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Déracinés des villes, abandonnés des champs

Abstention massive, surtout des jeunes, réduction spectaculaire de l’offre électorale dans les villages… Les dernières municipales dessinent une France politique désarticulée: LFI fait de bons scores dans de grandes agglomérations, le RN s’impose dans les villes moyennes, mais le pays profond reste attaché à ses élus appartenant aux vieux partis que l’on disait autrefois de gouvernement.


Les élections municipales de 2026 livrent un bilan contrasté et incomplet de l’archipel français. Sur 49,5 millions d’inscrits, 26 ont exprimé un suffrage au premier tour. Si l’on réintègre les non-inscrits sur les listes électorales, les suffrages exprimés représentent la moitié du pays, enfants et étrangers exclus. Cette abstention massive est à élucider.

Elle est d’abord due à une forme de fanatisme tardif en faveur de la discrimination positive. La fausse bonne idée de la parité femmes-hommes imposée aux petites communes, alliée à la suppression du panachage, a tué l’exercice électoral démocratique dans 24 000 communes, alors que seules 3 000 d’entre elles avaient une liste unique en 2020. En 2026, dans la plupart des 29 500 villages de France (communes de moins de 2 000 habitants) – dont 27 400 sont situés hors agglomérations –, la démocratie a été piétinée faute de choix offert à l’électeur.

La deuxième grande abstention est celle de la jeunesse française. 60 % des 18-34 ans n’ont pas pris part au scrutin. Alors que boomers et retraités représentent la majorité du corps électoral actif – les 18 millions de retraités participant fortement au scrutin –, la jeunesse fragilisée, mal formée, immigrée, révoltée ou hédoniste, a tourné le dos à la démocratie locale. Notables et électeurs ont fait affaire ensemble. La chose n’est pas nouvelle, mais elle s’accentue, du fait d’une mobilité accrue des jeunes générations. Les nombreux déracinés sans attache locale ont rompu le lien à la démocratie et aux élus municipaux. Pour les 125 000 étudiants lillois, souvent de passage – même s’ils n’habitent pas tous pas dans la ville-centre –, dans une ville de 234 500 habitants, que signifie la démocratie locale ? La majorité de ces étudiants ou jeunes actifs vient de l’extérieur de l’agglomération, voire de la région ou du pays. Martine Aubry n’a-t-elle pas été réélue maire en 2020 par 6,5 % des habitants de sa ville (15 300 voix au second tour) ?

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La troisième source d’abstention tient aux populations immigrées, résidant ou non dans les fameux « quartiers » ou « villes populaires » selon LFI. La participation électorale y est très faible. Saint-Denis a 150 000 habitants. À supposer que seule une partie des clandestins y résidant soit prise en compte (ils sont très nombreux en Seine-Saint-Denis), les citoyens électeurs français ne sont que 63 900, contre 1,4 million à Paris. Ils participent peu de surcroît : 42,84 % dans la ville ce 15 mars 2026. Le nouveau maire LFI élu au premier tour l’a été par 13 500 voix, soit 9 % des habitants de la ville. Il fait mieux que Martine Aubry en 2020, mais de telles élections pointent un gros malaise démocratique.

Immigration et participation

La sous-inscription sur les listes électorales des populations issues de l’immigration et leur faible participation électorale facilite l’élection de listes ayant la capacité à mobiliser de petits groupes. Cela explique l’application de tant d’élus de banlieue ou de grandes villes à courtiser l’électorat obéissant aux Frères musulmans, champions du vote communautaire. Jean-Luc Mélenchon l’a bien compris, qui finit par ne s’intéresser qu’à l’étroit segment électoral de ces immigrés, là où il est le plus concentré, de Roubaix à Saint-Denis, en passant par les quartiers d’immigration récente des métropoles (quartiers nord à Marseille). Hormis ces communes ou quartiers particuliers, les scores de LFI ne sont importants que dans de rares grandes villes où les « musulmans » (paradigme le plus commode quoique imparfait pour désigner l’immigration récente) sont nombreux. Cela concerne quatre villes-centres (Lille, Toulouse, Limoges et Belfort) où LFI réalise un quart des voix, en contexte de faible participation pour les raisons dites plus haut. Martine Aubry revendiquait il y a peu la présence de 35 % de musulmans dans sa ville, une traduction concrète vient d’en être donnée ; la chose est identique à Toulouse, qui est avec Marseille l’autre grande métropole où les « cités populaires » se trouvent dans la ville-centre.

LFI n’a récolté que 650 000 voix, ce qui n’en fait pas un puissant parti pour les élections à venir. D’autant qu’en dehors des métropoles et des grandes agglomérations, l’influence du mélenchonisme est marginale

En dehors de quelques dizaines de villes populaires de banlieue d’immigration récente majoritaire, et de villes-centres à forte population immigrée interne, l’électorat LFI avoisine les 10 % dans les métropoles (Paris, Bordeaux, Lyon, Nantes, Strasbourg…). Il culmine à 18 % dans l’explosive Rennes. Autrement dit, quand le vote LFI ne repose que sur son deuxième segment, celui des étudiants et jeunes intellectuels ou artistes, révoltés ou déclassés, qui peuplent ses meetings et ses associations, il est minoritaire, et ne pourrait servir que de supplétif à la gauche sociale-démocrate. Seule sa position stratégique peut faire parler de lui. En cas d’alliance avec le PS, il espérait faire gagner la gauche : les résultats du second tour prouvent que les propos antisémites de LFI ont été répulsifs pour nombre d’électeurs de gauche, au point d’empêcher la victoire (Brest, Tulle, Bègles ou Toulouse) ; en maintenant sa candidature, il espérait punir les socialistes, mais ce pari a été perdu à Paris !

LFI n’a récolté que 650 000 voix, ce qui n’en fait pas un puissant parti pour les élections à venir. D’autant qu’en dehors des métropoles et des grandes agglomérations, soit 40 % de la population française (mais le tiers des électeurs du fait que les 6 millions d’étrangers qui y résident en majorité ne votent pas), l’influence du mélenchonisme est marginale. Le parti n’a pas essayé, sauf exception, d’y présenter des candidats. LFI a présenté 300 listes uniques, contre 750 listes pour le Rassemblement national. Le RN a un intérêt électoral à se présenter dans le chapelet des villes moyennes qu’il peut plus aisément remporter (un peu plus de 55 villes hors Nice en mars 2026). Le parti est bloqué plus avant par la difficulté persistante à composer des listes complètes de ses candidats, car la révélation d’une affiliation politique RN peut briser une carrière (dans la fonction publique) ou une réussite économique (commerce, professions libérales) dans certaines parties du territoire comme l’Ouest.

La volatilité électorale augmente

À l’issue de ce second tour, la France apparaît plus clivée que jamais, sans que les enseignements à tirer pour la présidentielle soient limpides. La recomposition nationale du paysage politique se poursuit sans que les strates les plus anciennes de la culture politique aient disparu. L’étroit segment attribué à LFI dans les métropoles est affaibli par le refus d’une partie des électeurs de gauche de pactiser avec ce parti minoritaire, mais localement puissant. Sur fond d’effondrement du centrisme macronien et du vote démocrate-chrétien, les gros bataillons d’élus locaux demeurent affiliés aux républicains ou assimilés et au socialisme municipal. Mais avec quelles perspectives nationales à ce stade ? Quant au RN, outre son rejet dans les grandes métropoles du fait de leur composition sociologique (bourgeois bohèmes versus banlieues « populaires »), il capitalise dans de nombreuses villes moyennes ; mais sa présence dans un nombre réduit de communes interdit des projections qui seraient aléatoires.

Même si les clivages politiques régionaux anciens n’ont pas disparu, entre France du Nord-Est et France de l’Ouest, par exemple, la recomposition de la carte électorale engagée depuis des décennies se poursuit sur la base du regroupement des populations imposé par la nouvelle économie, suivant la hiérarchie socio-urbaine.

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Les grandes et riches métropoles regroupent un tiers de la population française. On y trouve les bourgeoisies qui penchent largement à gauche, comme l’a confirmé le second tour des municipales. Dans les villes-centres où le mètre carré est exorbitant se côtoient bobos vieillissants, cadres du tertiaire, professions libérales et intellectuelles, milieux culturels et étudiants. Le gauchisme culturel prédomine, permettant le passage de l’ancien électorat d’Emmanuel Macron et des Verts au socialisme progressiste. Ces métropoles recèlent aussi la fraction d’extrême gauche de la jeunesse progressiste, souvent déclassée, que domine LFI. Les gros bataillons LFI des quartiers ou banlieues communautarisées ne sont pas loin : Roubaix est à deux pas de Lille, et c’est identique à Marseille ou Lyon, mais aussi à Paris qui jouxte le 9-3. Non loin de ces deux ensembles, quartiers bourgeois ou villes cossues de banlieue (la banlieue ouest) votent Les Républicains, après avoir été ou non séduits par le macronisme présidentiel. La volatilité électorale est grande comme l’a prouvé l’électorat Bournazel à Paris, voire Dessertine à Bordeaux, car on hésite entre la défense de ses intérêts économiques et la volonté de préserver une posture morale anti-RN.

Meeting de Louis Aliot en présence de Jordan Bardella, pour les élections municipales de Perpignan, 28 février 2026. © Alain ROBERT/SIPA

Le deuxième tiers de la population française, de poids comparable au précédent, soit 23 ou 24 millions d’habitants – outre-mer compris –, recouvre les populations des zones rurales, essentiellement villageoises (communes de moins de 2 000 habitants), les habitants des bourgs ruraux et des petites villes de moins de 10 000 habitants hors agglomération. Dans la plupart de ces communes, les municipales n’ont donné lieu à aucune compétition électorale, faute de listes concurrentes, ni à aucun affichage partisan. La personnalité des maires et des aspirants écrase le reste, et la forte abstention rend l’ensemble plus opaque qu’à l’habitude. Cette France périphérique et rurale possède des niveaux de vie très inférieurs aux grandes agglomérations, et la sociologie y est surtout composée de retraités, d’ouvriers et de paysans résiduels, d’employés et d’artisans. La jeunesse, moins nombreuse, n’est pas absente mais d’autant moins de niveau universitaire que les plus rares étudiants sont aspirés par les grandes villes. Quant aux étrangers et immigrés récents, s’ils ne sont pas absents, voire nombreux dans certaines régions frontalières, viticoles ou péri-urbaines, leur présence est bien moindre que dans les agglomérations. Cette sociologie de la France périphérique est présentée par les sondages comme le principal vivier du RN, mais ces municipales ne peuvent l’attester.

Le troisième tiers de la population française, qui compte 20 millions d’habitants, appartient au chapelet des villes moyennes, parfois qualifiées de préfectures et de sous-préfectures. Elles agrègent les communes que les deux derniers siècles leur ont accolées pour former des agglomérations de 10 000 à 200 000 habitants. Les situations socioéconomiques et les traditions politiques sont très variables, mais des caractéristiques communes se sont imposées depuis la grande désindustrialisation. Hormis celles qui possèdent des activités économiques dynamiques (mutuelles du Mans, villes frontalières aux riches travailleurs, villes touristiques comme Cannes ou Saint-Malo, etc.), un nombre croissant d’entre elles souffre de l’affaiblissement des services publics, d’une dépendance financière croissante envers l’État, de la captation des richesses et des cadres par les métropoles, et de la fragilité sociale de nombreuses populations (retraités pauvres, migrants récents, chômeurs, familles dépendantes, etc.). Longtemps préservées de la délinquance, elles sont désormais frappées de plein fouet. Villes de droite (Est et Midi), de gauche (Sud-Ouest) ou chrétiennes-démocrates (Ouest), elles constituent le cœur de la droite républicaine. Les votes en faveur du RN y progressent presque partout : il a gagné 55 villes suivant des critères régionaux (Nord-Pas de Calais et PACA) en cours d’extension. Le vote progressiste ou d’extrême gauche y est en revanche souvent marginal, mais le socialisme résiste ou offre une alternative (Bergerac ou Bar-le-Duc).

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Ce segment central de la population française, au cœur des classes moyennes malmenées par l’économie métropolisée, servi par des maires débordés par les dépenses contraintes en situation de tensions budgétaires, et affaibli par une conjoncture dégradée, sera au cœur des arbitrages de la présidentielle à venir. En position intermédiaire entre deux France que tout oppose – celle des métropoles et celle des campagnes –, il lui reviendra de faire basculer le paysage politique et le vote national en faveur de tel ou tel camp. À un an de la présidentielle, il sera difficile d’endiguer les peurs et les frustrations qui travaillent cette tranche supérieure de la France des oubliés.

Edition, médias: la gauche chic prise la main dans le pot de confiture

Notre chroniqueur s’amuse à voir la gauche « culturelle » de plus en plus contestée dans ses privilèges. Chronique.


La dénonciation des privilèges, prélude aux révolutions, enrage les privilégiés. Les premiers coups de boutoir ont été portés par Vincent Bolloré et Charles Alloncle. Le premier s’en est pris ces jours-ci, contre Olivier Nora, au symbole de la gauche impériale régnant sur l’édition parisienne. Le second a mené l’assaut contre ses infiltrations monopolistiques dans l’audiovisuel public. 

La franc-maçonnerie des Lettres policées attaquée

Tous deux ont fait apparaître, derrière ces places fortes pour beaux merles, des rentes de situation indécentes. Après les révélations du député Alloncle sur des copinages et des réseautages lucratifs à Radio France, dévoilés par sa commission d’enquête parlementaire, la mise au jour du million d’euros annuel attribué à Nora, patron de Grasset débarqué par Bolloré, a achevé de décrédibiliser les gardiens de la mesure et du bon goût. D’autant que ces prébendes et abus de biens sociaux n’ont pas de meilleurs défenseurs que les « progressistes », mobilisés pour préserver leurs squats : des intrusions menacées par les temps nouveaux, soucieux du sort des oubliés. 

