départ et la frontière américaine est désormais hermétique.

Aide de « pays frères »

Les magasins d’État sont vides. Les rares aliments de base disponibles, surtout le riz,  proviennent de l’aide internationale  (Mexique, Chine, Vietnam, Russie principalement). Le peuple cubain, habitué depuis des décennies aux restrictions, souffre pourtant comme jamais. La misère s’étale au grand jour. Les rues de La Havane sont parcourues de mendiants, les pharmacies sont vides, les rares médicaments se vendent à la sauvette dans les rues. Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées, faute de carburant. 

Malgré tout, la population demeure étonnamment calme, paralysée par la peur de la police et de la répression. Pas de soulèvement, seulement des protestations sporadiques, vite réprimées, contre les coupures d’électricité, qui peuvent durer plusieurs jours d’affilée. Impossible dans ces conditions de conserver quoi que ce soit de périssable.

Indifférence du pouvoir 

Beaucoup de Cubains espéraient une intervention américaine. Mais avec la guerre en Iran et le temps qui passe, cet espoir s’étiole. Le régime semble indifférent à la souffrance de la population. Il préfère laisser le pays s’enfoncer plutôt que d’engager des réformes qui pourraient menacer sa propre survie.

Car, comme toujours lorsque l’économie se réduit à un vaste marché noir, une minuscule élite profite de cette crise. Durant la semaine de Pâques, l’hôtel Meliá de Varadero, la station balnéaire emblématique du tourisme international, était rempli de Cubains exhibant voitures luxueuses et bijoux ostentatoires. Les buffets débordaient de victuailles, un spectacle presque irréel dans un pays où l’immense majorité lutte pour survivre.

À l’exception du carburant, Cuba est plutôt bien approvisionné de l’extérieur, mais ces produits ne sont pas à la portée de l’immense majorité des Cubains qui gagnent moins d’un euro par jour. Le ravitaillement de l’île repose sur des importateurs, liés à la nomenklatura communiste, qui font fortune dans cette situation.

Cuba tient encore debout, mais sur un fil. Jusqu’à quand un système peut-il survivre lorsqu’il s’effondre tout en profitant à une infime minorité ?

Une farce postmoderne

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Lécrivain Jérémy Berriau / Capture YouTube Omerta.

Un roman grinçant


Dans Potion Magique, de Jérémy Berriau, tout part toujours d’un drame typique de notre époque : un professeur massacré par ses élèves, un enfant coupable malgré lui de la mort de sa mère, l’incendie d’un monument historique, une épidémie mondiale de zoonose…

Le livre semble dessiner une carte monstrueuse de la malédiction qui attend les pauvres hères que le monde actuel aurait décidé de sacrifier sur l’autel de ses errances.

Personnages grotesques

Loin de tendre la main à ceux qui en subissent les effets de plein fouet, il décide de leur enfoncer la tête dans l’horreur absurde de leur situation, avec une malice jubilatoire.

Dans un jeu de massacre baroque, Jérémy Berriau dépeint un univers grotesque et pathétique, où le commun des mortels se débat dans la médiocrité des choix qu’on lui impose. Ce commun des mortels est toujours lié, même de loin, à une élite de carton qui se repaît de sa propre vulgarité et de sa propre violence. À une middle class de bureau qui s’encanaille en s’essayant mollement au libertinage et en s’engageant durement dans des causes prolétaires, dans un microcosme qui prétend garder la tête sur les épaules, même après l’avoir définitivement perdue.

A lire aussi: Juste une déception

On croise une grand-mère amoureuse de la psychiatre de son petit-fils devenu petite-fille, une prostituée russe qui n’a pas encore vendu son âme, un président éphèbe soumis à son vieux maître technocrate, un leader de l’opposition avec de vrais cadavres dans le placard, une grande prêtresse de la transition de genre qui n’a de cœur que pour son chat, ou encore des philanthropes cherchant à vendre un vaccin pour protéger des effets indésirables d’un autre vaccin…

Les personnages sont horrifiants ou désarmants, grotesques ou dignes — souvent tristes mais tenaces. Certains sont des clichés sur pattes et d’autres savent les déjouer habilement. Il est dommage que certains noms de personnages sonnent faux, voire en décalage avec leur âge ou leur milieu, ce qui trouble la perception de leur caractère.

Le rythme est bien tenu, même si quelques accélérations brusques nous égarent parfois.

Farce crédible

La caricature est au service du tableau et le trait est à peine grossi. On songe au mauvais goût cruel et pertinent du magazine Fluide Glacial. Aux satires sociales grinçantes de l’illustrateur américain, Robert Crumb. On est à cheval entre le documentaire et la dystopie, ce qui en fait une farce amère mais redoutablement crédible.

L’innocence, l’enfance, la beauté, la liberté : tout ce qui embellit un tant soit peu le quotidien des protagonistes est assiégé par des « déconstructeurs » zélés dont on ne sait s’ils sont encore passionnés dans leur quête perverse ou simplement prisonniers de leurs habitudes.

