– Mimisiku c’est pas un nom ça ! – Et Roch Voisine tu crois que c’est un nom ? « Un Indien dans la ville », Hervé Palud, 1994. DR.
La tour Eiffel était encore fermée hier après-midi pour cause de colère du personnel. Contrairement à l’autre Dame de fer, Margaret Thatcher, la nôtre plie à la première sommation.
Pourquoi ? La tour était interdite samedi aux femmes (pour les chiens, on ne sait pas), à l’occasion de la visite d’une délégation du BAPS, congrégation religieuse hindoue qui m’a l’air passablement rigoriste et pas trop regardante sur les droits de l’homme (et de la femme). Les membres de la secte étaient reçus en grande pompe pour l’inauguration d’un temple hindou à Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. Treize jours de festivités colorées et de parades folkloriques sont programmés. Pour la visite du 3ᵉ étage de la tour Eiffel, ils ont demandé qu’on épargne à leur gourou de 93 ans[1]toute interaction avec des femmes.
Cette demande était déjà culottée, mais le pire, c’est que la Société d’exploitation de la tour Eiffel (SETE), c’est-à-dire la mairie de Paris, s’est exécutée et a demandé aux salariées de se faire discrètes. Colère du personnel, grève sauvage, mea culpa de la direction, excuses de la congrégation religieuse qui nie avoir fait cette requête, enquête… Mais cette anecdote est significative. Et si Sa sainteté, quel que soit son titre, voulait visiter le Louvre, couvrirait-on tous les lolos dénudés ? Notez qu’il y a une sorte de précédent: on a pratiquement accepté de n’envoyer au Louvre Abou Dabi que des tableaux convenables (pas de juifs, pas de femmes nues), ce qui exclut une grande partie de l’art européen. Il est vrai que l’Italie a fait encore mieux en voilant des statues pour la visite de je ne sais plus quel Iranien.
La diplomatie n’est pas un festival de vertu droit-de-l’hommiste, je ne suis pas angélique. Business is business. Quand on veut vendre des milliards d’armement aux Saoudiens et aux Qataris, on ne leur envoie pas des filles en minijupes. Et on ne propose pas non plus un transsexuel comme ambassadeur à Téhéran. Mais entre realpolitik et soumission, il y a une différence.
J’aimerais savoir pourquoi les pouvoirs publics se plient en quatre pour cette organisation religieuse. D’accord, des emplois et nos fructueuses relations avec l’Inde sont en jeu. Mais, sérieusement, annuleraient-ils vraiment le projet ou des contrats si Sa grandeur le gourou avait vu un minois féminin ? C’est nous qui accueillons leur temple, cela devrait être en toute logique à eux de nous dire merci, me semble-t-il.
Qu’on ne veuille pas indisposer nos partenaires commerciaux, d’accord. Renier ce qu’on est pour leur faire plaisir, non seulement c’est indigne, mais cela ne marche pas. Tu viens voir la tour Eiffel, tu viens voir la France, donc des femmes libres. C’est peut-être même pour cela que tu viens à Paris ! Et c’est non négociable. D’ailleurs, il y a une règle valable pour les relations amoureuses, humaines et étatiques : on ne respecte que ceux qui savent dire non.
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jacques Cardoze
[1] Mahant Swami Maharaj, actuel guide spirituel de l’organisation hindoue BAPS (Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha), soutien du Bharatiya Janata Party du Premier ministre Modi NDLR
Alors que des ennuis de santé mystérieux ont ému son public, lors de son dernier match, perdu, à New York, et alors que Prime Vidéo lui consacre un documentaire d’une heure et demie (voir notre vidéo ci-dessous), on ne sait pas si le champion serbehors norme pourra participer aux prochains Jeux olympiques à Los Angeles.
« Mon corps commence à me lâcher », a dit, laconique, Novak Djokovic, à l’issue du match qui a vu son élimination dès le premier tour de l’US Open de tennis, à New York, le 31 août, par le 49ème joueur mondial, l’Argentin Mariano Navone, au rachitique palmarès comparé au sien. Au cours de la rencontre, il a été à plusieurs fois pris de vomissements et de nausées, victime d’un étrange mal dont il ignore la cause.
Vomissements
« C’est malheureusement quelque chose que j’ai connu à chaque match cette année. Les vomissements, c’est sérieux », a-t-il précisé ajoutant que ceux-ci étaient accompagnés de crampes, de douleurs. « A la fin, le dos et l’épaule m’ont abandonné », malgré l’intervention à plusieurs reprises d’un kiné.
Pourtant le début de la confrontation avec Navone ne laissait pas présager cette cuisante défaite. Certes, il avait concédé le premier set (7-6) mais remporté les deux suivants (5-7 et 4-6). Il avait pris l’ascendant sur son jeune adversaire. La victoire se profilait. Tout à coup, c’est au quatrième set, bien qu’ayant fait le break à l’entame, qu’il est parti en vrille et s’est incliné sur 6-2. Le cinquième, et dernier, vire à la déroute sur un 6-1. Quand au milieu de celui-ci, quand il a pris conscience qu’il ne franchirait pas pour la première fois depuis deux décennies le cap du premier tour, il n’a pas pu retenir quelques larmes. Le public de Flushing Meadows a fait silence, stupéfait d’assister peut-être au début de la fin d’un des plus grands joueurs de tennis de l’histoire.
La dernière fois où il a été sorti à ce stade d’un tournoi remontait à 2006. C’était à l’Open d’Australie qu’il remportera par la suite à dix reprises. Il avait été battu par l’Américain Paul Goldstein. Il avait 22 ans. Il n’était pro que depuis trois ans.
Avec Roger Federer et Rafael Nadal, il faisait partie de ceux qu’on avait baptisés les « Big Three » parce qu’à eux trois, ils ont trusté les victoires, ne laissant aux autres que les accessits durant la décennie écoulée. Les deux premiers ont pris leur retraite. Vu son palmarès à nul autre pareil, on se demande pourquoi il n’a pas fait de même, au lieu de courir le risque de disputer un humiliant match de trop, comme pourrait se révéler être celui-ci, dans la chaleur et l’humidité d’une journée de fin de mois d’août.
Recordman de tous les temps en Grands Chelems
Agé de 39 ans, il est le doyen du Top 100 de l’ATP. Avec cette défaite, il est rétrogradé 11ème joueur mondial alors qu’il a été classé huit fois numéro Un. Si en nombre de titres, il est précédé d’une courte tête par Federer (101 contre 103 à ce dernier) mais devance Nadal (92), en revanche, en détenteur de Grands Chelems, il est le recordman de tous les temps avec un total de 24, et n’est sans doute pas près d’être égalé ; tout comme il l’est aussi en Masters 1000 avec 40 à son tableau, ayant remporté chacun des tournois de cette catégorie deux fois. Il a conquis sept Masters, plus une coupe Davis, et une médaille d’or olympique.
Financièrement, il bat aussi, et largement ses deux rivaux. D’après plusieurs sites spécialisés, il aurait engrangé tout long de sa carrière, d’une longévité exceptionnelle, 194 millions de dollars, contre 134 à Nadal et 130 à Federer.
Alors pourquoi persévère-t-il ?
Il se disait que son ambition était d’aller jusqu’aux JO de 2028 à Los Angeles pour y décrocher une seconde médaille d’or. Réputé pour son endurance et sa hargne à vaincre qui faisaient vaciller ses adversaires, cet objectif ne relevait pas de l’impossible. En 2025, malgré les ans, il a disputé quatre finales majeures et conquis son 101ème titre en reportant le tournoi de Genève. Cette année, en dépit de son problème de santé, une, la finale de l’Open d’Australie où il été battu par le jeune prodige espagnol Carlos Alcaraz, 3ème mondial, plus une demi-finale à Wimbledon qu’il a perdue contre le numéro Un mondial, Jannik Sinner. Et à Rolland Garros, sans doute déjà en proie à ce mal étrange qui le prive de ses moyens, le visage rougi par un effort qui visiblement lui pesait, le souffle court, il s’était fait sortir qu’au 3ème tour par le jeune Brésilien Joao Fonseca.
Pour l’entraîneur français, Patrick Mouratoglou, réputé pour son franc-parler, la raison de son entêtement à ne pas raccrocher est tout autre, d’ordre psychologique. Il serait en quête d’une revanche sur le fait d’avoir été des « Big Three » le mal-aimé du public, à cause d’un caractère souvent ombrageux. « Je pense, a écrit l’entraîneur qui n’est pas le sien, qu’il est toujours là pour, enfin, recevoir l’amour des fans. Il a énormément souffert de ne pas être autant apprécié que Federer et Nandal. Il s’est dit : Je veux leur montrer ma vraie personnalité. » Sa défaite contre Navone lui aura peut-être, paradoxalement, permis d’atteindre cet objectif, en ne cachant qu’il pouvait être faible sans pour autant capituler. Au 4ème set, il a dit qu’il avait envisagé d’abandonner. S’il ne l’a pas fait, ç’a été pour le public.
Marqué par la guerre
Un événement de son enfance explique très probablement ce caractère entier. En 1998, c’est la guerre de Yougoslavie. De mars à juin, l’OTAN bombarde Belgrade, sa ville natale. Il a 11 ans. Une nuit, lui et ses parents quittent précipitamment leur logement pour se mettre à l’abri des bombes. « Il était 2 ou 3 heures, raconte-t-il dans un documentaire qui lui a été consacré, ‘Le Loup en hiver’. Tout le monde courait en panique. Personne ne savait où aller. Tout le monde essayait de sauver sa vie. J’ai trébuché. J’ai vu ma famille s’éloigner. J’ai crié ‘au secours, au secours’. Personne ne m’entendu. C’est à ce moment-là que j’ai vu deux bombes tomber sur l’hôpital voisin de notre domicile… » Il retrouvera ses parents plus tard, peu avant que le jour se lève sur une capitale noyée sous la fumée d’immeubles éventrés et en feu… En 1999, toute la famille s’exile à Munich. C’est là qu’il s’inscrit dans club de tennis.
Marque de son caractère que la guerre lui a sûrement forgé, en 2022, en pleine crise du Covid, il est expulsé d’Australie et ne peut disputer l’Open, pour avoir refusé de faire vacciner. « Pourquoi je me serais fait vacciner. J’étais un athlète en pleine forme, en pleine santé. Je ne présentais aucun danger pour quiconque… » Désormais la question qui se pose aujourd’hui, c’est de savoir si on le reverra prochainement sur un court, s’il sera éventuellement capable de tenir jusqu’aux JO pour y décrocher à 41 ans une deuxième médaille d’or. Son couronnement !
« Novak Djokovic. Le loup en hiver », sur Prime Video. Un film de Jason Hehir (1h33)
Les propositions pour l’école des candidats du bloc central à l’élection présidentielle ne sont pas de nature à inverser la courbe des résultats scolaires français de plus en plus décevants
Dernière minute ! Le dernier classement PISA, évaluant les connaissances des élèves de 15 ans en mathématiques, sciences et lecture, est tombé ce 8 septembre. Et les résultats de la France montrent un effondrement inexorable du niveau scolaire : en mathématiques, – 16 points par rapport à 2022 et – 35 points par rapport à 2015 ; en lecture, respectivement – 18 et – 43 points ! 40 points équivaut à deux années d’apprentissage selon Eric Charbonnier, analyste à la direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE. Occupant la 27ème place, l’hexagone parvient toutefois à se maintenir dans le premier tiers du classement, mais loin derrière la Chine qui caracole en tête, talonnée par Singapour et Macao. RA
En cette période de rentrée, assombrissant la joie habituelle de début d’année, une ombre plane sur les esprits de nombreux Français : celle de la facture. En effet, pour équiper un enfant, il faut débourser au minimum 400 €, soit environ 15 % du salaire mensuel moyen, estimé à 2 700 € [1]. Pour les parents d’un élève entrant en CP, la facture atteint même 450 €, et les dépenses annuelles liées à la scolarité avoisinent les 1 300 €.
Beaucoup de familles ont déjà réduit leur budget de rentrée de 10 % et se tournent vers la seconde main pour acheter fournitures scolaires, cartables ou vêtements [2]. Selon un sondage Elabe, 80 % des Français déclarent se « serrer la ceinture » à cause de l’inflation, a fortiori au mois de septembre [3].
Le naufrage éducatif de l’ère Macron
Au-delà des difficultés économiques, le système éducatif français traverse une crise profonde qui s’est aggravée sous le mandat d’Emmanuel Macron. Le président a de fait interdit l’instruction en famille, privant les parents du choix de scolariser leurs enfants à la maison, et a renforcé dans les écoles les « groupes de niveau », un dispositif qui creuse les inégalités. En 2022, il avait promis une revalorisation annuelle de 10 % des salaires des enseignants, mais cette mesure n’a jamais été appliquée, les augmentations n’ayant pas dépassé les 4 % [4]. L’épuisement professionnel touche des milliers d’enseignants et aujourd’hui 3 000 postes ne sont pas pourvus. Lorsqu’un professeur est absent pour maladie ou pour raisons personnelles, il est rarement remplacé : un cours sur deux est tout simplement annulé.
Conséquence logique, le niveau des élèves plonge irrémédiablement, comme en témoignent les résultats des derniers classements TIMSS, PISA (mathématiques et sciences) et PIRLS (capacité de lecture en primaire), où la France occupe les dernières places. Le Conseil d’évaluation de l’école, créé par M. Macron en 2019, s’est également révélé inutile. Cet organe indépendant devait évaluer la qualité de l’éducation et proposer des réformes. Mais en sept ans d’existence, aucune de ses conclusions n’a eu d’impact réel sur les politiques éducatives. En avril, l’un de ses membres, le géographe Jacques Lévy, a démissionné en expliquant qu’il était « impossible d’atteindre les objectifs fixés » [5].
Parmi les candidats à l’élection présidentielle, certains partagent l’approche d’Emmanuel Macron et considèrent sa politique éducative comme un succès. MM. Glucksmann, Attal et Philippe, qui présentent leurs programmes comme une « rénovation » du système, ne proposent en réalité qu’un ravalement du même modèle : contrôle des établissements, ségrégation scolaire et même, dans certains cas, remplacement des enseignants par des algorithmes.
Et demain ? Les propositions des candidats Attal et Glucksmann
Dès l’annonce officielle de sa candidature, Raphaël Glucksmann a promis d’« éradiquer tous les extrémismes politiques » [6]. Le candidat de centre gauche entend investir dans l’éducation autant que dans la défense, sans toutefois préciser comment il financera ces dépenses, alors que la dette publique atteint un niveau record de 3536 milliards d’euros soit 117% du PIB. Son programme ne contient pas de chiffres concrets mais, signe de continuité avec le président actuel, sa coordination est assurée par Marguerite Cazeneuve, ancienne conseillère sociale d’Emmanuel Macron [7]. Renonçant à éduquer les jeunes, le leader de Place Publique propose de les occuper par l’instauration d’un service civique obligatoire de dix mois non rémunéré : en pleine période de développement et d’apprentissage, les jeunes gens seraient envoyés dans des maisons de retraite, des parcs ou des associations. Cette tendance à l’exploitation des jeunes dans leurs meilleures années n’est du reste pas sans rappeler le projet du révolutionnaire Michel Le Peletier de Saint-Fargeau, à qui Jaurès lui-même reprochait de « livrer les enfants aux maîtres de la production ». Celui-ci en effet, sous prétexte de « façonner une conception nouvelle de la vie », voulait faire travailler les enfants dès 12 ans dans des ateliers nationaux.
