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Coups doubles

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Trois ans après l’assassinat de Samuel Paty, l’histoire se répète. Avec la mort de Dominique Bernard se repose la question des recompositions de la société française et des réponses que l’institution scolaire peut apporter.


Il y a de tristes anniversaires. Celui de l’assassinat de Samuel Paty. Et aujourd’hui, Dominique Bernard, professeur fauché lui aussi par un terroriste islamiste dans un lycée du Nord de la France, à Arras. L’école a été tuée deux fois. Deux passants du mauvais endroit au mauvais moment, passeurs de Français et d’Histoire. Ce double assassinat, perpétré dans le fragile sanctuaire de l’école républicaine, pose la question non seulement du statut de ces deux disciplines au sein de l’institution scolaire, mais aussi de leur valeur et du sens qu’on veut bien leur donner.

Plus qu’un facteur, la langue française a été un catalyseur d’union nationale dans un pays historiquement fragmenté sur le plan linguistique comme sur le plan politique. Le monolinguisme institutionnel repose d’ailleurs en France sur un consensus profond pour ne pas dire ancestral, dont les limites sont apparues à la faveur de deux événements. Les émeutes consécutives à la mort de Nahel d’abord, les évolutions inhérentes à la composition de la population, voire des populations française(s) ensuite.

Les événements qui se sont ourdis à Nanterre avant de se répandre ailleurs ont été l’occasion d’une prise de conscience certes temporaire, mais violente. Des milliers de nos concitoyens français ignorent la réalité de certains « quartiers ». Des pans entiers de notre territoire abandonnés à des modes de vie quasi alternatifs, autonomes, assujettis à des formes de pouvoir locaux dont l’existence-même échappe au pouvoir politique national. Il existe aujourd’hui des familles entières, arrivées en France parfois depuis plusieurs décennies, qui ne parlent pas le français, qui ne veulent pas l’apprendre et qui ne souhaitent pas qu’on le leur apprenne. Ces mêmes familles récusent parfois l’ordre républicain et obéissent à des logiques et des modes d’organisation sur lesquelles plus personne n’a de prise au sein-même de l’État. Le français est donc concurrencé sur son propre territoire, et la lettre de la Constitution n’y peut rien.

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Les recompositions de la société française s’inscrivent quant à elles dans le temps long. L’évolution de la langue, ses inflexions, ses concessions n’en sont que l’une des conséquences. Mais force est de constater que les effets de la partition entre la langue parlée à la maison par les nouvelles générations de Français issus de l’immigration, et la langue parlée à l’école n’ont pas fait l’objet des réflexions nécessaires. La France s’est en effet entêtée dans une logique volontariste et assimilationniste de principe, sans se préoccuper des effets concrets d’une telle politique. Laquelle a conduit au rejet de la langue de la République, sous l’effet de la marginalisation d’une partie des populations issues de l’immigration par l’échec scolaire. Au lieu de penser, puis d’instaurer des pédagogies permettant de penser le rapport entre les langues de l’intime et de l’école, quintessence et lieu d’expérimentation de l’espace public, l’école a marginalisé la famille et sa langue. Elle a, ce faisant, contribué à la marginalisation et à l’échec scolaire de populations qui, aujourd’hui, récusent le rôle d’assimilation de notre langue.

L’école privée échappe à la désintégration publique

Il est symptomatique aujourd’hui, que les familles qui en ont les moyens intellectuels et pécuniaires fassent le constat de l’impuissance de l’école publique à enseigner correctement le français. Seuls les « grands » établissements des grandes villes et des villes moyennes sont réputées dispenser des cours aptes à former les jeunes Français à l’usage correct de la langue, de sa grammaire, de son vocabulaire. Conséquence ? L’État, jusqu’à l’arrivée de l’actuel ministre de l’Éducation nationale, s’est enfermé dans une condamnation stérile de l’école privée. Condamnation sans véritables effets, ni au regard du pseudo-protocole de mixité sociale des établissements sous contrat d’association, ni au regard de la cohérence. La plupart des hautes personnalités de notre pays continuent en effet de scolariser leurs enfants dans le privé pour échapper à la désintégration publique.

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Les deux assassinats auxquels l’école vient d’être confrontée en l’espace de seulement trois ans posent aussi la question de l’histoire, au moment-même où le président de la République souligne l’importance de son enseignement chronologique. La transmission des repères spatio-temporels est en effet la condition sine qua non pour se penser en tant que société, c’est-à-dire comme héritiers d’une séquence d’événements qui font ce que nous sommes collectivement. Cette conception n’a pas vocation, faut-il le rappeler, à s’enfermer dans des déterminismes ethniques ou religieux, mais au contraire, à s’ouvrir au monde à l’appui d’une ambition universaliste essentiellement française. La laïcité, la langue, l’école sont les leviers de cette grande transformation des êtres en citoyens. Encore faudra-t-il s’en (re)donner les moyens.

Suisse: les raisons taboues de la poussée de l’UDC et de l’échec des Verts

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La droite populiste est arrivée largement en tête aux élections législatives, hier. N’en déplaise aux éditorialistes helvètes, les Suisses entendent bien résister à l’immigration de masse et au wokisme. L’analyse de Jonas Follonier, rédacteur en chef du magazine Le Regard Libre, qui vient de publier son centième numéro.


La victoire, dimanche, du premier parti du pays au détriment des écologistes a bien eu lieu comme prévu. Mais ce n’était pas encore assez pour que certains commentateurs reconnaissent que l’immigration et le wokisme suscitent des critiques au sein de la population.

Ras-le-bol

Il suffit d’avoir des conversations de tous les jours avec des gens de différents milieux pour être au courant que les dizaines de milliers de nouveaux arrivants en Suisse (plus de 80 000 personnes en 2022, soit un bon pourcent de la population) sont un motif de préoccupation et, disons-le, de ras-le-bol, auprès d’une partie des citoyens. Dire cela, ce n’est pas encore affirmer que cette préoccupation est justifiée. Mais juste qu’elle existe. Pourtant, on trouve encore des éditorialistes pour rappeler que l’UDC a imposé cette thématique durant la campagne et qu’au fond, c’est par ce travail de rabâchage que l’immigration est devenue l’un des trois principaux soucis des habitants de ce pays.

Tant de conditionnels dans les analyses, de citations derrière lesquelles se cacher, pour ne pas assumer cette évidence: la Suisse connaît la croissance démographique parmi les plus galopantes d’Europe et l’immigration qui en est la cause n’est de loin pas ressentie comme un bienfait par tous les habitants. Pas étonnant que l’UDC ait opéré une forte progression (+3,3% des voix) aux élections fédérales de ce dimanche, récupérant deux tiers de ses sièges perdus lors du scrutin de 2019 et atteignant les 28,6%, loin devant le Parti socialiste (18%).

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Alors oui, l’UDC est la formation à disposer du plus grand budget, oui, elle communique des chiffres pas toujours exacts et sans le sérieux que le sujet exige, oui, le contexte international du terrorisme islamiste peut favoriser une demande de sécurité, mais ce qui suit est vrai également: les statistiques de criminalité de l’année passée montrent que 62% des meurtres, 65% des viols et 75% des vols sont le fait d’étrangers. Et certains résidents de ce pays, de nationalité suisse ou non, d’origine helvétique ou non, constatent simplement que les transports publics sont bondés, que la proportion d’élèves à ne pas maîtriser le français augmente, que le deal est largement pratiqué par une certaine population et qu’il est très visible dans certaines villes…

Sur le wokisme, un même aveuglement

Encore une fois, rien ne dit que l’UDC apportera une solution à ces problèmes. Ceux-ci sont néanmoins réels. Il appartient à tous les partis d’en prendre acte. Et cela vaut aussi pour les observateurs, qui ont été trop nombreux sur les plateaux et dans les colonnes de journaux à tourner autour du pot. On devrait pouvoir parler d’intégration, de sécurité, de dépenses sociales, d’asile ou de contingents au même titre que le pouvoir d’achat, un autre thème majeur de l’année. Par peur du réel, on préfère dénoncer son traitement par l’adversaire plutôt que de le regarder tel qu’il est.

C’est au fond ce même aveuglement qui pousse à ne pas prendre au sérieux le « sociétalisme » des Verts comme l’une des raisons, voire la principale, de leur échec national (-4%). Le wokisme parsème le petit monde académique dont cette formation écologiste est devenue le satellite, ne serait-ce que par le profil de ses élus. Cette tendance impopulaire à la dictature des ressentis et à la moralisation de tout a également bien fait son nid dans le domaine des médias. D’où la tendance à ne pas nommer ce grand éléphant dans la pièce, objet d’empoignades à la table familiale, et à résumer les événements à l’inflation et à ce qui se passe au Proche-Orient. Ainsi se renforcent les tabous. Et les partis qui en profitent peuvent jubiler : un bel avenir leur est assuré.

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Orgie italienne au Louvre

L’exposition des chefs-d’oeuvre du musée de Capodimonte (Naples) parmi les collections de la Grande Galerie du Louvre témoigne de l’amour du corps propre à l’art européen. Que sa représentation soit religieuse ou profane, tout est bon pour en révéler sa sensualité.


Le Louvre lève le voile

Si le vêtement islamique, sous ses différentes formes couvrantes, s’impose de plus en plus dans l’espace public, c’est aussi parce qu’il s’invite régulièrement dans le débat. Les polémiques cauteleuses autour de la longueur de ces sinistres pans de tissu empaquetant femmes et jeunes filles font le jeu d’un combat linguistique, cheval de Troie d’ambitions politico-religieuses conquérantes. Réussir à polémiquer, c’est déjà imposer les mots de la controverse, quand bien même l’issue de la polémique serait défavorable aux revendications vestimentaires en question. Conséquence absurde de ces querelles de chiffonniers en lieu et place de décisions politiques verticales : un surplus d’existence –grâce aux mots qui les désignent et courent sur toutes les lèvres– pour des vêtements qui font des femmes une masse informe, socialement invisible et existentiellement nulle.

À ce triste vestiaire importé de pays qui condamnent les usages du corps et du vêtement en Occident, mais que d’inclusifs dictionnaires de langue française tels que le Larousse Collège croient bon de faire figurer dans leur sélection de noms communs au même titre que le paletot idéal d’Arthur Rimbaud, préférons d’autres mots en langue étrangère, d’autres noms de vêtements, une vision du corps plus proche de nos usages ; en somme, une invitation au dialogue plus plaisante.

Vénus, Satyre et Cupidon, Antonio Allegri, dit Le Corrège, vers 1528. Museo e Real Bosco di Capodimonte

Ces mots sont italiens et ne figurent pas dans le dictionnaire Larousse Collège : sottana, baragoni, zinale.Les vêtements qu’ils désignent : une robe légère, dont le décolleté prononcé laisse apparaître l’arrondi de la poitrine, les larges épaulettes d’une robe de satin jaune qui la recouvre et un tablier de lin blanc brodé, le tout porté par Antea, l’élégante jeune femme peinte vers 1535 par Francesco Mazzola dit Parmigianino, « le Parmesan » (1503-1540). Consciente de sa beauté par-delà les usages sociaux, Antea nous invite à l’observation minutieuse de sa tenue, de ses cheveux tressés en diadème, de son visage. Elle ne se dérobe pas à notre propre regard pris dans les détails de la peinture comme les doigts de la jeune femme dans les mailles de son collier.

Cette invitation à venir admirer Antea émane du Musée du Louvre: jusqu’au 8 janvier, les 460 mètres de la Grande Galerie accueillent sur leurs cimaises une trentaine de chefs-d’œuvre de Masaccio, Bellini, Parmesan, Titien, Caravage, Carrache, etc., du Musée Capodimonte de Naples, le temps que l’ancien palais italien se refasse une beauté. Temps que l’on prendra, de notre côté, pour aller rendre visite à Antea, Danaé, Marie, Madeleine, Atalante, Judith, Agathe, Lucrèce et bien d’autres, saisies par la peinture dans des jeux de peau et de « draperies envolées »(André Malraux) ou complices de la beauté de leurs formes, traçant ainsi les contours d’une Renaissance italienne éclatante dont nous sommes toujours les heureux héritiers.

Caïn et Abel, Leonello Spada, 1612-1614. RMN-Grand Palais (musee du Louvre) Franck Raux

La beauté du corps est sans doute le point commun à tous ces chefs-d’œuvre de la peinture italienne issus de l’impressionnante collection du musée napolitain, constituée au fil des dynasties des Farnèse, des Bourbon et des Bonaparte-Murat. Venus dialoguer avec nos Mantegna, Ghirlandaio, Léonard de Vinci, Raphaël, Caravage et Guido Reni de la Grande Galerie, ils nous parlent de chair, d’amour, de désir, de force, de peau frémissante ou comblée, de douce impudeur, de souffrance physique et d’extase érotique, d’abandon des sens et de tension des muscles, de beautés parfaites, nues, vêtues, ou nues sous leur vêtement… La Renaissance italienne, nourrie de spiritualité franciscaine, de goût pour les plaisirs du quotidien cultivés par des mentalités marchandes en plein essor, ainsi que d’un néoplatonisme réjoui de voir dans la beauté le reflet d’un absolu, a accordé au monde sensible et à la consistance des choses une place sans précédent. Le corps véritable, né avec Giotto au Trecento, mais confirmé dans son épaisseur et ses teintes charnelles par Masaccio autour de 1420(Adam et Ève chassés du Paradis) s’exhibe désormais dans des nus discrètement sensuels, marque de fabrique du Quattrocento et du Cinquecento.

La Danaé de Titien (vers 1544-1545) est, à ce titre, un prêt inestimable du Musée Capodimonte. Destinée aux appartements privés de Son Éminence Alexandre Farnèse, dont elle est une commande personnelle réalisée à partir d’un croquis d’Angela, la maîtresse du commanditaire (visiblement conciliant sur la question de l’incontinence –ecclésiastique – de la chair), l’œuvre est, comme le dit si bien Paul Veyne,« la sensualité sans voile » entrée en peinture. Si l’écrivain napolitain Erri de Luca y voit avant tout « le bout de ciel » à droite de la toile, vous y verrez peut-être davantage Danaé, étendue sur un lit de plaisir, le regard noyé dans la contemplation lascive d’un Jupiter métamorphosé en pluie (de pièces) d’or. Le creux ombré d’une aisselle, la pliure suggestive des genoux disjoints, la tendresse d’un ventre légèrement rebondi, le sourire plissé de l’aine : le corps nu de la belle a des mollesses d’oreiller, un drapé de couche nuptiale et des couleurs d’abandon. Le drap qui chevauche sa cuisse droite est d’ailleurs tout ce qu’il reste d’une pudeur évanouie dans la plénitude du toucher fantasmé : caresse du tissu, caresse de la peau, caresse du regard. On est en pleine morbidezza : la douceur des teintes sur l’onctuosité des chairs.

Le petit pan de drap blanc enroulé autour de la cuisse gourmande de Danaé nous rappelle d’ailleurs que le drapé, en peinture, révèle toujours un peu plus qu’il ne cache. Héritier de la sculpture antique, il effleure le nu et prend des airs de seconde peau à la Renaissance. Le De Pictura d’Alberti (1435) avertit les peintres : inutile de s’essayer au drapé sans maîtriser préalablement le nu, car c’est le corps qui donne sa forme à la draperie. Et c’est bien le corps sous toutes ses formes que les tuniques, voiles et robes longues mettent en évidence dans les deux collections italiennes réunies au Louvre (celle du Louvre et celle de Naples). La robe de la Sainte Marguerite de Raphaël (1518) lui colle à la peau et souligne les doux volumes de son ventre, de ses cuisses et de ses jambes. Le bleu marial de la robe de la Vierge ondule au plus près de sa poitrine de mère éplorée dans la Pietà d’Annibal Carrache (1599-1600). Le Christ du Noli me tangere de Bronzino (1560-1561) se dérobe autant au visage sensuel de Madeleine qu’aux seins et à la jambe droite de cette femme aimante qui s’avance vers lui dans des drapés suggestifs.

Tout est là, dans les prémices du « couvrez ce sein que je ne saurais voir ». Notre culture commune repose sur l’ambivalence héritée d’un christianisme latent qui fonde encore notre usage du corps et du vêtement, et dont l’accrochage du Louvre est une belle synthèse. L’érotisation du regard qui naît à la Renaissance et brouille pour longtemps, y compris dans la peinture religieuse, la frontière entre le charnel et le spirituel, le sacré et le profane, a partie liée avec ce que le christianisme a posé comme étant au cœur du mystère chrétien : la double nature du Christ, charnelle et spirituelle. Charnelle par la Passion et la Résurrection, spirituelle par la Transfiguration. La Flagellation du Caravage, la Crucifixion de Masaccio, Le Christ en jardinier de Bronzino d’un côté, et la Transfiguration de Bellini de l’autre. Et, tout près, comme Hercule à la croisée des chemins d’Annibal Carrache (1596), la Danaé de Titien.

Tout près aussi, des visiteurs passionnés de peinture italienne venus adopter la pose assez inconfortable du Christ de Bronzino pour réussir un selfie en crop-top devant le nombril du Saint Sébastien de Mantegna (1478-1480), ou une photo-souvenir en bermudas, sneakers et tee-shirt floqué devant une vénusté du xvie siècle. Vérifions, pour terminer, que le dictionnaire Larousse Collège a bien retenu « crop-top » comme mot digne de figurer dans son lexique choisi. La relève de notre culture commune n’en sera que mieux assurée.

À voir

« Naples à Paris : le Louvre invite le Musée de Capodimonte »

Musée du Louvre, jusqu’au 8 janvier 2024.