L’homme post-moderne y figure comme la victime de ce qu’il aura contribué à autoriser et accepter. Alors, il se débat, dans une danse macabre, avide de solutions toujours nouvelles et souvent trompeuses. 

A lire aussi: Grandeur nature

Chez Jérémy Berriau, nul n’échappe aux arnaques en tout genre du Siècle des Escroqueries. On nous administre la maladie puis on nous vend le mauvais remède. Le beau et le vrai finissent étouffés par le laid et le faux. 

Pourtant, on se surprend à en rire et à vouloir, comme certains personnages, continuer à résister comme on peut à la violence de l’absurde. D’ailleurs, le style reste léger ; clinique mais jamais sinistre. Le diagnostic est posé mais on ressort de sa lecture sans idées noires.

La lucidité, si elle est amère, nous recentre néanmoins sur ce qu’il y a de plus important ; c’est-à-dire ce qui donne à chacun l’envie de rester debout, malgré tout. Ce plus important est là, très présent dans le roman. « Celles-z-et ceux » qui n’ont pas encore totalement cédé à la folie prescrite par leur époque sauront le distinguer, même dissimulé par le cirque malsain des vendeurs de camelote.

248 pages

Potion magique

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Nathan Devers: philosophe mais pas que…

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Nathan Devers au Festival du Livre de Paris au Grand Palais Ephémère, le 14 Avril 2024, Paris © VICTOR AUBRY/SIPA

Dans Aimer Jérusalem, le philosophe se fait chroniqueur et historien d’un Israël aux prises avec ses tragédies quotidiennes depuis le 7 octobre 2023. Philippe Bilger salue une réflexion d’une densité inouïe et une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre l’âme d’une nation menacée.


La première pensée d’un lecteur comme moi, passionné de littérature mais pas vraiment philosophe, face à Aimer Jérusalem de Nathan Devers, est celle d’un écrasement. Coincé qu’il est entre un grand livre savant et lyrique, écrit par un génie précoce infiniment chaleureux, et un éloge admirable, magnifique et profond de Bernard-Henri Lévy, sans la moindre trace d’insincérité. Il faut se garder de toute tentation de rivaliser, de se dresser sur la pointe de l’esprit pour prétendre se mesurer à cette somme, faite d’un assemblage brillant, argumenté, critique, dénonciateur, caustique, respectueux, précis, explicatif et, en même temps, tout à fait clair et d’une densité inouïe.

Elle mêle l’histoire d’Israël, les origines par le Livre – la Bible, les Patriarches -, et, d’une certaine manière, la dégradation de la mystique en politique. Elle restitue aussi le récit des contrastes et des antagonismes qui continuent aujourd’hui encore à structurer le judaïsme sous toutes ses formes, de la plus extrême à la plus tolérante, de la plus ouverte à la plus rigide, ainsi que l’écartèlement constant entre l’idéal et le réel. S’y ajoutent tant d’autres notions, concepts, analyses, commentaires et fulgurances devant lesquels on s’incline, parce qu’ils sont exprimés par un talent pédagogique indépassable et dans une langue éblouissante, qui a vite quitté les spontanéités rares et inutilement relâchées du début du livre, si peu conformes à la personnalité de l’auteur.

Un texte d’une limpidité absolue

Cette réserve minuscule donne de la plausibilité à mon enthousiasme, même si je me permets d’y ajouter, mais peut-être ai-je tort, quelques digressions lyriques qui me paraissent davantage inspirées par l’entraînement d’une culture heureuse de s’ébattre que par le caractère, même foisonnant, du livre.

Nathan Devers est qualifié de philosophe et se présente lui-même comme tel. Sa manière de philosopher est d’une limpidité absolue et use, avec bonheur et une réussite exemplaire, des oppositions et des contrastes pour faire comprendre la richesse et la profondeur de ce qu’elle cherche à transmettre. Abraham est démenti par Moïse, la morale universelle par un pouvoir devenu politique. Jérusalem, cité magique construite par les songes de chacun, n’a pas de lien avec Tel-Aviv, ville de tous les possibles où les corps dominent et sont les maîtres de l’existence.

L’éthique des origines se trouve confrontée à la force des choses et au fait qu’Israël est voué à n’être qu’une attente, une espérance, une insatisfaction, une promesse.

A lire aussi: Conflit israélo-palestinien: nos grilles de lectures sont dépassées

Nathan Devers est un philosophe, certes, mais de la vie quotidienne, des débats tragiques sans cesse suscités dans et par un pays menacé, notamment depuis la barbarie absolue du 7 octobre 2023.

Il est fascinant de voir à quel point le judaïsme – Nathan Devers nous l’explicite avec une rigueur et une précision sans pareilles – est appelé à résoudre des questions très concrètes qui interpellent l’humain, ses forces, ses faiblesses, ses fidélités et ses trahisons. À partir d’une loi plus ou moins impérieuse, que faire, au quotidien, qui ne nous déshonore pas et nous autorise à nous tenir debout, sans rougir de honte, face à l’Éternel ?