Gabriel Attal, ancien ministre de l’Éducation nationale, veut quant à lui instaurer un « choc des savoirs », une réforme qu’il avait déjà tenté de lancer, mais avait dû suspendre après la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024. Aujourd’hui, le candidat centriste promet de la remettre en œuvre intégralement et de renforcer la ségrégation scolaire : les élèves faibles suivraient des cours avec les faibles, les plus forts avec les plus forts, une organisation qui ne ferait qu’ancrer les inégalités et créer des tensions entre les élèves. Par ailleurs, M. Attal souhaite rendre le brevet obligatoire pour accéder au lycée. C’est l’idée de « brevet couperet » : tout élève qui échouerait à cet examen verrait se fermer les portes de l’enseignement secondaire. Pour ces derniers, Attal a esquissé la création de « prépas-seconde » dont on ne voit guère où elles mèneraient ni à quoi elles serviraient à part perdre une année. Or, en 2025, 15 % des candidats ont échoué au brevet, soit 120 000 jeunes qui, avec ce nouveau système, se retrouveraient sans aucune perspective de poursuite d’études [8].
L’école arbitraire et post-humaine de Philippe
Édouard Philippe affirme lui vouloir mener une réforme scolaire « sans précédent depuis 140 ans », c’est-à-dire depuis Jules Ferry [9]. Philippe souhaite faire du chef d’établissement un « véritable patron », pour ne pas dire un shérif, lui donnant le droit de modifier les programmes, de licencier des enseignants et d’imposer des restrictions à sa guise. Si un enfant tombe sur un directeur autoritaire, qui décide de durcir les règles ou de raccourcir les récréations, il n’y aura aucun recours possible : les parents perdraient tout droit de regard sur la vie scolaire.
Pour accélérer l’apprentissage, le centriste veut supprimer les disciplines artistiques à l’école primaire : plus de dessin, plus de musique, plus de projets, seulement la lecture, l’écriture et le calcul. L’école cesserait d’être un lieu d’épanouissement pour devenir le royaume du par cœur. Enfin, la grande « innovation » du chef d’Horizons est un « service universel de soutien scolaire » destiné à chaque élève, qui remplacerait les enseignants par des assistants IA. En 2024, la France a déjà lancé une expérimentation avec la plateforme MIA pour la préparation aux examens, pour un coût de 2 millions d’euros. Étendre ce dispositif à tout le pays multiplierait de manière significative le coût de cette mesure. L’algorithme proposerait des exercices et évaluerait les résultats de l’enfant. Mais, bien évidemment, une machine ne remplacera jamais un enseignant, a fortiori pour des élèves en difficulté ayant perdu leur confiance en eux et leur motivation. Il fonctionne sur un modèle standardisé, percevant uniquement le résultat final sans analyser les erreurs. Un professeur, lui, remarquerait que l’élève bute sur une règle précise ou a besoin de temps pour assimiler et adapterait son approche. L’intelligence artificielle, elle, se contente d’enchaîner les exercices. Or, apprendre sans comprendre n’est qu’une assimilation formelle de connaissances qui est insuffisante pour former de jeunes esprits, condamnant les générations futures au conditionnement et à l’ignorance.
Au terme de dix ans de présidence Macron, le constat des parents est sans appel : les réformes se soldent par de nouvelles restrictions, des dépenses supplémentaires et des résultats de plus en plus décevants. Les annonces de Glucksmann, Attal et Philippe plaident pour la même politique éducative, qui traite les enfants, c’est selon, comme une ressource gratuite, du bétail à trier, voire un problème à régler. Dans leurs programmes, l’école est un atout optimal pour l’État mais pas pour l’avenir des petits Français.
La majorité des trumpistes sont évangélistes mais, nouveauté dans la protestante Amérique, ses cerveaux sont catholiques. J.D. Vance, leur figure de proue, s’appuie plus sur Thomas d’Aquin que sur Reagan pour repenser la politique. Un renouveau catholique sans le pape, qui rappelle à ces apprentis docteurs de la foi quelques bases théologiques
Pour tout responsable politique américain, communier, c’est communiquer. La religion aux États-Unis n’est pas seulement une affaire privée : elle façonne le débat public et continue d’organiser les grands clivages idéologiques comme dans aucun autre pays occidental. Au cours des années 2010, la droite américaine s’est ainsi largement identifiée au protestantisme évangélique. Avant même la naissance du mouvement MAGA, les militants du Tea Party appelaient à restaurer l’Amérique traditionnelle en renouant avec les valeurs religieuses du pays. Leur combat s’articulait autour de deux éléments : la lutte contre l’avortement et la dénonciation d’un État fédéral jugé dispendieux. Cette alliance atteint son apogée lors du premier mandat de Donald Trump avec l’arrivée de Mike Pence, figure emblématique de l’évangélisme conservateur, à la vice-présidence. Six ans plus tard, grâce aux trois juges nommés par Trump à la Cour suprême, l’arrêt Roe v. Wade de 1973 est renversé, offrant à la droite religieuse la victoire politique qu’elle poursuivait depuis près d’un demi-siècle.
Personne n’aurait pu imaginer que cette prééminence évangélique puisse progressivement être remplacée par une nouvelle génération de catholiques conservateurs, dans un pays où le catholicisme était davantage associé au Parti démocrate. Pourtant, après les quatre années de présidence du catholique « progressiste » Joe Biden, le centre de gravité intellectuel et politique du Parti républicain s’est nettement déplacé dans le sens d’un conservatisme catholique.
L’actuel vice-président J. D. Vance est converti au catholicisme. Le secrétaire d’État Marco Rubio est un catholique pratiquant. Autour du président gravitent également plusieurs catholiques influents. Parmi eux figurent Kevin Roberts, président de The Heritage Foundation et principal architecte intellectuel du « Project 2025 », et Leonard Leo, l’homme qui a profondément remodelé la Cour suprême en favorisant la nomination de juges conservateurs. Si quelques-uns, à l’image de Mike Johnson, président de la Chambre des représentants, demeurent évangéliques, l’alliance entre les deux traditions religieuses a changé de nature. Les évangéliques restent la principale force électorale du trumpisme, mais les catholiques en sont devenus les principaux inspirateurs intellectuels. Cette évolution est d’autant plus remarquable que la droite américaine s’est longtemps construite sur une profonde méfiance à l’égard de Rome.
Saint Augustin vs Ronald Reagan
Aujourd’hui, une partie importante des dirigeants du Parti républicain revendique ouvertement son appartenance à l’Église catholique. Cependant, il ne faut pas confondre cette nouvelle génération avec les néoconservateurs catholiques des années 1980, généralement favorables au libre-échange, à l’interventionnisme américain et au consensus libéral issu de la guerre froide. Les intellectuels qui influencent la droite contemporaine se distinguent par leur critique radicale du libéralisme mondialiste. Ils réclament un dépassement du consensus libéral américain, tant sur le plan social qu’économique, par ce qu’ils appellent le post-libéralisme.
Le plus connu d’entre eux est Patrick Deneen, professeur de science politique à l’université Notre Dame. Son ouvrage Why Liberalism Failed est devenu l’un des livres de référence du post-libéralisme américain et a exercé une influence notoire sur J. D. Vance. Adrian Vermeule, professeur de droit à Harvard, défend une conception du « bien commun » qui remet en cause la neutralité de l’État libéral. Ses travaux sont ouvertement discutés au sein de la Federalist Society, un puissant réseau de juristes conservateurs fondé en 1982, qui exerce une influence déterminante sur la sélection des magistrats fédéraux et des juges de la Cour suprême. Proche de Leonard Leo, longtemps dirigeant de l’organisation, Vermeule contribue à nourrir la réflexion juridique de la nouvelle droite américaine.
Sohrab Ahmari est une figure plus singulière. Né en Iran, il a épousé les thèses marxistes avant de se convertir au catholicisme. Ancien éditorialiste du New York Post, il est devenu l’une des principales figures médiatiques du post-libéralisme américain. Fondateur de la revue Compact, il plaide pour un conservatisme plus social, plus protectionniste, davantage centré sur la famille et les classes populaires. Adversaire déclaré du libertarianisme et du conservatisme reaganien, il réclame un État capable de protéger les travailleurs contre les excès du marché. Sa position sur l’Iran illustre aussi la rupture de cette nouvelle droite avec le néoconservatisme. Hostile à la République islamique, dont il connaît l’autoritarisme, Ahmari rejette néanmoins toute guerre de changement de régime et toute nouvelle aventure américaine au Moyen-Orient. C’est également la ligne défendue par J. D. Vance, favorable à la fermeté contre le programme nucléaire iranien, mais opposé à une intervention destinée à renverser le régime de Téhéran.
J. D. Vance salue le pape Léon XIV après la messe d’inauguration de son pontificat, au Vatican, 18 mai 2025 (C) Alessandra Tarantino/AP/SIPA
Toutes ces personnalités forment le fer de lance d’une double réaction. D’abord contre le libéralisme progressiste américain, incarné par le wokisme, et d’autre part contre les excès du libéralisme économique et mondialiste. Selon eux, le libéralisme aurait progressivement détruit les communautés, fragilisé l’intégrité des familles, favorisé la mondialisation, et réduit l’État au rôle d’arbitre neutre entre des intérêts concurrents. Ils plaident au contraire pour une puissance publique capable de défendre le bien de tous les citoyens. Ce bien commun aux accents augustiniens serait assuré par la cohésion nationale et la défense des traditions de l’Occident. Il constitue le cœur d’une synthèse entre la doctrine sociale de l’Église et le conservatisme national qui forme l’ossature intellectuelle du trumpisme.
L’unité catholique répond aux divisions du protestantisme
Pourquoi cette pensée exerce-t-elle une telle attraction sur les élites conservatrices américaines ? La réponse tient moins à la spiritualité qu’à la puissance intellectuelle du catholicisme. Chez nombre de convertis, la démarche est d’abord philosophique avant d’être religieuse. J. D. Vance le reconnaît lui-même dans Communion, le récit de sa conversion publié en juin 2026 : « Je n’ai pas eu une illumination sur le chemin de Damas. » Ce qui l’a conduit vers l’Église catholique n’est pas une expérience mystique, mais la découverte d’une tradition intellectuelle capable de donner une cohérence à ses intuitions politiques.
Élevé dans le protestantisme évangélique, J. D. Vance explique avoir progressivement été convaincu de la crise du libéralisme moderne. À ses yeux, le catholicisme offrirait une réponse plus solide que les multiples courants protestants, que leurs divisions rendraient incapables de produire une pensée politique cohérente. L’acceptation d’une autorité doctrinale, fondée à la fois sur les Écritures et sur la Tradition, lui est apparue comme une manière de sortir du relativisme qui caractérise, selon lui, le christianisme américain contemporain.
Patrick Deneen voit lui aussi dans l’affaiblissement du protestantisme historique l’une des causes de la montée du progressisme culturel et du wokisme. Depuis une vingtaine d’années, une partie importante des intellectuels conservateurs redécouvre les grands auteurs de la tradition catholique. Saint Augustin et saint Thomas d’Aquin occupent désormais la place que tenaient autrefois John Locke, Adam Smith ou les théoriciens du libéralisme classique. Le changement est considérable : la question centrale n’est plus seulement de limiter le pouvoir de l’État, mais de savoir quelle conception du bien commun celui-ci doit promouvoir.
La contre-culture catholique
Cette redécouverte des sources intellectuelles du christianisme conduit souvent à une pratique religieuse plus exigeante. J. D. Vance en est l’illustration la plus connue. Baptisé en 2019 au prieuré dominicain Sainte-Gertrude de Cincinnati, dans l’Ohio, il rejoint une communauté réputée pour la qualité de sa formation théologique et son attachement à la liturgie latine traditionnelle. C’est là qu’il approfondit sa lecture de saint Augustin, de saint Thomas d’Aquin et de la doctrine sociale catholique, qui nourriront durablement sa réflexion politique. Le choix de ce prieuré est suggestif. Il symbolise une évolution plus large du conservatisme américain. Là où les générations précédentes privilégiaient avant tout les « guerres culturelles » – contre l’avortement, le mariage homosexuel ou la sécularisation – une partie de la nouvelle droite cherche désormais à élaborer une critique beaucoup plus globale du libéralisme moderne. La question n’est plus seulement de défendre certaines valeurs chrétiennes, mais de repenser les fondements philosophiques de l’ordre politique.
Longtemps minoritaires dans un pays dominé par le protestantisme, les catholiques américains ont développé dans leur histoire un écosystème parallèle. Ils ont leurs propres universités, revues, maisons d’édition, fondations et centres de recherche. Cette contre-société intellectuelle, construite en marge de l’establishment protestant, leur a permis de former plusieurs générations de juristes, de philosophes et de responsables politiques. Lorsque le progressisme culturel s’est imposé dans les universités et les médias à partir des années 1960, ces institutions sont devenues le principal refuge des conservateurs américains.
Voilà ce qui explique l’influence qu’exercent aujourd’hui des organisations comme The Heritage Foundation, l’Ethics and Public Policy Center, laFederalist Society ou encore la revue First Things. Leurs dirigeants – Kevin Roberts, Ryan Anderson ou Leonard Leo – comptent parmi les principaux architectes intellectuels de la droite contemporaine. Le phénomène dépasse largement les think tanks. Aujourd’hui, six des neuf juges de la Cour suprême sont catholiques, ainsi que près d’un quart des élus républicains au Congrès. Parmi les convertis les plus influents figurent, outre J. D. Vance, l’ancien président de la Chambre Newt Gingrich, les essayistes Michael Knowles et Matt Fradd, ainsi que plusieurs personnalités médiatiques comme Candace Owens ou Megyn Kelly.
Les relations tumultueuses avec le Saint-Siège
Cependant, ce renouveau ne s’effectue pas sans difficulté. Le succès de la religion catholique s’accompagne chez certains d’un sentiment de supériorité culturelle, voire même d’un orgueil de caste. Rod Dreher, écrivain proche de J. D. Vance, met en garde contre ce risque dans un article-confession[1], en témoignant qu’il a été « un catholique triomphaliste, fier d’appartenir à cette Église et d’être entouré de gens brillants ». L’usage politique de la foi et de la doctrine catholique se heurte à l’autorité spirituelle et doctrinale dont cette élite se revendique. Arrivée dans les cercles du pouvoir, elle doit faire l’expérience du décalage qui existe entre les principes spirituels qui l’animent et les nécessités temporelles auxquelles elle fait face. Bien que J. D. Vance multiplie les marques de révérence envers le Très Saint-Père, il doit aussi défendre une ligne politique qui entre en conflit avec les positions des papes François, puis Léon XIV. À plusieurs reprises, il s’est permis d’interpréter et d’appliquer la doctrine catholique dans le sens de ses besoins politiques.