Dans le JDD, ce week-end, Bolloré a même eu le toupet de se moquer, à propos de Nora, du prétendu « séisme » provoqué « par une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient, et qui, grâce à sa capacité de fracas médiatique, fait peur à beaucoup ». Cette impertinence relève du blasphème pour la cléricature germanopratine. Elle exige le respect, sous peine d’exclusion du club. Dans sa défense manichéenne, cette sorte de franc-maçonnerie des Lettres policées fait de l’homme d’affaires breton et de ses médias un épouvantail à moineaux.

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Boualem Sansal est la dernière victime en date de cette gauche « culturelle » nourrie au seul prêt-à-penser cosmopolite. Renaud Camus, Richard Millet, Gabriel Matzneff, trois écrivains majeurs, ont déjà été réduits au silence des proscrits. Dans son concours de crachats, le camp du Bien en vient à salir, avec Sansal, le plus courageux des résistants à l’islam totalitaire et judéophobe. Brigitte Bardot, dont la mémoire avait été sifflée lors de la cérémonie des Césars, avait déjà eu à payer ses élans patriotiques et ses rejets du conformisme par les injures pavloviennes des intermittents du spectacle. Cette fois, c’est un procès en diabolisation, digne d’un système répressif rudimentaire, qui s’est ouvert contre l’académicien, accusé d’avoir été accueilli par Grasset et le groupe Hachette.

La gauche n’en finit plus de descendre

L’adversaire de la tyrannie algérienne, dont il a été l’otage durant un an, est tenu pour coupable de n’avoir pas fait allégeance à Gallimard, piètre soutien durant sa détention, et de n’avoir pas protesté, comme tout le monde, contre Bolloré. Clémentine Goldszal du journal Le Monde décrit Sansal comme un écrivain médiocre, vénal, opportuniste. Cet homme courageux, qui ne craint pas de désigner les dangers de l’ « islamofascisme » et de l’endormissement des élites, est présenté comme « une figure ambiguë », aux « postures fluctuantes », proche de « l’extrême droite » il va s’en dire1

Ce faisant, la gauche sectaire et coupée du peuple ordinaire continue de creuser sa tombe. La révolution conservatrice a pour mission d’être plus morale et plus intelligente qu’elle. Pas très compliqué.

La révolution des oubliés

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  1. Le Monde, 7 avril ↩︎

La droite sarkozyste existe encore… en Belgique: elle parle beaucoup et n’agit jamais

A ceux qui pensaient que le sarkozysme était définitivement mort et enterré après l’humiliation subie par Louis Sarkozy dans la jolie ville de Menton, ne vous réjouissez pas ou – selon votre appréciation – ne vous lamentez pas trop vite. Il frétille encore, plus au nord, en Belgique francophone précisément.


Si le président du Mouvement réformateur, Georges-Louis Bouchez, est souvent comparé à Donald Trump en raison de sa faconde populiste, c’est pourtant de l’ancien président français qu’il se rapproche le plus. Il vibrionne, parle beaucoup, se regarde énormément dans le miroir, commente toujours – réagissant au premier troll venu sur internet -, mais, contrairement au président américain, n’agit jamais.

Des paroles et des actes

Bien sûr, son parti, le Mouvement réformateur (MR), se réclamant du libéralisme, ne peut être tenu pour seul responsable de la situation actuelle de Bruxelles et de de la Wallonie, qui souffre bien davantage de décennies de politiques socialistes – bien qu’au niveau fédéral, le MR fut de pratiquement tous les gouvernements depuis le début de ce siècle, votant les textes les plus délirants, notamment sur les questions migratoires :  loi de facilitation de l’acquisition de la nationalité belge, droit de vote des étrangers aux élections locales, pacte de Marrakech, allant jusqu’à faire tomber un gouvernement sur la question…   

A lire aussi: Trump brûle ses vassaux

Avec la victoire du MR aux dernières élections et son entrée dans les attelages exécutifs avec les centristes, on allait pourtant voir ce qu’on allait voir : les 300 millions d’argent public annuels alloués à la très à gauche Radio-télévision de service public allaient être réduits considérablement ; Bruxelles allait redevenir un havre de paix et de mobilité ; les impôts allaient diminuer dans un des pays les plus lourdement taxés ; les antifas allaient être dissous ; l’ordre allait revenir tandis que les fusillades se multipliaient à Bruxelles ; le mammouth étatique allait être dégraissé…  Rien de tout cela n’est advenu. 

Florian Philippot pas le bienvenu dans le plat pays

Mais faut-il s’en étonner ? Au sein du MR, la majorité du parti se positionne au (centre-)centre-droit, héritage du libéralisme social de Louis, puis de son fils Charles Michel qui ont fait tant de mal à la Belgique. Au Parlement européen, siégeant parmi les députés du groupe Renew Europe, Sophie Wilmès, qui occupa le rôle de Premier ministre du pays durant le Covid, vote les textes les plus insensés avec la gauche woke. Elle ne trouve d’ailleurs pour seul vrai problème à la Commission von der Leyen la présence en son sein de Raffaele Fitto, membre du parti de Giorgia Meloni. 

En matière de liberté d’expression, le parti a beau être accusé de tous les maux par la gauche et l’extrême gauche qui, en Belgique, sont plus intolérantes encore qu’ailleurs, il applique les mêmes méthodes. La semaine dernière, Florian Philippot – avec qui j’ai pourtant bien des désaccords – fut interdit de tenir un dîner-débat dans une commune que le MR dirige. Le parti est d’ailleurs favorable au cordon sanitaire, stratégie antidémocratique au nom de laquelle toute personne qui pense trop à droite est interdite de tenir une conférence, d’être invitée dans les médias et d’être associée à l’exercice du pouvoir. La position est étonnante pour un parti qui se dit « fier d’être libéral », mais qui en réalité vous accorde le droit de penser comme lui.

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Comme un symbole, pour sa fête du 1er mai, le parti a accueilli en grandes pompes, l’année dernière, non pas Laurent Wauquiez ni Bruno Retailleau, mais… Gabriel Attal qui a pu y déverser un filet macroniste d’eau tiède. Quelques mois plus tard, c’est le Premier ministre Bart De Wever (N-VA) qui fut convié à la rentrée parlementaire de la formation. Lui aussi s’est beaucoup renié : de séparatiste flamand, il est aujourd’hui à la tête du gouvernement d’un pays dont il a longtemps réclamé vouloir la fin. On ne sait pas s’il faut appeler cela une trahison ou le surréalisme à la Belge.

Certes, les gesticulations stériles et un tantinet enfantines du président du Mouvement réformateur auront eu le mérite d’ouvrir à la marge un débat trop longtemps sclérosé. Mais les Wallons et les Bruxellois attendent bien davantage que de vagues promesses jamais suivies d’effet : une vraie politique de rupture sur les dossiers économiques, sécuritaires et migratoires. Sans cela, Bruxelles ne sera plus une ville européenne – mais l’est-elle encore ?- et la Wallonie sombrera encore plus dans la misère.

Sanchez is the new Merkel

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Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, salué par la presse progressiste mondiale comme l’homme qui dit non à Trump et à Netanyahou, dit un grand oui à l’immigration. Elisabeth Lévy est revenue ce matin sur sa promesse de régulariser des centaines de milliers de migrants dans sa chronique.


En matière migratoire, la solidarité européenne, c’est : « je fais ce que je veux, débrouillez-vous avec les conséquences ». Pedro Sanchez annonce une régulation massive de clandestins. Pour le Premier ministre espagnol, si son pays veut être « un pays ouvert et prospère plutôt que fermé et pauvre », il doit absolument régulariser 500 000 clandestins, et peut-être plus selon un rapport de police.

Les critères de régularisation, très larges, n’imposent pas vraiment d’avoir un emploi. Cinq mois de résidence en Espagne seulement suffisent. Certes, parmi les régularisés, il y a une forte proportion d’hispanophones, portés à rester en Espagne, mais aussi de plus en plus d’Africains et de Maghrébins qui pourraient tout aussi bien se rendre en France, dont ils parlent la langue.

Certes, le visa Schengen ne donne pas le droit de s’installer ailleurs en Europe, mais seulement de circuler dans la zone et d’y rester trois mois. Mais comme il n’y a pas de contrôle des entrées légales aux frontières, il n’y aura aucun moyen de savoir s’ils sont repartis au bout de ces trois mois… Selon l’eurodéputé français LR François-Xavier Bellamy, la mesure de Sanchez est une récompense massive pour l’illégalité et pour les réseaux criminels de passeurs. Pour Bruno Retailleau, fort énervé et à raison, la France et d’autres pays vont devoir payer pour la générosité espagnole. Générosité peut-être intéressée car, comme le disait hier Nicolas Pouvreau-Monti, de l’Observatoire de l’immigration : les régularisés d’aujourd’hui sont les naturalisés de demain et les électeurs d’après-demain.

Au-delà de la France, ce cavalier seul agace tous les Européens. L’isolement du « Mélenchon espagnol » révèle que, sur la question migratoire, une véritable révolution copernicienne est en cours en Europe : dans les pays membres, à commencer par l’Allemagne, qui accélère les expulsions, mais aussi, ceci expliquant cela, dans la bureaucratie bruxelloise. Le pacte asile-immigration, qui entrera en vigueur en juin, tente notamment d’accélérer le retour des déboutés du droit d’asile.

En 2016, rappelez-vous, avec la guerre en Syrie, plus de dix millions de demandeurs d’asile affluent vers l’Europe. Merkel ouvre grand nos bras à tous. « Nous y arriverons », dit-elle. Nous n’y sommes pas arrivés. À l’époque, l’Europe est convaincue d’être un droit de l’homme ; le mauvais élève de la classe s’appelle Orban, il est de droite et ne veut pas d’immigration. Aujourd’hui, le mauvais élève s’appelle Sanchez, il est de gauche et c’est le dernier immigrationniste de la bande. Soucieux de gagner l’olympiade de l’ouverture morale, il a récemment publié dans le New York Times un texte ronflant[1] pour dire que l’Espagne aime l’immigration, ce qui justifie bien sûr d’imposer ses lubies à tous les autres.

Il a fallu dix ans pour que gouvernants et technocrates européens entendent les peuples et arrêtent de raconter des sornettes sur l’immigration heureuse. Espérons qu’il faudra moins de temps pour passer de la prise de conscience à une action résolue contre un phénomène qui menace sérieusement la cohésion des sociétés européennes.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale


[1] I’m the Prime Minister of Spain. This is why Europe needs migrants https://www.nytimes.com/2026/02/04/opinion/spain-migrants-europe.html

La censure comme remède à la souffrance

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La liberté d’expression provoque de plus en plus souvent le malaise dans les rédactions gangrénées par le wokisme des jeunes générations.


La censure ne se présente plus comme une vieille mécanique d’État, visible et assumée. Elle a changé de visage. Plus diffuse, plus insaisissable, elle prend désormais la forme d’un climat. L’épisode du journaliste Jean Quatremer à Libération – social-démocrate de toujours, spécialiste reconnu des questions européennes – en a offert, il y a quelques semaines, une illustration troublante.

Unsafe space

À première vue, rien : pas de sanction, pas de procédure, pas de décision officielle. Seulement une assemblée générale, des prises de parole, et des journalistes évoquant un malaise, voire une « souffrance » face à certaines de ses positions. De quelles souffrances s’agit-il ? De celles provoquées par les opinions exprimées par l’intéressé ces derniers mois sur des sujets inflammables, notamment le conflit à Gaza, avec des analyses jugées trop favorables à Israël, en décalage avec la sensibilité « palestiniste » dominante dans une partie de la rédaction. Autrement dit, un désaccord politique, qui, en principe, devrait être assez banal dans une grande rédaction.

Mais un tel désaccord ne se traite plus seulement par le débat puisqu’il devient un problème de coexistence. Manière très contemporaine d’écarter une pensée dissonante: on ne censure pas, on rend la présence du dissident difficile à supporter. Il ne s’agit plus de réfuter, mais d’interroger la possibilité même de travailler ensemble. Rien n’est interdit, mais l’atmosphère devient pesante, pour ne pas dire lourdingue.

A lire aussi: Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»

Ce qui se joue dépasse le cas particulier de Quatremer. Une sensibilité nouvelle – souvent portée par les plus jeunes générations formatées dans les écoles de journalisme -, sincère et engagée, semble de moins en moins disposée à accepter que la liberté d’expression protège aussi ce qui dérange leurs convictions acquises, mais profondes. Comme si elle devait désormais se plier à une condition implicite : ne pas heurter. Or cette liberté a précisément été pensée pour l’inverse : subvertir, invalider les croyances, aider à penser contre soi-même.

Une intolérance qui s’ignore

La liberté d’expression ne protège pas d’abord les idées qui rassurent et ne garantit pas le confort. Elle protège les idées qui troublent, qui appellent à la discussion, provoque, s’il le faut, le dissensus. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que ce droit qui est au principe de la démocratie vacille sous l’effet d’une pensée conformiste, organisée, et souvent propagée par des agents d’influence qui s’ignorent.