Une nation prise entre ses principes et leur effectivité

Nathan Devers, au-delà de cette pensée et de cette culture en effervescence, en admiration et en permanente et mobile remise en cause, m’est apparu comme un extraordinaire journaliste, historien et chroniqueur. Il rapporte les événements qui ont troublé, frappé, désespéré, ému Israël, les dérives de cette nation quand elle s’oublie, les péripéties liées à la cause palestinienne, le déséquilibre entre les principes et leur effectivité. Il restitue aussi tout ce qui relève de l’actualité que nous avons connue, tout ce qui a parfois bouleversé ce citoyen français, meurtri dans son empathie pour cette seule démocratie de la région.

Le tout avec une clarté, une netteté, une objectivité dans la relation factuelle, une froide sérénité tout à fait remarquables, de la part d’un esprit, d’une sensibilité, d’une intelligence complexes, que l’on n’imaginait pas à ce point capables de décrire l’intérieur et l’extérieur, l’âme et le monde, les troubles intimes et les affres de la géopolitique.

S’il fallait retenir un trait, une séquence, en conclusion de ce livre exceptionnel, ce serait la finesse du recours à Marcel Proust, génie juif de la littérature mondiale, qui n’imaginait cette incomparable diaspora, étincelante, dispersée, multiple, que marginalisée et vouée, fatalement, à la discrétion, sans une solution sioniste qui l’aurait unifiée et banalisée. Il y a une manière très efficace de lutter contre l’odieux antisémitisme : admirer Nathan Devers.

Aimer Jérusalem

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Beigbeder contre les robots

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Frédéric Beigbeder © Hannah Assouline

Selon Frédéric Beigbeder, la domination imminente des robots est une chance pour la littérature. Il publie un recueil de nouvelles.


D’emblée Frédéric redevenu Octave, le dandy, – 99 francs, vous vous souvenez ? – nous avertit : nous avons changé d’époque. Mais il a décidé de nous y replonger, glissant au passage à propos d’une Histoire sans prénom que: « un ventre plat, doré et duveteux peut être plus excitant qu’une paire de seins de quatre cents centimètres cubes chacun. » On sent qu’on va se régaler. Définitif. Essentialiste. Mais léger. Tout ce qu’on aime. Frédéric ne s’écrit toujours pas avec des accents graves, dit Éric Naulleau.

On connaissait l’expression écrire comme un pied, Beigbeder invente écrire avec les fesses d’une petite Anglaise – taper avec ses fesses sur le clavier, une jolie blonde rencontrée au bar de l’hôtel Claridge’s. Un paragraphe illisible qui vaut le détour, au premier chapitre qui n’en compte qu’un. Les plaisanteries les plus courtes… Portait-elle sa petite culotte de coton Dim se demandera-t-on au chapitre trois ? L’ancien pubard, qui en 1994 n’hésita pas à placer à l’arrière des bus l’affiche accidentogène de la top tchèque Eva Herzigova, égérie de Wonder Bra, disant « Regardez-moi dans les yeux… j’ai dit les yeux », et boum ! n’hésite pas à faire du placement de produit, après tout Michel-Ange n’avait-il pas lui aussi un mécène : le pape Jules II. Une histoire sans prénom a été publiée dans la NRF de chez Gallimard en 2016 sous le titre moins bon parce que trop pauvre, trop terre à terre. Une histoire sans importance.

La littérature : dernier rempart contre l’IA

Avec Ardisson, Séguéla, Beigbeder a ringardisé les aphorismes au profit des punchline. Ibiza a beaucoup changé, tout est dit dans le titre du recueil qui reprend celui d’une des nouvelles qu’on trouve page 145, déjà publiée dans le magazine de mode masculine ICON lancé en 2024. Tiens ! C’est une idée, je vais leur proposer : Trois Singapore Slings au bar du Ritz, la nouvelle que j’ai écrite cet été.

« À part le ciel bleu comme une piscine de David Hockney, tout a changé. » Il faut dire que nous sommes en plein Covid. Même si en 2020 on ignorait l’existence des coronavirus. Corona « était seulement le nom de la fille qui chantait This is the rhythm of the night. » « Je crois que je préférerais avoir tort avec Bret Easton Ellis que raison avec Emmanuel Carrère » conclut-il. C’est qu’il y a quelque chose du White de ce cher Bret Easton Ellis dans Ibiza a beaucoup changé, le livre.

Avec La France contre les robots, on entre dans le dur, le sérieux, on se mesure à Bernanos. « La France, pays littéraire par excellence, peut incarner la résistance aux entreprises américaines de décervelage. Le monde sera sauvé par quelques lecteurs de Baudelaire dans des caves. »