Deux questions en particulier font l’objet de tensions entre la droite américaine et la papauté : l’immigration et la guerre. L’administration Trump prône l’expulsion massive de migrants et un contrôle renforcé aux frontières, là où le Vatican met l’accent sur l’universalité de la dignité humaine et l’importance de l’accueil. Quand J. D. Vance défend une approche sélective du devoir de charité, dans une interview fin janvier 2025 surFox News, le pape François s’oppose fermement à cette vision en invitant les catholiques à méditer sur « l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception ». Le pape Léon XIV a quant à lui critiqué la guerre menée au Moyen-Orient par les États-Unis. Bien que farouchement opposé au financement de la guerre en Ukraine, le clan Vance refuse le pacifisme absolu prôné par le Vatican et va jusqu’à contester l’autorité théologique du pape. Lorsque Léon XIV a affirmé que les chrétiens ne se rangeaient jamais du côté de ceux qui larguent des bombes, J. D. Vance a répliqué publiquement, lors d’un événement organisé par l’organisation conservatrice Turning Point USA, que le souverain pontife devrait « faire preuve de prudence lorsqu’il aborde des questions de théologie »…
Certes, nous sommes loin des querelles qui ont opposé les papes et les monarques au Moyen-Âge. Rappelons que nos rois très chrétiens étaient experts en la matière. Mais ces disputes illustrent un certain manque d’expérience politique de cette nouvelle élite. La distinction entre le temporel et le spirituel, pourtant centrale chez les penseurs catholiques, ne semble pas acquise. Les déclarations de J. D. Vance mettent aussi en lumière le besoin compulsif de la droite américaine de justifier la politique par la théologie. Serait-ce paradoxalement un reste de protestantisme ?
Une nuit, à Lisieux, Léna, une lycéenne, reconnaît Otto, 14 ans, qu’elle croyait mort après qu’il eut laissé une lettre d’adieu à sa famille et à ses camarades de classe. Avec ce premier film, en salles demain, Félix de Givry réalise un coup de maître et rappelle François Truffaut à notre critique.
Présenté à Cannes dans le cadre de la « Semaine de la critique », le premier film de Félix de Givry, Adieu monde cruel, étonne puis séduit par sa maîtrise et son pouvoir d’attraction. S’inscrivant dans une lignée truffaldienne revendiquée, convoquant aussi bien la liberté des Quatre Cents Coups que le romantisme des Deux Anglaises et le Continent,à titre d’exemples, le film débute par une voix off, celle d’une narratrice (merveilleuse Françoise Lebrun) qu’on dirait tout droit sortie de La Femme d’à côté.
Mais on ne peut nullement résumer cette œuvre à cette brillante et malicieuse filiation. Le cinéaste tisse sa propre toile dans l’histoire d’un ado qui, tenté par le suicide, survit en cachette grâce à l’aide d’une jeune fille plutôt revêche.
Givry est porté par des acteurs principaux aussi formidables l’un que l’autre : Milo Machado-Graner (découvert dans Anatomie d’une chute de Justine Triet) et Jane Beever, une révélation. Leur sulfureux duo attise les passions, déclenche la vengeance et fait se rencontrer les contraires. Un premier film, un coup de maître.
Le réveil des nations sonne le glas du centrisme, où ni Attal ni Philippe ni Glucksmann ne parviennent pour l’instant à s’imposer, observe Ivan Rioufol. Le clivage politique est à nouveau entre la droite et la gauche, avec un surcroît de radicalité.Macron avait promis d’en finir avec les extrêmes: les « extrêmes » en ont finalement fini avec Macron.
Le « bloc central » résume le naufrage du vieux monde. Ceux qui se réclament encore de cette alternative pour concourir à la présidentielle doivent répondre de ses désastres économiques et civilisationnels. Les ex-macronistes promettent de « renverser la table ». Ils oublient qu’ils ont accéléré le déclin du pays. D’ailleurs, leurs électeurs les quittent. 61% des moins de 35 ans regrettent leur vote pour Emmanuel Macron (1). François Fillon le dit aussi : « Je me suis trompé »(2). L’ancien candidat LR assure que, cette fois, il n’appellerait « certainement pas » à voter pour Macron face à Marine Le Pen, comme en 2017. Il laisse comprendre qu’il ne donnerait pas davantage sa voix à Édouard Philippe ou à Gabriel Attal, deux anciens Premiers ministres du président sortant, en cas de confrontation avec le RN.
Le bloc central : chronique d’une mort annoncée
Ce sont pourtant ces perdants qui attirent la droite pataude. Jeudi, l’ancien Premier ministre Michel Barnier a invité Bruno Retailleau (LR), bras droit de Fillon dans la campagne de 2017, à fédérer « le rassemblement de la droite et du centre ». Cette stratégie feint de croire en l’attraction d’un centrisme qui s’étiole. En réalité, dans sa proposition de « donner le dernier mot au peuple » par référendum, Retailleau tient le discours de Le Pen. Sarah Knafo, également, ne dit pas autre chose lorsqu’elle écrit : « Les grandes ruptures doivent être soumises au peuple par référendum. Et chaque rupture approuvée par le peuple aura, dans notre ordre juridique, une force que rien ne pourra contester » (3). Jeudi, sur LCI, la compagne d’Éric Zemmour n’a pas exclu d’entrer dans un gouvernement Bardella. Hier, sur Europe 1, M. Retailleau s’est persuadé pour sa part de l’échec du bloc central et de Marine Le Pen, sans s’interroger sur l’impasse de son isolement volontaire.
Jamais le RN n’a été aussi puissant dans les sondages. Lors de son élection, le 7 mai 2017, Macron s’était engagé à ce que les Français « n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». Pari perdu. Le « en même temps », refuge des indécis, prend l’eau. Dans son bras de fer entre « progressistes » et « populistes », ces derniers l’emportent. En 2022, le total des votes dits populistes a représenté 58 % des suffrages (1). Le réveil des nations et des peuples oubliés s’observe partout en Europe. Ce dimanche, en Allemagne, l’AfD anti-immigration a gagné (45,5%) en Saxe-Anhalt. En Espagne, les foules défilent en scandant : « Expulsez les envahisseurs ! ».
Le clivage est à nouveau entre la droite et la gauche, avec un surcroît de radicalité. S’il semble acquis que Le Pen sera au second tour — sauf entrave des juges ou des bellicistes hostiles à la Russie —, la deuxième place se jouera probablement entre Jean-Luc Mélenchon et ce qu’il reste d’un extrême centre radioactif. Dimanche, sur RTL, François Bayrou n’avait d’autre argument, pour défendre son entre-deux, que de prophétiser « un risque mortel » en cas de victoire des patriotes. Cette agitation des peurs rejoint le sectarisme de LFI qui promet, en cas de victoire de Le Pen, l’insurrection contre les « fascistes ». L’Ancien Régime se battra jusqu’au bout pour sa survie, par tous les moyens. Mais rien n’arrête une mer qui monte.
(1) Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)
(2) Entretien au podcast Legend, diffusé le 30 août.
Frédéric Martel revient d’un voyage à travers 52 pays avec un bagage rarement déclaré à la douane intellectuelle : des remords. La gauche s’est trompée sur l’islamisme, comme elle s’était trompée sur Staline, Mao ou Castro, reconnaît-il. Exit Mélenchon, donc… Reste à ressusciter une gauche antitotalitaire et universaliste : l’espèce était portée disparue, mais elle n’est pas tout à fait éteinte.
Causeur. Pour réaliser votre vaste enquête sur les ennemis de l’Occident, vous avez fait le tour des principaux régimes de la planète où l’on professe la haine du monde libre. Ce travail titanesque vous a mené dans 52 pays, de la Russie à la Chine en passant par l’Iran et Cuba, et vous a occupé ces huit dernières années. Mais pourquoi avoir attendu que Vladimir Poutine se montre hostile envers l’Europe pour vous pencher sur ce sujet ? Fallait-il détourner le regard tant que les adversaires déclarés de l’Occident étaient essentiellement issus des ex-colonies, particulièrement le terrorisme islamiste ?
Frédéric Martel. Nul besoin d’attendre l’agression de Vladimir Poutine en Ukraine pour identifier les menaces extérieures qui planent sur nos démocraties libérales. Dès le début des années 1990, par exemple, certains chefs d’État postsoviétiques, comme Ion Iliescu en Roumanie ou Slobodan Milosevic en Serbie, tenaient déjà des discours ultra-dangereux, qui combinaient communisme et nationalisme. Cela a conduit aux guerres en ex-Yougoslavie et au génocide de Srebrenica. Une rhétorique pré-poutinienne en somme, où l’idéologie prépare et accompagne la guerre.
On ne se rappelle pas qu’en ex-Yougoslavie, les nationalistes croates et musulmans aient été des enfants de chœur, mais passons. Ne croyez-vous pas que, par aveuglement idéologique, le camp progressiste a eu un sérieux retard à l’allumage concernant l’islam radical et l’antisémitisme qu’il charrie ?
Je crois, comme vous, qu’Alija Izetbegovic, le président bosniaque, était un nationaliste et on peut lui adresser bien des critiques. Je l’ai d’ailleurs rencontré à l’époque et j’ai même dîné avec lui à Sarajevo, je crois que c’était en 1994, durant le siège de la ville. Il me semble cependant qu’il défendait une Bosnie multiculturelle et multiconfessionnelle et c’est ce que m’a confirmé, récemment sur place, Jakob Finci, le président de la communauté juive de Bosnie-Herzégovine. Mais vous avez raison : la gauche a été trop naïve sur l’islam radical et je me suis trompé sur ce point. C’est en menant l’enquête pour Occidents, notamment en rencontrant des responsables ou des porte-parole du Hamas, du Hezbollah, du Jihad islamique ou des Frères musulmans, en les écoutant, en analysant leur projet que je me suis rendu compte de l’ampleur de notre méprise. Au fond, l’erreur contemporaine commise par la gauche sur l’islam radical rejoint celle qu’elle a commise hier sur l’Union soviétique, sur Staline, sur Trotsky, sur Mao, sur Fidel, sur Hô Chi Minh et sur tant d’autres. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre, même si je ne suis pas le premier à le faire (François Furet l’a fait magistralement dans Le Passé d’uneillusion). Et je suis allé à Cuba pour, en quelque sorte, m’excuser auprès des Cubains ! Cela étant, vous reconnaîtrez que la gauche non communiste – et non LFiste – a reconnu ces erreurs. Ce n’est pas le cas de Jean-Luc Mélenchon et de ses amis ; et tel est aussi le projet de mon livre : tracer une ligne de partage claire, fondamentale, entre les idées de la gauche antitotalitaire et celles de la gauche radicale sur les questions internationales.
Disait-on « Occident » dans les années 1990 et 2000 ?
Non, on disait « Europe », puisque, à la faveur de la chute du mur de Berlin, l’ensemble du continent semblait être devenu un espace démocratique. Le mot « Occident » a été indispensable quand il y avait une Europe communiste à l’Est et une Europe « libre » à l’Ouest – le terme « Europe » n’était plus, à lui seul, synonyme de démocratie. Il retrouve de sa pertinence aujourd’hui du fait de l’invasion russe en Ukraine et des menaces existentielles sur certains pays d’Europe de l’Est, même si je préfère parler d’« Occidents » au pluriel. Car l’alliance atlantique chancelle désormais, pour ne pas dire qu’elle bat de l’aile. Donald Trump souffle le chaud et le froid – il mène en fait une politique erratique, sans aucune suite dans les idées, et a un comportement digne d’un véritable égo-crate. Sur l’Ukraine, son comportement est indigne du président des États-Unis et contraire aux intérêts de son pays et à la propre stratégie qu’il s’est fixée : affaiblir la Chine. Même chose s’agissant de l’Iran : il n’y a plus de ligne occidentale claire ou commune.
En lisant votre livre, on est frappé de voir que les leaders contemporains anti-occidentaux, tels que le Cubain Diaz-Canel, l’Algérien Tebboune ou le Chinois Xi, ne jouissent pas du crédit et du prestige des non-alignés d’antan, qui avaient brillé lors de la conférence de Bandung : Nasser, Nehru et Zhou Enlai.
C’est exact. En 1955, les anticolonialistes étaient du bon côté de l’histoire – et à juste titre. Personne ne pouvait continuer à défendre moralement la colonisation. Certains, à gauche, se disaient même maoïstes, castristes, pro-Vietcong ou pro-FLN. J’aurais peut-être été de ceux-là, si j’avais eu vingt ans en 1959. Mais sept décennies plus tard, force est de constater que bien des rêves décoloniaux ont échoué. Je me place du côté des peuples et non pas de celui des gouvernants. Le régime de l’Algérie indépendante est devenu une dictature sanglante et une kleptocratie : c’est le colonialisme d’aujourd’hui, vis-à-vis des Kabyles, des Sahraouis ou de la jeunesse algérienne ; de même que le castrisme ou le chavisme. La décolonisation a souvent échoué à libérer les peuples, à affermir les droits ou à mettre en place des régimes démocratiques. L’Inde et l’Indonésie ont réussi leur décolonisation, mais innombrables sont les pays qui ont échoué. Au lieu de convenir de cet échec, et d’en comprendre la logique, comme j’essaie de le faire dans mon livre, beaucoup de dirigeants du « Sud global » et les intellectuels postcoloniaux qui les soutiennent se défaussent sur l’ancien colonisateur et se soucient peu de démocratie, c’est-à-dire du principe même qui avait guidé leurs peuples dans la lutte pour l’indépendance.
Résultat, un front anti-occidental, que Poutine appellela« majorité mondiale»,et certains chercheurs le « Sud global », s’est constitué. Mais est-il aussi unifié que le président russe le dit ?
Je conteste cette idée d’un front anti-occidental : les pays du « Sud global » cherchent d’abord leurs intérêts propres. S’ils votent parfois ensemble à l’ONU, ils sont souvent en désaccord entre eux. L’Inde se méfie davantage de la Chine que de l’Europe ; l’Iran est en guerre avec les pays du Golfe ; la Turquie, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil sont avec la Chine sur certains dossiers et avec l’Occident sur d’autres. C’est pourquoi je donne plutôt raison à Emmanuel Macron quand, contrairement à Donald Trump, il dialogue avec Modi, Lula ou Erdogan. On ne doit pas laisser le « Sud global » à la Chine.
Comment jugez-vous le comportement de Xi Jinping sur la scène internationale ? Pourquoi s’est-il maintenu à distance des événements actuels, notamment à Ormuz, qui pourtant pénalisent directement son économie ?
J’ai passé beaucoup de temps en Chine, où je me rends régulièrement, avec des « intellectuels » et des propagandistes du régime de Xi Jinping. Et lorsque je leur parlais des tensions entre nous, l’un d’entre eux m’a dit : « Nous n’avons pas d’ennemis, nous avons des amis – et de futurs amis. » C’est bien sûr un message de communication et même une intox ! Je continue à penser que la Chine est, pour nous autres Français, un ennemi structurel et systémique – et c’est d’ailleurs la ligne de l’Union européenne. C’est un régime léniniste et ultra-capitaliste, une kleptocratie faite État. Sans avoir toujours l’air de s’impliquer dans les affaires du monde, la Chine surveille tout ce qui se passe en permanence sur les cinq continents, et attend de saisir les opportunités pour abattre l’ordre mondial tel qu’il est et l’ordre occidental tel qu’elle l’imagine.
Quid de l’opportunité de devenir un jour une démocratie ? On a l’impression que les Chinois ne sont pas mécontents de vivre sous un régime autoritaire dès lors qu’il leur garantit la prospérité. Ce pays n’est-il pas la preuve anthropologique que les valeurs occidentales ne sont pas aussi universelles qu’on le dit ?