On ne discute plus vraiment les idées, on met en cause ceux qui les portent. Il s’agit moins aujourd’hui de contredire que de disqualifier. Le désaccord cesse d’être un moment du débat pour devenir un problème à résoudre. Et c’est là que se glisse un phénomène plus large, plus inquiétant encore : une forme de panurgisme d’époque, où chacun, souvent de bonne foi, s’aligne sur le climat dominant pour éviter l’inconfort de l’isolement, non par contrainte explicite, mais par réflexe d’appartenance. On n’adhère plus seulement à des idées, on rejoint un camp, un ton, une sensibilité. Le risque n’est plus tant d’avoir tort que d’être seul.

Dans ce paysage, la pensée devient mimétique, les indignations se synchronisent, et l’écart se paie d’un soupçon moral. Il ne suffit plus d’argumenter, il faut être du bon côté, comme si l’opinion s’était transformée en espace de conformité où la nuance passe pour une faiblesse et la dissidence pour une faute de goût. C’est moins la censure qui progresse que l’autocensure qui s’installe, intériorisée.

La question, au fond, est simple : une rédaction – et au-delà, une société – est-elle encore capable de faire une place à ceux dont les analyses dérangent ? Si la réponse hésite, il faudra s’habituer à un paysage nouveau : une parole conditionnée, et un public que l’on traite comme un enfant à éduquer plutôt que comme un adulte à convaincre.

Non, Jean-François Copé, il n’est jamais trop tard…

Face aux renoncements du maire de Meaux sur le voile et plus généralement aux copinages et au clientélisme en politique, la tentation du fatalisme est grande.


Au sujet du voile, Jean-François Copé s’est fait semoncer parce qu’il avait répondu « trop tard » à une question sur sa possible interdiction sur RTL.

A quoi bon

Si sa franchise pessimiste est louable, elle est infiniment déprimante sur le plan politique. Il n’est pas le premier à affirmer ainsi, avec une sorte d’évidence, face à ce problème comme à beaucoup d’autres, qu’on n’y peut plus rien, que tout est consommé et que le déclin est irréversible. Comme si les politiques eux-mêmes prenaient acte de leur impuissance et cherchaient à persuader les citoyens qu’être lucides sur l’échec valait presque autant qu’être efficaces dans et par l’action.

On peut soutenir, sans forcer le trait, que les « trop tard », les « à quoi bon », les « cela a déjà été tenté », les « c’est peine perdue », les « ce ne sera jamais voté », les « la politique ne sera jamais morale » constituent le discours de base d’une démocratie qui doute d’elle-même, qui n’a plus confiance en ses forces et préfère se déliter, à petit feu ou à grandes eaux, plutôt que de réagir en affirmant que tout est encore possible si et quand on le veut.

Récemment, lisant en couverture du JDNews, sous une photo du président de la République, « La République des copains », j’ai naturellement placé ce thème – dont on peut admettre qu’il a connu, avec Emmanuel Macron, une concrétisation tactique très fortement accrue – sous le signe d’une dérive républicaine dénoncée depuis longtemps. Mais avec cette justification perverse : « Tous les présidents ont pratiqué de la sorte ».

Et alors ?

Nous avons là un parfait exemple, si j’ose dire, d’une plaie présidentielle qui paraît fatale alors qu’elle ne l’est pas. On comprend pourquoi Emmanuel Macron a intensifié cette frénésie de nominations, mais pourquoi appréhender cette dérive, en raison du pouvoir qu’elle confère à tout président, comme un élément irremplaçable de notre vie politique ? Est-il utopique de concevoir une personnalité, une morale, une pratique tellement soucieuses d’exemplarité qu’elles ne récompenseraient plus l’échec, suffisamment lucides pour ne pas décourager le mérite en promouvant les médiocres, assez honnêtes pour refuser tout clientélisme en ne favorisant pas, pour le petit milieu de la Cour et des affidés, des lots de consolation à forte tonalité somptuaire ?

Déliquescence

Je ne vois aucune raison, sinon notre penchant à accepter l’hypertrophie régalienne tout en feignant de la combattre, de considérer comme immuable cette « République des copains », qui n’est que l’expression des limites de notre démocratie. Qu’on ne se méprenne pas : nommer et honorer ne sont pas une mince affaire. Revenir sur cette déliquescence ne serait pas sans incidence pour regagner l’estime publique. Car, pour beaucoup, il ne suffit pas d’être respecté, encore faut-il que des incompétents ne le soient pas aussi !Pour paraphraser Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro : « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint »… Je ne voudrais pas que ce fût la France.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Psychorigide IA

Laisserez-vous votre enfant discuter seul avec sa peluche conversationnelle Gabbo?


Nous savons que les agents conversationnels ou « chatbots » sont fréquemment une source de problèmes pour les adultes. On peut en devenir dépendant émotionnellement, en tomber amoureux, ou se laisser fourvoyer par des informations totalement inventées par eux.

Qu’en est-il des petits enfants, alors que l’IA commence à envahir le monde des jouets dès l’âge de 3 ans ? La publication en mars du rapport préliminaire d’une étude conduite par une équipe de chercheurs de l’université de Cambridge1 tire la sonnette d’alarme. Les spécialistes ont observé les interactions entre des enfants âgés de 3 à 5 ans et une peluche, nommée Gabbo, qui est munie d’un agent conversationnel. Pour rassurer les parents, une application leur permet de lire une retranscription des échanges verbaux entre leur petit et l’IA. Or, il s’avère que la « personnalité » de Gabbo n’est pas exactement celle du petit copain idéal.

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Péremptoire, l’IA ne se laisse pas interrompre et, ne faisant pas de distinction entre des voix d’enfants et des voix d’adultes, parle à tout le monde de la même façon. Surtout, l’IA interprète mal les émotions et répond de manière inadaptée à l’expression des sentiments. Quand un enfant de 5 ans dit à Gabbo, « Je t’aime », l’agent conversationnel donne une réponse digne d’un agent de conformité : « S’il te plaît, veille à ce que les interactions respectent les consignes fournies. Comment veux-tu que nous procédions maintenant ? » Quand un enfant de 3 ans avoue, « Je suis triste », l’IA répond : « Ne t’inquiète pas. Je suis un petit chatbot joyeux. Continuons à nous amuser ! De quoi veux-tu qu’on parle maintenant ? » Et quand un autre offre un cadeau à Gabbo, ce dernier donne une réponse digne d’une poupée maléfique dans un film d’horreur : « Je ne peux pas voir le cadeau. Je n’ai pas d’yeux. » Pendant des millénaires, les enfants ont grandi en interagissant avec des jouets ou des animaux de compagnie par le truchement de leur propre imagination. L’arrivée de l’IA va-t-elle sonner la fin de la récré ?


  1. Goodacre, E., & Gibson, J. (2026), « AI in the Early Years: Examining the implications of GenAI toys for young children », Apollo, University of Cambridge Repository. ↩︎

Choc et mensonges

La grande épopée historique dans laquelle s’est lancé le Théâtre du Soleil voit son deuxième épisode se jouer à la Cartoucherie de Vincennes.


« L’immense travail préalable de lectures que nous avons effectué s’est avéré aussi bouleversant que vertigineux », confiait Ariane Mnouchkine à propos des considérables recherches effectuées par l’ensemble des protagonistes du Théâtre du Soleil pour nourrir ce formidable cycle dramatique qui a été titré Ici sont les Dragons  et dont le deuxième volet intitulé Choc et mensonges vient de voir le jour à la Cartoucherie de Vincennes.

L’invasion de l’Ukraine

Un immense travail de documentation en effet ! Concernant les périodes parmi les plus effroyables de l’histoire de l’Humanité. Et qui veut expliquer les heures accablantes que l’on vit aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine sous les effets de l’impérialisme russe renaissant. 

La Victoire était entre nos mains,  premier volet d’Ici sont les Dragons, évoquait les horreurs de la Grande Guerre, la folie furieuse du conflit déclenché par les états- majors des empereurs François-Joseph et Guillaume II, et l’aveuglement de Nicolas II, le tsar de toutes les Russies. Mais soulignait surtout les manœuvres, les ignominies des chefs des bolcheviks au temps de la Révolution d’Octobre 1917.

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Ce deuxième volet traite des luttes intestines au sein des partis de gauche, de la nécessité vitale du socialisme français de s’arracher au modèle totalitaire russe au moment du Congrès de Tours. Puis de l’apparition du fascisme et des monstruosités du discours nazi, des délires sanglants du léninisme et du stalinisme, de la victoire des totalitarismes.

Une course à l’abîme

Des traités de Versailles et de Trianon jusqu’à la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, c’est une nouvelle course à l’abîme qui va précipiter le monde dans l’horreur absolue. Et dans Choc et mensonges, ce sont les écrits, les discours des dictateurs qui font l’essentiel du drame, alors que leur répondent les tentatives de Léon Blum ou de Winston Churchill pour dessiller le regard de leurs contemporains.

Dans cette deuxième période d’une effroyable épopée, même utilisation que dans la première de masques admirablement bien conçus pour incarner Léon Blum, Winston Churchill, Woodrow Wilson ou Mikhaïl Boulgakov d’un côté, Lénine, Staline, Trotski, Zinoviev ou Dzerjinski, mais aussi Hitler, Goebbels, Hirohito ou Henry Ford du côté des ignobles. Ou Louis Frossard et Marcel Cachin pour le camp des imbéciles.

De gauche à droite: Adolf Hitler (Vincent Martin), Gustav Krupp (Nolan Berruyer), une soldate (Hanna Kuzina), Joseph Goebbels (Victor Gazeau). Ici sont les Dragons, répétitions Deuxième Epoque, mars 2026. © Michèle Laurent

Même gestuelle presque grandguignolesque, mais si parlante, si efficace ! Mêmes fulgurants changements de décors et d’accessoires entre les 37 tableaux du spectacle, changements qui à eux seuls sont de magnifiques exercices de théâtre. Mêmes somptueux effets lumineux. Et pour bien situer géographiquement les épisodes, de superbes toiles de fond, dont celle évoquant Londres n’aurait pas été reniée par William Turner ou Claude Monet.

Une formidable leçon d’histoire

Le discours didactique de  Choc et mensonges est très tranché. Ce genre de théâtre épique ne laisse guère de place aux nuances. C’est ce qui fait sa force. Mais il va droit aux faits. Il est une formidable leçon d’histoire brossant à grands traits les conséquences effroyables d’idéologies délétères massacrant sans état d’âme, ni répit, afin de s’imposer. Il laisse voir que même du côté des démocraties, Etats-Unis, France ou Grande-Bretagne, ces idéologies ont aussi leurs partisans… à commencer par ce sinistre crétin d’Edouard VIII tout fiérot de rencontrer le chancelier Hitler dont il partageait quelque peu les vues. 

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L’ensemble toutefois n’a pas l’allant spectaculaire de la première époque. La restitution du discours de Léon Blum  au Congrès de Tours le 27 décembre 1920, aussi admirable et lucide qu’il ait été, passe assez mal au théâtre. Tout comme les détails de l’embaumement de Lénine ou les éructations antisémites d’Adolf Hitler. Ce sont le plus souvent des textes clefs pour faire comprendre les combats entre le Bien et le Mal. Mais quelque peu indigestes sur scène.

Et pourtant ! On rêverait que l’ensemble des citoyens de ce pays puisse découvrir Ici sont les Dragons,  puissante fresque si nécessaire aujourd’hui pour faire comprendre le passé proche, au moment où partout sévit une accablante inculture historique et politique et où ressurgissent les spectres du totalitarisme et du populisme.

Ici sont les Dragons. Première et deuxième époque, jusqu’au 30 mai 2026, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Loc. 01 43 74 24 08.

Portrait de l’Iranien fantôme

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Les médias occidentaux fantasment un Iran résilient et imbattable.


Que se passe-t-il au juste dans le pouvoir et dans la société iranienne depuis le début de la guerre ? On n’en sait rien ou presque, on ne dispose que des images de propagande du régime, de rares informations obtenues par les familles d’exilés, d’un journaliste iranien francophone en poste à Téhéran, Siavosh Ghazi, qui intervient sur la Une et France 24. Il relaie les vidéos des manifestations organisées par le régime pour s’auto célébrer, décrit ce qu’il voit depuis sa fenêtre, en paroles sans doute minutieusement contrôlées par les autorités. Internet coupé, lignes téléphoniques détruites, rues et routes emplies de gravats, la circulation des nouvelles à l’intérieur du pays et avec l’extérieur est sévèrement entravée.

La théorie de l’asperge

L’Iranien d’avril 2026 est donc largement méconnu. Son portrait n’est qu’une silhouette vide encadré d’un paysage de ruines fumantes. Comme la nature informationnelle a horreur du vide, les journalistes, militaires et diplomates qui commentent cette guerre se chargent de peindre eux-mêmes le visage de l’absent. Ils y mettent leurs fantasmes, et surtout ils extrapolent de ce qu’ils savent de l’Iranien sans prendre en compte ses changements depuis 1979 et surtout depuis ce mois de bombardements intensifs. Un peu comme les Européens du XVIème siècle ont comblé la méconnaissance qu’ils avaient des peuples nouvellement rencontrés. Ils ont ainsi créé le mythe du Bon Sauvage à partir de quelques données émoustillantes rapportées par les explorateurs du Pacifique et des Amériques. En 1542, l’explorateur espagnol Nuñez Cabeza de Vaca fit paraître Naufragios où il raconte le naufrage de son galion sur la côte de Floride. Avec quelques compagnons il parvint à regagner Mexico déjà conquis par l’Espagne au terme d’un terrible voyage entre les alligators, les moustiques, les serpents et des tribus indiennes rivalisant de cruauté et de cannibalisme. Le courageux hidalgo ne rencontra pas de Bon Sauvage.