A lire aussi: « Lui » le bien-aimé

L’IA c’est « le contraire de l’imprévisible : toujours l’image, le son ou le mot le plus attendu. » « La capacité de compréhension humaine décroît à mesure que les gens cessent de lire des livres pour scroller un flux continu de conneries choisies par des algorithmes. » « La littérature est le dernier rempart contre les robots de type ChatGPT. Réjouissons-nous de cette situation nouvelle : la littérature trouve enfin une justification politique (autre que la joie de se contempler le nombril) pour faire face aux textes pondus par des logiciels de probabilités. Les livres d’humains curieux, sensibles, drôles, qui voyagent, lisent, flânent et se souviennent sont la dernière preuve de notre humanité. Écrire quand on est un humain et non un algorithme, c’est être imprévisible, sexuel, incorrect, le contraire du remâché. Ce qui manque aux machines (elles le savent et vont bientôt nous détester pour ça), c’est un cœur. Ce truc qui saigne est irremplaçable, et c’est le porteur de stent qui vous le dit. La domination imminente des robots est une chance pour la littérature humaine. »

L’obsession du contrôle s’est aujourd’hui répandue avec la « démocratisation », sous le Covid, du QR code. Mais déjà, à propos de la résistance à la prise systématique des empreintes digitales, Bernanos nous rappelait que « ce n’étaient pas les doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c’était sa dignité, c’était son âme » ajoutant page suivante que le jour n’était pas loin peut-être « où il semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille sur réquisition » et pourquoi pas une marque extérieure à la joue ou à la fesse, pour faciliter les contrôles, comme le bétail !

Comment classer les nouvelles d’un recueil ?

Reprendre le combat de Bernanos parce que « nous disposons d’une occasion historique de montrer au monde entier que l’avenir de l’homme, c’est… le Français. »

Quand Frédéric Beigbeder a commencé à agencer son recueil de nouvelles, il lui a fallu rechercher dans ses tiroirs, trouver une cohérence entre ses textes et en écrire d’autres, près d’une dizaine. Somerset Maugham dit que : « une des principales difficultés pour un auteur qui veut rassembler dans un volume un certain nombre de récits tient au choix du classement », dans le but d’en faciliter la lecture. Comme au BHV, il y a de tout dans ce Beigbeder. Des histoires courtes avec une chute mais aussi des textes, – depuis Virginia Woolf, on sait qu’une nouvelle peut être un texte sans nécessairement de chute –, mais aussi, des libelle, épigramme, factum, sotie. Le retour de notre Octave Parango des années 1990 sert de fil rouge à ce qui s’apparente de temps en temps à un essai. « Un pays dirigé par un bon élève qui n’a jamais fait la fête de sa vie. Macron est tellement fayot qu’il a épousé sa prof. Depuis neuf mois, il a détruit un mode de vie qui faisait vivre des millions de travailleurs, d’artistes, de disc-jockeys, de barmen, et aidait d’autres millions de citoyens à supporter leur quotidien. » (La nouvelle traversée de Paris.)

A lire aussi: «Déclaration de la personne»: la lancinante rancœur d’Elfriede Jelinek

La jeune fille assise à la table voisine de la terrasse ensoleillée du P’tit bistrot, me voyant lire, souligner, corner les pages et noter à l’aide d’un crayon à papier sur le dos de la page jointe par l’éditeur Albin Michel, tout en mangeant mon steak tartare-frites-salade, s’enquit de savoir ce que je faisais. « Vous connaissez Beigbeder », lui dis-je en montrant la couverture du livre où une image représentait Beigbeder habillé debout au fond de la piscine. Elle tapa le nom sur son smartphone et s’esclaffa en apercevant sa photo. « Ah ! c’est lui. » « Quel salaud ce vieux vicieux. » #Metoo était passé par là. Mais elle le confondait avec Octave. « C’est un has-been. Il ne connaît rien de notre époque. Il veut nous donner des leçons. » En fait, la plupart de ces nouvelles nous ramènent aux années 1990, mais il en parle depuis aujourd’hui. La décennie dorée, golden nineties (1989-2001), dernier instant d’humanité avant le World Wide Web, mais surtout avant le 11 septembre aurait dû préciser celui qui a écrit Windows on the world en 2003. Je prépare une chronique de ce livre pour Causeur. « Il devrait écrire un roman pas des nouvelles. » Sans comprendre ce qu’elle voulait dire par là, je lui dis que justement, j’avais moi-même écrit un roman qui se passait en 1995, juste avant le turning point technologique. À la différence qu’il était écrit du point de vue de 1995, celui des personnages. L’Américaine se passe durant Noël 1995 après la vague d’attentats islamistes et pendant la grève des transports publics qui contraint les deux protagonistes à prendre le bateau-mouche pour aller travailler. Ce jour-là, le narrateur ne retrouve pas Télesphore, son compagnon de voyage habituel ; un jeune type qui prie saint Antoine de Padoue pour que sa Natalia, exilée en Amérique pour finir sa thèse, revienne, et qui a été en partie exaucé quand le saint facétieux lui a fourgué une Américaine pure beurre de cacahouète, à l’arrêt du bus 42 de Carrefour Auteuil. Alison, aussi blonde que Natalia est brune. Je lui raconte le synopsis du premier tiers de l’histoire. Elle me dit que ça a l’air vraiment intéressant sauf que sa génération ne lit plus ce genre de romance mais des thrillers. Elle regarde encore le livre. « En plus, 19,90, n’importe quoi ! Vingt balles, oui ! » Sans imaginer que l’éditeur avait sans doute inscrit 19,90 € en hommage à 99 francs, même si ça fait un peu plus de 130 francs.

