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L’armée française, le grand déclassement

L’armée française, le grand déclassement
Emmanuel Macron présente la stratégie de défense française sur la base du commando Hubert, à Saint-Mandrier-sur-Mer, près de Toulon, 9 novembre 2022 © ERIC GAILLARD/POOL/AFP

Le président Macron a dévoilé vendredi les grandes orientations de la future loi de programmation militaire 2024-2030, augmentant les budgets d’un tiers. La France hésite à doter nos soldats d’un budget à la hauteur des missions qui les attendent. L’armée de terre compte ses munitions, la marine appareille des navires low cost et l’armée de l’air ne peut qu’acter les retards de livraison. Pendant ce temps-là, l’Allemagne et la Pologne débloquent des milliards par dizaines.


« Pour que les conséquences apparaissent aux Nations, il faut des catastrophes ou le recul de l’histoire », écrivait Jacques Bainville en introduction de son célèbre Les Conséquences politiques de la paix (1920), où il prédisait que le traité de Versailles engendrerait tôt ou tard une nouvelle guerre avec l’Allemagne. Pour l’heure, le retour de la guerre en Europe demeure à peu près circonscrit à l’Ukraine, nonobstant quelques alertes inquiétantes, comme la destruction des gazoducs Nord Stream 1 et 2 au fond de la Baltique en octobre. Mais ce choc géopolitique a d’ores et déjà conduit Berlin et Varsovie à des décisions radicales. L’Allemagne pacifiste a débloqué 100 milliards pour reconstituer « l’armée la mieux équipée d’Europe ». La Pologne s’emploie à doubler ses effectifs et à tripler ses crédits pour lui disputer le leadership militaire. En juillet, le gouvernement de Mateusz Morawiecki signait un contrat avec la Corée du Sud portant sur l’acquisition de 1 000 chars lourds K2 Black Panther ; aucune armée occidentale n’en possède autant. Et pendant ce temps, à Paris, où l’on revendique volontiers le titre de première puissance militaire d’Europe, ça tergiverse.

Il faut passer en économie de guerre

Le 13 juillet, à l’Hôtel de Brienne, Emmanuel Macron avait pourtant dit aux militaires : « Tout confirme notre analyse stratégique de la menace […]. La défense est la première raison d’être de l’État, s’il faut aller plus loin, nous le ferons. » Séance tenante, les spécialistes mettaient en chantier une nouvelle copie de la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 qui crante l’augmentation du budget annuel des armées de 36 à 50 milliards d’euros. Le ministre Sébastien Lecornu, qui pilote ces travaux en direct, promettait cet automne qu’un projet actualisé serait finalisé avant Noël. Or, à la mi-décembre, l’Élysée n’avait toujours pas validé le nouveau périmètre financier de future LPM, qui couvrira la période 2024-2030. Sans ce cadrage, il est impossible, expliquent les spécialistes militaires, de fixer des ambitions opérationnelles, d’arrêter des volumes de forces et de matériels, de planifier des calendriers de commandes et de livraisons. « À l’Élysée, le président a soulevé le capot et cherche à tout comprendre du moteur LPM ; il interroge la cohérence des modèles qu’on lui propose. De son côté, son ministre pose les questions pertinentes du novice et n’obtient pas de réponses satisfaisantes », lâche une bonne source. Ambiance.

Le général Pierre de Villiers, ancien chef d’état-major des armées, déclare à l’antenne de BFM TV début novembre : « Il faut se dépêcher en adaptant les procédures : c’est maintenant et pas dans six mois qu’il faut adopter la nouvelle LPM. […] Il est urgent de passer à la vitesse supérieure pour rétablir la cohérence entre les menaces, que l’on connaît, les moyens et les missions confiées aux armées. Trois milliards de plus par an, c’est insuffisant. À nouvelle situation, nouveaux moyens. » Selon la LPM en cours d’exécution, il était prévu de livrer aux cavaliers de l’armée de terre un seul char Leclerc rénové en 2022, 80 en 2025 et 200 – soit la totalité du parc  existant – en 2030… Lors de son audition au Parlement fin juillet, l’amiral Pierre Vandier, le chef d’état-major de la marine, explique : « Malgré tout ce qui a été fait – et dont je suis profondément reconnaissant –, la marine va continuer de voir sa taille diminuer pendant les deux prochaines années. Depuis 1945, la flotte na jamais été aussi petite quaujourdhui. » Ces propos sans fard lui valent des remontrances du Château. Le nouveau mantra élyséen est : « Il faut passer en économie de guerre. » Cela ne se décide pas en un claquement de doigts, rétorquent en coulisse les industriels. Ils attendront des commandes fermes supplémentaires avant d’investir dans de nouvelles lignes de production.

