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L’inquiétant ensauvagement de Didier Eribon

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Incident entre l’écrivain et le député socialiste Jérôme Guedj, le premier étant accusé par le second de lui avoir fait un doigt d’honneur et de l’avoir insulté dans la rue


Il faut avoir beaucoup étudié la domination pour finir par traiter les gens de connards sur un trottoir. C’est une manière comme une autre de mettre la théorie en pratique. Didier Eribon, sociologue distingué, spécialiste des humiliations, des identités blessées et des mécanismes par lesquels les hommes se réduisent les uns les autres, aurait ainsi offert à Jérôme Guedj une petite leçon de sociologie appliquée. Une leçon de rue, avec gestes obscènes et travaux pratiques.


La scène se déroule à Paris. Guedj parle avec sa femme et un ami lorsqu’un passant se met à lui adresser des doigts d’honneur et quelques aménités. Le passant n’est pas n’importe qui. C’est Didier Eribon, l’auteur de Retour à Reims, l’homme qui a fait de la honte sociale une matière littéraire et politique, celui qui sait mieux que personne comment une parole peut vous coller à la peau. Guedj le rattrape et lui demande des explications. Eribon aurait répondu : « Je suis mondialement connu et vous êtes un sale connard. »

Il y a dans cette phrase une sorte de perfection. On connaissait l’argument d’autorité, Eribon invente l’argument de célébrité. Socrate avait besoin de discuter mais il suffit à Eribon d’être mondialement connu. La philosophie progresse…

Mais la suite est moins drôle. Eribon reproche à Guedj ses critiques contre Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Puis, selon le récit du député, il ajoute : « J’aurais pu vous dire aussi, et je pourrais vous dire : dégage, sale sioniste ! » À cet instant, le trottoir cesse d’être un théâtre de boulevard. Il devient un lieu où les mots ont une mémoire.

Ce qui rend la scène embarrassante est que Didier Eribon n’est pas un imbécile. Il sait ce que font les mots lorsqu’ils cessent de désigner pour commencer à enfermer. Il sait comment une personne peut être ramenée à son origine, à sa classe, à sa sexualité, à une appartenance réelle ou supposée. Il sait que l’insulte n’est jamais tout à fait une simple insulte : elle vient avec son histoire, ses morts, ses habitudes de mépris. Il ne peut donc ignorer ce que signifie, dans la France d’aujourd’hui, de jeter « sale sioniste » au visage d’un député juif.

L’antisionisme n’est pas nécessairement l’antisémitisme, cela devrait aller sans dire. Il existe même des sionistes propalestiniens, ce qui est sans doute une position trop compliquée pour notre époque, qui préfère les étiquettes aux êtres humains. Mais ici, le mot ne surgit pas au terme d’un débat sur l’histoire d’Israël ou sur l’avenir du Proche-Orient. Il arrive dans une querelle autour de Mélenchon. Il ne sert pas à discuter, il sert à frapper. Lorsqu’un mot politique devient une injure lancée à un homme juif, il faut au moins avoir la décence de se demander ce qu’il transporte avec lui.

Jérôme Guedj n’est pourtant pas un militant du Grand Israël. Il défend la solution à deux États, refuse de choisir entre l’existence d’Israël et les droits nationaux des Palestiniens et s’obstine à penser qu’une cause juste ne devient pas plus juste lorsqu’elle exige qu’on ferme les yeux sur les haines qui la nimbent. C’est peut-être ce qu’on lui reproche.

L’affaire Eribon raconte quelque chose de plus vaste qu’une colère de trottoir. Une partie de la gauche intellectuelle, autrefois si attentive aux préjugés, semble avoir découvert que l’injure pouvait être une arme émancipatrice, à condition de la réserver aux mauvaises personnes. Elle dénonce l’assignation identitaire partout, sauf lorsqu’elle lui permet de congédier un contradicteur. Elle combat les stéréotypes tout en conservant soigneusement ceux dont elle a besoin. Elle réclame la nuance comme on réclame un privilège, puis distribue les certificats de pureté avec la brutalité d’un concierge.

Guedj a commis une faute impardonnable : il est resté à gauche sans accepter toutes les indulgences accordées à Mélenchon. Il connaît pourtant celui-ci puisqu’il a été un de ses proches. Il n’a pas changé de famille politique et refuse simplement de considérer que la lutte contre l’antisémitisme devrait s’arrêter à la porte de son propre camp. C’est une faute que les familles politiques pardonnent rarement. On supporte mieux l’ennemi que le parent qui vous rappelle les principes oubliés. L’ennemi confirme votre identité alors que le dissident vous oblige à la regarder.

Eribon a écrit sur la honte sociale, l’exclusion, la violence des classements. Il a montré comment les dominants fabriquent des catégories pour tenir les autres à distance. Son œuvre mérite d’être lue. Mais elle rend la scène plus accablante encore. Car à quoi sert d’avoir passé sa vie à démonter les mécanismes du mépris si c’est pour les retrouver un soir, intacts, dans sa propre bouche ?

Jérôme Guedj dit avoir entendu « sale juif » derrière « sale sioniste ». On peut discuter son interprétation mais pas lui retirer le droit de s’interroger sur ce qu’il a entendu, surtout lorsqu’il a déjà reçu des insultes de même nature dans des manifestations. Les mots ne sont pas des bulles de savon. Ils éclatent et laissent parfois une odeur rance.

Il y a enfin cette touche, presque trop parfaite pour ne pas appartenir à la littérature. Eribon aurait précisé qu’il devait dîner avec Annie Ernaux, prix Nobel de littérature. Comme si la fréquentation des immortels pouvait servir de laissez-passer moral, comme si l’on pouvait être odieux sur un trottoir et se refaire une virginité dans un salon, entre deux écrivains consacrés.

On imagine un Philippe Muray observant la scène avec cette joie triste qu’il réservait aux cérémonies de la bonne conscience : le grand spécialiste des dominations, mondialement connu, défendant les opprimés entre deux doigts d’honneur, avant de rejoindre les immortels pour dîner…

On a connu un temps où la gauche intellectuelle prétendait libérer les hommes de leurs préjugés. Certains de ses représentants semblent désormais surtout préoccupés de savoir à qui ils ont encore le droit de les appliquer. Didier Eribon devrait relire Didier Eribon. Il y retrouverait peut-être cette vieille vérité, si simple qu’elle en devient presque inaccessible : on ne se débarrasse jamais tout à fait de la violence, on change seulement le nom qu’on lui donne.

Silence à l’autre bout du tunnel

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Trois ans depuis le 7 octobre.

On a dressé des pavillons (éphémères), on a commémoré. Mais que retiendra l’histoire ? Méga pogrom, massacre, attentat ? À essayer de qualifier cette tragédie, les mots sont déjà à la peine. Que peut la langue face à l’indicible ?

Début décembre 2023, face au monde devenu fou, me vient l’urgence viscérale de sortir mes sœurs de l’angle mort : ces 350 Israéliennes violées, torturées, réduites en cendres sous l’œil des Go-Pro de leurs assassins. Le défi est de taille, échouer revient à être engloutie avec elles. Elles, ces victimes dont on a pris acte sans s’émouvoir — à de rares exceptions — avant de les recouvrir d’un voile d’indifférence.

Je me suis retrouvée en mission, sans doute la plus importante de ma vie. M’inscrivant sans le savoir dans la Khurbn-Forshung — « destruction-recherche » en yiddish, cette compilation de témoignages initiée après le pogrom de Kishinev en 1903 —, j’ai commencé à tisser le mien pour faire justice à ces femmes, faire mémoire, et ne pas perdre la raison face à la désinformation, aux biais médiatiques, et à la flambée d’un antisémitisme mondial.

Jusqu’à sentir battre leur cœur est paru le 1er octobre 2025. L’écrire a été une épreuve — Difficile de garder les yeux ouverts face à l’atrocité —, réussir à le publier une bataille sans répit d’une année, et je continue à penser que sa publication aux éditions de L’Observatoire tient du miracle vu la conjoncture actuelle. Que soient ici remerciés mes anges gardiens. Ils se reconnaîtront. Et mon éditeur, l’admirable Laurent Nunez.

Articles, témoignages, interviews, rapports internationaux, l’actualité brûlante est entrée dans mon texte au fil des jours, mais également l’histoire, celle des Juifs depuis l’Antiquité et de la haine qu’on leur porte.

Ce n’est qu’en voulant dialoguer avec ce grand-père disparu, rescapé de la Shoah, que je me suis prise à remonter le temps. Là, j’y ai découvert des travaux de recherche sur le sort abominable réservé aux Juives lors des pogroms en Galicie — où il était né — entre 1917 et 1921, la mise en scène sadique et systématique de leurs tortures en place publique. À mon grand effroi, j’ai alors compris que l’histoire est un éternel recommencement. L’histoire de mon peuple s’entend. Sous mes yeux, infligés à mes aïeules ou à mes sœurs en Israël, les mêmes sévices au détail près et dans les deux cas, une volonté génocidaire avérée.

Ce mot « génocide » dévié dans sa définition et récupéré par les porte-paroles du Hamas dès le 10 octobre 2023. Nombreux médias leur emboitant le pas, considérant les terroristes du Hamas comme des « résistants » ou des « activistes ». Face à cette guerre des mots, il me fallait rétablir la vérité en faisant la seule chose que je sais faire : écrire.

Qu’on ne se méprenne pas pour autant, rétablir la vérité n’est pas synonyme de partialité. Dans ce marasme, il y a deux peuples côte à côte liés par le destin. Pour l’écrivain qui contemple le désastre, il n’y a qu’un minuscule bout de terre éventré et des Hommes gesticulant dans un bourbier à ciel ouvert. Là était aussi le défi : m’adresser à tous — pas seulement la communauté juive — dans un texte qui puisse résonner en chacun, au-delà des clivages et des préjugés. La souffrance palestinienne se trouve dans mon roman, page après page. Leurs femmes, leurs enfants.

D’ailleurs, en mettant en lumière le sort des femmes assassinées le 7 octobre (et celles prises en otage) parmi les 1250 victimes — présentes évidemment dans mon texte —, mon prisme s’est élargi au sort des femmes en général, cette majorité tenue dans l’ombre depuis la nuit des temps.

Le féminicide reste l’arme de guerre la plus facile et la moins coûteuse pour l’ennemi, la plus efficace aussi, en ce qu’elle détruit un peuple sur des générations. En France, une femme tombe sous les coups de son conjoint tous les trois jours !

Alensara Abed Al Rahman (22 ans, tuée à Kissoufim)
Dalia Abu Mariam (Bédouine, 37 ans, tuée en route vers l’hôpital)
Faiza Abu Sabieh (65 ans, tuée à Netivot)
Mai Abu Sabieh (34 ans, tuée à Netivot)
Angeline Agirs (touriste, tuée au Festival de Re’im)
…

Voici le début de la liste des victimes du 7 octobre, toutes sont nommées à la fin de mon livre. On remarque d’emblée qu’elles n’étaient pas toutes Israéliennes ET/OU juives. On compte 20 % d’Arabes (Palestiniens, Druzes…) dans ce minuscule melting-pot pas plus grand que la Bretagne. Cette seule constatation nous sort déjà de la logique manichéenne qui a consisté à réduire ce drame à une bataille entre le Bien et le Mal, entre suppliciés musulmans et bourreaux sionistes.

Toutes ces femmes avaient un prénom, un visage, une famille. Celles revenues de l’enfer et qui ont trouvé le courage de témoigner auprès des plus hautes instances internationales n’ont reçu que de l’indifférence ou du mépris.

Aujourd’hui, trois ans après ce drame, il me semble que l’humanité tout entière « est entrée dans le tunnel de l’inconnu ». Et ici, je reprends sciemment en la détournant la formule d’un porte-parole du Hamas au centième jour de captivité des otages retenus à Gaza, phrase qui revient dans mon livre, tel un leitmotiv glaçant.

Cette humanité justement, piétinée aussi bien par les islamistes radicaux que par les sorciers de l’I.A. Les premiers utilisant la technologie des seconds pour manipuler avec une facilité déconcertante les émotions des masses, réécrivant l’histoire aux vues et au su de tous, bernant jusqu’aux grands organes de presse et les journalistes professionnels qui y travaillent.

Quand personne ne veut voir ou ne peut voir, il reste un seul espoir : réveiller l’empathie. Ici intervient alors le travail de l’écrivain. Et la langue prend tout son sens.

Comment oublier ces paroles prononcées par une dame devant mon stand lors d’un Salon du livre ? « Je vais vous en prendre deux exemplaires. Le premier pour ma meilleure amie, juive, qui se sent seule, incomprise, dévastée depuis le 7 octobre. Le second pour moi, qui suis catholique, car j’aimerais essayer de comprendre ce qu’elle ressent. »

Alors bien sûr, Jusqu’à sentir battre leur cœur a eu de très beaux échos : Raphaël Enthoven l’a qualifié de « livre merveilleux à mettre en toutes les mains », la romancière Lilia Hassaine — qui signe l’un des plus beaux romans de la rentrée littéraire — l’a élu meilleur livre 2025 sur France Inter. Yaël Scemama, rédactrice en chef d’ActuJ, le considère comme le « récit le plus complet et le plus saisissant écrit sur les violences sexuelles commises par le Hamas le 7 octobre 2023 ». Et que ceux que je ne cite pas ici n’en prennent pas ombrage et soient assurés de ma gratitude.

Mais aujourd’hui, trois ans après le massacre et un an après la parution de mon livre, je dois me rendre à l’évidence : ni ces femmes ni moi-même n’avons réussi à nous faire entendre encore tout à fait.

 Si depuis décembre 2023, je me suis dédiée corps et âme à leur dresser un tombeau, si je savais que même une fois paru, il me faudrait porter mon livre sans relâche pour le rendre visible, il y a un silence auquel je ne m’attendais pas. Qui n’a pas reçu ce livre ? ! Médias nationaux et ceux de la communauté juive, journalistes, chroniqueurs et chroniqueuses courageux dont l’écho me paraissait évident, lieux culturels et autres structures représentatives juives de France.

En Israël, j’ai bon espoir. Il est juste trop tôt.

Au Sénat, il y a un an, lors d’un colloque international organisé par ELNET, j’ai pu offrir un exemplaire en main propre à la juge Nava Ben Or, l’une des initiatrices du projet Dinah né du 7 octobre, qui veut faire évoluer le droit international pour repenser le discours sur la violence sexuelle liée aux conflits mondiaux et permettre à l’avenir d’obtenir justice face à ce crime contre l’humanité, et reconnaissance pour les survivant(e)s. Elle ne comprend pas le français, mais son émotion parlait pour elle.

De même celle de la mère de Shani Louk, otage assassinée, rencontrée en octobre 2025 lors de la journée de commémoration organisée par le Collectif 7 octobre à Paris, à qui j’ai remis le livre en lui montrant le nom de sa fille, ou encore celle du jeune Daniel Sharabi, qui a sauvé des dizaines de civils avec l’aide de son frère lors du carnage, mais qui ne se remet pas d’avoir perdu sa meilleure amie, la franco-israélienne Karine Journo, enlevée et massacrée.

Du bougeoir de shabbat sauvé des cendres de la Seconde Guerre mondiale par mon grand-père — le peintre Emanuel Proweller —, à la bougie mémorielle, tout au long de mon récit, le destin du peuple juif se reflète dans la lueur vacillante d’une flamme.

Flamme qui offre aussi la lumière à mes sœurs assassinées chaque fois que leur nom est lu ou murmuré : Jusqu’à sentir battre leur coeur est leur tombeau. Un mémorial de mots qui, je veux le croire, résistera à l’usure du temps. J’aime d’ailleurs à penser que chaque fois qu’un lecteur l’ouvre, 350 bougies s’allument, autant de flammes/femmes qui ne doivent jamais cesser d’éclairer nos cœurs, nos consciences, et nous rappeler à notre humanité.

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Sous les pavés, la caste

Le week-end dernier, une fois encore, les casseurs et les pilleurs ont, avec la complaisance des petits bourgeois mélenchonistes, confisqué la vraie lutte sociale portée notamment par les gilets jaunes. Comme d’habitude, les gauchistes ont préservé la domination économique et favorisé la répression.


Le 17 octobre devait être la journée de la « convergence des luttes ». Les lycéens réclamaient des établissements dignes, les salariés du pouvoir d’achat, les syndicats des services publics. Ce jour-là, des centaines de milliers de personnes ont défilé. Mais de leur colère, que restera-t-il ? Des magasins pillés, des voitures incendiées, des affrontements avec la police. À force de vouloir « mettre le zbeul », certains auront surtout réussi à faire disparaître les revendications sous les décombres.

Une autre question demeure : où était la France des ronds-points, des petites villes, des trajets contraints et des fins de mois impossibles ? De nombreux gilets jaunes étaient présents, certes, mais le mouvement n’a pas retrouvé le visage de l’hiver 2018. S’ils étaient bien là, ils ont été effacés, leur lutte confisquée. Les revendications de la France périphérique ont disparu sous les fumées, les écrans et les écrans de fumée.

