Marc Bloch, historien et résistant fusillé par les nazis, entrera au Panthéon le 23 juin. L’œuvre profondément incarnée de ce génie internationaliste et patriote offre un bel antidote aux travers contemporains: l’anachronisme moralisateur, le manichéisme stérile et l’oubli tragique de notre propre histoire.

Marc Bloch (1886-1944) fut, pour Raymond Aron, « le plus grand historien français de l’entre-deux-guerres ». Aujourd’hui oublié, il est la sixième figure – après Simone Veil, Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Missak Manouchian et Robert Badinter – panthéonisée sous la présidence d’Emmanuel Macron. Intellectuel et brillant universitaire, ce médiéviste immergé dans le temps présent, homme de gauche, enfant de l’affaire Dreyfus et de la guerre, juif athée d’origine alsacienne, fut un patriote convaincu que le culte de la patrie et l’internationalisme n’étaient pas irréconciliables : « C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse. » Soldat après son admission à l’École normale supérieure en 1905, puis successivement caporal, sergent, sous-lieutenant, lieutenant et capitaine (1929), il fit les deux guerres mondiales, s’engagea dans la Résistance à partir de 1943 et mourut assassiné par les nazis le 16 juin 1944, près de Lyon, sa ville natale. La nation est ainsi appelée, le 23 juin 2026, à faire entrer dans le premier mausolée de France et la mémoire collective cet historien de renom capable d’avoir « déchiffré de vieux grimoires », « contemplé la forme des champs » et placé le sacrifice de soi et la lutte pour la liberté de son pays au-dessus de sa personne.