Ici, nous sommes en désaccord vous et moi. D’abord, il est prudent de ne pas parler à la place des Chinois qui n’ont aucune liberté d’expression ni le droit de vote. On ne peut nier, et vous avez raison sur ce point, que la Chine a connu depuis les années 1990 un développement époustouflant : elle est en avance sur l’Europe en matière économique et digitale, et elle est en train de dévorer nos dernières industries – que l’on pense seulement à l’industrie automobile avec la voiture électrique ou aux panneaux solaires. Mais c’est une économie en trompe-l’œil dont toutes les données statistiques sont faussées, comme je le révèle en détail dans mon livre. C’est un pays « communiste », au commandement encore léniniste, mais aussi un pays ultra-capitaliste avec une faible protection sociale, peu d’impôts sur les revenus et les entreprises, et aucun impôt sur la fortune. C’est une kleptocratie d’État qui vise à enrichir l’élite politique (dont la famille et les amis de Xi Jinping) au détriment des Chinois. Quant aux dissidents, aux intellectuels, aux artistes, aux journalistes et même aux scientifiques, ils doivent rentrer dans le rang, sinon ils se retrouvent en prison ou en exil.
Là où nous sommes en profond désaccord, c’est sur les valeurs universelles : il existe bien des principes – la liberté, l’aspiration démocratique, les droits de l’homme – qui sont universels. La Chine confirme, à son corps défendant si j’ose dire, elle fait la « preuve anthropologique », comme vous dites, que les valeurs occidentales sont bel et bien universelles. Quant à s’imaginer que leur civilisation serait inapte, par nature, aux droits de l’homme, je vous rappelle que les Taïwanais, qui sont eux aussi des Chinois, vivent en démocratie. Que les Coréens du Sud, les Japonais, les Hongkongais et tant d’autres peuples aspirent aux mêmes valeurs que nous, car l’idée qu’il existerait des « valeurs asiatiques », différentes et autres, comme le disent les communistes chinois ou singapouriens, est fausse.
Dans votre ouvrage, vous expliquez que l’Occident mérite d’être défendu au nom de la démocratie. Fort bien, mais à côté de cette belle idée, ne négligez-vous pas l’identité ? Est-ce que l’Occident, ça existerait sans les cathédrales, l’État-nation et la famille nucléaire ?
Nous devons, je crois, distinguer les valeurs et les principes d’une part, et l’identité, la culture d’autre part. On doit être ferme sur les principes qui sont universels et en même temps défendre la diversité culturelle. Les identités sont plurielles – et nous sommes tous d’ailleurs le produit d’identités multiples –, mais les principes universels sont uniques. Si je me borne à défendre l’Occident des valeurs – et pas celui de la culture –, c’est parce que c’est uniquement cet Occident-là qui est menacé. Demain, il pourrait disparaître sous les coups de ceux qui détestent la liberté. Pas de ceux qui détestent les cathédrales.
Mais si l’Occident s’islamise, est-ce que c’est encore l’Occident ? Est-ce que Molenbeek, c’est l’Occident ?
Le problème fondamental n’est pas l’islam mais le cléricalisme, qu’il soit musulman, chrétien ou juif. Ma précédente enquête, Sodoma, portait sur le catholicisme, et je peux vous confirmer qu’au Vatican, on considère la laïcité comme problématique – même si ce n’est pas avec la même violence, bien sûr, qu’à Molenbeek. S’il y a davantage de musulmans en Occident, ce n’est pas à mes yeux un problème en soi ; le problème, c’est l’islamisme. Et tous ceux qui refusent nos principes juridiques et nos valeurs.
Hum. Dans la vie sociale, ce ne sont pas les cathos qui défient notre mode de vie. Et par ailleurs, vous oubliez que la laïcité est un concept inventé dans les Évangiles.
Si vous voulez me faire dire que l’islam est plus problématique en 2026 que le christianisme, je vous le concède. En France, les ravages de l’entrisme musulman sont indéniables. On voit désormais en France des femmes voilées qui portent en permanence le masque anti-Covid afin de couvrir entièrement leur visage : c’est une burka en réalité et un détournement de la loi. Dans ces conditions, tout le débat sur la possibilité de valeurs communes devient plus difficile. Cependant, au temps de l’Inquisition, on aurait pu dire la même chose au sujet de l’Église de Rome. Et les jésuites ont laissé de bien mauvais souvenirs…
D’accord, mais pour les observateurs du présent que nous sommes, il y a prescription. Faudra-t-il attendre plusieurs siècles avant que l’islam se modère comme le christianisme ?
« La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits », disait le cardinal Barbarin ! Je ne veux pas polémiquer. Mais disons que je suis plus optimiste que vous. À Téhéran comme à Ramallah, mais aussi au Caire ou à Beyrouth, où je me suis rendu pour mon livre, la population rêve d’ores et déjà d’émancipation. On a une image faussée de ces pays, car seuls les partis nationalistes ou islamistes, sinon les groupes terroristes, parlent au nom des musulmans. Cela dit, je ne suis pas non plus naïf : comme vous, je plaide pour une certaine intransigeance envers les Frères musulmans et leurs proxies, et je me désole que certains, à gauche, mais aussi à droite, n’aient pas bien compris le péril islamiste.
Quelles leçons tirez-vous de la guerre en Iran ?
Si le régime des mollahs tombait, nous serions, vous et moi, satisfaits, n’est-ce pas ? Tout le monde devrait souhaiter la fin de la République islamique. Et nous devons tous être du côté du peuple iranien. Pour autant, pour espérer peut-être un changement de régime, il aurait fallu un projet cohérent, s’appuyer sur une coalition internationale, une stratégie, une habileté, de la suite dans les idées – tout ce dont Donald Trump manque. Le président américain est incompétent, totalement incompétent. Et je crains que le régime continue de se venger sur les Iraniens. Mais, en même temps, ne nous trompons pas d’ennemi : que l’on aime ou pas Donald Trump, les véritables ennemis sont les pasdarans.
Diriez-vous la même chose au sujet des chavistes dans le dossier vénézuélien ?
Oui, ne vous en déplaise. Je n’ai pas été traumatisé par l’arrestation de Nicolas Maduro ordonnée par Trump, et je me réjouis qu’il soit en prison et finalement jugé pour ses crimes. Personne, ni à droite ni à gauche, ne peut défendre le chavisme, un système mafieux et mensonger, une dictature qui est responsable de l’exil de plus de 8 millions de Vénézuéliens. Cela étant, ici encore, la méthode est incertaine. Delcy Rodriguez est une chaviste : elle a mis les démocrates en prison, organisé les services secrets et validé un système de tortures. La méthode Trump peut permettre de reprendre les échanges économiques et pétroliers entre le Venezuela et les États-Unis, mais les millions d’exilés ne sont pas sur le chemin du retour. La dictature demeure. C’est à ce stade une impasse.
Revenons aux errements américains en Iran. Une sacrée humiliation, non ?
Absolument. Cela me fait penser – l’égo-crate en plus – au retrait de Joe Biden de l’Afghanistan ou à la chute de Saigon. Mais ces fiascos américains ne signifient pas la victoire morale de leurs adversaires, qu’il s’agisse des mollahs, des talibans aujourd’hui ou des vietcongs hier. La gauche a fait alors, fausse route : la New Left américaine croyait sincèrement que le nouveau régime vietnamien serait idéal ; en revanche certains (je pense au philosophe Michael Walzer et à la revue Dissent) pensaient que les Américains devaient quitter le Vietnam, mais ils savaient que ce serait une dictature affreuse – ce qui fut le cas, et avec elle les boat people, etc.
Aujourd’hui, je suis consterné par l’incompétence, l’amateurisme de Trump en Iran mais je ne me résous pas à accepter la victoire des mollahs ; il ne faut pas oublier les Iraniens en lutte contre le régime.
Cuba sera-t-il la prochaine étape ? Nul ne le sait, mais il est possible que le président américain tente de redorer son blason en intervenant à Cuba, comme le souhaite le secrétaire d’État Marco Rubio. Le scénario est plus simple qu’en Iran, car il ressemble davantage à la fin de la RDA avec, pour reconstruire le pays, les Cubains de Floride. Mais aucun scénario ne se passe jamais comme prévu !
Alors que vous vous montrez intransigeant avec les régimes russes, iraniens ou vénézuéliens, vous indiquez dans votre livre comprendre les revendications palestiniennes…
Je ne vois pas la contradiction ! Au Proche-Orient, j’essaie en effet de refuser à la fois les partisans du Grand Israël et ceux de la Grande Palestine, de la rivière à la mer ; dans un cas, on expulse les Palestiniens, dans l’autre les juifs. Cela signifie donc qu’il faudra bien donner des droits aux Palestiniens ! Comprendre leurs revendications ne signifie pas reprendre les arguments du Hamas ou du Jihad islamique. Leur combat n’est pas, et ne peut pas être le nôtre. Ce n’est pas être de gauche que de défendre le Hamas ou le Hezbollah. En même temps, je crois que Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich sont des criminels de guerre, comme Benyamin Netanyahou, et qu’ils devraient être jugés et, sans doute, finir leurs jours en prison. Ce qui m’inquiète également, c’est la pente anti-occidentale du régime israélien – et c’est ce sujet que je traite dans mon livre. Pour quelqu’un qui, comme moi, défend l’existence de l’État d’Israël, a cru à son projet démocratique, aux kibboutz, à la naissance d’un État à partir de la décolonisation vis-à-vis des Britanniques, il est évident que la période actuelle est particulièrement éprouvante.
Comme il est rare d’entendre ce discours à gauche !
Pourtant, je vous assure que beaucoup de mes amis à gauche partagent mon opinion.
Eh bien, ils doivent avoir des raisons de ne pas le clamer. Et dans l’hypothèse d’un second tour à la présidentielle de 2027 entre le pro-ukrainien et pro-israélien Bruno Retailleau et l’anti-occidental Jean-Luc Mélenchon, vos amis choisiront l’Insoumis !
Peut-être. Mais moi je ne voterai pas pour M. Mélenchon. Je resterai fidèle au projet que j’ai essayé de conduire dans mon livre, et qui consiste à tenter de redéfinir l’ADN d’une gauche de gouvernement en rupture avec l’extrême gauche. Je suis tout aussi horrifié par les idées de Rima Hassan, si appréciée chez LFI, que par l’agente du Kremlin Xenia Fedorova, véritable vedette de l’extrême droite française.
Nous sommes tout autant que vous horrifiés par ces deux-là. Mais était-il judicieux de museler Fedorova, c’est-à-dire de se comporter envers elles comme des satrapes illibéraux ? Après tout, on a le droit de défendre Poutine, non ?
Nous sommes en désaccord sur ce point. Xenia Fedorova n’est pas française ; elle n’est pas journaliste ; c’est une propagandiste du Kremlin. Elle n’a rien à faire sur CNews, sur Europe 1 ou dans Le JDD. Et je ne crois pas qu’on ait le droit de défendre Poutine.
Revenons à l’extrême gauche. Quels sont les régimes anti-occidentaux les plus proches de LFI ? Quelle est la nature de leurs liens ? Diriez-vous que la formation de Jean-Luc Mélenchon leur sert de relais d’influence ? D’outil d’ingérence ?
Il suffit d’écouter M. Mélenchon qui a toujours défendu les dictatures d’extrême gauche les plus ubuesques d’Amérique latine : Cuba, le Venezuela et le Nicaragua. Il a même proposé, durant la précédente campagne présidentielle, que la France quitte l’Union européenne pour rejoindre l’ALBA, qui réunit justement ces trois pays. Et cela laisse même à penser qu’il a pu être aidé par le Venezuela de Chavez, comme je l’évoque dans mon livre.
Vous n’êtes pas aimé par l’extrême gauche. Récemment, la correspondante du Monde à Cuba a écrit un article incendiaire contre vous. Pour la jeune garde médiatique woke, vous êtes un social-traître.
N’exagérons rien : Le Monde a publié quatre articles sur mon livre ; c’était le seul critique ! Mais oui, et franchement, défendre Fidel Castro dans Le Monde m’a fait plutôt sourire. Je ne vais pas débattre sur ce sujet, car l’histoire a déjà tranché la question.
Bienvenue dans la gauche délationniste ! Cela dit, rassurez-vous, le puritanisme explose aussi à droite. À cet égard, on peut signaler l’exception Steve Bannon. Dans votre livre, vous remarquez que le théoricien MAGA n’est pas homophobe.
Steve Bannon est très déstabilisant. Non seulement parce qu’il est plutôt favorable aux gays, en effet, mais aussi parce qu’il combat Elon Musk, le libre-échange et la mondialisation. Il est intelligent, sans doute : il a été l’un de ceux qui ont permis la première élection de Trump. Mais il n’a jamais été capable de mettre son intelligence au service d’un projet réaliste. Il est dans le fantasme, comme Trump, il rêve d’une Amérique « Great Again », sans comprendre qu’on ne revient jamais en arrière. En cela, c’est une figure typique de l’extrême droite, un populisme qui peut permettre de gagner des élections, mais qui est incapable de gouverner un pays. Ce que Trump nous montre chaque jour davantage.
Son discours gay friendly vous a-t-il rendu le personnage sympathique ?
« Gay friendly », comme vous y allez ! Je dirais surtout que Bannon aime brouiller les cartes. Il n’est pas un militant LGBT !
Vous non plus, du reste, qui avez critiqué le communautarisme homosexuel dans un essai formidable publié il y a trente ans (Le Rose et le Noir)…
Ce qui m’a valu à l’époque d’être critiqué par ma propre communauté. Devenir adulte, c’est apprendre qu’on ne peut pas avoir que des amis ! Et je repense à cette histoire comme une sorte de chapitre de Portnoy et son complexe de Philip Roth. C’était difficile, alors, mais oh combien formateur ! Et ce sont les mêmes qui m’attaquaient hier qui défendent aujourd’hui le Hamas. « Les LGBT avec le Hamas ». Du grand n’importe quoi !
Plus le temps passe, plus nous pensons, à Causeur, que la condition des homosexuels est un critère très pertinent pour évaluer le degré de civilisation d’une société.
Ici, nous sommes d’accord. C’était déjà mon hypothèse dans mes livres Global Gay, Le Rose et le Noir et Sodoma, et c’est aussi mon hypothèse dans Occidents. Non pas que la question homosexuelle soit si centrale que cela ; mais elle est en effet un très bon révélateur. La carte des droits des personnes LGBT, la carte des droits des femmes, la carte de la liberté de la presse : toutes ces cartes épousent presque parfaitement celles de la démocratie et de la liberté.
Occidents. Enquête sur nos ennemis, Frédéric Martel, Plon, 2026, 624 pages.
Au secours, François Hollande revient. Avec son livre-programme, Unir (Robert Laffont), l’ancien président ne laisse pas de place au mystère. Ils sont quelques-uns à estimer son retour inéluctable. Louis Aliot, sur la matinale de TF1, le jeudi 3 septembre, a reconnu croire en sa candidature et l’a qualifié de « moins pire à gauche » et de « plus intelligent de tous les candidats » de son camp politique. Sur YouTube, la petite bande néo-communiste de la Paduteam, pro-Mélenchon, entre deux éloges au camarade Staline, le voit également plier le match au centre-gauche.
Déjà six livres depuis qu’il a quitté l’Elysée
Il y a vingt ans encore, face à ses concurrents de l’époque, Fabius et Strauss-Kahn, il paraissait court sur pattes, un peu juste pour la fonction. Ni Mitterrand ni Jospin ne l’avaient jugé digne d’un ministère. Aujourd’hui, avec des rivaux comme Raphaël Glucksmann et Olivier Faure, il fait l’effet d’un Gulliver revenant chez les Lilliputiens de la social-démocratie et l’on se dit qu’un ou deux coups de coude dans la dernière ligne droite suffiront à les envoyer dans le décor.