Cette convergence manquée rappelle un autre rendez-vous : Mai 68. Ou plutôt les deux Mai 68, que la légende a fini par confondre. D’un côté, le Mai étudiant, celui de la subversion des normes, de l’autorité et des mœurs. De l’autre, le Mai ouvrier, celui des usines occupées, des salaires et des conditions de travail. À Renault-Billancourt, les portes closes devant les étudiants symbolisèrent cette rencontre manquée. Les uns voulaient renverser les interdits, les autres transformer les rapports sociaux.

En mai 68, si les ouvriers ont arraché des conquêtes, c’est la révolution culturelle qui a remporté la bataille de l’imaginaire. Michel Clouscard avait compris ce paradoxe : la subversion des mœurs, loin de renverser le capitalisme, pouvait devenir son meilleur allié. C’est l’avènement du libéralisme-libertaire, permissif envers le consommateur, répressif envers le producteur. Autrement dit, à la bourgeoisie la libération des désirs et les plaisirs de la consommation ; au prolétariat les contraintes du travail et de la production. On libère les mœurs sans libérer les travailleurs.

Le philosophe Jean-Claude Michéa prolongera cette critique : pour lui, le libéralisme économique et le libéralisme culturel sont les deux faces d’une même pièce. L’un libère le marché de ses entraves, l’autre l’individu de ses appartenances et de ses limites. Tous deux concourent à l’avènement d’un individu déraciné, livré à ses désirs autant qu’aux puissances de l’argent. Cinquante-huit ans plus tard, la mécanique paraît familière : la subversion sociétale menace de nouveau d’étouffer les revendications sociales. On prétend renverser l’ordre établi, mais on détourne la colère de ce qui le fonde : la domination économique.

Deux France, trois révoltes

Certes, les revendications du 17 octobre étaient d’abord sociales, et c’est pour cela que le spectacle affiché est à pleurer. Comment ne pas voir la confusion militante qui les entoure ? Des drapeaux palestiniens dans les cortèges ; quelques jours plus tôt, Greta Thunberg, figure internationale de l’activisme écologiste, venue soutenir les lycéens, keffieh palestinien sur les épaules. Sa présence répondait bien à leurs revendications scolaires. Mais cette accumulation de symboles révèle aussi une culture politique où chaque mobilisation tend à devenir le réceptacle de toutes les indignations. La question sociale se retrouve ainsi noyée dans un imaginaire militant bien plus vaste, hérité notamment des combats sociétaux.

Derrière cette confusion se dessine une fracture que l’on a voulu rendre invisible : la lutte des classes. À une partie de la bourgeoisie cultivée, les combats sur les identités, les représentations, les normes ; à la France populaire et périphérique, l’urgence des salaires, du logement, de l’école, du prix de l’essence. Les uns peuvent choisir leurs causes ; pour les autres, la nécessité fait bien souvent le choix. Les uns crèvent de faim, les autres non.

Mais cette opposition entre deux France ne suffit pas à comprendre la culture de la rupture. Une troisième force entre en scène : une jeunesse désaffiliée (au sens du sociologue Robert Castel), privée de perspectives, dont certaines fractions cherchent dans l’affrontement une reconnaissance de leur colère. Elle peut ainsi rejoindre, dans une même fascination pour la subversion, cette bourgeoisie libertaire et bien-pensante qui trouve dans la contestation radicale le prolongement de sa révolution culturelle. La première fournit à la révolte ses manifestations les plus spectaculaires ; la seconde, sa caution intellectuelle. Mais où se trouve, dans cette convergence proclamée, la France des périphéries, celle des petites villes, des ronds-points et des fins de mois impossibles ?

C’est ici que la pensée marxiste d’un Michel Clouscard retrouve toute son actualité. Car le point commun entre le progressisme sociétal et le spectacle de la casse n’est pas leur finalité, mais cette conception de la subversion érigée en vertu politique. On renverse les normes, les symboles, parfois les vitrines, mais rarement les rapports économiques. Le capitalisme peut parfaitement absorber cette transgression, la célébrer, la commercialiser, tant qu’elle ne menace pas les fondements de sa domination. On peut ainsi se donner toutes les apparences de la révolution sans jamais faire avancer la lutte sociale.

On invoque volontiers la tradition révolutionnaire française pour justifier les pillages. Pourtant, en 1830 comme en 1848, des insurgés s’organisaient pour protéger les biens. Sur des drapeaux de 1848 figurait cette inscription : « Respect aux propriétés ; mort aux voleurs ! » Engels lui-même rappelait que les ouvriers révolutionnaires combattaient les pillards, précisant que ce n’était « certes pas par enthousiasme pour la propriété », mais parce qu’ils entendaient se débarrasser de ceux qui dévoyaient leur combat. Quelle étrange révolution que celle qui consiste à dévaliser des magasins et incendier la voiture du voisin ! Les révolutionnaires d’hier ne voulaient pas simplement mettre le désordre : ils prétendaient lui substituer un ordre social juste. On a d’ailleurs vu des manifestants, dans la droite ligne de leurs ancêtres, s’interposer face aux casseurs refusant de laisser leur colère et leurs revendications confisquées par les pillards.

Car la casse a aussi une fonction politique, fût-elle involontaire. Elle offre au pouvoir une échappatoire : au lieu de parler des salaires et des établissements délabrés, on parle des vitrines et des interpellations. Le désordre appelle la répression ; la répression alimente la radicalisation. C’est le pas de deux au-dessus du volcan : deux surenchères qui semblent s’opposer et finissent par se renforcer. L’État peut ainsi abandonner ses fonctions sociales tout en multipliant ses instruments de contrôle. Les premières victimes sont les revendications populaires.

Les Français ne veulent pas « mettre le zbeul », ils veulent qu’enfin, en haut, on entende leur souffrance. Leurs cris de douleur seront étouffés par le bruit et la fureur. Ils veulent un ordre juste : des écoles qui fonctionnent, un travail qui nourrit, des services publics qui protègent. Ni l’anarchie des uns, ni la répression des autres. Ils ne réclament pas le désordre, mais qu’on entende enfin leur voix, qu’on écoute leurs souffrances et qu’on réponde à leurs aspirations. Ils ne demandent pas qu’on parle en leur nom, mais qu’on leur rende la parole. En un mot, la souveraineté : celle d’un peuple qui ne veut plus seulement être gouverné, mais être entendu et décider de son destin.

L’impossible convergence

La convergence des luttes n’aura jamais lieu. Non parce que les colères ne seraient pas légitimes, ni parce que les Français ne partageraient aucune souffrance, mais parce qu’on ne saurait faire une révolution commune avec des aspirations si différentes. Les uns veulent subvertir les normes, d’autres trouvent dans le désordre une manière d’exister, quand la France populaire réclame simplement les moyens de vivre dignement. Les premiers jouent à la révolution, les seconds la mettent en scène, les derniers attendent toujours qu’elle change leur vie. Aux uns la subversion, aux autres le spectacle de l’insurrection ; à la France populaire, la lutte sociale.

En 1968, les travailleurs ont fait grève tandis que d’autres écrivaient la légende. Cinquante-huit ans plus tard, la même mécanique se reproduit. Sous prétexte de convergence, on multiplie les revendications sociétales jusqu’à rendre inaudible la seule lutte qui menace véritablement l’ordre établi : la lutte sociale. Cette confusion n’a rien d’innocent. Elle détourne la colère populaire des rapports de domination économique, substitue la guerre des symboles à celle des intérêts et offre aux classes dominantes le spectacle d’une révolution qui ne menace jamais leurs privilèges.

La confusion sociétale étouffe la lutte sociale sous les symboles ; la casse l’ensevelit sous les décombres. L’une détourne la colère, l’autre la discrédite. Et toutes deux rendent le même service à l’ordre économique qu’elles prétendent combattre : préserver les privilèges de ceux qui possèdent.

Que tout change pour que rien ne change ! Les casseurs d’en bas brisent les vitrines, ceux d’en haut démantèlent les protections sociales. Les premiers offrent aux seconds le prétexte idéal pour poursuivre la casse du pays.

Pendant ce temps, l’esthétique de la révolution permettra toujours à la bourgeoisie de dîner en ville ; les classes populaires, elles, n’auront toujours pas de quoi dîner chez elles.

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Ce terrorisme qui accompagne la terreur urbaine

Hodeï Docampo Ciarra, 34 ans, fiché S, connu pour son militantisme écologiste radical, est le principal suspect de l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges. Proche du collectif Les Soulèvements de la Terre, il possède un casier judiciaire lié à des actions violentes, notamment une condamnation en appel pour avoir frappé un policier lors d’une manifestation en 2024.


Interpellé par le Raid au domicile de ses parents, il est issu d’une famille d’activistes — son père ayant déjà été condamné pour des dégradations — et se trouve actuellement entendu par la sous-direction antiterroriste. Gauchisme (dont certains affirment que la base arrière se situe dans les campagnes limousines et plus particulièrement sur le plateau de Millevaches) et islamisme sont deux mouvances distinctes qui peuvent s’allier et veulent en découdre avec la démocratie, rappelle notre chroniqueur Ivan Rioufol dans son analyse.


De la terreur urbaine au terrorisme, il n’y a qu’un pas. Hier, un fiché S affilié à l’extrême gauche a été interpellé par le Raid, après l’incendie de la mairie de Limoges (Haute-Vienne), lors des émeutes du 17 octobre. Hodeï Docampo Ciarra, 34 ans, serait proche des Soulèvements de la Terre. Le militant aurait également des liens avec les camps d’entraînements terroristes du plateau des Millevaches, dans le Massif central.

Hier sur RTL, David Lisnard, candidat à la présidentielle, a dénoncé l’occultation de telles bases arrière de groupes armés. Il a précisé : « On a aujourd’hui un certain nombre d’ex-zadistes de Notre-Dame-des-Landes, de Black-Blocs et de personnes qui viennent de l’étranger qui se retrouvent dans certains villages sur le plateau de Millevaches. Des individus se regroupent, s’entraînent à la guérilla urbaine, acquièrent du matériel lourd et d’attaque contre les policiers et se préparent à la garde à vue, et donc à la lutte urbaine. » Selon Lisnard, Jean-Luc Mélenchon irait « en pèlerinage chaque 11 novembre » sur place. Si le lien entre ce terrorisme anticapitaliste et le terrorisme islamiste n’a pas été établi à ce jour, les deux idéologies se rejoignent dans la même détestation de l’Occident, de la France, de la République. En novembre 2019, Mélenchon s’était joint à l’organisation islamiste du CCIF pour participer à une manifestation contre l’islamophobie. Depuis, LFI a consolidé ses relations avec le frérisme, dans le but de flatter la « nouvelle France » arabo-musulmane et son palestinisme. La macronie, qui se dit assiégée par les ingérences russes, n’a pas pris la mesure de sa détestation auprès de ces deux ennemis intérieurs – le gauchisme et l’islamisme – qui veulent en découdre avec la démocratie.

A lire aussi: Maintien du désordre

Dans ce contexte explosif, l’effondrement du pouvoir, tel qu’il est apparu ce week-end, est vertigineux. Les pillards (3 000 commerces touchés selon les dernières évaluations) ne sont pas seulement des frustrés de la société de consommation, comme les présentent des esprits paresseux. Ils sont, pour beaucoup, les bras armés de la terreur. Si les hordes barbares ont surtout attaqué des biens, certaines personnes ont également été agressées ou menacées. Des portes d’immeubles ont été forcées. Des incendies y ont été provoqués. La peur s’est installée dans bien des esprits. Présenter ces « jeunes » comme des décervelés ne prend pas en compte leur lavage de cerveaux, via TikTok, par l’islamosphère et son désir de revanche sur la France coloniale. L’acte terroriste qui a frappé la mairie de Limoges pourrait mimétiquement en appeler d’autres, en s’appuyant cette fois sur des sicaires embrigadés. À moins que l’État ne sorte de sa torpeur. Dans La psychologie des foules (1895), Gustave Le Bon remarque : « Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte ». Il est certain que les jeunes pilleurs maghrébins ou africains n’oseraient pas le moindre écart au pays de leurs parents. Les rassemblements de samedi diront si l’Élysée a repris les commandes. Sinon, il appartiendra aux Français d’exprimer, par des manifestations de masse, leur refus de se faire humilier plus longtemps.

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Retraite : tout ce qui pourrait changer après le 27 octobre

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C’est le rendez-vous législatif décisif de l’automne pour les pensions de base. L’Assemblée nationale examine en séance publique le budget de la Sécurité sociale pour 2027, avant un vote solennel prévu le 27 octobre. Plafonnement des revalorisations au-delà de 1 260 euros mensuels, remise en cause de la majoration pour 3 enfants et rabot sur les indemnités de rupture : le point précis sur les trois articles explosifs qui arrivent en discussion.


Budget de la Sécurité sociale : pourquoi les compteurs sont remis à zéro

Les débats sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) s’ouvrent au Palais Bourbon dans une configuration bien particulière. Alors que les députés avaient déposé 1 659 amendements en commission des affaires sociales, le compteur monte à 3 028 amendements pour la séance publique. L’une des question principale concerne les retraites et les potentielles revalorisations dont elles feront l’objet.

Surtout, en matière budgétaire, la règle constitutionnelle impose de repartir du texte initial du Gouvernement, et non de la version amendée en commission, comme l’explique Légifrance. Conséquence : toutes les mesures rejetées ou supprimées par les députés la semaine dernière reviennent sur la table. Le vote solennel sur l’ensemble du texte, fixé au mardi 27 octobre, ne sera d’ailleurs qu’une étape avant l’examen au Sénat et le filtre éventuel du Conseil constitutionnel.

Retraites, revalorisations & PLFSS : les 3 articles choc qui touchent le portefeuille des Français

Au-delà des batailles de procédure, trois dispositions précises du projet gouvernemental ciblent directement les retraités et les salariés proches du départ, indique Selectra :

Article 35 : le gel partiel des retraites au-delà de 1 260 € par mois. C’est la mesure phare du texte. Les pensions de base ne bénéficieraient d’une revalorisation totale liée à l’inflation en janvier 2027 que si le total des pensions perçues (base + complémentaire) ne dépasse pas 1 260 € bruts mensuels. Au-delà de ce seuil, la revalorisation serait fixée par décret, avec le risque d’un gel pur et simple si aucun décret n’est publié avant le 31 octobre 2027. Pour une personne touchant 1 500 € de pension de base, une revalorisation amputée de moitié représenterait un manque à gagner immédiat de 15 € par mois (soit 180 € par an).

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Article 34 : la majoration pour 3 enfants transformée en forfait. Pour les pensions débutant à compter du 1er juillet 2027, la majoration accordée aux parents de trois enfants au moins — historiquement calculée en pourcentage de la pension (10 %) — serait remplacée par un montant forfaitaire unique déterminé par décret, note Previssima. Une réforme qui pénaliserait en principe les classes moyennes et supérieures ayant cotisé plus longtemps. Il s’agit, en théorie, de corriger un problème réel souligné en septembre par Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail. « Un enfant rapporte plus pour un homme que pour une femme. Ce n’est pas normal. », avait-il alors déclaré.

Article 6 : un coup de rabot sur les indemnités de départ. Le texte s’attaque également aux salariés quittant leur entreprise en 2027 (licenciement, rupture conventionnelle ou mise à la retraite). Il instaure un plafond unique d’exonération de cotisations sociales et de CSG, aligné sur le plafond annuel de la Sécurité sociale (fixé à 48 060 €).

Retraites, revalorisations & PLFSS : la politique du rabot technocratique ?

Le contenu de ces trois articles illustre le virage comptable pris dans la gestion de nos finances publiques. En fixant le seuil de revalorisation pleine des retraites à 1 260 euros bruts mensuels — un niveau très inférieur au SMIC brut —, la mesure fait reposer une part significative de l’effort budgétaire sur les retraités des classes moyennes modestes.

Si la solidarité nationale s’exerce légitimement à travers les services publics et la redistribution, la multiplication de ces critères de ressources tend à flouter la frontière entre le régime par répartition contributif (où la pension reflète le travail et les cotisations passées) et une logique de soutien sous conditions de revenus. Un glissement qui risque d’altérer la lisibilité du contrat social entre les générations.

Hausse du carburant : chèques, primes et « grands rouleurs », qui touche quoi à la pompe ?

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Face à la persistance des prix élevés à la pompe, Bercy dégaine une nouvelle salve de dispositifs d’accompagnement et d’aides ciblées. Extension de l’indemnité carburant, prime employeur relevée et bonus pour les professions médicales ruraux : plutôt que d’alléger la fiscalité énergétique, l’État persiste dans la politique du « chèque sur mesure ». Le point sur ce qui change pour les ménages et les professionnels.


L’usine à gaz des chèques plutôt que la baisse des taxes

Alors que les tarifs à la pompe continuent de peser lourdement sur le pouvoir d’achat des Français, le ministère de l’Économie a détaillé la prolongation et l’élargissement des dispositifs d’aide face à la hausse des prix des carburants.

Comme l’a rappelé Bercy, l’exécutif a fermement écarté toute baisse générale des taxes ou remise forfaitaire à la pompe. La raison avancée ? L’absence de « cagnotte » fiscale, le budget enregistrant au contraire une perte nette de recettes sur les carburants. L’État privilégie donc une gestion au cas par cas, en multipliant les guichets dérogatoires, les critères de kilométrage et les indemnités ciblées selon le statut professionnel ou géographique.