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Les experts de l’état-major des armées travaillent sur un budget en hausse de 100 milliards d’euros pour la période 2024-2030 par rapport à celui de LPM 2019-2025. Selon que l’enveloppe définitive sera arrêtée à 375, 410 ou 425 milliards d’euros (les trois scenarii sont sur la table), le visage de nos armées en sera profondément modifié. Une vraie interrogation émerge désormais sur le maintien ou non de toutes leurs capacités actuelles, que relaie ainsi une source parlementaire : « Faut-il viser le maintien d’un “modèle complet”, au risque de s’abîmer dans une compétition perdue d’avance avec les États-Unis ou la Chine, aux moyens cent fois supérieurs aux nôtres, ou préférer l’ambition de viser un “modèle cohérent” ? » Le diable se cache dans les détails. En intégrant le coût de l’inflation, la part de l’investissement sanctuarisé pour la modernisation de la dissuasion (environ 12 % du budget annuel), les programmes majeurs lancés auquel il serait compliqué de toucher sans créer des déséquilibres structurels et la liste des « trous capacitaires » dont le comblement est devenu très urgent depuis l’éclatement de la guerre en Ukraine, les financiers militaires n’auront en réalité qu’environ 30 % de ce montant global d’augmentation à répartir entre les armées.

Une équation délicate

Cohérence ? Les terriens réfléchissent sérieusement à baisser le volume cible des leurs nouveaux blindés de la génération Scorpion (Griffon, Jaguar, Serval) pour être livrés, en contrepartie, des quantités correspondantes de pièces de rechange et de munitions. Un rapport percutant sur les stocks militaires, publié en fin d’année par l’Institut français des relations internationales (IFRI), confirme ce que l’on savait : « La professionnalisation des forces armées, l’application de la “révision générale des politiques publiques” (RGPP) et les conséquences de la crise de 2008 ont contribué à l’éviction d’une logique de stocks au profit d’un fonctionnement en flux tendu généralisé, destiné à limiter les coûts. » Pour forger une « armée de terre de combat », le nouveau slogan (pléonastique) de son patron, le général Pierre Schill, il devient urgent, aussi, à l’aune des leçons de l’Ukraine, de reconstituer son artillerie, une autre variable d’ajustement des coupes budgétaires passées. Elle dispose d’un nombre « échantillonnaire » de canons Caesar (76 moins les 18 ponctionnés pour l’Ukraine) et de systèmes Mamba de défense sol-air. Il faut en outre enrichir cette panoplie de systèmes de tir dans la grande profondeur du champ de bataille, de radars de contre-batterie et de drones – les Britanniques en auront 10 000 d’ici 2030, a promis récemment leur chef, l’amiral Tony Radakin.

Pour les aviateurs et les marins, l’équation est plus délicate. Leurs systèmes d’armes sont très coûteux, plus longs à produire, avec des impacts majeurs sur la compétitivité de notre industrie à l’export. En 2022, le général Stéphane Mille, chef  de l’armée de l’air et de l’espace, a dû accepter de voir son parc de Rafale ponctionné. De plus, des appareils neufs attendus ne seront pas livrés en temps voulu afin de servir les nouveaux clients de Dassault, la Grèce et la Croatie. Conséquence, en 2023, l’entraînement de ses pilotes de chasse sera limité à 150 heures par personne, a-t-il prévenu. Pour retrouver de « l’épaisseur », il souhaite que la cible des 185 Rafales arrêtée pour 2030 passe à 225. De son côté, l’amiral Vandier a sauvé son format de 15 frégates de premier rang en échangeant les cinq dernières « Fremm » (le top de la technologie navale) programmées contre cinq FDI, une version low cost destinée à l’export ; en haute mer, les équipages ressentiront la différence. Résultat de la politique des « dividendes de la paix », la liste des bâtiments à remplacer simultanément est longue, même si elle a été calculée au plus juste. Et à ces priorités « pour sauver le modèle » s’ajoutent, encore, les investissements qui permettront aux armées de se battre dans les « nouveaux champs de la conflictualité » : dans l’espace, dans le cyberespace, dans les grands fonds marins, dont la guerre d’Ukraine souligne l’importance.

