Denis Grozdanovitch, champion junior de tennis dans les années 1960 nous raconte ses souvenirs d’un enfant de la balle avant l’ère professionnelle

Cet après-midi, dans quelques heures, nous connaîtrons le vainqueur de Roland-Garros. Depuis deux semaines, nous subissons une pluie de coups ; la balle fut, tour à tour, rapide sous l’effet de la canicule puis molle en raison d’une météo à fort courant océanique. Les joueurs toujours plus puissants, plus précis, plus ascètes auront frappé jusqu’au bout de la nuit. Depuis l’avènement de l’ère Open, le tennis est un jeu de forçats et de records. Il a suivi la courbe du capitalisme débridé et de l’individualisme forcené, il tape dur, sans se retourner sur son histoire, il ne connaît que la statistique et l’efficacité, l’enchaînement des victoires et le classement ATP.
Le beau jeu contre la gagne
Son vocabulaire s’est raidi. Son onirisme s’est évaporé. Si le vélo se mesure aujourd’hui en watts, le tennis capitalise les miles parcourus à travers la planète pour décrocher un Masters 1000 ou le graal, l’un des quatre Grand Chelem. Cet après-midi, nous saurons qui soulèvera la Coupe des Mousquetaires et remportera la finale masculine des Internationaux de France. Assurément ce que le jeu a gagné en rendement médiatique, il l’a perdu en songe nostalgique. Où sont les arabesques d’antan ? Où sont passés les virtuoses du bois quand le tennis s’apparentait autant à un art du mouvement qu’à un sport d’adresse ? Pour revenir à cet âge d’or des artistes du slice et des gentlemen à la répartie féroce surtout en cas de défaite, où la beauté d’un service ne se mesurait pas au radar, il nous fallait un passeur. Un connaisseur de l’intérieur et un écrivain. Quelqu’un ayant connu les derniers miroitements du monde d’avant, quelqu’un ayant frappé la balle avec un authentique Mousquetaire, quelqu’un sachant lire le jeu et mettre des mots sur la fugacité du temps qui passe.
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Denis Grozdanovitch, transfuge de classe, un pied dans le monde ouvrier, l’autre sur les courts du très sélect Tennis Club de Paris fut un junior aussi prometteur que volcanique, son impétuosité et sa lecture du jeu magistrale le firent très tôt repéré par les gloires d’hier. Ce champion de France amateur toucha du bout de sa raquette les dernières traces d’un tennis élitiste, stylé, mondain et charmeur, précieux et caricatural, donc, en voie de disparition. Ses Souvenirs d’une enfant de la balle paraissent aux éditions La Pionnière, ce court ouvrage à la couverture couleur gazon ravira les bibliophiles. Il n’est pas ici question de théorie ou de stratégie, seulement de mémoire vive, de figures, de légendes, d’objets, de littérature et de moments frémissants. Grozdanovitch ralentit le temps, s’arrête sur des rencontres décisives, ces amortis de la vie qui construisent un homme. Il se souvient de René Lacoste et de Jean Borotra. Il profita de l’enseignement du premier et « du délice sensuel » que lui procurait sa raquette métallique « révolutionnaire ». Grozdanovitch s’en remet à peine, soixante ans plus tard. Il y a des emballements de jeunesse qui ne s’oublient pas. Il resta longtemps un adepte, que dire, un adorateur de sa tubulure chromée.
Théâtre social
« Il y eut véritablement entre cette raquette et moi – et je m’avise que l’extrême sollicitude de son inventeur à mon égard joua peut-être un rôle psychologique déterminant – une sorte d’idylle ! » écrit-il, le cœur encore battant. Avec l’autre mousquetaire, le Basque bondissant, âgé alors de 60 ans, en pleine forme physique et assez coquet pour le montrer, il eut des parties courtoises et endimanchées. Le jeune joueur de dix-sept ans issu des HLM apprit vite comment se comporter avec ses prestigieux ainés. Le tennis vivait en vase clos et n’avait pas été percuté par la grande vague de démocratisation de la décennie suivante. Il était autant un terrain de sport qu’un théâtre social avec ses codes et ses courbettes. Dans ces années d’apprentissage, Grozdanovitch eu la révélation céleste en s’entraînant une demi-heure avec l’Australien Ken Rosewall, le numéro 1 mondial de l’époque. Ces quelques balles échangées lui permirent d’élever naturellement son niveau. Il entrait dans une zone jusqu’alors inconnue, ce qu’il appelle « passer dans la zone ». Les gestes deviennent fluides et outrepassent nos propres capacités, le tennisman se sent comme libéré, presque en transe, tout s’articule, les balles accrochent la ligne et les angles impossibles, la main répond au cerveau, les jambes anticipent le placement, la grâce est palpable.
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Les pilotes automobiles connaissent cet état de lévitation où la tête et les bras s’harmonisent et exécutent une partition parfaite. Le joueur est d’inspiration symphonique. Il est multiple et omniscient. Grozdanovitch, toujours aussi « performatif » dans la digression, s’amuse à faire de cette leçon de tennis, une leçon de style. Une déclaration d’amour au tennis originel, celui des premiers émois. Il faut lire sa rencontre avec Jacques Tati qui est hautement « tatiesque », c’est-à-dire cinématographique. Cet après-midi, ou demain, quand la finale aura livré son verdict, et que vous voudrez revenir à l’épure du tennis, ce précis de nostalgie vous redonnera la flamme.
Souvenirs d’un enfant de la balle de Denis Grozdanovitch – éditions la Pionnière, 40 pages
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