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Qui est concerné par les nouvelles aides face à la hausse des carburants ?

Pour les ménages dépendants de leur véhicule personnel, les ajustements annoncés touchent plusieurs leviers :

  • L’aide « grands rouleurs » élargie : L’indemnité forfaitaire de 100 euros pour trois mois (équivalente à une remise d’environ 40 centimes par litre) est renouvelée pour le dernier trimestre. Le gouvernement élargit son périmètre : elle vise désormais 5,5 millions de Français, contre 3 millions auparavant.
  • Calendrier des versements : Pour les bénéficiaires ayant déjà perçu l’aide entre avril et septembre, le versement est automatique depuis le 16 octobre. Pour les nouveaux éligibles, le simulateur est en ligne et l’ouverture des demandes est fixée au 27 octobre.
  • La prime carburant employeur portée à 1 000 euros : Versée sur la base du volontariat par les entreprises à leurs salariés pour leurs trajets domicile-travail, cette prime exonérée d’impôts et de cotisations sociales passe d’un plafond de 600 à 1 000 euros.

Aides ciblées : des renforts pour la santé et le monde rural

Considérant l’impact critique des coûts de transport sur les services de proximité en zone rurale, Bercy déploie des mesures spécifiques pour certains secteurs :

  • Infirmiers et aides à domicile : Un bonus additionnel « territoire & ruralité » de 80 euros pour deux mois est mis en place pour 25 000 infirmiers libéraux effectuant plus de 100 km par jour. De leur côté, les aides à domicile travaillant au moins à mi-temps bénéficient de l’extension de l’aide grands rouleurs dès 30 km quotidiens.
  • BTP, agriculteurs et pêcheurs : Les rabais sectoriels sur le gazole non routier (GNR) sont prolongés jusqu’au 31 décembre (20 centimes/litre pour le BTP, 15 centimes pour les agriculteurs). Pour les entreprises de pêche, la prise en charge est portée au plafond européen de 70 % de la hausse des coûts, complétée par un prêt à taux zéro allant jusqu’à 50 000 euros.

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La tentation du guichet permanent

Derrière l’affichage social et le catalogue de mesures d’urgence, cette stratégie confirme l’ancrage du « chèque-carburant » dans la gestion publique de la crise énergétique. En faisant reposer la redistribution sur des critères stricts (seuils de revenus, kilométrages déclarés, guichets en ligne), Bercy s’assure un ciblage budgétaire serré.

Mais cette tuyauterie administrative complexe nourrit également l’exaspération d’une partie des classes moyennes, souvent situées juste au-dessus des plafonds d’éligibilité tout en subissant de plein fouet la fiscalité constante sur leur plein quotidien.

17 octobre: la décision désarmante de la Mairie de Paris

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À Paris, samedi, la police municipale n’a rien fait!


Causeur. Depuis samedi, les maires dont les villes ont été saccagées se plaignent d’avoir manqué de policiers, et les maires de gauche, prompts à dénoncer les violences policières par temps calme, ne sont pas en reste. Très remonté, Ariel Weil, maire PS de Paris-Centre où les violences se sont poursuivies dimanche, déclare qu’on aurait dû faire appel à l’armée.

Anthony Samama.

Anthony Samama. Avant de faire venir l’armée, je rappelle que Paris dispose d’environ 2500 policiers municipaux. S’ils avaient été dans les rues de Paris avec les 5 000 policiers nationaux, ce week-end, cela aurait représenté 50% d’effectifs supplémentaires.

Et qu’ont-ils fait durant les violences ?

Rien ! Jusqu’à 18 heures, beaucoup, en prévision de la manif, avaient été réaffectés à la sécurisation des parcs et jardins et de certains bâtiments plutôt qu’à la verbalisation des véhicules. Mais dès que ça a commencé à chauffer, à partir de 18 heures, la SCOP (salle de commandement de la police municipale) a ordonné par téléphone à toutes les divisions territoriales de rentrer dans leurs bases et de ne plus en sortir, sauf mission exceptionnelle et cas très particuliers.

Ariel Weil a pourtant dit à Arthur Chevallier sur RMC que la police municipale était à l’œuvre pendant les violences.

C’est faux ! Je le répète, il y a eu quelques exceptions très spécifiques. À Paris-Centre, quelques agents ont été autorisés à sortir sur des points précis mais, dès que ça a commencé à casser, plus de 90 % des effectifs ont été cloîtrés dans leurs bases. Bien sûr, ça part d’une bonne intention : ne pas les mettre en danger face à des casseurs extrêmement violents et armés.

En effet, vu qu’ils ne sont armés que d’une matraque et de grenades lacrymogènes, mais qu’il y a quand même écrit Police sur leur uniforme, ils auraient été des cibles. Surtout, auraient-ils vraiment été utiles ?

Oui ! Et je vais plus loin : je suis convaincu que les événements auraient pris une autre tournure si on avait eu ces quelque 2 500 policiers municipaux dans les rues de Paris ce week-end. Leur présence devant certains commerces et bâtiments aurait contribué à dissuader les pillards. Je ne demande pas que la police municipale fasse du maintien de l’ordre, mission très spécifique, réservée à des policiers nationaux formés pour cela. Mais, même sans armes, elle aurait pu exercer un certain nombre de missions en complément. De manière générale, et singulièrement pendant ce type de manifestations, la police nationale est très demandeuse d’une police municipale nombreuse, formée, et armée. Vous mettez vingt policiers municipaux devant chaque mairie, je suis sûr que ça protège. Ils ne sont pas là pour aller au contact avec des gens très violents. Il aurait bien sûr été inconséquent de leur demander d’aller sur les scènes de guerre qu’on a vues à République ou ailleurs. Mais ils auraient pu empêcher beaucoup de pillages par de petits voyous qui n’étaient pas des grands bandits armés jusqu’aux dents. C’est bien pour assurer leur sécurité que les Parisiens payent une police municipale non ?

En attendant, si on leur dit de rester l’arme au pied, c’est précisément parce que des armes, ils n’en ont pas.

Evidemment ! Dans beaucoup de villes de gauche, la police municipale est armée ne serait-ce que pour permettre aux agents de se protéger – rappelez-vous Clarissa Jean-Philippe, tuée en 2015. À Marseille, samedi, ville dirigée par un maire de gauche, la Police municipale est armée et elle est sortie dans les rues, a été placée en faction devant certains bâtiments.

Elle n’a pas empêché la mairie d’être saccagée.

C’est vrai. La police nationale non plus. Ça ne veut pas dire que les municipaux ont été inutiles.

À vrai dire, j’ai du mal à comprendre la différence entre un policier non armé et un travailleur social.

Tout le problème est là ! Depuis sa création déjà tardive, en 2021, sous la pression des électeurs, c’est le choix de l’exécutif parisien de ne pas la doter d’armes létales. Ils veulent une police « Canada dry », composée de boy-scouts ou d’assistantes sociales. Ils ont même refusé le compromis que nous leur avons proposé qui est d’équiper les policiers municipaux en tasers.

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Emmanuel Grégoire est un homme raisonnable. Il ne veut pas que sa ville soit en proie à un tel chaos. Pourquoi une telle obstination ?

This is the ideology, stupid ! Pour eux, le rôle de la police municipale n’est pas de sécuriser l’espace public. C’est une police de proximité (ils adorent ce terme) qui est là pour pacifier, faire de la prévention… Ça peut marcher dans un petit village calme, mais pas dans la ville la plus délinquante de France. En off, quand on reproche aux élus de la gauche raisonnable de voter contre l’armement de la police municipale, ils répondent : « On est d’accord avec vous, mais on ne peut pas, on est tenus par notre majorité, les écolos, les communistes. » En attendant, ils votent comme eux. Ils préfèrent leurs alliés à leurs convictions.

Mais même par temps calme, cette police désarmée est-elle vraiment utile ? Je ne vois pas beaucoup de pacificateurs en bleu dans les rues.

C’est toujours mieux que rien. Mais elle serait beaucoup plus utile si on en faisait une vraie police d’intervention. Autrement dit, on y revient, si on l’armait.

Samedi, comment les policiers ont-ils réagi aux ordres ? Auraient-ils été partants pour se jeter dans cette mêlée ?

Ça dépend. Certains ont été dégoûtés par cet ordre et envisagent de démissionner. Plusieurs m’ont dit : « Je n’ai pas signé pour être enfermé dans notre base pendant que Paris flambe, mon job c’est de protéger les Parisiens et la ville. » D’autres devaient être bien contents d’être assignés à leurs quartier général. On peut les comprendre.

Vous étiez en contact avec eux à ce moment-là ?

Oui, je leur ai dit qu’à mon avis ils devraient sortir quand même. Mais ils ne voulaient pas déroger à l’ordre de l’état-major.

Vous êtes un rebelle, vous.

La mairie d’arrondissement a la main sur la division de son arrondissement, mais il y a aussi la direction à l’échelle parisienne et la Ville de Paris. Et nous sommes rarement sur la même ligne. C’est toujours difficile, pour les agents sur le terrain, de trouver le bon équilibre entre ce que je leur demande et ce que leur demande la mairie de Paris.

Savez-vous si certains ont bravé l’ordre ?

Non, personne. Et si on voit quelques policiers municipaux sur des vidéos, je le répète, c‘était quelques très rares exceptions.

Cela dit, l’une des raisons du chaos, c’est que personne à la Préfecture de Police ou à Beauvau, ne l’avait anticipé.

Et à la Mairie de Paris non plus ! Ils ont laissé dans la rue les poubelles, le matériel de chantier, les vélos, alors qu’à chaque manifestation tout cela sert d’armes contre la police et les commerces. C’est ce qu’on fait à chaque 14 juillet, à chaque 31 décembre. Et là, pour une manifestation qui allait forcément dégénérer comme toutes les autres, on laisse tout en l’état ?

Peut-être croient-ils à leur propre propagande sur les gentils lycéens et les gentils manifestants contre la vie chère. Seulement, cette fois, les électeurs de Monsieur Grégoire qui vivent à Boboland vont lui demander des comptes.

Je l’espère. De gauche ou pas, aucun Parisien un tant soit peu raisonnable ne peut comprendre qu’on enferme des policiers, certes municipaux, mais policiers quand même, alors que les Parisiens se font violenter, insulter, caillasser, et que leurs commerces sont brûlés par des racailles. Je suis sûr que beaucoup sont exaspérés d’entendre leurs élus parler de « violences policières » et légitimer les blocages de lycée. Ils veulent qu’on remette de l’ordre dans la ville. Y compris ceux qui ont voté pour Grégoire.

Allez-vous redemander l’armement de la police municipale au prochain Conseil de Paris ?

Nous le demandons extrêmement régulièrement. J’essaie au moins de pousser le taser, comme le recommande un rapport parlementaire qui y voit une étape intermédiaire. Je suis convaincu qu’ils finiront par y venir mais malheureusement, je crains qu’ils ne le fassent que quand un policier municipal sera blessé. Comme disait Lacan, le réel, c’est quand on se cogne.

Gadi Eizenkot, la « force tranquille » d’Israël

Qui succédera à Netanyahou ? Son rival le plus sérieux, Gadi Eizenkot, fils d’une famille juive marocaine, élevé à Eilat puis formé par les fortes têtes de Golani ? Sa sobriété et son dédain pour l’emphase pourraient offrir un contrepoint salutaire à un Israël chauffé à blanc depuis le 7-Octobre.


Gadi Eizenkot pourrait être un pur produit de la droite bibiste. Né en 1960 à Tibériade dans une famille juive originaire du Maroc, élevé à Eilat, loin de Tel-Aviv, des kibboutzim et de l’ancienne élite ashkénaze, athée et travailliste, il représente cet Israël périphérique, populaire et séfarade qui a fourni au Likoud une grande partie de sa base électorale depuis la victoire de Menahem Begin en 1977.

Pourtant, l’ancien chef d’état-major d’Israël, de 2015 à 2019, est aujourd’hui le principal adversaire de Netanyahou et l’un de ses successeurs possibles. À la tête de Yashar, « Droit » ou « Intègre », il lui dispute le centre et une partie de la droite, notamment des électeurs mizrahim (séfarades) dont les origines ressemblent aux siennes et qui se sentent tenus à distance par l’ancienne élite ashkénaze et laïque. Ce profil lui vaut aussi une certaine sympathie dans les milieux ultra-orthodoxes. Séfarade sans être revanchard, traditionaliste sans être religieux, faucon en matière de sécurité sans être populiste, Eizenkot est à la fois l’enfant de Begin et celui de Ben Gourion.

Son histoire personnelle éclaire cette position singulière. Issu d’une famille nombreuse, il grandit à Eilat, loin des centres du pouvoir, étudie la mécanique navale et passe une partie de son adolescence sur la plage. À 18 ans, tout semble le destiner à la vie sans histoire des classes populaires. Puis vient le service militaire, en 1978. Après avoir brièvement tenté de rejoindre l’aviation de chasse, bastion de l’ancienne élite, il entre dans l’infanterie, au sein de la brigade Golani, populaire, orientale et rugueuse, emblématique de l’Israël périphérique. Elle lui ouvre une autre voie vers les sommets, celle qu’on peut emprunter sans capital social.

Une anecdote datant de ses débuts contient déjà l’essentiel du personnage. Jeune chef de section, il convoque ses hommes à six heures du matin pour un footing. Un seul se présente. Sans crier ni discourir, Eizenkot entre dans la tente et va trouver le vétéran le plus respecté, auquel il fait comprendre que les règles ont changé. Quelques minutes plus tard, tous les soldats sont dehors.

Gadi connaît ces têtes brûlées parce qu’il aurait pu être l’une d’elles. Elles ressemblent aux garçons avec lesquels il a grandi à Eilat et qui n’ont pas choisi, comme lui, l’armée comme voie d’ascension. Il connaît leur défiance envers l’autorité et la frontière entre fermeté et humiliation. Eizenkot ne commande pas un monde étranger au sien, mais celui dont il est issu. Son autorité vient aussi de là. Et peut-être, aujourd’hui, sa capacité à convaincre une partie de ces mêmes Israéliens de voter pour lui.

Le style est déjà là. Eizenkot ne manque pas d’audace, mais ne sera jamais un chef charismatique au sens classique. Son physique débonnaire ne fait pas tourner les têtes et il n’a aucun goût pour la mise en scène. Son autorité repose sur la maîtrise des dossiers, l’exemple et la légitimité de l’officier-soldat, proche de ses hommes sans abolir la distance nécessaire au commandement.

Cette distance augmente pourtant à mesure qu’il monte en grade. Devenu chef de bataillon, il conserve dans sa poche un carnet où il note les arrivées, les départs, les formations et les difficultés personnelles de ses hommes. Il ne le quittera plus. À mesure que les soldats sous ses ordres se comptent par centaines, puis par milliers, le carnet lui permet de continuer à connaître leurs noms, leurs parcours, leurs problèmes, parfois leurs familles. Ses subordonnés s’étonnent qu’un officier de son rang connaisse des situations qui remontent rarement aussi haut. Ce carnet résume sa conception du commandement. Monter dans la hiérarchie ne doit pas signifier perdre de vue ceux que l’on commande.

En 1997, déjà colonel, Eizenkot prend la tête de la brigade Golani. Il hérite d’une unité prestigieuse, mais minée par une culture interne brutale dans laquelle les anciens imposent leur loi et les brimades passent pour des traditions. Il interdit les humiliations et rétablit l’autorité des jeunes officiers. Lorsqu’une compagnie de vétérans se mutine, il emprisonne plusieurs dizaines de soldats, dissout l’unité et disperse ses membres. Accusé d’avoir brisé l’esprit de Golani, il ne cède pas. Ces fortes têtes, il les connaît, les respecte, mais ne les craint pas.

À mesure qu’il monte dans la hiérarchie, son horizon s’élargit. Secrétaire militaire d’Ehud Barak, puis brièvement d’Ariel Sharon, il découvre la relation entre pouvoir civil et commandement militaire et comprend que la force n’est qu’un instrument au service d’un objectif politique. À la tête de la division de Judée et Samarie, il mène les opérations contre les cellules armées tout en constatant les limites de cet instrument. Une armée peut gagner les affrontements sans mettre fin à un conflit politique.

La guerre du Liban de 2006 lui fait franchir une nouvelle étape. À la direction des opérations de l’état-major, il n’hésite pas à contester certains choix de ses supérieurs sans jamais pour autant remettre en cause la chaîne de commandement. Un officier a le devoir de donner son avis, pas de l’ériger en autorité suprême.

Nommé ensuite à la tête du commandement Nord, il prépare une nouvelle confrontation avec le Hezbollah et attache son nom à la « doctrine Dahiya », fondée sur une riposte massive contre les zones abritant ses infrastructures militaires. En 2015, il atteint le sommet de l’armée. Devenu chef d’état-major de Tsahal, il réduit certains formats hérités du passé pour investir davantage dans le renseignement, l’entraînement, les stocks et les nouvelles formes de combat.

C’est à ce poste que sa divergence avec Netanyahou éclate au grand jour. Lorsqu’un soldat abat à Hébron un assaillant palestinien déjà neutralisé, Eizenkot juge l’acte contraire aux normes de l’armée. Une partie de la droite, Netanyahou compris, l’accuse d’abandonner ses soldats. Il ne recule pas. Son raisonnement n’oppose pas droits de l’homme et sécurité. La force militaire repose à ses yeux sur la discipline. Tsahal doit pouvoir tuer, mais seulement lorsque l’ordre légal et la nécessité militaire l’autorisent.