En sortant son sixième ouvrage depuis son départ de l’Elysée, François Hollande fait vivre une catégorie bien à part dans la littérature politique : celle des anciens présidents. Ils ne sont plus que deux en mesure d’en écrire. Quand Nicolas Sarkozy hystérise les foules dans les librairies du XVIème et dans les stations balnéaires, François Hollande fait, lui, à chaque fois un carton dans les Espaces Culturels Leclerc. Dans Unir, pas de place pour le lyrisme, la beauté des plages et des champs de lavande : Hollande déploie un diagnostic et un ensemble de mesures. Au détour d’une phrase, on se croit déjà dans un meeting du mois de janvier. « Je n’ai jamais été convaincu par le Service national universel (SNU). Je ne le suis pas davantage par le Service national volontaire (SNV), dont le coût est élevé (3 milliards) et l’utilité militaire, plus que relative. Voilà ce que sera une économie bienvenue en 2027 ! ». Et toujours un mot gentil pour les élus locaux : « Tout est devenu pour [les Français] plus compliqué, plus opaque dans la vie quotidienne, annulant peu à peu le crédit de la parole politique – les élus locaux étant heureusement épargnés ». Dans sa tête, François Hollande est déjà à la galette des rois du conseil général de Corrèze, prêt à s’abattre sur la campagne. Ici et là, on trouve quelques tournures à la limite du truisme : « A la fois, rien n’est plus comme avant, et tout continue comme toujours » ; « Une période où la qualification de la main-d’œuvre va redevenir primordiale ». A-t-elle un jour cessé de l’être ?
Hollande II contre Hollande I
Surtout, François Hollande n’est jamais écrasé par la culpabilité concernant le bilan de son premier mandat, qui s’est terminé il y a presque dix ans. A peine un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la proposition de déchéance de nationalité de tous les binationaux condamnés pour terrorisme. Et pourtant, en lisant l’ouvrage, le volte-face vis-à-vis de Hollande I est assez complet : sur le nucléaire, il laisse entendre que c’est l’influence de l’Allemagne, des écologistes et même du Front national qui l’ont poussé à inscrire dans la loi de transition énergétique l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50% dans la production électrique dès 2025. Il passe sous le tapis le symbole catastrophique de la fermeture de Fessenheim, centrale la plus ancienne mais aussi la plus moderne du parc français. Le nouveau Hollande se garde bien de froisser ses anciens alliés écolos et se limite à ce constat : « La guerre en Ukraine et la fin de notre approvisionnement en gaz russe ont bouleversé [le processus de démantèlement de 14 réacteurs sur les 58 en activité en 2035], redonnant au nucléaire une place centrale dans la décarbonation et l’indépendance du pays ».
Puisque le contexte international a évité à la nation de s’engouffrer plus loin dans le désastre amorcé par Hollande en 2012, celui-ci est certainement très légitime pour un nouveau tour de piste dès 2027…
Aristote dans la poche et Erasmus-Intervilles pour les lycées
Sur l’école, François Hollande avait réussi à crisper un milieu alors acquis à sa couleur politique. Soucieux de donner à manger aux franges les plus bêtement égalitaristes de sa clientèle, il avait laissé sa ministre Najat Vallaud-Belkacem faire la peau des options telles que le latin ou les classes bilangues. Aujourd’hui, l’ancien maire de Tulle propose la création d’un Erasmus national pour les lycéens : il avait fait fermer les classes européennes, il va désormais envoyer les élèves de Calais une semaine à Narbonne – l’intérêt pédagogique est évident.
C’est aussi sous Hollande que les ministres de l’Éducation s’étaient donné pour objectif de « faire entrer l’École dans l’ère du numérique ». Dans les faits, cette révolution numérique s’est surtout matérialisée par des distributions massives d’ordinateurs et de tablettes. Quinze ans plus tard, la mode est à l’IA. Alexandre avait eu Aristote pour précepteur, Hollande voudrait que chaque élève ait un e-Aristote dans sa poche. Jamais il n’est posé la question de la déconnexion des élèves, ni de l’urgence à les ramener aux livres et aux cahiers, à l’estrade, au tableau noir et à la craie blanche.
Dans les pas d’Henri Queuille
Sur la démographie, l’ancien co-prince d’Andorre verse dans un optimisme béat et distingue même au loin les premiers « dividendes » de l’hiver démographique de la France. Il faut dire qu’il n’y a pas peu contribué en ébréchant, en 2015, le principe d’universalité des allocations, les divisant par deux pour les ménages disposant de 6 000 euros de revenus mensuels. C’est précisément à partir du milieu des années 2010 que la natalité française, jusque-là plus résistante que celle de ses voisins, commence à décrocher franchement. Le démenti historique et tragique apporté à l’expression « dividendes de la paix » aurait pu dispenser l’ancien premier secrétaire du PS de recycler cette expression pour la démographie. Il en est convaincu pourtant : des classes d’âge plus maigres permettront demain de présenter moins d’élèves devant les professeurs. Il se donne pour objectif d’abaisser à 19 le nombre d’élèves dans le primaire. A aucun moment il ne se demande si le maintien de flux migratoires élevés ne va pas largement nuancer la baisse du nombre d’habitants, ni si le déclin démographique ne risque pas, symétriquement, de réduire aussi le nombre d’enseignants disponibles devant les classes. Sans compter les dramatiques fermetures d’écoles et de classes dans les départements ruraux. En son temps, l’ancien président du Conseil Henri Queuille disait : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » ; François Hollande en est un héritier parfait et acharné en faisant aujourd’hui de l’une des erreurs les plus lourdes de son premier mandat une opportunité budgétaire pour un hypothétique second. Sur la justice, il prend le contre-pied de son ancienne ministre Taubira en promouvant désormais les peines de prison, même courtes, dès la première incartade.
Concernant le cumul des mandats, qui a éloigné un peu plus la représentation nationale des « territoires », il plaide pour un net retour en arrière vis-à-vis de sa propre réforme. On referme le livre en se disant qu’il est urgent d’élire Hollande II pour abroger Hollande I. Enfin, il propose une baisse des charges sociales compensée par une hausse de la TVA : étonnante réhabilitation de la TVA sociale, défendue jadis par Henri Guaino, et qui avait coûté la tête à une cinquantaine de députés UMP lors de l’entre-deux-tours des législatives de 2007, à cause d’une passe d’armes remportée par Laurent Fabius face à Jean-Louis Borloo.
Hollande, le recours, à condition d’avoir mauvaise mémoire
Dans la course à la présidentielle qui se présente, Hollande distingue trois forces : celle des « nationalistes », appuyés sur « une vision passéiste du pays » ; celle de la droite libérale, qui « ne pêche par originalité » ; et une troisième, qui « prône l’avènement d’une nouvelle France créolisée, dont on ne sait pas si elle doit remplacer l’ancienne ou lui faire concurrence ». Trois forces comme autant d’impasses qui rassemblent pourtant trois quarts des intentions de vote. Il reste à Hollande un bon 20% à aller chercher. C’est jouable, à condition que les Français aient la mémoire courte.
Poupées sans visage et quartier sans musique: drôle d’ambiance à Roubaix. En annulant le festival de musiques électroniques NAME dans sa ville, le lfiste David Guiraud cèderait-il à des pressions communautaires religieuses?
Le maire LFI de Roubaix David Guiraud annule un festival de musique électro. Quand le maire RN de Castres annule une représentation théâtrale qui lui déplait idéologiquement[1], tout le monde hurle, à raison. Quand c’est un maire insoumis, on peut certes trouver quelques articles, y compris dans Télérama, fait notable[2], mais ça ne prend pas. La cancel culture de gauche, ce n’est pas grave.
On croyait les Insoumis amis de la teuf et des cultures jeunes. En juin, ils votaient contre la loi RIPOST qui durcit la répression des free-parties. Et non. La XXème édition du festival NAME[3] n’aura pas lieu. Créé par la Franco-sénégalaise Fanny Bouyagui et le département du Nord, il a lieu au Pile, l’un des quartiers les plus pauvres de France.
Cet été, le nouveau maire a demandé un moratoire. Motif ? « Les habitants n’y participent pas, ne s’y sentent pas les bienvenus, et les nuisances sont devenues invivables. » L’édile parle même de « mépris politique et social » ce qui enrage évidemment Mme Bouyagui qui rappelle qu’elle travaille avec 150 écoles.
Soyons honnêtes : les nuisances sont certainement réelles mais comme le tweete une Roubaisienne, chez elle les nuisances c’est toute l’année: « Cris, musique à fond, rodéos, trafics, consommation de crack dans l’espace public. Et notre quartier, conclut-elle, ne peut pas être déprogrammé » …
Peut-être mais il n’est pas scandaleux d’écouter les habitants, me rétorquerez-vous. La politique est la recherche de l’équilibre entre intérêt général et intérêts particuliers. Le riverain n’a pas tous les droits. Sinon, il faut aussi annuler la messe du Pape prévue le 26 septembre place de la Concorde qui va compliquer la vie des Parisiens. Et tous les concerts en plein air qui empêchent toujours quelqu’un de dormir. Si ce festival se tenait dans les beaux quartiers de Paris, je vous fiche mon billet que M. Guiraud le défendrait en hurlant.
Il prétend avoir écouté les habitants. Lesquels ? Il a reçu lors d’une réunion trois hommes et une élue. En quoi sont-ils légitimes ? En réalité, ces fanfreluches participatives me semblent être le cache-sexe du clientélisme. On se souvient que David Guiraud défendait les commerçants vendant des poupées sans visage dans sa ville, car conformes à l’islam le plus rigoriste…
C’est l’éléphant dans la pièce. L’histoire qu’on refuse de nous raconter dans cette affaire. La Condition publique, le bâtiment qui accueille le NAME festival, abrite aussi une importante mosquée salafiste (3000 places). Deux des sept mosquées de Roubaix sont d’ailleurs situées dans ce fameux quartier du Pile, qui semble donc être particulièrement islamisé. Certains habitants n’apprécient peut-être guère le spectacle de jeunes gens des deux sexes écoutant la musique du diable, dansant, buvant et plus si affinités ? Quand M. Guiraud dit que les habitants ne participent pas à NAME (amalgame éhonté, il ne leur a pas demandé à chacun), il valide à son corps défendant l’existence d’une incompatibilité culturelle. Et il confirme au passage que, dans certains quartiers de France, le grand remplacement n’est pas un fantasme.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale au micro de Jacques Cardoze à 8 heures.
Même si, en politique, on n’est jamais « amis pour la vie », avec son féminisme borné et un peu dingue, il n’est guère étonnant que l’écolo Sandrine Rousseau préfère se rapprocher des extrémistes lfistes comme Clémence Guetté plutôt que de Raphaël Glucksmann, comme le préconise au contraire Yannick Jadot.
« Considérons l’amitié. On apprécie ses amis pour eux-mêmes, et ce ne sont pas les avantages de l’amitié que l’on apprécie – ceux-ci sont des dérivés de ce que l’on apprécie, qui est accessible uniquement à celui qui ne les recherche pas. » Roger Scruton, De l’urgence d’être conservateur.
Sandrine Rousseau est le type même d’individu que tout régime autoritaire aime à repérer et mettre à son service. Dénuée de ce que les psychanalystes désignent par le terme de surmoi, incapable, par conséquent, de mettre au pas une brutalité bêtasse, reflet d’une absence de réflexion qui confine au gâtisme idéologique mais ne nuit pas, bien au contraire, à sa carrière de commissaire politique, la députée écologiste décréta il y a quelques années que « le privé est politique » et promit le flicage des rapports entre les hommes et les femmes jusque dans les cuisines et les chambres à coucher. « On va regarder dans les foyers des gens ce qui s’y passe », affirma-t-elle avant de conseiller à ses pairs de réfléchir à un éventuel « délit de non-partage des tâches domestiques ». Mme Rousseau ne dédaigne pas de voir un jour, en France, l’application la plus stricte de quelques principes érigés par les régimes les moins démocratiques.
Progressistes bornées
Rien, selon ses principes, ne doit échapper à la politique et au contrôle de l’État ; la vie privée doit être considérée comme un obstacle à l’organisation d’un avenir collectif qui ne pourra être que radicalement radieux ; la vie intime doit par conséquent être placée sous une surveillance constante, jusqu’à miner en profondeur la confiance mutuelle entre époux, parents, voisins et amis, et effacer entièrement les rapports les plus simples et les plus naturels entre les gens ; lois étatiques et décrets politiques doivent régir l’ensemble des activités humaines. À ces principes essentiels à l’élaboration d’un système à tendance totalitaire, Mme Rousseau en ajoute de nouveaux, en lien avec son féminisme borné. La rééducation des citoyens doit ainsi passer par une déconstruction des hommes s’appuyant sur un programme officiel incluant l’apprentissage critique des stéréotypes et relations de genre dès le plus jeune âge et par la dénonciation du patriarcat, ce semi-cadavre occidental que les féministes se plaisent à secouer de temps à autre pour faire peur aux petites filles. Le programme ne serait pas complet s’il n’incluait pas une clause anticapitaliste, condition sine qua non à la conception et à l’acceptation d’un projet dit de gauche.
La députée insoumise Clémence Guetté fait sien le féminisme autoritaire promu par Mme Rousseau : « Les féministes démontrent depuis longtemps que le privé est politique. Ce livre entend poursuivre ce combat, esquisser un chemin en reconnaissant et en valorisant des liens alternatifs à ceux du couple et de la famille dans nos existences. En cela, il participe à desserrer l’étau du patriarcat et s’inscrit directement dans la lutte contre l’extrême droite et les réactionnaires de tout poil », écrit-elle en introduction de son opuscule paru aux éditions La Découverte et intitulé Pour une politique de l’amitié. Ce libelle fait suite à un colloque sur le même thème qu’elle organisa à l’Assemblée nationale le 15 janvier 2026 et au cours duquel l’inénarrable Geoffroy de Lagasnerie intervint pour critiquer durement la « cellule familiale », ce lieu abject où sont supposés croître les « affects tristes », les « angoisses réactionnaires » et les « réflexes conservateurs » qui dominent, selon lui, l’ordre social. Sur France Inter, interrogée par Benjamin Duhamel, Mme Guetté en ajoute une couche : « Le couple, majoritairement hétérosexuel, la famille avec des enfants, sont prônés par la droite, par les réactionnaires de tout temps et de toute époque. La famille traditionnelle, c’est une bataille de la droite réactionnaire. » Comme M. de Lagasnerie, Mme Guetté regrette que l’amitié ne soit pas reconnue par l’État. Elle propose la création d’un « Pacs amical » octroyant, en sus d’un avantage fiscal, certains droits – comme, par exemple, des jours « enfant malade » transférables à un ami – et obligeant à certains devoirs envers l’ami désigné. Pour justifier sa démarche, l’insoumise évoque les écrits de celui que Michelet surnommait l’Archange de la Terreur – source inépuisable de préconisations révolutionnaires et tyranniques.