Simenon, ce drôle d’ostrogoth

En cahier, en album, en récit ou en chromo, l’écrivain belge (1903-1989) n’en finit pas d’agrandir son cercle des laudateurs…


Inépuisable. Intarissable. Indéchiffrable. La source Simenon ne connaît pas de dérèglement climatique en cette 120ème année de sa naissance. Elle abonde et coule des jours heureux, à l’ombre des librairies. On y revient toujours, un peu penaud, un peu agacé aussi. Il y a de l’alchimiste chez ce Liégeois porté sur la bagatelle. Pourtant, aucune graisse. Aucun débord. Aucune vantardise de sa part. Une sécheresse presque suspecte, la phrase trop faible pour être complètement innocente, un style amorphe, quelque chose de lent et pénétrant, d’insidieux dans sa simplicité grammaticale, même pas une flamboyance d’auteur pour relever le menton, un de ces petits orgueils d’écrivain qui claquent et éblouissent, pour faire les malins en société. Simenon se refuse à ces gamineries-là. Il laisse les écorchés et les trublions à leur littérature déclamatoire. Il se méfie des mots trop longs et compliqués ; des formules alambiquées et des émotions bruyantes, elles réduisent l’atmosphère, elles nuisent à la profondeur des personnages, elles sont contre-productives dans l’art de narrer. Il écrit à bas bruit. Il burine sans brio, ni emphase. Il limite volontairement l’ouverture de son spectromètre à un vocabulaire compréhensible au tout-venant, à la masse, c’est pour mieux vous cerner, mes chers lecteurs. Là, réside le génie du grand Georges. Une banalité, une médiocrité, une humanité enfin révélée dans sa nudité, le malheur n’a pas besoin d’exhausteur de goût, de strapontin pour imprégner les peaux, il suinte naturellement. Dois-je le confesser ? dans le match qui oppose le commissaire Maigret au détective Nestor Burma, j’ai choisi depuis l’adolescence mon camp, celui de Léo Malet, dont l’écriture plus fouillée et fouillis rassérène mon mal de mots. L’anar-surréaliste, rétameur de bitume, ce gouailleur vindicatif en marge des écrivains officiels donc étudiés, correspond plus à mon tempérament brouillon et insatisfait. Mais, car il y a un mais, l’œuvre de Malet, aussi foutraque qu’elle soit, carnavalesque dans la mouise, pleine de jus et d’amertume, désabusée et un brin folklorique, ne résiste pas au naturalisme caverneux de Simenon. Chez le marin d’eau douce, contrairement à la prédiction d’Audiard, nul besoin de faire des phrases pour exister. Il est comme ces charmeurs de serpent, on croit connaître leur truc et on se fait quand même avoir. La source Simenon est comparable à celle d’Hergé, elle infuse longtemps dans les têtes, sans vous pointer un revolver sur la tempe, sans vous alerter par de grandes déclarations, elle ne peut cependant se dégager de votre mémoire. Derrière l’apparente innocuité de la ligne claire ou la métronomie des romans durs, la vie prend forme, elle y déploie son venin ou son suc, ce qui revient au même. Pour s’approcher de la « bête », les exégètes ne manquent pas. L’homme à la pipe fait vendre, les éditeurs ont parfois la main lourde. En cette période de la Toussaint, je vous conseille deux ouvrages légers par leur poids et orignaux par leur angle de vue.

Dargaud

D’abord Radio Simenon de José-Louis Bocquet à la Table Ronde ; le scénariste, romancier et biographe primé raconte dans un très court texte, savoureux et sincère, ce qui ne va pas de soi, son immersion dans l’œuvre-fleuve du Belge. A l’occasion d’une émission de radio qui sera diffusée sur les ondes de France Culture en 1988, Bocquet est entré en religion, il a approché le mythe par la voix. L’écoute intensive des heures et des jours durant, en apnée dans les archives de la Maison ronde, a agi comme un détonateur dans son propre processus créatif. « Ce n’est pas tant sa réussite littéraire et commerciale qui me trouble, mais le paradoxal équilibre entre l’humilité et l’orgueil présidant à sa longue marche vers le roman pur », écrit-il.Bocquet analyse finement que ce refus absolu de « faire littéraire » et ce long apprentissage vers le roman-roman tiennent autant d’un travail acharné que d’une recherche de vérité.

On retrouve également Bocquet à la manœuvre dans Simenon, l’ostrogoth, paru en trois cahiers à tirage limité ces dernières semaines et aujourd’hui en album complet, mis en images par Jacques de Loustal. Sur un scénario donc de Bocquet et de Jean-Luc Fromental avec John Simenon, on suit Simenon et Tigy dans leur pacte artistique au fil des méandres fluviaux. Le premier des deux qui réussit, en littérature ou en peinture, aidera l’autre. Loustal raconte que « c’est sur le canal de la Marne au Rhin, où (il) naviguait à bord d’une péniche pour les besoins de son diplôme d’architecture consacré aux canaux » qu’il a rencontré Simenon. « Je cherchais, pour des citations, des textes un peu atmosphériques sur ce genre de paysage et je me suis délecté in situ de La Maison du canal, de L’Écluse n°1, du Charretier de la Providence… ». Depuis, lui comme nous tous, sommes des Simenoniens d’adoption.

Radio Simenon de José-Louis Bocquet – La Table Ronde

Radio Simenon

Prix: 7,60 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,15 €

Simenon, l’ostrogoth – Loustal, Bocquet, Fromental, Simenon – Dargaud

Collection Simenon - Biopic - Simenon, l'Ostrogoth

Prix: 25,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 16,04 €

Ravissement: nom masculin, deux définitions

On sort ravi du « Ravissement » d’Iris Kaltenbäck. Notamment grâce à l’interprétation de la remarquable Hafsia Herzi. Et c’est le moins qu’on pouvait attendre d’un film avec un titre semblable…


Généalogie d’un projet

Ce premier long-métrage de fiction d’Iris Kaltenbäck est une très belle surprise. La jeune cinéaste a choisi, après des études de droit et de philosophie, de passer le concours de la FEMIS, section scénariste. Lorsqu’elle travaille sur son projet de court-métrage, Le Vol des cigognes, elle découvre un fait divers passionnant : une jeune femme emprunte l’enfant de sa meilleure amie et décide de faire croire à un homme qu’elle en est la mère. Dès lors, Iris Kaltenbäck travaille à l’élaboration d’une fiction qui raconterait le bouleversement provoqué par cet événement sur l’amitié liant ces deux femmes.

Un double ravissement

La cinéaste nous conte donc une histoire de ravissement dans les deux sens du terme. Le personnage principal, Lydia (remarquable et splendide Hafsia Herzi), est maïeuticienne (sage-femme). Le film commence par une rupture dure, sèche, abrasive. Alors qu’étincelante dans sa robe écarlate, elle s’apprête à se rendre à l’anniversaire de sa meilleure amie, Salomé (Nina Meurisse), sans laquelle elle n’imagine pas vivre, son compagnon lui avoue une infidélité. Sans appel, elle le met dehors. Lydia se rend donc seule à la fête. Là-bas, Salomé lui apprend qu’elle est enceinte et lui demande de suivre sa grossesse. De son côté, Lydia avoue une histoire naissante avec Milos (Alexis Manenti), conquête d’un soir. Lorsqu’elle recroisera cet homme plus tard, elle tiendra le bébé de son amie dans ses bras, et lui proférera un tissu de mensonges qui la mèneront à sa perte.

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De la naissance filmée avec grâce…

En attendant, Lydia continue de faire son métier avec beaucoup d’attention et une infinie douceur pour les femmes qui accouchent et les enfants qui naissent. Et la cinéaste filme de même. Son regard sur les femmes, les hommes et les bébés qui naissent, les couples éprouvant simultanément et souffrances et joies, est de toute beauté. Quant à Lydia, elle s’occupera, le moment venu, de l’accouchement de Salomé avec amour et vigilance. Et avec une douceur et une tendresse qui se reporteront sur ce bébé qu’elle fait venir au monde. Le ravissement maternel sera alors à son comble.

jusqu’au basculement final 

Mais ce ravissement cache une fêlure, un mal qui couve et fragilise notre personnage principal. Car elle vit difficilement sa solitude et le souvenir du beau garçon, le fameux Milos, rencontré lors de ses errances diurnes et nocturnes, ne s’efface pas. Commencera alors une histoire de couple aussi effarante que belle, et qui la conduira au rapt de l’enfant de son amie…

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Ode à l’amitié et à la beauté de donner la vie, fascinant portrait d’une jeune femme perdue, Le Ravissement est un beau film où Iris Kaltenbäck, par sa mise en scène subtile, âpre et inventive, son art de la suggestion, la beauté formelle de la lumière de sa chef-opératrice Marine Atlan, le talent de ses trois interprètes principaux, donne à son l’histoire une rare intensité qui nous bouleverse profondément.


France – 2023 – 1h37 Interprétation : Hafsia Herzi, Alexis Manenti, Nina Meurisse, Younès Boucif… Image : Marine Atlan  – Musique : Alexandre de la Baume. Sortie sur les écrans de cinéma de France le mercredi 11 octobre 2023

Drieu la Rochelle, des archives pour la littérature… et pour l’histoire

Une vente exceptionnelle des archives Drieu la Rochelle est prévue à l’Hôtel Drouot, à la fin de l’année.


Après le splendide Drieu la Rochelle. Une histoire de désamours de Julien Hervier, le Pléiade Drieu la Rochelle, Romans, récits, nouvelles, et le Bouquins (six romans avec leur présentation, le tout couronné par un passionnant dictionnaire), voilà que l’écrivain maudit nous revient encore et toujours avec le catalogue – 374 lots – de la vente qui se tiendra le 15 décembre 2023 à l’Hôtel Drouot.

La préface en est rédigée par Julien Hervier, qui nous explique qu’il s’agit là de la dispersion de la totalité des archives en possession de la belle-sœur de l’écrivain, feu Brigitte Drieu la Rochelle, la veuve de Jean, frère de Pierre. Une partie des archives, aujourd’hui perdue, avait brûlé dans un incendie. Comme le dit bien le professeur Hervier : « L’ampleur de cette vente suffit déjà à établir l’importance de la place occupée par Drieu dans la vie littéraire française de l’Entre-deux-guerres et de l’Occupation ».

La variété des livres avec envoi, lettres et cartes montre bien que Drieu fut reconnu comme un écrivain important dès ses débuts littéraires, dès 1920, comme en attestent les belles dédicaces de Marcel Proust, Maurice Barrès ou Max Jacob. Cette variété d’ouvrages dédicacés bien avant que le futur directeur de la NRF ne dispose du moindre pouvoir, par Desnos, Radiguet, Aragon bien sûr, Cocteau, Audiberti, Éluard et bien d’autres, démontre que Drieu fut mêlé à tous les courants littéraires, à tous les grands débats de l’Interbellum. En 1938, le jeune Sartre lui envoie ainsi La Nausée

Le catalogue illustré de clichés uniques présente des manuscrits, des lettres, mais aussi la Croix de Guerre de l’écrivain (avec les citations pour trois blessures sur le front) ou encore son attestation de réforme définitive (septembre 1939) et même un tract de condamnation à mort par la Résistance. Y figurent un carnet des Dardanelles de 1915, des manuscrits autographes et des tapuscrits corrigés, dont ceux de grands romans, de Blèche à Gilles, du Feu Follet (20.000 – 25.000 €) aux Mémoires de Dirk Raspe, sans oublier L’Homme à cheval, l’un de ses chefs-d’œuvre, ou Les Chiens de paille. Des pièces de musée, qui, à mon sens, devraient rester accessibles aux chercheurs. Brouillons, notes, étapes d’une même œuvre sont en effet du plus haut intérêt ; il serait désolant que ces documents disparaissent à jamais.

La partie la plus passionnante de ce catalogue est constituée des multiples envois à Drieu tant elle présente des surprises, surtout après 1940, quand Drieu, d’une certaine manière, tient « le haut du pavé » littéraire et germanopratin. Maurice Blanchot, futur hiérarque de la French Theory, met non sans élégance les points sur les i à propos de sa participation à la NRF de guerre : « Je crois vraiment que ma présence à la NRF n’avait de sens que dans une solution de conciliation qui me semble devenue impossible. Et puis peut-on faire une revue si on écarte le passé et le présent ? J’en doute. Il vaut donc mieux que je rentre dans ma retraite où j’espère que votre amitié me suivra. » De même Albert Camus, dans une carte envoyée d’Oran, décline l’offre de participer à la NRF : « Je regrette de la décliner, je suis trop loin de Paris pour pouvoir prendre une décision. Les éléments d’appréciation me manquent ici et je n’aime pas faire sans voir clair. Je vous le dis tout droit. Ce que je sais de vous me permet de croire que vous comprendrez cette franchise. »

Éluard, en 1943, marque sa séparation : « Dans le temps, j’ai eu pour vous de l’estime et une réelle affection. Il y a deux ans, j’ai même cru que, grâce aux circonstances, j’allais vous retrouver. Vous vous étonnez de mon attitude. Mettons-la… sur le compte d’un certain avis qui rend responsable de n’importe quel crime (sic) des hommes, des femmes et des enfants qui en sont innocents. J’ai trop de cousins ! »

Mauriac fait l’éloge de Gilles, « un livre important, essentiel, vraiment chargé d’un terrible poids de souffrance et d’erreur… »

On y trouve aussi des brouillons d’articles parus ou non, comme ce tapuscrit d’un article interdit par la censure allemande (octobre 1940) : « Qu’est-ce que les Allemands dans Paris ? Ce n’est que nous-mêmes, notre crime, notre paresse, notre lâcheté. Les Allemands dans Paris, ce sont tous les enfants que nous n’avons pas faits. (…) Si les Allemands sont là, c’est que nous n’y sommes pas. »

Outre deux lettres de Gerhard Heller, trois livres de Jünger avec envoi, la correspondance avec Jean Paulhan (une soixantaine de lettres), citons l’émouvante lettre de Josette Malraux, qui lui demande, en 1943, d’être le parrain de son deuxième fils : « S’il y a des choses dont vous considérez qu’il est bon qu’elles soient enseignées à un homme, j’aimerais qu’il les apprenne de vous… André et moi, qui sommes sans frères, voudrions bien donner aux enfants des sortes d’oncles parfaits. »

Et aussi la lettre du 10 août 1944 adressée à son frère, considérée comme son testament : « Je n’étais nullement germanophile, mais il s’est trouvé que l’Allemagne a représenté tant bien que mal une partie des choses auxquelles je tiens et que représentait autrefois une certaine France nordique, normande, gauloise ou franque ». Il termine en s’affirmant communiste et précise : « j’ai trop combattu le communisme en Europe pour souhaiter même s’y rallier à la dernière heure ».

Une vente historique et qui concerne un écrivain incarnant à lui seul la profonde crise morale, esthétique et spirituelle du siècle vingtième. 


Vente Tessier-Sardou. Expert : Eric Fosse.

Exposition publique, jeudi 14 décembre à l’Hôtel Drouot.

Drieu la Rochelle: Une histoire de désamours

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Ubu en Roumanie

Comme tous les dictateurs, Ceausescu a eu une vie rocambolesque. Dans la biographie qu’il lui consacre, Traian Sandu retrace l’ascension et le règne de cet apprenti cordonnier devenu le « génie des Carpates ». L’histoire d’une prise d’otage d’un pays et de son peuple.


Les images ont fait le tour du monde. Le 25 décembre 1989, un couple comparaît devant un tribunal populaire, quelque part en Roumanie. Un homme à cheveux blancs et sa femme, manteaux sur le dos, opposent à leurs juges une superbe arrogance. Cette parodie de procès, retransmise en quasi-direct à la télévision, est suivie de l’exécution des condamnés à mort. Les mains liées, ils sont fusillés côte à côte par un peloton ivre de rage. Ainsi finissent les Ceausescu. Avant cet emballement de l’histoire, qui mit fin à la dictature atroce de Nicolae, cet Ubu roumain galvanisé par le vampire Elena, il y a eu le fameux discours du conducator, quelques jours plus tôt, à la tribune du Comité central, interrompu par les huées de la foule. On y voit le satrape à la voix chevrotante, incrédule, tétanisé, esquisser un geste de la main.

Un régime longtemps fréquentable

Ces images célèbres éclipsent une réalité : maître de la Roumanie dès 1965, le « Génie des Carpates »resta populaire jusqu’au mitan des années 1970. Puis l’homme est demeuré longtemps encore, tant dans l’Occident capitaliste que dans les satellites en délicatesse avec l’URSS, ou même en Israël, une figure respectée. En plein Mai 68, de Gaulle ne se rend-il pas à Bucarest pour célébrer l’amitié franco- roumaine ? Un an plus tard, c’est au tour de Richard Nixon. En 1977, Nicolae Ceausescu se pose en médiateur dans le conflit israélo-palestinien. En 1984, la Roumanie participe, seule du « bloc de l’Est », aux Jeux olympiques d’été de Los Angeles. Bref, vu du dehors, ce régime de terreur a été durablement tenu pour fréquentable. À un degré d’aveuglement sidérant.

Remises en perspective, les étapes de cette extraordinaire prise d’otage d’un pays et de son peuple dans un projet de société dément sont détaillées dans Ceausescu, le dictateur ambigu, volumineuse biographie signée Traian Santu, historien français d’origine roumaine. Résistant aux douceurs de l’anecdote, l’ouvrage retrace le destin pathétique du « Danube de la pensée » dans le contexte économique, sociétal et géopolitique auquel celui-ci doit son essor, sa résilience, sa chute.

