La grande épopée historique dans laquelle s’est lancé le Théâtre du Soleil voit son deuxième épisode se jouer à la Cartoucherie de Vincennes.

« L’immense travail préalable de lectures que nous avons effectué s’est avéré aussi bouleversant que vertigineux », confiait Ariane Mnouchkine à propos des considérables recherches effectuées par l’ensemble des protagonistes du Théâtre du Soleil pour nourrir ce formidable cycle dramatique qui a été titré Ici sont les Dragons et dont le deuxième volet intitulé Choc et mensonges vient de voir le jour à la Cartoucherie de Vincennes.
L’invasion de l’Ukraine
Un immense travail de documentation en effet ! Concernant les périodes parmi les plus effroyables de l’histoire de l’Humanité. Et qui veut expliquer les heures accablantes que l’on vit aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine sous les effets de l’impérialisme russe renaissant.
La Victoire était entre nos mains, premier volet d’Ici sont les Dragons, évoquait les horreurs de la Grande Guerre, la folie furieuse du conflit déclenché par les états- majors des empereurs François-Joseph et Guillaume II, et l’aveuglement de Nicolas II, le tsar de toutes les Russies. Mais soulignait surtout les manœuvres, les ignominies des chefs des bolcheviks au temps de la Révolution d’Octobre 1917.
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Ce deuxième volet traite des luttes intestines au sein des partis de gauche, de la nécessité vitale du socialisme français de s’arracher au modèle totalitaire russe au moment du Congrès de Tours. Puis de l’apparition du fascisme et des monstruosités du discours nazi, des délires sanglants du léninisme et du stalinisme, de la victoire des totalitarismes.
Une course à l’abîme
Des traités de Versailles et de Trianon jusqu’à la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, c’est une nouvelle course à l’abîme qui va précipiter le monde dans l’horreur absolue. Et dans Choc et mensonges, ce sont les écrits, les discours des dictateurs qui font l’essentiel du drame, alors que leur répondent les tentatives de Léon Blum ou de Winston Churchill pour dessiller le regard de leurs contemporains.
Dans cette deuxième période d’une effroyable épopée, même utilisation que dans la première de masques admirablement bien conçus pour incarner Léon Blum, Winston Churchill, Woodrow Wilson ou Mikhaïl Boulgakov d’un côté, Lénine, Staline, Trotski, Zinoviev ou Dzerjinski, mais aussi Hitler, Goebbels, Hirohito ou Henry Ford du côté des ignobles. Ou Louis Frossard et Marcel Cachin pour le camp des imbéciles.

Même gestuelle presque grandguignolesque, mais si parlante, si efficace ! Mêmes fulgurants changements de décors et d’accessoires entre les 37 tableaux du spectacle, changements qui à eux seuls sont de magnifiques exercices de théâtre. Mêmes somptueux effets lumineux. Et pour bien situer géographiquement les épisodes, de superbes toiles de fond, dont celle évoquant Londres n’aurait pas été reniée par William Turner ou Claude Monet.
Une formidable leçon d’histoire
Le discours didactique de Choc et mensonges est très tranché. Ce genre de théâtre épique ne laisse guère de place aux nuances. C’est ce qui fait sa force. Mais il va droit aux faits. Il est une formidable leçon d’histoire brossant à grands traits les conséquences effroyables d’idéologies délétères massacrant sans état d’âme, ni répit, afin de s’imposer. Il laisse voir que même du côté des démocraties, Etats-Unis, France ou Grande-Bretagne, ces idéologies ont aussi leurs partisans… à commencer par ce sinistre crétin d’Edouard VIII tout fiérot de rencontrer le chancelier Hitler dont il partageait quelque peu les vues.
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L’ensemble toutefois n’a pas l’allant spectaculaire de la première époque. La restitution du discours de Léon Blum au Congrès de Tours le 27 décembre 1920, aussi admirable et lucide qu’il ait été, passe assez mal au théâtre. Tout comme les détails de l’embaumement de Lénine ou les éructations antisémites d’Adolf Hitler. Ce sont le plus souvent des textes clefs pour faire comprendre les combats entre le Bien et le Mal. Mais quelque peu indigestes sur scène.
Et pourtant ! On rêverait que l’ensemble des citoyens de ce pays puisse découvrir Ici sont les Dragons, puissante fresque si nécessaire aujourd’hui pour faire comprendre le passé proche, au moment où partout sévit une accablante inculture historique et politique et où ressurgissent les spectres du totalitarisme et du populisme.
Ici sont les Dragons. Première et deuxième époque, jusqu’au 30 mai 2026, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Loc. 01 43 74 24 08.
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