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«Le public a du recul. Ce sont les médias qui ne l’ont plus!»

L’humour a du plomb dans l’aile. Et la «bataille culturelle» est bien souvent une bataille contre le public, regrette Laurent Firode, créateur de la chaîne YouTube Les films à l’arrache.


Causeur. En quels termes pourriez-vous vous présenter au lecteur qui ne vous connaîtrait pas encore ?

Laurent Firode. Je vais à l’encontre de toute pensée dominante. Je réagis à toutes les bêtises qu’on entend. Et le mieux, pour réagir, c’est de rire. L’obligation européenne d’attacher le bouchon à la bouteille en plastique par exemple, c’est hilarant. Mais ce qui est redoutable, c’est qu’il y ait tant de bêtise autour de nous.

C’est parce que vous critiquez cette bêtise que vous avez un statut d’outsider ?

Absolument. On n’en a pas le droit. Il faut que nous soyons soumis et crétins. Mais le Covid a été un détonateur, un coup d’accélérateur qui a ouvert les yeux à beaucoup de monde. Souvenez-vous de l’interdiction de boire un café au comptoir mais pas à table, avant que les bistrots ferment. On s’est vraiment foutu de notre gueule.

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Le grand public a découvert la « patte » Firode avec Le monde d’après, sorti en 2022. Avec un humour burlesque et acide, vous abordiez la crise du Covid justement, mais aussi le féminisme, l’islam, le wokisme… Y a-t-il eu pour vous un avant et un après Le monde d’après ?

Il n’y a pas eu de changement dans ma façon de voir le monde. Le changement majeur a plutôt été dans ma façon de faire des films. À côté des films que je réalisais avant pour le « système », telle France Télé, j’ai toujours gardé ma liberté en réalisant des courts métrages. Mais avec Le monde d’après, un long métrage sorti en salles, je me suis dit que je pouvais garder cette liberté pour tous types de films, des longs comme des sketchs.

Et votre dézingage du politiquement correct a rencontré le succès…

De façon inattendue. Entre deux confinements j’ai réalisé un sketch satirique sur la folie Covid. Et le film a été relayé des milliers de fois sur Twitter. J’ai compris que ce que je pouvais dire sur la folie du monde touchait les gens, alors j’ai continué !

Mais il y a une dizaine d’années encore, le public avait suffisamment de recul pour rire de lui-même. Je me souviens d’un court dans lequel je critiquais franchement les mesures écolos… qui a été sélectionné dans de nombreux festivals sur l’écologie. Je n’ai jamais reçu de prix, sauf en Russie mais passons (rires) ! J’ai aussi été invité pour ce film à Berlin, mais dans la Mecque de la bien-pensance il a fait scandale.

Comment expliquez-vous que le public n’ait plus ce recul pour rire de lui-même ?

Le public a le recul, ce sont les médias, ceux qui détiennent le pouvoir de censurer, qui n’ont plus ce recul.

Selon Charlie Hebdo vous êtes d’extrême droite. Ça vous fait quoi ?

Ces malheureux se sont fait assassiner et ils se soumettent. C’est désolant. Alors je suis ravi qu’ils me collent une étiquette de facho. Au moins je les fais réagir…

Et s’ils avaient raison ? N’auriez-vous pas un humour de facho face à un humour de gaucho ?

C’est certain qu’il y a un humour qui correspond à la pensée dominante de gauche, elle est absolument partout dans le milieu artistique et culturel. Normal : elle est soumise aux subventions. Quant à l’humour de droite, c’est la gauche qui le définit puisque pour elle tout ce qui n’est pas de gauche est de droite. Donc comme je ne suis pas de gauche, on me considère de droite, voire d’extrême droite bien entendu. Mais je suis apolitique, je ne fais pas de politique et je n’ai jamais voté.

J’aime qu’on laisse les gens libres, libres de rire, de penser. Je suis libertarien en somme.

Vous y croyez à la « bataille culturelle » ?

Ah, la fameuse bataille culturelle ! C’est surtout une bataille menée par la gauche pour conserver ses aides et ses subventions : elles permettent de continuer de bien vivre même si personne ne va voir vos films ou vos spectacles. Ce sont ces gens qui mènent cette bataille, et c’est finalement une bataille contre le public. Le milieu culturel, comme le milieu politique d’ailleurs, ne s’intéressent plus au peuple, aux gens. Ils ne s’intéressent qu’à eux-mêmes pour garder leurs privilèges. Et à l’approche des élections ils commencent à flipper. D’où le discours bien rôdé « si la droite passe la culture est en danger ». Mais de quelle culture parle-t-on ?

Vous évoquez le public. Votre chaîne YouTube (Les films à l’arrache) enregistre un nombre de vues impressionnant. Certaines de vos vidéos frôlent le million en quelques jours, vous l’expliquez comment ?

Ça veut dire que j’ai un public ! Les gens se reconnaissent dans mon propos. Et si je peux dire ce que je dis, c’est parce que je ne cherche pas de subventions. Je ne m’interdis rien, d’autant que je fais cela de façon très artisanale. J’écris et je tourne rapidement car maintenant que je suis bien identifié sur les réseaux, je dois réaliser beaucoup de films, en plus de ceux que je fais pour Canal+ et CNews, soit une trentaine par mois.

Vous avez été rattrapé par le système !

Bien entendu (rires). À une nuance près : Canal+ me laisse une liberté éditoriale absolue. Je fais vraiment ce qui me plaît. Les rares fois où ils refusent un sketch, c’est parce qu’ils ont l’Arcom sur le dos, ce que je comprends très bien : l’Arcom est un repaire de gauchistes qui a Canal dans le collimateur.

Selon Wikipédia, vous touchez aussi de l’argent de la part de Pierre-Édouard Stérin… Votre cas s’aggrave.

Ah ! Son nom est devenu synonyme du diable. Je l’ai rencontré, je ne le cache pas, mais il ne m’aide absolument pas pour ma chaîne YouTube. Il a tout simplement voulu faire ma connaissance après avoir vu Le monde d’après en DVD et me féliciter.

Vos prises de positions vous ont-elles fait perdre des amis ?

Non, car je n’ai jamais fait partie du système, même quand je travaillais pour lui. J’ai toujours fait du cinéma pour faire du cinéma, non pour entrer dans un milieu. Et le milieu du ciné ne m’a jamais trop plu. Aujourd’hui certains me disent : « Je regarde tes films, ils me font marrer mais je ne peux pas les liker. Mais je suis avec toi ! » Il y en a plein, et ce ne sont pas les moins connus. 

« Zapper Bolloré », la pétition qui a enflammé le dernier festival de Cannes a aussi embarrassé vos confrères…

Ce qui a été vachement amusant ce sont tous les retournements de veste qui ont suivi. Jean-Pascal Zadi qui déclare : « j’ai signé mais je n’avais pas lu », ou Juliette Binoche qui affirme que « les mots ont été mal choisis ». Cette histoire résume très bien le cinéma français : tous à la gamelle ! Peu après j’ai lancé l’idée d’une pétition à signer par les cinéastes qui ne veulent être financés que par Vincent Bolloré, mais curieusement ça n’a pas pris… En même temps c’est resté à l’état de boutade.

Qu’est-ce que le rire, selon vous ?

Ce n’est pas le gag à tout prix. Tous mes sketchs ne sont pas obligatoirement « drôles ». Le rire se niche aussi dans l’ironie complice. Et lorsqu’on rit d’une chose, c’est qu’on la comprend. C’est donc pour moi un élément d’intelligence, c’est ce rire-là que je recherche.

Et y a-t-il un humour français ?

Il y a surtout eu un humour français. On le voit nettement dans les comédies des années 1960-70 (avec du bon, du mauvais et du très mauvais). Un humour gaulois, grivois. C’est peut-être pourquoi cet humour n’a pas pu s’exporter et qu’il a perdu de sa superbe avant de disparaître. Il y a aussi eu dans les années 1980-90 l’humour Canal+, avec Les Nuls. Mais de manière générale, l’humour a du plomb dans l’aile. Il suffit de voir les comédies américaines. Il y en a désormais très peu, et elles ne sont pas vraiment drôles : les gens ont tellement la trouille de heurter telle ou telle communauté qu’ils ne disent plus grand-chose. À l’inverse, l’humour du stand-up est hyper communautaire, une communauté tape sur une autre, ce n’est plus du rire mais du ricanement, et c’est souvent méchant.

Je disais que votre humour était parfois acide, où placez-vous la frontière avec la méchanceté ?

J’essaye de ne jamais être méchant. Je montre seulement des personnages englués dans leur idéologie et qui n’ont pas le courage intellectuel de s’en sortir. Ils ne font que répéter les mantras que la pensée dominante nous impose.

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Outre vos sketchs, le public peut voir en cette rentrée votre nouveau long métrage…

Jupiter 2, le retour. Cela se passe le jour de la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. On suit différentes personnes le soir du second tour, avec des situations burlesques et absurdes dans l’esprit des comédies italiennes. Le film a été financé par une cagnotte, encore réalisé avec trois bouts de ficelle. Je sais donc qu’il ne passera jamais à la télé ni au cinéma. À voir donc sur YouTube !

Et en octobre on jouera sur scène Monsieur Konass, une pièce farfelue qui met en boîte l’idéologie woke. Après la création à Paris une tournée est prévue en France, puis elle devrait ensuite donner naissance à un film, cette fois produit par Canal+. Les distributeurs et les exploitants auront-ils le courage de le montrer ? Ce n’est pas gagné.

Le mandat d’Emmanuel Macron s’achève dans quelques mois : vous allez perdre une sérieuse source d’inspiration, quasiment un co-auteur.

Je ne pense pas ! Car le remplaçant risque d’être pas mal non plus. Quel qu’il soit. Et avant son élection nous allons revoir le même cirque du « barrage » de l’entre-deux tours, on le joue depuis vingt-cinq ans. On va encore rigoler.

Qui vous fait rire aujourd’hui, hormis nos hommes politiques ?

Vous placez la barre très haut (rires) ! Beaucoup de pseudos journalistes, penseurs, philosophes, sociologues. Iels sont très nombreux.ses à me faire rire…

Saxe Bombe

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L’extrême droite allemande est arrivée largement en tête des élections en Saxe-Anhalt dimanche, selon des estimations de la radio-TV publique allemande, mais elle devait encore attendre pour savoir si son score suffirait à diriger ce Land d’ex-RDA. Avec entre 44 et 44,5% des suffrages, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) devance largement les conservateurs (CDU) qui obtiendraient 18,5%, selon les sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote pour les chaînes publiques ARD et ZDF. Si ces scores se confirment lors de la fin du décompte, la droite radicale obtiendrait 39 sièges au parlement régional, alors qu’il en faut 42 pour la majorité absolue. 


Je connais la Saxe. Je ne la connais pas par les sondages, par les éditoriaux des grands journaux allemands ni par les reportages qui viennent périodiquement expliquer aux Allemands de l’Ouest ce qui se passe dans la tête de ces étranges compatriotes orientaux qui persistent à mal voter. Je la connais pour y avoir travaillé depuis 2016, à Dresde notamment, au moment où les conséquences de la grande crise migratoire de 2015 avaient porté à son comble une fracture déjà ancienne entre deux Allemagne qui, plus d’un quart de siècle après la réunification, ne s’étaient peut-être jamais complètement réunies.

J’y ai rencontré beaucoup de ceux que l’on appelle aujourd’hui les électeurs de l’AfD. Et je dois dire que je reconnais assez peu, dans le portrait qui en est régulièrement donné, les hommes et les femmes que j’ai connus.

J’ai rencontré des gens ordinaires, des employés, des artisans, des retraités, des mères et des pères de famille, des personnes attachées à leur ville, à leur région, à leur pays, souvent hospitalières dans leur vie privée, nullement obsédées par la race et encore moins habitées par quelque nostalgie du nazisme, mais profondément en colère contre un système politique et médiatique dont elles avaient acquis la conviction qu’il ne voulait plus les entendre. Cette colère pouvait naturellement produire des excès, des simplifications, quelquefois des propos que je ne partageais pas ; mais ce qui m’a frappé n’était pas leur supposée monstruosité. C’était au contraire leur normalité.

Mécanique

Voilà pourquoi le résultat considérable obtenu par l’AfD en Saxe-Anhalt ne me surprend pas autant qu’il semble surprendre une partie des commentateurs allemands. Ce qui devrait surprendre, ce n’est pas que tant d’électeurs aient fini par voter pour ce parti ; c’est qu’après dix années d’avertissements, de protestations et de colères, les responsables politiques et une grande partie des médias continuent à se demander comment une chose pareille a pu arriver.

Car ces gens parlaient. Simplement, on ne les écoutait pas. Ou plutôt, on les écoutait pour les classer.

Ils parlaient d’immigration, on leur répondait xénophobie. Ils parlaient de l’insécurité culturelle qu’ils ressentaient devant des transformations extrêmement rapides, on leur répondait ouverture au monde. Ils parlaient de la difficulté de faire entendre certaines réalités concernant l’intégration, on leur expliquait les dangers de la stigmatisation. Ils parlaient de leur pays, de ses frontières, de leur désir de conserver une certaine continuité historique et culturelle, on leur répondait nationalisme. Et lorsqu’ils protestaient contre cette manière de ne jamais répondre à ce qu’ils disaient, leur protestation elle-même devenait une preuve supplémentaire de leur dérive. C’est cette mécanique que j’ai vue fonctionner.

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Le problème n’est donc pas seulement celui de l’immigration, même si celle-ci a joué un rôle considérable. Il est celui du rapport au réel. Une partie de la population allemande a progressivement acquis la conviction que certaines réalités ne pouvaient plus être nommées parce qu’elles entraient en contradiction avec le récit que les élites politiques et médiatiques avaient construit sur leur propre société. Or les citoyens voient ce qu’ils voient.

On peut leur expliquer qu’un problème n’existe pas, mais s’ils le rencontrent dans leur vie quotidienne, ils finiront par croire davantage leur expérience que les statistiques qu’on leur oppose. On peut leur expliquer qu’une inquiétude est moralement suspecte, mais on ne supprime pas une inquiétude en la condamnant. On peut modifier le vocabulaire autorisé, mais on ne modifie pas pour autant la réalité à laquelle ce vocabulaire se rapporte.