Pourquoi « ambigu » ? L’apprenti cordonnier natif, en 1918, de l’archaïque Olténie, au sud d’une Roumanie alors largement analphabète, se convertit de bonne heure au communisme. Un activisme juvénile qui lui vaut pas mal d’incarcérations. Il n’a pas 21 ans lorsqu’en 1939 il rencontre Elena, fille de paysans qu’il épouse en 1947. Embastillé pendant quasiment toute la guerre, Ceausescu fut, selon l’auteur, « relativement ignorant des événements, notamment du pacte germano-soviétique […] et jusqu’au retournement d’alliances de la Roumanie avec les Soviétiques ante portas le 23 août 1944. » Réclusion qui « le préserva des dangers de mort sur le front de l’Est et des actions terribles, notamment antisémites, auxquelles l’armée roumaine, aux côtés de son allié allemand, s’y livra. » La chute du maréchal Antonescu est l’acte de baptême de Ceausescu : comme représentant des Jeunesses communistes, il accueille les Soviétiques à Bucarest. Le culte stalinien lui servira de modèle. L’infirmité de son bégaiement ne nuit guère à son ascension au sein de l’appareil du Parti. Dès 1948, le voilà sous-secrétaire d’État à l’Agriculture – et père de son premier-né, Valentin. La collectivisation des terres fait son affaire. Deux ans plus tard, il est ministre adjoint des Forces armées. Entrisme plus épuration, voilà le secret. Poussé par son mentor, le stalinien Gheorghiu-Dej, Ceausescu sera « le grand gagnant d’une déstalinisation en trompe-l’œil ». De fait, « la consolidation de son pouvoir sur le parti combina émancipation très progressive de l’emprise soviétique, fidélité à Dej et promotion du nationalisme comme nouveau principe de légitimation ». Dans son escarcelle, l’Armée, l’Intérieur, la Justice, la Santé, la Croix-Rouge et… les Cultes !

Personnalisation délirante du pouvoir

Pas encore diabétique, l’homme a une vie réglée : sieste à midi, produits frais, pas de tabac. « Cette image de modestie intransigeante correspondait bien à son ethos de paysan parvenu, s’accrochant à l’idéologie “scientifique” du marxisme censée le légitimer. » Rigueur qui n’interdit pas au couple de bidonner ses diplômes (elle, propulsée docteur en chimie macromoléculaire ; lui, se faisant donner le bac en cadeau) tandis que le foyer s’élargit : Zoiaen 1949, Nicu en 1951. Le petit ménage fécond entame en parallèle « la construction de son aura charismatique ». La Roumanie ayant su s’épargner l’invasion soviétique, « Ceausescu put engranger à moindres frais les bénéfices de son immense popularité, intérieure et extérieure ». Dérussification culturelle, reprise du tourisme avec la RFA, yeux doux au dragon chinois, défi à Moscou, soutien des Occidentaux : l’« âge d’or » du régime sous la férule de cet « arriviste aux mœurs austères » culmine avec la critique de l’invasion de la Tchécoslovaquie, en août 1968.

Implacables, les deux dernières parties du livre décrivent le délitement de la dynamique du « national-communisme » autochtone sur fond de personnalisation délirante du pouvoir, l’emprise de la Securitate sur une population bientôt réduite à la famine pour satisfaire à l’orthodoxie du marxisme scientifique (productivisme, remboursement accéléré de la dette extérieure, mobilisation endogène et embrigadement, remodelage urbain – avec la construction pharaonique du fameux palais du Parlement, etc.). Spirale infernale que la plume un peu raide, parfois ardue (avec des mots tels « palingénésie », « encomiastique », « discrépance ») de Traian Sandu épouse au millimètre.

On ne lit pas sans quelque gourmandise perverse le chapitre consacré au clan Ceausescu – parties de chasse, frasques du fils Nicu, rituels privés, régime alimentaire, économie familiale… Le cauchemar roumain connut un réveil difficile. Au point qu’aujourd’hui, certains, en Roumanie, ont la nostalgie de l’ère Ceausescu : la mémoire historique est oublieuse.

À lire

Traian Sandu, Ceausescu, le dictateur ambigu, Perrin. En librairie à partir du 14 septembre 2023. (Du même auteur, également chez Perrin : Histoire de la Roumanie et Un fascisme roumain.)

Ceausescu: Le dictateur ambigu

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Nicolae Ceausescu, architecte comique

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Visite du Palatul Parlamentului de Bucarest, héritage du timbré Nicolae Ceausescu et de sa féroce épouse Elena, sorte de Versailles du plouc…


C’est par la petite porte que le touriste est convié à la visite : on entre par la face arrière du Palais du Parlement. Inachevé, ceinturé d’un glacis de mauvaises friches ouvrant sur l’immensité agora-phobique de hideuses avenues rectilignes bordées de prétentieux immeubles post-modernes (manière Ricardo Bofill, en pire), l’édifice cyclopéen (12 étages, 350 000m2, plus d’un millier de pièces) érigé par le « Danube de la pensée » au milieu des années 80 du siècle dernier s’appelait, sans rire, la « Maison du Peuple » – Casa Poporului en roumain. Pour bâtir ce mastodonte, ledit peuple, comme l’on sait, avait dû céder la place manu militari : 40 000 maisons détruites, un vieux quartier entièrement arasé, des églises plusieurs fois séculaires abattues par dizaines, ou déplacées… Rebaptisée Palais du Parlement, la fameuse « Maison » où le « Peuple » ne pénètrerait jamais abrite à présent la Chambre des Députés, le Sénat… Sans compter, au diable vauvert, perdu dans une aile difficile d’accès en bordure insolite de ce Versailles-du-plouc, le modeste Musée national d’art contemporain, MNAC – pas un chat à l’intérieur !

Visite guidée obligatoire

Hors de question d’improviser sa visite : il faut acheter son billet 24 heures à l’avance sur un site dédié, où l’on prend rendez-vous sur un créneau horaire déterminé : personne n’échappe à la visite guidée, par groupes de 10 à 20 péquins, en anglais. Pas d’audioguide. Au reste, les Roumains ne gardant pas précisément le meilleur souvenir du « Conducator » timbré et de sa féroce épouse Elena, les autochtones, globalement, boycottent cet endroit qui les dégoûte. D’autant que le Palatul Parlamentului n’y va pas du dos de la cuiller question tarif : 20€, payable sur réservation en ligne. Le tour du propriétaire se fera en une heure. Encore ne voit-on, parait-il, que 1% de ce dédale vacant.

A lire aussi, du même auteur: Ubu en Roumanie

Au jour dit et peu avant l’heure fixée, un type vous appelle sur votre smartphone, dans un anglais à couper au canif, pour s’assurer que vous ne vous êtes pas perdu(e) en chemin. Le local de départ de la visite n’a rien de palatial : donnant sur un parterre de cinquante voitures garées en épis, ce rez-de chaussée peu engageant (faux-plafond bas, éclairage de néons blancs, mobilier et guichet genre commissariat de police, boutique-cadeaux souffreteuse) se voit flanqué d’un improbable espace d’exposition de croûtes contemporaines. Surgit là tout à coup un type fagoté comme un punk, sac à dos, croix en sautoir, boucles aux oreilles, qui vérifie votre passeport (document original, pas de photocopie, surtout !) et vous prépare, avec un humour très particulier, à un franchissement d’arceaux de sécurité aussi scrupuleux que s’il s’agissait de passer la frontière : « no guns, no knifes so that we’ll not feel that you are a terrorist » (sic) : il est vrai qu’on pénètre dans l’enceinte du « Palais Bourbon » roumain. Relayant l’aimable gus, c’est une guid(esse) qui prendra en charge la petite troupe allègre. Sur notre passage, on croise le défilé continu des groupes calés sur des créneaux adjacents.  

Interminable bouffissure pâtissière 

Le plus étonnant, dans ce parcours express effectué sous bonne garde, c’est que l’intérêt qu’on s’apprêtait à y prendre est vite douché par le prodigieux ennui de ce pompiérisme hyperbolique et pas même délirant qui, de salle en salle, se répète sans surprise, comme une interminable bouffissure pâtissière : du marbre à satiété, des lustres, des appliques, du stuc guilloché, de la marqueterie, d’immenses tapis ornementés, comme à la chaîne, selon l’exigence tentaculaire d’une esthétique hantée par l’hubris impériale d’un XIXème siècle sommairement plagié. Fallait-il que la jeune architecte Anca Petrescu et ses équipes de décorateurs soient à ce point dépourvus d’imagination, ou terrorisés par le couple Ceausescu, pour concevoir une telle débauche de hideur ? N’est pas Louis II de Bavière qui veut.  

Bizarrement, aucun mobilier « d’époque » ne colore ces énormes superficies. Il semblerait, tout simplement, que le dictateur n’ait pas eu assez de temps pour se meubler, avant sa chute et son exécution, en décembre 1989. Dommage : cela aurait ajouté à la dérision.

Une franche hilarité vous saisit tout de même, au spectacle de ces chromos religieux dont le satrape communiste a affublé quelques cimaises, dans des cadres chantournés, lui qui n’hésitait pas à sacrifier les plus purs joyaux d’architecture cultuelle de Bucarest sur l’autel du marxisme athée.

Ultime ironie de l’histoire : le principe de sa construction voté en 2004 par le Parlement démocratique roumain, en chantier depuis… 2011 (!), objet d’incessantes polémiques en vertu de son coût exorbitant, la plus grande église orthodoxe de la planète, baptisée sans rire « Cathédrale du Salut de la Nation roumaine » (monstre architectural appelé à se voir flanqué d’un hôtel de luxe, d’une bibliothèque et de l’inévitable petit commerce de bigoterie), érige désormais, expression arrogante d’une revanche prise à froid, le volume rival, flamboyant  et vertigineux de sa silhouette en majesté – pile en face. Le fanatisme religieux, en réponse au meurtre idéologique ?

Préparer sa visite du Palais du Parlement : site www. cic.cdep.ro

A lire: Roumanie Bulgarie. Lonely Planet (en français).

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Pourraient-ils soutenir Gaza sans prêter allégeance au Hamas?

Place de la République, jeudi, entre 3000 et 4000 manifestants ont exulté quand ils ont appris que la manifestation était finalement autorisée, avant d’ensuite scander des slogans révoltants, à l’initiative d’Europalestine, du NPA et d’autres organisations pro-Palestine. L’indécence d’une foule reprenant le cri du ralliement du Hamas au nom de la solidarité avec la Palestine ne peut qu’inquiéter. « L’ordre public a été troublé à deux titres : par les heurts qui ont eu lieu en cours et en fin de manifestation ; par l’apologie du terrorisme que constituait à lui seul, dans le contexte des pogroms du 7 octobre, le soutien publiquement apporté aux « combattants » du Hamas et qu’explicitaient pancartes, tags et slogans » déplore dans Marianne, Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel.


Une foule entière hurlant Allah Akbar. Voilà l’image marquante de la manifestation pro-palestinienne qui s’est déroulée, place de la République, ce jeudi 19 octobre. Pourquoi ces cris, au-delà de leur indécence manifeste, ont de quoi faire peur ?

Allah Akbar, cri de ralliement et de jouissance des tueurs

D’abord parce que c’est au cri d’Allah Akbar que les islamistes ont commis des crimes contre l’humanité, c’est toujours en vociférant cela qu’on les voit sur les vidéos qu’ils diffusent complaisamment assassiner des personnes désarmées, tuer des enfants, violer des femmes. Ce cri est devenu un signe de ralliement et un appel à la galvanisation. Aujourd’hui, dans un contexte d’attentats islamistes et de pogrome antisémite, « Allah Akbar » est devenu un cri de guerre qui annonce la mort. Il dit à qui est destiné le sacrifice humain et le sang versé. Personne ne l’ignore. Le but de ce cri est d’engendrer la peur et d’annoncer la mort. Le voir repris en chœur en signe d’allégeance est une menace implicite et explicite et a été ressenti comme telle.

Un cri révélateur de l’emprise islamiste

Ensuite parce que ce cri, dans ces circonstances, alors que les horreurs commises par les commandos du Hamas nous renvoient à la barbarie hitlérienne, a quelque chose de profondément déshumanisant. Pendant qu’en Israël on cherche encore à reconstituer les corps démembrés par les commandos terroristes du Hamas, ici la foule hurle « Israël assassin » et « Allah Akbar » avec délectation et jouissance. Mais cela indique surtout à quel point le normatif islamiste a pénétré dans les esprits. Toutes les personnes rassemblées Place de la République, en reprenant le cri des terroristes du Hamas, leur rendaient hommage et dans le fond le savent très bien. C’est le grand public et les journalistes qu’ils prennent pour des imbéciles. Et ils auraient tort de s’en priver vu que cela marche.

C’est ainsi que la cause palestinienne est devenue un viatique qui permet d’exprimer librement son antisémitisme et de cultiver le ressentiment arabo-musulman en l’inscrivant dans une guerre de civilisation. Et les Allah Akbar hurlés montrent que la plupart de ces gens ont choisi leur camp, refusent explicitement la République, et ne sont pas choqués par la barbarie car elle s’abat sur un peuple qu’ils haïssent. Il y a de quoi ne pas être rassuré.

Le déni face aux horreurs commise par le Hamas

Le beuglement de cette foule (en partie) antisémite, le jour même des obsèques du professeur de français est d’autant plus douloureux que l’on ne cesse de découvrir l’ampleur des horreurs commises par le Hamas. Une tribune de psychanalystes israéliens témoigne du choc traumatique vécu par ces thérapeutes.

Ils racontent la cruauté, le sadisme dirigées contre des bébés, des enfants et de jeunes adolescents : beaucoup d’entre eux ont été mutilés à vif, violés et torturés après avoir été forcés d’assister à l’assassinat de leurs parents, et parfois de leur famille toute entière. « Ceci ne relève pas de la seule et implacable haine des Juifs (que le Hamas propage de manière tout à fait ouverte et claire dans ses réseaux officiels), ni d’un conflit de nature territoriale ou religieuse, mais d’un crime contre l’humanité. »

Les atrocités vécues par les enfants enlevés

Ils évoquent aussi le sort des enfants enlevés et ramenés à Gaza : « Certains de ces enfants sont devenus brutalement et sans aucune pitié, orphelins d’un instant à l’autre, alors que les terroristes violaient leurs parents , pour les tuer ensuite, sous les yeux de leurs enfants obligés d’assister à ces scènes effroyables. Les terroristes tiraient sur le corps des parents, les brûlant ensuite, tout ceci devant les yeux des enfants. En même temps les terroristes fêtaient le massacre, tout en le filmant et le diffusant tous azimuts sur leurs réseaux, via leurs téléphones portables. Une de leurs vidéos qui montre un jeune enfant errant dans les rues de Gaza, brutalisé par les enfants palestiniens a envahi la toile, des images qui nous hantent et qui ne peuvent être métabolisées par un cerveau qui se dit humain. Le fait de cibler de manière délibérée et sadique des bébés et des enfants pour les violer, les torturer et les assassiner est une manière de faire voler en éclats ce qu’il y a de plus fondamentalement humain en l’humain. »

Un antisémitisme assumé

Les témoignages se multiplient non seulement sur les faits, mais aussi sur la façon dont la haine et la violence sont inculquées aux jeunes gazaouis. Le Hamas se sert de sa population comme chair à canon et bouclier humain, il n’a donc cure de l’éduquer ; en revanche il tient à l’aliéner, à en faire des personnalités violentes, haineuses, déshumanisées. La haine du Juif leur est inculquée dès le berceau et ce que les militants ont fait en Israël prouve que ce conditionnement fonctionne et qu’il crée des monstres. C’est pour cela que les pays arabes ne veulent pas accueillir les Palestiniens. Ils les voient comme dangereux et facteurs de déstabilisation.

Pourtant, grâce au soutien de LFI et à la bêtise d’une certaine presse qui reprend les communiqués du Hamas, mouvement terroriste, comme s’ils émanaient de l’AFP, des milliers de personnes se sentent parfaitement à l’aise quand il s’agit de soutenir un pogrome et d’aller hurler Israël assassin. En revanche, cette même presse qui aime à donner des leçons, évite soigneusement d’expliquer la différence entre un crime contre l’humanité et un dommage collatéral. La guerre tue et une bombe ne fait pas de détails, surtout quand la population, comme à Gaza, est utilisée par le Hamas comme bouclier humain. Mais les civils ne sont pas une cible, les objectifs sont militaires. Le Hamas, lui, n’avait pas d’objectifs militaires. Les civils étaient sa cible et les torturer autant que les tuer, son objectif. En cela le Hamas est semblable aux nazis, comme il l’est aussi par l’atrocité des méthodes employées.

L’impossible réplique aux crimes contre l’humanité 

Il est donc à souhaiter que la réponse d’Israël ne soit pas proportionnelle aux crimes des dirigeants de Gaza car il n’y a rien de pire que le crime contre l’humanité. Répliquer à la même hauteur est impossible. Alors Tsahal va faire ce qu’elle a toujours fait : répliquer tout en essayant d’épargner la vie des Palestiniens autant que faire se peut. Mais cela reste une guerre et les morts sont inévitables. Ce qui s’est passé en Israël nous concerne tous, car aux yeux des islamistes, tout ce qui n’est pas eux doit être soumis ou détruit et ce qui a été fait là-bas illustre leur méthode d’action. « C’est une culture infiltrée par la mort, la haine et la destruction. Ceci n’a rien à voir avec toute forme de revendication territoriale ou de conflit quel qu’il soit, mais a tout à voir avec une idéalisation perverse de la mort et de la torture. » Or, ceux qui tuent là-bas partagent la même idéologie que ceux qui ont déjà tué ici et que celui qui vient d’égorger un professeur de français.