Idéologie d’Etat
Dans ses Fragments sur les institutions républicaines écrits en 1793, Saint-Just scelle en effet le destin des citoyens « forcésà la vertu » en soumettant leur vie la plus intime à des règles institutionnelles strictes inspirées de celles de l’antique Sparte. Ainsi, au chapitre Des Affections : « Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis. […] Si un homme quitte un ami, il est tenu d’en expliquer les motifs devant le peuple ; s’il le refuse, il est banni. […] Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis. […] Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié, ou qui n’a point d’amis, est banni. »L’amitié n’est plus un sentiment privé mais une institution civile obligatoire. Le jeune et rigoriste idéologue qui rêvait d’instaurer, pour le bien commun, cette sévère servitude affective fut le même qui défendit l’établissement d’une République inflexible et réclama « la destruction totale de tout ce qui lui est opposé ». Lénine et Trotsky admiraient Saint-Just qui incarnait à leurs yeux l’intransigeance indispensable à la révolution et à la transformation de la société. La « Terreur rouge » s’inspira directement de la brutalité théorique et de la violence physique de la Terreur sous la Révolution française. Le régime bolchévique se réclama clairement de l’héritage des Jacobins, aussi bien pour les objectifs à atteindre que pour les moyens d’y parvenir : éclatement de la famille traditionnelle et socialisation des tâches, subordination des individus à l’idéologie et à l’État, suspicion généralisée et élimination des réfractaires ou supposés tels, etc. La gauche insoumise et écologiste descend directement de cette double lignée despotique.
Représentants emblématiques de cette bourgeoisie politique et intellectuelle ayant adoubé tous les progressismes à la mode, c’est-à-dire tous les changements « sociétaux » inspirés des injonctions libérales-libertaires soixante-huitardes, Mmes Rousseau et Guetté et M. de Lagasnerie voient dans la famille traditionnelle le noyau dur d’un conservatisme qu’ils associent systématiquement au capitalisme. Or, rappelle Jean-Claude Michéa dans son introduction au remarquable ouvrage de Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, propager l’idée que le système capitaliste représenterait par nature un ordre social conservateur, autoritaire et patriarcal est une « illusion » que la bourgeoisie progressiste entretient, soit par pure ignorance, soit par cynisme politique. Quelques phrases de Marx parmi les plus célèbres, et sur lesquelles les gauchistes qui se disent marxistes seraient bien inspirés de méditer, confirment l’assertion de Michéa et les thèses de Lasch : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. […] Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les conditions patriarcales, idylliques. […] La bourgeoisie ne peut fonctionner sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. […] Aux relations familiales, elle a arraché leur voile de touchante sentimentalité ; elle les a réduites à un simple rapport d’argent. […] Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement.[…] Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré est profané, et à la fin les hommes sont forcés de considérer d’un œil détrompé la place qu’ils tiennent dans la vie, et leurs rapports mutuels. » C’est ainsi que nous sommes passés de l’homme historique, héritier d’un passé séculaire et fidèle à certaines traditions,à l’homme déconstruit, difforme et ignorant de son histoire ; et c’est ainsi que l’amitié se retrouve avilie, souillée, dégradée au rang d’une valeur progressiste, politique et possiblement marchande – entre autres choses témoignant de l’effondrement.
Depuis trois quarts de siècle, le capitalisme financier s’est développé sur et grâce à la transformation profonde des rapports sociaux exigée par les mouvements progressistes, les partis de gauche, les associations défendant les « minorités », les organisations culturelles et universitaires, les médias, sous les yeux attendris et complices d’instances supranationales au service d’une hyper-caste. Au contraire de ce qu’elle voudrait faire croire, de ce qu’elle croit sans doute parfois, la gauche a participé grandement et tout à la fois à l’avènement de la consommation de masse, du divertissement de masse, de l’abrutissement de masse et, finalement, à l’émergence d’une société fragmentée et transformée en une mosaïque d’individus égarés. Le consommateur esseulé, diverti par le flux ininterrompu des séries télévisées, de la publicité et de la culture woke en tube, a remplacé l’ancienne classe ouvrière qui luttait pour obtenir, non pas le droit de changer de genre, mais celui d’avoir un salaire permettant de vivre dignement. Au milieu de cette transformation radicale, la famille traditionnelle est vue par la gauche, au mieux comme un vilain petit canard qui n’en a plus pour très longtemps et qu’il vaut mieux, donc, ignorer, au pire comme le rejeton réactionnaire et virulent d’un monde aux mœurs moyenâgeuses qu’il faut à toutes forces et le plus rapidement possible finir d’achever pour le remplacer par un autre plus tolérant, plus progressiste, plus ouvert – bref,un monde ressemblant à celuique l’Open Society Foundation de George Soros promeut à coups de millions savamment distribués.
Liens perdus
Ce monde adviendra, disent en substance Mmes Guetté et Rousseau, lorsque les lois les plus contraignantes supplanteront définitivement, et pour le bien de tous, les relations naturelles entre les hommes ; lorsque des décrets étatiques encadreront strictement la vie privée, ce jusqu’à ce que cette dernière, ouverte à tous les vents, soit entièrement absorbée par la sphère publique sous le contrôle de l’État ; lorsque la famille traditionnelle aura été totalement remplacée par des ersatz protéiformes constitués de simples consommateurs individualistes ne subsistant parfois que grâce aux subsides de l’État – toutes choses dont se réjouit par avance l’oligarchie financière. Corrompues par cette oligarchie qu’elles prétendent combattre, nos élites politico-culturelles, quant à elles, s’octroient des privilèges issus de fonctions lucratives, de sinécures gratifiantes, de postes avantageux obtenus souvent par cooptation et largement rémunérés avec l’argent des contribuables ou celui d’entreprises et d’organismes hégémoniques donnant leurs ordres. Pendant ce temps, leurs concitoyens appauvris et abandonnés à eux-mêmes ne trouvent plus que difficilement une aide ou un réconfort auprès de parents, de voisins ou d’amis eux-mêmes abîmés par le travail de sape de ceux que Lasch appelle les « libéraux de la bourgeoisie aisée » et les « nouvelles élites mondialisées » (La révolte des élites, 1996). Ces liens perdus et les sentiments qui les accompagnaient ne se décrétaient pas mais naissaient spontanément au sein de communautés solidaires où les gens ordinaires partageaient, en plus d’une entraide instinctive rendant la vie plus facile, une décence commune, pour le dire comme Orwell,ne devant rien aux politiques ou à l’État ; ils étaient un frein au projet économique et culturel des nouvelles élites libre-échangistes, ces « touristes dans leurs propres pays » préférant gérer un stock d’échantillons humains malléables plutôt qu’un peuple sûr de lui et réticent à l’idéologie du Progrès ; il fallait donc les anéantir. Prescriptrice assidue de toutes les « avancées sociétales » – lesquelles participent de l’ingénierie sociale et de la destruction des structures traditionnelles – la commissaire politique Clémence Guetté est, qu’elle le reconnaisse ou non, une alliée efficace de la caste privilégiée qu’elle affirme affronter ; et à laquelle, au fond, elle appartient.
Dans son essai Le Diable dans la démocratie, l’ex-député européen polonais, le conservateur Ryszard Legutko, ose un rapprochement entre deux systèmes politiques que l’on a longtemps cru aux antipodes l’un de l’autre : le communisme et la démocratie libérale. Concernant le sujet qui nous intéresse ici, M. Legutko écrit : « Selon leur vision [celle des démocrates libéraux européens], le système politique devrait pénétrer dans le moindre domaine de la vie publique, position qui ressemble à celle des accoucheurs du système communiste d’antan. L’ensemble de la société doit suivre ce chemin, si bien que la famille, l’école, les universités, les organisations communautaires, la culture et même les aspirations et les sentiments humains doivent se mettre au diapason. Les gens, les structures et les pensées qui existent en dehors de cette logique sont considérés comme obsolètes, nostalgiques et inutiles. » Par ailleurs, écrit encore Legutko, la démocratie libérale constitue une mystification idéologique plus insidieuse que le communisme puisqu’elle a su imposer son pouvoir centralisateur et autoritaire sans les instruments de coercition d’usage courant dans les régimes totalitaires, voire même avec l’assentiment d’une population qui, à l’instar de la grenouille ne sachant pas que l’eau tempérée dans laquelle elle barbotte joyeusement va bientôt bouillir et la tuer, s’est laissé corrompre, pendant plus de soixante ans, par des promesses de démocratie jamais tenues et par une habile propagande progressiste atteignant jusqu’au cœur, pour les détruire, la famille, l’école, la culture et les mœurs de chaque pays sous sa coupe. Toute similitude avec ce qui s’est passé et continue de se dérouler dans les pays de l’Europe de l’Ouest, la France en particulier, n’est pas fortuite.
– Mimisiku c’est pas un nom ça ! – Et Roch Voisine tu crois que c’est un nom ? « Un Indien dans la ville », Hervé Palud, 1994. DR.
La tour Eiffel était encore fermée hier après-midi pour cause de colère du personnel. Contrairement à l’autre Dame de fer, Margaret Thatcher, la nôtre plie à la première sommation.
Pourquoi ? La tour était interdite samedi aux femmes (pour les chiens, on ne sait pas), à l’occasion de la visite d’une délégation du BAPS, congrégation religieuse hindoue qui m’a l’air passablement rigoriste et pas trop regardante sur les droits de l’homme (et de la femme). Les membres de la secte étaient reçus en grande pompe pour l’inauguration d’un temple hindou à Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. Treize jours de festivités colorées et de parades folkloriques sont programmés. Pour la visite du 3ᵉ étage de la tour Eiffel, ils ont demandé qu’on épargne à leur gourou de 93 ans[1]toute interaction avec des femmes.
Cette demande était déjà culottée, mais le pire, c’est que la Société d’exploitation de la tour Eiffel (SETE), c’est-à-dire la mairie de Paris, s’est exécutée et a demandé aux salariées de se faire discrètes. Colère du personnel, grève sauvage, mea culpa de la direction, excuses de la congrégation religieuse qui nie avoir fait cette requête, enquête… Mais cette anecdote est significative. Et si Sa sainteté, quel que soit son titre, voulait visiter le Louvre, couvrirait-on tous les lolos dénudés ? Notez qu’il y a une sorte de précédent: on a pratiquement accepté de n’envoyer au Louvre Abou Dabi que des tableaux convenables (pas de juifs, pas de femmes nues), ce qui exclut une grande partie de l’art européen. Il est vrai que l’Italie a fait encore mieux en voilant des statues pour la visite de je ne sais plus quel Iranien.
La diplomatie n’est pas un festival de vertu droit-de-l’hommiste, je ne suis pas angélique. Business is business. Quand on veut vendre des milliards d’armement aux Saoudiens et aux Qataris, on ne leur envoie pas des filles en minijupes. Et on ne propose pas non plus un transsexuel comme ambassadeur à Téhéran. Mais entre realpolitik et soumission, il y a une différence.
J’aimerais savoir pourquoi les pouvoirs publics se plient en quatre pour cette organisation religieuse. D’accord, des emplois et nos fructueuses relations avec l’Inde sont en jeu. Mais, sérieusement, annuleraient-ils vraiment le projet ou des contrats si Sa grandeur le gourou avait vu un minois féminin ? C’est nous qui accueillons leur temple, cela devrait être en toute logique à eux de nous dire merci, me semble-t-il.
Qu’on ne veuille pas indisposer nos partenaires commerciaux, d’accord. Renier ce qu’on est pour leur faire plaisir, non seulement c’est indigne, mais cela ne marche pas. Tu viens voir la tour Eiffel, tu viens voir la France, donc des femmes libres. C’est peut-être même pour cela que tu viens à Paris ! Et c’est non négociable. D’ailleurs, il y a une règle valable pour les relations amoureuses, humaines et étatiques : on ne respecte que ceux qui savent dire non.
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jacques Cardoze
[1] Mahant Swami Maharaj, actuel guide spirituel de l’organisation hindoue BAPS (Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha), soutien du Bharatiya Janata Party du Premier ministre Modi NDLR
Alors que des ennuis de santé mystérieux ont ému son public, lors de son dernier match, perdu, à New York, et alors que Prime Vidéo lui consacre un documentaire d’une heure et demie (voir notre vidéo ci-dessous), on ne sait pas si le champion serbehors norme pourra participer aux prochains Jeux olympiques à Los Angeles.
« Mon corps commence à me lâcher », a dit, laconique, Novak Djokovic, à l’issue du match qui a vu son élimination dès le premier tour de l’US Open de tennis, à New York, le 31 août, par le 49ème joueur mondial, l’Argentin Mariano Navone, au rachitique palmarès comparé au sien. Au cours de la rencontre, il a été à plusieurs fois pris de vomissements et de nausées, victime d’un étrange mal dont il ignore la cause.
Vomissements
« C’est malheureusement quelque chose que j’ai connu à chaque match cette année. Les vomissements, c’est sérieux », a-t-il précisé ajoutant que ceux-ci étaient accompagnés de crampes, de douleurs. « A la fin, le dos et l’épaule m’ont abandonné », malgré l’intervention à plusieurs reprises d’un kiné.
Pourtant le début de la confrontation avec Navone ne laissait pas présager cette cuisante défaite. Certes, il avait concédé le premier set (7-6) mais remporté les deux suivants (5-7 et 4-6). Il avait pris l’ascendant sur son jeune adversaire. La victoire se profilait. Tout à coup, c’est au quatrième set, bien qu’ayant fait le break à l’entame, qu’il est parti en vrille et s’est incliné sur 6-2. Le cinquième, et dernier, vire à la déroute sur un 6-1. Quand au milieu de celui-ci, quand il a pris conscience qu’il ne franchirait pas pour la première fois depuis deux décennies le cap du premier tour, il n’a pas pu retenir quelques larmes. Le public de Flushing Meadows a fait silence, stupéfait d’assister peut-être au début de la fin d’un des plus grands joueurs de tennis de l’histoire.
La dernière fois où il a été sorti à ce stade d’un tournoi remontait à 2006. C’était à l’Open d’Australie qu’il remportera par la suite à dix reprises. Il avait été battu par l’Américain Paul Goldstein. Il avait 22 ans. Il n’était pro que depuis trois ans.
Avec Roger Federer et Rafael Nadal, il faisait partie de ceux qu’on avait baptisés les « Big Three » parce qu’à eux trois, ils ont trusté les victoires, ne laissant aux autres que les accessits durant la décennie écoulée. Les deux premiers ont pris leur retraite. Vu son palmarès à nul autre pareil, on se demande pourquoi il n’a pas fait de même, au lieu de courir le risque de disputer un humiliant match de trop, comme pourrait se révéler être celui-ci, dans la chaleur et l’humidité d’une journée de fin de mois d’août.
Recordman de tous les temps en Grands Chelems
Agé de 39 ans, il est le doyen du Top 100 de l’ATP. Avec cette défaite, il est rétrogradé 11ème joueur mondial alors qu’il a été classé huit fois numéro Un. Si en nombre de titres, il est précédé d’une courte tête par Federer (101 contre 103 à ce dernier) mais devance Nadal (92), en revanche, en détenteur de Grands Chelems, il est le recordman de tous les temps avec un total de 24, et n’est sans doute pas près d’être égalé ; tout comme il l’est aussi en Masters 1000 avec 40 à son tableau, ayant remporté chacun des tournois de cette catégorie deux fois. Il a conquis sept Masters, plus une coupe Davis, et une médaille d’or olympique.
Financièrement, il bat aussi, et largement ses deux rivaux. D’après plusieurs sites spécialisés, il aurait engrangé tout long de sa carrière, d’une longévité exceptionnelle, 194 millions de dollars, contre 134 à Nadal et 130 à Federer.
Alors pourquoi persévère-t-il ?