Défiance

C’est ici que la question médiatique devient centrale. Je ne crois pas que les électeurs de l’AfD que j’ai rencontrés détestent les médias parce qu’ils seraient hostiles à l’information ou incapables de supporter la contradiction. Beaucoup ont cessé de leur faire confiance parce qu’ils ont le sentiment que les grands médias ne décrivent plus seulement le monde mais sélectionnent, hiérarchisent et parfois interprètent les faits en fonction d’une vision préalable de ce que la société devrait être. La défiance qui en résulte est catastrophique pour la démocratie.

Car lorsqu’un citoyen ne croit plus ceux qui sont chargés de l’informer, lorsqu’il soupçonne derrière chaque silence une volonté de dissimulation et derrière chaque choix de vocabulaire une intention idéologique, ce n’est pas seulement la confiance dans les journalistes qui disparaît : c’est l’existence même d’un monde commun. Les uns vivent alors dans la réalité décrite par les médias institutionnels, les autres dans celle qu’ils découvrent sur les réseaux sociaux ou dans des médias alternatifs, et chacun finit par considérer l’autre non comme quelqu’un qui interprète différemment les mêmes événements, mais comme quelqu’un qui ment. La démocratie devient alors presque impossible.

Mais il existe une blessure plus profonde encore, que j’ai souvent rencontrée en Saxe : le mépris. On ne mesure pas suffisamment la violence du mépris social et culturel. Il ne laisse pas de traces visibles, il ne brûle pas les voitures, il ne casse pas les vitrines, mais il s’accumule pendant des années jusqu’au moment où le bulletin de vote devient le moyen de rendre l’humiliation à ceux dont on pense l’avoir reçue.

Beaucoup d’Allemands de l’Est ont eu le sentiment d’être considérés comme des citoyens en retard sur l’histoire, insuffisamment cosmopolites, insuffisamment modernes, trop attachés à leur identité, trop méfiants envers l’immigration, trop sensibles à la souveraineté nationale. On ne discutait plus avec eux ; on leur expliquait ce qu’ils auraient dû penser.

Il faut ajouter à cela l’expérience historique singulière de l’Allemagne orientale. Ces hommes et ces femmes ont vécu pendant quarante ans dans un régime qui leur expliquait déjà quelle était la bonne manière de penser, quels mots étaient convenables et quelles opinions témoignaient d’une conscience politiquement insuffisante. Il serait absurde d’assimiler la démocratie allemande contemporaine à la dictature communiste, mais il serait tout aussi absurde de ne pas comprendre combien cette expérience historique a développé chez certains habitants de l’Est une sensibilité particulière à tout ce qui ressemble, même de très loin, à une police morale du langage. Ils reconnaissent immédiatement le ton de celui qui prétend savoir mieux qu’eux ce qu’ils devraient penser. Et ils le supportent de moins en moins.

La rançon du mépris

C’est pourquoi la stratégie de diabolisation de l’AfD risque d’obtenir exactement l’effet inverse de celui qu’elle recherche. Plus on explique à ses électeurs qu’ils ont franchi les limites du raisonnable, plus certains d’entre eux éprouvent la confirmation de ce qu’ils pensaient déjà : les élites ne les méprisent pas seulement lorsqu’ils protestent, elles les méprisent jusque dans l’isoloir.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre refuser cette diabolisation et devenir soi-même propagandiste de l’AfD. Je ne prétends nullement que tout ce qui se dit dans ce parti soit acceptable, raisonnable ou souhaitable. Un parti politique doit être jugé sur ses dirigeants, son programme, ses actes et les conséquences possibles de son arrivée au pouvoir. Mais ses électeurs doivent être regardés pour ce qu’ils sont, et non transformés en personnages imaginaires destinés à confirmer les certitudes morales de leurs adversaires. C’est précisément ce que mon travail en Saxe m’a appris.

La Thérapie Sociale repose sur une conviction qui vaut autant pour les sociétés que pour les petits groupes humains : lorsque le conflit n’est plus possible, la violence augmente. Et le conflit devient impossible dès lors que l’un des protagonistes considère qu’il possède à lui seul la raison, la morale et la légitimité, tandis que l’autre ne serait plus qu’un problème à traiter.

La démocratie n’exige pas que nous soyons d’accord. Elle exige que nous acceptions que celui avec lequel nous sommes profondément en désaccord puisse avoir vu quelque chose que nous n’avons pas vu. C’est précisément cette hypothèse qui semble avoir disparu d’une partie de la vie publique européenne. Et si les électeurs de l’AfD avaient vu certaines choses avant ceux qui les méprisaient ?

Et s’ils avaient perçu plus tôt les conséquences politiques d’une immigration massive, les difficultés de l’intégration, l’éloignement croissant entre les gouvernants et les gouvernés, l’uniformisation idéologique d’une partie des classes diplômées, la fragilité d’un modèle économique allemand que l’on croyait éternel, ou simplement la disparition progressive de leur capacité à décider du monde dans lequel ils voulaient vivre ?

Poser ces questions ne signifie pas que toutes leurs réponses soient justes. Cela signifie que leurs questions étaient peut-être moins absurdes qu’on ne voulait le croire.

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La victoire de l’AfD devrait donc être considérée non comme l’irruption inexplicable d’une maladie dans une démocratie jusque-là parfaitement saine, mais comme le symptôme d’une crise dont le système politique allemand porte lui-même une part de responsabilité.

On pourra continuer à organiser des manifestations contre l’extrême droite. On pourra multiplier les déclarations solennelles, renforcer le cordon sanitaire, rappeler à juste titre ce que fut le nazisme et proclamer une nouvelle fois que certaines valeurs ne sont pas négociables. Mais aucune de ces proclamations ne répondra à la question que pose le bulletin glissé dans l’urne par des millions d’Allemands : pourquoi ne nous avez-vous pas écoutés ?

C’est la question que j’entends derrière ce vote.

Je l’entends d’autant mieux que je l’ai entendue, sous des formes différentes, pendant mes années de travail en Saxe.

La démocratie allemande ne se sauvera pas en expliquant aux électeurs de l’AfD qu’ils sont indignes d’elle. Elle se sauvera peut-être lorsqu’elle recommencera à les considérer comme des citoyens adultes, capables de voir, de juger, de se tromper aussi, mais dont l’expérience du réel mérite autant d’être entendue que celle des journalistes, des universitaires, des responsables politiques et des experts qui prétendent leur expliquer le monde.

Il faudra alors accepter quelque chose qui est devenu extraordinairement difficile dans nos sociétés : écouter sans approuver, contredire sans humilier, reconnaître une part de vérité chez l’adversaire sans renoncer à la sienne et surtout admettre que personne, aucun parti, aucun média, aucune classe sociale, aucun camp idéologique, ne possède à lui seul le monopole du réel.

C’est cela que nous avons essayé de faire à Dresde. Non pas réconcilier artificiellement les gens, encore moins les obliger à s’aimer, mais leur permettre de sortir des caricatures réciproques et de retrouver derrière l’ennemi politique un être humain avec lequel il faudrait malgré tout continuer à habiter le même pays.

La leçon de cette élection dépasse donc largement l’AfD et l’Allemagne orientale. Elle concerne toutes les démocraties européennes dans lesquelles s’élargit le fossé entre ceux qui gouvernent et ceux qui ont le sentiment de ne plus être représentés, entre ceux qui disposent du pouvoir de nommer la réalité et ceux qui pensent la subir. On peut mépriser longtemps une colère. On peut la déclarer populiste, réactionnaire, xénophobe ou extrémiste. Mais arrive toujours un jour où ceux que l’on croyait avoir réduits au silence découvrent qu’ils possèdent encore une voix. Au sens propre. Et ce jour-là, ils votent.

La féminité, une offense?

L’indifférenciation des sexes, érigée en principe par plusieurs décennies de progressisme, a fini par produire un effet pervers: un profond ras-le-bol et une forme de paresse sociale dans les rapports entre hommes et femmes.


Plus encore que la politique, l’analyse des mouvements profonds d’une société est passionnante, tant ils annoncent et expliquent souvent les choix structurels ou conjoncturels qui en découlent. Il y a, actuellement, dans les rapports entre les hommes et les femmes, trois conceptions qui n’existent pas qu’aux États-Unis et qui, pour n’être pas dominantes, justifient une réflexion, tant elles semblent aller à contre-courant du climat d’aujourd’hui.

Les « tradwives » sont des femmes partisanes d’un retour aux stéréotypes de genre.

Une deuxième catégorie concerne la demande de « coachs en féminité » par des femmes se sentant très mal à l’aise dans un monde où l’égalité des sexes est devenue une aspiration qui n’a plus à être discutée et où les rôles traditionnels — en gros, la faiblesse consentie de la femme, la force assumée de l’homme — sont abandonnés, voire méprisés.

En dernier lieu, il semble qu’il y ait une désaffection sensible à l’égard de la sexualité, des efforts de séduction et d’investissement qu’elle imposerait et qui paraissent, chez les deux sexes, être refusés ou au moins relativisés (Le Monde, sous la signature notamment de Maïa Mazaurette).

Un retour, donc, d’une féminité conforme à son histoire ancienne, une envie de féminité heureuse d’être traditionnelle et dépendante, une sexualité qui n’est plus la seule démonstration d’un désir et d’une relation partagés.

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On comprend bien comment, avec ces courants, les influenceurs s’en donnent à cœur joie pour persuader tous ceux qui se sentent concernés par ces évolutions qu’ils ont besoin, pour les vivre, des conseils, des instructions ou même des injonctions d’autrui. La féminité comme un vaste champ où l’arnaque s’ébat avec bonne conscience.

Dans cet univers où est récusée l’essentialisation des sexes, où l’on dénie qu’il puisse exister des natures féminine et masculine, où l’on affirme que tout serait un problème de culture et d’éducation, qu’il y aurait, dans l’espace humain, pratiquement pour tout, interchangeabilité entre l’un et l’une, il est facile de mesurer à quel point ces visions réactionnaires, au moins pour les deux premières, révulsent le progressisme qui interdit qu’on s’interroge, avec nostalgie pour certains, sur le possible retour d’un passé et de comportements obligatoirement à honnir.

L’outrance et le dogmatisme de cette idéologie, qui n’est pas loin de prôner quasiment une guerre des sexes, sont directement responsables de l’extrémisme qui, à rebours, rêve de paradis perdus, d’ailleurs plus fantasmés que réels.

Ne faut-il pas plaindre aussi les hommes et les femmes qui, pour être à la hauteur non pas de leurs différences spécifiques mais de l’égalité de principe à laquelle ils doivent se soumettre, sont épuisés par ce qu’on exige d’eux, par la tension et l’énergie qu’ils doivent déployer au quotidien pour être fidèles à l’image non conformiste attendue d’eux et qui revient à rien de moins qu’une femme sans authentique féminité et un homme honteux de sa virilité ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que ces volontés régressives sont forcément louables, mais on n’est pas obligé de les tourner en dérision : elles sont probablement la rançon d’une modernité qui s’est aventurée trop profondément dans la déconstruction. Rendre hommage à la féminité n’est pas faire offense aux femmes.

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France Inter: 150 secondes pour la droite, c’est déjà trop !

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Après l’arrivée de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, sur France Inter, c’est la crise à Radio France. Les salariés réclament le retrait de sa chronique hebdomadaire, estimant ses « valeurs » incompatibles avec celles de la radio publique. « Regardons le symbole que nous enverrions en reculant. Celui d’un service public qui décide qui a le droit de parler (…) Ce symbole-là ferait plus de mal à notre indépendance que 50 chroniques du dimanche » a pourtant écrit Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, défendant le maintien de M. Sapin à l’antenne face aux salariés pensant pouvoir décider.


Il se passe quelque chose de grave à France Inter. Attention, un journaliste de droite y parle. Pas longtemps, rassurez-vous. Deux minutes trente. 150 secondes exactement, le dimanche matin à 7h40, à cette heure flottante où une partie de la France dort encore tandis que l’autre cherche la cafetière. Mais 150 secondes, manifestement, c’est déjà beaucoup.

« Écoutons nos différences ! » avait pourtant ordonné Céline Pigalle

Le journaliste s’appelle Charles Sapin, et son pedigree n’est pas de nature à rassurer les personnels de Radio France. Il a travaillé au Point, puis au Figaro, avant de rejoindre le magazine conservateur Valeurs Actuelles. On comprend donc l’émoi. À ce rythme-là, on finira par entendre à France Inter des gens qui ne pensent pas comme France Inter.

Une grève se prépare à Radio France. On pourrait évidemment ne voir dans cette affaire qu’une péripétie assez dérisoire de la vie médiatique française. C’est d’ailleurs ce qu’on nous expliquera probablement : polémique montée en épingle, agitation de la fachosphère, obsession de Bolloré, etc. Il est vrai que chez Bolloré, on en fait ses choux gras. CNews ne boude jamais ce genre de friandise. Mais le fait que CNews parle d’un sujet n’oblige pas les autres médias à n’en rien dire. Ce serait même une curieuse manière de définir la liberté de l’information : déterminer ce qui mérite d’être discuté en fonction de ce dont parle la chaîne concurrente.

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Cette petite affaire, précisément parce qu’elle est petite, dit quelque chose d’assez gros. Il fut un temps où la gauche se réclamait volontiers de Voltaire et de cette phrase qu’on lui attribue à tort, mais qui résume assez bien un état d’esprit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ». C’était une autre époque. Le principe était simple : l’adversaire avait tort, parfois horriblement tort, mais on lui répondait, on discutait, on ferraillait, on publiait des livres contre ses livres, des articles contre ses articles. On considérait même, idée aujourd’hui assez exotique, que se confronter à une pensée opposée pouvait être intellectuellement stimulant.

Ce qui frappe dans l’affaire Sapin n’est donc pas Sapin, ni même le contenu de ses chroniques qui, jusqu’à présent, ne concernaient que la dette publique ou l’usage de l’IA dans la campagne présidentielle. Rien de très idéologiquement clivant. C’est la réaction provoquée par sa seule présence.

Il ne s’agit même plus de dire : « Ce journaliste raconte n’importe quoi, nous allons lui répondre. » Il ne faudrait tout simplement pas qu’il soit là. Pas de chronique, pas de micro, et si possible, pas besoin de le croiser dans les couloirs.