Ce parcours a forgé chez lui la mamlakhtiout, ce républicanisme israélien qui place l’État et l’intérêt général au-dessus des appartenances partisanes. Chef d’état-major, Eizenkot cite Ben Gourion à ses officiers et leur rappelle leur devoir de rester dignes de la confiance publique. Il ne ressemble en rien aux généraux issus des kibboutzim qui dominaient autrefois Tsahal. Mais il prouve que l’héritage de Ben Gourion peut survivre à la disparition du monde qui l’avait porté.

Le 7 octobre 2023 fait basculer son existence. Entré en politique, Eizenkot rejoint le cabinet de guerre constitué après l’attaque du Hamas. Le 7 décembre, son fils, réserviste, est tué dans le nord de Gaza. Eizenkot l’apprend alors qu’il se trouve auprès des forces dans le Sud. Le lendemain, son neveu tombe à son tour. Il refuse de faire de son deuil un argument politique, mais lorsqu’il parle de service militaire et d’égalité, sa parole porte désormais ce poids supplémentaire.

Tout chez Eizenkot semble l’antithèse de Netanyahou. Après quinze ans au pouvoir, celui-ci continue de se présenter en victime du « système » et combat à la fois ses ennemis extérieurs et ceux qu’il désigne à l’intérieur. Eizenkot ne défend pourtant aveuglément ni les magistrats, ni l’armée, ni les anciennes élites. Il accepte que les institutions, y compris la Cour suprême, soient réformées, mais estime qu’on ne les réforme pas en excitant contre elles la colère populaire.

Sa critique de la guerre depuis le 7-Octobre procède de la même logique. Il ne conteste pas la nécessité de combattre le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran, mais reproche au gouvernement de ne pas avoir transformé ses succès militaires en résultats politiques durables. Pour cet ancien chef d’état-major, la guerre n’a de sens qu’au service d’un objectif politique. Eizenkot ne promet ni une paix devenue improbable, ni un État palestinien immédiat. Il refuse en revanche l’annexion de millions de Palestiniens et la marche vers un État binational. Il préconise une séparation progressive, rejette le retour des colonies à Gaza et envisage qu’une Autorité palestinienne profondément réformée puisse remplacer le Hamas. Ce militaire devenu homme d’État, qui tient à la fois de Rabin et de Sharon, considère qu’une occupation durable use l’armée et menace à terme le caractère juif et démocratique d’Israël.

L’homme n’a ni le brio, ni les talents de tribun de Netanyahou. Sa prudence passe parfois pour de l’indécision, son sérieux pour de la grisaille et il se perd volontiers dans les plans de travail, les budgets et le partage des charges. Mais cette absence de flamboyance peut aussi faire sa force dans l’Israël de l’après-7-Octobre. Face à Netanyahou, il incarne une conception presque anticharismatique du pouvoir. Rigoureux mais chaleureux, l’ex-commandant de bataillon au petit carnet est sans doute capable de réconcilier le centre et la périphérie.

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Vers une taxe liberté?

De plus en plus de Français traversent la frontière pour profiter de meilleurs salaires et de conditions de travail plus avantageuses. Plutôt que d’alléger son Code du travail, l’État français préfère réclamer à ses voisins des compensations sonnantes et trébuchantes. Mais avec la fameuse libre-circulation chère à Bruxelles, il n’est évidemment pas question d’obtenir des compensations du Luxembourg comme on en obtient de la Suisse.


Dans Le Casse du siècle, Sarah Knafo, cheville ouvrière de Reconquête !, le parti d’Éric Zemmour, cite en exemple la Suisse, où un code du travail simplifié, plus digeste que notre millefeuille national, contribue au plein emploi alors qu’en France le taux de chômage atteint les 8 %. Aussi « les travailleurs suisses ne se ruent pas sur les emplois français, afin de profiter des droits conférés par nos normes », ajoute-t-elle avec malice. À l’inverse, les travailleurs français se ruent sur les emplois helvètes : chaque jour, 230 000 de nos concitoyens franchissent la frontière pour travailler en Suisse. La Suisse n’est pas ingrate. Pour cette débauche, elle verse des indemnités. Par exemple le canton de Genève rétrocède 3,5 % de la masse brute de l’emploi frontalier aux départements de l’Ain et de la Haute-Savoie. En 2025, 425 millions d’euros ont été reversés à la France par Genève. Tous nos voisins ne sont pas aussi compréhensifs…

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Selon les données de l’IGSS (Inspection générale de sécurité sociale du Luxembourg) communiquées le 17 septembre, en 2026, 131 300 personnes résidant en France travaillent au Luxembourg, contre 126 600 en 2025. Une débauche pour laquelle le Grand-Duché ne paie aucune contrepartie… Le conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, département frontalier siphonné et sinistré par cet exode journalier, a lancé un SOS au gouvernement français, dans l’espoir d’obtenir du Luxembourg des indemnités compensatoires, sur le modèle franco-suisse. Sauf que… la Suisse n’appartient pas à l’Union européenne, alors que le Luxembourg est membre de l’UE, dont l’un des principes fondateurs est la libre circulation des biens et des personnes ; ainsi on imagine mal comment la France pourrait exiger une compensation « taxant » cette liberté qui permet aux travailleurs de s’expatrier une fois par jour. Mais le vrai remède serait peut-être que l’État français accepte enfin de payer les gens à leur juste mérite et arrête de multiplier les prélèvements qui imputent et amputent les fiches de paie.

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Une semaine sur la radio publique: heureusement que Sonia Devillers relève le niveau…

… bien aidée en cela par l’acteur, sociologue et philosophe humaniste Omar Sy.


13 octobre. Entendue en cours d’émission, une des dernières chroniques du journaliste Jean Leymarie sur France Culture pouvait laisser croire, dans un premier temps, à un sursaut de lucidité, celui d’un journaliste officiant au sein d’un service public réputé pour recruter son personnel dans les médias et la presse de gauche et pour passer son temps à dénigrer la droite nationale : « Autant de médias, avec des journalistes, des chroniqueurs, qui passent d’un titre à l’autre, d’une antenne à l’autre, avec les mêmes messages, les mêmes obsessions, pour désigner et dénigrer les mêmes adversaires… » Cependant, on doute. Alors, on rembobine. Et on s’aperçoit qu’on avait raison de douter: « Vincent Bolloré va-t-il pirater la présidentielle ? », s’interroge en fait M. Leymarie en brandissant le dernier livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, une « très bonne enquête » sur « Vincent Bolloré, le milliardaire qui met ses entreprises au service de ses idées ». Le livre en question s’intitule Le Complot contre la France – il y en a qui n’ont peur de rien, surtout pas du ridicule. Aux yeux de M. Leymarie, cette enquête est un petit chef-d’œuvre d’investigation journalistique qui ose lever le voile sur un monde terrifiant où des « salariés en larmes » n’osent pas critiquer ouvertement leur patron et où Pascal Praud s’est permis de dire qu’il donnerait régulièrement les noms des opposants au Rassemblement national. C’est horrible ! Et, selon le journaliste de France Culture, cela ne serait pas arrivé si les médias Bolloré avaient été suffisamment surveillés et encadrés. Le problème, dit-il, c’est « la frilosité du régulateur, l’Arcom ». De toute évidence, les journalistes du Monde et lui-même attendent autre chose que les sanctions et amendes qui tombent régulièrement sur CNews. « À six mois de la présidentielle, c’est urgent », conclut le commissaire politico-médiatique de France Culture. 

Quand on pleure à l’Élysée à la lecture de Valeurs actuelles

Le lendemain, 14 octobre, dans la matinale de France Inter, Benjamin Duhamel et Florence Paracuellos recevaient… Gérard Davet et Fabrice Lhomme pour la sortie de leur livre, une enquête « explorant les coulisses de la galaxie Bolloré ». Ce « conglomérat médiatique » œuvrerait pour « convaincre les Français de porter l’extrême droite au pouvoir ». Sans blague ! Cette nouvelle est aussi stupéfiante que si l’on nous annonçait que le conglomérat médiatique de Matthieu Pigasse cherche à convaincre les Français de voter pour l’extrême gauche ou que ceux dirigés par Rodolphe Saadé ou Bernard Arnault cherchent à maintenir au pouvoir le bloc macrono-socialiste. Ah mais, j’oubliais que pour la majorité des journalistes de ce pays ruiné par des décennies de socialisme et dix ans de macronisme, le seul et véritable ennemi, c’est « l’extrême droite ». Les journalistes du Monde, apprend-on, décrivent dans leur livre une des tentatives d’Emmanuel Macron pour séduire cette droite nationale honnie, en l’occurrence « une interview accordée au journal d’extrême droite Valeurs actuelles sur l’immigration ». Sortez les mouchoirs : « On raconte qu’à l’Élysée, ça a été un séisme. Ses conseillers pleuraient dans leurs bureaux… » Âmes sensibles, s’abstenir.

Sur France Inter, le 12 octobre, Patrick Cohen s’extasie : « Même auprès d’un collège limité de 120 000 votants, la très large victoire au premier tour confère à Raphaël Glucksmann une légitimité et un élan inespérés. » L’édito n’excédant pas trois minutes, M. Cohen n’a pas le temps de retracer le parcours de M. Glucksmann. C’est dommage. Je me permets de rappeler que la France et les Français sont le cadet des soucis de ce dernier (1). Atlantiste et euro-mondialiste, antirusse primaire, pourfendeur de la France et relais de la propagande de Paul Kagame après la guerre civile au Rwanda, conseiller spécial d’un dirigeant géorgien despotique, agitateur, en sous-main, de la pseudo-révolution ukrainienne Maïdan fomentée de longue date par les États-Unis et Victoria Nuland, cet éminent représentant de la gauche la plus éloignée du peuple français n’a que deux obsessions, qui font l’essentiel de son programme : le RN et la Russie. « Glucksmann peut incarner une forme de renouveau », affirme cependant Patrick Cohen, décidément le meilleur humoriste politique de France Inter.

Glucksmann ou Bagayoko, France inter hésite

Toutefois, il a peut-être trouvé son maître. Le même jour, sur la même radio publique, l’humoriste Mahaut Drama en appelle en effet à la Révolution. Pour que celle-ci fonctionne, il faut, affirme-t-elle, « une structure, une stratégie », mais aussi « un leader » : « Et alors moi, j’ai une image qui m’est venue en tête : Bally Bagayoko. Voilà, je pense qu’on tient le président de la VIe République. » Attention, il n’y a ici aucune ironie, Mme Drama parle sérieusement. Quant à la stratégie évoquée, elle nous en avait déjà donné une petite idée lors d’un débat organisé par Mediapart en avril 2024, débat au cours duquel elle déclara, là aussi tout à fait sérieusement : « Dans trois ans, s’il y a l’accession au pouvoir de Marine Le Pen, c’est sûr qu’on ne pourra pas juste continuer en mettant des affiches, genre “Patriarcaca”. Il va falloir qu’on leur réponde autrement. Moi, je ne sais pas me battre, je ne suis pas courageuse à ce point-là. Mais si des gens le sont, je ne peux que les encourager. » La direction de France Inter n’avait pas jugé bon de blâmer, même a minima, les propos anti-démocratiques et insurrectionnels de cette militante d’extrême gauche. Ce 12 octobre, sous couvert d’humour, Mme Drama a pu à nouveau dérouler une chronique qui n’était rien d’autre qu’un tract mélenchoniste outrancièrement et dangereusement anti-flics. 

Heureusement, deux jours plus tard, Sonia Devillers relève le niveau en recevant l’acteur, sociologue et philosophe humaniste Omar Sy, de passage à Paris pour la promotion d’une nouvelle saison de la série Lupin diffusée sur Netflix. À la question de savoir pour quelles raisons il s’est expatrié et vit depuis quatorze ans en Californie, M. Sy répond en rappelant ses origines sénégalaises. Il explique qu’il est le descendant d’un peuple de nomades, le peuple peul, et que le périple qui l’a conduit de l’autre côté de l’Atlantique est donc « logique » puisqu’il résulte d’une manière de vivre inscrite dans ses gènes. Sonia Devillers est fascinée par cette explication pas tordue du tout, qu’elle résume à sa façon : « C’est ça, c’est ça. Donc Trappes, donc Paris, donc Los Angeles, donc Dakar. C’est ça, il faut être en mouvement, tout le temps. » Vient enfin le moment tant attendu par les auditeurs de France Inter, celui d’expliquer ce qui se passe en France avec les mouvements lycéens. L’acteur cède la place au sociologue. M. Sy prend une large respiration tandis que Mme Devillers retient la sienne. Son front se bombe sous l’effet d’une réflexion intense. Le résultat de cette maturation intellectuelle, fruit d’une compréhension totale des bouleversements en cours, n’est pas sans rappeler les propos les plus fulgurants de Lilian Thuram : « Le monde entier s’est durci. Ici, je vois les mêmes mauvaises questions et les mêmes mauvaises réponses, et c’est causé par les mêmes choses. » Cet homme est visiblement inquiet ; et Sonia Devillers semble comprendre alors pour quelles raisons il a préféré se retirer, tel un moine brisé par l’analyse et l’étude des tourments humains, dans une grande villa bâtie au milieu d’une sorte de monastère, une gated community à l’abri des aléas du monde. Omar Sy confesse avoir « du mal à trouver les ressources pour l’optimisme en ce moment », surtout qu’il devine, derrière les manœuvres policières, des forces obscures mettant « les lycéens les uns en face des autres pour faire des combats d’enfants ». Mais tout n’est pas perdu. Une « petite lumière » brille dans la nuit. Le salut viendra, Omar Sy en est sûr, de ce mouvement lycéen qui affirme savoir « à peu près où [il] a envie d’aller. » Il est temps, ajoute-t-il, que les adultes se calment et demandent à chacun des jeunes qui manifestent : « T’as mal où ? » Sonia Devillers, la voix affaiblie par l’émotion, se fait l’écho de cette interrogation existentielle : « T’as mal où ? », murmure-t-elle à son tour, le visage aussi rayonnant que celui d’une jeune communiante. Pour apaiser l’âme de son interlocutrice, qu’il sait troublée en ces temps incertains, Omar Sy lui révèle le seul moyen qui, selon lui, mettra fin à la légitime colère des lycéens : « Ils ont un truc à dire. On les écoute – et après on verra. » Nous remercions sincèrement Sonia Devillers de nous avoir permis d’entendre les paroles pleines de sagesse d’un artiste n’hésitant pas à manier et vulgariser les notions les plus complexes de la pensée humaniste de gauche afin d’instruire le peuple et d’éveiller les consciences. Oui, du fond du cœur, merci !

Zapper Bolloré oui ou non ?       

À part ça, toujours dans le milieu du cinéma, les mêmes qui voulaient « zapper Bolloré » il y a quelques mois, supplient maintenant le gouvernement de ne pas augmenter, comme il est prévu dans le projet de loi de finances 2027, la TVA sur les abonnements à Canal+. « Le pacte fondateur de Canal+ dès 1984, c’est un taux de TVA réduit, celui de la culture. En contrepartie, Canal+ finance le cinéma bien au-delà de ses obligations », a rappelé le président du groupe, Maxime Saada, avant de prévenir que si une telle hausse devait être entérinée, le budget de la chaîne cryptée consacré au cinéma français passerait de 200 millions d’euros par an à… 50 millions, voire moins.Notons que le retournement de veste spectaculaire des cinéastes n’a été que très, très peu commenté dans les médias. Sans doute parce qu’une conclusion se serait alors imposée d’elle-même : les belles âmes du petit monde dit de la culture sont résolument contre la « préférence nationale » lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts de leurs compatriotes, mais absolument pour « l’exception culturelle française » quand il s’agit d’assurer les leurs…

Le complot contre la France

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(1) J’ai retracé le parcours complet de M. Glucksmann dans ces colonnes : https://www.causeur.fr/qui-est-reellement-raphael-glucksmann-europeennes-rwanda-georgie-ukraine-284016

L’inquiétant ensauvagement de Didier Eribon

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Didier Eribon photographié à Berlin en 2024 © Stefan Boness/Ipon/SIPA

Incident entre l’écrivain et le député socialiste Jérôme Guedj, le premier étant accusé par le second de lui avoir fait un doigt d’honneur et de l’avoir insulté dans la rue


Il faut avoir beaucoup étudié la domination pour finir par traiter les gens de connards sur un trottoir. C’est une manière comme une autre de mettre la théorie en pratique. Didier Eribon, sociologue distingué, spécialiste des humiliations, des identités blessées et des mécanismes par lesquels les hommes se réduisent les uns les autres, aurait ainsi offert à Jérôme Guedj une petite leçon de sociologie appliquée. Une leçon de rue, avec gestes obscènes et travaux pratiques.


