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Ah! Si j’étais riche

La Ford Mustang de Jean-Paul Belmondo dans "Le Marginal", est mise aux enchères lors du salon "Rétromobile"

Ah! Si j’étais riche
© Artcurial

Artcurial, la maison de ventes aux enchères, proposera la « Mustang » du Marginal, le 4 février prochain, lors de la 47ème édition du salon Rétromobile qui se tiendra à la Porte de Versailles.


Ça a débuté comme ça, par une séance du mercredi après-midi. Anodine et indépassable. Cascadeuse et mémorielle. Nous étions fin octobre, début novembre 1983. J’avais neuf ans dans la salle du « Concorde » à Bourges que la rumeur disait appartenir à Alain Delon ou à Robert Hersant, je ne me souviens plus très bien. Les Berrichons aiment les histoires de montages financiers complexes et de successions houleuses, nous tenons cet héritage-là de Jacques Cœur, notre grand argentier.


Dès le générique du « Marginal », j’ai été percuté par la musique haletante d’Ennio Morricone, ce TGV orange qui filait à pleine vitesse dans la campagne française, « CERITO FILMS » en lettres capitales qui barrait l’écran et Jean-Paul qui lisait Le Figaro. Il portait l’une de ses improbables vestes en cuir sur un tee-shirt et un jean surmonté d’un gros ceinturon comme dans une chanson de Michel Delpech. Le scénario était l’œuvre de Jacques Deray et de Jean Herman. Le Commissaire Jordan débarquait à Marseille pour démêler une affaire de stupéfiants. Il y avait Sauveur Mecacci, un méchant aux traits d’aiglefin, interprété par une star d’Hollywood au sang mêlé, newyorkais de naissance, né de parents siciliens et espagnols, l’inquiétant Henry Silva nous a quittés en septembre dernier à l’âge de 95 ans.

Un instituteur qui roulait en R9

Le fidèle Pierre Vernier, discret et indispensable copain du Conservatoire s’imposait en finesse par un jeu à contre-courant de son ami. Roger Dumas et Michel Robin complétaient ce casting cinq étoiles. On était à la fête. Et dire qu’il fallait retourner à l’école, le lendemain, sous la dictée d’un instituteur qui roulait en Renault 9 et hésitait à quitter le PSU. La rigueur avait emporté le pays, les déficits et le chômage allaient occuper toute notre jeunesse. Nous avions ordre de culpabiliser et de rogner la moindre parcelle de joie décomplexée. Mais, ce jour-là, en dehors du temps, des modes, du spectre « politiquement correct » qui s’abattrait bientôt sur nos consciences, Jean-Paul tenait la barre dans ce policier musclé, ficelé comme un rôti de veau et parfaitement désuet. Une production qui misait son va-tout sur les épaules de Belmondo et jouait la carte populiste sans fausse pudeur. Nous étions en attente d’un Jean-Paul cocardier, vengeur, boulevardier, charmeur, droitier et cogneur.

A relire, du même auteur: Sophie Marceau: un amour de jeunesse qui ne s’est jamais démenti

Il y eut également plusieurs apparitions qui réjouirent l’enfant en construction que j’étais. D’abord, l’arrivée d’une Brésilienne du Nordeste à la chevelure brune incendiaire et aux créoles imposantes. Elle s’appelait Livia Maria Dolores Monteblanco. Carlos Sotto Mayor avait la peau cuivrée et des jambes de feu. Et cette chanson « Don’t think twice » du groupe Blizzard qui résonnait dans nos têtes. On était aux anges. Il ne manquait plus que les frères Tourian, « les artistes du couteau, amateurs de jolies femmes ». Et cette réplique de Jean-Paul : « Alors, dites donc, il parait que l’on veut me fourrer à sec, ben je suis d’accord, lequel commence ? » déclenchant une bagarre générale dans ce snack huileux.

Ce qui frappa vraiment notre imaginaire, le congela sur place, bloqua à jamais notre cervelet, se matérialisa sous la forme d’une Ford Mustang 66 vert foncé, à l’échappement latéral et aux grognements caverneux dans une course-poursuite orchestrée par Remy Julienne, le maître du genre. Le lieutenant Frank Bullitt était battu sur son propre terrain! Cette américaine francilienne était large et démoniaque, agressive jusqu’au meurtre, elle rejetait le collectivisme et les limitations de vitesse. On la disait blindée. Elle fut notre bouffée d’essence dans une Europe bouffie d’orgueil. Elle militait pour l’autodéfense et la loi du talion. Idéologiquement suspecte, elle condensait tous les plaisirs interdits. Sa légende surpassait même la DB5 de Bond dans le panthéon cinématographique des autos-vedettes.

Entre 200 000 et 400 000 euros

Car son mystère restait entier. Où était-elle ? Disparue dans une casse de banlieue ? À l’abri chez un fétichiste du « flight jacket » et des « eighties débridées » ? Désossée par un militant écologiste ? Envolée aux Amériques, là où les voitures de caractère ne sont pas stigmatisées ? Artcurial, la maison de ventes aux enchères l’a retrouvée avec son immatriculation d’origine « 9TL75 ». Hosanna ! Hervé Poulain, le commissaire-priseur, diffuseur de belles mécaniques depuis plus de 50 ans, tentera de l’adjuger lors de la vente officielle du salon Rétromobile (1er au 5 février). Son estimation entre 200 et 400 000 euros me semble raisonnable. Vous pouvez retrouver son historique dans le catalogue aux pages 262-263. J’ai bien failli m’évanouir à la vue de ce lot 236. Et c’est là que j’ai regretté de ne pas avoir mieux travaillé à l’école pour m’offrir peut-être, l’expression roulante la plus outrancière et fantasmagorique du cinéma français.

Rétromobile 2023 – La Vente Officielle by Artcurial

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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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