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Spielberg ne se lasse pas de regarder les étoiles

La vérité est ailleurs…


Spielberg ne se lasse pas de regarder les étoiles
Téléphone maison ? © Universal Pictures France

Disclosure Day, le Spielberg « nouveau » est un grand cru, selon Laurent Silvestrini


Âgé de 79 ans, le golden boy hollywoodien prouve avec son 37e long-métrage qu’il est toujours le maître incontesté des thrillers de science-fiction, où la candeur enfantine sert de salvatrice médiation « trans-espèces » avec de bienveillants aliens, pourtant rudoyés et malmenés par les autorités officielles.

Et face au grand fracas du monde, le salut ne se situe pas forcément du côté que l’on croit. Quitte à redonner de la vigueur aux théories conspirationnistes les plus insensées dans un pays à la prétention messianique, qui semble avoir érigé la post-vérité en dogme indépassable…

« Ma curiosité et ma fascination pour les vies ailleurs s’expliquent par le fait que je suis une personne très curieuse. Cela remonte précisément au jour où mon père m’a fait découvrir l’astronomie quand j’avais cinq ans, pendant une pluie d’étoiles filantes. Je n’oublierai jamais ce moment et à quel point il m’a affecté. Je regarde toujours le ciel sans crainte, mais avec émerveillement » déclarait le cinéaste lors d’une récente interview face aux médias français.

4e long métrage sur les petits hommes verts

Une obsession qui le conduit dès l’âge de dix-sept ans à réaliser son premier long-métrage amateur avec une caméra 8 mm, aujourd’hui partiellement perdu : Firelight. Puis à récidiver entre la fin des années 70 et le début des années 80 avec deux formidables bornes dans l’Histoire de la science-fiction mondiale, consacrant l’ère des blockbusters familiaux et des « popcorn movies » : Rencontres du troisième type (1977) et E.T., l’extra-terrestre (1982). À rebours d’un genre qui avait jusqu’ici coutume de présenter les aliens comme des menaces pour l’homo americanus — métaphore à peine déguisée des dangers « rouges » et atomiques représentés par l’U.R.S.S. ou la Chine populaire (La Chose d’un autre monde, Les Envahisseurs de la planète rouge, Les Soucoupes volantes attaquent, etc.) —, Spielberg fait preuve d’une profonde empathie à l’égard de ces entités venues d’ailleurs. Nuance importante : sa version nihiliste de La Guerre des mondes (2005), à la suite du trauma national représenté par les attentats du 11-Septembre, tend à réancrer un chaos sur Terre par le truchement d’impitoyables tripodes guerriers face à une famille nucléaire éclatée — époustouflante prestation de Tom Cruise en père divorcé.

Emily Blunt

Plus récemment, après une incursion ludique dans la comédie musicale avec le très stimulant West Side Story (2021), puis une plongée autobiographique dans son enfance et sa jeunesse avec le bouleversant The Fabelmans (2022), notre magicien surdoué nous propose une quatrième variation extra-terrestre avec ce fort intrigant Disclosure Day (que l’on pourrait traduire par « Jour de la révélation / de la transparence »), dans une optique de quête ultime de la Vérité. Mais davantage qu’un énième film sur les mystérieux aliens jouant à cache-cache avec nous, Spielberg prend plaisir à piloter un incroyable « actioner » paranoïaque et conspirationniste, convoquant simultanément le meilleur de la première période hitchcockienne (Chantage, Les 39 Marches, Agent secret), les œuvres maîtresses du Nouvel Hollywood politique (À cause d’un assassinat, Les Hommes du Président, Les 3 Jours du Condor, Marathon Man), tout en surpassant certains efforts d’un Nolan (Tenet) ou d’un Shyamalan — impossible de ne pas penser à Signes et à Knock at the Cabin. Sans compter les savoureux clins d’œil aux franchises d’action et d’espionnage « grand public » Mission : Impossible et James Bond.