Je ne sais si les morts en Israël reposeront en paix un jour, mais je sais que pour tous les vivants, il est temps de se réveiller. L’islamisme ne vaut pas mieux que le nazisme. Il vient de le prouver et pourtant une partie de la gauche lui tient la porte et organise des manifestations pour le soutenir. Au terme de ce processus, la cause palestinienne a été transformée en soutien aux islamistes et en déni de crime contre l’humanité. Ne reste que l’horreur et la barbarie qu’Israël a subies et qui n’épargneront pas l’Europe si nous continuons à être aussi lâches.

A chaque nouvelle attaque islamiste, je me rappelle ce que mon père m’a dit le lendemain du 11 Septembre

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Des jardins d’Isphahan aux rives de la Seine… Djahanguir Riahi, mon père, est né en 1914 à Natanz (Iran). Parti en France poursuivre des études d’ingénieur grâce à une bourse d’études, il se met au lendemain de la Seconde guerre mondiale au service des relations économiques Franco-iraniennes. Installé en Europe depuis la révolution islamique, son intuition artistique hors du commun lui a permis de réunir l’une des plus importantes collections d’œuvres d’art du XVIIIème siècle français. Il est mort dans sa centième année, le 28 avril 2014, après avoir été élevé au grade de Commandeur de La Légion d’Honneur ainsi que des Arts et des Lettres. Grand donateur des Musées Nationaux, une salle du Musée du Louvre porte son nom.

Il m’avait demandé d’écrire ce texte au lendemain des attentats du World Trade Center, le 11 septembre 2001, et de l’inclure dans ses mémoires, que je rédigeais alors pour lui.


« Nous n’avons pas le même rapport à la barbarie et à la mort. L’attraction publique la plus appréciée de la population, à Mashhad comme dans toutes les villes où s’est déroulée mon enfance, consistait à s’attrouper sur la grand’place pour y assister aux pendaisons. La cruauté des exécutions était inouïe.

J’avais été horrifié, un jour, d’apprendre la condamnation d’un homme et de ses six fils. Le bourreau avait reçu du tribunal islamique l’ordre monstrueux de ne pendre le père qu’après qu’il eut assisté à la mort de tous ses enfants. Agha Djoun[1] se disait convaincu de l’innocence de ce pauvre homme. Et moi, je me disais, du haut de mes douze ou treize ans, en voyant leurs vêtements souillés par l’urine et la merde : pourquoi font-ils ça, sinon pour anéantir par la terreur toute forme de dignité humaine, toute forme de respect de la mort et donc de la vie ?

La mort, on s’y familiarise comme on prend l’habitude de tout. Lorsqu’en suivant le chemin de l’école au petit jour on longe la place des pendus, quand on assiste à des exécutions sommaires et barbares, on finit par apprivoiser la mort. Mais cette insensibilisation, ou plus exactement cette désacralisation, vous semble inconcevable en occident. Parce que vous êtes élevés dans le respect de la vie sans penser que la mort en est l’inéluctable corollaire.

Comme si la vie pouvait « être » sans la mort. Cette naïveté, à laquelle s’ajoute la pédagogie de l’émotion, est le fondement de la culture occidentale contemporaine. L’émotion priorisée, l’émotion magnifiée. On vit sur ce registre depuis la seconde moité du XXème siècle, sans doute par imprégnation des tendances éducatives à la mode aux Etats-Unis au lendemain de la guerre. L’enfant est devenu le barycentre de la civilisation occidentale. Héritière de la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, la pédagogie contemporaine pose le principe que l’Homme naît bon et que c’est la société qui le pervertit. De même, dans le souci maniaque de préserver la planète, les mouvements écologistes ont entamé une régression qui efface inexorablement les progrès de la civilisation. On n’élève plus les enfants pour en faire des adultes ; on fait des enfants pour retomber soi-même en enfance, pour retrouver la puérilité sublimée de l’enfance.

Les islamistes jouent de cette émotivité occidentale. Si la religion dont ils se servent est primitive, leur stratégie de conquête est extrêmement sophistiquée. Ils vous observent et vous analysent depuis la fin des années 1970. Ils ont fréquenté les mêmes écoles, les mêmes universités que les élites occidentales. Ils ont vu les mêmes spectacles, les mêmes films ; lu les mêmes articles dans les mêmes revues. Ils savent que votre sensibilité au respect de la vie, votre peur de la mort, votre fragilité mentale et votre compulsion à la culpabilité sur un terrain compassionnel constituent votre talon d’Achille. Vous êtes tombés dans un triple piège :

  • Le piège de l’anxiété collective « individualisée ». Certes, les guerres ont toujours fait des victimes civiles ; mais au World Trade Center ou dans les avions, il n’y avait « que » des victimes civiles. Chacun pouvait se dire : j’aurais pu me trouver parmi elles. Cette angoisse est le principe même du terrorisme, que les techniques de communication actuelles permettent d’individualiser simultanément à des milliards de témoins de la scène.
  • Le piège de la « victimisation » des assassins. Pendant une centaine d’années, l’Europe a plus ou moins colonisé le monde ; en particulier les terres d’Islam que sont le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Afrique. L’Amérique a toujours été solidaire des puissances européennes, sans parler de son soutien constant à l’Etat d’Israël. Pendant toute la durée de ces conflits, les victimes se sont comptées par centaines de milliers du côté des indigènes, sans que cela n’émeuve grand monde. Aujourd’hui, les victimes sont dans l’autre camp et toute une partie de la planète n’éprouve nullement l’envie de pleurer sur leur sort, considérant que c’est un juste retour des choses.
  • Le piège enfin du « chahid », le martyr, celui qui meurt pour témoigner, alors que vous, pauvres larves invertébrées, vous pleurnichez de trouille en chiant dans votre froc, tant la mort vous effraie. Et cet exhibition du « héros » a le double avantage d’impressionner les musulmans, qui respectent le courage par principe, et de faire peur aux incroyants comme aux non pratiquants.

Les motivations fondamentales d’Al Qaida, celles des Islamistes en général, sont politiques et ne sont pas religieuses. Parce que la religion musulmane est intrinsèquement et historiquement politique. Il n’y a pas d’équivalent. Ni les juifs, ni les bouddhistes ou les hindouistes, ni les chrétiens n’ont eu pour vocation première de guerroyer et de conquérir. Bien sûr qu’ils ont tous été amenés à prendre les armes à divers moments de leur histoire. Mais ce n’était pas l’amorce ni la genèse de leur projet. Il faut en être conscient.

Mohammed – ou Mahomet comme vous l’appelez en France – n’a pas cherché à « spiritualiser » ses contemporains ni à leur apporter des réponses philosophiques. Son objectif était très prosaïque : il a voulu les rendre plus efficaces au travail et au combat !
Avant de « faire prophète » il était caravanier et commerçant. Issu de la tribu des Quraych et de tradition hanifiste, c’est-à-dire monothéiste, le jeune homme était intelligent, ambitieux et séduisant. Il sut se rendre indispensable à sa patronne, Khadija, une riche veuve de 15 ans son aînée, qu’il épousa et à laquelle il fit six enfants. Ses contacts sur la route avec des juifs et des chrétiens lui permirent de constater les avantages de la morale judéo-chrétienne et l’efficacité, par 45° à l’ombre, des prescritions hygiéniques et alimentaires de la kashrout.

On connaît la suite : Gibril dans le rôle de l’Ange Gabriel transforma ces préceptes en révélation divine et donna à l’accomplissement de ces pratiques un caractère religieux. Mais très objectivement, la plupart des Hadiths du Coran concernent l’organisation familiale et sociale, les pratiques et les règles juridiques à observer dans ces domaines, ce qui en fait un code civil plus qu’une somme théologique. L’islam a bénéficié de l’antériorité du Judaïsme et du Christianisme ; ses messages ont donc été parfaitement ajustés à leur objectif : discipliner et contrôler l’être humain. Le pouvoir politique l’a utilisé sans vergogne pour manipuler les peuples, tant il est vrai que la religion s’est toujours avérée l’arme la plus efficace pour anéantir toute aspiration à la démocratie et à la liberté.

Un simple constat: les monarchies héréditaires musulmanes se sont systématiquement trouvé une filiation directe avec le Prophète ou l’un de ses descendants ! Pour leurs chefs, pour les meneurs, la religion a toujours été un moyen, jamais une fin. Ben Laden, comme ceux qui l’ont précédé et ceux qui prendront sa suite, n’en a strictement rien à faire (et je suis poli…) du projet spirituel du Djihad et de l’accomplissement des hadiths du Coran. L’Islamisme sert juste un dessein politique. La religion n’est que l’instrument de la conquête, ou plutôt de la reconquête. Qu’importe le temps que cela mettra : dix ans, vingt ans, plus de trente ans peut-être…Ce que l’Islam a programmé, c’est la chute de l’Occident et de la civilisation judéo-chrétienne. Pas pour le takbîr, mais pour conquérir le monde et ses richesses, asservir ses populations. Allahou Akbar, proclamé et calligraphié sur les emblèmes et les drapeaux, n’est qu’un cri de guerre destiné à galvaniser les pauvres idiots crédules qui se prennent pour des soldats d’Allah et ne sont que la chair à canon de ceux qui rêvent de pouvoir absolu et universel depuis 1422 ans !

Le terrorisme est une tactique, que les islamistes utilisent ponctuellement ; pour entretenir la terreur, bien sûr, mais aussi parce qu’ils ont compris tout le bénéfice qu’il pouvaient tirer de la dichotomie que vous avez créée entre la religion musulmane et l’Islam « radical ». En triant vous-mêmes les « bons musulmans » des mauvais, vous vous êtes tiré une balle dans le pied et vous leur avez rendu un fieffé service ! En focalisant l’attention sur le terrorisme, vous réduisez la cible contre laquelle vous devriez combattre. Grâce à la très ancienne tactique du leurre, les Islamistes vous montrent du doigt les djihadistes et détournent votre attention du cheval de Troie qu’ils ont construit et mis en marche pour vous soumettre.

Et que l’on ne vienne pas me parler de «musulmans modérés»! Ils sont, évidemment, très largement majoritaires aujourd’hui. Mais où et comment les voit-on condamner les agissement des fondamentalistes? Combien sont-ils à être descendus dans la rue pour manifester massivement contre Al Qaïda au lendemain du 11 septembre 2001 ? Pour hurler à la face du monde, dans tous les médias et dans toutes les langues qu’ils se désolidarisent du salafisme, du wahhabisme, du frérisme et autres branches radicales de l’Islam ? Pour affirmer qu’ils vont faire le ménage dans leurs pratiques, actualiser drastiquement la charia et définir une ligne exclusivement métaphysique à leur religion ?
La religion musulmane n’est pas monolithique et exclusivement constituée de conquérants assoiffés de pouvoir et de vengeance, c’est clair. Mais la conquête est consubstantielle de la religion musulmane. L’Islam, sa culture politique, sa doctrine, son prosélytisme, son histoire et sa finalité sont intrinsèquement d’inspiration guerrière. De même que la vie ne peut se concevoir sans la mort, il n’y a pas de soumission sans victoire, ni de victoire sans combat. Or, la soumission à Allah est l’essence même du message de l’Islam.

C’est pourquoi les musulmans se soumettent implicitement aujourd’hui au fondamentalisme que leur impose l’Islam radical. Ils s’y soumettront explicitement demain et vous ne résisterez pas, un jour, à la tentation de vous y soumettre à votre tour. Parce que la peur est l’arme absolue, l’arme que l’Islam politique utilise avec talent pour anéantir toute forme de résistance à leur domination. Ils l’utiliseront jusqu’au bout, contre vous, mais aussi contre ceux que vous appelez « les musulmans modérés » pour anéantir votre civilisation.

Bien sûr qu’il existe des courants plus ou moins progressistes comme le malikisme, dont le logiciel est régulièrement mis à jour par le Roi du Maroc. Bien sûr que l’on peut interpréter le Coran de dizaines, de centaines de manières. Bien sûr que l’on peut intellectualiser le concept du Djihad et en faire un idéal moral (…) Néanmoins le syllogisme est évident et les faits sont têtus : tous les musulmans ne sont pas des fondamentalistes islamiques ni des djihadistes ; mais tous les fondamentalistes islamiques et tous les djihadistes sont musulmans. Trop facile d’établir une distinction morale et sémantique entre les prescriptions religieuses supposées acceptables, que vous qualifiez d’ « islamiques » et celles, intolérables, cataloguées « islamistes ». Quand on tue au nom de l’Islam, on n’accomplit pas un acte de dément, pas plus qu’un crime de sang ordinaire. Quand on tue au nom de l’Islam, c’est qu’on vous a mis dans la tête qu’il est de votre devoir de croyant d’exterminer les incroyants, lesquels auraient soit disant « déclaré la guerre » aux soldats de la vraie foi !

La motivation du donneur d’ordre est politique, pas religieuse. Ils arriveront à leurs fins, parce que la dialectique de l’Islam est redoutable. Les stratégies et les techniques de communication qu’ils mettent en œuvre sont très subtiles et pertinentes, car ils savent parfaitement comment vous fonctionnez. Ils achètent depuis des années les réseaux de communication qui influencent l’opinion publique, en Europe comme aux USA. Vous êtes des enfants dans leurs mains. Ils vous connaissent très bien, alors que vous ne les connaissez pas. Vous êtes manipulés et vous ne le savez pas.

Ils ont compris voila longtemps que votre talon d’Achille, c’est la mauvaise conscience et la compassion. Les Français en sont rongés depuis qu’on leur a mis dans la tête que la colonisation de l’Afrique et du Maghreb avait été un crime contre l’Humanité commis par leurs aïeux. Les uns après les autres, tous les gouvernants français ont baissé leur froc et fait acte de «repentance» vis-à-vis de ces peuples que leurs pères avaient «exploités» ; mais a-t-on songé à demander aux Arabes de se repentir, eux qui ont réduit en esclavage pendant des siècles, des générations d’Africains ?

Je suis athée, mais je ne pourrais pas le dire si j’étais resté dans mon pays. Pas plus hier qu’aujourd’hui. Ce n’est pas un problème de liberté d’expression, c’est juste un problème de liberté d’être. On n’a pas le droit d’être athée en Islam : juif, chrétien, oui. Athée, non. Mon appréhension, au vu de tout ce qui s’est produit depuis une dizaine d’années, c’est que je ne puisse pas le dire demain ; ici, dans ce beau pays libre qu’est la France. Je ne le crains pas pour moi, bien sûr, je suis vieux. Mais je crains que mes enfants et mes petits enfants se trouvent confrontés à la main-mise de l’Islam, à laquelle j’ai eu la chance de me soustraire voila près d’un siècle.

En 25 ans, j’ai vu évoluer la société française d’un modèle républicain et comme vous dites « laïc » vers un modèle communautaire à l’anglo-américaine. Il a fallu dix-neuf siècles de conflits et de guerres pour que la France, « Fille aînée de l’Eglise » sépare sa « mère » de son Etat, en 1905. Et encore, nous sommes très loin du compte aujourd’hui, pour les raisons économiques et électoralistes que tu connais mieux que moi. Il n’y a qu’à regarder tes hommes politiques se trémousser dans les églises, les mosquées et les synagogues pour en être convaincu.

La religion est un leurre contre la peur de la mort ; un leurre pour assujettir ceux qui ont vocation à être dominés. Depuis toujours, la religion est l’auxiliaire du pouvoir. Dans toutes les religions. Pourquoi l’être humain a-t-il tellement besoin de se raccrocher à un Dieu et à un au-delà pour tenter d’évacuer la peur de la mort ? Je ne sais pas. Moi, vois-tu, je n’ai jamais eu peur. Jamais eu peur de la mort, en tous cas. Sauf (rires) que j’ai toujours craint d’être enterré vivant. Je fais très souvent un affreux cauchemar. On ferme mon cercueil alors que je suis assoupi. Je me réveille et je frappe désespérément sur le couvercle en hurlant : bande d’idiots, espèces d’imbéciles… Vous ne voyez donc pas que je ne suis pas mort ? »


Mon père est mort le 28 avril 2014 dans sa centième année. Il a arrêté de se nourrir, estimant qu’il avait suffisamment vécu.

Il n’a pas connu les attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan, de la Promenade des Anglais à Nice, ni l’égorgement du Père Jacques Hamel à St. Etienne-du-Rouvray.

A chacune de ces attaques terroristes et plus encore aujourd’hui, après le carnage barbare du Hamas perpétré le samedi 7 octobre 2023, j’ai repensé à ce qu’il m’avait dit au lendemain du 11 septembre 2001.


[1] Agha Djoun est mon grand-père, le père de mon père. C’est l’appellation donnée dans les familles, qui peut s’interpréter : « Votre Éminence chérie » et qui traduit tout à la fois la déférence et l’affection. En l’occurrence, mon grand-père était haut fonctionnaire territorial, c’est à dire Trésorier général dans plusieurs provinces, d’où les déménagements successifs vécus par ma famille.

Coups doubles

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Affiche en Hommage Aux "professeurs de la République" à Montpellier. ©Alain ROBERT/SIPA

Trois ans après l’assassinat de Samuel Paty, l’histoire se répète. Avec la mort de Dominique Bernard se repose la question des recompositions de la société française et des réponses que l’institution scolaire peut apporter.