L’homme remplacé par les femmes (Le dernier homme, page 200) et bientôt par les machines.

Voilà où nous en sommes, mon cher Frédéric. Certes tu t’es mis au vert, à Hendaye, mais de grâce, ne cherche pas à adopter la doxa verte des millennials extinctionnistes. Toi-même ferais semblant d’y croire, dirais-tu lucide à la jeune fille. En fait tu n’aimes que Lara Micheli, ta dernière épouse, qui t’a débarrassé de toutes les autres. Ce ne serait pas une idée récupérée dans Puta madre de notre ami Patrick Besson, ça ?

On a tous cru à ton look christique mais tu déclares désormais que tu aimerais qu’on dise que tu as été le Karl Marx de l’IA… N’oublie pas que tous les régimes qui se sont inspirés du célèbre barbu ont été, et c’est un euphémisme, criminels et liberticides. Si tu es devenu marxiste, c’est peut-être tendance Groucho, comme on disait, non pas à l’époque, mais avant, et que tu cites page 197 dans Octave in Paris.

224 pages

Ibiza a beaucoup changé

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L'Américaine

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Chronique d’une vertu intermittente

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Le journaliste Ivan Rioufol © Hannah Assouline

Parce qu’il s’est retrouvé à une remise de prix à proximité du sulfureux Gabriel Matzneff, Ivan Rioufol est attaqué par les médias de gauche. Notre chroniqueur peste contre ces dénonciations tardives et ce tri des scandales.


La dénonciation à retardement de la pédocriminalité révèle, chez les épurateurs d’arrière-pensées, des vocations d’inquisiteurs à cartes de presse. Voici le mail reçu, jeudi dernier, d’un journaliste, Simon Blin : « Cher Monsieur, Je suis journaliste à Libération et je m’intéresse à la soirée qui s’est tenue à la brasserie Lipp cette semaine pour la remise du prix Cazes. J’aimerais comprendre la présence de Gabriel Matzneff, à vos côtés notamment. Serait-il possible d’en discuter ? Cordialement ». Ma réponse : « Cher Monsieur, Je me suis en effet rendu au prix Cazes mardi 14 avril. Il y avait parmi les invités Gabriel Matzneff. Je lui ai demandé où en étaient ses affaires judiciaires. Il m’a annoncé qu’il avait bénéficié d’un classement sans suite, qu’il n’avait jamais vu de juge, que sa correspondance lui avait été rendue. Je lui ai demandé s’il avait eu des contacts directs ou indirects avec Vanessa Springora; il m’a répondu que non. Voilà pour la courte conversation. Concernant ses pratiques pédophiles, étalées dans ses livres, elles étaient dénoncées dans les années 90 par le Figaro (j’y fus rédacteur en chef aux « Info Géné »), tandis que Libération les défendaient. Je ne vous apprends rien j’imagine. Cordialement ». 

A lire du même auteur: Liberté, égalité, susceptibilité

En complément de l’article publié dès lors sur le site du journal, l’émission Quotidien, de Yann Barthès, a cité les noms d’invités (dont votre serviteur) dans le but de les rendre, par leur présence, complices d’acquiescement à la pédophilie. Mais ces zélés délateurs maintiennent l’omerta sur le nombre et l’identité des animateurs du périscolaire public qui ont, notamment à Paris depuis des années, violé des centaines d’enfants. Seules les turpitudes dans l’enseignement catholique sont dévoilées. Pour ma part, j’avais initié et publié en 2000, au Figaro, une série d’enquêtes de Laurence Beneux et Christophe Doré sur les réseaux pédophiles internationaux, dans l’indifférence de Libération qui défendait naguère, avec Matzneff, les relations sexuelles entre adultes et enfants.

En fait, rien n’est plus lâche que la seule traque médiatique d’un écrivain de 90 ans, ruiné, esseulé et malade, poursuivi jusque dans ses rares apparitions publiques après avoir été applaudi par l’intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés1 pour ses goûts sexuels pour« les moins de seize ans », titre d’un de ses livres à succès. Cette chasse à l’homme à terre illustre l’attrait persistant de la gauche pour la volte-face, la meute lyncheuse, la loi des suspects. Le scandale Matzneff, qui n’aura pas de réponse pénale pour cause de prescription, tient du pharisaïsme : il fait oublier les compromissions morales du « progressisme » faussement vertueux. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Libération, tribunal des bonnes mœurs

Ces indignations de façade contre la pédocriminalité sont aussi hypocrites que les soudains élans de la gauche pour la liberté d’expression, exigée pour critiquer Israël dans sa guerre contre l’islamisme judéophobe ; une spécialité de LFI partagée par la Macronie. Il est certes exact que le projet de loi Yadan, visant à « lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », porte des contraintes qui entraveraient les opinions, même détestables, contre l’Etat juif. Toutefois cette gauche redevient vite liberticide, et le bloc central avec elle, dès qu’il s’agit d’interdire CNews ou de mettre X sous surveillance. 