La scène se déroule à Paris. Guedj parle avec sa femme et un ami lorsqu’un passant se met à lui adresser des doigts d’honneur et quelques aménités. Le passant n’est pas n’importe qui. C’est Didier Eribon, l’auteur de Retour à Reims, l’homme qui a fait de la honte sociale une matière littéraire et politique, celui qui sait mieux que personne comment une parole peut vous coller à la peau. Guedj le rattrape et lui demande des explications. Eribon aurait répondu : « Je suis mondialement connu et vous êtes un sale connard. »

Il y a dans cette phrase une sorte de perfection. On connaissait l’argument d’autorité, Eribon invente l’argument de célébrité. Socrate avait besoin de discuter mais il suffit à Eribon d’être mondialement connu. La philosophie progresse…

Mais la suite est moins drôle. Eribon reproche à Guedj ses critiques contre Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Puis, selon le récit du député, il ajoute : « J’aurais pu vous dire aussi, et je pourrais vous dire : dégage, sale sioniste ! » À cet instant, le trottoir cesse d’être un théâtre de boulevard. Il devient un lieu où les mots ont une mémoire.

Ce qui rend la scène embarrassante est que Didier Eribon n’est pas un imbécile. Il sait ce que font les mots lorsqu’ils cessent de désigner pour commencer à enfermer. Il sait comment une personne peut être ramenée à son origine, à sa classe, à sa sexualité, à une appartenance réelle ou supposée. Il sait que l’insulte n’est jamais tout à fait une simple insulte : elle vient avec son histoire, ses morts, ses habitudes de mépris. Il ne peut donc ignorer ce que signifie, dans la France d’aujourd’hui, de jeter « sale sioniste » au visage d’un député juif.

L’antisionisme n’est pas nécessairement l’antisémitisme, cela devrait aller sans dire. Il existe même des sionistes propalestiniens, ce qui est sans doute une position trop compliquée pour notre époque, qui préfère les étiquettes aux êtres humains. Mais ici, le mot ne surgit pas au terme d’un débat sur l’histoire d’Israël ou sur l’avenir du Proche-Orient. Il arrive dans une querelle autour de Mélenchon. Il ne sert pas à discuter, il sert à frapper. Lorsqu’un mot politique devient une injure lancée à un homme juif, il faut au moins avoir la décence de se demander ce qu’il transporte avec lui.

Jérôme Guedj n’est pourtant pas un militant du Grand Israël. Il défend la solution à deux États, refuse de choisir entre l’existence d’Israël et les droits nationaux des Palestiniens et s’obstine à penser qu’une cause juste ne devient pas plus juste lorsqu’elle exige qu’on ferme les yeux sur les haines qui la nimbent. C’est peut-être ce qu’on lui reproche.

L’affaire Eribon raconte quelque chose de plus vaste qu’une colère de trottoir. Une partie de la gauche intellectuelle, autrefois si attentive aux préjugés, semble avoir découvert que l’injure pouvait être une arme émancipatrice, à condition de la réserver aux mauvaises personnes. Elle dénonce l’assignation identitaire partout, sauf lorsqu’elle lui permet de congédier un contradicteur. Elle combat les stéréotypes tout en conservant soigneusement ceux dont elle a besoin. Elle réclame la nuance comme on réclame un privilège, puis distribue les certificats de pureté avec la brutalité d’un concierge.

Guedj a commis une faute impardonnable : il est resté à gauche sans accepter toutes les indulgences accordées à Mélenchon. Il connaît pourtant celui-ci puisqu’il a été un de ses proches. Il n’a pas changé de famille politique et refuse simplement de considérer que la lutte contre l’antisémitisme devrait s’arrêter à la porte de son propre camp. C’est une faute que les familles politiques pardonnent rarement. On supporte mieux l’ennemi que le parent qui vous rappelle les principes oubliés. L’ennemi confirme votre identité alors que le dissident vous oblige à la regarder.

Eribon a écrit sur la honte sociale, l’exclusion, la violence des classements. Il a montré comment les dominants fabriquent des catégories pour tenir les autres à distance. Son œuvre mérite d’être lue. Mais elle rend la scène plus accablante encore. Car à quoi sert d’avoir passé sa vie à démonter les mécanismes du mépris si c’est pour les retrouver un soir, intacts, dans sa propre bouche ?

Jérôme Guedj dit avoir entendu « sale juif » derrière « sale sioniste ». On peut discuter son interprétation mais pas lui retirer le droit de s’interroger sur ce qu’il a entendu, surtout lorsqu’il a déjà reçu des insultes de même nature dans des manifestations. Les mots ne sont pas des bulles de savon. Ils éclatent et laissent parfois une odeur rance.

Il y a enfin cette touche, presque trop parfaite pour ne pas appartenir à la littérature. Eribon aurait précisé qu’il devait dîner avec Annie Ernaux, prix Nobel de littérature. Comme si la fréquentation des immortels pouvait servir de laissez-passer moral, comme si l’on pouvait être odieux sur un trottoir et se refaire une virginité dans un salon, entre deux écrivains consacrés.

On imagine un Philippe Muray observant la scène avec cette joie triste qu’il réservait aux cérémonies de la bonne conscience : le grand spécialiste des dominations, mondialement connu, défendant les opprimés entre deux doigts d’honneur, avant de rejoindre les immortels pour dîner…

On a connu un temps où la gauche intellectuelle prétendait libérer les hommes de leurs préjugés. Certains de ses représentants semblent désormais surtout préoccupés de savoir à qui ils ont encore le droit de les appliquer. Didier Eribon devrait relire Didier Eribon. Il y retrouverait peut-être cette vieille vérité, si simple qu’elle en devient presque inaccessible : on ne se débarrasse jamais tout à fait de la violence, on change seulement le nom qu’on lui donne.

Silence à l’autre bout du tunnel

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Une femme s'agenouille à côté de fleurs et d'un coffret commémoratif en verre sur le site du mémorial du festival de musique Nova, près de Réïm, dans le sud d'Israël, le 7 octobre 2026. L'attaque menée par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 a fait environ 1 200 morts et 251 personnes ont été prises en otage ; plus de 350 personnes ont été tuées lors du festival Nova © Tomer Neuberg/MEI/SIPA

Trois ans depuis le 7 octobre.

On a dressé des pavillons (éphémères), on a commémoré. Mais que retiendra l’histoire ? Méga pogrom, massacre, attentat ? À essayer de qualifier cette tragédie, les mots sont déjà à la peine. Que peut la langue face à l’indicible ?

Début décembre 2023, face au monde devenu fou, me vient l’urgence viscérale de sortir mes sœurs de l’angle mort : ces 350 Israéliennes violées, torturées, réduites en cendres sous l’œil des Go-Pro de leurs assassins. Le défi est de taille, échouer revient à être engloutie avec elles. Elles, ces victimes dont on a pris acte sans s’émouvoir — à de rares exceptions — avant de les recouvrir d’un voile d’indifférence.

Je me suis retrouvée en mission, sans doute la plus importante de ma vie. M’inscrivant sans le savoir dans la Khurbn-Forshung — « destruction-recherche » en yiddish, cette compilation de témoignages initiée après le pogrom de Kishinev en 1903 —, j’ai commencé à tisser le mien pour faire justice à ces femmes, faire mémoire, et ne pas perdre la raison face à la désinformation, aux biais médiatiques, et à la flambée d’un antisémitisme mondial.

Jusqu’à sentir battre leur cœur est paru le 1er octobre 2025. L’écrire a été une épreuve — Difficile de garder les yeux ouverts face à l’atrocité —, réussir à le publier une bataille sans répit d’une année, et je continue à penser que sa publication aux éditions de L’Observatoire tient du miracle vu la conjoncture actuelle. Que soient ici remerciés mes anges gardiens. Ils se reconnaîtront. Et mon éditeur, l’admirable Laurent Nunez.

Articles, témoignages, interviews, rapports internationaux, l’actualité brûlante est entrée dans mon texte au fil des jours, mais également l’histoire, celle des Juifs depuis l’Antiquité et de la haine qu’on leur porte.

Ce n’est qu’en voulant dialoguer avec ce grand-père disparu, rescapé de la Shoah, que je me suis prise à remonter le temps. Là, j’y ai découvert des travaux de recherche sur le sort abominable réservé aux Juives lors des pogroms en Galicie — où il était né — entre 1917 et 1921, la mise en scène sadique et systématique de leurs tortures en place publique. À mon grand effroi, j’ai alors compris que l’histoire est un éternel recommencement. L’histoire de mon peuple s’entend. Sous mes yeux, infligés à mes aïeules ou à mes sœurs en Israël, les mêmes sévices au détail près et dans les deux cas, une volonté génocidaire avérée.

Ce mot « génocide » dévié dans sa définition et récupéré par les porte-paroles du Hamas dès le 10 octobre 2023. Nombreux médias leur emboitant le pas, considérant les terroristes du Hamas comme des « résistants » ou des « activistes ». Face à cette guerre des mots, il me fallait rétablir la vérité en faisant la seule chose que je sais faire : écrire.

Qu’on ne se méprenne pas pour autant, rétablir la vérité n’est pas synonyme de partialité. Dans ce marasme, il y a deux peuples côte à côte liés par le destin. Pour l’écrivain qui contemple le désastre, il n’y a qu’un minuscule bout de terre éventré et des Hommes gesticulant dans un bourbier à ciel ouvert. Là était aussi le défi : m’adresser à tous — pas seulement la communauté juive — dans un texte qui puisse résonner en chacun, au-delà des clivages et des préjugés. La souffrance palestinienne se trouve dans mon roman, page après page. Leurs femmes, leurs enfants.

D’ailleurs, en mettant en lumière le sort des femmes assassinées le 7 octobre (et celles prises en otage) parmi les 1250 victimes — présentes évidemment dans mon texte —, mon prisme s’est élargi au sort des femmes en général, cette majorité tenue dans l’ombre depuis la nuit des temps.

Le féminicide reste l’arme de guerre la plus facile et la moins coûteuse pour l’ennemi, la plus efficace aussi, en ce qu’elle détruit un peuple sur des générations. En France, une femme tombe sous les coups de son conjoint tous les trois jours !

Alensara Abed Al Rahman (22 ans, tuée à Kissoufim)
Dalia Abu Mariam (Bédouine, 37 ans, tuée en route vers l’hôpital)
Faiza Abu Sabieh (65 ans, tuée à Netivot)
Mai Abu Sabieh (34 ans, tuée à Netivot)
Angeline Agirs (touriste, tuée au Festival de Re’im)
…

Voici le début de la liste des victimes du 7 octobre, toutes sont nommées à la fin de mon livre. On remarque d’emblée qu’elles n’étaient pas toutes Israéliennes ET/OU juives. On compte 20 % d’Arabes (Palestiniens, Druzes…) dans ce minuscule melting-pot pas plus grand que la Bretagne. Cette seule constatation nous sort déjà de la logique manichéenne qui a consisté à réduire ce drame à une bataille entre le Bien et le Mal, entre suppliciés musulmans et bourreaux sionistes.

Toutes ces femmes avaient un prénom, un visage, une famille. Celles revenues de l’enfer et qui ont trouvé le courage de témoigner auprès des plus hautes instances internationales n’ont reçu que de l’indifférence ou du mépris.

Aujourd’hui, trois ans après ce drame, il me semble que l’humanité tout entière « est entrée dans le tunnel de l’inconnu ». Et ici, je reprends sciemment en la détournant la formule d’un porte-parole du Hamas au centième jour de captivité des otages retenus à Gaza, phrase qui revient dans mon livre, tel un leitmotiv glaçant.

Cette humanité justement, piétinée aussi bien par les islamistes radicaux que par les sorciers de l’I.A. Les premiers utilisant la technologie des seconds pour manipuler avec une facilité déconcertante les émotions des masses, réécrivant l’histoire aux vues et au su de tous, bernant jusqu’aux grands organes de presse et les journalistes professionnels qui y travaillent.

Quand personne ne veut voir ou ne peut voir, il reste un seul espoir : réveiller l’empathie. Ici intervient alors le travail de l’écrivain. Et la langue prend tout son sens.

Comment oublier ces paroles prononcées par une dame devant mon stand lors d’un Salon du livre ? « Je vais vous en prendre deux exemplaires. Le premier pour ma meilleure amie, juive, qui se sent seule, incomprise, dévastée depuis le 7 octobre. Le second pour moi, qui suis catholique, car j’aimerais essayer de comprendre ce qu’elle ressent. »

Alors bien sûr, Jusqu’à sentir battre leur cœur a eu de très beaux échos : Raphaël Enthoven l’a qualifié de « livre merveilleux à mettre en toutes les mains », la romancière Lilia Hassaine — qui signe l’un des plus beaux romans de la rentrée littéraire — l’a élu meilleur livre 2025 sur France Inter. Yaël Scemama, rédactrice en chef d’ActuJ, le considère comme le « récit le plus complet et le plus saisissant écrit sur les violences sexuelles commises par le Hamas le 7 octobre 2023 ». Et que ceux que je ne cite pas ici n’en prennent pas ombrage et soient assurés de ma gratitude.

Mais aujourd’hui, trois ans après le massacre et un an après la parution de mon livre, je dois me rendre à l’évidence : ni ces femmes ni moi-même n’avons réussi à nous faire entendre encore tout à fait.

 Si depuis décembre 2023, je me suis dédiée corps et âme à leur dresser un tombeau, si je savais que même une fois paru, il me faudrait porter mon livre sans relâche pour le rendre visible, il y a un silence auquel je ne m’attendais pas. Qui n’a pas reçu ce livre ? ! Médias nationaux et ceux de la communauté juive, journalistes, chroniqueurs et chroniqueuses courageux dont l’écho me paraissait évident, lieux culturels et autres structures représentatives juives de France.

En Israël, j’ai bon espoir. Il est juste trop tôt.

Au Sénat, il y a un an, lors d’un colloque international organisé par ELNET, j’ai pu offrir un exemplaire en main propre à la juge Nava Ben Or, l’une des initiatrices du projet Dinah né du 7 octobre, qui veut faire évoluer le droit international pour repenser le discours sur la violence sexuelle liée aux conflits mondiaux et permettre à l’avenir d’obtenir justice face à ce crime contre l’humanité, et reconnaissance pour les survivant(e)s. Elle ne comprend pas le français, mais son émotion parlait pour elle.

De même celle de la mère de Shani Louk, otage assassinée, rencontrée en octobre 2025 lors de la journée de commémoration organisée par le Collectif 7 octobre à Paris, à qui j’ai remis le livre en lui montrant le nom de sa fille, ou encore celle du jeune Daniel Sharabi, qui a sauvé des dizaines de civils avec l’aide de son frère lors du carnage, mais qui ne se remet pas d’avoir perdu sa meilleure amie, la franco-israélienne Karine Journo, enlevée et massacrée.

Du bougeoir de shabbat sauvé des cendres de la Seconde Guerre mondiale par mon grand-père — le peintre Emanuel Proweller —, à la bougie mémorielle, tout au long de mon récit, le destin du peuple juif se reflète dans la lueur vacillante d’une flamme.

Flamme qui offre aussi la lumière à mes sœurs assassinées chaque fois que leur nom est lu ou murmuré : Jusqu’à sentir battre leur coeur est leur tombeau. Un mémorial de mots qui, je veux le croire, résistera à l’usure du temps. J’aime d’ailleurs à penser que chaque fois qu’un lecteur l’ouvre, 350 bougies s’allument, autant de flammes/femmes qui ne doivent jamais cesser d’éclairer nos cœurs, nos consciences, et nous rappeler à notre humanité.

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Sous les pavés, la caste

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Des émeutiers tentent de briser les vitrines du magasin Adidas à Châtelet–Les Halles, à Paris, dimanche 18 octobre 2026 © Jeanne Accorsini/SIPA

Le week-end dernier, une fois encore, les casseurs et les pilleurs ont, avec la complaisance des petits bourgeois mélenchonistes, confisqué la vraie lutte sociale portée notamment par les gilets jaunes. Comme d’habitude, les gauchistes ont préservé la domination économique et favorisé la répression.


Le 17 octobre devait être la journée de la « convergence des luttes ». Les lycéens réclamaient des établissements dignes, les salariés du pouvoir d’achat, les syndicats des services publics. Ce jour-là, des centaines de milliers de personnes ont défilé. Mais de leur colère, que restera-t-il ? Des magasins pillés, des voitures incendiées, des affrontements avec la police. À force de vouloir « mettre le zbeul », certains auront surtout réussi à faire disparaître les revendications sous les décombres.

Une autre question demeure : où était la France des ronds-points, des petites villes, des trajets contraints et des fins de mois impossibles ? De nombreux gilets jaunes étaient présents, certes, mais le mouvement n’a pas retrouvé le visage de l’hiver 2018. S’ils étaient bien là, ils ont été effacés, leur lutte confisquée. Les revendications de la France périphérique ont disparu sous les fumées, les écrans et les écrans de fumée.

Cette convergence manquée rappelle un autre rendez-vous : Mai 68. Ou plutôt les deux Mai 68, que la légende a fini par confondre. D’un côté, le Mai étudiant, celui de la subversion des normes, de l’autorité et des mœurs. De l’autre, le Mai ouvrier, celui des usines occupées, des salaires et des conditions de travail. À Renault-Billancourt, les portes closes devant les étudiants symbolisèrent cette rencontre manquée. Les uns voulaient renverser les interdits, les autres transformer les rapports sociaux.