Mélenchonisation des esprits

La gauche n’est décidément plus tout à fait ce qu’elle était. Une partie d’elle laisse remonter son vieux démon autoritaire, parfois même ses penchants totalitaires. Le mot fera hurler, mais tant pis. Le totalitarisme ne commence évidemment pas avec les camps, pas plus que le fascisme ne commence avec les chemises noires ou la Marche sur Rome. Il commence intellectuellement beaucoup plus modestement : par l’idée qu’il existe des opinions qui ne doivent plus être discutées parce qu’elles ne sont plus seulement fausses, réactionnaires ou détestables. Elles sont devenues il-lé-gi-ti-mes, et celui qui les porte avec elles. Nuisibles.

Le pouvoir de nuisance des syndicats de gauche

À partir de là, tout devient logique. Pourquoi débattre avec quelqu’un dont la parole elle-même constitue une faute ? Pourquoi lui donner un micro ? Pourquoi lui accorder une chronique ? Pourquoi même accepter sa présence dans une rédaction ? On peut penser ce que l’on veut de Charles Sapin et de Valeurs Actuelles car ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est France Inter qui se trouve être une radio du service public.

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France Inter n’appartient ni à ses journalistes, ni à ses syndicats, ni à cette petite bourgeoisie culturelle parisienne qui semble parfois y avoir pris ses habitudes et ses marques comme dans une maison de famille. Elle appartient, si le mot a encore un sens, à tous ceux qui financent le service public.  C’est-à-dire même les gens de droite, même ceux qui votent mal, même ceux qui pensent que l’immigration pose quelques problèmes, que l’insécurité n’est pas une invention statistique, que l’économie ne se résume pas à taxer les riches ou qu’Israël n’est pas nécessairement la source de tous les malheurs du monde. Bref, tous ces Français un peu bizarres que l’on rencontre assez facilement dès qu’on quitte certains arrondissements parisiens.

Ceux-là pourraient peut-être avoir droit, eux aussi, à quelques minutes d’antenne. Pas la moitié de la grille, n’exagérons rien. Commençons doucement : deux minutes trente, par exemple, le dimanche matin, à 7h40. Rassurons-nous néanmoins : à 7h42 et 30 secondes, le danger sera passé. France Inter redeviendra France Inter, et Voltaire pourra se rendormir. A cette heure-là, c’est encore ce qu’il aura de mieux à faire.

Colette Jéramec et Pierre Drieu la Rochelle, une histoire d’amour

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Jean-Nöel Orengo publie La Rédemption et retrace comment l’écrivain fasciste Pierre Drieu la Rochelle est parvenu, en 1943, à sauver du camp de Drancy son ex-épouse juive, Colette Jéramec, et ses deux enfants.


Pierre Drieu la Rochelle, voilà un nom qui sent le soufre. Écrivain fasciste et antisémite, partisan de Doriot et du PPF, parti collaborationniste, directeur de la NRF en septembre 1940 sous contrôle allemand, le dossier est lourd. Mais bien sûr avec les écrivains l’affaire n’est jamais simple, surtout quand ils ont du talent, et Drieu en avait surtout aux yeux des âmes sensibles attirées par les causes perdues et les femmes fatales. Les femmes, Drieu les aimantait. Dandy, un brin rêveur, angoissé par la mort, il avait de belles cartes en main. Et puis, il portait une fêlure comme on porte à Venise un masque les soirs de fête libertine. L’écriture était sa raison d’être. Quand il s’est senti sec, il s’est acharné à quitter la scène. Il bandait difficilement, croyait mal faire l’amour, ne supportait pas son corps. Un cocktail détonnant de frustrations.

Pierre Drieu La Rochelle © D.R.

La jeune et riche Colette Jéramec est tombée amoureuse de cet homme secret et ambigu, ami d’enfance de son frère André. Ils se sont mariés en 1917, en pleine « boucherie héroïque », contre l’avis des parents de Colette. Puis ils se sont séparés. Malgré les caresses maladroites et confuses de Drieu, elle a continué de l’aimer. Quand elle le revit à Rome, en 1934, elle lui demanda avec insistance de lui faire un enfant. Drieu venait de publier Socialisme fascisme, mais cela n’avait pas d’importance. C’était également un grand coureur. Comme il le confia un jour à son ami Malraux, il détestait les femmes car il ne pouvait se passer d’elle.

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J’avoue en avoir un peu assez des écrivains qui ont choisi le camp de la défaite et de la honte, même si certains finissent pléiadisés. Le roman de Jean-Noël Orengo, La Rédemption, ne juge pas Drieu. Lui-même a écrit qu’il avait joué, perdu et qu’il méritait la mort. Il tint parole le 15 mars 1945, en ouvrant le gaz, après avoir avalé trois tubes de gardénal. Ce qui importe à Jean-Noël Orengo, auteur de six romans, dont Vous êtes l’amour malheureux du Führer (2024), c’est que Drieu, en 1943, soit parvenu à sauver Colette et ses deux jeunes fils internés à Drancy, antichambre d’Auschwitz. Comme le résume le romancier, « pour y parvenir, il fallait être compromis et se compromettre encore plus. » En d’autres termes, seul un salaud pouvait réussir ce geste noble. Le contraire de Sartre, qu’Orengo n’épargne pas, en rappelant son attitude pendant l’Occupation. Il précise que « Sartre aux mains sales » avait placé sur une liste d’épuration Drieu, alors que ce dernier l’avait fait libérer du stalag.

De Colette Jéramec (1896-1970), on ignorait presque tout. Réparation est faite. Elle apprit sa judéité par hasard, détestait sa classe sociale, son argent, devint mécène des surréalistes. Elle fut également une brillante scientifique. À Drancy, elle refusa de porter l’étoile jaune, écrivit à Drieu pour qu’il la sauvât avec ses deux enfants. Pourtant l’écrivain était antisémite. Mais elle devait savoir que l’homme n’était pas profondément mauvais. Du reste, en 1944, Malraux tendit la main à Drieu. Il lui proposa de l’exfiltrer en l’incorporant sous un faux nom à la brigade Alsace-Lorraine. L’auteur du Feu Folet – un bide à sa publication – refusa. Comment parvint-il à délivrer du piège mortel Colette et ses deux enfants ? Orengo avance plusieurs hypothèses. Le résultat, c’est que cet écrivain rempli de haine à l’égard des juifs, des homosexuels – il aurait néanmoins partagé une « séance de gymnastique peu ordinaire » avec Aragon – et de la gent féminine, réussit dans sa délicate entreprise. Orengo résume : « Se salir dans les mots, s’anoblir dans les actes. » Le roman éclaire les contradictions d’un homme qu’on ne peut totalement haïr.

Une chose est certaine : Colette aimait profondément Pierre. Et je crois que c’était réciproque. En tous cas, elle lui donna l’occasion de se racheter.

Jean-Nöel Orengo, La Rédemption, Grasset, 416 pages.

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Paris, année 1970

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L’air de la rentrée vous déprime ? Visitez l’exposition photographique « C’était Paris en 1970 » à la Bibliothèque historique de la ville dans le Marais. Elle est gratuite et visible jusqu’au 7 octobre


Après un été épuisant, grinçant pour les nerfs et les végétations, et avant que ne démarre une campagne présidentielle toute aussi épuisante et agaçante, les yeux fatigués par des incendies en floraison et des températures déraisonnables, le retour à Paris est poussif. Plus que laborieux. A reculons. Vous n’êtes pas dedans. Voilà tout. Le corps ne s’est toujours pas remis de ces vagues successives de chaleur. La tête est ailleurs. La peau est flasque et la bouche béante. Les vacances n’ont pas reposé des machines à bout de souffle. Vous manquez de goût à tout. La capitale a beau déployer son luna-park des rentrées scolaires, ses ballons rouges et ses colliers de nouilles, ses cahiers grands carreaux et ses couvertures plastifiées, vous n’y croyez plus. La France se passera de vous. Dans une société perfusée à la nouveauté rance, nous aurons droit aux nouveaux candidats, aux nouveaux programmes télé, aux primoromanciers en habits de communiants, aux chaînes info palpitantes, aux débats sans fin et sans fond, à toute la quincaille démocratique et à une citoyenneté en capilotade. Le cœur n’y est pas. Tout simplement. Vous passez votre tour, cette année. Forfait pour cause d’inaptitude physique à supporter l’actualité ! L’intendance suivra.

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D’habitude, vous faites semblant de vous intéresser aux livres. Vous vous êtes rendu compte que la littérature, au-delà de 38 degrés, c’était très surfait, presque une forme de harcèlement. D’impolitesse, certainement. L’État devrait réguler. Le meilleur des romans ne fera jamais le poids face à une climatisation bien réglée. Les bons auteurs savent que leur prose ne sert à rien et les lecteurs sont sensibles à cette délicatesse. Le dérèglement climatique aura eu le mérite au moins de revoir nos priorités culturelles. Tout le monde pousse des mots avec plus ou moins de talent. Tout le monde a sa petite idée sur le « vivre ensemble ». Tout le monde veut diriger le pays. Que dieu les garde. Vous êtes rentrés à Paris, énervés, à fleur de peau, encore plus susceptibles qu’avant, mécontents de vous, suspicieux, se demandant ce que la ville avait prévu pour vous rendre le quotidien encore plus compliqué et nébuleux.

Vous aspirez à peu de choses, un petit coin de nature, un bosquet, un vent frais et pétillant, une rue ombragée, une place qui n’a pas perdu ses arbres au profit d’un mobilier urbain agressif, la silhouette d’un immeuble haussmannien qui vous ferait croire à une certaine pérennité…

Poussez jusqu’à la Bibliothèque historique de Paris, dans le Marais, à côté de Carnavalet, non loin de la Place des Vosges, il y a là, une expo « C’était Paris en 1970 » qui ne vous promettra pas les grands soirs, mais vous donnera un coup de pouce pour se fader nos contemporains. L’idée n’est pas nouvelle. Elle remonte même au printemps 1970, la ville de Paris et la FNAC ont lancé un concours dans « le but avoué de constituer des archives photographiques de la capitale aussi précises et complètes que possibles. Pour l’occasion, Paris est divisé en 1755 carrés virtuels de 250 mètres sur 250 mètres ; chaque carré pouvant être tiré au sort par un photographe amateur en vue d’effectuer un reportage. La Bibliothèque historique est désignée pour recevoir la riche production du concours, suscitée en quelques semaines, soit 30 000 diapositives couleur et 70 000 tirages noir et blanc ». Une partie de ces clichés est exposée jusqu’au 7 octobre dans la cour pavée et à l’intérieur de l’établissement. L’exposition est modeste ce qui la rend vraiment attachante. Elle est l’œuvre d’amateurs qui ont capturé Paris au pied de leur balcon, un Paris familier rien qu’à eux. On y voit leur rue, leurs loisirs, leur voiture, les chantiers en construction, les affiches des manifs et des comédies musicales sur les murs, tout le décor des jours ni heureux, ni malheureux. Il ne s’agit pas d’un Paris touristique ou d’un Paris léché par de grands professionnels, cadré pour susciter une émotion trafiquée. Sur ces clichés, c’est le Paris de mamie, de papy, le Paris du bistrot, de la bagnole, des gamins qui chahutent, des filles en mini-jupes, un Paris aux couleurs insensées de l’orange, du vert, des tissus aux motifs géométriques, des ménagères à cabas et des blouses d’écoliers. Ça ne parait rien, mais la banalité de nos aïeux nous serre le cœur. Chacun y verra ce qui l’anime, certains analyseront les luttes féministes, les combats politiques d’alors, l’opposition à la guerre du Vietnam ou à Pompidou, le sort des mères au foyer, l’urbanisation à outrance, la précarité des immigrés, tout ça, c’est encore du discours, de l’immatériel qui ne dit pas la réalité des Hommes.

J’y ai vu moi des images fascinantes, une circulation dense et pimpante, des Peugeot partout, des 404 par dizaines, en taxi ou en cabriolet, une famille réunie autour d’un break 204, le père debout en costume et en clope, la mère assise, le chien turbulant et les enfants en culottes courtes, tout un monde qui ne se plaint pas, qui ne geint pas et qui doit nous regarder avec effarement. Et puis cette photo de la rue Mont-Cenis dans le XVIIIème arrondissement, d’une beauté sans nom, le coin d’une rue comme tant d’autres, une rue adoubée dans les chroniques de Léon-Paul Fargue, une rue essentielle et quelconque. Là une 2CV, un troquet fermé pour l’instant, une perspective de lampadaires et, de dos, une jeune femme, en robe à bretelles d’inspiration Vasarely. Elle descend la rue. Son destin en main. Sans érotisme tapageur. Dans la simplicité rayonnante de son époque. Elle pourrait être notre mère à tous.

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Le peuple est prié de se taire

L’extrême centre est la caricature d’un pouvoir paranoïaque irrité par la contradiction, selon notre chroniqueur. Cet été, le régime est allé jusqu’à brandir un délit d’« ingérence intérieure » pour légitimer le délit d’opinion.


L’extrême centre, obstacle à la libération des Français

« On a oublié le peuple » : l’aveu est venu de Philippe Brun, député PS candidat à la primaire interne de son parti1. Toutefois, cette tardive lucidité n’a toujours pas pénétré le monde clos de la Macronie. Le 12 août, Paris Match a promu à sa une le portrait du chef de l’État chevauchant, tout en muscles de bras et de cuisses, un écumant jet-ski rouge, au pied de la citadelle de Brégançon : une obscène flatterie du narcissisme d’Emmanuel Macron, alors que la France recule plein pot. Durant cet été, plus de 5 millions de spectateurs ont, pour leur part, plébiscité le diptyque d’Antonin Baudry sur La Bataille de Gaulle. Des salles applaudissent. Imaginerait-on le Général faire le kéké devant des paparazzis ? La classe politique, comptable du chaos, a au moins réussi à rendre les Français nostalgiques de leur grandeur passée.

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Même la Justice semble redécouvrir qu’elle juge « au nom du peuple français ». Dans son arrêt du 7 juillet permettant à Marine Le Pen d’être éligible en 2027, la cour d’appel a rappelé « la liberté de choix de l’électeur » et « la liberté des candidatures ». Les juges ont renoncé à entraver un processus démocratique, contrairement au Parquet national financier dont les manœuvres ont plombé François Fillon, favori en 2017. Pour sa part, le Conseil constitutionnel, saisi par le PS et LFI, a estimé (14 août) que la loi du 21 juillet interdisant les réseaux sociaux au moins de 15 ans portait, dans ses modalités d’application, une atteinte « disproportionnée » à la liberté d’expression. Quant aux juges d’instruction de Valence (Drôme), ils ont requalifié, le 20 juillet, le meurtre de Thomas Perotto à Crépol (novembre 2023) en crime contre « la race blanche et la nation française », à rebours du déni, imposé pourtant par le parquet, sur le racisme antiblanc.