Foi, croyance et transparence

Le script concocté par le fidèle David Koepp (Jurassic Park, La Guerre des mondes, Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal) est d’une redoutable efficacité. Alors que le monde bascule inexorablement vers une Troisième Guerre Mondiale — menaces nucléaires russes, tensions en Corée de part et d’autre du 38e parallèle, fermeture des frontières en Europe en dépit du traité de Schengen —, deux quadragénaires américains que tout oppose prennent conscience de leur statut d’élus et d’intermédiaires entre l’Espace et la Terre. Lui, c’est le bien nommé Daniel Kellner (Josh O’Connor), passionné de mathématiques — « le grand livre de l’Univers », reléguant quelque peu la Bible au second plan — et expert en cybersécurité. Travaillant pour une société secrète, Wardex, liée au complexe militaro-industriel du gouvernement fédéral, il dérobe dans un accès de folie — ou de lucidité — plusieurs archives déclassifiées remontant symboliquement à l’incident de Roswell (Nouveau-Mexique) : cet écrasement d’un objet non identifié au sol, survenu le 4 juillet 1947 et révélé au grand jour seulement en 1980 (publication du livre The Roswell Incident de Charles Berlitz et William Moore), véritable accélérateur de particules pour toutes les thèses pro-ufologiques… et par voie de conséquence conspirationnistes. Elle, c’est Margaret Fairchild (Emily Blunt), présentatrice météo d’une chaîne câblée de Kansas City — un patronyme éloquent, Fairchild signifiant littéralement « l’enfant juste et vertueuse ». Sa vie se voit radicalement bouleversée lorsqu’elle aperçoit un cardinal rouge s’introduire comme par effraction dans son luxueux appartement, scène cocasse qui la renvoie à un rêve récurrent d’enfance tout en lui conférant subrepticement de mystérieux super-pouvoirs : la faculté de parler plusieurs langues, et non des moindres — russe, coréen et « alien » —, révélée dans une scène à la fois stupéfiante et glaçante, qui pourrait bien faire date dans l’Histoire du cinéma science-fictionnel. Autres pouvoirs développés : la télépathie et l’usurpation d’identités de personnes décédées pour duper son entourage et devenir inarrêtable. Par un incroyable concours de circonstances et un subtil entrelacs de récits et de trajectoires individuelles, nos deux héros « malgré eux » vont finir par entrer en contact et faire cause commune afin d’échapper aux sbires de la milice paramilitaire — pour révéler enfin au monde entier « connecté » le contenu de ces fichiers déclassifiés… entrant évidemment en résonance avec les récentes vagues de déclassifications réelles du Pentagone sur les PAN (Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés).

Josh O’Connor

Nous ne dévoilerons évidemment pas l’étourdissante issue de cette cavale à travers une certaine Amérique profonde — celle du Midwest, ironiquement l’un des bastions du trumpisme (est-ce conscient de la part d’un auteur pro-démocrate ?) —, mais précisons que la clé du mystère réside dans le pacte empathique noué entre les enfants et les aliens dissimulés en animaux des forêts : cerfs, renards… et cardinaux rouges au chant mélodieux. Fidèle à sa passion pour la transparence dans « la plus grande démocratie du monde » (mais l’est-elle véritablement encore ?), Spielberg, ex-héraut (et héros) du Nouvel Hollywood, continue de régler ses comptes avec toute forme d’opacité et de malveillance, qu’il fait clairement remonter à la présidence Nixon (1969-1974), plusieurs fois mise en accusation dans son film. Déjà, Pentagon Papers (2017) communiquait furieusement avec le scandale du Watergate, jadis sublimé par Alan J. Pakula dans le film précédemment mentionné (Les Hommes du Président, 1976).

Mais le plus vertigineux se situe sans doute ailleurs. À l’instar du célèbre slogan de X-FilesLa vérité est ailleurs ») — série qui n’aurait sans doute jamais existé sans l’apport visionnaire et décisif du réalisateur de Rencontres du troisième type —, Spielberg se dit intimement persuadé que les aliens existent et vivent sur Terre, à nos côtés, ici et maintenant, tout en subissant le traitement de choc que leur infligent autorités gouvernementales et forces armées états-uniennes. Certains plans traumatiques du film convoquent par ailleurs une imagerie concentrationnaire pouvant rappeler La Liste de Schindler — référence jugée incongrue par les critiques les plus sévères, qui ont préféré dénoncer la paresse et la complaisance de Spielberg plutôt que saluer la maîtrise d’un film-somme dialoguant avec l’abondante filmographie de son auteur, tout en établissant des ponts particulièrement pertinents et stimulants avec notre époque de post-vérité et de post-modernité.

Ne cherchez donc plus le blockbuster d’auteur de votre été… et de votre année. On ne peut qu’être admiratifs devant ce génie à l’orée de ses 80 printemps, qui nous offre le plus beau des cadeaux : celui d’une jeunesse éternelle de cinéphile perpétuellement curieux et émerveillé face à un monde de plus en plus cryptique et insensé… où tout semble désormais possible, même l’impensable !

2h25



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