En mai 68, si les ouvriers ont arraché des conquêtes, c’est la révolution culturelle qui a remporté la bataille de l’imaginaire. Michel Clouscard avait compris ce paradoxe : la subversion des mœurs, loin de renverser le capitalisme, pouvait devenir son meilleur allié. C’est l’avènement du libéralisme-libertaire, permissif envers le consommateur, répressif envers le producteur. Autrement dit, à la bourgeoisie la libération des désirs et les plaisirs de la consommation ; au prolétariat les contraintes du travail et de la production. On libère les mœurs sans libérer les travailleurs.

Le philosophe Jean-Claude Michéa prolongera cette critique : pour lui, le libéralisme économique et le libéralisme culturel sont les deux faces d’une même pièce. L’un libère le marché de ses entraves, l’autre l’individu de ses appartenances et de ses limites. Tous deux concourent à l’avènement d’un individu déraciné, livré à ses désirs autant qu’aux puissances de l’argent. Cinquante-huit ans plus tard, la mécanique paraît familière : la subversion sociétale menace de nouveau d’étouffer les revendications sociales. On prétend renverser l’ordre établi, mais on détourne la colère de ce qui le fonde : la domination économique.

Deux France, trois révoltes

Certes, les revendications du 17 octobre étaient d’abord sociales, et c’est pour cela que le spectacle affiché est à pleurer. Comment ne pas voir la confusion militante qui les entoure ? Des drapeaux palestiniens dans les cortèges ; quelques jours plus tôt, Greta Thunberg, figure internationale de l’activisme écologiste, venue soutenir les lycéens, keffieh palestinien sur les épaules. Sa présence répondait bien à leurs revendications scolaires. Mais cette accumulation de symboles révèle aussi une culture politique où chaque mobilisation tend à devenir le réceptacle de toutes les indignations. La question sociale se retrouve ainsi noyée dans un imaginaire militant bien plus vaste, hérité notamment des combats sociétaux.

Derrière cette confusion se dessine une fracture que l’on a voulu rendre invisible : la lutte des classes. À une partie de la bourgeoisie cultivée, les combats sur les identités, les représentations, les normes ; à la France populaire et périphérique, l’urgence des salaires, du logement, de l’école, du prix de l’essence. Les uns peuvent choisir leurs causes ; pour les autres, la nécessité fait bien souvent le choix. Les uns crèvent de faim, les autres non.

Mais cette opposition entre deux France ne suffit pas à comprendre la culture de la rupture. Une troisième force entre en scène : une jeunesse désaffiliée (au sens du sociologue Robert Castel), privée de perspectives, dont certaines fractions cherchent dans l’affrontement une reconnaissance de leur colère. Elle peut ainsi rejoindre, dans une même fascination pour la subversion, cette bourgeoisie libertaire et bien-pensante qui trouve dans la contestation radicale le prolongement de sa révolution culturelle. La première fournit à la révolte ses manifestations les plus spectaculaires ; la seconde, sa caution intellectuelle. Mais où se trouve, dans cette convergence proclamée, la France des périphéries, celle des petites villes, des ronds-points et des fins de mois impossibles ?

C’est ici que la pensée marxiste d’un Michel Clouscard retrouve toute son actualité. Car le point commun entre le progressisme sociétal et le spectacle de la casse n’est pas leur finalité, mais cette conception de la subversion érigée en vertu politique. On renverse les normes, les symboles, parfois les vitrines, mais rarement les rapports économiques. Le capitalisme peut parfaitement absorber cette transgression, la célébrer, la commercialiser, tant qu’elle ne menace pas les fondements de sa domination. On peut ainsi se donner toutes les apparences de la révolution sans jamais faire avancer la lutte sociale.

On invoque volontiers la tradition révolutionnaire française pour justifier les pillages. Pourtant, en 1830 comme en 1848, des insurgés s’organisaient pour protéger les biens. Sur des drapeaux de 1848 figurait cette inscription : « Respect aux propriétés ; mort aux voleurs ! » Engels lui-même rappelait que les ouvriers révolutionnaires combattaient les pillards, précisant que ce n’était « certes pas par enthousiasme pour la propriété », mais parce qu’ils entendaient se débarrasser de ceux qui dévoyaient leur combat. Quelle étrange révolution que celle qui consiste à dévaliser des magasins et incendier la voiture du voisin ! Les révolutionnaires d’hier ne voulaient pas simplement mettre le désordre : ils prétendaient lui substituer un ordre social juste. On a d’ailleurs vu des manifestants, dans la droite ligne de leurs ancêtres, s’interposer face aux casseurs refusant de laisser leur colère et leurs revendications confisquées par les pillards.

Car la casse a aussi une fonction politique, fût-elle involontaire. Elle offre au pouvoir une échappatoire : au lieu de parler des salaires et des établissements délabrés, on parle des vitrines et des interpellations. Le désordre appelle la répression ; la répression alimente la radicalisation. C’est le pas de deux au-dessus du volcan : deux surenchères qui semblent s’opposer et finissent par se renforcer. L’État peut ainsi abandonner ses fonctions sociales tout en multipliant ses instruments de contrôle. Les premières victimes sont les revendications populaires.

Les Français ne veulent pas « mettre le zbeul », ils veulent qu’enfin, en haut, on entende leur souffrance. Leurs cris de douleur seront étouffés par le bruit et la fureur. Ils veulent un ordre juste : des écoles qui fonctionnent, un travail qui nourrit, des services publics qui protègent. Ni l’anarchie des uns, ni la répression des autres. Ils ne réclament pas le désordre, mais qu’on entende enfin leur voix, qu’on écoute leurs souffrances et qu’on réponde à leurs aspirations. Ils ne demandent pas qu’on parle en leur nom, mais qu’on leur rende la parole. En un mot, la souveraineté : celle d’un peuple qui ne veut plus seulement être gouverné, mais être entendu et décider de son destin.

L’impossible convergence

La convergence des luttes n’aura jamais lieu. Non parce que les colères ne seraient pas légitimes, ni parce que les Français ne partageraient aucune souffrance, mais parce qu’on ne saurait faire une révolution commune avec des aspirations si différentes. Les uns veulent subvertir les normes, d’autres trouvent dans le désordre une manière d’exister, quand la France populaire réclame simplement les moyens de vivre dignement. Les premiers jouent à la révolution, les seconds la mettent en scène, les derniers attendent toujours qu’elle change leur vie. Aux uns la subversion, aux autres le spectacle de l’insurrection ; à la France populaire, la lutte sociale.

En 1968, les travailleurs ont fait grève tandis que d’autres écrivaient la légende. Cinquante-huit ans plus tard, la même mécanique se reproduit. Sous prétexte de convergence, on multiplie les revendications sociétales jusqu’à rendre inaudible la seule lutte qui menace véritablement l’ordre établi : la lutte sociale. Cette confusion n’a rien d’innocent. Elle détourne la colère populaire des rapports de domination économique, substitue la guerre des symboles à celle des intérêts et offre aux classes dominantes le spectacle d’une révolution qui ne menace jamais leurs privilèges.

La confusion sociétale étouffe la lutte sociale sous les symboles ; la casse l’ensevelit sous les décombres. L’une détourne la colère, l’autre la discrédite. Et toutes deux rendent le même service à l’ordre économique qu’elles prétendent combattre : préserver les privilèges de ceux qui possèdent.

Que tout change pour que rien ne change ! Les casseurs d’en bas brisent les vitrines, ceux d’en haut démantèlent les protections sociales. Les premiers offrent aux seconds le prétexte idéal pour poursuivre la casse du pays.

Pendant ce temps, l’esthétique de la révolution permettra toujours à la bourgeoisie de dîner en ville ; les classes populaires, elles, n’auront toujours pas de quoi dîner chez elles.

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Ce terrorisme qui accompagne la terreur urbaine

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Limoges, 18 octobre © YAN LERVAL/SIPA

Hodeï Docampo Ciarra, 34 ans, fiché S, connu pour son militantisme écologiste radical, est le principal suspect de l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges. Proche du collectif Les Soulèvements de la Terre, il possède un casier judiciaire lié à des actions violentes, notamment une condamnation en appel pour avoir frappé un policier lors d’une manifestation en 2024.


Interpellé par le Raid au domicile de ses parents, il est issu d’une famille d’activistes — son père ayant déjà été condamné pour des dégradations — et se trouve actuellement entendu par la sous-direction antiterroriste. Gauchisme (dont certains affirment que la base arrière se situe dans les campagnes limousines et plus particulièrement sur le plateau de Millevaches) et islamisme sont deux mouvances distinctes qui peuvent s’allier et veulent en découdre avec la démocratie, rappelle notre chroniqueur Ivan Rioufol dans son analyse.


De la terreur urbaine au terrorisme, il n’y a qu’un pas. Hier, un fiché S affilié à l’extrême gauche a été interpellé par le Raid, après l’incendie de la mairie de Limoges (Haute-Vienne), lors des émeutes du 17 octobre. Hodeï Docampo Ciarra, 34 ans, serait proche des Soulèvements de la Terre. Le militant aurait également des liens avec les camps d’entraînements terroristes du plateau des Millevaches, dans le Massif central.

Hier sur RTL, David Lisnard, candidat à la présidentielle, a dénoncé l’occultation de telles bases arrière de groupes armés. Il a précisé : « On a aujourd’hui un certain nombre d’ex-zadistes de Notre-Dame-des-Landes, de Black-Blocs et de personnes qui viennent de l’étranger qui se retrouvent dans certains villages sur le plateau de Millevaches. Des individus se regroupent, s’entraînent à la guérilla urbaine, acquièrent du matériel lourd et d’attaque contre les policiers et se préparent à la garde à vue, et donc à la lutte urbaine. » Selon Lisnard, Jean-Luc Mélenchon irait « en pèlerinage chaque 11 novembre » sur place. Si le lien entre ce terrorisme anticapitaliste et le terrorisme islamiste n’a pas été établi à ce jour, les deux idéologies se rejoignent dans la même détestation de l’Occident, de la France, de la République. En novembre 2019, Mélenchon s’était joint à l’organisation islamiste du CCIF pour participer à une manifestation contre l’islamophobie. Depuis, LFI a consolidé ses relations avec le frérisme, dans le but de flatter la « nouvelle France » arabo-musulmane et son palestinisme. La macronie, qui se dit assiégée par les ingérences russes, n’a pas pris la mesure de sa détestation auprès de ces deux ennemis intérieurs – le gauchisme et l’islamisme – qui veulent en découdre avec la démocratie.

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Dans ce contexte explosif, l’effondrement du pouvoir, tel qu’il est apparu ce week-end, est vertigineux. Les pillards (3 000 commerces touchés selon les dernières évaluations) ne sont pas seulement des frustrés de la société de consommation, comme les présentent des esprits paresseux. Ils sont, pour beaucoup, les bras armés de la terreur. Si les hordes barbares ont surtout attaqué des biens, certaines personnes ont également été agressées ou menacées. Des portes d’immeubles ont été forcées. Des incendies y ont été provoqués. La peur s’est installée dans bien des esprits. Présenter ces « jeunes » comme des décervelés ne prend pas en compte leur lavage de cerveaux, via TikTok, par l’islamosphère et son désir de revanche sur la France coloniale. L’acte terroriste qui a frappé la mairie de Limoges pourrait mimétiquement en appeler d’autres, en s’appuyant cette fois sur des sicaires embrigadés. À moins que l’État ne sorte de sa torpeur. Dans La psychologie des foules (1895), Gustave Le Bon remarque : « Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte ». Il est certain que les jeunes pilleurs maghrébins ou africains n’oseraient pas le moindre écart au pays de leurs parents. Les rassemblements de samedi diront si l’Élysée a repris les commandes. Sinon, il appartiendra aux Français d’exprimer, par des manifestations de masse, leur refus de se faire humilier plus longtemps.

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Retraite : tout ce qui pourrait changer après le 27 octobre

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Les députés se pencheront bientôt sur la question du PLFSS et à travers lui, celle de la retraite ainsi que des éventuelles réformes à envisager.
The logo of France’s pension insurance system “L’Assurance retraite” is seen in this illustration photo, with elderly people seated in the background, on February 9, 2026. France’s pension system remains at the center of public debate amid concerns over retirement age, funding sustainability and the future of social protection.(Yassine Mahjoub/SIPA)//MAHJOUBYASSINE_BY2F7982/Credit:Yassine Mahjoub/SIPA/2602091440

C’est le rendez-vous législatif décisif de l’automne pour les pensions de base. L’Assemblée nationale examine en séance publique le budget de la Sécurité sociale pour 2027, avant un vote solennel prévu le 27 octobre. Plafonnement des revalorisations au-delà de 1 260 euros mensuels, remise en cause de la majoration pour 3 enfants et rabot sur les indemnités de rupture : le point précis sur les trois articles explosifs qui arrivent en discussion.


Budget de la Sécurité sociale : pourquoi les compteurs sont remis à zéro

Les débats sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) s’ouvrent au Palais Bourbon dans une configuration bien particulière. Alors que les députés avaient déposé 1 659 amendements en commission des affaires sociales, le compteur monte à 3 028 amendements pour la séance publique. L’une des question principale concerne les retraites et les potentielles revalorisations dont elles feront l’objet.

Surtout, en matière budgétaire, la règle constitutionnelle impose de repartir du texte initial du Gouvernement, et non de la version amendée en commission, comme l’explique Légifrance. Conséquence : toutes les mesures rejetées ou supprimées par les députés la semaine dernière reviennent sur la table. Le vote solennel sur l’ensemble du texte, fixé au mardi 27 octobre, ne sera d’ailleurs qu’une étape avant l’examen au Sénat et le filtre éventuel du Conseil constitutionnel.

Retraites, revalorisations & PLFSS : les 3 articles choc qui touchent le portefeuille des Français

Au-delà des batailles de procédure, trois dispositions précises du projet gouvernemental ciblent directement les retraités et les salariés proches du départ, indique Selectra :

Article 35 : le gel partiel des retraites au-delà de 1 260 € par mois. C’est la mesure phare du texte. Les pensions de base ne bénéficieraient d’une revalorisation totale liée à l’inflation en janvier 2027 que si le total des pensions perçues (base + complémentaire) ne dépasse pas 1 260 € bruts mensuels. Au-delà de ce seuil, la revalorisation serait fixée par décret, avec le risque d’un gel pur et simple si aucun décret n’est publié avant le 31 octobre 2027. Pour une personne touchant 1 500 € de pension de base, une revalorisation amputée de moitié représenterait un manque à gagner immédiat de 15 € par mois (soit 180 € par an).

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Article 34 : la majoration pour 3 enfants transformée en forfait. Pour les pensions débutant à compter du 1er juillet 2027, la majoration accordée aux parents de trois enfants au moins — historiquement calculée en pourcentage de la pension (10 %) — serait remplacée par un montant forfaitaire unique déterminé par décret, note Previssima. Une réforme qui pénaliserait en principe les classes moyennes et supérieures ayant cotisé plus longtemps. Il s’agit, en théorie, de corriger un problème réel souligné en septembre par Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail. « Un enfant rapporte plus pour un homme que pour une femme. Ce n’est pas normal. », avait-il alors déclaré.

Article 6 : un coup de rabot sur les indemnités de départ. Le texte s’attaque également aux salariés quittant leur entreprise en 2027 (licenciement, rupture conventionnelle ou mise à la retraite). Il instaure un plafond unique d’exonération de cotisations sociales et de CSG, aligné sur le plafond annuel de la Sécurité sociale (fixé à 48 060 €).

Retraites, revalorisations & PLFSS : la politique du rabot technocratique ?

Le contenu de ces trois articles illustre le virage comptable pris dans la gestion de nos finances publiques. En fixant le seuil de revalorisation pleine des retraites à 1 260 euros bruts mensuels — un niveau très inférieur au SMIC brut —, la mesure fait reposer une part significative de l’effort budgétaire sur les retraités des classes moyennes modestes.

Si la solidarité nationale s’exerce légitimement à travers les services publics et la redistribution, la multiplication de ces critères de ressources tend à flouter la frontière entre le régime par répartition contributif (où la pension reflète le travail et les cotisations passées) et une logique de soutien sous conditions de revenus. Un glissement qui risque d’altérer la lisibilité du contrat social entre les générations.

Hausse du carburant : chèques, primes et « grands rouleurs », qui touche quoi à la pompe ?

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L'Etat a annoncé un certain nombre d'aides pour lutter contre la hausse des prix du carburant.
October 17, 2026, Gerzat, Puy-de-Dome, France: In response to rising fuel prices in France, Total has capped its prices at 2.25 Euros/Liter. Long lines at the gas station are a result. (Credit Image: © Fanny Reynaud/ZUMA Press Wire)/20261017_mda_r333_035/Mark Avery - batch/2610190057

Face à la persistance des prix élevés à la pompe, Bercy dégaine une nouvelle salve de dispositifs d’accompagnement et d’aides ciblées. Extension de l’indemnité carburant, prime employeur relevée et bonus pour les professions médicales ruraux : plutôt que d’alléger la fiscalité énergétique, l’État persiste dans la politique du « chèque sur mesure ». Le point sur ce qui change pour les ménages et les professionnels.


