Interrogée sur France 2 ce matin au sujet des débordements graves qui ont émaillé la victoire du PSG, la ministre des Sports, Marina Ferrari, a affirmé que la justice « doit faire son travail avec des peines sévères ». Toutefois, ces bonnes paroles ne suffiront pas à remédier au mal français.
Une fois encore, Paris a connu cette étrange célébration dont notre époque a le secret : une fête qui ressemble à une émeute, une victoire qui prend les allures d’une défaite. Après le sacre du Paris Saint-Germain, les images ont défilé avec la régularité d’un rituel désormais bien installé : vitrines brisées, commerces pillés, véhicules incendiés, affrontements avec les forces de l’ordre, mobilier urbain détruit. De Paris à Lyon, de Nantes à Grenoble, de Marseille à Toulouse, la même scène s’est répétée. Et comme toujours, les responsables politiques ont appelé au calme, les commentateurs ont exprimé leur surprise, les experts ont expliqué, contextualisé, nuancé.
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Pourtant, il n’y avait rien de surprenant. Depuis longtemps, les grandes célébrations sportives sont devenues le théâtre d’une démonstration de force où le football n’est souvent qu’un prétexte. Ce qui s’exprime alors n’est pas seulement la joie populaire, mais quelque chose de plus sombre : la fragilisation de l’autorité, l’effacement progressif des frontières entre la fête et la violence, entre la liberté et l’impunité. Il faut également avoir le courage de regarder la réalité telle qu’elle apparaît. Une part importante des violences est le fait de jeunes issus de l’immigration africaine et maghrébine, parfois de nationalité étrangère, parfois nés en France mais vivant dans un rapport de rupture avec l’histoire, la culture et les institutions du pays. À leurs côtés se retrouvent souvent des militants de l’ultra-gauche, héritiers d’une tradition de contestation devenue pure négation, pour lesquels toute manifestation d’autorité constitue une provocation et toute atteinte à l’ordre une forme de libération.
La conquête par la transgression
Les motivations diffèrent parfois ; le résultat est identique. Les uns apportent la force du nombre, les autres une justification idéologique. Les uns expriment une colère diffuse ou une volonté de domination territoriale ; les autres fournissent les mots, les concepts et les excuses. Beaucoup de ces jeunes hommes n’agissent d’ailleurs pas nécessairement au nom d’un projet politique clairement formulé. Ils sont mus par la pulsion du désordre, l’excitation de la transgression, l’ivresse du pillage, le sentiment grisant de puissance que procure l’effacement provisoire des règles communes. Pour certains, il s’agit d’un jeu morbide, d’une fête inversée où la destruction tient lieu de célébration. Ils ne mesurent pas toujours ce dont ils sont les acteurs.
Et pourtant, qu’ils en aient pleinement conscience ou non, leurs gestes s’inscrivent souvent dans une dynamique qui les dépasse. Car derrière la violence apparemment gratuite se dessine parfois autre chose : une progression territoriale, culturelle ou idéologique menée par d’autres forces, plus organisées, plus patientes, plus conscientes de leurs objectifs. Beaucoup de ces jeunes ne sont alors que le petit doigt d’un bras dont ils ignorent parfois l’existence, les exécutants spontanés d’un mouvement plus vaste qui contribue à affaiblir les cadres symboliques, politiques et culturels sur lesquels reposait la nation.
La violence normalisée
Cette alliance de circonstance constitue l’un des phénomènes les plus caractéristiques de notre époque. Vingt ans après les émeutes de 2005, le constat apparaît plus inquiétant encore. À l’époque, beaucoup avaient voulu croire à une crise passagère. Les incendies de voitures et les attaques contre les bâtiments publics furent présentés comme la conséquence mécanique du chômage, de la pauvreté ou de l’exclusion. Quelques voix pourtant avertissaient déjà qu’il se jouait autre chose. Ce qui apparaissait alors n’était pas seulement une crise sociale mais une crise de civilisation. Une crise de l’autorité. Une crise de la transmission. Une crise de la légitimité même de la République.
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Vingt ans plus tard, cette intuition paraît difficilement contestable. Les incendies sont parfois moins spectaculaires ; la décomposition est plus profonde. Ce qui relevait autrefois de l’exception tend à devenir la norme. La violence n’est plus un événement : elle est devenue un climat. Les bandes de jeunes se sont transformées en micro-sociétés où prospèrent les trafics, les logiques de clan, les rapports de force et parfois les influences islamistes les plus diverses. Dans certains quartiers, les représentants de l’État ne pénètrent qu’avec précaution. La loi officielle y coexiste avec d’autres formes d’autorité plus immédiates, plus redoutées et souvent plus respectées.
Mais attribuer cette situation aux seuls phénomènes migratoires serait insuffisant. Le mal est plus ancien. Plus profond. Plus français aussi. Car la véritable révolution qui a bouleversé le pays depuis un demi-siècle n’est pas seulement démographique ou économique. Elle est morale et culturelle. Son acte fondateur porte un nom : Mai 68. Depuis lors, toute forme d’autorité est devenue suspecte. Le maître devait devenir animateur. Le père devait devenir compagnon. Le policier devait comprendre avant de sanctionner. Le juge devait s’interroger sur les causes sociales avant de condamner. L’État lui-même devait apprendre à douter de sa propre légitimité.