Pour l’Allemagne de Scholz, l’ennemi est désormais tout désigné, c’est la Russie. Son armée va donc renouer avec la « masse ». Pour sa part, la France d’Emmanuel Macron ambitionne de conserver son rôle de « puissance d’équilibre », selon le terme consacré dans la « Revue nationale stratégique » publiée cet automne. Mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ? s’interrogent les militaires, qui écartent, eux, l’hypothèse d’une guerre contre la Russie. Ils réclament à l’exécutif des priorités claires ou, à défaut, les moyens de sauver le format complet de nos armées et de moderniser leurs armes pour ne pas qu’elles soient déclassées par rapport à celles de leurs compétiteurs probables. À commencer par la Turquie, qui avance ses pions dans nos zones d’intérêt, de la Méditerranée à l’Afrique. Grâce à ses armées, la France peut encore, tout à la fois, rayonner dans l’Indo-Pacifique, porter secours au pied levé au Liban, épauler les policiers et les gendarmes sur le territoire national en déployant l’opération Sentinelle ou préserver son influence en Afrique avec ses éléments prépositionnés. Seule certitude à ce jour, Emmanuel Macron veut que les armées doublent le nombre de leurs réservistes pour atteindre 80 000 volontaires. Il faut sauver le soldat SNU, l’alfa et l’omega macronien de la lutte contre le délitement de la cohésion nationale. Tout un programme.

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Malgré tout, les opérations continuent
Après les steppes sahéliennes, direction les grandes plaines d’Europe continentale
Fin août, discrètement, l’armée française a mis un terme à sa présence au Mali, après neuf ans de présence. Sur fond d’échec, Paris amorce son retrait de la bande sahélo-saharienne (BSS). Nos militaires ont accumulé les succès tactiques contre les katibas terroristes des franchises d’Al-Qaida et de l’État islamique, mais sans réussir à endiguer le ralliement des populations à leurs porte-drapeaux politiques et religieux. Nos diplomates ont été incapables de transformer les avancées sécuritaires en gains sur le front de la gouvernance et du développement économique. Ils sont paralysés par leurs dogmes des droits de l’homme – pas d’ingérence – et du « multilatéralisme » européen. La colère d’Emmanuel Macron contre les putschistes maliens et l’immixtion de la Russie dans le huis clos malien, avec l’envoi des milices de Wagner, ont achevé de pourrir la situation.
Paris conserve aujourd’hui 2 000 hommes dans la BSS, essentiellement au Niger et au Tchad, mais le climat se dégrade vite. Nos forces spéciales sont sur le point de quitter le Burkina Faso pour échapper à l’instrumentalisation des groupes qui s’affrontent. Paris s’interroge aussi sur le maintien des bases prépositionnées en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Un courant au sein de l’exécutif plaide pour leur suppression afin de ne pas prêter flanc au sentiment antifrançais à la veille d’élections présidentielles qui s’annoncent compliquées. Sans ces points d’ancrage, il sera beaucoup plus difficile d’intervenir en urgence pour défendre nos intérêts et protéger nos nombreux ressortissants : le délitement accéléré des États et la poussée vers le sud et l’ouest de l’hydre islamo-mafieuse menacent désormais toute l’Afrique de l’Ouest.
Volontiers va-t-en guerre contre la Russie, les mêmes poussent l’état-major à redéployer ses troupes à l’est de l’Europe pour « réassurer » le flanc de l’OTAN. De l’Estonie à la Roumanie, près de 1 500 hommes sont déjà à pied d’oeuvre, auxquels s’ajoutent les 3 000 marins des bâtiments envoyés en Baltique et en Méditerranée. Et 8 000 hommes sont en alerte sur le territoire pour armer, le cas échéant, l’échelon d’urgence de la force de réaction rapide de l’OTAN (40 000 hommes). La France assume ce rôle pendant un an. Sa contribution à l’OTAN est appelée à augmenter singulièrement dans les prochains mois. La transformation inédite de l’Alliance, actée au sommet de Madrid, cet été, prévoit que ses membres soient bientôt capables de constituer une force de 100 000 hommes en moins de dix jours et de doubler la mise à trente jours. Notre outil militaire en sera remodelé en profondeur. Pour quels gains politiques ?

Janvier 2023 – Causeur #108

Article extrait du Magazine Causeur


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Journaliste, officier de réserve, secrétaire général de l'Association des journalistes de Défense.

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