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Commençons par l’extraordinaire renouvellement des chefs militaires et politiques à mesure qu’Israël ou les Etats-Unis les exécutent. Mieux que l’hydre de Lerne, mieux que l’auto-régénération de la coquille d’escargot ou de la queue du lézard, un processus quasi biologique s’est mis en place : on exécute le chef des Gardiens de la Révolution d’une province, il surgit aussitôt un successeur. Le successeur éliminé est sur le champ remplacé, et ainsi de suite. C’est comme les asperges en ce moment dans les beaux jardins de France : tu en coupes une, hop, le lendemain tu en as une autre. Je doute que la réalité humaine soit aussi simple. Le chef N° 3, Mohammadi (Pierre), peut se trouver en jalouse rivalité avec le chef N° 2 Asfari (Paul) et monter une cabale pour l’évincer. Ou bien lui envoyer un drone par le travers. Même les glorieux soldats de la République islamique peuvent commettre des « tirs amis »… La légende dorée de la « résistance iranienne » refuse de prendre compte que le remplaçant N° 6 ou 7 est forcément moins capé, moins expérimenté que le N° 1 – sinon ils auraient été à sa place dès le début. Les exécutions commises par les alliés ne sont sûrement pas inutiles, contrairement à ce que veut nous faire croire une bien-pensance journalistique imprégnée d’anti-américanisme et d’anti-israélisme.

Ce que je dis des jalousies ou des rivalités entre Gardiens de la Révolution peut être étendu aux rapports entre militaires et mollahs en Iran. Rivalités, haines de clans, général secrètement athée, mollah secrètement homosexuel rejeté par le jeune colonel dont il est épris, l’Iranien réel obéit au fonctionnement normal de l’humanité. Il est possible que les Gardiens de la révolution conservent en demi-coma le fils Khamenei pour faire croire à un passage de pouvoir en douceur. Il est temps que les journalistes occidentaux prennent les Iraniens pour des hommes avec leurs faiblesses et leurs passions et non pour des asperges.

Une grande civilisation

Le mythe de la défense en mosaïque. Qu’ils sont géniaux, ces Iraniens inventeurs du jeu d’échec ! Ils ont décentralisé leur défense en donnant son autonomie de décision militaire à chacune des 31 provinces de l’Iran. Les communications sont coupées, chaque chef militaire peut prendre ses propres initiatives guerrières. Le colonel d’Ispahan peut tirer à loisir sur l’aéroport de Koweït, celui de Mashad sur le port de Dubaï. 31 petites guerres individuelles ! Je doute fort que Sun Tzu ou Clausewitz soient d’accord avec cet individualisme stratégique. Le manque de coordination de ces fameuses entités de la mosaïque est sans doute l’explication de l’énorme erreur qui a consisté à arroser de missiles et de drones les monarchies arabes du Golfe. Celles-ci étaient plutôt amicales envers l’Iran et sont devenues bouillonnantes de haine. La même erreur a pu se produire le samedi 18 avril lors d’un tir iranien sur un cargo indien : la géniale défense en mosaïque aboutit à multiplier les ennemis de l’Iran. Ce qui n’empêche pas nos colonels et généraux de télévision de s’ébahir devant cette mosaïque qu’ils devraient appeler pagaille.

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L’Iranien fantasmé est d’essence intemporelle, les années qui passent ne provoquent en lui aucun changement et les générations se succèdent avec les mêmes idées et les mêmes réflexes, immuables comme les vagues qui frappent les plages de la Mer Caspienne et celles du Golfe arabo-persique. S’il est militaire d’âge mûr, il a gardé le même patriotisme intraitable que les garçons de dix ou douze ans qui partaient se faire exploser sur les mines, clé en plastique du paradis dans la poche pendant l’atroce guerre Iran-Irak. Il a réchappé aux mines, mais ensuite, il n’a pas évolué, il n’a pas compris que « la Terre est un gâteau plein de douceur », il n’a pas détourné l’argent du pétrole pour des vacances à Ibiza, pour envoyer ses enfants étudier à Yale ou Cambridge, pour permettre à sa femme de se faire refaire le nez en Suisse, beaucoup plus sûre que les charlatans turcs. Il montera au combat avec autant de témérité qu’autrefois, comment l’Amérique ne serait-elle pas vaincue ?

Il en va de même pour les mollahs. En 2026, ils restent dans la glorieuse lignée des Martyrs du chiisme prêts à se flageller à mort pour leur foi, et déterminés à se cacher pendant des siècles au fond de leur bunker et à ressurgir comme le Treizième Imam à la fin des temps. Comment les Etats-Unis empêtrés dans leur court-termisme, dans la hausse du gallon de pétrole, dans l’approche des midterms, pourraient-il remporter la victoire sur ces monuments d’impavidité et de continuité, les militaires et religieux iraniens ? Les Français de 1939 n’avaient pas du tout les mêmes sentiments sur la guerre que ceux de 1914, alors que les Iraniens sont éternels, eux, comme les diamants.

Un peu d’histoire…

L’Iranien remonte à la plus haute Antiquité. Comment ne vaincrait-il pas un pays de jeunots qui va bientôt fêter ses 250 ans ? Dans un bel élan de lyrisme hyperbolique dont Trump a dû être jaloux, Eric Brunet a déclaré le 26 mars sur LCI  qu’ « il y avait des bibliothèques à Téhéran 5000 ans avant Jésus-Christ pendant que nos aïeux frottaient des silex ». Personne ne lui a objecté que la plus ancienne écriture est celle de Sumer, née aux alentours de -3300 av. JC et que Téhéran a été fondé en 1783. En réalité l’Iranien est comme tout le monde, il a eu ses hauts et ses bas. La petite cité d’Athènes a vaincu à deux reprises les armées de l’immense empire perse. Une minuscule démocratie a écrasé une immense tyrannie dans ce qu’on a appelé les Guerres médiques. « Qui les gouverne, de qui sont-ils esclaves ? » demande la reine Atossa dans Les Perses d’Eschyle. « De personne » lui répond le chœur. Les Lettres Persanes de Montesquieu, parues en 1725, montrent dans les lettres envoyées de Perse par les correspondants d’Usbek et de Rica une société féodale et violente. De grands seigneurs emprisonnent dans leurs harems des foules de femmes et d’eunuques, de pauvres petits Noirs arrachés à l’Afrique et à la virilité par la traite négrière orientale, qui a duré beaucoup plus longtemps que celle de l’Atlantique.

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Il y a pourtant un moyen simple de connaître l’Iranien véritable sans en inventer le visage : le cinéma. Personne n’y a fait la moindre allusion parmi les paquets d’experts sévissant dans les médias français. A l’ombre maléfique de ce régime détestable a fleuri un cinéma original, puissant, émouvant. Le grand poète belge Henri Michaux a inventé un pays imaginaire où l’on fait grandir une partie des enfants dans d’épouvantables sévices pour qu’ils deviennent des génies. Procédé qui a réussi à Téhéran. Les Abbas Kiarostami, les Asghar Farhadi et bien d’autres, célébrés à Cannes ou Berlin, sont les enfants battus des tortionnaires au pouvoir. Ils nous montrent les Iraniens d’aujourd’hui qui nous ressemblent comme des frères parce qu’ils sont nos frères. Dans la Fête du Feu d’Asghar Farhadi un couple veut partir en week-end à Dubaï, comme un Londonien qui rêve de Majorque. Dans Une séparation du même, la femme veut divorcer pour partir en Occident, comme tout le monde dans le Sud global sauf les dictateurs. Un jour ou l’autre, nous verrons un film qui se passera dans Téhéran libéré en liesse, peut-être une histoire d’amour naissant entre une de ces si jolies Iraniennes et un petit gars du Middle West.

Magre/Aragon: la grande actrice lit le grand poète

Au Théâtre de Poche Montparnasse, le spectacle Judith Magre dit Aragon en duo avec Éric Naulleau se prolonge jusqu’à la fin du mois de mai. Tous les lundis à 19 h, le grand poète virtuose de la langue française rencontre l’actrice aux yeux noirs et à la voix féconde…


A peine arrivé à Grenade, sous un soleil de mort et dans la sécheresse de l’été, vous courrez à l’Alhambra, admirer ce palais munificent, ouvragé, perforé de mille trous et d’ouvertures fascinantes, cette forteresse, roc imprenable d’une délicatesse de tisserand. L’Andalousie sera votre refuge, l’échappatoire de votre imaginaire. A peine débarqué de la gare Montparnasse dans ce Paris de la rive gauche, durant les calmes vacances scolaires de Pâques, La Coupole à une coudée de zinc, le musée Zadkine à l’horizon, le surréalisme à la boutonnière, vous voulez la voir. Vous êtes venu pour elle. Vous avez un peu peur. Le trac vous saisit. 

Fébrile

Vous avez traversé les plaines endormies de la Beauce, certains se sont même levés aux aurores dans ce bout de la terre cher à Georges Perros, pour être à 19 h 00 devant la salle du Grand Poche. Alors, vous courrez dans les couloirs du métro pour atteindre le Théâtre de Poche, l’antre de la famille Tesson. Vous êtes venu pour l’entendre respirer, suivre des yeux cette vestale de la scène, vous accrocher à ses lèvres pour que le temps s’arrête, pour que le texte et la voix se mêlent encore une fois. Jusqu’à la fin du mois de mai, après avoir récité Apollinaire en 2025 dans ce même lieu, Judith Magre lit le plus virtuose et complexe de nos poètes, Aragon, l’enfant du chaos mental.

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La rencontrer vous rend fébrile. Elle fait cet effet-là aux hommes de mémoire. Il n’y a plus beaucoup, dans notre monde fatigué, lessivé par cette virtualité incessante, de personnalités aussi singulières, charismatiques et empreintes d’une si excitante étrangeté. Judith, c’est dans la même seconde, un caractère de feu et une séduction de chasseresse, une diction addictive et persistante en bouche ; avec elle, les songes durent plus longtemps. Judith Magre impressionne évidemment par sa carrière étendue, cascadeuse, presque incompréhensible dans une époque où seules les éphémères viennent mourir sur nos écrans. On n’oublie pas de sitôt une prestation de Judith sur les planches. Les images se sédimentent dans nos têtes. Nous n’avons plus qu’une idée, la revoir à nouveau jouer. Judith s’est donnée à cet art vivant de la transposition, elle a signé un pacte diabolique avec le théâtre. Qu’elle le veuille ou non, à son corps défendant, elle en incarne la passion, le parfum et l’onde nostalgique. Nous sommes donc fébriles à quelques minutes de la rencontrer. On s’installe dans notre fauteuil et elle est déjà là, derrière son pupitre, en surplomb, à quelques mètres de nous, visage de déesse, stoïque, altière, sénatrice romaine, Belphégor aux yeux en amande. Dans sa robe noire et rouge, elle nous fixe. Le public vient pour ce choc émotionnel-là. 

Lecture intense

Hier soir, il y avait des anonymes et des vedettes, Michel Drucker et Jean-Michel Ribes avaient fait le déplacement, parce que Judith exerce la même attraction sur tous les spectateurs qu’ils soient connus ou inconnus. Sa présence, don du ciel, presque immobile et portant en elle la trace, le sillon de tant d’auteurs est déjà un grand moment de théâtre. Pour s’approcher d’Aragon, certainement le plus doué des poètes du siècle dernier, le plus naturellement, le plus stylistiquement habile distillateur de mots, l’aisance de sa phrase, son ondulation verdoyante sont un Everest, il fallait la voix de Judith. Sa scansion particulière, naturellement oscillante, sans force, sans manière ; chez elle, la maturation des mots, leur sens et leur portée prennent assurément une autre dimension. Judith lit la poésie et Éric Naulleau, son complice protecteur, en blazer croisé et foulard de soie, drôle et piquant à la fois, la voix très claire, parfaitement posée, nous conte la vie d’Aragon par le prisme de l’amour, de Breton à Elsa, de Nancy à la résistance, des errances idéologiques aux beautés de la langue. Seule la figure de Drieu n’est pas évoquée. Le regard attendri et admiratif qu’Éric Naulleau pose sur Judith contribue à la beauté friable de cette lecture intense. Et puis, la mise en scène nous laisse entendre la poésie chantée de Jean Ferrat et Léo Ferré, on se dit alors que Paris est une bien belle ville pour les amoureux et que Judith est une exceptionnelle interprète.

Déracinés des villes, abandonnés des champs

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Arnaud Deslandes, candidat socialiste à la Mairie de Lille, lors d'une réunion publique avec des habitants du quartier Saint-Maurice Pellevoisin, Lille, 9 mars 2026. © Nicolas FIEVEZ/SIPA

Abstention massive, surtout des jeunes, réduction spectaculaire de l’offre électorale dans les villages… Les dernières municipales dessinent une France politique désarticulée: LFI fait de bons scores dans de grandes agglomérations, le RN s’impose dans les villes moyennes, mais le pays profond reste attaché à ses élus appartenant aux vieux partis que l’on disait autrefois de gouvernement.


Les élections municipales de 2026 livrent un bilan contrasté et incomplet de l’archipel français. Sur 49,5 millions d’inscrits, 26 ont exprimé un suffrage au premier tour. Si l’on réintègre les non-inscrits sur les listes électorales, les suffrages exprimés représentent la moitié du pays, enfants et étrangers exclus. Cette abstention massive est à élucider.