Ces petits faits dévoilent une atmosphère. Elle est tempétueuse. La libération du pays dépasse la quête gaullienne. La résistance gagne les citoyens oubliés par l’aristocratie technocratique accrochée à ses privilèges. L’extrême centre, ainsi nommé en raison de la dérive illibérale de la Macronie, est la caricature d’un pouvoir paranoïaque irrité par la contradiction. La contrariante Cnews et les indomptables réseaux numériques sont les obsessions de l’État censeur et de ses médias. Le projet de loi Bergé a repris une disposition déjà retoquée par le Conseil constitutionnel en 2018 visant à traquer des propos trop critiques. Même le Sénat a sorti en juillet, de la manche du centriste Laurent Lafon, un délit d’« ingérence intérieure » qui pourrait bien être le faux-nez d’un délit d’opinion…

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La libre parole menace le régime. Ses apparatchiks jouent la diversion. L’accusation en « ingérence extérieure », pour désigner la Russie de Poutine dont Macron a juré la défaite, se rapproche du complotisme. La journaliste russe, Xenia Fedorova, qui appelle à la paix des Slaves avec l’Ukraine, a été jugée indésirable en France au nom de « l’ordre public ». Cependant, le gouvernement se tait face aux ingérences algériennes, iraniennes, qatariennes, etc. Lors de l’invasion de Ceuta (Espagne), fin juillet, par 72 000 Maghrébins finalement refoulés pour la plupart, Laurent Nuñez a accusé les réseaux sociaux d’« ingérences informationnelles », pour avoir diffusé les images. L’infantilisation du débat démontre l’épuisement de la politique sans le peuple. Changeons tout !

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  1. Europe 1, 23 juillet. ↩︎

Lindsay Clancy: « N’importe laquelle d’entre nous »?

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Le féminisme victimaire dissoudra-t-il la responsabilité pénale? Aux États-Unis, le procès de Lindsay Clancy, accusée du meurtre de ses trois enfants, a finalement été annulé faute d’unanimité du jury, 11 jurés ayant voté pour l’acquittement pour irresponsabilité pénale contre un seul. Dans un pays qu’on sait déjà assez divisé, tout le monde y va de son avis.


L’affaire Lindsay Clancy révèle une dérive idéologique désormais familière : la substitution de la responsabilité individuelle par une solidarité automatique fondée sur le sexe (ou sur la « race » ou la couleur de peau). En janvier 2023, Mme Clancy a méthodiquement étranglé ses trois enfants (5 ans, 3 ans et 8 mois) dans son sous‑sol à Duxbury, dans le Massachusetts. Les faits ne sont pas contestés : il s’agit d’actes exécutés dans un laps de temps suffisamment long pour qu’une volonté criminelle se manifeste et persiste. Pourtant, une partie du mouvement féministe a choisi d’y voir non un triple homicide, mais l’expression d’une souffrance féminine collective.

Des centaines de militantes féministes venues la soutenir

Devant le tribunal, des centaines de femmes vêtues de rose ont proclamé leur soutien à l’accusée, des millions l’ont soutenue sur les réseaux sociaux, affirmant qu’« elle pourrait être n’importe laquelle d’entre nous ». Cette rhétorique repose sur une confusion volontaire entre pensées « négatives » — fréquentes après la grossesse, se traduisant rarement par une vraie dépression et surtout sans lien démontré avec le passage à l’acte — et homicide prémédité. Ces militantes abolissent la frontière fondamentale entre pensées et action et entre vulnérabilité et culpabilité.

L’argument féministe invoqué ici n’est pas nouveau : il postule que les femmes seraient déterminées par leur biologie, incapables d’un plein exercice du jugement moral. En prétendant que « toute femme » pourrait tuer ses enfants sous l’effet de l’anxiété ou de la dépression, les militantes réactivent une vision paternaliste que les mouvements d’émancipation avaient précisément combattue. Loin de défendre les femmes, cette posture les réduit à des êtres gouvernés par l’émotion, dont les actes ne relèveraient plus de la responsabilité mais d’une fatalité hormonale.

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Or les faits établis par l’enquête contredisent cette lecture compassionnelle. Mme Clancy a attendu que son mari quitte le domicile, préparé les lieux, utilisé des élastiques de sport pour étrangler successivement ses trois enfants, puis tenté d’effacer sa propre responsabilité par une mise en scène suicidaire peu convaincante. La séquence manifeste une intention criminelle continue. La préméditation n’est pas une hypothèse : elle est inscrite dans la chronologie même des actes.

Un seul juré sauve l’honneur

Le procès a pourtant débouché sur un mistrial, une absence de verdict, conséquence de l’incapacité du jury à atteindre l’unanimité. Face à onze femmes (en majorité) et hommes « en colère », un seul juré a sauvé l’honneur en refusant de céder à la pression émotionnelle et au climat militant entourant l’affaire. Ce juré a rappelé que la justice doit se fonder sur des faits et sur la loi, non sur des émotions.

L’affaire Clancy illustre ainsi une tendance inquiétante : la transformation du féminisme en un dispositif d’exonération morale. En érigeant l’accusée en symbole de la condition féminine, ses défenseurs ont invisibilisé les victimes – trois enfants dont la mort est reléguée au rang d’« effets secondaires » d’un malaise maternel. Cette inversion morale, qui fait des émotions de l’assassin le centre du récit et des victimes des accessoires, constitue une rupture profonde avec les principes élémentaires du droit pénal.

La justice américaine rejugera peut‑être Lindsay Clancy, mais le climat d’un éventuel futur procès ne sera pas différent de celui-ci. Notre société accepte‑t‑elle qu’une idéologie victimaire déclare les femmes irresponsables par nature ? De même qu’elle devrait les croire en toutes circonstances dans les affaires MeToo, au mépris de la présomption d’innocence ? Le féminisme qui s’est exprimé devant le tribunal n’a pas défendu les femmes : il a défendu l’abolition de leur responsabilité. Et c’est précisément ce que ce juré isolé a refusé d’entériner.

Hurlements en faveur d’Estéban Lepaul

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Trois buts en deux matchs, dont un contre le PSG pour la reprise de la Ligue 1. L’attaquant rennais Estéban Lepaul en est désormais à 23 buts sur les douze derniers mois, qui ont fait de lui le meilleur buteur de l’exercice précédent.


À 26 ans, alors qu’il n’a découvert le sommet du football français qu’en 2024 après plusieurs années passées à végéter dans les étages inférieurs, Estéban Lepaul apparaît comme un lointain petit frère de Jean-Pierre Papin pour sa capacité à déclencher des frappes et son style spontané, de David Trezeguet pour l’efficacité statistique devant le but et d’Olivier Giroud pour le parcours. Naples, l’Atlético de Madrid et Benfica se sont renseignés à la fin de ce mercato, mais il a préféré faire une saison de plus sous les couleurs de Rennes, où il découvrira la Ligue Europa et la pelouse de la Juventus. La question se pose désormais : Lepaul est-il un prétendant à l’Équipe de France ?

Un ouvrier du but

Il fallait l’écouter parler de son métier, en mars dernier, sur la chaîne officielle de la Ligue 1. Estéban Lepaul est attaquant comme on est rempailleur de chaises. « Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait », écrivait Charles Péguy. Avec Estéban Lepaul, il faut que les buts soient bien mis. Tête piquée contre Marseille lors de la clôture de la saison 2025-2026, frappe limpide contre Strasbourg en avril : l’attaquant est complet et vaque dans la surface de réparation comme un poisson dans l’eau. Estéban Lepaul est en quelque sorte un ouvrier du but qui a su monter les marches du football français. National 2 sous les couleurs d’Épinal, National avec Orléans, Ligue 2 avec Angers. Au même âge, les espoirs se disputaient déjà le prix du Golden Boy européen.

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Maintenant qu’il est installé comme un joueur incontournable de la Ligue 1, la question de l’étape suivante se pose : celle de sa convocation en Équipe de France. Elle se posait déjà au printemps dernier, quand quelques voix s’élevaient pour le voir dans l’avion pour la Coupe du monde aux États-Unis. Le précédent sélectionneur, Didier Deschamps, a toutefois rarement intégré des joueurs au-delà de leurs 25 ans et accordait le plus souvent sa préférence aux éléments déjà exilés à l’étranger (ou au PSG). Quant aux joueurs du Stade Rennais, ils n’étaient pas d’un standing suffisant pour taper dans l’œil de Deschamps — à part pour le rôle de gardien remplaçant. Martin Terrier avait été laissé de côté avant la Coupe du monde 2022, comme Eduardo Camavinga avant l’Euro 2021. En 2022, Stéphane Guivarc’h nous confiait qu’en son temps déjà, s’il était resté une saison de plus à Rennes, il n’aurait probablement pas été retenu par Aimé Jacquet pour le Mondial 98. Le club de François Pinault a beau s’être installé dans le premier tiers de la Ligue 1 depuis un quart de siècle, il faut souvent en être parti pour envisager une carrière chez les Bleus.

À la place de qui ? On a notre idée

Pierre Ménès se demandait dernièrement sur sa chaîne à propos d’une hypothétique sélection : « À la place de qui ? ». Pas forcément tout de suite à la place de l’un des titulaires de la ligne d’attaque des Bleus. Kylian Mbappé est inamovible. Michael Olise et Désiré Doué devraient s’installer durablement. Pour Ousmane Dembélé, au physique plus fragile, il y a déjà plus de doutes : il a du mal à entrer dans sa nouvelle saison et a été mis au repos forcé par Luis Enrique. Il y a aussi les remplaçants Jean-Philippe Mateta et Marcus Thuram. Le premier a montré ses limites techniques lors de ses quelques minutes jouées au Mondial ; le deuxième n’a jamais montré grand-chose en Équipe de France.

Avec son profil technique de joueur assez 90’s (son père, Fabrice Lepaul, avait été un grand espoir de l’AJ Auxerre des années 1990 avant qu’un accident de la route ne brise sa carrière), il pourrait fixer la défense adverse, occuper la surface de réparation, ouvrir des espaces à ses coéquipiers plus véloces, qui ne demandent pas mieux. Plusieurs chroniqueurs sur RMC font activement campagne pour Lepaul. Ce type de lobbying paie parfois : Franck Ribéry en avait bénéficié peu avant le Mondial 2006. En attendant, Zinédine Zidane doit annoncer le 18 septembre prochain la liste des joueurs pour son premier rassemblement. Le 28 juillet, lors de sa première conférence de presse, il avait annoncé une révolution en douceur : « Je n’ai rien à redire sur ce qu’il s’est passé. On fera les choses différemment, c’est une certitude […] Mais il n’y aura pas de rupture. » Et si en faisant le pari Lepaul, Zidane marquait son territoire après le long règne de Didier Deschamps ?

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Par Toutatis !

Ils sont de retour, et ils ont désormais une charte: le 15 août, des druides français se sont réunis dans le Limousin pour codifier les principes de leur vieille religion. Lutte contre les charlatans, écriture inclusive et pouvoirs supposés sur la météo: Panoramix doit se mettre à jour.


La radio ICI Limousin a récemment relaté un événement capital1. Le 15 août, à Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne), la majorité des druides de France ont en effet signé, sous l’égide historique et spirituelle de leurs illustres prédécesseurs, Diviciac, Cathbad et Panoramix, la « charte des druides », un document qui fera date et qui, il convient de le noter, a été rédigé en écriture inclusive, preuve que « le/la druide contemporain(e) » n’est pas l’être farfelu et déconnecté du monde que certains imaginent. Cette charte regrette que « le Druidisme [soit] parfois la cible de charlatans cherchant à exploiter la crédulité des gens en promettant des guérisons miraculeuses ou des pouvoirs surnaturels ». Marc, druide depuis cinquante ans, tape du poing sur la table et met les points sur les « i » : « Il y a des gens qui disent qu’ils peuvent donner des ordres aux dieux ! Tout ça, c’est de la foutaise ! » En revanche, aucun doute n’est permis, « les puissances de la nature sont les divinités des Druides ».

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C’est ce « côté en phase avec la terre et les éléments » qui a attiré François Bourillon, le plus vieux druide limousin en exercice. Surnommé Merlin, celui-ci tient à préciser : « Pas Merlin l’Enchanteur de Disney. Nous ne caressons pas les arbres le matin au petit-déjeuner. » Méfiance, prévient-il, « certains ordres vous proposeront d’être druide en six mois moyennant 400 euros », alors qu’il faut en réalité compter une bonne douzaine d’années de formation aux « sciences théologiques, naturelles, divinatoires et bardiques », et, suppose-t-on, à la cueillette du gui et à la distillation de l’hydromel, pour obtenir le statut de druide. Le druide breton Arthos tient par ailleurs à protester contre les réputations de rêveurs, d’hurluberlus, voire de jobards, qui collent trop souvent à la peau de ces nobles gardiens de la culture druidique. « On porte des robes blanches et on se met en cercle pour réciter des textes », explique-t-il avant d’ajouter en scrutant l’horizon : « Il m’est arrivé de modifier le temps, de faire apparaître des nuages ou le soleil lors de cérémonies. » Par Toutatis ! Pourvu qu’il ne nous fasse pas tomber le ciel sur la tête…

  1. https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-limousin/on-n-est-pas-merlin-ou-gandalf-les-druides-du-limousin-signe-une-charte-ethique-commune-7712928 ↩︎

«Le public a du recul. Ce sont les médias qui ne l’ont plus!»

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Laurent Firode. D.R.

L’humour a du plomb dans l’aile. Et la «bataille culturelle» est bien souvent une bataille contre le public, regrette Laurent Firode, créateur de la chaîne YouTube Les films à l’arrache.


Causeur. En quels termes pourriez-vous vous présenter au lecteur qui ne vous connaîtrait pas encore ?