Il se disait que son ambition était d’aller jusqu’aux JO de 2028 à Los Angeles pour y décrocher une seconde médaille d’or. Réputé pour son endurance et sa hargne à vaincre qui faisaient vaciller ses adversaires, cet objectif ne relevait pas de l’impossible. En 2025, malgré les ans, il a disputé quatre finales majeures et conquis son 101ème titre en reportant le tournoi de Genève. Cette année, en dépit de son problème de santé, une, la finale de l’Open d’Australie où il été battu par le jeune prodige espagnol Carlos Alcaraz, 3ème mondial, plus une demi-finale à Wimbledon qu’il a perdue contre le numéro Un mondial, Jannik Sinner. Et à Rolland Garros, sans doute déjà en proie à ce mal étrange qui le prive de ses moyens, le visage rougi par un effort qui visiblement lui pesait, le souffle court, il s’était fait sortir qu’au 3ème tour par le jeune Brésilien Joao Fonseca.
Pour l’entraîneur français, Patrick Mouratoglou, réputé pour son franc-parler, la raison de son entêtement à ne pas raccrocher est tout autre, d’ordre psychologique. Il serait en quête d’une revanche sur le fait d’avoir été des « Big Three » le mal-aimé du public, à cause d’un caractère souvent ombrageux. « Je pense, a écrit l’entraîneur qui n’est pas le sien, qu’il est toujours là pour, enfin, recevoir l’amour des fans. Il a énormément souffert de ne pas être autant apprécié que Federer et Nandal. Il s’est dit : Je veux leur montrer ma vraie personnalité. » Sa défaite contre Navone lui aura peut-être, paradoxalement, permis d’atteindre cet objectif, en ne cachant qu’il pouvait être faible sans pour autant capituler. Au 4ème set, il a dit qu’il avait envisagé d’abandonner. S’il ne l’a pas fait, ç’a été pour le public.
Marqué par la guerre
Un événement de son enfance explique très probablement ce caractère entier. En 1998, c’est la guerre de Yougoslavie. De mars à juin, l’OTAN bombarde Belgrade, sa ville natale. Il a 11 ans. Une nuit, lui et ses parents quittent précipitamment leur logement pour se mettre à l’abri des bombes. « Il était 2 ou 3 heures, raconte-t-il dans un documentaire qui lui a été consacré, ‘Le Loup en hiver’. Tout le monde courait en panique. Personne ne savait où aller. Tout le monde essayait de sauver sa vie. J’ai trébuché. J’ai vu ma famille s’éloigner. J’ai crié ‘au secours, au secours’. Personne ne m’entendu. C’est à ce moment-là que j’ai vu deux bombes tomber sur l’hôpital voisin de notre domicile… » Il retrouvera ses parents plus tard, peu avant que le jour se lève sur une capitale noyée sous la fumée d’immeubles éventrés et en feu… En 1999, toute la famille s’exile à Munich. C’est là qu’il s’inscrit dans club de tennis.
Marque de son caractère que la guerre lui a sûrement forgé, en 2022, en pleine crise du Covid, il est expulsé d’Australie et ne peut disputer l’Open, pour avoir refusé de faire vacciner. « Pourquoi je me serais fait vacciner. J’étais un athlète en pleine forme, en pleine santé. Je ne présentais aucun danger pour quiconque… » Désormais la question qui se pose aujourd’hui, c’est de savoir si on le reverra prochainement sur un court, s’il sera éventuellement capable de tenir jusqu’aux JO pour y décrocher à 41 ans une deuxième médaille d’or. Son couronnement !
« Novak Djokovic. Le loup en hiver », sur Prime Video. Un film de Jason Hehir (1h33)
Les propositions pour l’école des candidats du bloc central à l’élection présidentielle ne sont pas de nature à inverser la courbe des résultats scolaires français de plus en plus décevants
Dernière minute ! Le dernier classement PISA, évaluant les connaissances des élèves de 15 ans en mathématiques, sciences et lecture, est tombé ce 8 septembre. Et les résultats de la France montrent un effondrement inexorable du niveau scolaire : en mathématiques, – 16 points par rapport à 2022 et – 35 points par rapport à 2015 ; en lecture, respectivement – 18 et – 43 points ! 40 points équivaut à deux années d’apprentissage selon Eric Charbonnier, analyste à la direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE. Occupant la 27ème place, l’hexagone parvient toutefois à se maintenir dans le premier tiers du classement, mais loin derrière la Chine qui caracole en tête, talonnée par Singapour et Macao. RA
En cette période de rentrée, assombrissant la joie habituelle de début d’année, une ombre plane sur les esprits de nombreux Français : celle de la facture. En effet, pour équiper un enfant, il faut débourser au minimum 400 €, soit environ 15 % du salaire mensuel moyen, estimé à 2 700 € [1]. Pour les parents d’un élève entrant en CP, la facture atteint même 450 €, et les dépenses annuelles liées à la scolarité avoisinent les 1 300 €.
Beaucoup de familles ont déjà réduit leur budget de rentrée de 10 % et se tournent vers la seconde main pour acheter fournitures scolaires, cartables ou vêtements [2]. Selon un sondage Elabe, 80 % des Français déclarent se « serrer la ceinture » à cause de l’inflation, a fortiori au mois de septembre [3].
Le naufrage éducatif de l’ère Macron
Au-delà des difficultés économiques, le système éducatif français traverse une crise profonde qui s’est aggravée sous le mandat d’Emmanuel Macron. Le président a de fait interdit l’instruction en famille, privant les parents du choix de scolariser leurs enfants à la maison, et a renforcé dans les écoles les « groupes de niveau », un dispositif qui creuse les inégalités. En 2022, il avait promis une revalorisation annuelle de 10 % des salaires des enseignants, mais cette mesure n’a jamais été appliquée, les augmentations n’ayant pas dépassé les 4 % [4]. L’épuisement professionnel touche des milliers d’enseignants et aujourd’hui 3 000 postes ne sont pas pourvus. Lorsqu’un professeur est absent pour maladie ou pour raisons personnelles, il est rarement remplacé : un cours sur deux est tout simplement annulé.
Conséquence logique, le niveau des élèves plonge irrémédiablement, comme en témoignent les résultats des derniers classements TIMSS, PISA (mathématiques et sciences) et PIRLS (capacité de lecture en primaire), où la France occupe les dernières places. Le Conseil d’évaluation de l’école, créé par M. Macron en 2019, s’est également révélé inutile. Cet organe indépendant devait évaluer la qualité de l’éducation et proposer des réformes. Mais en sept ans d’existence, aucune de ses conclusions n’a eu d’impact réel sur les politiques éducatives. En avril, l’un de ses membres, le géographe Jacques Lévy, a démissionné en expliquant qu’il était « impossible d’atteindre les objectifs fixés » [5].
Parmi les candidats à l’élection présidentielle, certains partagent l’approche d’Emmanuel Macron et considèrent sa politique éducative comme un succès. MM. Glucksmann, Attal et Philippe, qui présentent leurs programmes comme une « rénovation » du système, ne proposent en réalité qu’un ravalement du même modèle : contrôle des établissements, ségrégation scolaire et même, dans certains cas, remplacement des enseignants par des algorithmes.
Et demain ? Les propositions des candidats Attal et Glucksmann
Dès l’annonce officielle de sa candidature, Raphaël Glucksmann a promis d’« éradiquer tous les extrémismes politiques » [6]. Le candidat de centre gauche entend investir dans l’éducation autant que dans la défense, sans toutefois préciser comment il financera ces dépenses, alors que la dette publique atteint un niveau record de 3536 milliards d’euros soit 117% du PIB. Son programme ne contient pas de chiffres concrets mais, signe de continuité avec le président actuel, sa coordination est assurée par Marguerite Cazeneuve, ancienne conseillère sociale d’Emmanuel Macron [7]. Renonçant à éduquer les jeunes, le leader de Place Publique propose de les occuper par l’instauration d’un service civique obligatoire de dix mois non rémunéré : en pleine période de développement et d’apprentissage, les jeunes gens seraient envoyés dans des maisons de retraite, des parcs ou des associations. Cette tendance à l’exploitation des jeunes dans leurs meilleures années n’est du reste pas sans rappeler le projet du révolutionnaire Michel Le Peletier de Saint-Fargeau, à qui Jaurès lui-même reprochait de « livrer les enfants aux maîtres de la production ». Celui-ci en effet, sous prétexte de « façonner une conception nouvelle de la vie », voulait faire travailler les enfants dès 12 ans dans des ateliers nationaux.
Gabriel Attal, ancien ministre de l’Éducation nationale, veut quant à lui instaurer un « choc des savoirs », une réforme qu’il avait déjà tenté de lancer, mais avait dû suspendre après la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024. Aujourd’hui, le candidat centriste promet de la remettre en œuvre intégralement et de renforcer la ségrégation scolaire : les élèves faibles suivraient des cours avec les faibles, les plus forts avec les plus forts, une organisation qui ne ferait qu’ancrer les inégalités et créer des tensions entre les élèves. Par ailleurs, M. Attal souhaite rendre le brevet obligatoire pour accéder au lycée. C’est l’idée de « brevet couperet » : tout élève qui échouerait à cet examen verrait se fermer les portes de l’enseignement secondaire. Pour ces derniers, Attal a esquissé la création de « prépas-seconde » dont on ne voit guère où elles mèneraient ni à quoi elles serviraient à part perdre une année. Or, en 2025, 15 % des candidats ont échoué au brevet, soit 120 000 jeunes qui, avec ce nouveau système, se retrouveraient sans aucune perspective de poursuite d’études [8].
L’école arbitraire et post-humaine de Philippe
Édouard Philippe affirme lui vouloir mener une réforme scolaire « sans précédent depuis 140 ans », c’est-à-dire depuis Jules Ferry [9]. Philippe souhaite faire du chef d’établissement un « véritable patron », pour ne pas dire un shérif, lui donnant le droit de modifier les programmes, de licencier des enseignants et d’imposer des restrictions à sa guise. Si un enfant tombe sur un directeur autoritaire, qui décide de durcir les règles ou de raccourcir les récréations, il n’y aura aucun recours possible : les parents perdraient tout droit de regard sur la vie scolaire.
Pour accélérer l’apprentissage, le centriste veut supprimer les disciplines artistiques à l’école primaire : plus de dessin, plus de musique, plus de projets, seulement la lecture, l’écriture et le calcul. L’école cesserait d’être un lieu d’épanouissement pour devenir le royaume du par cœur. Enfin, la grande « innovation » du chef d’Horizons est un « service universel de soutien scolaire » destiné à chaque élève, qui remplacerait les enseignants par des assistants IA. En 2024, la France a déjà lancé une expérimentation avec la plateforme MIA pour la préparation aux examens, pour un coût de 2 millions d’euros. Étendre ce dispositif à tout le pays multiplierait de manière significative le coût de cette mesure. L’algorithme proposerait des exercices et évaluerait les résultats de l’enfant. Mais, bien évidemment, une machine ne remplacera jamais un enseignant, a fortiori pour des élèves en difficulté ayant perdu leur confiance en eux et leur motivation. Il fonctionne sur un modèle standardisé, percevant uniquement le résultat final sans analyser les erreurs. Un professeur, lui, remarquerait que l’élève bute sur une règle précise ou a besoin de temps pour assimiler et adapterait son approche. L’intelligence artificielle, elle, se contente d’enchaîner les exercices. Or, apprendre sans comprendre n’est qu’une assimilation formelle de connaissances qui est insuffisante pour former de jeunes esprits, condamnant les générations futures au conditionnement et à l’ignorance.
Au terme de dix ans de présidence Macron, le constat des parents est sans appel : les réformes se soldent par de nouvelles restrictions, des dépenses supplémentaires et des résultats de plus en plus décevants. Les annonces de Glucksmann, Attal et Philippe plaident pour la même politique éducative, qui traite les enfants, c’est selon, comme une ressource gratuite, du bétail à trier, voire un problème à régler. Dans leurs programmes, l’école est un atout optimal pour l’État mais pas pour l’avenir des petits Français.
La majorité des trumpistes sont évangélistes mais, nouveauté dans la protestante Amérique, ses cerveaux sont catholiques. J.D. Vance, leur figure de proue, s’appuie plus sur Thomas d’Aquin que sur Reagan pour repenser la politique. Un renouveau catholique sans le pape, qui rappelle à ces apprentis docteurs de la foi quelques bases théologiques
Pour tout responsable politique américain, communier, c’est communiquer. La religion aux États-Unis n’est pas seulement une affaire privée : elle façonne le débat public et continue d’organiser les grands clivages idéologiques comme dans aucun autre pays occidental. Au cours des années 2010, la droite américaine s’est ainsi largement identifiée au protestantisme évangélique. Avant même la naissance du mouvement MAGA, les militants du Tea Party appelaient à restaurer l’Amérique traditionnelle en renouant avec les valeurs religieuses du pays. Leur combat s’articulait autour de deux éléments : la lutte contre l’avortement et la dénonciation d’un État fédéral jugé dispendieux. Cette alliance atteint son apogée lors du premier mandat de Donald Trump avec l’arrivée de Mike Pence, figure emblématique de l’évangélisme conservateur, à la vice-présidence. Six ans plus tard, grâce aux trois juges nommés par Trump à la Cour suprême, l’arrêt Roe v. Wade de 1973 est renversé, offrant à la droite religieuse la victoire politique qu’elle poursuivait depuis près d’un demi-siècle.
Personne n’aurait pu imaginer que cette prééminence évangélique puisse progressivement être remplacée par une nouvelle génération de catholiques conservateurs, dans un pays où le catholicisme était davantage associé au Parti démocrate. Pourtant, après les quatre années de présidence du catholique « progressiste » Joe Biden, le centre de gravité intellectuel et politique du Parti républicain s’est nettement déplacé dans le sens d’un conservatisme catholique.
L’actuel vice-président J. D. Vance est converti au catholicisme. Le secrétaire d’État Marco Rubio est un catholique pratiquant. Autour du président gravitent également plusieurs catholiques influents. Parmi eux figurent Kevin Roberts, président de The Heritage Foundation et principal architecte intellectuel du « Project 2025 », et Leonard Leo, l’homme qui a profondément remodelé la Cour suprême en favorisant la nomination de juges conservateurs. Si quelques-uns, à l’image de Mike Johnson, président de la Chambre des représentants, demeurent évangéliques, l’alliance entre les deux traditions religieuses a changé de nature. Les évangéliques restent la principale force électorale du trumpisme, mais les catholiques en sont devenus les principaux inspirateurs intellectuels. Cette évolution est d’autant plus remarquable que la droite américaine s’est longtemps construite sur une profonde méfiance à l’égard de Rome.
Saint Augustin vs Ronald Reagan
Aujourd’hui, une partie importante des dirigeants du Parti républicain revendique ouvertement son appartenance à l’Église catholique. Cependant, il ne faut pas confondre cette nouvelle génération avec les néoconservateurs catholiques des années 1980, généralement favorables au libre-échange, à l’interventionnisme américain et au consensus libéral issu de la guerre froide. Les intellectuels qui influencent la droite contemporaine se distinguent par leur critique radicale du libéralisme mondialiste. Ils réclament un dépassement du consensus libéral américain, tant sur le plan social qu’économique, par ce qu’ils appellent le post-libéralisme.
Le plus connu d’entre eux est Patrick Deneen, professeur de science politique à l’université Notre Dame. Son ouvrage Why Liberalism Failed est devenu l’un des livres de référence du post-libéralisme américain et a exercé une influence notoire sur J. D. Vance. Adrian Vermeule, professeur de droit à Harvard, défend une conception du « bien commun » qui remet en cause la neutralité de l’État libéral. Ses travaux sont ouvertement discutés au sein de la Federalist Society, un puissant réseau de juristes conservateurs fondé en 1982, qui exerce une influence déterminante sur la sélection des magistrats fédéraux et des juges de la Cour suprême. Proche de Leonard Leo, longtemps dirigeant de l’organisation, Vermeule contribue à nourrir la réflexion juridique de la nouvelle droite américaine.