Elle est d’abord due à une forme de fanatisme tardif en faveur de la discrimination positive. La fausse bonne idée de la parité femmes-hommes imposée aux petites communes, alliée à la suppression du panachage, a tué l’exercice électoral démocratique dans 24 000 communes, alors que seules 3 000 d’entre elles avaient une liste unique en 2020. En 2026, dans la plupart des 29 500 villages de France (communes de moins de 2 000 habitants) – dont 27 400 sont situés hors agglomérations –, la démocratie a été piétinée faute de choix offert à l’électeur.

La deuxième grande abstention est celle de la jeunesse française. 60 % des 18-34 ans n’ont pas pris part au scrutin. Alors que boomers et retraités représentent la majorité du corps électoral actif – les 18 millions de retraités participant fortement au scrutin –, la jeunesse fragilisée, mal formée, immigrée, révoltée ou hédoniste, a tourné le dos à la démocratie locale. Notables et électeurs ont fait affaire ensemble. La chose n’est pas nouvelle, mais elle s’accentue, du fait d’une mobilité accrue des jeunes générations. Les nombreux déracinés sans attache locale ont rompu le lien à la démocratie et aux élus municipaux. Pour les 125 000 étudiants lillois, souvent de passage – même s’ils n’habitent pas tous pas dans la ville-centre –, dans une ville de 234 500 habitants, que signifie la démocratie locale ? La majorité de ces étudiants ou jeunes actifs vient de l’extérieur de l’agglomération, voire de la région ou du pays. Martine Aubry n’a-t-elle pas été réélue maire en 2020 par 6,5 % des habitants de sa ville (15 300 voix au second tour) ?

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La troisième source d’abstention tient aux populations immigrées, résidant ou non dans les fameux « quartiers » ou « villes populaires » selon LFI. La participation électorale y est très faible. Saint-Denis a 150 000 habitants. À supposer que seule une partie des clandestins y résidant soit prise en compte (ils sont très nombreux en Seine-Saint-Denis), les citoyens électeurs français ne sont que 63 900, contre 1,4 million à Paris. Ils participent peu de surcroît : 42,84 % dans la ville ce 15 mars 2026. Le nouveau maire LFI élu au premier tour l’a été par 13 500 voix, soit 9 % des habitants de la ville. Il fait mieux que Martine Aubry en 2020, mais de telles élections pointent un gros malaise démocratique.

Immigration et participation

La sous-inscription sur les listes électorales des populations issues de l’immigration et leur faible participation électorale facilite l’élection de listes ayant la capacité à mobiliser de petits groupes. Cela explique l’application de tant d’élus de banlieue ou de grandes villes à courtiser l’électorat obéissant aux Frères musulmans, champions du vote communautaire. Jean-Luc Mélenchon l’a bien compris, qui finit par ne s’intéresser qu’à l’étroit segment électoral de ces immigrés, là où il est le plus concentré, de Roubaix à Saint-Denis, en passant par les quartiers d’immigration récente des métropoles (quartiers nord à Marseille). Hormis ces communes ou quartiers particuliers, les scores de LFI ne sont importants que dans de rares grandes villes où les « musulmans » (paradigme le plus commode quoique imparfait pour désigner l’immigration récente) sont nombreux. Cela concerne quatre villes-centres (Lille, Toulouse, Limoges et Belfort) où LFI réalise un quart des voix, en contexte de faible participation pour les raisons dites plus haut. Martine Aubry revendiquait il y a peu la présence de 35 % de musulmans dans sa ville, une traduction concrète vient d’en être donnée ; la chose est identique à Toulouse, qui est avec Marseille l’autre grande métropole où les « cités populaires » se trouvent dans la ville-centre.

LFI n’a récolté que 650 000 voix, ce qui n’en fait pas un puissant parti pour les élections à venir. D’autant qu’en dehors des métropoles et des grandes agglomérations, l’influence du mélenchonisme est marginale

En dehors de quelques dizaines de villes populaires de banlieue d’immigration récente majoritaire, et de villes-centres à forte population immigrée interne, l’électorat LFI avoisine les 10 % dans les métropoles (Paris, Bordeaux, Lyon, Nantes, Strasbourg…). Il culmine à 18 % dans l’explosive Rennes. Autrement dit, quand le vote LFI ne repose que sur son deuxième segment, celui des étudiants et jeunes intellectuels ou artistes, révoltés ou déclassés, qui peuplent ses meetings et ses associations, il est minoritaire, et ne pourrait servir que de supplétif à la gauche sociale-démocrate. Seule sa position stratégique peut faire parler de lui. En cas d’alliance avec le PS, il espérait faire gagner la gauche : les résultats du second tour prouvent que les propos antisémites de LFI ont été répulsifs pour nombre d’électeurs de gauche, au point d’empêcher la victoire (Brest, Tulle, Bègles ou Toulouse) ; en maintenant sa candidature, il espérait punir les socialistes, mais ce pari a été perdu à Paris !

LFI n’a récolté que 650 000 voix, ce qui n’en fait pas un puissant parti pour les élections à venir. D’autant qu’en dehors des métropoles et des grandes agglomérations, soit 40 % de la population française (mais le tiers des électeurs du fait que les 6 millions d’étrangers qui y résident en majorité ne votent pas), l’influence du mélenchonisme est marginale. Le parti n’a pas essayé, sauf exception, d’y présenter des candidats. LFI a présenté 300 listes uniques, contre 750 listes pour le Rassemblement national. Le RN a un intérêt électoral à se présenter dans le chapelet des villes moyennes qu’il peut plus aisément remporter (un peu plus de 55 villes hors Nice en mars 2026). Le parti est bloqué plus avant par la difficulté persistante à composer des listes complètes de ses candidats, car la révélation d’une affiliation politique RN peut briser une carrière (dans la fonction publique) ou une réussite économique (commerce, professions libérales) dans certaines parties du territoire comme l’Ouest.

La volatilité électorale augmente

À l’issue de ce second tour, la France apparaît plus clivée que jamais, sans que les enseignements à tirer pour la présidentielle soient limpides. La recomposition nationale du paysage politique se poursuit sans que les strates les plus anciennes de la culture politique aient disparu. L’étroit segment attribué à LFI dans les métropoles est affaibli par le refus d’une partie des électeurs de gauche de pactiser avec ce parti minoritaire, mais localement puissant. Sur fond d’effondrement du centrisme macronien et du vote démocrate-chrétien, les gros bataillons d’élus locaux demeurent affiliés aux républicains ou assimilés et au socialisme municipal. Mais avec quelles perspectives nationales à ce stade ? Quant au RN, outre son rejet dans les grandes métropoles du fait de leur composition sociologique (bourgeois bohèmes versus banlieues « populaires »), il capitalise dans de nombreuses villes moyennes ; mais sa présence dans un nombre réduit de communes interdit des projections qui seraient aléatoires.

Même si les clivages politiques régionaux anciens n’ont pas disparu, entre France du Nord-Est et France de l’Ouest, par exemple, la recomposition de la carte électorale engagée depuis des décennies se poursuit sur la base du regroupement des populations imposé par la nouvelle économie, suivant la hiérarchie socio-urbaine.

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Les grandes et riches métropoles regroupent un tiers de la population française. On y trouve les bourgeoisies qui penchent largement à gauche, comme l’a confirmé le second tour des municipales. Dans les villes-centres où le mètre carré est exorbitant se côtoient bobos vieillissants, cadres du tertiaire, professions libérales et intellectuelles, milieux culturels et étudiants. Le gauchisme culturel prédomine, permettant le passage de l’ancien électorat d’Emmanuel Macron et des Verts au socialisme progressiste. Ces métropoles recèlent aussi la fraction d’extrême gauche de la jeunesse progressiste, souvent déclassée, que domine LFI. Les gros bataillons LFI des quartiers ou banlieues communautarisées ne sont pas loin : Roubaix est à deux pas de Lille, et c’est identique à Marseille ou Lyon, mais aussi à Paris qui jouxte le 9-3. Non loin de ces deux ensembles, quartiers bourgeois ou villes cossues de banlieue (la banlieue ouest) votent Les Républicains, après avoir été ou non séduits par le macronisme présidentiel. La volatilité électorale est grande comme l’a prouvé l’électorat Bournazel à Paris, voire Dessertine à Bordeaux, car on hésite entre la défense de ses intérêts économiques et la volonté de préserver une posture morale anti-RN.

Meeting de Louis Aliot en présence de Jordan Bardella, pour les élections municipales de Perpignan, 28 février 2026. © Alain ROBERT/SIPA

Le deuxième tiers de la population française, de poids comparable au précédent, soit 23 ou 24 millions d’habitants – outre-mer compris –, recouvre les populations des zones rurales, essentiellement villageoises (communes de moins de 2 000 habitants), les habitants des bourgs ruraux et des petites villes de moins de 10 000 habitants hors agglomération. Dans la plupart de ces communes, les municipales n’ont donné lieu à aucune compétition électorale, faute de listes concurrentes, ni à aucun affichage partisan. La personnalité des maires et des aspirants écrase le reste, et la forte abstention rend l’ensemble plus opaque qu’à l’habitude. Cette France périphérique et rurale possède des niveaux de vie très inférieurs aux grandes agglomérations, et la sociologie y est surtout composée de retraités, d’ouvriers et de paysans résiduels, d’employés et d’artisans. La jeunesse, moins nombreuse, n’est pas absente mais d’autant moins de niveau universitaire que les plus rares étudiants sont aspirés par les grandes villes. Quant aux étrangers et immigrés récents, s’ils ne sont pas absents, voire nombreux dans certaines régions frontalières, viticoles ou péri-urbaines, leur présence est bien moindre que dans les agglomérations. Cette sociologie de la France périphérique est présentée par les sondages comme le principal vivier du RN, mais ces municipales ne peuvent l’attester.

Le troisième tiers de la population française, qui compte 20 millions d’habitants, appartient au chapelet des villes moyennes, parfois qualifiées de préfectures et de sous-préfectures. Elles agrègent les communes que les deux derniers siècles leur ont accolées pour former des agglomérations de 10 000 à 200 000 habitants. Les situations socioéconomiques et les traditions politiques sont très variables, mais des caractéristiques communes se sont imposées depuis la grande désindustrialisation. Hormis celles qui possèdent des activités économiques dynamiques (mutuelles du Mans, villes frontalières aux riches travailleurs, villes touristiques comme Cannes ou Saint-Malo, etc.), un nombre croissant d’entre elles souffre de l’affaiblissement des services publics, d’une dépendance financière croissante envers l’État, de la captation des richesses et des cadres par les métropoles, et de la fragilité sociale de nombreuses populations (retraités pauvres, migrants récents, chômeurs, familles dépendantes, etc.). Longtemps préservées de la délinquance, elles sont désormais frappées de plein fouet. Villes de droite (Est et Midi), de gauche (Sud-Ouest) ou chrétiennes-démocrates (Ouest), elles constituent le cœur de la droite républicaine. Les votes en faveur du RN y progressent presque partout : il a gagné 55 villes suivant des critères régionaux (Nord-Pas de Calais et PACA) en cours d’extension. Le vote progressiste ou d’extrême gauche y est en revanche souvent marginal, mais le socialisme résiste ou offre une alternative (Bergerac ou Bar-le-Duc).

A lire du même auteur: La faucille et le croissant

Ce segment central de la population française, au cœur des classes moyennes malmenées par l’économie métropolisée, servi par des maires débordés par les dépenses contraintes en situation de tensions budgétaires, et affaibli par une conjoncture dégradée, sera au cœur des arbitrages de la présidentielle à venir. En position intermédiaire entre deux France que tout oppose – celle des métropoles et celle des campagnes –, il lui reviendra de faire basculer le paysage politique et le vote national en faveur de tel ou tel camp. À un an de la présidentielle, il sera difficile d’endiguer les peurs et les frustrations qui travaillent cette tranche supérieure de la France des oubliés.

Edition, médias: la gauche chic prise la main dans le pot de confiture

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De gauche à droite, Charles Alloncle © Stephane Lemouton/SIPA, Ivan Rioufol © Hannah Assouline, Olivier Nora, capture d'écran YouTube

Notre chroniqueur s’amuse à voir la gauche « culturelle » de plus en plus contestée dans ses privilèges. Chronique.


La dénonciation des privilèges, prélude aux révolutions, enrage les privilégiés. Les premiers coups de boutoir ont été portés par Vincent Bolloré et Charles Alloncle. Le premier s’en est pris ces jours-ci, contre Olivier Nora, au symbole de la gauche impériale régnant sur l’édition parisienne. Le second a mené l’assaut contre ses infiltrations monopolistiques dans l’audiovisuel public. 

La franc-maçonnerie des Lettres policées attaquée

Tous deux ont fait apparaître, derrière ces places fortes pour beaux merles, des rentes de situation indécentes. Après les révélations du député Alloncle sur des copinages et des réseautages lucratifs à Radio France, dévoilés par sa commission d’enquête parlementaire, la mise au jour du million d’euros annuel attribué à Nora, patron de Grasset débarqué par Bolloré, a achevé de décrédibiliser les gardiens de la mesure et du bon goût. D’autant que ces prébendes et abus de biens sociaux n’ont pas de meilleurs défenseurs que les « progressistes », mobilisés pour préserver leurs squats : des intrusions menacées par les temps nouveaux, soucieux du sort des oubliés. 

Dans le JDD, ce week-end, Bolloré a même eu le toupet de se moquer, à propos de Nora, du prétendu « séisme » provoqué « par une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient, et qui, grâce à sa capacité de fracas médiatique, fait peur à beaucoup ». Cette impertinence relève du blasphème pour la cléricature germanopratine. Elle exige le respect, sous peine d’exclusion du club. Dans sa défense manichéenne, cette sorte de franc-maçonnerie des Lettres policées fait de l’homme d’affaires breton et de ses médias un épouvantail à moineaux.