Le 17 mars dernier, dans son grand amphithéâtre, l’université Paris I Panthéon-Sorbonne proposait, à un public de lycéens venus des quatre coins de la France, un après-midi de courtes conférences sur Marc Bloch, en présence d’enseignants-chercheurs et de deux de ses descendants. La dernière partie de l’événement, consacrée à la récupération politique de l’historien-résistant par « l’autre extrémité de l’échelle des opinions » – pour parler comme Bloch – fut l’occasion d’enjoindre le jeune auditoire à aller visiter le Panthéon : « Allez-y le 23 juin pour panthéoniser votre Marc Bloch, notre Marc Bloch ! » Quoique le grand historien fût convaincu que l’histoire était la science du divers et du pluriel plutôt que celle des abstractions et des vérités générales, qu’elle traitait des hommes et non de l’homme, il n’est pas certain que cet usage partisan et exclusif du pronom possessif de la part d’universitaires forcément acquis au républicanisme de Bloch et à sa grande lucidité quant à ce qu’il nommait en son temps « l’instabilité mentale » de la droite, mais aussi « les zigzags sans grâce » d’une partie de la gauche, s’ajuste au mieux, y compris formellement, à ce fameux « tact des mots » auquel il était attaché, fidèle en cela à l’exigeante clarté et à la rigoureuse sobriété de sa formation intellectuelle.
Désenclaver le passé
Avant d’être le Marc Bloch des futurs étudiants en histoire à qui leurs professeurs, jusqu’ici, ont peut-être davantage parlé de Victor Hugo, Jean-Jacques Rousseau ou Marie Curie plutôt que de leur Voltaire, leur Jean Moulin ou de leur Joséphine Baker, l’homme dont « la vie d’outre-tombe » se dresse devant la patrie oublieuse, divisée et officiellement reconnaissante, fut avant tout celui qui repensa, en historien et acteur de l’histoire, le passé, le présent et l’avenir. « Le scepticisme n’est pas une attitude plus estimable que la crédulité », écrivait-il. À l’heure de notre mélange collectif de désabusement et d’intime conviction taillés à la serpe des dystopies les plus sombres et des naïvetés les plus confondantes, la panthéonisation de Marc Bloch est surtout une belle occasion de lire, à un siècle de distance, ce qu’il a encore à nous dire.
Ce que l’auteur d’Apologie pour l’histoire (1949) continue de nous dire et qui nous concerne est qu’il n’y a pas de présent sans passé, ni de passé sans présent. Le présent est inintelligible sans la connaissance du passé qui peut prendre la forme d’une chronique, d’un tesson de poterie ou d’un fait grammatical, de même que contempler un paysage ici et maintenant est indispensable à la compréhension de la ruralité des temps plus anciens. « Le présent est la pointe extrême d’un long écoulement où chaque vague dépend de celles qui l’enserrent et le pressent dans son mouvement, mais aussi de celles qui derrière l’ont poussée en avant. » La revue des Annales, que Marc Bloch cofonda avec le seiziémiste Lucien Febvre en 1929, était animée de cette volonté de désenclaver le passé – alors réduit à des chronologies arides et aux hauts faits d’hommes illustres désincarnés – et de le mettre au contact des sciences économiques et sociales émergentes, afin de capter « l’atmosphère mentale » et la vie d’une époque.
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Cette façon de faire primer l’analyse sur la chronologie avait bien sûr comme présupposé la maîtrise des temps anciens et non pas seulement celle du monde contemporain ou du seul passé immédiat, cause, pour l’historien, de la dangereuse confusion du « récent » et de l’« efficace ». Les cours sur l’histoire de la monnaie, des prix, des champs, des chemins ou encore des sentiments, que Bloch donna à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, furent alors accueillis avec enthousiasme par des élèves familiers des dates antérieures à leur naissance et capables de penser le temps long. Notre école a, depuis, durablement adoubé la figure de ce curieux océanographe dépeint par Marc Bloch et qui, « refusant de lever les yeux vers les astres, sous prétexte qu’ils sont trop loin de la mer, ne saurait plus trouver la cause des marées ».
Penser la longue rencontre des hommes
La plus belle définition que donna Marc Bloch de l’histoire est peut-être celle-ci : « la longue rencontre des hommes ». Vivre, penser et relater cette rencontre est un chemin semé d’embûches. La vivre en temps de guerre amena Bloch-combattant à parler de la dureté de son cœur, de ses petites haines du quotidien et de l’égoïste allégresse à trouver la vie douce lorsqu’on se sait vivant au lendemain des grandes tueries. La vivre en temps de guerre signifia, pour lui encore, être davantage ému devant une photographie de famille trouvée dans le porte-monnaie d’un soldat touché en plein crâne par une balle que de voir la figure de cet homme « pendre comme un volet dont les gonds ne tiennent plus », ou bien dire son âme inaccessible à la pitié et à la peur sauf lorsque cette peur a le visage d’un enfant qui s’enfuit. « Je prie le ciel de ne jamais me la remettre sous les yeux dans la réalité, et le moins possible dans mes rêves. » Ce fut enfin de connaître, du décret sur le statut des Juifs d’octobre 1940, jusqu’à son arrestation le 8 mars 1944 et sa mort, trois mois plus tard, « le poison subtil, contagieux et polyfiltrant » de l’antisémitisme.
Pour l’intellectuel et l’érudit, penser la longue rencontre des hommes doit nous amener à éviter les nombreuses chausse-trappes qui nuisent à la pleine compréhension du temps historique : « l’hypnose » de la notion d’origine, qui empêche de penser la complexité des événements ; la vénération du passé, laquelle conduit toujours à son invention, guidée par l’irrésistible besoin de création ; « l’impardonnable péché » de l’anachronisme, qui impose une nomenclature inappropriée au passé ; le jugement manichéen qui « sépare dans la troupe de nos pères, les justes des damnés » – comme si nous étions « si sûrs de nous-mêmes et de notre temps » ; la paresse intellectuelle, qui consiste à dire qu’il suffit d’éviter les erreurs du passé pour ne pas échouer à l’avenir ; et le « prétendu » bon sens, lequel « n’est rien d’autre qu’un composé de postulats irraisonnés et d’expériences hâtivement généralisées ».
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Quant au récit que Marc Bloch propose de l’histoire, lui qui fut professeur, c’est de raconter des batailles auxquelles on n’a pas assisté, décrire des monuments disparus bien avant notre naissance, et parler d’hommes qu’on n’a jamais vus. Avec, comme objectif, de « savoir parler du même ton aux doctes et aux écoliers », autrement dit, de « ne pas croire que c’est en bêtifiant qu’on se met à la portée des enfants. On ne fait là qu’exciter leur mépris. »

La panthéonisation de Marc Bloch posera la question de Marc Bloch autant que celle des panthéonisations, dont le rythme s’est considérablement accéléré cette dernière décennie. Certains diront que la France cherche dans ses morts les plus illustres et désormais les plus oubliés la grandeur qu’elle convoite vainement auprès de ses vivants : exhumer les tombes éthiques de l’histoire aide, momentanément, à se refaire une santé nationale. D’autres chercheront en Marc Bloch leur Marc Bloch, tour à tour figure réparatrice de l’histoire, de l’antisémitisme, de la désaffection patriotique, de l’enseignement et même de l’européisme1. L’auteur de Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre (1922), des Rois thaumaturges (1924), de La Vie d’outre-tombe du roi Salomon (1925) et de L’Étrange Défaite (1946) a suffisamment réfléchi sur ce qu’il nomme « l’efflorescence de l’imagination collective », pour avoir répondu à ces questions dans ses ouvrages. Il a, plus que jamais, toute l’éternité pour nous les faire entendre.
- Quand avec Philippe Cohen, nous avons voulu appeler « Marc Bloch » la fondation que nous avions créée pour rassembler les « républicains des deux rives », ses héritiers s’en sont émus, estimant que leur aïeul aurait voté « oui » à Maastricht. EL ↩︎
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