Ces combats pour un libre antisionisme sont aussi insincères que l’intransigeance lacunaire contre la pédocriminalité. Dans les deux cas, la gauche choisit ses cibles.

La révolution des oubliés

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  1. Laurence Beneux, Pédocriminalité, l’hypocrisie française, Cherche Midi (2026) ↩︎

Au Premier mai, fais ce qu’il te plaît!

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DR.

Les libéraux le répètent à l’envi : la Fête du travail du 1er mai est un anachronisme. Et pourtant, au moment de trancher, le gouvernement recule, comme toujours: seuls les boulangers et les fleuristes indépendants seront autorisés à travailler cette année. De leur côté, les syndicats craignent que toute dérogation n’en appelle d’autres dans d’autres secteurs. Quant à la gauche, elle dénonce avec vigueur, sur toutes les tribunes et sur tous les plateaux, que le 1er mai n’est pas un jour « donné », mais un jour « arraché » par les travailleurs au capital, feignant encore d’y croire vraiment.


Alors que la proposition de loi soutenue par le gouvernement d’élargir le travail le 1er mai avait créé une levée de boucliers dans les rangs de la gauche, l’obligeant à mettre en pause son examen, ce dernier a trouvé la parade : il autorise uniquement les boulangeries et les fleuristes artisanaux à ouvrir et à faire travailler leurs salariés sur la base du volontariat, en ce jour habituellement férié et chômé. La boîte de Pandore est-elle ouverte ?

Il n’y a pas de plus habile cheval de Troie. Depuis des années, le gouvernement cherche à pénétrer dans la cité imprenable des jours fériés et s’est toujours heurté à des remparts infranchissables. Qui ne se souvient pas de François Bayrou, alors Premier ministre, l’air faussement grave, expliquant urbi et orbi qu’il était du devoir des Français de faire « un effort » pour contribuer au redressement de la France en supprimant deux jours fériés : le 8-Mai et le lundi de Pâques. Son propos avait provoqué des remous et fut perçu comme punitif. Il avait dû, hélas, reculer. 

Grande largesse de cœur

Cette fois-ci, le gouvernement a réussi un magnifique tour de passe-passe. Dans son grand cheval en bois, harnaché d’or, il y a caché les fleuristes et les boulangers artisanaux, autorisés à faire travailler leurs salariés lors du 1er mai, Fête du travail, sur la base du volontariat et payés double. Cette grande largesse de cœur de nos chères ouailles ministérielles, prétendant jouer aux aumôniers d’un peuple français souffrant et incapable de vivre décemment, pourrait presque nous faire croire aux discours de ces âmes charitables. Ils peuvent compter, en tout cas, lors de leur procession, sur un large cortège de prêtres libéraux, largement acquis à la cause: « libérons le travail de cette France qui souffre », entend-on partout. Au XVIIIe siècle déjà, l’abbé de Saint-Pierre, dans son écrit intitulé Liberté aux pauvres de travailler les dimanches après-midi, considérait que l’interdiction stricte du travail dominical constituait une perte de revenus considérable pour les familles pauvres: « Ce serait une grande charité et une bonne œuvre, plus agréable à Dieu qu’une pure cérémonie, que de donner aux pauvres familles le moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants, par sept ou huit heures de travail, et les moyens de s’instruire eux et leurs enfants à l’église, durant trois ou quatre heures du matin ». 

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Mais sous cette commisération de façade et cet acte de bienfaisance, se cache aussi une philosophie moins reluisante: celle de l’individualisme libéral. En considérant chaque individu comme indépendant par nature et n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même dès lors qu’il ne nuit pas à autrui, chacun peut alors exercer librement le choix de travailler, y compris les jours fériés. Au nom de quoi m’interdirait-on d’user librement de mon temps, de mon corps, de mon choix, et de mon argent? « C’est vrai dans certaines limites parce que sinon on est dans un système totalitaire. Mais à partir de quel moment l’usage que je veux faire de mon corps, de mon temps, de mon argent va détruire la vie commune? », interroge le philosophe Jean-Claude Michéa. 

Populicide

Pour les libéraux, cette question n’a aucune importance. Ils ne se la posent d’ailleurs jamais. Pour eux, les jours fériés sont simplement une entrave à la compétitivité, un archaïsme insupportable dans une époque où l’économie de marché fait la loi. Leur seul credo est : « individu, liberté, marché ». Cette cécité de la pensée et cette courte vue sont les œillères de tous les libéraux. « L’idéal libéral de la liberté » se résume « à une soumission aux forces impersonnelles du marché » pour reprendre les propos du néolibéral Friedrich Hayek dans La Route de la servitude. En réalité, il s’agit d’offrir à court terme un prétendu supplément de pouvoir d’achat pour mieux imposer la dynamique de l’économie de marché à la totalité de l’existence. Contrairement aux sociétés passées où l’économie était immergée dans les religions sociales (coutumes, traditions), le marché moderne s’est désencastré de la société et a pu imposer ses lois. Mais ce mouvement n’est pas une libération mais une destruction sociale entière. « Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même impliquait une utopie radicale. Une telle institution ne pourrait exister de façon suivie sans anéantir la substance naturelle de la société, sans détruire physiquement l’homme et sans transformer son milieu en désert », alertait l’économiste Karl Polanyi dans son brillant ouvrage La Grande Transformation. 