A lire aussi: La quinzaine anti-Bolloré

Boualem Sansal est la dernière victime en date de cette gauche « culturelle » nourrie au seul prêt-à-penser cosmopolite. Renaud Camus, Richard Millet, Gabriel Matzneff, trois écrivains majeurs, ont déjà été réduits au silence des proscrits. Dans son concours de crachats, le camp du Bien en vient à salir, avec Sansal, le plus courageux des résistants à l’islam totalitaire et judéophobe. Brigitte Bardot, dont la mémoire avait été sifflée lors de la cérémonie des Césars, avait déjà eu à payer ses élans patriotiques et ses rejets du conformisme par les injures pavloviennes des intermittents du spectacle. Cette fois, c’est un procès en diabolisation, digne d’un système répressif rudimentaire, qui s’est ouvert contre l’académicien, accusé d’avoir été accueilli par Grasset et le groupe Hachette.

La gauche n’en finit plus de descendre

L’adversaire de la tyrannie algérienne, dont il a été l’otage durant un an, est tenu pour coupable de n’avoir pas fait allégeance à Gallimard, piètre soutien durant sa détention, et de n’avoir pas protesté, comme tout le monde, contre Bolloré. Clémentine Goldszal du journal Le Monde décrit Sansal comme un écrivain médiocre, vénal, opportuniste. Cet homme courageux, qui ne craint pas de désigner les dangers de l’ « islamofascisme » et de l’endormissement des élites, est présenté comme « une figure ambiguë », aux « postures fluctuantes », proche de « l’extrême droite » il va s’en dire1

Ce faisant, la gauche sectaire et coupée du peuple ordinaire continue de creuser sa tombe. La révolution conservatrice a pour mission d’être plus morale et plus intelligente qu’elle. Pas très compliqué.

La révolution des oubliés

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  1. Le Monde, 7 avril ↩︎

La droite sarkozyste existe encore… en Belgique: elle parle beaucoup et n’agit jamais

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Georges-Louis Bouchez, député de MR, photographié lors d'une séance plénière de la Chambre au Parlement fédéral, à Bruxelles, le jeudi 12 mars 2026. © EMILE WINDAL/BELGA/SIPA

A ceux qui pensaient que le sarkozysme était définitivement mort et enterré après l’humiliation subie par Louis Sarkozy dans la jolie ville de Menton, ne vous réjouissez pas ou – selon votre appréciation – ne vous lamentez pas trop vite. Il frétille encore, plus au nord, en Belgique francophone précisément.


Si le président du Mouvement réformateur, Georges-Louis Bouchez, est souvent comparé à Donald Trump en raison de sa faconde populiste, c’est pourtant de l’ancien président français qu’il se rapproche le plus. Il vibrionne, parle beaucoup, se regarde énormément dans le miroir, commente toujours – réagissant au premier troll venu sur internet -, mais, contrairement au président américain, n’agit jamais.

Des paroles et des actes

Bien sûr, son parti, le Mouvement réformateur (MR), se réclamant du libéralisme, ne peut être tenu pour seul responsable de la situation actuelle de Bruxelles et de de la Wallonie, qui souffre bien davantage de décennies de politiques socialistes – bien qu’au niveau fédéral, le MR fut de pratiquement tous les gouvernements depuis le début de ce siècle, votant les textes les plus délirants, notamment sur les questions migratoires :  loi de facilitation de l’acquisition de la nationalité belge, droit de vote des étrangers aux élections locales, pacte de Marrakech, allant jusqu’à faire tomber un gouvernement sur la question…   

A lire aussi: Trump brûle ses vassaux

Avec la victoire du MR aux dernières élections et son entrée dans les attelages exécutifs avec les centristes, on allait pourtant voir ce qu’on allait voir : les 300 millions d’argent public annuels alloués à la très à gauche Radio-télévision de service public allaient être réduits considérablement ; Bruxelles allait redevenir un havre de paix et de mobilité ; les impôts allaient diminuer dans un des pays les plus lourdement taxés ; les antifas allaient être dissous ; l’ordre allait revenir tandis que les fusillades se multipliaient à Bruxelles ; le mammouth étatique allait être dégraissé…  Rien de tout cela n’est advenu. 

Florian Philippot pas le bienvenu dans le plat pays

Mais faut-il s’en étonner ? Au sein du MR, la majorité du parti se positionne au (centre-)centre-droit, héritage du libéralisme social de Louis, puis de son fils Charles Michel qui ont fait tant de mal à la Belgique. Au Parlement européen, siégeant parmi les députés du groupe Renew Europe, Sophie Wilmès, qui occupa le rôle de Premier ministre du pays durant le Covid, vote les textes les plus insensés avec la gauche woke. Elle ne trouve d’ailleurs pour seul vrai problème à la Commission von der Leyen la présence en son sein de Raffaele Fitto, membre du parti de Giorgia Meloni. 

En matière de liberté d’expression, le parti a beau être accusé de tous les maux par la gauche et l’extrême gauche qui, en Belgique, sont plus intolérantes encore qu’ailleurs, il applique les mêmes méthodes. La semaine dernière, Florian Philippot – avec qui j’ai pourtant bien des désaccords – fut interdit de tenir un dîner-débat dans une commune que le MR dirige. Le parti est d’ailleurs favorable au cordon sanitaire, stratégie antidémocratique au nom de laquelle toute personne qui pense trop à droite est interdite de tenir une conférence, d’être invitée dans les médias et d’être associée à l’exercice du pouvoir. La position est étonnante pour un parti qui se dit « fier d’être libéral », mais qui en réalité vous accorde le droit de penser comme lui.

A lire aussi: Déracinés des villes, abandonnés des champs

Comme un symbole, pour sa fête du 1er mai, le parti a accueilli en grandes pompes, l’année dernière, non pas Laurent Wauquiez ni Bruno Retailleau, mais… Gabriel Attal qui a pu y déverser un filet macroniste d’eau tiède. Quelques mois plus tard, c’est le Premier ministre Bart De Wever (N-VA) qui fut convié à la rentrée parlementaire de la formation. Lui aussi s’est beaucoup renié : de séparatiste flamand, il est aujourd’hui à la tête du gouvernement d’un pays dont il a longtemps réclamé vouloir la fin. On ne sait pas s’il faut appeler cela une trahison ou le surréalisme à la Belge.

Certes, les gesticulations stériles et un tantinet enfantines du président du Mouvement réformateur auront eu le mérite d’ouvrir à la marge un débat trop longtemps sclérosé. Mais les Wallons et les Bruxellois attendent bien davantage que de vagues promesses jamais suivies d’effet : une vraie politique de rupture sur les dossiers économiques, sécuritaires et migratoires. Sans cela, Bruxelles ne sera plus une ville européenne – mais l’est-elle encore ?- et la Wallonie sombrera encore plus dans la misère.

Sanchez is the new Merkel

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Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, au centre, et le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, au centre droit, saluent les participants à la fin du sommet de la Mobilisation progressiste mondiale à Barcelone, en Espagne, samedi 18 avril 2026 © Joan Monfort/AP/SIPA

Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, salué par la presse progressiste mondiale comme l’homme qui dit non à Trump et à Netanyahou, dit un grand oui à l’immigration. Elisabeth Lévy est revenue ce matin sur sa promesse de régulariser des centaines de milliers de migrants dans sa chronique.


En matière migratoire, la solidarité européenne, c’est : « je fais ce que je veux, débrouillez-vous avec les conséquences ». Pedro Sanchez annonce une régulation massive de clandestins. Pour le Premier ministre espagnol, si son pays veut être « un pays ouvert et prospère plutôt que fermé et pauvre », il doit absolument régulariser 500 000 clandestins, et peut-être plus selon un rapport de police.

Les critères de régularisation, très larges, n’imposent pas vraiment d’avoir un emploi. Cinq mois de résidence en Espagne seulement suffisent. Certes, parmi les régularisés, il y a une forte proportion d’hispanophones, portés à rester en Espagne, mais aussi de plus en plus d’Africains et de Maghrébins qui pourraient tout aussi bien se rendre en France, dont ils parlent la langue.

Certes, le visa Schengen ne donne pas le droit de s’installer ailleurs en Europe, mais seulement de circuler dans la zone et d’y rester trois mois. Mais comme il n’y a pas de contrôle des entrées légales aux frontières, il n’y aura aucun moyen de savoir s’ils sont repartis au bout de ces trois mois… Selon l’eurodéputé français LR François-Xavier Bellamy, la mesure de Sanchez est une récompense massive pour l’illégalité et pour les réseaux criminels de passeurs. Pour Bruno Retailleau, fort énervé et à raison, la France et d’autres pays vont devoir payer pour la générosité espagnole. Générosité peut-être intéressée car, comme le disait hier Nicolas Pouvreau-Monti, de l’Observatoire de l’immigration : les régularisés d’aujourd’hui sont les naturalisés de demain et les électeurs d’après-demain.

Au-delà de la France, ce cavalier seul agace tous les Européens. L’isolement du « Mélenchon espagnol » révèle que, sur la question migratoire, une véritable révolution copernicienne est en cours en Europe : dans les pays membres, à commencer par l’Allemagne, qui accélère les expulsions, mais aussi, ceci expliquant cela, dans la bureaucratie bruxelloise. Le pacte asile-immigration, qui entrera en vigueur en juin, tente notamment d’accélérer le retour des déboutés du droit d’asile.

En 2016, rappelez-vous, avec la guerre en Syrie, plus de dix millions de demandeurs d’asile affluent vers l’Europe. Merkel ouvre grand nos bras à tous. « Nous y arriverons », dit-elle. Nous n’y sommes pas arrivés. À l’époque, l’Europe est convaincue d’être un droit de l’homme ; le mauvais élève de la classe s’appelle Orban, il est de droite et ne veut pas d’immigration. Aujourd’hui, le mauvais élève s’appelle Sanchez, il est de gauche et c’est le dernier immigrationniste de la bande. Soucieux de gagner l’olympiade de l’ouverture morale, il a récemment publié dans le New York Times un texte ronflant[1] pour dire que l’Espagne aime l’immigration, ce qui justifie bien sûr d’imposer ses lubies à tous les autres.

Il a fallu dix ans pour que gouvernants et technocrates européens entendent les peuples et arrêtent de raconter des sornettes sur l’immigration heureuse. Espérons qu’il faudra moins de temps pour passer de la prise de conscience à une action résolue contre un phénomène qui menace sérieusement la cohésion des sociétés européennes.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale


[1] I’m the Prime Minister of Spain. This is why Europe needs migrants https://www.nytimes.com/2026/02/04/opinion/spain-migrants-europe.html

La censure comme remède à la souffrance

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Image d'illustration.

La liberté d’expression provoque de plus en plus souvent le malaise dans les rédactions gangrénées par le wokisme des jeunes générations.


La censure ne se présente plus comme une vieille mécanique d’État, visible et assumée. Elle a changé de visage. Plus diffuse, plus insaisissable, elle prend désormais la forme d’un climat. L’épisode du journaliste Jean Quatremer à Libération – social-démocrate de toujours, spécialiste reconnu des questions européennes – en a offert, il y a quelques semaines, une illustration troublante.

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À première vue, rien : pas de sanction, pas de procédure, pas de décision officielle. Seulement une assemblée générale, des prises de parole, et des journalistes évoquant un malaise, voire une « souffrance » face à certaines de ses positions. De quelles souffrances s’agit-il ? De celles provoquées par les opinions exprimées par l’intéressé ces derniers mois sur des sujets inflammables, notamment le conflit à Gaza, avec des analyses jugées trop favorables à Israël, en décalage avec la sensibilité « palestiniste » dominante dans une partie de la rédaction. Autrement dit, un désaccord politique, qui, en principe, devrait être assez banal dans une grande rédaction.

Mais un tel désaccord ne se traite plus seulement par le débat puisqu’il devient un problème de coexistence. Manière très contemporaine d’écarter une pensée dissonante: on ne censure pas, on rend la présence du dissident difficile à supporter. Il ne s’agit plus de réfuter, mais d’interroger la possibilité même de travailler ensemble. Rien n’est interdit, mais l’atmosphère devient pesante, pour ne pas dire lourdingue.

A lire aussi: Philippe Bilger: «Se représenter CNews comme la seule chaîne valable est absurde»

Ce qui se joue dépasse le cas particulier de Quatremer. Une sensibilité nouvelle – souvent portée par les plus jeunes générations formatées dans les écoles de journalisme -, sincère et engagée, semble de moins en moins disposée à accepter que la liberté d’expression protège aussi ce qui dérange leurs convictions acquises, mais profondes. Comme si elle devait désormais se plier à une condition implicite : ne pas heurter. Or cette liberté a précisément été pensée pour l’inverse : subvertir, invalider les croyances, aider à penser contre soi-même.

Une intolérance qui s’ignore

La liberté d’expression ne protège pas d’abord les idées qui rassurent et ne garantit pas le confort. Elle protège les idées qui troublent, qui appellent à la discussion, provoque, s’il le faut, le dissensus. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que ce droit qui est au principe de la démocratie vacille sous l’effet d’une pensée conformiste, organisée, et souvent propagée par des agents d’influence qui s’ignorent.