Il y a de tristes anniversaires. Celui de l’assassinat de Samuel Paty. Et aujourd’hui, Dominique Bernard, professeur fauché lui aussi par un terroriste islamiste dans un lycée du Nord de la France, à Arras. L’école a été tuée deux fois. Deux passants du mauvais endroit au mauvais moment, passeurs de Français et d’Histoire. Ce double assassinat, perpétré dans le fragile sanctuaire de l’école républicaine, pose la question non seulement du statut de ces deux disciplines au sein de l’institution scolaire, mais aussi de leur valeur et du sens qu’on veut bien leur donner.

Plus qu’un facteur, la langue française a été un catalyseur d’union nationale dans un pays historiquement fragmenté sur le plan linguistique comme sur le plan politique. Le monolinguisme institutionnel repose d’ailleurs en France sur un consensus profond pour ne pas dire ancestral, dont les limites sont apparues à la faveur de deux événements. Les émeutes consécutives à la mort de Nahel d’abord, les évolutions inhérentes à la composition de la population, voire des populations française(s) ensuite.

Les événements qui se sont ourdis à Nanterre avant de se répandre ailleurs ont été l’occasion d’une prise de conscience certes temporaire, mais violente. Des milliers de nos concitoyens français ignorent la réalité de certains « quartiers ». Des pans entiers de notre territoire abandonnés à des modes de vie quasi alternatifs, autonomes, assujettis à des formes de pouvoir locaux dont l’existence-même échappe au pouvoir politique national. Il existe aujourd’hui des familles entières, arrivées en France parfois depuis plusieurs décennies, qui ne parlent pas le français, qui ne veulent pas l’apprendre et qui ne souhaitent pas qu’on le leur apprenne. Ces mêmes familles récusent parfois l’ordre républicain et obéissent à des logiques et des modes d’organisation sur lesquelles plus personne n’a de prise au sein-même de l’État. Le français est donc concurrencé sur son propre territoire, et la lettre de la Constitution n’y peut rien.

A lire aussi : A chaque nouvelle attaque islamiste, je me rappelle ce que mon père m’a dit le lendemain du 11 Septembre

Les recompositions de la société française s’inscrivent quant à elles dans le temps long. L’évolution de la langue, ses inflexions, ses concessions n’en sont que l’une des conséquences. Mais force est de constater que les effets de la partition entre la langue parlée à la maison par les nouvelles générations de Français issus de l’immigration, et la langue parlée à l’école n’ont pas fait l’objet des réflexions nécessaires. La France s’est en effet entêtée dans une logique volontariste et assimilationniste de principe, sans se préoccuper des effets concrets d’une telle politique. Laquelle a conduit au rejet de la langue de la République, sous l’effet de la marginalisation d’une partie des populations issues de l’immigration par l’échec scolaire. Au lieu de penser, puis d’instaurer des pédagogies permettant de penser le rapport entre les langues de l’intime et de l’école, quintessence et lieu d’expérimentation de l’espace public, l’école a marginalisé la famille et sa langue. Elle a, ce faisant, contribué à la marginalisation et à l’échec scolaire de populations qui, aujourd’hui, récusent le rôle d’assimilation de notre langue.

L’école privée échappe à la désintégration publique

Il est symptomatique aujourd’hui, que les familles qui en ont les moyens intellectuels et pécuniaires fassent le constat de l’impuissance de l’école publique à enseigner correctement le français. Seuls les « grands » établissements des grandes villes et des villes moyennes sont réputées dispenser des cours aptes à former les jeunes Français à l’usage correct de la langue, de sa grammaire, de son vocabulaire. Conséquence ? L’État, jusqu’à l’arrivée de l’actuel ministre de l’Éducation nationale, s’est enfermé dans une condamnation stérile de l’école privée. Condamnation sans véritables effets, ni au regard du pseudo-protocole de mixité sociale des établissements sous contrat d’association, ni au regard de la cohérence. La plupart des hautes personnalités de notre pays continuent en effet de scolariser leurs enfants dans le privé pour échapper à la désintégration publique.

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Les deux assassinats auxquels l’école vient d’être confrontée en l’espace de seulement trois ans posent aussi la question de l’histoire, au moment-même où le président de la République souligne l’importance de son enseignement chronologique. La transmission des repères spatio-temporels est en effet la condition sine qua non pour se penser en tant que société, c’est-à-dire comme héritiers d’une séquence d’événements qui font ce que nous sommes collectivement. Cette conception n’a pas vocation, faut-il le rappeler, à s’enfermer dans des déterminismes ethniques ou religieux, mais au contraire, à s’ouvrir au monde à l’appui d’une ambition universaliste essentiellement française. La laïcité, la langue, l’école sont les leviers de cette grande transformation des êtres en citoyens. Encore faudra-t-il s’en (re)donner les moyens.

Suisse: les raisons taboues de la poussée de l’UDC et de l’échec des Verts

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Le Palais fédéral, Berne, Suisse DR.

La droite populiste est arrivée largement en tête aux élections législatives, hier. N’en déplaise aux éditorialistes helvètes, les Suisses entendent bien résister à l’immigration de masse et au wokisme. L’analyse de Jonas Follonier, rédacteur en chef du magazine Le Regard Libre, qui vient de publier son centième numéro.


La victoire, dimanche, du premier parti du pays au détriment des écologistes a bien eu lieu comme prévu. Mais ce n’était pas encore assez pour que certains commentateurs reconnaissent que l’immigration et le wokisme suscitent des critiques au sein de la population.

Ras-le-bol

Il suffit d’avoir des conversations de tous les jours avec des gens de différents milieux pour être au courant que les dizaines de milliers de nouveaux arrivants en Suisse (plus de 80 000 personnes en 2022, soit un bon pourcent de la population) sont un motif de préoccupation et, disons-le, de ras-le-bol, auprès d’une partie des citoyens. Dire cela, ce n’est pas encore affirmer que cette préoccupation est justifiée. Mais juste qu’elle existe. Pourtant, on trouve encore des éditorialistes pour rappeler que l’UDC a imposé cette thématique durant la campagne et qu’au fond, c’est par ce travail de rabâchage que l’immigration est devenue l’un des trois principaux soucis des habitants de ce pays.

Tant de conditionnels dans les analyses, de citations derrière lesquelles se cacher, pour ne pas assumer cette évidence: la Suisse connaît la croissance démographique parmi les plus galopantes d’Europe et l’immigration qui en est la cause n’est de loin pas ressentie comme un bienfait par tous les habitants. Pas étonnant que l’UDC ait opéré une forte progression (+3,3% des voix) aux élections fédérales de ce dimanche, récupérant deux tiers de ses sièges perdus lors du scrutin de 2019 et atteignant les 28,6%, loin devant le Parti socialiste (18%).

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Alors oui, l’UDC est la formation à disposer du plus grand budget, oui, elle communique des chiffres pas toujours exacts et sans le sérieux que le sujet exige, oui, le contexte international du terrorisme islamiste peut favoriser une demande de sécurité, mais ce qui suit est vrai également: les statistiques de criminalité de l’année passée montrent que 62% des meurtres, 65% des viols et 75% des vols sont le fait d’étrangers. Et certains résidents de ce pays, de nationalité suisse ou non, d’origine helvétique ou non, constatent simplement que les transports publics sont bondés, que la proportion d’élèves à ne pas maîtriser le français augmente, que le deal est largement pratiqué par une certaine population et qu’il est très visible dans certaines villes…

Sur le wokisme, un même aveuglement

Encore une fois, rien ne dit que l’UDC apportera une solution à ces problèmes. Ceux-ci sont néanmoins réels. Il appartient à tous les partis d’en prendre acte. Et cela vaut aussi pour les observateurs, qui ont été trop nombreux sur les plateaux et dans les colonnes de journaux à tourner autour du pot. On devrait pouvoir parler d’intégration, de sécurité, de dépenses sociales, d’asile ou de contingents au même titre que le pouvoir d’achat, un autre thème majeur de l’année. Par peur du réel, on préfère dénoncer son traitement par l’adversaire plutôt que de le regarder tel qu’il est.

C’est au fond ce même aveuglement qui pousse à ne pas prendre au sérieux le « sociétalisme » des Verts comme l’une des raisons, voire la principale, de leur échec national (-4%). Le wokisme parsème le petit monde académique dont cette formation écologiste est devenue le satellite, ne serait-ce que par le profil de ses élus. Cette tendance impopulaire à la dictature des ressentis et à la moralisation de tout a également bien fait son nid dans le domaine des médias. D’où la tendance à ne pas nommer ce grand éléphant dans la pièce, objet d’empoignades à la table familiale, et à résumer les événements à l’inflation et à ce qui se passe au Proche-Orient. Ainsi se renforcent les tabous. Et les partis qui en profitent peuvent jubiler : un bel avenir leur est assuré.

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Orgie italienne au Louvre

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Danaé, Titien, 1554 © Museo e Real Bosco di Capodimonte

L’exposition des chefs-d’oeuvre du musée de Capodimonte (Naples) parmi les collections de la Grande Galerie du Louvre témoigne de l’amour du corps propre à l’art européen. Que sa représentation soit religieuse ou profane, tout est bon pour en révéler sa sensualité.


Le Louvre lève le voile

Si le vêtement islamique, sous ses différentes formes couvrantes, s’impose de plus en plus dans l’espace public, c’est aussi parce qu’il s’invite régulièrement dans le débat. Les polémiques cauteleuses autour de la longueur de ces sinistres pans de tissu empaquetant femmes et jeunes filles font le jeu d’un combat linguistique, cheval de Troie d’ambitions politico-religieuses conquérantes. Réussir à polémiquer, c’est déjà imposer les mots de la controverse, quand bien même l’issue de la polémique serait défavorable aux revendications vestimentaires en question. Conséquence absurde de ces querelles de chiffonniers en lieu et place de décisions politiques verticales : un surplus d’existence –grâce aux mots qui les désignent et courent sur toutes les lèvres– pour des vêtements qui font des femmes une masse informe, socialement invisible et existentiellement nulle.

À ce triste vestiaire importé de pays qui condamnent les usages du corps et du vêtement en Occident, mais que d’inclusifs dictionnaires de langue française tels que le Larousse Collège croient bon de faire figurer dans leur sélection de noms communs au même titre que le paletot idéal d’Arthur Rimbaud, préférons d’autres mots en langue étrangère, d’autres noms de vêtements, une vision du corps plus proche de nos usages ; en somme, une invitation au dialogue plus plaisante.

Vénus, Satyre et Cupidon, Antonio Allegri, dit Le Corrège, vers 1528. Museo e Real Bosco di Capodimonte

Ces mots sont italiens et ne figurent pas dans le dictionnaire Larousse Collège : sottana, baragoni, zinale.Les vêtements qu’ils désignent : une robe légère, dont le décolleté prononcé laisse apparaître l’arrondi de la poitrine, les larges épaulettes d’une robe de satin jaune qui la recouvre et un tablier de lin blanc brodé, le tout porté par Antea, l’élégante jeune femme peinte vers 1535 par Francesco Mazzola dit Parmigianino, « le Parmesan » (1503-1540). Consciente de sa beauté par-delà les usages sociaux, Antea nous invite à l’observation minutieuse de sa tenue, de ses cheveux tressés en diadème, de son visage. Elle ne se dérobe pas à notre propre regard pris dans les détails de la peinture comme les doigts de la jeune femme dans les mailles de son collier.

Cette invitation à venir admirer Antea émane du Musée du Louvre: jusqu’au 8 janvier, les 460 mètres de la Grande Galerie accueillent sur leurs cimaises une trentaine de chefs-d’œuvre de Masaccio, Bellini, Parmesan, Titien, Caravage, Carrache, etc., du Musée Capodimonte de Naples, le temps que l’ancien palais italien se refasse une beauté. Temps que l’on prendra, de notre côté, pour aller rendre visite à Antea, Danaé, Marie, Madeleine, Atalante, Judith, Agathe, Lucrèce et bien d’autres, saisies par la peinture dans des jeux de peau et de « draperies envolées »(André Malraux) ou complices de la beauté de leurs formes, traçant ainsi les contours d’une Renaissance italienne éclatante dont nous sommes toujours les heureux héritiers.

Caïn et Abel, Leonello Spada, 1612-1614. RMN-Grand Palais (musee du Louvre) Franck Raux

La beauté du corps est sans doute le point commun à tous ces chefs-d’œuvre de la peinture italienne issus de l’impressionnante collection du musée napolitain, constituée au fil des dynasties des Farnèse, des Bourbon et des Bonaparte-Murat. Venus dialoguer avec nos Mantegna, Ghirlandaio, Léonard de Vinci, Raphaël, Caravage et Guido Reni de la Grande Galerie, ils nous parlent de chair, d’amour, de désir, de force, de peau frémissante ou comblée, de douce impudeur, de souffrance physique et d’extase érotique, d’abandon des sens et de tension des muscles, de beautés parfaites, nues, vêtues, ou nues sous leur vêtement… La Renaissance italienne, nourrie de spiritualité franciscaine, de goût pour les plaisirs du quotidien cultivés par des mentalités marchandes en plein essor, ainsi que d’un néoplatonisme réjoui de voir dans la beauté le reflet d’un absolu, a accordé au monde sensible et à la consistance des choses une place sans précédent. Le corps véritable, né avec Giotto au Trecento, mais confirmé dans son épaisseur et ses teintes charnelles par Masaccio autour de 1420(Adam et Ève chassés du Paradis) s’exhibe désormais dans des nus discrètement sensuels, marque de fabrique du Quattrocento et du Cinquecento.

La Danaé de Titien (vers 1544-1545) est, à ce titre, un prêt inestimable du Musée Capodimonte. Destinée aux appartements privés de Son Éminence Alexandre Farnèse, dont elle est une commande personnelle réalisée à partir d’un croquis d’Angela, la maîtresse du commanditaire (visiblement conciliant sur la question de l’incontinence –ecclésiastique – de la chair), l’œuvre est, comme le dit si bien Paul Veyne,« la sensualité sans voile » entrée en peinture. Si l’écrivain napolitain Erri de Luca y voit avant tout « le bout de ciel » à droite de la toile, vous y verrez peut-être davantage Danaé, étendue sur un lit de plaisir, le regard noyé dans la contemplation lascive d’un Jupiter métamorphosé en pluie (de pièces) d’or. Le creux ombré d’une aisselle, la pliure suggestive des genoux disjoints, la tendresse d’un ventre légèrement rebondi, le sourire plissé de l’aine : le corps nu de la belle a des mollesses d’oreiller, un drapé de couche nuptiale et des couleurs d’abandon. Le drap qui chevauche sa cuisse droite est d’ailleurs tout ce qu’il reste d’une pudeur évanouie dans la plénitude du toucher fantasmé : caresse du tissu, caresse de la peau, caresse du regard. On est en pleine morbidezza : la douceur des teintes sur l’onctuosité des chairs.

Le petit pan de drap blanc enroulé autour de la cuisse gourmande de Danaé nous rappelle d’ailleurs que le drapé, en peinture, révèle toujours un peu plus qu’il ne cache. Héritier de la sculpture antique, il effleure le nu et prend des airs de seconde peau à la Renaissance. Le De Pictura d’Alberti (1435) avertit les peintres : inutile de s’essayer au drapé sans maîtriser préalablement le nu, car c’est le corps qui donne sa forme à la draperie. Et c’est bien le corps sous toutes ses formes que les tuniques, voiles et robes longues mettent en évidence dans les deux collections italiennes réunies au Louvre (celle du Louvre et celle de Naples). La robe de la Sainte Marguerite de Raphaël (1518) lui colle à la peau et souligne les doux volumes de son ventre, de ses cuisses et de ses jambes. Le bleu marial de la robe de la Vierge ondule au plus près de sa poitrine de mère éplorée dans la Pietà d’Annibal Carrache (1599-1600). Le Christ du Noli me tangere de Bronzino (1560-1561) se dérobe autant au visage sensuel de Madeleine qu’aux seins et à la jambe droite de cette femme aimante qui s’avance vers lui dans des drapés suggestifs.

Tout est là, dans les prémices du « couvrez ce sein que je ne saurais voir ». Notre culture commune repose sur l’ambivalence héritée d’un christianisme latent qui fonde encore notre usage du corps et du vêtement, et dont l’accrochage du Louvre est une belle synthèse. L’érotisation du regard qui naît à la Renaissance et brouille pour longtemps, y compris dans la peinture religieuse, la frontière entre le charnel et le spirituel, le sacré et le profane, a partie liée avec ce que le christianisme a posé comme étant au cœur du mystère chrétien : la double nature du Christ, charnelle et spirituelle. Charnelle par la Passion et la Résurrection, spirituelle par la Transfiguration. La Flagellation du Caravage, la Crucifixion de Masaccio, Le Christ en jardinier de Bronzino d’un côté, et la Transfiguration de Bellini de l’autre. Et, tout près, comme Hercule à la croisée des chemins d’Annibal Carrache (1596), la Danaé de Titien.

Tout près aussi, des visiteurs passionnés de peinture italienne venus adopter la pose assez inconfortable du Christ de Bronzino pour réussir un selfie en crop-top devant le nombril du Saint Sébastien de Mantegna (1478-1480), ou une photo-souvenir en bermudas, sneakers et tee-shirt floqué devant une vénusté du xvie siècle. Vérifions, pour terminer, que le dictionnaire Larousse Collège a bien retenu « crop-top » comme mot digne de figurer dans son lexique choisi. La relève de notre culture commune n’en sera que mieux assurée.

À voir

« Naples à Paris : le Louvre invite le Musée de Capodimonte »

Musée du Louvre, jusqu’au 8 janvier 2024.