L’usine à gaz des chèques plutôt que la baisse des taxes

Alors que les tarifs à la pompe continuent de peser lourdement sur le pouvoir d’achat des Français, le ministère de l’Économie a détaillé la prolongation et l’élargissement des dispositifs d’aide face à la hausse des prix des carburants.

Comme l’a rappelé Bercy, l’exécutif a fermement écarté toute baisse générale des taxes ou remise forfaitaire à la pompe. La raison avancée ? L’absence de « cagnotte » fiscale, le budget enregistrant au contraire une perte nette de recettes sur les carburants. L’État privilégie donc une gestion au cas par cas, en multipliant les guichets dérogatoires, les critères de kilométrage et les indemnités ciblées selon le statut professionnel ou géographique.

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Qui est concerné par les nouvelles aides face à la hausse des carburants ?

Pour les ménages dépendants de leur véhicule personnel, les ajustements annoncés touchent plusieurs leviers :

  • L’aide « grands rouleurs » élargie : L’indemnité forfaitaire de 100 euros pour trois mois (équivalente à une remise d’environ 40 centimes par litre) est renouvelée pour le dernier trimestre. Le gouvernement élargit son périmètre : elle vise désormais 5,5 millions de Français, contre 3 millions auparavant.
  • Calendrier des versements : Pour les bénéficiaires ayant déjà perçu l’aide entre avril et septembre, le versement est automatique depuis le 16 octobre. Pour les nouveaux éligibles, le simulateur est en ligne et l’ouverture des demandes est fixée au 27 octobre.
  • La prime carburant employeur portée à 1 000 euros : Versée sur la base du volontariat par les entreprises à leurs salariés pour leurs trajets domicile-travail, cette prime exonérée d’impôts et de cotisations sociales passe d’un plafond de 600 à 1 000 euros.

Aides ciblées : des renforts pour la santé et le monde rural

Considérant l’impact critique des coûts de transport sur les services de proximité en zone rurale, Bercy déploie des mesures spécifiques pour certains secteurs :

  • Infirmiers et aides à domicile : Un bonus additionnel « territoire & ruralité » de 80 euros pour deux mois est mis en place pour 25 000 infirmiers libéraux effectuant plus de 100 km par jour. De leur côté, les aides à domicile travaillant au moins à mi-temps bénéficient de l’extension de l’aide grands rouleurs dès 30 km quotidiens.
  • BTP, agriculteurs et pêcheurs : Les rabais sectoriels sur le gazole non routier (GNR) sont prolongés jusqu’au 31 décembre (20 centimes/litre pour le BTP, 15 centimes pour les agriculteurs). Pour les entreprises de pêche, la prise en charge est portée au plafond européen de 70 % de la hausse des coûts, complétée par un prêt à taux zéro allant jusqu’à 50 000 euros.

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La tentation du guichet permanent

Derrière l’affichage social et le catalogue de mesures d’urgence, cette stratégie confirme l’ancrage du « chèque-carburant » dans la gestion publique de la crise énergétique. En faisant reposer la redistribution sur des critères stricts (seuils de revenus, kilométrages déclarés, guichets en ligne), Bercy s’assure un ciblage budgétaire serré.

Mais cette tuyauterie administrative complexe nourrit également l’exaspération d’une partie des classes moyennes, souvent situées juste au-dessus des plafonds d’éligibilité tout en subissant de plein fouet la fiscalité constante sur leur plein quotidien.

17 octobre: la décision désarmante de la Mairie de Paris

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Anthony Samama, maire-adjoint du XVe arrondissement chargé de la police municipale, de la tranquillité publique, de la prévention et de l'aide aux victimes. DR

À Paris, samedi, la police municipale n’a rien fait!


Causeur. Depuis samedi, les maires dont les villes ont été saccagées se plaignent d’avoir manqué de policiers, et les maires de gauche, prompts à dénoncer les violences policières par temps calme, ne sont pas en reste. Très remonté, Ariel Weil, maire PS de Paris-Centre où les violences se sont poursuivies dimanche, déclare qu’on aurait dû faire appel à l’armée.

Anthony Samama.

Anthony Samama. Avant de faire venir l’armée, je rappelle que Paris dispose d’environ 2500 policiers municipaux. S’ils avaient été dans les rues de Paris avec les 5 000 policiers nationaux, ce week-end, cela aurait représenté 50% d’effectifs supplémentaires.

Et qu’ont-ils fait durant les violences ?

Rien ! Jusqu’à 18 heures, beaucoup, en prévision de la manif, avaient été réaffectés à la sécurisation des parcs et jardins et de certains bâtiments plutôt qu’à la verbalisation des véhicules. Mais dès que ça a commencé à chauffer, à partir de 18 heures, la SCOP (salle de commandement de la police municipale) a ordonné par téléphone à toutes les divisions territoriales de rentrer dans leurs bases et de ne plus en sortir, sauf mission exceptionnelle et cas très particuliers.

Ariel Weil a pourtant dit à Arthur Chevallier sur RMC que la police municipale était à l’œuvre pendant les violences.

C’est faux ! Je le répète, il y a eu quelques exceptions très spécifiques. À Paris-Centre, quelques agents ont été autorisés à sortir sur des points précis mais, dès que ça a commencé à casser, plus de 90 % des effectifs ont été cloîtrés dans leurs bases. Bien sûr, ça part d’une bonne intention : ne pas les mettre en danger face à des casseurs extrêmement violents et armés.

En effet, vu qu’ils ne sont armés que d’une matraque et de grenades lacrymogènes, mais qu’il y a quand même écrit Police sur leur uniforme, ils auraient été des cibles. Surtout, auraient-ils vraiment été utiles ?

Oui ! Et je vais plus loin : je suis convaincu que les événements auraient pris une autre tournure si on avait eu ces quelque 2 500 policiers municipaux dans les rues de Paris ce week-end. Leur présence devant certains commerces et bâtiments aurait contribué à dissuader les pillards. Je ne demande pas que la police municipale fasse du maintien de l’ordre, mission très spécifique, réservée à des policiers nationaux formés pour cela. Mais, même sans armes, elle aurait pu exercer un certain nombre de missions en complément. De manière générale, et singulièrement pendant ce type de manifestations, la police nationale est très demandeuse d’une police municipale nombreuse, formée, et armée. Vous mettez vingt policiers municipaux devant chaque mairie, je suis sûr que ça protège. Ils ne sont pas là pour aller au contact avec des gens très violents. Il aurait bien sûr été inconséquent de leur demander d’aller sur les scènes de guerre qu’on a vues à République ou ailleurs. Mais ils auraient pu empêcher beaucoup de pillages par de petits voyous qui n’étaient pas des grands bandits armés jusqu’aux dents. C’est bien pour assurer leur sécurité que les Parisiens payent une police municipale non ?

En attendant, si on leur dit de rester l’arme au pied, c’est précisément parce que des armes, ils n’en ont pas.

Evidemment ! Dans beaucoup de villes de gauche, la police municipale est armée ne serait-ce que pour permettre aux agents de se protéger – rappelez-vous Clarissa Jean-Philippe, tuée en 2015. À Marseille, samedi, ville dirigée par un maire de gauche, la Police municipale est armée et elle est sortie dans les rues, a été placée en faction devant certains bâtiments.

Elle n’a pas empêché la mairie d’être saccagée.

C’est vrai. La police nationale non plus. Ça ne veut pas dire que les municipaux ont été inutiles.

À vrai dire, j’ai du mal à comprendre la différence entre un policier non armé et un travailleur social.

Tout le problème est là ! Depuis sa création déjà tardive, en 2021, sous la pression des électeurs, c’est le choix de l’exécutif parisien de ne pas la doter d’armes létales. Ils veulent une police « Canada dry », composée de boy-scouts ou d’assistantes sociales. Ils ont même refusé le compromis que nous leur avons proposé qui est d’équiper les policiers municipaux en tasers.

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Emmanuel Grégoire est un homme raisonnable. Il ne veut pas que sa ville soit en proie à un tel chaos. Pourquoi une telle obstination ?

This is the ideology, stupid ! Pour eux, le rôle de la police municipale n’est pas de sécuriser l’espace public. C’est une police de proximité (ils adorent ce terme) qui est là pour pacifier, faire de la prévention… Ça peut marcher dans un petit village calme, mais pas dans la ville la plus délinquante de France. En off, quand on reproche aux élus de la gauche raisonnable de voter contre l’armement de la police municipale, ils répondent : « On est d’accord avec vous, mais on ne peut pas, on est tenus par notre majorité, les écolos, les communistes. » En attendant, ils votent comme eux. Ils préfèrent leurs alliés à leurs convictions.

Mais même par temps calme, cette police désarmée est-elle vraiment utile ? Je ne vois pas beaucoup de pacificateurs en bleu dans les rues.

C’est toujours mieux que rien. Mais elle serait beaucoup plus utile si on en faisait une vraie police d’intervention. Autrement dit, on y revient, si on l’armait.

Samedi, comment les policiers ont-ils réagi aux ordres ? Auraient-ils été partants pour se jeter dans cette mêlée ?

Ça dépend. Certains ont été dégoûtés par cet ordre et envisagent de démissionner. Plusieurs m’ont dit : « Je n’ai pas signé pour être enfermé dans notre base pendant que Paris flambe, mon job c’est de protéger les Parisiens et la ville. » D’autres devaient être bien contents d’être assignés à leurs quartier général. On peut les comprendre.

Vous étiez en contact avec eux à ce moment-là ?

Oui, je leur ai dit qu’à mon avis ils devraient sortir quand même. Mais ils ne voulaient pas déroger à l’ordre de l’état-major.

Vous êtes un rebelle, vous.

La mairie d’arrondissement a la main sur la division de son arrondissement, mais il y a aussi la direction à l’échelle parisienne et la Ville de Paris. Et nous sommes rarement sur la même ligne. C’est toujours difficile, pour les agents sur le terrain, de trouver le bon équilibre entre ce que je leur demande et ce que leur demande la mairie de Paris.

Savez-vous si certains ont bravé l’ordre ?

Non, personne. Et si on voit quelques policiers municipaux sur des vidéos, je le répète, c‘était quelques très rares exceptions.

Cela dit, l’une des raisons du chaos, c’est que personne à la Préfecture de Police ou à Beauvau, ne l’avait anticipé.

Et à la Mairie de Paris non plus ! Ils ont laissé dans la rue les poubelles, le matériel de chantier, les vélos, alors qu’à chaque manifestation tout cela sert d’armes contre la police et les commerces. C’est ce qu’on fait à chaque 14 juillet, à chaque 31 décembre. Et là, pour une manifestation qui allait forcément dégénérer comme toutes les autres, on laisse tout en l’état ?

Peut-être croient-ils à leur propre propagande sur les gentils lycéens et les gentils manifestants contre la vie chère. Seulement, cette fois, les électeurs de Monsieur Grégoire qui vivent à Boboland vont lui demander des comptes.

Je l’espère. De gauche ou pas, aucun Parisien un tant soit peu raisonnable ne peut comprendre qu’on enferme des policiers, certes municipaux, mais policiers quand même, alors que les Parisiens se font violenter, insulter, caillasser, et que leurs commerces sont brûlés par des racailles. Je suis sûr que beaucoup sont exaspérés d’entendre leurs élus parler de « violences policières » et légitimer les blocages de lycée. Ils veulent qu’on remette de l’ordre dans la ville. Y compris ceux qui ont voté pour Grégoire.

Allez-vous redemander l’armement de la police municipale au prochain Conseil de Paris ?

Nous le demandons extrêmement régulièrement. J’essaie au moins de pousser le taser, comme le recommande un rapport parlementaire qui y voit une étape intermédiaire. Je suis convaincu qu’ils finiront par y venir mais malheureusement, je crains qu’ils ne le fassent que quand un policier municipal sera blessé. Comme disait Lacan, le réel, c’est quand on se cogne.

Gadi Eizenkot, la « force tranquille » d’Israël

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Gadi Eizenkot lance la campagne de Yashar à Hod Hasharon, 30 juin 2026, sous le slogan « Israël doit gagner ! », allusion au bras de fer entre l’État civique et les partis religieux © AP Photo/Ariel Schalit

Qui succédera à Netanyahou ? Son rival le plus sérieux, Gadi Eizenkot, fils d’une famille juive marocaine, élevé à Eilat puis formé par les fortes têtes de Golani ? Sa sobriété et son dédain pour l’emphase pourraient offrir un contrepoint salutaire à un Israël chauffé à blanc depuis le 7-Octobre.


Gadi Eizenkot pourrait être un pur produit de la droite bibiste. Né en 1960 à Tibériade dans une famille juive originaire du Maroc, élevé à Eilat, loin de Tel-Aviv, des kibboutzim et de l’ancienne élite ashkénaze, athée et travailliste, il représente cet Israël périphérique, populaire et séfarade qui a fourni au Likoud une grande partie de sa base électorale depuis la victoire de Menahem Begin en 1977.

Pourtant, l’ancien chef d’état-major d’Israël, de 2015 à 2019, est aujourd’hui le principal adversaire de Netanyahou et l’un de ses successeurs possibles. À la tête de Yashar, « Droit » ou « Intègre », il lui dispute le centre et une partie de la droite, notamment des électeurs mizrahim (séfarades) dont les origines ressemblent aux siennes et qui se sentent tenus à distance par l’ancienne élite ashkénaze et laïque. Ce profil lui vaut aussi une certaine sympathie dans les milieux ultra-orthodoxes. Séfarade sans être revanchard, traditionaliste sans être religieux, faucon en matière de sécurité sans être populiste, Eizenkot est à la fois l’enfant de Begin et celui de Ben Gourion.

Son histoire personnelle éclaire cette position singulière. Issu d’une famille nombreuse, il grandit à Eilat, loin des centres du pouvoir, étudie la mécanique navale et passe une partie de son adolescence sur la plage. À 18 ans, tout semble le destiner à la vie sans histoire des classes populaires. Puis vient le service militaire, en 1978. Après avoir brièvement tenté de rejoindre l’aviation de chasse, bastion de l’ancienne élite, il entre dans l’infanterie, au sein de la brigade Golani, populaire, orientale et rugueuse, emblématique de l’Israël périphérique. Elle lui ouvre une autre voie vers les sommets, celle qu’on peut emprunter sans capital social.

Une anecdote datant de ses débuts contient déjà l’essentiel du personnage. Jeune chef de section, il convoque ses hommes à six heures du matin pour un footing. Un seul se présente. Sans crier ni discourir, Eizenkot entre dans la tente et va trouver le vétéran le plus respecté, auquel il fait comprendre que les règles ont changé. Quelques minutes plus tard, tous les soldats sont dehors.

Gadi connaît ces têtes brûlées parce qu’il aurait pu être l’une d’elles. Elles ressemblent aux garçons avec lesquels il a grandi à Eilat et qui n’ont pas choisi, comme lui, l’armée comme voie d’ascension. Il connaît leur défiance envers l’autorité et la frontière entre fermeté et humiliation. Eizenkot ne commande pas un monde étranger au sien, mais celui dont il est issu. Son autorité vient aussi de là. Et peut-être, aujourd’hui, sa capacité à convaincre une partie de ces mêmes Israéliens de voter pour lui.

Le style est déjà là. Eizenkot ne manque pas d’audace, mais ne sera jamais un chef charismatique au sens classique. Son physique débonnaire ne fait pas tourner les têtes et il n’a aucun goût pour la mise en scène. Son autorité repose sur la maîtrise des dossiers, l’exemple et la légitimité de l’officier-soldat, proche de ses hommes sans abolir la distance nécessaire au commandement.

Cette distance augmente pourtant à mesure qu’il monte en grade. Devenu chef de bataillon, il conserve dans sa poche un carnet où il note les arrivées, les départs, les formations et les difficultés personnelles de ses hommes. Il ne le quittera plus. À mesure que les soldats sous ses ordres se comptent par centaines, puis par milliers, le carnet lui permet de continuer à connaître leurs noms, leurs parcours, leurs problèmes, parfois leurs familles. Ses subordonnés s’étonnent qu’un officier de son rang connaisse des situations qui remontent rarement aussi haut. Ce carnet résume sa conception du commandement. Monter dans la hiérarchie ne doit pas signifier perdre de vue ceux que l’on commande.

En 1997, déjà colonel, Eizenkot prend la tête de la brigade Golani. Il hérite d’une unité prestigieuse, mais minée par une culture interne brutale dans laquelle les anciens imposent leur loi et les brimades passent pour des traditions. Il interdit les humiliations et rétablit l’autorité des jeunes officiers. Lorsqu’une compagnie de vétérans se mutine, il emprisonne plusieurs dizaines de soldats, dissout l’unité et disperse ses membres. Accusé d’avoir brisé l’esprit de Golani, il ne cède pas. Ces fortes têtes, il les connaît, les respecte, mais ne les craint pas.

À mesure qu’il monte dans la hiérarchie, son horizon s’élargit. Secrétaire militaire d’Ehud Barak, puis brièvement d’Ariel Sharon, il découvre la relation entre pouvoir civil et commandement militaire et comprend que la force n’est qu’un instrument au service d’un objectif politique. À la tête de la division de Judée et Samarie, il mène les opérations contre les cellules armées tout en constatant les limites de cet instrument. Une armée peut gagner les affrontements sans mettre fin à un conflit politique.

