Pour clôturer l’année 2023, sous les auspices du Concert de la Loge et de son directeur Julien Chauvin, le TCE avait présenté une version concert en français du Singspiel de Mozart Die Entführung aus dem Serail. Trois ans plus tard, c’est un Enlèvement au sérail en bonne langue allemande qui est proposé, pour quelques rares représentations, sous les ors du splendide édifice de l’avenue Montaigne.
Transposition contemporaine
Epris de Konstanze, Belmonte voudrait l’arracher à l’emprise du Pacha Selim (qui s’avère être l’ennemi juré de son père), et s’introduit dans le palais d’où, aidé de leurs valets Blonde et Pedrillo, le couple tentera de s’échapper, avant d’être arrêté par l’ignoble Osmin et livré au Pacha Selim, dont la mansuétude lui fera finalement renoncer à occire nos deux tourtereaux. Car « rien n’est plus vilain que la vengeance, en revanche la bonté, le pardon, l’absence de ressentiment, n’est affaire que de belles âmes », selon les termes du sublime quatuor conclusif.
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Loin de la traditionnelle turquerie patinée de couleur locale, cette transposition contemporaine du harem plante un décor en forme d’espace ajouré, d’un blanc glacial strié de bleu sur un arrière-plan arboré, parti pris qui renvoie, ne serait-ce qu’allusivement, aux résilles et autres alvéoles prisées des star-architectes de notre temps (cf. Jean Nouvel, Rudy Ricciotti, etc.). Une villa de millionnaire parvenu, en somme, gardée par des vigiles en costar noir et oreillettes. L’oligarque musulman y arbore, en amateur philistin, une collection de bustes tape-à l’œil mariant antiques et art moderne. Pourquoi pas ?
La mise en scène du duo Florent Siaud et Romain Fabre résiste mal aux tentations anachroniques qui tendent à tirer ce chef d’œuvre millésimé 1782 vers les problématiques dont le wokisme fait aujourd’hui son miel. En outre, on se passerait des quelques coups de revolver qui émaillent l’action (et en particulier du coup de feu final dont je vous réserve la surprise mais qui, entre parenthèses, contredit absolument l’intention du livret). Tout comme on ferait volontiers l’économie de cette « création sonore » signée Samuel Hercule, bruiteur chargé, dans un coin du plateau, d’ajouter à la partition, quoique discrètement et à la marge, sifflements, sirènes et autres glouglous de son cru.
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La marque de fabrique de Laurence Equilbey, à la tête de son Insula Orchestra sur instruments d’époque, se fait ici particulièrement appuyée : moins de rondeur et d’onctuosité dans le phrasé que de soin à articuler, à détailler les registres instrumentaux selon un tempo métronomique. A l’oreille, cette louable entreprise archéologique sonne parfois un peu sec, avouons-le.

Sur le plan de la distribution vocale, on regrettera que le vibrato relâché de l’Australienne Jessica Pratt, soprano essentiellement belcantiste comme l’on sait, peine à colorer avec toute la légèreté et la richesse de nuances requises le rôle de Konstanze, exagérément criarde dans les aigus. Frère de René Pati, le ténor samoan Amitai Pati, par contraste, étincelle de fraîcheur et de délicatesse dans cette prise de rôle de Belmonte. La basse croate Ante Jerkunica nous fait un Osmin acceptable, sans plus. Le talentueux ténor américain Brenton Ryan campe Pedrillo avec une grande clarté vocale, et Blonde est resplendissante, sous les traits de la jeune soprano française Manon Lamaison.
Jeu des différences
La toute proche reprise, du 18 au 23 juin, à l’Opéra de Versailles, de L’enlèvement DU sérail [sic], donné en français, cette fois, dans la traduction du dramaturge et librettiste Pierre-Louis Moline (1739-1820), spectacle mis en scène de Michel Fau sous les auspices de l’Orchestre et chœur de l’Opéra Royal, avec Gaétan Jarry au pupitre, sera l’occasion d’une instructive comparaison entre deux approches, décidément antinomiques à tous égards, de ce joyau classique impérissable, trop rarement donné sur les scènes lyriques. « Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible », prescrivait Barthes. Pour la saveur, vivement Versailles.
L’Enlèvement au sérail. Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène : Florent Siaud. Scénographie : Romain Fabre. Insula orchestra accentus.
Avec : Jessica Pratt, Amitai Pati, Ante Jerkunica, Brendon Ryan, Manon Lamaison, Uli Kirsch (rôle parlé).
Durée : 2h15
Théâtre des Champs-Elysées, les 8, 10, 12 juin à 19h30, le 6 juin à 18h
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