Simenon, ce drôle d’ostrogoth

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Georges Simenon a Paris en mars 1969 © LE CAMPION/SIPA

En cahier, en album, en récit ou en chromo, l’écrivain belge (1903-1989) n’en finit pas d’agrandir son cercle des laudateurs…


Inépuisable. Intarissable. Indéchiffrable. La source Simenon ne connaît pas de dérèglement climatique en cette 120ème année de sa naissance. Elle abonde et coule des jours heureux, à l’ombre des librairies. On y revient toujours, un peu penaud, un peu agacé aussi. Il y a de l’alchimiste chez ce Liégeois porté sur la bagatelle. Pourtant, aucune graisse. Aucun débord. Aucune vantardise de sa part. Une sécheresse presque suspecte, la phrase trop faible pour être complètement innocente, un style amorphe, quelque chose de lent et pénétrant, d’insidieux dans sa simplicité grammaticale, même pas une flamboyance d’auteur pour relever le menton, un de ces petits orgueils d’écrivain qui claquent et éblouissent, pour faire les malins en société. Simenon se refuse à ces gamineries-là. Il laisse les écorchés et les trublions à leur littérature déclamatoire. Il se méfie des mots trop longs et compliqués ; des formules alambiquées et des émotions bruyantes, elles réduisent l’atmosphère, elles nuisent à la profondeur des personnages, elles sont contre-productives dans l’art de narrer. Il écrit à bas bruit. Il burine sans brio, ni emphase. Il limite volontairement l’ouverture de son spectromètre à un vocabulaire compréhensible au tout-venant, à la masse, c’est pour mieux vous cerner, mes chers lecteurs. Là, réside le génie du grand Georges. Une banalité, une médiocrité, une humanité enfin révélée dans sa nudité, le malheur n’a pas besoin d’exhausteur de goût, de strapontin pour imprégner les peaux, il suinte naturellement. Dois-je le confesser ? dans le match qui oppose le commissaire Maigret au détective Nestor Burma, j’ai choisi depuis l’adolescence mon camp, celui de Léo Malet, dont l’écriture plus fouillée et fouillis rassérène mon mal de mots. L’anar-surréaliste, rétameur de bitume, ce gouailleur vindicatif en marge des écrivains officiels donc étudiés, correspond plus à mon tempérament brouillon et insatisfait. Mais, car il y a un mais, l’œuvre de Malet, aussi foutraque qu’elle soit, carnavalesque dans la mouise, pleine de jus et d’amertume, désabusée et un brin folklorique, ne résiste pas au naturalisme caverneux de Simenon. Chez le marin d’eau douce, contrairement à la prédiction d’Audiard, nul besoin de faire des phrases pour exister. Il est comme ces charmeurs de serpent, on croit connaître leur truc et on se fait quand même avoir. La source Simenon est comparable à celle d’Hergé, elle infuse longtemps dans les têtes, sans vous pointer un revolver sur la tempe, sans vous alerter par de grandes déclarations, elle ne peut cependant se dégager de votre mémoire. Derrière l’apparente innocuité de la ligne claire ou la métronomie des romans durs, la vie prend forme, elle y déploie son venin ou son suc, ce qui revient au même. Pour s’approcher de la « bête », les exégètes ne manquent pas. L’homme à la pipe fait vendre, les éditeurs ont parfois la main lourde. En cette période de la Toussaint, je vous conseille deux ouvrages légers par leur poids et orignaux par leur angle de vue.

Dargaud

D’abord Radio Simenon de José-Louis Bocquet à la Table Ronde ; le scénariste, romancier et biographe primé raconte dans un très court texte, savoureux et sincère, ce qui ne va pas de soi, son immersion dans l’œuvre-fleuve du Belge. A l’occasion d’une émission de radio qui sera diffusée sur les ondes de France Culture en 1988, Bocquet est entré en religion, il a approché le mythe par la voix. L’écoute intensive des heures et des jours durant, en apnée dans les archives de la Maison ronde, a agi comme un détonateur dans son propre processus créatif. « Ce n’est pas tant sa réussite littéraire et commerciale qui me trouble, mais le paradoxal équilibre entre l’humilité et l’orgueil présidant à sa longue marche vers le roman pur », écrit-il.Bocquet analyse finement que ce refus absolu de « faire littéraire » et ce long apprentissage vers le roman-roman tiennent autant d’un travail acharné que d’une recherche de vérité.

On retrouve également Bocquet à la manœuvre dans Simenon, l’ostrogoth, paru en trois cahiers à tirage limité ces dernières semaines et aujourd’hui en album complet, mis en images par Jacques de Loustal. Sur un scénario donc de Bocquet et de Jean-Luc Fromental avec John Simenon, on suit Simenon et Tigy dans leur pacte artistique au fil des méandres fluviaux. Le premier des deux qui réussit, en littérature ou en peinture, aidera l’autre. Loustal raconte que « c’est sur le canal de la Marne au Rhin, où (il) naviguait à bord d’une péniche pour les besoins de son diplôme d’architecture consacré aux canaux » qu’il a rencontré Simenon. « Je cherchais, pour des citations, des textes un peu atmosphériques sur ce genre de paysage et je me suis délecté in situ de La Maison du canal, de L’Écluse n°1, du Charretier de la Providence… ». Depuis, lui comme nous tous, sommes des Simenoniens d’adoption.

Radio Simenon de José-Louis Bocquet – La Table Ronde

Radio Simenon

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Simenon, l’ostrogoth – Loustal, Bocquet, Fromental, Simenon – Dargaud

Collection Simenon - Biopic - Simenon, l'Ostrogoth

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Ravissement: nom masculin, deux définitions

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© Mact Productions - Marianne Productions - JPG Films - BNP Paribas Pictures

On sort ravi du « Ravissement » d’Iris Kaltenbäck. Notamment grâce à l’interprétation de la remarquable Hafsia Herzi. Et c’est le moins qu’on pouvait attendre d’un film avec un titre semblable…


Généalogie d’un projet

Ce premier long-métrage de fiction d’Iris Kaltenbäck est une très belle surprise. La jeune cinéaste a choisi, après des études de droit et de philosophie, de passer le concours de la FEMIS, section scénariste. Lorsqu’elle travaille sur son projet de court-métrage, Le Vol des cigognes, elle découvre un fait divers passionnant : une jeune femme emprunte l’enfant de sa meilleure amie et décide de faire croire à un homme qu’elle en est la mère. Dès lors, Iris Kaltenbäck travaille à l’élaboration d’une fiction qui raconterait le bouleversement provoqué par cet événement sur l’amitié liant ces deux femmes.

Un double ravissement

La cinéaste nous conte donc une histoire de ravissement dans les deux sens du terme. Le personnage principal, Lydia (remarquable et splendide Hafsia Herzi), est maïeuticienne (sage-femme). Le film commence par une rupture dure, sèche, abrasive. Alors qu’étincelante dans sa robe écarlate, elle s’apprête à se rendre à l’anniversaire de sa meilleure amie, Salomé (Nina Meurisse), sans laquelle elle n’imagine pas vivre, son compagnon lui avoue une infidélité. Sans appel, elle le met dehors. Lydia se rend donc seule à la fête. Là-bas, Salomé lui apprend qu’elle est enceinte et lui demande de suivre sa grossesse. De son côté, Lydia avoue une histoire naissante avec Milos (Alexis Manenti), conquête d’un soir. Lorsqu’elle recroisera cet homme plus tard, elle tiendra le bébé de son amie dans ses bras, et lui proférera un tissu de mensonges qui la mèneront à sa perte.

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De la naissance filmée avec grâce…

En attendant, Lydia continue de faire son métier avec beaucoup d’attention et une infinie douceur pour les femmes qui accouchent et les enfants qui naissent. Et la cinéaste filme de même. Son regard sur les femmes, les hommes et les bébés qui naissent, les couples éprouvant simultanément et souffrances et joies, est de toute beauté. Quant à Lydia, elle s’occupera, le moment venu, de l’accouchement de Salomé avec amour et vigilance. Et avec une douceur et une tendresse qui se reporteront sur ce bébé qu’elle fait venir au monde. Le ravissement maternel sera alors à son comble.

jusqu’au basculement final 

Mais ce ravissement cache une fêlure, un mal qui couve et fragilise notre personnage principal. Car elle vit difficilement sa solitude et le souvenir du beau garçon, le fameux Milos, rencontré lors de ses errances diurnes et nocturnes, ne s’efface pas. Commencera alors une histoire de couple aussi effarante que belle, et qui la conduira au rapt de l’enfant de son amie…

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Ode à l’amitié et à la beauté de donner la vie, fascinant portrait d’une jeune femme perdue, Le Ravissement est un beau film où Iris Kaltenbäck, par sa mise en scène subtile, âpre et inventive, son art de la suggestion, la beauté formelle de la lumière de sa chef-opératrice Marine Atlan, le talent de ses trois interprètes principaux, donne à son l’histoire une rare intensité qui nous bouleverse profondément.


France – 2023 – 1h37 Interprétation : Hafsia Herzi, Alexis Manenti, Nina Meurisse, Younès Boucif… Image : Marine Atlan  – Musique : Alexandre de la Baume. Sortie sur les écrans de cinéma de France le mercredi 11 octobre 2023

Drieu la Rochelle, des archives pour la littérature… et pour l’histoire

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Pierre Drieu La Rochelle © D.R.

Une vente exceptionnelle des archives Drieu la Rochelle est prévue à l’Hôtel Drouot, à la fin de l’année.


Après le splendide Drieu la Rochelle. Une histoire de désamours de Julien Hervier, le Pléiade Drieu la Rochelle, Romans, récits, nouvelles, et le Bouquins (six romans avec leur présentation, le tout couronné par un passionnant dictionnaire), voilà que l’écrivain maudit nous revient encore et toujours avec le catalogue – 374 lots – de la vente qui se tiendra le 15 décembre 2023 à l’Hôtel Drouot.

La préface en est rédigée par Julien Hervier, qui nous explique qu’il s’agit là de la dispersion de la totalité des archives en possession de la belle-sœur de l’écrivain, feu Brigitte Drieu la Rochelle, la veuve de Jean, frère de Pierre. Une partie des archives, aujourd’hui perdue, avait brûlé dans un incendie. Comme le dit bien le professeur Hervier : « L’ampleur de cette vente suffit déjà à établir l’importance de la place occupée par Drieu dans la vie littéraire française de l’Entre-deux-guerres et de l’Occupation ».

La variété des livres avec envoi, lettres et cartes montre bien que Drieu fut reconnu comme un écrivain important dès ses débuts littéraires, dès 1920, comme en attestent les belles dédicaces de Marcel Proust, Maurice Barrès ou Max Jacob. Cette variété d’ouvrages dédicacés bien avant que le futur directeur de la NRF ne dispose du moindre pouvoir, par Desnos, Radiguet, Aragon bien sûr, Cocteau, Audiberti, Éluard et bien d’autres, démontre que Drieu fut mêlé à tous les courants littéraires, à tous les grands débats de l’Interbellum. En 1938, le jeune Sartre lui envoie ainsi La Nausée

Le catalogue illustré de clichés uniques présente des manuscrits, des lettres, mais aussi la Croix de Guerre de l’écrivain (avec les citations pour trois blessures sur le front) ou encore son attestation de réforme définitive (septembre 1939) et même un tract de condamnation à mort par la Résistance. Y figurent un carnet des Dardanelles de 1915, des manuscrits autographes et des tapuscrits corrigés, dont ceux de grands romans, de Blèche à Gilles, du Feu Follet (20.000 – 25.000 €) aux Mémoires de Dirk Raspe, sans oublier L’Homme à cheval, l’un de ses chefs-d’œuvre, ou Les Chiens de paille. Des pièces de musée, qui, à mon sens, devraient rester accessibles aux chercheurs. Brouillons, notes, étapes d’une même œuvre sont en effet du plus haut intérêt ; il serait désolant que ces documents disparaissent à jamais.

La partie la plus passionnante de ce catalogue est constituée des multiples envois à Drieu tant elle présente des surprises, surtout après 1940, quand Drieu, d’une certaine manière, tient « le haut du pavé » littéraire et germanopratin. Maurice Blanchot, futur hiérarque de la French Theory, met non sans élégance les points sur les i à propos de sa participation à la NRF de guerre : « Je crois vraiment que ma présence à la NRF n’avait de sens que dans une solution de conciliation qui me semble devenue impossible. Et puis peut-on faire une revue si on écarte le passé et le présent ? J’en doute. Il vaut donc mieux que je rentre dans ma retraite où j’espère que votre amitié me suivra. » De même Albert Camus, dans une carte envoyée d’Oran, décline l’offre de participer à la NRF : « Je regrette de la décliner, je suis trop loin de Paris pour pouvoir prendre une décision. Les éléments d’appréciation me manquent ici et je n’aime pas faire sans voir clair. Je vous le dis tout droit. Ce que je sais de vous me permet de croire que vous comprendrez cette franchise. »

Éluard, en 1943, marque sa séparation : « Dans le temps, j’ai eu pour vous de l’estime et une réelle affection. Il y a deux ans, j’ai même cru que, grâce aux circonstances, j’allais vous retrouver. Vous vous étonnez de mon attitude. Mettons-la… sur le compte d’un certain avis qui rend responsable de n’importe quel crime (sic) des hommes, des femmes et des enfants qui en sont innocents. J’ai trop de cousins ! »

Mauriac fait l’éloge de Gilles, « un livre important, essentiel, vraiment chargé d’un terrible poids de souffrance et d’erreur… »

On y trouve aussi des brouillons d’articles parus ou non, comme ce tapuscrit d’un article interdit par la censure allemande (octobre 1940) : « Qu’est-ce que les Allemands dans Paris ? Ce n’est que nous-mêmes, notre crime, notre paresse, notre lâcheté. Les Allemands dans Paris, ce sont tous les enfants que nous n’avons pas faits. (…) Si les Allemands sont là, c’est que nous n’y sommes pas. »

Outre deux lettres de Gerhard Heller, trois livres de Jünger avec envoi, la correspondance avec Jean Paulhan (une soixantaine de lettres), citons l’émouvante lettre de Josette Malraux, qui lui demande, en 1943, d’être le parrain de son deuxième fils : « S’il y a des choses dont vous considérez qu’il est bon qu’elles soient enseignées à un homme, j’aimerais qu’il les apprenne de vous… André et moi, qui sommes sans frères, voudrions bien donner aux enfants des sortes d’oncles parfaits. »

Et aussi la lettre du 10 août 1944 adressée à son frère, considérée comme son testament : « Je n’étais nullement germanophile, mais il s’est trouvé que l’Allemagne a représenté tant bien que mal une partie des choses auxquelles je tiens et que représentait autrefois une certaine France nordique, normande, gauloise ou franque ». Il termine en s’affirmant communiste et précise : « j’ai trop combattu le communisme en Europe pour souhaiter même s’y rallier à la dernière heure ».

Une vente historique et qui concerne un écrivain incarnant à lui seul la profonde crise morale, esthétique et spirituelle du siècle vingtième. 


Vente Tessier-Sardou. Expert : Eric Fosse.

Exposition publique, jeudi 14 décembre à l’Hôtel Drouot.

Drieu la Rochelle: Une histoire de désamours

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Romans, récits, nouvelles

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Drôle de voyage et autres romans

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Ubu en Roumanie

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Nicolae et Elena Ceausescu, 1974 © Sipa

Comme tous les dictateurs, Ceausescu a eu une vie rocambolesque. Dans la biographie qu’il lui consacre, Traian Sandu retrace l’ascension et le règne de cet apprenti cordonnier devenu le « génie des Carpates ». L’histoire d’une prise d’otage d’un pays et de son peuple.


Les images ont fait le tour du monde. Le 25 décembre 1989, un couple comparaît devant un tribunal populaire, quelque part en Roumanie. Un homme à cheveux blancs et sa femme, manteaux sur le dos, opposent à leurs juges une superbe arrogance. Cette parodie de procès, retransmise en quasi-direct à la télévision, est suivie de l’exécution des condamnés à mort. Les mains liées, ils sont fusillés côte à côte par un peloton ivre de rage. Ainsi finissent les Ceausescu. Avant cet emballement de l’histoire, qui mit fin à la dictature atroce de Nicolae, cet Ubu roumain galvanisé par le vampire Elena, il y a eu le fameux discours du conducator, quelques jours plus tôt, à la tribune du Comité central, interrompu par les huées de la foule. On y voit le satrape à la voix chevrotante, incrédule, tétanisé, esquisser un geste de la main.

Un régime longtemps fréquentable

Ces images célèbres éclipsent une réalité : maître de la Roumanie dès 1965, le « Génie des Carpates »resta populaire jusqu’au mitan des années 1970. Puis l’homme est demeuré longtemps encore, tant dans l’Occident capitaliste que dans les satellites en délicatesse avec l’URSS, ou même en Israël, une figure respectée. En plein Mai 68, de Gaulle ne se rend-il pas à Bucarest pour célébrer l’amitié franco- roumaine ? Un an plus tard, c’est au tour de Richard Nixon. En 1977, Nicolae Ceausescu se pose en médiateur dans le conflit israélo-palestinien. En 1984, la Roumanie participe, seule du « bloc de l’Est », aux Jeux olympiques d’été de Los Angeles. Bref, vu du dehors, ce régime de terreur a été durablement tenu pour fréquentable. À un degré d’aveuglement sidérant.