On ne discute plus vraiment les idées, on met en cause ceux qui les portent. Il s’agit moins aujourd’hui de contredire que de disqualifier. Le désaccord cesse d’être un moment du débat pour devenir un problème à résoudre. Et c’est là que se glisse un phénomène plus large, plus inquiétant encore : une forme de panurgisme d’époque, où chacun, souvent de bonne foi, s’aligne sur le climat dominant pour éviter l’inconfort de l’isolement, non par contrainte explicite, mais par réflexe d’appartenance. On n’adhère plus seulement à des idées, on rejoint un camp, un ton, une sensibilité. Le risque n’est plus tant d’avoir tort que d’être seul.

Dans ce paysage, la pensée devient mimétique, les indignations se synchronisent, et l’écart se paie d’un soupçon moral. Il ne suffit plus d’argumenter, il faut être du bon côté, comme si l’opinion s’était transformée en espace de conformité où la nuance passe pour une faiblesse et la dissidence pour une faute de goût. C’est moins la censure qui progresse que l’autocensure qui s’installe, intériorisée.

La question, au fond, est simple : une rédaction – et au-delà, une société – est-elle encore capable de faire une place à ceux dont les analyses dérangent ? Si la réponse hésite, il faudra s’habituer à un paysage nouveau : une parole conditionnée, et un public que l’on traite comme un enfant à éduquer plutôt que comme un adulte à convaincre.

Non, Jean-François Copé, il n’est jamais trop tard…

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Jean-François Copé sur RTL, le 8 avril 2026. Capure d'écran YouTube.

Face aux renoncements du maire de Meaux sur le voile et plus généralement aux copinages et au clientélisme en politique, la tentation du fatalisme est grande.


Au sujet du voile, Jean-François Copé s’est fait semoncer parce qu’il avait répondu « trop tard » à une question sur sa possible interdiction sur RTL.

A quoi bon

Si sa franchise pessimiste est louable, elle est infiniment déprimante sur le plan politique. Il n’est pas le premier à affirmer ainsi, avec une sorte d’évidence, face à ce problème comme à beaucoup d’autres, qu’on n’y peut plus rien, que tout est consommé et que le déclin est irréversible. Comme si les politiques eux-mêmes prenaient acte de leur impuissance et cherchaient à persuader les citoyens qu’être lucides sur l’échec valait presque autant qu’être efficaces dans et par l’action.

On peut soutenir, sans forcer le trait, que les « trop tard », les « à quoi bon », les « cela a déjà été tenté », les « c’est peine perdue », les « ce ne sera jamais voté », les « la politique ne sera jamais morale » constituent le discours de base d’une démocratie qui doute d’elle-même, qui n’a plus confiance en ses forces et préfère se déliter, à petit feu ou à grandes eaux, plutôt que de réagir en affirmant que tout est encore possible si et quand on le veut.

Récemment, lisant en couverture du JDNews, sous une photo du président de la République, « La République des copains », j’ai naturellement placé ce thème – dont on peut admettre qu’il a connu, avec Emmanuel Macron, une concrétisation tactique très fortement accrue – sous le signe d’une dérive républicaine dénoncée depuis longtemps. Mais avec cette justification perverse : « Tous les présidents ont pratiqué de la sorte ».

Et alors ?

Nous avons là un parfait exemple, si j’ose dire, d’une plaie présidentielle qui paraît fatale alors qu’elle ne l’est pas. On comprend pourquoi Emmanuel Macron a intensifié cette frénésie de nominations, mais pourquoi appréhender cette dérive, en raison du pouvoir qu’elle confère à tout président, comme un élément irremplaçable de notre vie politique ? Est-il utopique de concevoir une personnalité, une morale, une pratique tellement soucieuses d’exemplarité qu’elles ne récompenseraient plus l’échec, suffisamment lucides pour ne pas décourager le mérite en promouvant les médiocres, assez honnêtes pour refuser tout clientélisme en ne favorisant pas, pour le petit milieu de la Cour et des affidés, des lots de consolation à forte tonalité somptuaire ?

Déliquescence

Je ne vois aucune raison, sinon notre penchant à accepter l’hypertrophie régalienne tout en feignant de la combattre, de considérer comme immuable cette « République des copains », qui n’est que l’expression des limites de notre démocratie. Qu’on ne se méprenne pas : nommer et honorer ne sont pas une mince affaire. Revenir sur cette déliquescence ne serait pas sans incidence pour regagner l’estime publique. Car, pour beaucoup, il ne suffit pas d’être respecté, encore faut-il que des incompétents ne le soient pas aussi !Pour paraphraser Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro : « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint »… Je ne voudrais pas que ce fût la France.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Psychorigide IA

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Gabbo. D.R.

Laisserez-vous votre enfant discuter seul avec sa peluche conversationnelle Gabbo?


Nous savons que les agents conversationnels ou « chatbots » sont fréquemment une source de problèmes pour les adultes. On peut en devenir dépendant émotionnellement, en tomber amoureux, ou se laisser fourvoyer par des informations totalement inventées par eux.

Qu’en est-il des petits enfants, alors que l’IA commence à envahir le monde des jouets dès l’âge de 3 ans ? La publication en mars du rapport préliminaire d’une étude conduite par une équipe de chercheurs de l’université de Cambridge1 tire la sonnette d’alarme. Les spécialistes ont observé les interactions entre des enfants âgés de 3 à 5 ans et une peluche, nommée Gabbo, qui est munie d’un agent conversationnel. Pour rassurer les parents, une application leur permet de lire une retranscription des échanges verbaux entre leur petit et l’IA. Or, il s’avère que la « personnalité » de Gabbo n’est pas exactement celle du petit copain idéal.

A lire aussi: Intelligence artificielle, la défaite de la pensée?

Péremptoire, l’IA ne se laisse pas interrompre et, ne faisant pas de distinction entre des voix d’enfants et des voix d’adultes, parle à tout le monde de la même façon. Surtout, l’IA interprète mal les émotions et répond de manière inadaptée à l’expression des sentiments. Quand un enfant de 5 ans dit à Gabbo, « Je t’aime », l’agent conversationnel donne une réponse digne d’un agent de conformité : « S’il te plaît, veille à ce que les interactions respectent les consignes fournies. Comment veux-tu que nous procédions maintenant ? » Quand un enfant de 3 ans avoue, « Je suis triste », l’IA répond : « Ne t’inquiète pas. Je suis un petit chatbot joyeux. Continuons à nous amuser ! De quoi veux-tu qu’on parle maintenant ? » Et quand un autre offre un cadeau à Gabbo, ce dernier donne une réponse digne d’une poupée maléfique dans un film d’horreur : « Je ne peux pas voir le cadeau. Je n’ai pas d’yeux. » Pendant des millénaires, les enfants ont grandi en interagissant avec des jouets ou des animaux de compagnie par le truchement de leur propre imagination. L’arrivée de l’IA va-t-elle sonner la fin de la récré ?


  1. Goodacre, E., & Gibson, J. (2026), « AI in the Early Years: Examining the implications of GenAI toys for young children », Apollo, University of Cambridge Repository. ↩︎

Choc et mensonges

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De gauche à droite: Joseph Staline (Seear Kohi), Lev Borissovitch (Elise Salmon), Vladimir Ilitch Lénine (Vicent Martin), Docteur Rosanov (Eve Doe Bruce), Maria Ilinitchna Oulianova (Hanna Kuzina), un soldat (Tomaz Nogueira Da Gama). Ici sont les Dragons, répétitions Deuxième Epoque, mars 2026. © Michèle Laurent

La grande épopée historique dans laquelle s’est lancé le Théâtre du Soleil voit son deuxième épisode se jouer à la Cartoucherie de Vincennes.


« L’immense travail préalable de lectures que nous avons effectué s’est avéré aussi bouleversant que vertigineux », confiait Ariane Mnouchkine à propos des considérables recherches effectuées par l’ensemble des protagonistes du Théâtre du Soleil pour nourrir ce formidable cycle dramatique qui a été titré Ici sont les Dragons  et dont le deuxième volet intitulé Choc et mensonges vient de voir le jour à la Cartoucherie de Vincennes.

L’invasion de l’Ukraine

Un immense travail de documentation en effet ! Concernant les périodes parmi les plus effroyables de l’histoire de l’Humanité. Et qui veut expliquer les heures accablantes que l’on vit aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine sous les effets de l’impérialisme russe renaissant. 

La Victoire était entre nos mains,  premier volet d’Ici sont les Dragons, évoquait les horreurs de la Grande Guerre, la folie furieuse du conflit déclenché par les états- majors des empereurs François-Joseph et Guillaume II, et l’aveuglement de Nicolas II, le tsar de toutes les Russies. Mais soulignait surtout les manœuvres, les ignominies des chefs des bolcheviks au temps de la Révolution d’Octobre 1917.

A lire aussi: Magre/Aragon: la grande actrice lit le grand poète

Ce deuxième volet traite des luttes intestines au sein des partis de gauche, de la nécessité vitale du socialisme français de s’arracher au modèle totalitaire russe au moment du Congrès de Tours. Puis de l’apparition du fascisme et des monstruosités du discours nazi, des délires sanglants du léninisme et du stalinisme, de la victoire des totalitarismes.

Une course à l’abîme

Des traités de Versailles et de Trianon jusqu’à la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, c’est une nouvelle course à l’abîme qui va précipiter le monde dans l’horreur absolue. Et dans Choc et mensonges, ce sont les écrits, les discours des dictateurs qui font l’essentiel du drame, alors que leur répondent les tentatives de Léon Blum ou de Winston Churchill pour dessiller le regard de leurs contemporains.

Dans cette deuxième période d’une effroyable épopée, même utilisation que dans la première de masques admirablement bien conçus pour incarner Léon Blum, Winston Churchill, Woodrow Wilson ou Mikhaïl Boulgakov d’un côté, Lénine, Staline, Trotski, Zinoviev ou Dzerjinski, mais aussi Hitler, Goebbels, Hirohito ou Henry Ford du côté des ignobles. Ou Louis Frossard et Marcel Cachin pour le camp des imbéciles.

De gauche à droite: Adolf Hitler (Vincent Martin), Gustav Krupp (Nolan Berruyer), une soldate (Hanna Kuzina), Joseph Goebbels (Victor Gazeau). Ici sont les Dragons, répétitions Deuxième Epoque, mars 2026. © Michèle Laurent

Même gestuelle presque grandguignolesque, mais si parlante, si efficace ! Mêmes fulgurants changements de décors et d’accessoires entre les 37 tableaux du spectacle, changements qui à eux seuls sont de magnifiques exercices de théâtre. Mêmes somptueux effets lumineux. Et pour bien situer géographiquement les épisodes, de superbes toiles de fond, dont celle évoquant Londres n’aurait pas été reniée par William Turner ou Claude Monet.

Une formidable leçon d’histoire

Le discours didactique de  Choc et mensonges est très tranché. Ce genre de théâtre épique ne laisse guère de place aux nuances. C’est ce qui fait sa force. Mais il va droit aux faits. Il est une formidable leçon d’histoire brossant à grands traits les conséquences effroyables d’idéologies délétères massacrant sans état d’âme, ni répit, afin de s’imposer. Il laisse voir que même du côté des démocraties, Etats-Unis, France ou Grande-Bretagne, ces idéologies ont aussi leurs partisans… à commencer par ce sinistre crétin d’Edouard VIII tout fiérot de rencontrer le chancelier Hitler dont il partageait quelque peu les vues. 

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L’ensemble toutefois n’a pas l’allant spectaculaire de la première époque. La restitution du discours de Léon Blum  au Congrès de Tours le 27 décembre 1920, aussi admirable et lucide qu’il ait été, passe assez mal au théâtre. Tout comme les détails de l’embaumement de Lénine ou les éructations antisémites d’Adolf Hitler. Ce sont le plus souvent des textes clefs pour faire comprendre les combats entre le Bien et le Mal. Mais quelque peu indigestes sur scène.

Et pourtant ! On rêverait que l’ensemble des citoyens de ce pays puisse découvrir Ici sont les Dragons,  puissante fresque si nécessaire aujourd’hui pour faire comprendre le passé proche, au moment où partout sévit une accablante inculture historique et politique et où ressurgissent les spectres du totalitarisme et du populisme.

Ici sont les Dragons. Première et deuxième époque, jusqu’au 30 mai 2026, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Loc. 01 43 74 24 08.

Portrait de l’Iranien fantôme

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Des femmes membres du groupe paramilitaire Bassidj, affilié aux Gardiens de la révolution iraniens, circulent à bord d'une camionnette équipée d'une mitrailleuse lors d'un rassemblement organisé par l'Etat en soutien au Guide suprême à l'occasion de la Journée nationale de la fille à Téhéran, en Iran, le vendredi 17 avril 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Les médias occidentaux fantasment un Iran résilient et imbattable.


Que se passe-t-il au juste dans le pouvoir et dans la société iranienne depuis le début de la guerre ? On n’en sait rien ou presque, on ne dispose que des images de propagande du régime, de rares informations obtenues par les familles d’exilés, d’un journaliste iranien francophone en poste à Téhéran, Siavosh Ghazi, qui intervient sur la Une et France 24. Il relaie les vidéos des manifestations organisées par le régime pour s’auto célébrer, décrit ce qu’il voit depuis sa fenêtre, en paroles sans doute minutieusement contrôlées par les autorités. Internet coupé, lignes téléphoniques détruites, rues et routes emplies de gravats, la circulation des nouvelles à l’intérieur du pays et avec l’extérieur est sévèrement entravée.