Laurent Firode. Je vais à l’encontre de toute pensée dominante. Je réagis à toutes les bêtises qu’on entend. Et le mieux, pour réagir, c’est de rire. L’obligation européenne d’attacher le bouchon à la bouteille en plastique par exemple, c’est hilarant. Mais ce qui est redoutable, c’est qu’il y ait tant de bêtise autour de nous.

C’est parce que vous critiquez cette bêtise que vous avez un statut d’outsider ?

Absolument. On n’en a pas le droit. Il faut que nous soyons soumis et crétins. Mais le Covid a été un détonateur, un coup d’accélérateur qui a ouvert les yeux à beaucoup de monde. Souvenez-vous de l’interdiction de boire un café au comptoir mais pas à table, avant que les bistrots ferment. On s’est vraiment foutu de notre gueule.

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Le grand public a découvert la « patte » Firode avec Le monde d’après, sorti en 2022. Avec un humour burlesque et acide, vous abordiez la crise du Covid justement, mais aussi le féminisme, l’islam, le wokisme… Y a-t-il eu pour vous un avant et un après Le monde d’après ?

Il n’y a pas eu de changement dans ma façon de voir le monde. Le changement majeur a plutôt été dans ma façon de faire des films. À côté des films que je réalisais avant pour le « système », telle France Télé, j’ai toujours gardé ma liberté en réalisant des courts métrages. Mais avec Le monde d’après, un long métrage sorti en salles, je me suis dit que je pouvais garder cette liberté pour tous types de films, des longs comme des sketchs.

Et votre dézingage du politiquement correct a rencontré le succès…

De façon inattendue. Entre deux confinements j’ai réalisé un sketch satirique sur la folie Covid. Et le film a été relayé des milliers de fois sur Twitter. J’ai compris que ce que je pouvais dire sur la folie du monde touchait les gens, alors j’ai continué !

Mais il y a une dizaine d’années encore, le public avait suffisamment de recul pour rire de lui-même. Je me souviens d’un court dans lequel je critiquais franchement les mesures écolos… qui a été sélectionné dans de nombreux festivals sur l’écologie. Je n’ai jamais reçu de prix, sauf en Russie mais passons (rires) ! J’ai aussi été invité pour ce film à Berlin, mais dans la Mecque de la bien-pensance il a fait scandale.

Comment expliquez-vous que le public n’ait plus ce recul pour rire de lui-même ?

Le public a le recul, ce sont les médias, ceux qui détiennent le pouvoir de censurer, qui n’ont plus ce recul.

Selon Charlie Hebdo vous êtes d’extrême droite. Ça vous fait quoi ?

Ces malheureux se sont fait assassiner et ils se soumettent. C’est désolant. Alors je suis ravi qu’ils me collent une étiquette de facho. Au moins je les fais réagir…

Et s’ils avaient raison ? N’auriez-vous pas un humour de facho face à un humour de gaucho ?

C’est certain qu’il y a un humour qui correspond à la pensée dominante de gauche, elle est absolument partout dans le milieu artistique et culturel. Normal : elle est soumise aux subventions. Quant à l’humour de droite, c’est la gauche qui le définit puisque pour elle tout ce qui n’est pas de gauche est de droite. Donc comme je ne suis pas de gauche, on me considère de droite, voire d’extrême droite bien entendu. Mais je suis apolitique, je ne fais pas de politique et je n’ai jamais voté.

J’aime qu’on laisse les gens libres, libres de rire, de penser. Je suis libertarien en somme.

Vous y croyez à la « bataille culturelle » ?

Ah, la fameuse bataille culturelle ! C’est surtout une bataille menée par la gauche pour conserver ses aides et ses subventions : elles permettent de continuer de bien vivre même si personne ne va voir vos films ou vos spectacles. Ce sont ces gens qui mènent cette bataille, et c’est finalement une bataille contre le public. Le milieu culturel, comme le milieu politique d’ailleurs, ne s’intéressent plus au peuple, aux gens. Ils ne s’intéressent qu’à eux-mêmes pour garder leurs privilèges. Et à l’approche des élections ils commencent à flipper. D’où le discours bien rôdé « si la droite passe la culture est en danger ». Mais de quelle culture parle-t-on ?

Vous évoquez le public. Votre chaîne YouTube (Les films à l’arrache) enregistre un nombre de vues impressionnant. Certaines de vos vidéos frôlent le million en quelques jours, vous l’expliquez comment ?

Ça veut dire que j’ai un public ! Les gens se reconnaissent dans mon propos. Et si je peux dire ce que je dis, c’est parce que je ne cherche pas de subventions. Je ne m’interdis rien, d’autant que je fais cela de façon très artisanale. J’écris et je tourne rapidement car maintenant que je suis bien identifié sur les réseaux, je dois réaliser beaucoup de films, en plus de ceux que je fais pour Canal+ et CNews, soit une trentaine par mois.

Vous avez été rattrapé par le système !

Bien entendu (rires). À une nuance près : Canal+ me laisse une liberté éditoriale absolue. Je fais vraiment ce qui me plaît. Les rares fois où ils refusent un sketch, c’est parce qu’ils ont l’Arcom sur le dos, ce que je comprends très bien : l’Arcom est un repaire de gauchistes qui a Canal dans le collimateur.

Selon Wikipédia, vous touchez aussi de l’argent de la part de Pierre-Édouard Stérin… Votre cas s’aggrave.

Ah ! Son nom est devenu synonyme du diable. Je l’ai rencontré, je ne le cache pas, mais il ne m’aide absolument pas pour ma chaîne YouTube. Il a tout simplement voulu faire ma connaissance après avoir vu Le monde d’après en DVD et me féliciter.

Vos prises de positions vous ont-elles fait perdre des amis ?

Non, car je n’ai jamais fait partie du système, même quand je travaillais pour lui. J’ai toujours fait du cinéma pour faire du cinéma, non pour entrer dans un milieu. Et le milieu du ciné ne m’a jamais trop plu. Aujourd’hui certains me disent : « Je regarde tes films, ils me font marrer mais je ne peux pas les liker. Mais je suis avec toi ! » Il y en a plein, et ce ne sont pas les moins connus. 

« Zapper Bolloré », la pétition qui a enflammé le dernier festival de Cannes a aussi embarrassé vos confrères…

Ce qui a été vachement amusant ce sont tous les retournements de veste qui ont suivi. Jean-Pascal Zadi qui déclare : « j’ai signé mais je n’avais pas lu », ou Juliette Binoche qui affirme que « les mots ont été mal choisis ». Cette histoire résume très bien le cinéma français : tous à la gamelle ! Peu après j’ai lancé l’idée d’une pétition à signer par les cinéastes qui ne veulent être financés que par Vincent Bolloré, mais curieusement ça n’a pas pris… En même temps c’est resté à l’état de boutade.

Qu’est-ce que le rire, selon vous ?

Ce n’est pas le gag à tout prix. Tous mes sketchs ne sont pas obligatoirement « drôles ». Le rire se niche aussi dans l’ironie complice. Et lorsqu’on rit d’une chose, c’est qu’on la comprend. C’est donc pour moi un élément d’intelligence, c’est ce rire-là que je recherche.

Et y a-t-il un humour français ?

Il y a surtout eu un humour français. On le voit nettement dans les comédies des années 1960-70 (avec du bon, du mauvais et du très mauvais). Un humour gaulois, grivois. C’est peut-être pourquoi cet humour n’a pas pu s’exporter et qu’il a perdu de sa superbe avant de disparaître. Il y a aussi eu dans les années 1980-90 l’humour Canal+, avec Les Nuls. Mais de manière générale, l’humour a du plomb dans l’aile. Il suffit de voir les comédies américaines. Il y en a désormais très peu, et elles ne sont pas vraiment drôles : les gens ont tellement la trouille de heurter telle ou telle communauté qu’ils ne disent plus grand-chose. À l’inverse, l’humour du stand-up est hyper communautaire, une communauté tape sur une autre, ce n’est plus du rire mais du ricanement, et c’est souvent méchant.

Je disais que votre humour était parfois acide, où placez-vous la frontière avec la méchanceté ?

J’essaye de ne jamais être méchant. Je montre seulement des personnages englués dans leur idéologie et qui n’ont pas le courage intellectuel de s’en sortir. Ils ne font que répéter les mantras que la pensée dominante nous impose.

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Outre vos sketchs, le public peut voir en cette rentrée votre nouveau long métrage…

Jupiter 2, le retour. Cela se passe le jour de la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. On suit différentes personnes le soir du second tour, avec des situations burlesques et absurdes dans l’esprit des comédies italiennes. Le film a été financé par une cagnotte, encore réalisé avec trois bouts de ficelle. Je sais donc qu’il ne passera jamais à la télé ni au cinéma. À voir donc sur YouTube !

Et en octobre on jouera sur scène Monsieur Konass, une pièce farfelue qui met en boîte l’idéologie woke. Après la création à Paris une tournée est prévue en France, puis elle devrait ensuite donner naissance à un film, cette fois produit par Canal+. Les distributeurs et les exploitants auront-ils le courage de le montrer ? Ce n’est pas gagné.

Le mandat d’Emmanuel Macron s’achève dans quelques mois : vous allez perdre une sérieuse source d’inspiration, quasiment un co-auteur.

Je ne pense pas ! Car le remplaçant risque d’être pas mal non plus. Quel qu’il soit. Et avant son élection nous allons revoir le même cirque du « barrage » de l’entre-deux tours, on le joue depuis vingt-cinq ans. On va encore rigoler.

Qui vous fait rire aujourd’hui, hormis nos hommes politiques ?

Vous placez la barre très haut (rires) ! Beaucoup de pseudos journalistes, penseurs, philosophes, sociologues. Iels sont très nombreux.ses à me faire rire…

Saxe Bombe

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La présidente de l’AfD, Alice Weidel, entourée d’Ulrich Siegmund et de Tino Chrupalla, devant la télévision à 18 heures. Ils suivent ensemble les premières projections et se réjouissent des résultats des élections régionales en Saxe-Anhalt, à Magdebourg, le 6 septembre 2026 © IMAGO/SIPA

L’extrême droite allemande est arrivée largement en tête des élections en Saxe-Anhalt dimanche, selon des estimations de la radio-TV publique allemande, mais elle devait encore attendre pour savoir si son score suffirait à diriger ce Land d’ex-RDA. Avec entre 44 et 44,5% des suffrages, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) devance largement les conservateurs (CDU) qui obtiendraient 18,5%, selon les sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote pour les chaînes publiques ARD et ZDF. Si ces scores se confirment lors de la fin du décompte, la droite radicale obtiendrait 39 sièges au parlement régional, alors qu’il en faut 42 pour la majorité absolue. 


Je connais la Saxe. Je ne la connais pas par les sondages, par les éditoriaux des grands journaux allemands ni par les reportages qui viennent périodiquement expliquer aux Allemands de l’Ouest ce qui se passe dans la tête de ces étranges compatriotes orientaux qui persistent à mal voter. Je la connais pour y avoir travaillé depuis 2016, à Dresde notamment, au moment où les conséquences de la grande crise migratoire de 2015 avaient porté à son comble une fracture déjà ancienne entre deux Allemagne qui, plus d’un quart de siècle après la réunification, ne s’étaient peut-être jamais complètement réunies.

J’y ai rencontré beaucoup de ceux que l’on appelle aujourd’hui les électeurs de l’AfD. Et je dois dire que je reconnais assez peu, dans le portrait qui en est régulièrement donné, les hommes et les femmes que j’ai connus.

J’ai rencontré des gens ordinaires, des employés, des artisans, des retraités, des mères et des pères de famille, des personnes attachées à leur ville, à leur région, à leur pays, souvent hospitalières dans leur vie privée, nullement obsédées par la race et encore moins habitées par quelque nostalgie du nazisme, mais profondément en colère contre un système politique et médiatique dont elles avaient acquis la conviction qu’il ne voulait plus les entendre. Cette colère pouvait naturellement produire des excès, des simplifications, quelquefois des propos que je ne partageais pas ; mais ce qui m’a frappé n’était pas leur supposée monstruosité. C’était au contraire leur normalité.

Mécanique

Voilà pourquoi le résultat considérable obtenu par l’AfD en Saxe-Anhalt ne me surprend pas autant qu’il semble surprendre une partie des commentateurs allemands. Ce qui devrait surprendre, ce n’est pas que tant d’électeurs aient fini par voter pour ce parti ; c’est qu’après dix années d’avertissements, de protestations et de colères, les responsables politiques et une grande partie des médias continuent à se demander comment une chose pareille a pu arriver.

Car ces gens parlaient. Simplement, on ne les écoutait pas. Ou plutôt, on les écoutait pour les classer.

Ils parlaient d’immigration, on leur répondait xénophobie. Ils parlaient de l’insécurité culturelle qu’ils ressentaient devant des transformations extrêmement rapides, on leur répondait ouverture au monde. Ils parlaient de la difficulté de faire entendre certaines réalités concernant l’intégration, on leur expliquait les dangers de la stigmatisation. Ils parlaient de leur pays, de ses frontières, de leur désir de conserver une certaine continuité historique et culturelle, on leur répondait nationalisme. Et lorsqu’ils protestaient contre cette manière de ne jamais répondre à ce qu’ils disaient, leur protestation elle-même devenait une preuve supplémentaire de leur dérive. C’est cette mécanique que j’ai vue fonctionner.

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Le problème n’est donc pas seulement celui de l’immigration, même si celle-ci a joué un rôle considérable. Il est celui du rapport au réel. Une partie de la population allemande a progressivement acquis la conviction que certaines réalités ne pouvaient plus être nommées parce qu’elles entraient en contradiction avec le récit que les élites politiques et médiatiques avaient construit sur leur propre société. Or les citoyens voient ce qu’ils voient.

On peut leur expliquer qu’un problème n’existe pas, mais s’ils le rencontrent dans leur vie quotidienne, ils finiront par croire davantage leur expérience que les statistiques qu’on leur oppose. On peut leur expliquer qu’une inquiétude est moralement suspecte, mais on ne supprime pas une inquiétude en la condamnant. On peut modifier le vocabulaire autorisé, mais on ne modifie pas pour autant la réalité à laquelle ce vocabulaire se rapporte.