Remises en perspective, les étapes de cette extraordinaire prise d’otage d’un pays et de son peuple dans un projet de société dément sont détaillées dans Ceausescu, le dictateur ambigu, volumineuse biographie signée Traian Santu, historien français d’origine roumaine. Résistant aux douceurs de l’anecdote, l’ouvrage retrace le destin pathétique du « Danube de la pensée » dans le contexte économique, sociétal et géopolitique auquel celui-ci doit son essor, sa résilience, sa chute.

Pourquoi « ambigu » ? L’apprenti cordonnier natif, en 1918, de l’archaïque Olténie, au sud d’une Roumanie alors largement analphabète, se convertit de bonne heure au communisme. Un activisme juvénile qui lui vaut pas mal d’incarcérations. Il n’a pas 21 ans lorsqu’en 1939 il rencontre Elena, fille de paysans qu’il épouse en 1947. Embastillé pendant quasiment toute la guerre, Ceausescu fut, selon l’auteur, « relativement ignorant des événements, notamment du pacte germano-soviétique […] et jusqu’au retournement d’alliances de la Roumanie avec les Soviétiques ante portas le 23 août 1944. » Réclusion qui « le préserva des dangers de mort sur le front de l’Est et des actions terribles, notamment antisémites, auxquelles l’armée roumaine, aux côtés de son allié allemand, s’y livra. » La chute du maréchal Antonescu est l’acte de baptême de Ceausescu : comme représentant des Jeunesses communistes, il accueille les Soviétiques à Bucarest. Le culte stalinien lui servira de modèle. L’infirmité de son bégaiement ne nuit guère à son ascension au sein de l’appareil du Parti. Dès 1948, le voilà sous-secrétaire d’État à l’Agriculture – et père de son premier-né, Valentin. La collectivisation des terres fait son affaire. Deux ans plus tard, il est ministre adjoint des Forces armées. Entrisme plus épuration, voilà le secret. Poussé par son mentor, le stalinien Gheorghiu-Dej, Ceausescu sera « le grand gagnant d’une déstalinisation en trompe-l’œil ». De fait, « la consolidation de son pouvoir sur le parti combina émancipation très progressive de l’emprise soviétique, fidélité à Dej et promotion du nationalisme comme nouveau principe de légitimation ». Dans son escarcelle, l’Armée, l’Intérieur, la Justice, la Santé, la Croix-Rouge et… les Cultes !

Personnalisation délirante du pouvoir

Pas encore diabétique, l’homme a une vie réglée : sieste à midi, produits frais, pas de tabac. « Cette image de modestie intransigeante correspondait bien à son ethos de paysan parvenu, s’accrochant à l’idéologie “scientifique” du marxisme censée le légitimer. » Rigueur qui n’interdit pas au couple de bidonner ses diplômes (elle, propulsée docteur en chimie macromoléculaire ; lui, se faisant donner le bac en cadeau) tandis que le foyer s’élargit : Zoiaen 1949, Nicu en 1951. Le petit ménage fécond entame en parallèle « la construction de son aura charismatique ». La Roumanie ayant su s’épargner l’invasion soviétique, « Ceausescu put engranger à moindres frais les bénéfices de son immense popularité, intérieure et extérieure ». Dérussification culturelle, reprise du tourisme avec la RFA, yeux doux au dragon chinois, défi à Moscou, soutien des Occidentaux : l’« âge d’or » du régime sous la férule de cet « arriviste aux mœurs austères » culmine avec la critique de l’invasion de la Tchécoslovaquie, en août 1968.

Implacables, les deux dernières parties du livre décrivent le délitement de la dynamique du « national-communisme » autochtone sur fond de personnalisation délirante du pouvoir, l’emprise de la Securitate sur une population bientôt réduite à la famine pour satisfaire à l’orthodoxie du marxisme scientifique (productivisme, remboursement accéléré de la dette extérieure, mobilisation endogène et embrigadement, remodelage urbain – avec la construction pharaonique du fameux palais du Parlement, etc.). Spirale infernale que la plume un peu raide, parfois ardue (avec des mots tels « palingénésie », « encomiastique », « discrépance ») de Traian Sandu épouse au millimètre.

On ne lit pas sans quelque gourmandise perverse le chapitre consacré au clan Ceausescu – parties de chasse, frasques du fils Nicu, rituels privés, régime alimentaire, économie familiale… Le cauchemar roumain connut un réveil difficile. Au point qu’aujourd’hui, certains, en Roumanie, ont la nostalgie de l’ère Ceausescu : la mémoire historique est oublieuse.

À lire

Traian Sandu, Ceausescu, le dictateur ambigu, Perrin. En librairie à partir du 14 septembre 2023. (Du même auteur, également chez Perrin : Histoire de la Roumanie et Un fascisme roumain.)

Ceausescu: Le dictateur ambigu

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Nicolae Ceausescu, architecte comique

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Photos: Julien San Frax

Visite du Palatul Parlamentului de Bucarest, héritage du timbré Nicolae Ceausescu et de sa féroce épouse Elena, sorte de Versailles du plouc…


C’est par la petite porte que le touriste est convié à la visite : on entre par la face arrière du Palais du Parlement. Inachevé, ceinturé d’un glacis de mauvaises friches ouvrant sur l’immensité agora-phobique de hideuses avenues rectilignes bordées de prétentieux immeubles post-modernes (manière Ricardo Bofill, en pire), l’édifice cyclopéen (12 étages, 350 000m2, plus d’un millier de pièces) érigé par le « Danube de la pensée » au milieu des années 80 du siècle dernier s’appelait, sans rire, la « Maison du Peuple » – Casa Poporului en roumain. Pour bâtir ce mastodonte, ledit peuple, comme l’on sait, avait dû céder la place manu militari : 40 000 maisons détruites, un vieux quartier entièrement arasé, des églises plusieurs fois séculaires abattues par dizaines, ou déplacées… Rebaptisée Palais du Parlement, la fameuse « Maison » où le « Peuple » ne pénètrerait jamais abrite à présent la Chambre des Députés, le Sénat… Sans compter, au diable vauvert, perdu dans une aile difficile d’accès en bordure insolite de ce Versailles-du-plouc, le modeste Musée national d’art contemporain, MNAC – pas un chat à l’intérieur !

Visite guidée obligatoire

Hors de question d’improviser sa visite : il faut acheter son billet 24 heures à l’avance sur un site dédié, où l’on prend rendez-vous sur un créneau horaire déterminé : personne n’échappe à la visite guidée, par groupes de 10 à 20 péquins, en anglais. Pas d’audioguide. Au reste, les Roumains ne gardant pas précisément le meilleur souvenir du « Conducator » timbré et de sa féroce épouse Elena, les autochtones, globalement, boycottent cet endroit qui les dégoûte. D’autant que le Palatul Parlamentului n’y va pas du dos de la cuiller question tarif : 20€, payable sur réservation en ligne. Le tour du propriétaire se fera en une heure. Encore ne voit-on, parait-il, que 1% de ce dédale vacant.

A lire aussi, du même auteur: Ubu en Roumanie

Au jour dit et peu avant l’heure fixée, un type vous appelle sur votre smartphone, dans un anglais à couper au canif, pour s’assurer que vous ne vous êtes pas perdu(e) en chemin. Le local de départ de la visite n’a rien de palatial : donnant sur un parterre de cinquante voitures garées en épis, ce rez-de chaussée peu engageant (faux-plafond bas, éclairage de néons blancs, mobilier et guichet genre commissariat de police, boutique-cadeaux souffreteuse) se voit flanqué d’un improbable espace d’exposition de croûtes contemporaines. Surgit là tout à coup un type fagoté comme un punk, sac à dos, croix en sautoir, boucles aux oreilles, qui vérifie votre passeport (document original, pas de photocopie, surtout !) et vous prépare, avec un humour très particulier, à un franchissement d’arceaux de sécurité aussi scrupuleux que s’il s’agissait de passer la frontière : « no guns, no knifes so that we’ll not feel that you are a terrorist » (sic) : il est vrai qu’on pénètre dans l’enceinte du « Palais Bourbon » roumain. Relayant l’aimable gus, c’est une guid(esse) qui prendra en charge la petite troupe allègre. Sur notre passage, on croise le défilé continu des groupes calés sur des créneaux adjacents.  

Interminable bouffissure pâtissière 

Le plus étonnant, dans ce parcours express effectué sous bonne garde, c’est que l’intérêt qu’on s’apprêtait à y prendre est vite douché par le prodigieux ennui de ce pompiérisme hyperbolique et pas même délirant qui, de salle en salle, se répète sans surprise, comme une interminable bouffissure pâtissière : du marbre à satiété, des lustres, des appliques, du stuc guilloché, de la marqueterie, d’immenses tapis ornementés, comme à la chaîne, selon l’exigence tentaculaire d’une esthétique hantée par l’hubris impériale d’un XIXème siècle sommairement plagié. Fallait-il que la jeune architecte Anca Petrescu et ses équipes de décorateurs soient à ce point dépourvus d’imagination, ou terrorisés par le couple Ceausescu, pour concevoir une telle débauche de hideur ? N’est pas Louis II de Bavière qui veut.  

Bizarrement, aucun mobilier « d’époque » ne colore ces énormes superficies. Il semblerait, tout simplement, que le dictateur n’ait pas eu assez de temps pour se meubler, avant sa chute et son exécution, en décembre 1989. Dommage : cela aurait ajouté à la dérision.

Une franche hilarité vous saisit tout de même, au spectacle de ces chromos religieux dont le satrape communiste a affublé quelques cimaises, dans des cadres chantournés, lui qui n’hésitait pas à sacrifier les plus purs joyaux d’architecture cultuelle de Bucarest sur l’autel du marxisme athée.

Ultime ironie de l’histoire : le principe de sa construction voté en 2004 par le Parlement démocratique roumain, en chantier depuis… 2011 (!), objet d’incessantes polémiques en vertu de son coût exorbitant, la plus grande église orthodoxe de la planète, baptisée sans rire « Cathédrale du Salut de la Nation roumaine » (monstre architectural appelé à se voir flanqué d’un hôtel de luxe, d’une bibliothèque et de l’inévitable petit commerce de bigoterie), érige désormais, expression arrogante d’une revanche prise à froid, le volume rival, flamboyant  et vertigineux de sa silhouette en majesté – pile en face. Le fanatisme religieux, en réponse au meurtre idéologique ?

Préparer sa visite du Palais du Parlement : site www. cic.cdep.ro

A lire: Roumanie Bulgarie. Lonely Planet (en français).

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Pourraient-ils soutenir Gaza sans prêter allégeance au Hamas?

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Paris, 19 octobre 2023 © Fiora Garenzi/SIPA

Place de la République, jeudi, entre 3000 et 4000 manifestants ont exulté quand ils ont appris que la manifestation était finalement autorisée, avant d’ensuite scander des slogans révoltants, à l’initiative d’Europalestine, du NPA et d’autres organisations pro-Palestine. L’indécence d’une foule reprenant le cri du ralliement du Hamas au nom de la solidarité avec la Palestine ne peut qu’inquiéter. « L’ordre public a été troublé à deux titres : par les heurts qui ont eu lieu en cours et en fin de manifestation ; par l’apologie du terrorisme que constituait à lui seul, dans le contexte des pogroms du 7 octobre, le soutien publiquement apporté aux « combattants » du Hamas et qu’explicitaient pancartes, tags et slogans » déplore dans Marianne, Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel.


Une foule entière hurlant Allah Akbar. Voilà l’image marquante de la manifestation pro-palestinienne qui s’est déroulée, place de la République, ce jeudi 19 octobre. Pourquoi ces cris, au-delà de leur indécence manifeste, ont de quoi faire peur ?

Allah Akbar, cri de ralliement et de jouissance des tueurs

D’abord parce que c’est au cri d’Allah Akbar que les islamistes ont commis des crimes contre l’humanité, c’est toujours en vociférant cela qu’on les voit sur les vidéos qu’ils diffusent complaisamment assassiner des personnes désarmées, tuer des enfants, violer des femmes. Ce cri est devenu un signe de ralliement et un appel à la galvanisation. Aujourd’hui, dans un contexte d’attentats islamistes et de pogrome antisémite, « Allah Akbar » est devenu un cri de guerre qui annonce la mort. Il dit à qui est destiné le sacrifice humain et le sang versé. Personne ne l’ignore. Le but de ce cri est d’engendrer la peur et d’annoncer la mort. Le voir repris en chœur en signe d’allégeance est une menace implicite et explicite et a été ressenti comme telle.

Un cri révélateur de l’emprise islamiste

Ensuite parce que ce cri, dans ces circonstances, alors que les horreurs commises par les commandos du Hamas nous renvoient à la barbarie hitlérienne, a quelque chose de profondément déshumanisant. Pendant qu’en Israël on cherche encore à reconstituer les corps démembrés par les commandos terroristes du Hamas, ici la foule hurle « Israël assassin » et « Allah Akbar » avec délectation et jouissance. Mais cela indique surtout à quel point le normatif islamiste a pénétré dans les esprits. Toutes les personnes rassemblées Place de la République, en reprenant le cri des terroristes du Hamas, leur rendaient hommage et dans le fond le savent très bien. C’est le grand public et les journalistes qu’ils prennent pour des imbéciles. Et ils auraient tort de s’en priver vu que cela marche.

C’est ainsi que la cause palestinienne est devenue un viatique qui permet d’exprimer librement son antisémitisme et de cultiver le ressentiment arabo-musulman en l’inscrivant dans une guerre de civilisation. Et les Allah Akbar hurlés montrent que la plupart de ces gens ont choisi leur camp, refusent explicitement la République, et ne sont pas choqués par la barbarie car elle s’abat sur un peuple qu’ils haïssent. Il y a de quoi ne pas être rassuré.

Le déni face aux horreurs commise par le Hamas

Le beuglement de cette foule (en partie) antisémite, le jour même des obsèques du professeur de français est d’autant plus douloureux que l’on ne cesse de découvrir l’ampleur des horreurs commises par le Hamas. Une tribune de psychanalystes israéliens témoigne du choc traumatique vécu par ces thérapeutes.

Ils racontent la cruauté, le sadisme dirigées contre des bébés, des enfants et de jeunes adolescents : beaucoup d’entre eux ont été mutilés à vif, violés et torturés après avoir été forcés d’assister à l’assassinat de leurs parents, et parfois de leur famille toute entière. « Ceci ne relève pas de la seule et implacable haine des Juifs (que le Hamas propage de manière tout à fait ouverte et claire dans ses réseaux officiels), ni d’un conflit de nature territoriale ou religieuse, mais d’un crime contre l’humanité. »

Les atrocités vécues par les enfants enlevés

Ils évoquent aussi le sort des enfants enlevés et ramenés à Gaza : « Certains de ces enfants sont devenus brutalement et sans aucune pitié, orphelins d’un instant à l’autre, alors que les terroristes violaient leurs parents , pour les tuer ensuite, sous les yeux de leurs enfants obligés d’assister à ces scènes effroyables. Les terroristes tiraient sur le corps des parents, les brûlant ensuite, tout ceci devant les yeux des enfants. En même temps les terroristes fêtaient le massacre, tout en le filmant et le diffusant tous azimuts sur leurs réseaux, via leurs téléphones portables. Une de leurs vidéos qui montre un jeune enfant errant dans les rues de Gaza, brutalisé par les enfants palestiniens a envahi la toile, des images qui nous hantent et qui ne peuvent être métabolisées par un cerveau qui se dit humain. Le fait de cibler de manière délibérée et sadique des bébés et des enfants pour les violer, les torturer et les assassiner est une manière de faire voler en éclats ce qu’il y a de plus fondamentalement humain en l’humain. »

Un antisémitisme assumé

Les témoignages se multiplient non seulement sur les faits, mais aussi sur la façon dont la haine et la violence sont inculquées aux jeunes gazaouis. Le Hamas se sert de sa population comme chair à canon et bouclier humain, il n’a donc cure de l’éduquer ; en revanche il tient à l’aliéner, à en faire des personnalités violentes, haineuses, déshumanisées. La haine du Juif leur est inculquée dès le berceau et ce que les militants ont fait en Israël prouve que ce conditionnement fonctionne et qu’il crée des monstres. C’est pour cela que les pays arabes ne veulent pas accueillir les Palestiniens. Ils les voient comme dangereux et facteurs de déstabilisation.

Pourtant, grâce au soutien de LFI et à la bêtise d’une certaine presse qui reprend les communiqués du Hamas, mouvement terroriste, comme s’ils émanaient de l’AFP, des milliers de personnes se sentent parfaitement à l’aise quand il s’agit de soutenir un pogrome et d’aller hurler Israël assassin. En revanche, cette même presse qui aime à donner des leçons, évite soigneusement d’expliquer la différence entre un crime contre l’humanité et un dommage collatéral. La guerre tue et une bombe ne fait pas de détails, surtout quand la population, comme à Gaza, est utilisée par le Hamas comme bouclier humain. Mais les civils ne sont pas une cible, les objectifs sont militaires. Le Hamas, lui, n’avait pas d’objectifs militaires. Les civils étaient sa cible et les torturer autant que les tuer, son objectif. En cela le Hamas est semblable aux nazis, comme il l’est aussi par l’atrocité des méthodes employées.

L’impossible réplique aux crimes contre l’humanité 

Il est donc à souhaiter que la réponse d’Israël ne soit pas proportionnelle aux crimes des dirigeants de Gaza car il n’y a rien de pire que le crime contre l’humanité. Répliquer à la même hauteur est impossible. Alors Tsahal va faire ce qu’elle a toujours fait : répliquer tout en essayant d’épargner la vie des Palestiniens autant que faire se peut. Mais cela reste une guerre et les morts sont inévitables. Ce qui s’est passé en Israël nous concerne tous, car aux yeux des islamistes, tout ce qui n’est pas eux doit être soumis ou détruit et ce qui a été fait là-bas illustre leur méthode d’action. « C’est une culture infiltrée par la mort, la haine et la destruction. Ceci n’a rien à voir avec toute forme de revendication territoriale ou de conflit quel qu’il soit, mais a tout à voir avec une idéalisation perverse de la mort et de la torture. » Or, ceux qui tuent là-bas partagent la même idéologie que ceux qui ont déjà tué ici et que celui qui vient d’égorger un professeur de français.

