Au Théâtre de Poche Montparnasse, le spectacle Judith Magre dit Aragon en duo avec Éric Naulleau se prolonge jusqu’à la fin du mois de mai. Tous les lundis à 19 h, le grand poète virtuose de la langue française rencontre l’actrice aux yeux noirs et à la voix féconde…

A peine arrivé à Grenade, sous un soleil de mort et dans la sécheresse de l’été, vous courrez à l’Alhambra, admirer ce palais munificent, ouvragé, perforé de mille trous et d’ouvertures fascinantes, cette forteresse, roc imprenable d’une délicatesse de tisserand. L’Andalousie sera votre refuge, l’échappatoire de votre imaginaire. A peine débarqué de la gare Montparnasse dans ce Paris de la rive gauche, durant les calmes vacances scolaires de Pâques, La Coupole à une coudée de zinc, le musée Zadkine à l’horizon, le surréalisme à la boutonnière, vous voulez la voir. Vous êtes venu pour elle. Vous avez un peu peur. Le trac vous saisit.
Fébrile
Vous avez traversé les plaines endormies de la Beauce, certains se sont même levés aux aurores dans ce bout de la terre cher à Georges Perros, pour être à 19 h 00 devant la salle du Grand Poche. Alors, vous courrez dans les couloirs du métro pour atteindre le Théâtre de Poche, l’antre de la famille Tesson. Vous êtes venu pour l’entendre respirer, suivre des yeux cette vestale de la scène, vous accrocher à ses lèvres pour que le temps s’arrête, pour que le texte et la voix se mêlent encore une fois. Jusqu’à la fin du mois de mai, après avoir récité Apollinaire en 2025 dans ce même lieu, Judith Magre lit le plus virtuose et complexe de nos poètes, Aragon, l’enfant du chaos mental.
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La rencontrer vous rend fébrile. Elle fait cet effet-là aux hommes de mémoire. Il n’y a plus beaucoup, dans notre monde fatigué, lessivé par cette virtualité incessante, de personnalités aussi singulières, charismatiques et empreintes d’une si excitante étrangeté. Judith, c’est dans la même seconde, un caractère de feu et une séduction de chasseresse, une diction addictive et persistante en bouche ; avec elle, les songes durent plus longtemps. Judith Magre impressionne évidemment par sa carrière étendue, cascadeuse, presque incompréhensible dans une époque où seules les éphémères viennent mourir sur nos écrans. On n’oublie pas de sitôt une prestation de Judith sur les planches. Les images se sédimentent dans nos têtes. Nous n’avons plus qu’une idée, la revoir à nouveau jouer. Judith s’est donnée à cet art vivant de la transposition, elle a signé un pacte diabolique avec le théâtre. Qu’elle le veuille ou non, à son corps défendant, elle en incarne la passion, le parfum et l’onde nostalgique. Nous sommes donc fébriles à quelques minutes de la rencontrer. On s’installe dans notre fauteuil et elle est déjà là, derrière son pupitre, en surplomb, à quelques mètres de nous, visage de déesse, stoïque, altière, sénatrice romaine, Belphégor aux yeux en amande. Dans sa robe noire et rouge, elle nous fixe. Le public vient pour ce choc émotionnel-là.
Lecture intense
Hier soir, il y avait des anonymes et des vedettes, Michel Drucker et Jean-Michel Ribes avaient fait le déplacement, parce que Judith exerce la même attraction sur tous les spectateurs qu’ils soient connus ou inconnus. Sa présence, don du ciel, presque immobile et portant en elle la trace, le sillon de tant d’auteurs est déjà un grand moment de théâtre. Pour s’approcher d’Aragon, certainement le plus doué des poètes du siècle dernier, le plus naturellement, le plus stylistiquement habile distillateur de mots, l’aisance de sa phrase, son ondulation verdoyante sont un Everest, il fallait la voix de Judith. Sa scansion particulière, naturellement oscillante, sans force, sans manière ; chez elle, la maturation des mots, leur sens et leur portée prennent assurément une autre dimension. Judith lit la poésie et Éric Naulleau, son complice protecteur, en blazer croisé et foulard de soie, drôle et piquant à la fois, la voix très claire, parfaitement posée, nous conte la vie d’Aragon par le prisme de l’amour, de Breton à Elsa, de Nancy à la résistance, des errances idéologiques aux beautés de la langue. Seule la figure de Drieu n’est pas évoquée. Le regard attendri et admiratif qu’Éric Naulleau pose sur Judith contribue à la beauté friable de cette lecture intense. Et puis, la mise en scène nous laisse entendre la poésie chantée de Jean Ferrat et Léo Ferré, on se dit alors que Paris est une bien belle ville pour les amoureux et que Judith est une exceptionnelle interprète.