Défiance

C’est ici que la question médiatique devient centrale. Je ne crois pas que les électeurs de l’AfD que j’ai rencontrés détestent les médias parce qu’ils seraient hostiles à l’information ou incapables de supporter la contradiction. Beaucoup ont cessé de leur faire confiance parce qu’ils ont le sentiment que les grands médias ne décrivent plus seulement le monde mais sélectionnent, hiérarchisent et parfois interprètent les faits en fonction d’une vision préalable de ce que la société devrait être. La défiance qui en résulte est catastrophique pour la démocratie.

Car lorsqu’un citoyen ne croit plus ceux qui sont chargés de l’informer, lorsqu’il soupçonne derrière chaque silence une volonté de dissimulation et derrière chaque choix de vocabulaire une intention idéologique, ce n’est pas seulement la confiance dans les journalistes qui disparaît : c’est l’existence même d’un monde commun. Les uns vivent alors dans la réalité décrite par les médias institutionnels, les autres dans celle qu’ils découvrent sur les réseaux sociaux ou dans des médias alternatifs, et chacun finit par considérer l’autre non comme quelqu’un qui interprète différemment les mêmes événements, mais comme quelqu’un qui ment. La démocratie devient alors presque impossible.

Mais il existe une blessure plus profonde encore, que j’ai souvent rencontrée en Saxe : le mépris. On ne mesure pas suffisamment la violence du mépris social et culturel. Il ne laisse pas de traces visibles, il ne brûle pas les voitures, il ne casse pas les vitrines, mais il s’accumule pendant des années jusqu’au moment où le bulletin de vote devient le moyen de rendre l’humiliation à ceux dont on pense l’avoir reçue.

Beaucoup d’Allemands de l’Est ont eu le sentiment d’être considérés comme des citoyens en retard sur l’histoire, insuffisamment cosmopolites, insuffisamment modernes, trop attachés à leur identité, trop méfiants envers l’immigration, trop sensibles à la souveraineté nationale. On ne discutait plus avec eux ; on leur expliquait ce qu’ils auraient dû penser.

Il faut ajouter à cela l’expérience historique singulière de l’Allemagne orientale. Ces hommes et ces femmes ont vécu pendant quarante ans dans un régime qui leur expliquait déjà quelle était la bonne manière de penser, quels mots étaient convenables et quelles opinions témoignaient d’une conscience politiquement insuffisante. Il serait absurde d’assimiler la démocratie allemande contemporaine à la dictature communiste, mais il serait tout aussi absurde de ne pas comprendre combien cette expérience historique a développé chez certains habitants de l’Est une sensibilité particulière à tout ce qui ressemble, même de très loin, à une police morale du langage. Ils reconnaissent immédiatement le ton de celui qui prétend savoir mieux qu’eux ce qu’ils devraient penser. Et ils le supportent de moins en moins.

La rançon du mépris

C’est pourquoi la stratégie de diabolisation de l’AfD risque d’obtenir exactement l’effet inverse de celui qu’elle recherche. Plus on explique à ses électeurs qu’ils ont franchi les limites du raisonnable, plus certains d’entre eux éprouvent la confirmation de ce qu’ils pensaient déjà : les élites ne les méprisent pas seulement lorsqu’ils protestent, elles les méprisent jusque dans l’isoloir.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre refuser cette diabolisation et devenir soi-même propagandiste de l’AfD. Je ne prétends nullement que tout ce qui se dit dans ce parti soit acceptable, raisonnable ou souhaitable. Un parti politique doit être jugé sur ses dirigeants, son programme, ses actes et les conséquences possibles de son arrivée au pouvoir. Mais ses électeurs doivent être regardés pour ce qu’ils sont, et non transformés en personnages imaginaires destinés à confirmer les certitudes morales de leurs adversaires. C’est précisément ce que mon travail en Saxe m’a appris.

La Thérapie Sociale repose sur une conviction qui vaut autant pour les sociétés que pour les petits groupes humains : lorsque le conflit n’est plus possible, la violence augmente. Et le conflit devient impossible dès lors que l’un des protagonistes considère qu’il possède à lui seul la raison, la morale et la légitimité, tandis que l’autre ne serait plus qu’un problème à traiter.

La démocratie n’exige pas que nous soyons d’accord. Elle exige que nous acceptions que celui avec lequel nous sommes profondément en désaccord puisse avoir vu quelque chose que nous n’avons pas vu. C’est précisément cette hypothèse qui semble avoir disparu d’une partie de la vie publique européenne. Et si les électeurs de l’AfD avaient vu certaines choses avant ceux qui les méprisaient ?

Et s’ils avaient perçu plus tôt les conséquences politiques d’une immigration massive, les difficultés de l’intégration, l’éloignement croissant entre les gouvernants et les gouvernés, l’uniformisation idéologique d’une partie des classes diplômées, la fragilité d’un modèle économique allemand que l’on croyait éternel, ou simplement la disparition progressive de leur capacité à décider du monde dans lequel ils voulaient vivre ?

Poser ces questions ne signifie pas que toutes leurs réponses soient justes. Cela signifie que leurs questions étaient peut-être moins absurdes qu’on ne voulait le croire.

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La victoire de l’AfD devrait donc être considérée non comme l’irruption inexplicable d’une maladie dans une démocratie jusque-là parfaitement saine, mais comme le symptôme d’une crise dont le système politique allemand porte lui-même une part de responsabilité.

On pourra continuer à organiser des manifestations contre l’extrême droite. On pourra multiplier les déclarations solennelles, renforcer le cordon sanitaire, rappeler à juste titre ce que fut le nazisme et proclamer une nouvelle fois que certaines valeurs ne sont pas négociables. Mais aucune de ces proclamations ne répondra à la question que pose le bulletin glissé dans l’urne par des millions d’Allemands : pourquoi ne nous avez-vous pas écoutés ?

C’est la question que j’entends derrière ce vote.

Je l’entends d’autant mieux que je l’ai entendue, sous des formes différentes, pendant mes années de travail en Saxe.

La démocratie allemande ne se sauvera pas en expliquant aux électeurs de l’AfD qu’ils sont indignes d’elle. Elle se sauvera peut-être lorsqu’elle recommencera à les considérer comme des citoyens adultes, capables de voir, de juger, de se tromper aussi, mais dont l’expérience du réel mérite autant d’être entendue que celle des journalistes, des universitaires, des responsables politiques et des experts qui prétendent leur expliquer le monde.

Il faudra alors accepter quelque chose qui est devenu extraordinairement difficile dans nos sociétés : écouter sans approuver, contredire sans humilier, reconnaître une part de vérité chez l’adversaire sans renoncer à la sienne et surtout admettre que personne, aucun parti, aucun média, aucune classe sociale, aucun camp idéologique, ne possède à lui seul le monopole du réel.

C’est cela que nous avons essayé de faire à Dresde. Non pas réconcilier artificiellement les gens, encore moins les obliger à s’aimer, mais leur permettre de sortir des caricatures réciproques et de retrouver derrière l’ennemi politique un être humain avec lequel il faudrait malgré tout continuer à habiter le même pays.

La leçon de cette élection dépasse donc largement l’AfD et l’Allemagne orientale. Elle concerne toutes les démocraties européennes dans lesquelles s’élargit le fossé entre ceux qui gouvernent et ceux qui ont le sentiment de ne plus être représentés, entre ceux qui disposent du pouvoir de nommer la réalité et ceux qui pensent la subir. On peut mépriser longtemps une colère. On peut la déclarer populiste, réactionnaire, xénophobe ou extrémiste. Mais arrive toujours un jour où ceux que l’on croyait avoir réduits au silence découvrent qu’ils possèdent encore une voix. Au sens propre. Et ce jour-là, ils votent.

La féminité, une offense?

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La chroniqueuse séxualité du "Monde" Maïa Mazaurette, photographiée à la rétrospective Gianni Versace au Musée Maillol à Paris, le 6 avril 2026 © Edmond Sadaka/SIPA

L’indifférenciation des sexes, érigée en principe par plusieurs décennies de progressisme, a fini par produire un effet pervers: un profond ras-le-bol et une forme de paresse sociale dans les rapports entre hommes et femmes.


Plus encore que la politique, l’analyse des mouvements profonds d’une société est passionnante, tant ils annoncent et expliquent souvent les choix structurels ou conjoncturels qui en découlent. Il y a, actuellement, dans les rapports entre les hommes et les femmes, trois conceptions qui n’existent pas qu’aux États-Unis et qui, pour n’être pas dominantes, justifient une réflexion, tant elles semblent aller à contre-courant du climat d’aujourd’hui.

Les « tradwives » sont des femmes partisanes d’un retour aux stéréotypes de genre.

Une deuxième catégorie concerne la demande de « coachs en féminité » par des femmes se sentant très mal à l’aise dans un monde où l’égalité des sexes est devenue une aspiration qui n’a plus à être discutée et où les rôles traditionnels — en gros, la faiblesse consentie de la femme, la force assumée de l’homme — sont abandonnés, voire méprisés.

En dernier lieu, il semble qu’il y ait une désaffection sensible à l’égard de la sexualité, des efforts de séduction et d’investissement qu’elle imposerait et qui paraissent, chez les deux sexes, être refusés ou au moins relativisés (Le Monde, sous la signature notamment de Maïa Mazaurette).

Un retour, donc, d’une féminité conforme à son histoire ancienne, une envie de féminité heureuse d’être traditionnelle et dépendante, une sexualité qui n’est plus la seule démonstration d’un désir et d’une relation partagés.

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On comprend bien comment, avec ces courants, les influenceurs s’en donnent à cœur joie pour persuader tous ceux qui se sentent concernés par ces évolutions qu’ils ont besoin, pour les vivre, des conseils, des instructions ou même des injonctions d’autrui. La féminité comme un vaste champ où l’arnaque s’ébat avec bonne conscience.

Dans cet univers où est récusée l’essentialisation des sexes, où l’on dénie qu’il puisse exister des natures féminine et masculine, où l’on affirme que tout serait un problème de culture et d’éducation, qu’il y aurait, dans l’espace humain, pratiquement pour tout, interchangeabilité entre l’un et l’une, il est facile de mesurer à quel point ces visions réactionnaires, au moins pour les deux premières, révulsent le progressisme qui interdit qu’on s’interroge, avec nostalgie pour certains, sur le possible retour d’un passé et de comportements obligatoirement à honnir.

L’outrance et le dogmatisme de cette idéologie, qui n’est pas loin de prôner quasiment une guerre des sexes, sont directement responsables de l’extrémisme qui, à rebours, rêve de paradis perdus, d’ailleurs plus fantasmés que réels.

Ne faut-il pas plaindre aussi les hommes et les femmes qui, pour être à la hauteur non pas de leurs différences spécifiques mais de l’égalité de principe à laquelle ils doivent se soumettre, sont épuisés par ce qu’on exige d’eux, par la tension et l’énergie qu’ils doivent déployer au quotidien pour être fidèles à l’image non conformiste attendue d’eux et qui revient à rien de moins qu’une femme sans authentique féminité et un homme honteux de sa virilité ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que ces volontés régressives sont forcément louables, mais on n’est pas obligé de les tourner en dérision : elles sont probablement la rançon d’une modernité qui s’est aventurée trop profondément dans la déconstruction. Rendre hommage à la féminité n’est pas faire offense aux femmes.

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France Inter: 150 secondes pour la droite, c’est déjà trop !

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Open AI.

Après l’arrivée de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, sur France Inter, c’est la crise à Radio France. Les salariés réclament le retrait de sa chronique hebdomadaire, estimant ses « valeurs » incompatibles avec celles de la radio publique. « Regardons le symbole que nous enverrions en reculant. Celui d’un service public qui décide qui a le droit de parler (…) Ce symbole-là ferait plus de mal à notre indépendance que 50 chroniques du dimanche » a pourtant écrit Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, défendant le maintien de M. Sapin à l’antenne face aux salariés pensant pouvoir décider.


Il se passe quelque chose de grave à France Inter. Attention, un journaliste de droite y parle. Pas longtemps, rassurez-vous. Deux minutes trente. 150 secondes exactement, le dimanche matin à 7h40, à cette heure flottante où une partie de la France dort encore tandis que l’autre cherche la cafetière. Mais 150 secondes, manifestement, c’est déjà beaucoup.

« Écoutons nos différences ! » avait pourtant ordonné Céline Pigalle

Le journaliste s’appelle Charles Sapin, et son pedigree n’est pas de nature à rassurer les personnels de Radio France. Il a travaillé au Point, puis au Figaro, avant de rejoindre le magazine conservateur Valeurs Actuelles. On comprend donc l’émoi. À ce rythme-là, on finira par entendre à France Inter des gens qui ne pensent pas comme France Inter.

Une grève se prépare à Radio France. On pourrait évidemment ne voir dans cette affaire qu’une péripétie assez dérisoire de la vie médiatique française. C’est d’ailleurs ce qu’on nous expliquera probablement : polémique montée en épingle, agitation de la fachosphère, obsession de Bolloré, etc. Il est vrai que chez Bolloré, on en fait ses choux gras. CNews ne boude jamais ce genre de friandise. Mais le fait que CNews parle d’un sujet n’oblige pas les autres médias à n’en rien dire. Ce serait même une curieuse manière de définir la liberté de l’information : déterminer ce qui mérite d’être discuté en fonction de ce dont parle la chaîne concurrente.

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Cette petite affaire, précisément parce qu’elle est petite, dit quelque chose d’assez gros. Il fut un temps où la gauche se réclamait volontiers de Voltaire et de cette phrase qu’on lui attribue à tort, mais qui résume assez bien un état d’esprit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ». C’était une autre époque. Le principe était simple : l’adversaire avait tort, parfois horriblement tort, mais on lui répondait, on discutait, on ferraillait, on publiait des livres contre ses livres, des articles contre ses articles. On considérait même, idée aujourd’hui assez exotique, que se confronter à une pensée opposée pouvait être intellectuellement stimulant.

Ce qui frappe dans l’affaire Sapin n’est donc pas Sapin, ni même le contenu de ses chroniques qui, jusqu’à présent, ne concernaient que la dette publique ou l’usage de l’IA dans la campagne présidentielle. Rien de très idéologiquement clivant. C’est la réaction provoquée par sa seule présence.

Il ne s’agit même plus de dire : « Ce journaliste raconte n’importe quoi, nous allons lui répondre. » Il ne faudrait tout simplement pas qu’il soit là. Pas de chronique, pas de micro, et si possible, pas besoin de le croiser dans les couloirs.