La guerre du Liban de 2006 lui fait franchir une nouvelle étape. À la direction des opérations de l’état-major, il n’hésite pas à contester certains choix de ses supérieurs sans jamais pour autant remettre en cause la chaîne de commandement. Un officier a le devoir de donner son avis, pas de l’ériger en autorité suprême.

Nommé ensuite à la tête du commandement Nord, il prépare une nouvelle confrontation avec le Hezbollah et attache son nom à la « doctrine Dahiya », fondée sur une riposte massive contre les zones abritant ses infrastructures militaires. En 2015, il atteint le sommet de l’armée. Devenu chef d’état-major de Tsahal, il réduit certains formats hérités du passé pour investir davantage dans le renseignement, l’entraînement, les stocks et les nouvelles formes de combat.

C’est à ce poste que sa divergence avec Netanyahou éclate au grand jour. Lorsqu’un soldat abat à Hébron un assaillant palestinien déjà neutralisé, Eizenkot juge l’acte contraire aux normes de l’armée. Une partie de la droite, Netanyahou compris, l’accuse d’abandonner ses soldats. Il ne recule pas. Son raisonnement n’oppose pas droits de l’homme et sécurité. La force militaire repose à ses yeux sur la discipline. Tsahal doit pouvoir tuer, mais seulement lorsque l’ordre légal et la nécessité militaire l’autorisent.

Ce parcours a forgé chez lui la mamlakhtiout, ce républicanisme israélien qui place l’État et l’intérêt général au-dessus des appartenances partisanes. Chef d’état-major, Eizenkot cite Ben Gourion à ses officiers et leur rappelle leur devoir de rester dignes de la confiance publique. Il ne ressemble en rien aux généraux issus des kibboutzim qui dominaient autrefois Tsahal. Mais il prouve que l’héritage de Ben Gourion peut survivre à la disparition du monde qui l’avait porté.

Le 7 octobre 2023 fait basculer son existence. Entré en politique, Eizenkot rejoint le cabinet de guerre constitué après l’attaque du Hamas. Le 7 décembre, son fils, réserviste, est tué dans le nord de Gaza. Eizenkot l’apprend alors qu’il se trouve auprès des forces dans le Sud. Le lendemain, son neveu tombe à son tour. Il refuse de faire de son deuil un argument politique, mais lorsqu’il parle de service militaire et d’égalité, sa parole porte désormais ce poids supplémentaire.

Tout chez Eizenkot semble l’antithèse de Netanyahou. Après quinze ans au pouvoir, celui-ci continue de se présenter en victime du « système » et combat à la fois ses ennemis extérieurs et ceux qu’il désigne à l’intérieur. Eizenkot ne défend pourtant aveuglément ni les magistrats, ni l’armée, ni les anciennes élites. Il accepte que les institutions, y compris la Cour suprême, soient réformées, mais estime qu’on ne les réforme pas en excitant contre elles la colère populaire.

Sa critique de la guerre depuis le 7-Octobre procède de la même logique. Il ne conteste pas la nécessité de combattre le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran, mais reproche au gouvernement de ne pas avoir transformé ses succès militaires en résultats politiques durables. Pour cet ancien chef d’état-major, la guerre n’a de sens qu’au service d’un objectif politique. Eizenkot ne promet ni une paix devenue improbable, ni un État palestinien immédiat. Il refuse en revanche l’annexion de millions de Palestiniens et la marche vers un État binational. Il préconise une séparation progressive, rejette le retour des colonies à Gaza et envisage qu’une Autorité palestinienne profondément réformée puisse remplacer le Hamas. Ce militaire devenu homme d’État, qui tient à la fois de Rabin et de Sharon, considère qu’une occupation durable use l’armée et menace à terme le caractère juif et démocratique d’Israël.

L’homme n’a ni le brio, ni les talents de tribun de Netanyahou. Sa prudence passe parfois pour de l’indécision, son sérieux pour de la grisaille et il se perd volontiers dans les plans de travail, les budgets et le partage des charges. Mais cette absence de flamboyance peut aussi faire sa force dans l’Israël de l’après-7-Octobre. Face à Netanyahou, il incarne une conception presque anticharismatique du pouvoir. Rigoureux mais chaleureux, l’ex-commandant de bataillon au petit carnet est sans doute capable de réconcilier le centre et la périphérie.

La culture du combat en Israël

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Vers une taxe liberté?

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D.R.

De plus en plus de Français traversent la frontière pour profiter de meilleurs salaires et de conditions de travail plus avantageuses. Plutôt que d’alléger son Code du travail, l’État français préfère réclamer à ses voisins des compensations sonnantes et trébuchantes. Mais avec la fameuse libre-circulation chère à Bruxelles, il n’est évidemment pas question d’obtenir des compensations du Luxembourg comme on en obtient de la Suisse.


Dans Le Casse du siècle, Sarah Knafo, cheville ouvrière de Reconquête !, le parti d’Éric Zemmour, cite en exemple la Suisse, où un code du travail simplifié, plus digeste que notre millefeuille national, contribue au plein emploi alors qu’en France le taux de chômage atteint les 8 %. Aussi « les travailleurs suisses ne se ruent pas sur les emplois français, afin de profiter des droits conférés par nos normes », ajoute-t-elle avec malice. À l’inverse, les travailleurs français se ruent sur les emplois helvètes : chaque jour, 230 000 de nos concitoyens franchissent la frontière pour travailler en Suisse. La Suisse n’est pas ingrate. Pour cette débauche, elle verse des indemnités. Par exemple le canton de Genève rétrocède 3,5 % de la masse brute de l’emploi frontalier aux départements de l’Ain et de la Haute-Savoie. En 2025, 425 millions d’euros ont été reversés à la France par Genève. Tous nos voisins ne sont pas aussi compréhensifs…

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Selon les données de l’IGSS (Inspection générale de sécurité sociale du Luxembourg) communiquées le 17 septembre, en 2026, 131 300 personnes résidant en France travaillent au Luxembourg, contre 126 600 en 2025. Une débauche pour laquelle le Grand-Duché ne paie aucune contrepartie… Le conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, département frontalier siphonné et sinistré par cet exode journalier, a lancé un SOS au gouvernement français, dans l’espoir d’obtenir du Luxembourg des indemnités compensatoires, sur le modèle franco-suisse. Sauf que… la Suisse n’appartient pas à l’Union européenne, alors que le Luxembourg est membre de l’UE, dont l’un des principes fondateurs est la libre circulation des biens et des personnes ; ainsi on imagine mal comment la France pourrait exiger une compensation « taxant » cette liberté qui permet aux travailleurs de s’expatrier une fois par jour. Mais le vrai remède serait peut-être que l’État français accepte enfin de payer les gens à leur juste mérite et arrête de multiplier les prélèvements qui imputent et amputent les fiches de paie.

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Une semaine sur la radio publique: heureusement que Sonia Devillers relève le niveau…

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Sonia Devillers © Christophe Abramowicz

… bien aidée en cela par l’acteur, sociologue et philosophe humaniste Omar Sy.


13 octobre. Entendue en cours d’émission, une des dernières chroniques du journaliste Jean Leymarie sur France Culture pouvait laisser croire, dans un premier temps, à un sursaut de lucidité, celui d’un journaliste officiant au sein d’un service public réputé pour recruter son personnel dans les médias et la presse de gauche et pour passer son temps à dénigrer la droite nationale : « Autant de médias, avec des journalistes, des chroniqueurs, qui passent d’un titre à l’autre, d’une antenne à l’autre, avec les mêmes messages, les mêmes obsessions, pour désigner et dénigrer les mêmes adversaires… » Cependant, on doute. Alors, on rembobine. Et on s’aperçoit qu’on avait raison de douter: « Vincent Bolloré va-t-il pirater la présidentielle ? », s’interroge en fait M. Leymarie en brandissant le dernier livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, une « très bonne enquête » sur « Vincent Bolloré, le milliardaire qui met ses entreprises au service de ses idées ». Le livre en question s’intitule Le Complot contre la France – il y en a qui n’ont peur de rien, surtout pas du ridicule. Aux yeux de M. Leymarie, cette enquête est un petit chef-d’œuvre d’investigation journalistique qui ose lever le voile sur un monde terrifiant où des « salariés en larmes » n’osent pas critiquer ouvertement leur patron et où Pascal Praud s’est permis de dire qu’il donnerait régulièrement les noms des opposants au Rassemblement national. C’est horrible ! Et, selon le journaliste de France Culture, cela ne serait pas arrivé si les médias Bolloré avaient été suffisamment surveillés et encadrés. Le problème, dit-il, c’est « la frilosité du régulateur, l’Arcom ». De toute évidence, les journalistes du Monde et lui-même attendent autre chose que les sanctions et amendes qui tombent régulièrement sur CNews. « À six mois de la présidentielle, c’est urgent », conclut le commissaire politico-médiatique de France Culture. 

Quand on pleure à l’Élysée à la lecture de Valeurs actuelles

Le lendemain, 14 octobre, dans la matinale de France Inter, Benjamin Duhamel et Florence Paracuellos recevaient… Gérard Davet et Fabrice Lhomme pour la sortie de leur livre, une enquête « explorant les coulisses de la galaxie Bolloré ». Ce « conglomérat médiatique » œuvrerait pour « convaincre les Français de porter l’extrême droite au pouvoir ». Sans blague ! Cette nouvelle est aussi stupéfiante que si l’on nous annonçait que le conglomérat médiatique de Matthieu Pigasse cherche à convaincre les Français de voter pour l’extrême gauche ou que ceux dirigés par Rodolphe Saadé ou Bernard Arnault cherchent à maintenir au pouvoir le bloc macrono-socialiste. Ah mais, j’oubliais que pour la majorité des journalistes de ce pays ruiné par des décennies de socialisme et dix ans de macronisme, le seul et véritable ennemi, c’est « l’extrême droite ». Les journalistes du Monde, apprend-on, décrivent dans leur livre une des tentatives d’Emmanuel Macron pour séduire cette droite nationale honnie, en l’occurrence « une interview accordée au journal d’extrême droite Valeurs actuelles sur l’immigration ». Sortez les mouchoirs : « On raconte qu’à l’Élysée, ça a été un séisme. Ses conseillers pleuraient dans leurs bureaux… » Âmes sensibles, s’abstenir.

Sur France Inter, le 12 octobre, Patrick Cohen s’extasie : « Même auprès d’un collège limité de 120 000 votants, la très large victoire au premier tour confère à Raphaël Glucksmann une légitimité et un élan inespérés. » L’édito n’excédant pas trois minutes, M. Cohen n’a pas le temps de retracer le parcours de M. Glucksmann. C’est dommage. Je me permets de rappeler que la France et les Français sont le cadet des soucis de ce dernier (1). Atlantiste et euro-mondialiste, antirusse primaire, pourfendeur de la France et relais de la propagande de Paul Kagame après la guerre civile au Rwanda, conseiller spécial d’un dirigeant géorgien despotique, agitateur, en sous-main, de la pseudo-révolution ukrainienne Maïdan fomentée de longue date par les États-Unis et Victoria Nuland, cet éminent représentant de la gauche la plus éloignée du peuple français n’a que deux obsessions, qui font l’essentiel de son programme : le RN et la Russie. « Glucksmann peut incarner une forme de renouveau », affirme cependant Patrick Cohen, décidément le meilleur humoriste politique de France Inter.

Glucksmann ou Bagayoko, France inter hésite

Toutefois, il a peut-être trouvé son maître. Le même jour, sur la même radio publique, l’humoriste Mahaut Drama en appelle en effet à la Révolution. Pour que celle-ci fonctionne, il faut, affirme-t-elle, « une structure, une stratégie », mais aussi « un leader » : « Et alors moi, j’ai une image qui m’est venue en tête : Bally Bagayoko. Voilà, je pense qu’on tient le président de la VIe République. » Attention, il n’y a ici aucune ironie, Mme Drama parle sérieusement. Quant à la stratégie évoquée, elle nous en avait déjà donné une petite idée lors d’un débat organisé par Mediapart en avril 2024, débat au cours duquel elle déclara, là aussi tout à fait sérieusement : « Dans trois ans, s’il y a l’accession au pouvoir de Marine Le Pen, c’est sûr qu’on ne pourra pas juste continuer en mettant des affiches, genre “Patriarcaca”. Il va falloir qu’on leur réponde autrement. Moi, je ne sais pas me battre, je ne suis pas courageuse à ce point-là. Mais si des gens le sont, je ne peux que les encourager. » La direction de France Inter n’avait pas jugé bon de blâmer, même a minima, les propos anti-démocratiques et insurrectionnels de cette militante d’extrême gauche. Ce 12 octobre, sous couvert d’humour, Mme Drama a pu à nouveau dérouler une chronique qui n’était rien d’autre qu’un tract mélenchoniste outrancièrement et dangereusement anti-flics. 

Heureusement, deux jours plus tard, Sonia Devillers relève le niveau en recevant l’acteur, sociologue et philosophe humaniste Omar Sy, de passage à Paris pour la promotion d’une nouvelle saison de la série Lupin diffusée sur Netflix. À la question de savoir pour quelles raisons il s’est expatrié et vit depuis quatorze ans en Californie, M. Sy répond en rappelant ses origines sénégalaises. Il explique qu’il est le descendant d’un peuple de nomades, le peuple peul, et que le périple qui l’a conduit de l’autre côté de l’Atlantique est donc « logique » puisqu’il résulte d’une manière de vivre inscrite dans ses gènes. Sonia Devillers est fascinée par cette explication pas tordue du tout, qu’elle résume à sa façon : « C’est ça, c’est ça. Donc Trappes, donc Paris, donc Los Angeles, donc Dakar. C’est ça, il faut être en mouvement, tout le temps. » Vient enfin le moment tant attendu par les auditeurs de France Inter, celui d’expliquer ce qui se passe en France avec les mouvements lycéens. L’acteur cède la place au sociologue. M. Sy prend une large respiration tandis que Mme Devillers retient la sienne. Son front se bombe sous l’effet d’une réflexion intense. Le résultat de cette maturation intellectuelle, fruit d’une compréhension totale des bouleversements en cours, n’est pas sans rappeler les propos les plus fulgurants de Lilian Thuram : « Le monde entier s’est durci. Ici, je vois les mêmes mauvaises questions et les mêmes mauvaises réponses, et c’est causé par les mêmes choses. » Cet homme est visiblement inquiet ; et Sonia Devillers semble comprendre alors pour quelles raisons il a préféré se retirer, tel un moine brisé par l’analyse et l’étude des tourments humains, dans une grande villa bâtie au milieu d’une sorte de monastère, une gated community à l’abri des aléas du monde. Omar Sy confesse avoir « du mal à trouver les ressources pour l’optimisme en ce moment », surtout qu’il devine, derrière les manœuvres policières, des forces obscures mettant « les lycéens les uns en face des autres pour faire des combats d’enfants ». Mais tout n’est pas perdu. Une « petite lumière » brille dans la nuit. Le salut viendra, Omar Sy en est sûr, de ce mouvement lycéen qui affirme savoir « à peu près où [il] a envie d’aller. » Il est temps, ajoute-t-il, que les adultes se calment et demandent à chacun des jeunes qui manifestent : « T’as mal où ? » Sonia Devillers, la voix affaiblie par l’émotion, se fait l’écho de cette interrogation existentielle : « T’as mal où ? », murmure-t-elle à son tour, le visage aussi rayonnant que celui d’une jeune communiante. Pour apaiser l’âme de son interlocutrice, qu’il sait troublée en ces temps incertains, Omar Sy lui révèle le seul moyen qui, selon lui, mettra fin à la légitime colère des lycéens : « Ils ont un truc à dire. On les écoute – et après on verra. » Nous remercions sincèrement Sonia Devillers de nous avoir permis d’entendre les paroles pleines de sagesse d’un artiste n’hésitant pas à manier et vulgariser les notions les plus complexes de la pensée humaniste de gauche afin d’instruire le peuple et d’éveiller les consciences. Oui, du fond du cœur, merci !

Zapper Bolloré oui ou non ?       

À part ça, toujours dans le milieu du cinéma, les mêmes qui voulaient « zapper Bolloré » il y a quelques mois, supplient maintenant le gouvernement de ne pas augmenter, comme il est prévu dans le projet de loi de finances 2027, la TVA sur les abonnements à Canal+. « Le pacte fondateur de Canal+ dès 1984, c’est un taux de TVA réduit, celui de la culture. En contrepartie, Canal+ finance le cinéma bien au-delà de ses obligations », a rappelé le président du groupe, Maxime Saada, avant de prévenir que si une telle hausse devait être entérinée, le budget de la chaîne cryptée consacré au cinéma français passerait de 200 millions d’euros par an à… 50 millions, voire moins.Notons que le retournement de veste spectaculaire des cinéastes n’a été que très, très peu commenté dans les médias. Sans doute parce qu’une conclusion se serait alors imposée d’elle-même : les belles âmes du petit monde dit de la culture sont résolument contre la « préférence nationale » lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts de leurs compatriotes, mais absolument pour « l’exception culturelle française » quand il s’agit d’assurer les leurs…

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(1) J’ai retracé le parcours complet de M. Glucksmann dans ces colonnes : https://www.causeur.fr/qui-est-reellement-raphael-glucksmann-europeennes-rwanda-georgie-ukraine-284016