Ainsi ce qui s’apparente au départ à un gain de pouvoir d’achat et au libre-choix de travailler lors des jours fériés deviendra progressivement une perte de liberté effective, une perte d’argent et un accroissement de l’isolement. Tout le tissu social qui fonde la société s’en trouve chamboulé ; tous les rythmes collectifs s’en trouvent désynchronisés. Plus grand monde pour faire garder son enfant ; plus grand monde pour organiser les préparatifs d’un mariage ; plus grand monde pour participer à toutes les activités associatives et sportives. Il faudra en retour confier ses enfants ou organiser les préparatifs d’une fête non plus grâce au soutien de son voisinage ou de sa communauté, mais bien par l’intermédiaire de multiples services payants. Sans compter que ce qui était un travail payé double deviendra à terme un travail payé simple, où dimanche deviendra peu à peu « manchedi » pour reprendre Jean-Claude Michéa. C’est la vie hors pouvoir d’achat qui se réduit alors comme peau de chagrin. 

Mémoricide

En 1839, le philosophe Pierre-Joseph Proudhon publia un livre intitulé  De la célébration du dimanche. Son propos consistait à analyser pourquoi l’instauration du Sabbat chez les juifs par Moïse, exposée dans le Décalogue – ou celle de la « fériation du dimanche » comme il l’appellechez les chrétiens – constituait un élément indispensable de la cohésion sociale et nationale : « comment le Sabbat devint-il, dans la pensée de Moïse, le pivot et le signe de ralliement de la société juive ? » s’interroge-t-il. « Ce qu’il désirait créer dans son peuple, c’était une communion d’amour et de foi, une fusion des intelligences et des cœurs, si je puis ainsi dire ; c’était ce lien invisible, plus fort que tous les intérêts matériels, qui forment entre les âmes l’amour de la même patrie, le culte du même Dieu, les mêmes conditions de bonheur domestique, les solidarités des destinées ; les mêmes souvenirs, les mêmes espérances. Il voulait, en un mot, non pas une agglomération d’individus, mais une société vraiment fraternelle. »

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Nos libéraux, ayant subi une véritable vivisection de la mémoire collective, ne voient même pas que la suppression des jours fériés constitue une ablation de leur histoire. Ces jours ne sont pas seulement un frein au travail mais constituent un lien à notre passé, à nos ancêtres, à notre histoire et à nos origines communes. S’en défaire au nom du sacro-saint travail libéré constitue une attaque contre tout ce que nous sommes, réduisant chaque être à une monade isolée et écervelée ; condamnée à errer dans les marécages d’un nihilisme mortifère. Un homme sans Histoire, sans trace, hors-sol est un homme mort. Et comment ne pas voir qu’en supprimant toute la charge symbolique et historique des jours fériés par la possibilité de travailler viendra un jour où chaque Français, ayant perdu toute mémoire, pourra se voir imposer de travailler librement et volontairement y compris le jour de Noël ? De belles étrennes des orphelins en perspective pour reprendre le titre d’un des poèmes d’Arthur Rimbaud. Il serait grand temps et urgent qu’au lieu de déclamer benoîtement les Tables de la loi venues du Mont-Pèlerin, lieu de réunion des néolibéraux dès 1947, les libéraux se rappellent aussi que du Mont Sinaï, on déclara : « Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage… »

Socialicide

Mais que l’on n’aille pas croire que les colères feintes de la gauche soient aussi philosophiquement cohérentes. Ce sont ces mêmes hommes et femmes qui éructent aujourd’hui contre la mise à mort des jours fériés qui sont prêts demain à étendre le plus loin possible tous les droits individuels permettant au marché de fracturer et d’atomiser la société. Autant dire de futurs permis de construire au libéralisme pour mieux reformater le monde à son image…

Car, à tous ceux à gauche qui poussent des cris d’orfraie et s’enflamment à chaque fois que l’on touche « au travail », n’oublions jamais que c’est cette même gauche française qui participa à la libération internationale des capitaux. Le fameux et embarrassant consensus de Paris décidé dans les années 1980 —de Camdessus à Jacques Delors en passant par Chavranski— sous la férule de tous les mitterrandiens patentés. Prenant cause et fait pour le libéralisme économique, il ne restait qu’à la gauche la défense des droits sociétaux ; un libéralisme culturel à rebours de toute la France populaire et des mouvements socialistes originels d’antan. Il est aujourd’hui clair que sa « défense » de la Fête du travail n’est plus qu’une posture électorale qui ne trompe d’ailleurs personne. La gauche a viré sa cuti. Elle est aujourd’hui plus à son aise quand il s’agit de promouvoir « la Nouvelle France » ou d’organiser la prochaine marche des fiertés LGBTQIA+. 