Mélenchonisation des esprits

La gauche n’est décidément plus tout à fait ce qu’elle était. Une partie d’elle laisse remonter son vieux démon autoritaire, parfois même ses penchants totalitaires. Le mot fera hurler, mais tant pis. Le totalitarisme ne commence évidemment pas avec les camps, pas plus que le fascisme ne commence avec les chemises noires ou la Marche sur Rome. Il commence intellectuellement beaucoup plus modestement : par l’idée qu’il existe des opinions qui ne doivent plus être discutées parce qu’elles ne sont plus seulement fausses, réactionnaires ou détestables. Elles sont devenues il-lé-gi-ti-mes, et celui qui les porte avec elles. Nuisibles.

Le pouvoir de nuisance des syndicats de gauche

À partir de là, tout devient logique. Pourquoi débattre avec quelqu’un dont la parole elle-même constitue une faute ? Pourquoi lui donner un micro ? Pourquoi lui accorder une chronique ? Pourquoi même accepter sa présence dans une rédaction ? On peut penser ce que l’on veut de Charles Sapin et de Valeurs Actuelles car ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est France Inter qui se trouve être une radio du service public.

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France Inter n’appartient ni à ses journalistes, ni à ses syndicats, ni à cette petite bourgeoisie culturelle parisienne qui semble parfois y avoir pris ses habitudes et ses marques comme dans une maison de famille. Elle appartient, si le mot a encore un sens, à tous ceux qui financent le service public.  C’est-à-dire même les gens de droite, même ceux qui votent mal, même ceux qui pensent que l’immigration pose quelques problèmes, que l’insécurité n’est pas une invention statistique, que l’économie ne se résume pas à taxer les riches ou qu’Israël n’est pas nécessairement la source de tous les malheurs du monde. Bref, tous ces Français un peu bizarres que l’on rencontre assez facilement dès qu’on quitte certains arrondissements parisiens.

Ceux-là pourraient peut-être avoir droit, eux aussi, à quelques minutes d’antenne. Pas la moitié de la grille, n’exagérons rien. Commençons doucement : deux minutes trente, par exemple, le dimanche matin, à 7h40. Rassurons-nous néanmoins : à 7h42 et 30 secondes, le danger sera passé. France Inter redeviendra France Inter, et Voltaire pourra se rendormir. A cette heure-là, c’est encore ce qu’il aura de mieux à faire.

Colette Jéramec et Pierre Drieu la Rochelle, une histoire d’amour

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L'écrivain Jean-Noël Orengo © JF PAGA / Grasset

Jean-Nöel Orengo publie La Rédemption et retrace comment l’écrivain fasciste Pierre Drieu la Rochelle est parvenu, en 1943, à sauver du camp de Drancy son ex-épouse juive, Colette Jéramec, et ses deux enfants.


Pierre Drieu la Rochelle, voilà un nom qui sent le soufre. Écrivain fasciste et antisémite, partisan de Doriot et du PPF, parti collaborationniste, directeur de la NRF en septembre 1940 sous contrôle allemand, le dossier est lourd. Mais bien sûr avec les écrivains l’affaire n’est jamais simple, surtout quand ils ont du talent, et Drieu en avait surtout aux yeux des âmes sensibles attirées par les causes perdues et les femmes fatales. Les femmes, Drieu les aimantait. Dandy, un brin rêveur, angoissé par la mort, il avait de belles cartes en main. Et puis, il portait une fêlure comme on porte à Venise un masque les soirs de fête libertine. L’écriture était sa raison d’être. Quand il s’est senti sec, il s’est acharné à quitter la scène. Il bandait difficilement, croyait mal faire l’amour, ne supportait pas son corps. Un cocktail détonnant de frustrations.

Pierre Drieu La Rochelle © D.R.

La jeune et riche Colette Jéramec est tombée amoureuse de cet homme secret et ambigu, ami d’enfance de son frère André. Ils se sont mariés en 1917, en pleine « boucherie héroïque », contre l’avis des parents de Colette. Puis ils se sont séparés. Malgré les caresses maladroites et confuses de Drieu, elle a continué de l’aimer. Quand elle le revit à Rome, en 1934, elle lui demanda avec insistance de lui faire un enfant. Drieu venait de publier Socialisme fascisme, mais cela n’avait pas d’importance. C’était également un grand coureur. Comme il le confia un jour à son ami Malraux, il détestait les femmes car il ne pouvait se passer d’elle.

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J’avoue en avoir un peu assez des écrivains qui ont choisi le camp de la défaite et de la honte, même si certains finissent pléiadisés. Le roman de Jean-Noël Orengo, La Rédemption, ne juge pas Drieu. Lui-même a écrit qu’il avait joué, perdu et qu’il méritait la mort. Il tint parole le 15 mars 1945, en ouvrant le gaz, après avoir avalé trois tubes de gardénal. Ce qui importe à Jean-Noël Orengo, auteur de six romans, dont Vous êtes l’amour malheureux du Führer (2024), c’est que Drieu, en 1943, soit parvenu à sauver Colette et ses deux jeunes fils internés à Drancy, antichambre d’Auschwitz. Comme le résume le romancier, « pour y parvenir, il fallait être compromis et se compromettre encore plus. » En d’autres termes, seul un salaud pouvait réussir ce geste noble. Le contraire de Sartre, qu’Orengo n’épargne pas, en rappelant son attitude pendant l’Occupation. Il précise que « Sartre aux mains sales » avait placé sur une liste d’épuration Drieu, alors que ce dernier l’avait fait libérer du stalag.

De Colette Jéramec (1896-1970), on ignorait presque tout. Réparation est faite. Elle apprit sa judéité par hasard, détestait sa classe sociale, son argent, devint mécène des surréalistes. Elle fut également une brillante scientifique. À Drancy, elle refusa de porter l’étoile jaune, écrivit à Drieu pour qu’il la sauvât avec ses deux enfants. Pourtant l’écrivain était antisémite. Mais elle devait savoir que l’homme n’était pas profondément mauvais. Du reste, en 1944, Malraux tendit la main à Drieu. Il lui proposa de l’exfiltrer en l’incorporant sous un faux nom à la brigade Alsace-Lorraine. L’auteur du Feu Folet – un bide à sa publication – refusa. Comment parvint-il à délivrer du piège mortel Colette et ses deux enfants ? Orengo avance plusieurs hypothèses. Le résultat, c’est que cet écrivain rempli de haine à l’égard des juifs, des homosexuels – il aurait néanmoins partagé une « séance de gymnastique peu ordinaire » avec Aragon – et de la gent féminine, réussit dans sa délicate entreprise. Orengo résume : « Se salir dans les mots, s’anoblir dans les actes. » Le roman éclaire les contradictions d’un homme qu’on ne peut totalement haïr.

Une chose est certaine : Colette aimait profondément Pierre. Et je crois que c’était réciproque. En tous cas, elle lui donna l’occasion de se racheter.

Jean-Nöel Orengo, La Rédemption, Grasset, 416 pages.

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Paris, année 1970

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© Crédit photo : BHVP

L’air de la rentrée vous déprime ? Visitez l’exposition photographique « C’était Paris en 1970 » à la Bibliothèque historique de la ville dans le Marais. Elle est gratuite et visible jusqu’au 7 octobre


Après un été épuisant, grinçant pour les nerfs et les végétations, et avant que ne démarre une campagne présidentielle toute aussi épuisante et agaçante, les yeux fatigués par des incendies en floraison et des températures déraisonnables, le retour à Paris est poussif. Plus que laborieux. A reculons. Vous n’êtes pas dedans. Voilà tout. Le corps ne s’est toujours pas remis de ces vagues successives de chaleur. La tête est ailleurs. La peau est flasque et la bouche béante. Les vacances n’ont pas reposé des machines à bout de souffle. Vous manquez de goût à tout. La capitale a beau déployer son luna-park des rentrées scolaires, ses ballons rouges et ses colliers de nouilles, ses cahiers grands carreaux et ses couvertures plastifiées, vous n’y croyez plus. La France se passera de vous. Dans une société perfusée à la nouveauté rance, nous aurons droit aux nouveaux candidats, aux nouveaux programmes télé, aux primoromanciers en habits de communiants, aux chaînes info palpitantes, aux débats sans fin et sans fond, à toute la quincaille démocratique et à une citoyenneté en capilotade. Le cœur n’y est pas. Tout simplement. Vous passez votre tour, cette année. Forfait pour cause d’inaptitude physique à supporter l’actualité ! L’intendance suivra.

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D’habitude, vous faites semblant de vous intéresser aux livres. Vous vous êtes rendu compte que la littérature, au-delà de 38 degrés, c’était très surfait, presque une forme de harcèlement. D’impolitesse, certainement. L’État devrait réguler. Le meilleur des romans ne fera jamais le poids face à une climatisation bien réglée. Les bons auteurs savent que leur prose ne sert à rien et les lecteurs sont sensibles à cette délicatesse. Le dérèglement climatique aura eu le mérite au moins de revoir nos priorités culturelles. Tout le monde pousse des mots avec plus ou moins de talent. Tout le monde a sa petite idée sur le « vivre ensemble ». Tout le monde veut diriger le pays. Que dieu les garde. Vous êtes rentrés à Paris, énervés, à fleur de peau, encore plus susceptibles qu’avant, mécontents de vous, suspicieux, se demandant ce que la ville avait prévu pour vous rendre le quotidien encore plus compliqué et nébuleux.

Vous aspirez à peu de choses, un petit coin de nature, un bosquet, un vent frais et pétillant, une rue ombragée, une place qui n’a pas perdu ses arbres au profit d’un mobilier urbain agressif, la silhouette d’un immeuble haussmannien qui vous ferait croire à une certaine pérennité…

Poussez jusqu’à la Bibliothèque historique de Paris, dans le Marais, à côté de Carnavalet, non loin de la Place des Vosges, il y a là, une expo « C’était Paris en 1970 » qui ne vous promettra pas les grands soirs, mais vous donnera un coup de pouce pour se fader nos contemporains. L’idée n’est pas nouvelle. Elle remonte même au printemps 1970, la ville de Paris et la FNAC ont lancé un concours dans « le but avoué de constituer des archives photographiques de la capitale aussi précises et complètes que possibles. Pour l’occasion, Paris est divisé en 1755 carrés virtuels de 250 mètres sur 250 mètres ; chaque carré pouvant être tiré au sort par un photographe amateur en vue d’effectuer un reportage. La Bibliothèque historique est désignée pour recevoir la riche production du concours, suscitée en quelques semaines, soit 30 000 diapositives couleur et 70 000 tirages noir et blanc ». Une partie de ces clichés est exposée jusqu’au 7 octobre dans la cour pavée et à l’intérieur de l’établissement. L’exposition est modeste ce qui la rend vraiment attachante. Elle est l’œuvre d’amateurs qui ont capturé Paris au pied de leur balcon, un Paris familier rien qu’à eux. On y voit leur rue, leurs loisirs, leur voiture, les chantiers en construction, les affiches des manifs et des comédies musicales sur les murs, tout le décor des jours ni heureux, ni malheureux. Il ne s’agit pas d’un Paris touristique ou d’un Paris léché par de grands professionnels, cadré pour susciter une émotion trafiquée. Sur ces clichés, c’est le Paris de mamie, de papy, le Paris du bistrot, de la bagnole, des gamins qui chahutent, des filles en mini-jupes, un Paris aux couleurs insensées de l’orange, du vert, des tissus aux motifs géométriques, des ménagères à cabas et des blouses d’écoliers. Ça ne parait rien, mais la banalité de nos aïeux nous serre le cœur. Chacun y verra ce qui l’anime, certains analyseront les luttes féministes, les combats politiques d’alors, l’opposition à la guerre du Vietnam ou à Pompidou, le sort des mères au foyer, l’urbanisation à outrance, la précarité des immigrés, tout ça, c’est encore du discours, de l’immatériel qui ne dit pas la réalité des Hommes.

J’y ai vu moi des images fascinantes, une circulation dense et pimpante, des Peugeot partout, des 404 par dizaines, en taxi ou en cabriolet, une famille réunie autour d’un break 204, le père debout en costume et en clope, la mère assise, le chien turbulant et les enfants en culottes courtes, tout un monde qui ne se plaint pas, qui ne geint pas et qui doit nous regarder avec effarement. Et puis cette photo de la rue Mont-Cenis dans le XVIIIème arrondissement, d’une beauté sans nom, le coin d’une rue comme tant d’autres, une rue adoubée dans les chroniques de Léon-Paul Fargue, une rue essentielle et quelconque. Là une 2CV, un troquet fermé pour l’instant, une perspective de lampadaires et, de dos, une jeune femme, en robe à bretelles d’inspiration Vasarely. Elle descend la rue. Son destin en main. Sans érotisme tapageur. Dans la simplicité rayonnante de son époque. Elle pourrait être notre mère à tous.

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Le peuple est prié de se taire

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Le président Emmanuel Macron photographié lors d'une conférence de presse à Stockholm, en Suède, le lundi 31 août 2026 © Pontus Lundahl/TT/AP/SIPA

L’extrême centre est la caricature d’un pouvoir paranoïaque irrité par la contradiction, selon notre chroniqueur. Cet été, le régime est allé jusqu’à brandir un délit d’« ingérence intérieure » pour légitimer le délit d’opinion.


L’extrême centre, obstacle à la libération des Français

« On a oublié le peuple » : l’aveu est venu de Philippe Brun, député PS candidat à la primaire interne de son parti1. Toutefois, cette tardive lucidité n’a toujours pas pénétré le monde clos de la Macronie. Le 12 août, Paris Match a promu à sa une le portrait du chef de l’État chevauchant, tout en muscles de bras et de cuisses, un écumant jet-ski rouge, au pied de la citadelle de Brégançon : une obscène flatterie du narcissisme d’Emmanuel Macron, alors que la France recule plein pot. Durant cet été, plus de 5 millions de spectateurs ont, pour leur part, plébiscité le diptyque d’Antonin Baudry sur La Bataille de Gaulle. Des salles applaudissent. Imaginerait-on le Général faire le kéké devant des paparazzis ? La classe politique, comptable du chaos, a au moins réussi à rendre les Français nostalgiques de leur grandeur passée.