Le ver est dans le fruit
Cette révolution culturelle a fini par pénétrer toutes les institutions. L’école a progressivement remplacé la transmission par la pédagogie. La justice a parfois substitué l’explication à la sanction. Les médias ont développé une méfiance quasi instinctive envers toute affirmation de l’autorité. Une même idée s’est imposée partout : l’interdit serait une violence et la sanction une injustice potentielle. Ainsi est née ce que l’on pourrait appeler la culture de l’excuse. Chaque délinquant devient le produit d’un contexte. Chaque violence l’effet d’une exclusion. Chaque émeute est un message adressé à la société. Chaque refus des règles communes une conséquence plutôt qu’une responsabilité. Peu à peu, la notion même de faute s’est dissoute. Le coupable s’est effacé derrière la victime qu’il prétend être.
Et pendant que les institutions cherchaient à comprendre, ceux qui entendaient imposer leur loi, eux, ne doutaient pas. Les trafiquants n’ont jamais renoncé à l’autorité. Les islamistes n’ont jamais abandonné l’idée de hiérarchie. Les chefs de bande ne se sont jamais convertis à la pédagogie bienveillante. Tous ont prospéré dans le vide créé par le recul de l’État. Le paradoxe est d’ailleurs saisissant. Dans nombre de pays dont sont originaires ces jeunes — au Maghreb, en Afrique subsaharienne ou en Turquie — les comportements qui se banalisent aujourd’hui dans certaines villes françaises demeurent fortement condamnés.
Une amie algérienne me disait un jour : « Chez nous, aller en prison est une honte. Le voleur déshonore sa famille. » Cette phrase contient peut-être une vérité que la République contemporaine refuse d’entendre. Car le problème n’est pas seulement l’importation de populations venues d’autres horizons. Le problème réside aussi dans la disparition progressive de la capacité française à transmettre ses propres normes. Les nouveaux venus rencontrent une société qui doute d’elle-même. Une société qui hésite à dire ce qui est permis ou interdit. Une société qui parle sans cesse de droits mais de moins en moins de devoirs. Une société qui craint davantage d’être accusée de discrimination que de laisser prospérer le désordre.
La capitulation intellectuelle précède la défaite politique
Ce vide symbolique est devenu l’un des principaux facteurs de désintégration nationale. Il faut enfin évoquer la responsabilité des élites. Depuis plusieurs décennies, une partie importante des responsables politiques, des universitaires, des magistrats, des journalistes et des acteurs culturels demeure prisonnière des réflexes intellectuels hérités de Mai 68. Ils continuent à considérer l’autorité comme un problème davantage que comme une solution. Ils soupçonnent l’ordre avant même d’en examiner la nécessité. Ils préfèrent souvent compatir plutôt que juger. Comprendre plutôt que protéger. Expliquer plutôt que sanctionner. Dans cette vision du monde, la société est toujours coupable et l’individu toujours victime. La République devient responsable de ceux qui la combattent. La nation coupable de ceux qui refusent de s’y intégrer.

Cette logique désarme moralement l’État. Elle nourrit une forme de capitulation intellectuelle qui précède souvent les défaites politiques. Les émeutes de 2005 apparaissent aujourd’hui comme un avertissement qui n’a pas été entendu. Les violences qui ont suivi la victoire du PSG ne sont pas un accident. Elles sont un symptôme. Le symptôme d’une nation qui peine à croire encore en elle-même. Le symptôme d’une République qui multiplie les discours parce qu’elle n’ose plus exercer pleinement l’autorité. Le symptôme d’un pays qui confond trop souvent la tolérance avec la faiblesse, la compassion avec l’abdication et la générosité avec le renoncement. On répète sans cesse que les menaces viennent de l’extérieur. Mais une civilisation ne disparaît pas seulement sous les coups de ses ennemis. Elle disparaît aussi lorsqu’elle cesse de défendre ce qui la constitue. Lorsqu’elle ne croit plus suffisamment en elle-même pour transmettre son histoire, imposer ses règles et protéger ce qu’elle est.
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La question posée par les violences de ces dernières nuits dépasse donc largement le football. Elle touche au cœur même du problème français. Celui d’une République qui semble avoir oublié qu’aucune liberté durable n’existe sans autorité légitime, qu’aucune société ne survit longtemps sans transmission, et qu’aucune nation ne demeure vivante lorsqu’elle renonce à se faire respecter. Car ce qui se joue sous nos yeux n’est peut-être pas seulement une crise de l’ordre public. C’est la confrontation entre une civilisation fatiguée, hésitante, rongée par le doute, et des forces qui, quelles que soient leurs contradictions, avancent avec davantage de certitude qu’elle. Là réside peut-être le drame français : non dans la violence elle-même, mais dans l’incapacité croissante à nommer ce qu’elle révèle.
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