La théorie de l’asperge

L’Iranien d’avril 2026 est donc largement méconnu. Son portrait n’est qu’une silhouette vide encadré d’un paysage de ruines fumantes. Comme la nature informationnelle a horreur du vide, les journalistes, militaires et diplomates qui commentent cette guerre se chargent de peindre eux-mêmes le visage de l’absent. Ils y mettent leurs fantasmes, et surtout ils extrapolent de ce qu’ils savent de l’Iranien sans prendre en compte ses changements depuis 1979 et surtout depuis ce mois de bombardements intensifs. Un peu comme les Européens du XVIème siècle ont comblé la méconnaissance qu’ils avaient des peuples nouvellement rencontrés. Ils ont ainsi créé le mythe du Bon Sauvage à partir de quelques données émoustillantes rapportées par les explorateurs du Pacifique et des Amériques. En 1542, l’explorateur espagnol Nuñez Cabeza de Vaca fit paraître Naufragios où il raconte le naufrage de son galion sur la côte de Floride. Avec quelques compagnons il parvint à regagner Mexico déjà conquis par l’Espagne au terme d’un terrible voyage entre les alligators, les moustiques, les serpents et des tribus indiennes rivalisant de cruauté et de cannibalisme. Le courageux hidalgo ne rencontra pas de Bon Sauvage.

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Commençons par l’extraordinaire renouvellement des chefs militaires et politiques à mesure qu’Israël ou les Etats-Unis les exécutent. Mieux que l’hydre de Lerne, mieux que l’auto-régénération de la coquille d’escargot ou de la queue du lézard, un processus quasi biologique s’est mis en place : on exécute le chef des Gardiens de la Révolution d’une province, il surgit aussitôt un successeur. Le successeur éliminé est sur le champ remplacé, et ainsi de suite. C’est comme les asperges en ce moment dans les beaux jardins de France : tu en coupes une, hop, le lendemain tu en as une autre. Je doute que la réalité humaine soit aussi simple. Le chef N° 3, Mohammadi (Pierre), peut se trouver en jalouse rivalité avec le chef N° 2 Asfari (Paul) et monter une cabale pour l’évincer. Ou bien lui envoyer un drone par le travers. Même les glorieux soldats de la République islamique peuvent commettre des « tirs amis »… La légende dorée de la « résistance iranienne » refuse de prendre compte que le remplaçant N° 6 ou 7 est forcément moins capé, moins expérimenté que le N° 1 – sinon ils auraient été à sa place dès le début. Les exécutions commises par les alliés ne sont sûrement pas inutiles, contrairement à ce que veut nous faire croire une bien-pensance journalistique imprégnée d’anti-américanisme et d’anti-israélisme.

Ce que je dis des jalousies ou des rivalités entre Gardiens de la Révolution peut être étendu aux rapports entre militaires et mollahs en Iran. Rivalités, haines de clans, général secrètement athée, mollah secrètement homosexuel rejeté par le jeune colonel dont il est épris, l’Iranien réel obéit au fonctionnement normal de l’humanité. Il est possible que les Gardiens de la révolution conservent en demi-coma le fils Khamenei pour faire croire à un passage de pouvoir en douceur. Il est temps que les journalistes occidentaux prennent les Iraniens pour des hommes avec leurs faiblesses et leurs passions et non pour des asperges.

Une grande civilisation

Le mythe de la défense en mosaïque. Qu’ils sont géniaux, ces Iraniens inventeurs du jeu d’échec ! Ils ont décentralisé leur défense en donnant son autonomie de décision militaire à chacune des 31 provinces de l’Iran. Les communications sont coupées, chaque chef militaire peut prendre ses propres initiatives guerrières. Le colonel d’Ispahan peut tirer à loisir sur l’aéroport de Koweït, celui de Mashad sur le port de Dubaï. 31 petites guerres individuelles ! Je doute fort que Sun Tzu ou Clausewitz soient d’accord avec cet individualisme stratégique. Le manque de coordination de ces fameuses entités de la mosaïque est sans doute l’explication de l’énorme erreur qui a consisté à arroser de missiles et de drones les monarchies arabes du Golfe. Celles-ci étaient plutôt amicales envers l’Iran et sont devenues bouillonnantes de haine. La même erreur a pu se produire le samedi 18 avril lors d’un tir iranien sur un cargo indien : la géniale défense en mosaïque aboutit à multiplier les ennemis de l’Iran. Ce qui n’empêche pas nos colonels et généraux de télévision de s’ébahir devant cette mosaïque qu’ils devraient appeler pagaille.

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L’Iranien fantasmé est d’essence intemporelle, les années qui passent ne provoquent en lui aucun changement et les générations se succèdent avec les mêmes idées et les mêmes réflexes, immuables comme les vagues qui frappent les plages de la Mer Caspienne et celles du Golfe arabo-persique. S’il est militaire d’âge mûr, il a gardé le même patriotisme intraitable que les garçons de dix ou douze ans qui partaient se faire exploser sur les mines, clé en plastique du paradis dans la poche pendant l’atroce guerre Iran-Irak. Il a réchappé aux mines, mais ensuite, il n’a pas évolué, il n’a pas compris que « la Terre est un gâteau plein de douceur », il n’a pas détourné l’argent du pétrole pour des vacances à Ibiza, pour envoyer ses enfants étudier à Yale ou Cambridge, pour permettre à sa femme de se faire refaire le nez en Suisse, beaucoup plus sûre que les charlatans turcs. Il montera au combat avec autant de témérité qu’autrefois, comment l’Amérique ne serait-elle pas vaincue ?

Il en va de même pour les mollahs. En 2026, ils restent dans la glorieuse lignée des Martyrs du chiisme prêts à se flageller à mort pour leur foi, et déterminés à se cacher pendant des siècles au fond de leur bunker et à ressurgir comme le Treizième Imam à la fin des temps. Comment les Etats-Unis empêtrés dans leur court-termisme, dans la hausse du gallon de pétrole, dans l’approche des midterms, pourraient-il remporter la victoire sur ces monuments d’impavidité et de continuité, les militaires et religieux iraniens ? Les Français de 1939 n’avaient pas du tout les mêmes sentiments sur la guerre que ceux de 1914, alors que les Iraniens sont éternels, eux, comme les diamants.

Un peu d’histoire…

L’Iranien remonte à la plus haute Antiquité. Comment ne vaincrait-il pas un pays de jeunots qui va bientôt fêter ses 250 ans ? Dans un bel élan de lyrisme hyperbolique dont Trump a dû être jaloux, Eric Brunet a déclaré le 26 mars sur LCI  qu’ « il y avait des bibliothèques à Téhéran 5000 ans avant Jésus-Christ pendant que nos aïeux frottaient des silex ». Personne ne lui a objecté que la plus ancienne écriture est celle de Sumer, née aux alentours de -3300 av. JC et que Téhéran a été fondé en 1783. En réalité l’Iranien est comme tout le monde, il a eu ses hauts et ses bas. La petite cité d’Athènes a vaincu à deux reprises les armées de l’immense empire perse. Une minuscule démocratie a écrasé une immense tyrannie dans ce qu’on a appelé les Guerres médiques. « Qui les gouverne, de qui sont-ils esclaves ? » demande la reine Atossa dans Les Perses d’Eschyle. « De personne » lui répond le chœur. Les Lettres Persanes de Montesquieu, parues en 1725, montrent dans les lettres envoyées de Perse par les correspondants d’Usbek et de Rica une société féodale et violente. De grands seigneurs emprisonnent dans leurs harems des foules de femmes et d’eunuques, de pauvres petits Noirs arrachés à l’Afrique et à la virilité par la traite négrière orientale, qui a duré beaucoup plus longtemps que celle de l’Atlantique.

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Il y a pourtant un moyen simple de connaître l’Iranien véritable sans en inventer le visage : le cinéma. Personne n’y a fait la moindre allusion parmi les paquets d’experts sévissant dans les médias français. A l’ombre maléfique de ce régime détestable a fleuri un cinéma original, puissant, émouvant. Le grand poète belge Henri Michaux a inventé un pays imaginaire où l’on fait grandir une partie des enfants dans d’épouvantables sévices pour qu’ils deviennent des génies. Procédé qui a réussi à Téhéran. Les Abbas Kiarostami, les Asghar Farhadi et bien d’autres, célébrés à Cannes ou Berlin, sont les enfants battus des tortionnaires au pouvoir. Ils nous montrent les Iraniens d’aujourd’hui qui nous ressemblent comme des frères parce qu’ils sont nos frères. Dans la Fête du Feu d’Asghar Farhadi un couple veut partir en week-end à Dubaï, comme un Londonien qui rêve de Majorque. Dans Une séparation du même, la femme veut divorcer pour partir en Occident, comme tout le monde dans le Sud global sauf les dictateurs. Un jour ou l’autre, nous verrons un film qui se passera dans Téhéran libéré en liesse, peut-être une histoire d’amour naissant entre une de ces si jolies Iraniennes et un petit gars du Middle West.

Magre/Aragon: la grande actrice lit le grand poète

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Eric Naulleau et Judith Magre au Théâtre de Poche Montparnasse, 20 avril 2026 © Sébastien Toubon.

Au Théâtre de Poche Montparnasse, le spectacle Judith Magre dit Aragon en duo avec Éric Naulleau se prolonge jusqu’à la fin du mois de mai. Tous les lundis à 19 h, le grand poète virtuose de la langue française rencontre l’actrice aux yeux noirs et à la voix féconde…


A peine arrivé à Grenade, sous un soleil de mort et dans la sécheresse de l’été, vous courrez à l’Alhambra, admirer ce palais munificent, ouvragé, perforé de mille trous et d’ouvertures fascinantes, cette forteresse, roc imprenable d’une délicatesse de tisserand. L’Andalousie sera votre refuge, l’échappatoire de votre imaginaire. A peine débarqué de la gare Montparnasse dans ce Paris de la rive gauche, durant les calmes vacances scolaires de Pâques, La Coupole à une coudée de zinc, le musée Zadkine à l’horizon, le surréalisme à la boutonnière, vous voulez la voir. Vous êtes venu pour elle. Vous avez un peu peur. Le trac vous saisit. 

Fébrile

Vous avez traversé les plaines endormies de la Beauce, certains se sont même levés aux aurores dans ce bout de la terre cher à Georges Perros, pour être à 19 h 00 devant la salle du Grand Poche. Alors, vous courrez dans les couloirs du métro pour atteindre le Théâtre de Poche, l’antre de la famille Tesson. Vous êtes venu pour l’entendre respirer, suivre des yeux cette vestale de la scène, vous accrocher à ses lèvres pour que le temps s’arrête, pour que le texte et la voix se mêlent encore une fois. Jusqu’à la fin du mois de mai, après avoir récité Apollinaire en 2025 dans ce même lieu, Judith Magre lit le plus virtuose et complexe de nos poètes, Aragon, l’enfant du chaos mental.

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La rencontrer vous rend fébrile. Elle fait cet effet-là aux hommes de mémoire. Il n’y a plus beaucoup, dans notre monde fatigué, lessivé par cette virtualité incessante, de personnalités aussi singulières, charismatiques et empreintes d’une si excitante étrangeté. Judith, c’est dans la même seconde, un caractère de feu et une séduction de chasseresse, une diction addictive et persistante en bouche ; avec elle, les songes durent plus longtemps. Judith Magre impressionne évidemment par sa carrière étendue, cascadeuse, presque incompréhensible dans une époque où seules les éphémères viennent mourir sur nos écrans. On n’oublie pas de sitôt une prestation de Judith sur les planches. Les images se sédimentent dans nos têtes. Nous n’avons plus qu’une idée, la revoir à nouveau jouer. Judith s’est donnée à cet art vivant de la transposition, elle a signé un pacte diabolique avec le théâtre. Qu’elle le veuille ou non, à son corps défendant, elle en incarne la passion, le parfum et l’onde nostalgique. Nous sommes donc fébriles à quelques minutes de la rencontrer. On s’installe dans notre fauteuil et elle est déjà là, derrière son pupitre, en surplomb, à quelques mètres de nous, visage de déesse, stoïque, altière, sénatrice romaine, Belphégor aux yeux en amande. Dans sa robe noire et rouge, elle nous fixe. Le public vient pour ce choc émotionnel-là. 

Lecture intense

Hier soir, il y avait des anonymes et des vedettes, Michel Drucker et Jean-Michel Ribes avaient fait le déplacement, parce que Judith exerce la même attraction sur tous les spectateurs qu’ils soient connus ou inconnus. Sa présence, don du ciel, presque immobile et portant en elle la trace, le sillon de tant d’auteurs est déjà un grand moment de théâtre. Pour s’approcher d’Aragon, certainement le plus doué des poètes du siècle dernier, le plus naturellement, le plus stylistiquement habile distillateur de mots, l’aisance de sa phrase, son ondulation verdoyante sont un Everest, il fallait la voix de Judith. Sa scansion particulière, naturellement oscillante, sans force, sans manière ; chez elle, la maturation des mots, leur sens et leur portée prennent assurément une autre dimension. Judith lit la poésie et Éric Naulleau, son complice protecteur, en blazer croisé et foulard de soie, drôle et piquant à la fois, la voix très claire, parfaitement posée, nous conte la vie d’Aragon par le prisme de l’amour, de Breton à Elsa, de Nancy à la résistance, des errances idéologiques aux beautés de la langue. Seule la figure de Drieu n’est pas évoquée. Le regard attendri et admiratif qu’Éric Naulleau pose sur Judith contribue à la beauté friable de cette lecture intense. Et puis, la mise en scène nous laisse entendre la poésie chantée de Jean Ferrat et Léo Ferré, on se dit alors que Paris est une bien belle ville pour les amoureux et que Judith est une exceptionnelle interprète.