Je ne sais si les morts en Israël reposeront en paix un jour, mais je sais que pour tous les vivants, il est temps de se réveiller. L’islamisme ne vaut pas mieux que le nazisme. Il vient de le prouver et pourtant une partie de la gauche lui tient la porte et organise des manifestations pour le soutenir. Au terme de ce processus, la cause palestinienne a été transformée en soutien aux islamistes et en déni de crime contre l’humanité. Ne reste que l’horreur et la barbarie qu’Israël a subies et qui n’épargneront pas l’Europe si nous continuons à être aussi lâches.

A chaque nouvelle attaque islamiste, je me rappelle ce que mon père m’a dit le lendemain du 11 Septembre

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Téhéran, 18 octobre 2023 © Sobhan Farajvan/Pacific Press/Sh/SIPA

Des jardins d’Isphahan aux rives de la Seine… Djahanguir Riahi, mon père, est né en 1914 à Natanz (Iran). Parti en France poursuivre des études d’ingénieur grâce à une bourse d’études, il se met au lendemain de la Seconde guerre mondiale au service des relations économiques Franco-iraniennes. Installé en Europe depuis la révolution islamique, son intuition artistique hors du commun lui a permis de réunir l’une des plus importantes collections d’œuvres d’art du XVIIIème siècle français. Il est mort dans sa centième année, le 28 avril 2014, après avoir été élevé au grade de Commandeur de La Légion d’Honneur ainsi que des Arts et des Lettres. Grand donateur des Musées Nationaux, une salle du Musée du Louvre porte son nom.

Il m’avait demandé d’écrire ce texte au lendemain des attentats du World Trade Center, le 11 septembre 2001, et de l’inclure dans ses mémoires, que je rédigeais alors pour lui.


« Nous n’avons pas le même rapport à la barbarie et à la mort. L’attraction publique la plus appréciée de la population, à Mashhad comme dans toutes les villes où s’est déroulée mon enfance, consistait à s’attrouper sur la grand’place pour y assister aux pendaisons. La cruauté des exécutions était inouïe.

J’avais été horrifié, un jour, d’apprendre la condamnation d’un homme et de ses six fils. Le bourreau avait reçu du tribunal islamique l’ordre monstrueux de ne pendre le père qu’après qu’il eut assisté à la mort de tous ses enfants. Agha Djoun[1] se disait convaincu de l’innocence de ce pauvre homme. Et moi, je me disais, du haut de mes douze ou treize ans, en voyant leurs vêtements souillés par l’urine et la merde : pourquoi font-ils ça, sinon pour anéantir par la terreur toute forme de dignité humaine, toute forme de respect de la mort et donc de la vie ?

La mort, on s’y familiarise comme on prend l’habitude de tout. Lorsqu’en suivant le chemin de l’école au petit jour on longe la place des pendus, quand on assiste à des exécutions sommaires et barbares, on finit par apprivoiser la mort. Mais cette insensibilisation, ou plus exactement cette désacralisation, vous semble inconcevable en occident. Parce que vous êtes élevés dans le respect de la vie sans penser que la mort en est l’inéluctable corollaire.

Comme si la vie pouvait « être » sans la mort. Cette naïveté, à laquelle s’ajoute la pédagogie de l’émotion, est le fondement de la culture occidentale contemporaine. L’émotion priorisée, l’émotion magnifiée. On vit sur ce registre depuis la seconde moité du XXème siècle, sans doute par imprégnation des tendances éducatives à la mode aux Etats-Unis au lendemain de la guerre. L’enfant est devenu le barycentre de la civilisation occidentale. Héritière de la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, la pédagogie contemporaine pose le principe que l’Homme naît bon et que c’est la société qui le pervertit. De même, dans le souci maniaque de préserver la planète, les mouvements écologistes ont entamé une régression qui efface inexorablement les progrès de la civilisation. On n’élève plus les enfants pour en faire des adultes ; on fait des enfants pour retomber soi-même en enfance, pour retrouver la puérilité sublimée de l’enfance.

Les islamistes jouent de cette émotivité occidentale. Si la religion dont ils se servent est primitive, leur stratégie de conquête est extrêmement sophistiquée. Ils vous observent et vous analysent depuis la fin des années 1970. Ils ont fréquenté les mêmes écoles, les mêmes universités que les élites occidentales. Ils ont vu les mêmes spectacles, les mêmes films ; lu les mêmes articles dans les mêmes revues. Ils savent que votre sensibilité au respect de la vie, votre peur de la mort, votre fragilité mentale et votre compulsion à la culpabilité sur un terrain compassionnel constituent votre talon d’Achille. Vous êtes tombés dans un triple piège :

  • Le piège de l’anxiété collective « individualisée ». Certes, les guerres ont toujours fait des victimes civiles ; mais au World Trade Center ou dans les avions, il n’y avait « que » des victimes civiles. Chacun pouvait se dire : j’aurais pu me trouver parmi elles. Cette angoisse est le principe même du terrorisme, que les techniques de communication actuelles permettent d’individualiser simultanément à des milliards de témoins de la scène.
  • Le piège de la « victimisation » des assassins. Pendant une centaine d’années, l’Europe a plus ou moins colonisé le monde ; en particulier les terres d’Islam que sont le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Afrique. L’Amérique a toujours été solidaire des puissances européennes, sans parler de son soutien constant à l’Etat d’Israël. Pendant toute la durée de ces conflits, les victimes se sont comptées par centaines de milliers du côté des indigènes, sans que cela n’émeuve grand monde. Aujourd’hui, les victimes sont dans l’autre camp et toute une partie de la planète n’éprouve nullement l’envie de pleurer sur leur sort, considérant que c’est un juste retour des choses.
  • Le piège enfin du « chahid », le martyr, celui qui meurt pour témoigner, alors que vous, pauvres larves invertébrées, vous pleurnichez de trouille en chiant dans votre froc, tant la mort vous effraie. Et cet exhibition du « héros » a le double avantage d’impressionner les musulmans, qui respectent le courage par principe, et de faire peur aux incroyants comme aux non pratiquants.

Les motivations fondamentales d’Al Qaida, celles des Islamistes en général, sont politiques et ne sont pas religieuses. Parce que la religion musulmane est intrinsèquement et historiquement politique. Il n’y a pas d’équivalent. Ni les juifs, ni les bouddhistes ou les hindouistes, ni les chrétiens n’ont eu pour vocation première de guerroyer et de conquérir. Bien sûr qu’ils ont tous été amenés à prendre les armes à divers moments de leur histoire. Mais ce n’était pas l’amorce ni la genèse de leur projet. Il faut en être conscient.

Mohammed – ou Mahomet comme vous l’appelez en France – n’a pas cherché à « spiritualiser » ses contemporains ni à leur apporter des réponses philosophiques. Son objectif était très prosaïque : il a voulu les rendre plus efficaces au travail et au combat !
Avant de « faire prophète » il était caravanier et commerçant. Issu de la tribu des Quraych et de tradition hanifiste, c’est-à-dire monothéiste, le jeune homme était intelligent, ambitieux et séduisant. Il sut se rendre indispensable à sa patronne, Khadija, une riche veuve de 15 ans son aînée, qu’il épousa et à laquelle il fit six enfants. Ses contacts sur la route avec des juifs et des chrétiens lui permirent de constater les avantages de la morale judéo-chrétienne et l’efficacité, par 45° à l’ombre, des prescritions hygiéniques et alimentaires de la kashrout.

On connaît la suite : Gibril dans le rôle de l’Ange Gabriel transforma ces préceptes en révélation divine et donna à l’accomplissement de ces pratiques un caractère religieux. Mais très objectivement, la plupart des Hadiths du Coran concernent l’organisation familiale et sociale, les pratiques et les règles juridiques à observer dans ces domaines, ce qui en fait un code civil plus qu’une somme théologique. L’islam a bénéficié de l’antériorité du Judaïsme et du Christianisme ; ses messages ont donc été parfaitement ajustés à leur objectif : discipliner et contrôler l’être humain. Le pouvoir politique l’a utilisé sans vergogne pour manipuler les peuples, tant il est vrai que la religion s’est toujours avérée l’arme la plus efficace pour anéantir toute aspiration à la démocratie et à la liberté.

Un simple constat: les monarchies héréditaires musulmanes se sont systématiquement trouvé une filiation directe avec le Prophète ou l’un de ses descendants ! Pour leurs chefs, pour les meneurs, la religion a toujours été un moyen, jamais une fin. Ben Laden, comme ceux qui l’ont précédé et ceux qui prendront sa suite, n’en a strictement rien à faire (et je suis poli…) du projet spirituel du Djihad et de l’accomplissement des hadiths du Coran. L’Islamisme sert juste un dessein politique. La religion n’est que l’instrument de la conquête, ou plutôt de la reconquête. Qu’importe le temps que cela mettra : dix ans, vingt ans, plus de trente ans peut-être…Ce que l’Islam a programmé, c’est la chute de l’Occident et de la civilisation judéo-chrétienne. Pas pour le takbîr, mais pour conquérir le monde et ses richesses, asservir ses populations. Allahou Akbar, proclamé et calligraphié sur les emblèmes et les drapeaux, n’est qu’un cri de guerre destiné à galvaniser les pauvres idiots crédules qui se prennent pour des soldats d’Allah et ne sont que la chair à canon de ceux qui rêvent de pouvoir absolu et universel depuis 1422 ans !

Le terrorisme est une tactique, que les islamistes utilisent ponctuellement ; pour entretenir la terreur, bien sûr, mais aussi parce qu’ils ont compris tout le bénéfice qu’il pouvaient tirer de la dichotomie que vous avez créée entre la religion musulmane et l’Islam « radical ». En triant vous-mêmes les « bons musulmans » des mauvais, vous vous êtes tiré une balle dans le pied et vous leur avez rendu un fieffé service ! En focalisant l’attention sur le terrorisme, vous réduisez la cible contre laquelle vous devriez combattre. Grâce à la très ancienne tactique du leurre, les Islamistes vous montrent du doigt les djihadistes et détournent votre attention du cheval de Troie qu’ils ont construit et mis en marche pour vous soumettre.

Et que l’on ne vienne pas me parler de «musulmans modérés»! Ils sont, évidemment, très largement majoritaires aujourd’hui. Mais où et comment les voit-on condamner les agissement des fondamentalistes? Combien sont-ils à être descendus dans la rue pour manifester massivement contre Al Qaïda au lendemain du 11 septembre 2001 ? Pour hurler à la face du monde, dans tous les médias et dans toutes les langues qu’ils se désolidarisent du salafisme, du wahhabisme, du frérisme et autres branches radicales de l’Islam ? Pour affirmer qu’ils vont faire le ménage dans leurs pratiques, actualiser drastiquement la charia et définir une ligne exclusivement métaphysique à leur religion ?
La religion musulmane n’est pas monolithique et exclusivement constituée de conquérants assoiffés de pouvoir et de vengeance, c’est clair. Mais la conquête est consubstantielle de la religion musulmane. L’Islam, sa culture politique, sa doctrine, son prosélytisme, son histoire et sa finalité sont intrinsèquement d’inspiration guerrière. De même que la vie ne peut se concevoir sans la mort, il n’y a pas de soumission sans victoire, ni de victoire sans combat. Or, la soumission à Allah est l’essence même du message de l’Islam.

C’est pourquoi les musulmans se soumettent implicitement aujourd’hui au fondamentalisme que leur impose l’Islam radical. Ils s’y soumettront explicitement demain et vous ne résisterez pas, un jour, à la tentation de vous y soumettre à votre tour. Parce que la peur est l’arme absolue, l’arme que l’Islam politique utilise avec talent pour anéantir toute forme de résistance à leur domination. Ils l’utiliseront jusqu’au bout, contre vous, mais aussi contre ceux que vous appelez « les musulmans modérés » pour anéantir votre civilisation.

Bien sûr qu’il existe des courants plus ou moins progressistes comme le malikisme, dont le logiciel est régulièrement mis à jour par le Roi du Maroc. Bien sûr que l’on peut interpréter le Coran de dizaines, de centaines de manières. Bien sûr que l’on peut intellectualiser le concept du Djihad et en faire un idéal moral (…) Néanmoins le syllogisme est évident et les faits sont têtus : tous les musulmans ne sont pas des fondamentalistes islamiques ni des djihadistes ; mais tous les fondamentalistes islamiques et tous les djihadistes sont musulmans. Trop facile d’établir une distinction morale et sémantique entre les prescriptions religieuses supposées acceptables, que vous qualifiez d’ « islamiques » et celles, intolérables, cataloguées « islamistes ». Quand on tue au nom de l’Islam, on n’accomplit pas un acte de dément, pas plus qu’un crime de sang ordinaire. Quand on tue au nom de l’Islam, c’est qu’on vous a mis dans la tête qu’il est de votre devoir de croyant d’exterminer les incroyants, lesquels auraient soit disant « déclaré la guerre » aux soldats de la vraie foi !

La motivation du donneur d’ordre est politique, pas religieuse. Ils arriveront à leurs fins, parce que la dialectique de l’Islam est redoutable. Les stratégies et les techniques de communication qu’ils mettent en œuvre sont très subtiles et pertinentes, car ils savent parfaitement comment vous fonctionnez. Ils achètent depuis des années les réseaux de communication qui influencent l’opinion publique, en Europe comme aux USA. Vous êtes des enfants dans leurs mains. Ils vous connaissent très bien, alors que vous ne les connaissez pas. Vous êtes manipulés et vous ne le savez pas.

Ils ont compris voila longtemps que votre talon d’Achille, c’est la mauvaise conscience et la compassion. Les Français en sont rongés depuis qu’on leur a mis dans la tête que la colonisation de l’Afrique et du Maghreb avait été un crime contre l’Humanité commis par leurs aïeux. Les uns après les autres, tous les gouvernants français ont baissé leur froc et fait acte de «repentance» vis-à-vis de ces peuples que leurs pères avaient «exploités» ; mais a-t-on songé à demander aux Arabes de se repentir, eux qui ont réduit en esclavage pendant des siècles, des générations d’Africains ?

Je suis athée, mais je ne pourrais pas le dire si j’étais resté dans mon pays. Pas plus hier qu’aujourd’hui. Ce n’est pas un problème de liberté d’expression, c’est juste un problème de liberté d’être. On n’a pas le droit d’être athée en Islam : juif, chrétien, oui. Athée, non. Mon appréhension, au vu de tout ce qui s’est produit depuis une dizaine d’années, c’est que je ne puisse pas le dire demain ; ici, dans ce beau pays libre qu’est la France. Je ne le crains pas pour moi, bien sûr, je suis vieux. Mais je crains que mes enfants et mes petits enfants se trouvent confrontés à la main-mise de l’Islam, à laquelle j’ai eu la chance de me soustraire voila près d’un siècle.

En 25 ans, j’ai vu évoluer la société française d’un modèle républicain et comme vous dites « laïc » vers un modèle communautaire à l’anglo-américaine. Il a fallu dix-neuf siècles de conflits et de guerres pour que la France, « Fille aînée de l’Eglise » sépare sa « mère » de son Etat, en 1905. Et encore, nous sommes très loin du compte aujourd’hui, pour les raisons économiques et électoralistes que tu connais mieux que moi. Il n’y a qu’à regarder tes hommes politiques se trémousser dans les églises, les mosquées et les synagogues pour en être convaincu.

La religion est un leurre contre la peur de la mort ; un leurre pour assujettir ceux qui ont vocation à être dominés. Depuis toujours, la religion est l’auxiliaire du pouvoir. Dans toutes les religions. Pourquoi l’être humain a-t-il tellement besoin de se raccrocher à un Dieu et à un au-delà pour tenter d’évacuer la peur de la mort ? Je ne sais pas. Moi, vois-tu, je n’ai jamais eu peur. Jamais eu peur de la mort, en tous cas. Sauf (rires) que j’ai toujours craint d’être enterré vivant. Je fais très souvent un affreux cauchemar. On ferme mon cercueil alors que je suis assoupi. Je me réveille et je frappe désespérément sur le couvercle en hurlant : bande d’idiots, espèces d’imbéciles… Vous ne voyez donc pas que je ne suis pas mort ? »


Mon père est mort le 28 avril 2014 dans sa centième année. Il a arrêté de se nourrir, estimant qu’il avait suffisamment vécu.

Il n’a pas connu les attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan, de la Promenade des Anglais à Nice, ni l’égorgement du Père Jacques Hamel à St. Etienne-du-Rouvray.

A chacune de ces attaques terroristes et plus encore aujourd’hui, après le carnage barbare du Hamas perpétré le samedi 7 octobre 2023, j’ai repensé à ce qu’il m’avait dit au lendemain du 11 septembre 2001.


[1] Agha Djoun est mon grand-père, le père de mon père. C’est l’appellation donnée dans les familles, qui peut s’interpréter : « Votre Éminence chérie » et qui traduit tout à la fois la déférence et l’affection. En l’occurrence, mon grand-père était haut fonctionnaire territorial, c’est à dire Trésorier général dans plusieurs provinces, d’où les déménagements successifs vécus par ma famille.