Juste une déception

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© Manuel Moutier / Gaumont

Reconstitution luxueuse des années 80 vécues par une famille de la classe moyenne de banlieue parisienne, le film d’Olivier Nakache et Éric Toledano (Intouchables, 2011) ne raconte rien d’intéressant. Ras le bol des films « doudou »!


La nostalgie ne fait pas un film. Et encore moins un bon film. Si ce retour vers le passé a été salué comme réjouissant, il s’avère surtout plombant. Se réfugier derrière une bande-son des années 80 et une accumulation de souvenirs d’enfance ne suffit pas à faire du cinéma. Là où certains critiques s’attendrissent devant la prétendue « chronique émouvante » de la France des années François Mitterrand, il n’y a qu’un empilement paresseux de clichés mille fois recyclés : l’ado qui tombe amoureux pour la première fois, le grand frère rockeur un peu rebelle, des parents dépassés, incapables de se parler sans se disputer, et bien sûr les premières transgressions… Rien ne surprend, et rien ne dépasse le stade du Polaroïd aux couleurs rétro. « In Between Days » de The Cure, « Sailing » de Christopher Cross ou encore « Just an Illusion » d’Imagination — qui donne son titre au film — ont beau saturer la bande-son, rien n’y fait : on s’ennuie ferme. Les plans s’étirent, les scènes s’enlisent.

Film « doudou »

Et pour combler le vide, le film « doudou » en rajoute toujours un peu plus : Camille Cottin se trémousse dans tous les sens dans le salon sur « I’m So Excited », comme pour injecter artificiellement de l’énergie là où le récit en manque cruellement. Quant aux dialogues, ils peinent à exister : d’une platitude confondante, ils laissent les scènes dériver, incapables de leur insuffler le moindre élan. Là où l’on attendrait de l’exaltation, ne subsiste qu’une forme d’exaspération. Tout se passe comme si le simple fait d’évoquer une époque suffisait à captiver. Mais non : sans écriture forte, sans point de vue, il ne reste qu’un film assez vide qui avance péniblement. On enfile les perles : Louis Garrel, père au chômage et à l’autorité inexistante — Mai 68 oblige — fait face à une mère, Camille Cottin, qui se met à l’informatique pour s’émanciper de ses casseroles et de son rôle de secrétaire servant le café à des patrons misogynes. Le gardien, Pierre Lottin, est la caricature du beauf tout droit sorti de Cabu, à la fois serviable et lourdement dragueur… Et puis il y a les ados prépubères, occupés à élaborer des stratagèmes pour louer en douce un porno au vidéoclub du quartier. Sans parler de la famille catholique tradi du coin, réduite à une galerie de clichés : un pater familias coincé et autoritaire, teinté d’un antisémitisme latent. Que de subtilité !

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Catalogue de références eighties

Quant aux références culturelles, elles s’enchaînent comme dans un catalogue, voire tournent en boucle. L’évocation du célèbre jeu radiophonique « La valise RTL », qui récompensait les auditeurs capables de réciter le montant de la cagnotte, revient de manière insistante: le père, ne parvenant pas à retrouver un emploi, en vient à miser sur la chance pour s’en sortir. À cela s’ajoutent les cassettes VHS empruntées au vidéoclub, la chaîne hi-fi et toute la panoplie d’objets d’époque… qui défile sans jamais dépasser le simple clin d’œil. Ici, on recycle plus qu’on ne crée. On ne revisite pas les années 80, on les consomme.

Et en toile de fond se télescopent la crise économique, avec son cortège de cadres au chômage, et l’irruption sur la scène médiatique de SOS Racisme, dont la petite main jaune « Touche pas à mon pote » s’affiche partout, épinglée sur les vestes en jean et les blousons Chevignon des jeunes, avec en point d’orgue le concert gratuit de 1985 place de la Concorde, organisé par l’association, où le discours de son président, Harlem Désir, cède la place à Jean-Louis Aubert, figure du groupe Téléphone, pour le tube à succès « Un autre monde ». Toute une époque. Toute une jeunesse bercée par les « lendemains qui chantent » d’une idéologie multiculturaliste érigée en idéal, dont on mesure aujourd’hui les illusions. Libre alors au spectateur de voir ce que le film élude : un antiracisme érigé en caution morale, permettant à la gauche mitterrandienne de faire oublier la débâcle économique et de déstabiliser la droite pendant des années, jusqu’à la récupération d’un mouvement de jeunesse au service de la réélection de tonton en 1988.

Olivier Nakache et Éric Toledano ont voulu mettre en scène, et surtout en musique, leurs souvenirs d’enfance dans la France des années 1980. Mais ils ne font que tomber dans l’écueil stérile d’une nostalgie idéalisée à tout prix. Le film fait en réalité l’impasse sur les deux phénomènes sous-jacents de cette période : la crise économique et l’antiracisme. Il ne s’en saisit pas réellement : cela n’intéresse manifestement pas les réalisateurs. Comme si regarder dans le rétroviseur suffisait à faire du cinéma. Pari manqué. Ici, le moteur tourne à vide. Juste une illusion, en somme. Et le spectateur, lui, déchante.

1h56