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Même la Justice semble redécouvrir qu’elle juge « au nom du peuple français ». Dans son arrêt du 7 juillet permettant à Marine Le Pen d’être éligible en 2027, la cour d’appel a rappelé « la liberté de choix de l’électeur » et « la liberté des candidatures ». Les juges ont renoncé à entraver un processus démocratique, contrairement au Parquet national financier dont les manœuvres ont plombé François Fillon, favori en 2017. Pour sa part, le Conseil constitutionnel, saisi par le PS et LFI, a estimé (14 août) que la loi du 21 juillet interdisant les réseaux sociaux au moins de 15 ans portait, dans ses modalités d’application, une atteinte « disproportionnée » à la liberté d’expression. Quant aux juges d’instruction de Valence (Drôme), ils ont requalifié, le 20 juillet, le meurtre de Thomas Perotto à Crépol (novembre 2023) en crime contre « la race blanche et la nation française », à rebours du déni, imposé pourtant par le parquet, sur le racisme antiblanc.

Ces petits faits dévoilent une atmosphère. Elle est tempétueuse. La libération du pays dépasse la quête gaullienne. La résistance gagne les citoyens oubliés par l’aristocratie technocratique accrochée à ses privilèges. L’extrême centre, ainsi nommé en raison de la dérive illibérale de la Macronie, est la caricature d’un pouvoir paranoïaque irrité par la contradiction. La contrariante Cnews et les indomptables réseaux numériques sont les obsessions de l’État censeur et de ses médias. Le projet de loi Bergé a repris une disposition déjà retoquée par le Conseil constitutionnel en 2018 visant à traquer des propos trop critiques. Même le Sénat a sorti en juillet, de la manche du centriste Laurent Lafon, un délit d’« ingérence intérieure » qui pourrait bien être le faux-nez d’un délit d’opinion…

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La libre parole menace le régime. Ses apparatchiks jouent la diversion. L’accusation en « ingérence extérieure », pour désigner la Russie de Poutine dont Macron a juré la défaite, se rapproche du complotisme. La journaliste russe, Xenia Fedorova, qui appelle à la paix des Slaves avec l’Ukraine, a été jugée indésirable en France au nom de « l’ordre public ». Cependant, le gouvernement se tait face aux ingérences algériennes, iraniennes, qatariennes, etc. Lors de l’invasion de Ceuta (Espagne), fin juillet, par 72 000 Maghrébins finalement refoulés pour la plupart, Laurent Nuñez a accusé les réseaux sociaux d’« ingérences informationnelles », pour avoir diffusé les images. L’infantilisation du débat démontre l’épuisement de la politique sans le peuple. Changeons tout !

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  1. Europe 1, 23 juillet. ↩︎

Lindsay Clancy: « N’importe laquelle d’entre nous »?

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Lindsay Clancy lors de son procès, au tribunal de Plymouth, le 19 août 2026 © Amanda Sabga/AP/SIPA

Le féminisme victimaire dissoudra-t-il la responsabilité pénale? Aux États-Unis, le procès de Lindsay Clancy, accusée du meurtre de ses trois enfants, a finalement été annulé faute d’unanimité du jury, 11 jurés ayant voté pour l’acquittement pour irresponsabilité pénale contre un seul. Dans un pays qu’on sait déjà assez divisé, tout le monde y va de son avis.


L’affaire Lindsay Clancy révèle une dérive idéologique désormais familière : la substitution de la responsabilité individuelle par une solidarité automatique fondée sur le sexe (ou sur la « race » ou la couleur de peau). En janvier 2023, Mme Clancy a méthodiquement étranglé ses trois enfants (5 ans, 3 ans et 8 mois) dans son sous‑sol à Duxbury, dans le Massachusetts. Les faits ne sont pas contestés : il s’agit d’actes exécutés dans un laps de temps suffisamment long pour qu’une volonté criminelle se manifeste et persiste. Pourtant, une partie du mouvement féministe a choisi d’y voir non un triple homicide, mais l’expression d’une souffrance féminine collective.

Des centaines de militantes féministes venues la soutenir

Devant le tribunal, des centaines de femmes vêtues de rose ont proclamé leur soutien à l’accusée, des millions l’ont soutenue sur les réseaux sociaux, affirmant qu’« elle pourrait être n’importe laquelle d’entre nous ». Cette rhétorique repose sur une confusion volontaire entre pensées « négatives » — fréquentes après la grossesse, se traduisant rarement par une vraie dépression et surtout sans lien démontré avec le passage à l’acte — et homicide prémédité. Ces militantes abolissent la frontière fondamentale entre pensées et action et entre vulnérabilité et culpabilité.

L’argument féministe invoqué ici n’est pas nouveau : il postule que les femmes seraient déterminées par leur biologie, incapables d’un plein exercice du jugement moral. En prétendant que « toute femme » pourrait tuer ses enfants sous l’effet de l’anxiété ou de la dépression, les militantes réactivent une vision paternaliste que les mouvements d’émancipation avaient précisément combattue. Loin de défendre les femmes, cette posture les réduit à des êtres gouvernés par l’émotion, dont les actes ne relèveraient plus de la responsabilité mais d’une fatalité hormonale.

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Or les faits établis par l’enquête contredisent cette lecture compassionnelle. Mme Clancy a attendu que son mari quitte le domicile, préparé les lieux, utilisé des élastiques de sport pour étrangler successivement ses trois enfants, puis tenté d’effacer sa propre responsabilité par une mise en scène suicidaire peu convaincante. La séquence manifeste une intention criminelle continue. La préméditation n’est pas une hypothèse : elle est inscrite dans la chronologie même des actes.

Un seul juré sauve l’honneur

Le procès a pourtant débouché sur un mistrial, une absence de verdict, conséquence de l’incapacité du jury à atteindre l’unanimité. Face à onze femmes (en majorité) et hommes « en colère », un seul juré a sauvé l’honneur en refusant de céder à la pression émotionnelle et au climat militant entourant l’affaire. Ce juré a rappelé que la justice doit se fonder sur des faits et sur la loi, non sur des émotions.

L’affaire Clancy illustre ainsi une tendance inquiétante : la transformation du féminisme en un dispositif d’exonération morale. En érigeant l’accusée en symbole de la condition féminine, ses défenseurs ont invisibilisé les victimes – trois enfants dont la mort est reléguée au rang d’« effets secondaires » d’un malaise maternel. Cette inversion morale, qui fait des émotions de l’assassin le centre du récit et des victimes des accessoires, constitue une rupture profonde avec les principes élémentaires du droit pénal.

La justice américaine rejugera peut‑être Lindsay Clancy, mais le climat d’un éventuel futur procès ne sera pas différent de celui-ci. Notre société accepte‑t‑elle qu’une idéologie victimaire déclare les femmes irresponsables par nature ? De même qu’elle devrait les croire en toutes circonstances dans les affaires MeToo, au mépris de la présomption d’innocence ? Le féminisme qui s’est exprimé devant le tribunal n’a pas défendu les femmes : il a défendu l’abolition de leur responsabilité. Et c’est précisément ce que ce juré isolé a refusé d’entériner.

Hurlements en faveur d’Estéban Lepaul

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Stade Jean Bouin, Paris, le 7 novembre 2025 (C) JOHN SPENCER/SIPA

Trois buts en deux matchs, dont un contre le PSG pour la reprise de la Ligue 1. L’attaquant rennais Estéban Lepaul en est désormais à 23 buts sur les douze derniers mois, qui ont fait de lui le meilleur buteur de l’exercice précédent.


À 26 ans, alors qu’il n’a découvert le sommet du football français qu’en 2024 après plusieurs années passées à végéter dans les étages inférieurs, Estéban Lepaul apparaît comme un lointain petit frère de Jean-Pierre Papin pour sa capacité à déclencher des frappes et son style spontané, de David Trezeguet pour l’efficacité statistique devant le but et d’Olivier Giroud pour le parcours. Naples, l’Atlético de Madrid et Benfica se sont renseignés à la fin de ce mercato, mais il a préféré faire une saison de plus sous les couleurs de Rennes, où il découvrira la Ligue Europa et la pelouse de la Juventus. La question se pose désormais : Lepaul est-il un prétendant à l’Équipe de France ?

Un ouvrier du but

Il fallait l’écouter parler de son métier, en mars dernier, sur la chaîne officielle de la Ligue 1. Estéban Lepaul est attaquant comme on est rempailleur de chaises. « Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait », écrivait Charles Péguy. Avec Estéban Lepaul, il faut que les buts soient bien mis. Tête piquée contre Marseille lors de la clôture de la saison 2025-2026, frappe limpide contre Strasbourg en avril : l’attaquant est complet et vaque dans la surface de réparation comme un poisson dans l’eau. Estéban Lepaul est en quelque sorte un ouvrier du but qui a su monter les marches du football français. National 2 sous les couleurs d’Épinal, National avec Orléans, Ligue 2 avec Angers. Au même âge, les espoirs se disputaient déjà le prix du Golden Boy européen.

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Maintenant qu’il est installé comme un joueur incontournable de la Ligue 1, la question de l’étape suivante se pose : celle de sa convocation en Équipe de France. Elle se posait déjà au printemps dernier, quand quelques voix s’élevaient pour le voir dans l’avion pour la Coupe du monde aux États-Unis. Le précédent sélectionneur, Didier Deschamps, a toutefois rarement intégré des joueurs au-delà de leurs 25 ans et accordait le plus souvent sa préférence aux éléments déjà exilés à l’étranger (ou au PSG). Quant aux joueurs du Stade Rennais, ils n’étaient pas d’un standing suffisant pour taper dans l’œil de Deschamps — à part pour le rôle de gardien remplaçant. Martin Terrier avait été laissé de côté avant la Coupe du monde 2022, comme Eduardo Camavinga avant l’Euro 2021. En 2022, Stéphane Guivarc’h nous confiait qu’en son temps déjà, s’il était resté une saison de plus à Rennes, il n’aurait probablement pas été retenu par Aimé Jacquet pour le Mondial 98. Le club de François Pinault a beau s’être installé dans le premier tiers de la Ligue 1 depuis un quart de siècle, il faut souvent en être parti pour envisager une carrière chez les Bleus.

À la place de qui ? On a notre idée

Pierre Ménès se demandait dernièrement sur sa chaîne à propos d’une hypothétique sélection : « À la place de qui ? ». Pas forcément tout de suite à la place de l’un des titulaires de la ligne d’attaque des Bleus. Kylian Mbappé est inamovible. Michael Olise et Désiré Doué devraient s’installer durablement. Pour Ousmane Dembélé, au physique plus fragile, il y a déjà plus de doutes : il a du mal à entrer dans sa nouvelle saison et a été mis au repos forcé par Luis Enrique. Il y a aussi les remplaçants Jean-Philippe Mateta et Marcus Thuram. Le premier a montré ses limites techniques lors de ses quelques minutes jouées au Mondial ; le deuxième n’a jamais montré grand-chose en Équipe de France.

Avec son profil technique de joueur assez 90’s (son père, Fabrice Lepaul, avait été un grand espoir de l’AJ Auxerre des années 1990 avant qu’un accident de la route ne brise sa carrière), il pourrait fixer la défense adverse, occuper la surface de réparation, ouvrir des espaces à ses coéquipiers plus véloces, qui ne demandent pas mieux. Plusieurs chroniqueurs sur RMC font activement campagne pour Lepaul. Ce type de lobbying paie parfois : Franck Ribéry en avait bénéficié peu avant le Mondial 2006. En attendant, Zinédine Zidane doit annoncer le 18 septembre prochain la liste des joueurs pour son premier rassemblement. Le 28 juillet, lors de sa première conférence de presse, il avait annoncé une révolution en douceur : « Je n’ai rien à redire sur ce qu’il s’est passé. On fera les choses différemment, c’est une certitude […] Mais il n’y aura pas de rupture. » Et si en faisant le pari Lepaul, Zidane marquait son territoire après le long règne de Didier Deschamps ?

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Par Toutatis !

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D.R.

Ils sont de retour, et ils ont désormais une charte: le 15 août, des druides français se sont réunis dans le Limousin pour codifier les principes de leur vieille religion. Lutte contre les charlatans, écriture inclusive et pouvoirs supposés sur la météo: Panoramix doit se mettre à jour.


La radio ICI Limousin a récemment relaté un événement capital1. Le 15 août, à Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne), la majorité des druides de France ont en effet signé, sous l’égide historique et spirituelle de leurs illustres prédécesseurs, Diviciac, Cathbad et Panoramix, la « charte des druides », un document qui fera date et qui, il convient de le noter, a été rédigé en écriture inclusive, preuve que « le/la druide contemporain(e) » n’est pas l’être farfelu et déconnecté du monde que certains imaginent. Cette charte regrette que « le Druidisme [soit] parfois la cible de charlatans cherchant à exploiter la crédulité des gens en promettant des guérisons miraculeuses ou des pouvoirs surnaturels ». Marc, druide depuis cinquante ans, tape du poing sur la table et met les points sur les « i » : « Il y a des gens qui disent qu’ils peuvent donner des ordres aux dieux ! Tout ça, c’est de la foutaise ! » En revanche, aucun doute n’est permis, « les puissances de la nature sont les divinités des Druides ».

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C’est ce « côté en phase avec la terre et les éléments » qui a attiré François Bourillon, le plus vieux druide limousin en exercice. Surnommé Merlin, celui-ci tient à préciser : « Pas Merlin l’Enchanteur de Disney. Nous ne caressons pas les arbres le matin au petit-déjeuner. » Méfiance, prévient-il, « certains ordres vous proposeront d’être druide en six mois moyennant 400 euros », alors qu’il faut en réalité compter une bonne douzaine d’années de formation aux « sciences théologiques, naturelles, divinatoires et bardiques », et, suppose-t-on, à la cueillette du gui et à la distillation de l’hydromel, pour obtenir le statut de druide. Le druide breton Arthos tient par ailleurs à protester contre les réputations de rêveurs, d’hurluberlus, voire de jobards, qui collent trop souvent à la peau de ces nobles gardiens de la culture druidique. « On porte des robes blanches et on se met en cercle pour réciter des textes », explique-t-il avant d’ajouter en scrutant l’horizon : « Il m’est arrivé de modifier le temps, de faire apparaître des nuages ou le soleil lors de cérémonies. » Par Toutatis ! Pourvu qu’il ne nous fasse pas tomber le ciel sur la tête…

  1. https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-limousin/on-n-est-pas-merlin-ou-gandalf-les-druides-du-limousin-signe-une-charte-ethique-commune-7712928 ↩︎