Sohrab Ahmari est une figure plus singulière. Né en Iran, il a épousé les thèses marxistes avant de se convertir au catholicisme. Ancien éditorialiste du New York Post, il est devenu l’une des principales figures médiatiques du post-libéralisme américain. Fondateur de la revue Compact, il plaide pour un conservatisme plus social, plus protectionniste, davantage centré sur la famille et les classes populaires. Adversaire déclaré du libertarianisme et du conservatisme reaganien, il réclame un État capable de protéger les travailleurs contre les excès du marché. Sa position sur l’Iran illustre aussi la rupture de cette nouvelle droite avec le néoconservatisme. Hostile à la République islamique, dont il connaît l’autoritarisme, Ahmari rejette néanmoins toute guerre de changement de régime et toute nouvelle aventure américaine au Moyen-Orient. C’est également la ligne défendue par J. D. Vance, favorable à la fermeté contre le programme nucléaire iranien, mais opposé à une intervention destinée à renverser le régime de Téhéran.
J. D. Vance salue le pape Léon XIV après la messe d’inauguration de son pontificat, au Vatican, 18 mai 2025 (C) Alessandra Tarantino/AP/SIPA
Toutes ces personnalités forment le fer de lance d’une double réaction. D’abord contre le libéralisme progressiste américain, incarné par le wokisme, et d’autre part contre les excès du libéralisme économique et mondialiste. Selon eux, le libéralisme aurait progressivement détruit les communautés, fragilisé l’intégrité des familles, favorisé la mondialisation, et réduit l’État au rôle d’arbitre neutre entre des intérêts concurrents. Ils plaident au contraire pour une puissance publique capable de défendre le bien de tous les citoyens. Ce bien commun aux accents augustiniens serait assuré par la cohésion nationale et la défense des traditions de l’Occident. Il constitue le cœur d’une synthèse entre la doctrine sociale de l’Église et le conservatisme national qui forme l’ossature intellectuelle du trumpisme.
L’unité catholique répond aux divisions du protestantisme
Pourquoi cette pensée exerce-t-elle une telle attraction sur les élites conservatrices américaines ? La réponse tient moins à la spiritualité qu’à la puissance intellectuelle du catholicisme. Chez nombre de convertis, la démarche est d’abord philosophique avant d’être religieuse. J. D. Vance le reconnaît lui-même dans Communion, le récit de sa conversion publié en juin 2026 : « Je n’ai pas eu une illumination sur le chemin de Damas. » Ce qui l’a conduit vers l’Église catholique n’est pas une expérience mystique, mais la découverte d’une tradition intellectuelle capable de donner une cohérence à ses intuitions politiques.
Élevé dans le protestantisme évangélique, J. D. Vance explique avoir progressivement été convaincu de la crise du libéralisme moderne. À ses yeux, le catholicisme offrirait une réponse plus solide que les multiples courants protestants, que leurs divisions rendraient incapables de produire une pensée politique cohérente. L’acceptation d’une autorité doctrinale, fondée à la fois sur les Écritures et sur la Tradition, lui est apparue comme une manière de sortir du relativisme qui caractérise, selon lui, le christianisme américain contemporain.
Patrick Deneen voit lui aussi dans l’affaiblissement du protestantisme historique l’une des causes de la montée du progressisme culturel et du wokisme. Depuis une vingtaine d’années, une partie importante des intellectuels conservateurs redécouvre les grands auteurs de la tradition catholique. Saint Augustin et saint Thomas d’Aquin occupent désormais la place que tenaient autrefois John Locke, Adam Smith ou les théoriciens du libéralisme classique. Le changement est considérable : la question centrale n’est plus seulement de limiter le pouvoir de l’État, mais de savoir quelle conception du bien commun celui-ci doit promouvoir.
La contre-culture catholique
Cette redécouverte des sources intellectuelles du christianisme conduit souvent à une pratique religieuse plus exigeante. J. D. Vance en est l’illustration la plus connue. Baptisé en 2019 au prieuré dominicain Sainte-Gertrude de Cincinnati, dans l’Ohio, il rejoint une communauté réputée pour la qualité de sa formation théologique et son attachement à la liturgie latine traditionnelle. C’est là qu’il approfondit sa lecture de saint Augustin, de saint Thomas d’Aquin et de la doctrine sociale catholique, qui nourriront durablement sa réflexion politique. Le choix de ce prieuré est suggestif. Il symbolise une évolution plus large du conservatisme américain. Là où les générations précédentes privilégiaient avant tout les « guerres culturelles » – contre l’avortement, le mariage homosexuel ou la sécularisation – une partie de la nouvelle droite cherche désormais à élaborer une critique beaucoup plus globale du libéralisme moderne. La question n’est plus seulement de défendre certaines valeurs chrétiennes, mais de repenser les fondements philosophiques de l’ordre politique.
Longtemps minoritaires dans un pays dominé par le protestantisme, les catholiques américains ont développé dans leur histoire un écosystème parallèle. Ils ont leurs propres universités, revues, maisons d’édition, fondations et centres de recherche. Cette contre-société intellectuelle, construite en marge de l’establishment protestant, leur a permis de former plusieurs générations de juristes, de philosophes et de responsables politiques. Lorsque le progressisme culturel s’est imposé dans les universités et les médias à partir des années 1960, ces institutions sont devenues le principal refuge des conservateurs américains.
Voilà ce qui explique l’influence qu’exercent aujourd’hui des organisations comme The Heritage Foundation, l’Ethics and Public Policy Center, laFederalist Society ou encore la revue First Things. Leurs dirigeants – Kevin Roberts, Ryan Anderson ou Leonard Leo – comptent parmi les principaux architectes intellectuels de la droite contemporaine. Le phénomène dépasse largement les think tanks. Aujourd’hui, six des neuf juges de la Cour suprême sont catholiques, ainsi que près d’un quart des élus républicains au Congrès. Parmi les convertis les plus influents figurent, outre J. D. Vance, l’ancien président de la Chambre Newt Gingrich, les essayistes Michael Knowles et Matt Fradd, ainsi que plusieurs personnalités médiatiques comme Candace Owens ou Megyn Kelly.
Les relations tumultueuses avec le Saint-Siège
Cependant, ce renouveau ne s’effectue pas sans difficulté. Le succès de la religion catholique s’accompagne chez certains d’un sentiment de supériorité culturelle, voire même d’un orgueil de caste. Rod Dreher, écrivain proche de J. D. Vance, met en garde contre ce risque dans un article-confession[1], en témoignant qu’il a été « un catholique triomphaliste, fier d’appartenir à cette Église et d’être entouré de gens brillants ». L’usage politique de la foi et de la doctrine catholique se heurte à l’autorité spirituelle et doctrinale dont cette élite se revendique. Arrivée dans les cercles du pouvoir, elle doit faire l’expérience du décalage qui existe entre les principes spirituels qui l’animent et les nécessités temporelles auxquelles elle fait face. Bien que J. D. Vance multiplie les marques de révérence envers le Très Saint-Père, il doit aussi défendre une ligne politique qui entre en conflit avec les positions des papes François, puis Léon XIV. À plusieurs reprises, il s’est permis d’interpréter et d’appliquer la doctrine catholique dans le sens de ses besoins politiques.
Deux questions en particulier font l’objet de tensions entre la droite américaine et la papauté : l’immigration et la guerre. L’administration Trump prône l’expulsion massive de migrants et un contrôle renforcé aux frontières, là où le Vatican met l’accent sur l’universalité de la dignité humaine et l’importance de l’accueil. Quand J. D. Vance défend une approche sélective du devoir de charité, dans une interview fin janvier 2025 surFox News, le pape François s’oppose fermement à cette vision en invitant les catholiques à méditer sur « l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception ». Le pape Léon XIV a quant à lui critiqué la guerre menée au Moyen-Orient par les États-Unis. Bien que farouchement opposé au financement de la guerre en Ukraine, le clan Vance refuse le pacifisme absolu prôné par le Vatican et va jusqu’à contester l’autorité théologique du pape. Lorsque Léon XIV a affirmé que les chrétiens ne se rangeaient jamais du côté de ceux qui larguent des bombes, J. D. Vance a répliqué publiquement, lors d’un événement organisé par l’organisation conservatrice Turning Point USA, que le souverain pontife devrait « faire preuve de prudence lorsqu’il aborde des questions de théologie »…
Certes, nous sommes loin des querelles qui ont opposé les papes et les monarques au Moyen-Âge. Rappelons que nos rois très chrétiens étaient experts en la matière. Mais ces disputes illustrent un certain manque d’expérience politique de cette nouvelle élite. La distinction entre le temporel et le spirituel, pourtant centrale chez les penseurs catholiques, ne semble pas acquise. Les déclarations de J. D. Vance mettent aussi en lumière le besoin compulsif de la droite américaine de justifier la politique par la théologie. Serait-ce paradoxalement un reste de protestantisme ?
Une nuit, à Lisieux, Léna, une lycéenne, reconnaît Otto, 14 ans, qu’elle croyait mort après qu’il eut laissé une lettre d’adieu à sa famille et à ses camarades de classe. Avec ce premier film, en salles demain, Félix de Givry réalise un coup de maître et rappelle François Truffaut à notre critique.
Présenté à Cannes dans le cadre de la « Semaine de la critique », le premier film de Félix de Givry, Adieu monde cruel, étonne puis séduit par sa maîtrise et son pouvoir d’attraction. S’inscrivant dans une lignée truffaldienne revendiquée, convoquant aussi bien la liberté des Quatre Cents Coups que le romantisme des Deux Anglaises et le Continent,à titre d’exemples, le film débute par une voix off, celle d’une narratrice (merveilleuse Françoise Lebrun) qu’on dirait tout droit sortie de La Femme d’à côté.
Mais on ne peut nullement résumer cette œuvre à cette brillante et malicieuse filiation. Le cinéaste tisse sa propre toile dans l’histoire d’un ado qui, tenté par le suicide, survit en cachette grâce à l’aide d’une jeune fille plutôt revêche.
Givry est porté par des acteurs principaux aussi formidables l’un que l’autre : Milo Machado-Graner (découvert dans Anatomie d’une chute de Justine Triet) et Jane Beever, une révélation. Leur sulfureux duo attise les passions, déclenche la vengeance et fait se rencontrer les contraires. Un premier film, un coup de maître.
Les candidats à la présidentielle Bruno Retailleau (LR) et Raphaël Glucksmann (Place publique), rassemblement du Medef, Paris, 27 août 2026 Thomas Padilla/AP/SIPA
Le réveil des nations sonne le glas du centrisme, où ni Attal ni Philippe ni Glucksmann ne parviennent pour l’instant à s’imposer, observe Ivan Rioufol. Le clivage politique est à nouveau entre la droite et la gauche, avec un surcroît de radicalité.Macron avait promis d’en finir avec les extrêmes: les « extrêmes » en ont finalement fini avec Macron.
Le « bloc central » résume le naufrage du vieux monde. Ceux qui se réclament encore de cette alternative pour concourir à la présidentielle doivent répondre de ses désastres économiques et civilisationnels. Les ex-macronistes promettent de « renverser la table ». Ils oublient qu’ils ont accéléré le déclin du pays. D’ailleurs, leurs électeurs les quittent. 61% des moins de 35 ans regrettent leur vote pour Emmanuel Macron (1). François Fillon le dit aussi : « Je me suis trompé »(2). L’ancien candidat LR assure que, cette fois, il n’appellerait « certainement pas » à voter pour Macron face à Marine Le Pen, comme en 2017. Il laisse comprendre qu’il ne donnerait pas davantage sa voix à Édouard Philippe ou à Gabriel Attal, deux anciens Premiers ministres du président sortant, en cas de confrontation avec le RN.
Le bloc central : chronique d’une mort annoncée
Ce sont pourtant ces perdants qui attirent la droite pataude. Jeudi, l’ancien Premier ministre Michel Barnier a invité Bruno Retailleau (LR), bras droit de Fillon dans la campagne de 2017, à fédérer « le rassemblement de la droite et du centre ». Cette stratégie feint de croire en l’attraction d’un centrisme qui s’étiole. En réalité, dans sa proposition de « donner le dernier mot au peuple » par référendum, Retailleau tient le discours de Le Pen. Sarah Knafo, également, ne dit pas autre chose lorsqu’elle écrit : « Les grandes ruptures doivent être soumises au peuple par référendum. Et chaque rupture approuvée par le peuple aura, dans notre ordre juridique, une force que rien ne pourra contester » (3). Jeudi, sur LCI, la compagne d’Éric Zemmour n’a pas exclu d’entrer dans un gouvernement Bardella. Hier, sur Europe 1, M. Retailleau s’est persuadé pour sa part de l’échec du bloc central et de Marine Le Pen, sans s’interroger sur l’impasse de son isolement volontaire.
Jamais le RN n’a été aussi puissant dans les sondages. Lors de son élection, le 7 mai 2017, Macron s’était engagé à ce que les Français « n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». Pari perdu. Le « en même temps », refuge des indécis, prend l’eau. Dans son bras de fer entre « progressistes » et « populistes », ces derniers l’emportent. En 2022, le total des votes dits populistes a représenté 58 % des suffrages (1). Le réveil des nations et des peuples oubliés s’observe partout en Europe. Ce dimanche, en Allemagne, l’AfD anti-immigration a gagné (45,5%) en Saxe-Anhalt. En Espagne, les foules défilent en scandant : « Expulsez les envahisseurs ! ».
Le clivage est à nouveau entre la droite et la gauche, avec un surcroît de radicalité. S’il semble acquis que Le Pen sera au second tour — sauf entrave des juges ou des bellicistes hostiles à la Russie —, la deuxième place se jouera probablement entre Jean-Luc Mélenchon et ce qu’il reste d’un extrême centre radioactif. Dimanche, sur RTL, François Bayrou n’avait d’autre argument, pour défendre son entre-deux, que de prophétiser « un risque mortel » en cas de victoire des patriotes. Cette agitation des peurs rejoint le sectarisme de LFI qui promet, en cas de victoire de Le Pen, l’insurrection contre les « fascistes ». L’Ancien Régime se battra jusqu’au bout pour sa survie, par tous les moyens. Mais rien n’arrête une mer qui monte.
(1) Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)
(2) Entretien au podcast Legend, diffusé le 30 août.
Frédéric Martel revient d’un voyage à travers 52 pays avec un bagage rarement déclaré à la douane intellectuelle : des remords. La gauche s’est trompée sur l’islamisme, comme elle s’était trompée sur Staline, Mao ou Castro, reconnaît-il. Exit Mélenchon, donc… Reste à ressusciter une gauche antitotalitaire et universaliste : l’espèce était portée disparue, mais elle n’est pas tout à fait éteinte.
Causeur. Pour réaliser votre vaste enquête sur les ennemis de l’Occident, vous avez fait le tour des principaux régimes de la planète où l’on professe la haine du monde libre. Ce travail titanesque vous a mené dans 52 pays, de la Russie à la Chine en passant par l’Iran et Cuba, et vous a occupé ces huit dernières années. Mais pourquoi avoir attendu que Vladimir Poutine se montre hostile envers l’Europe pour vous pencher sur ce sujet ? Fallait-il détourner le regard tant que les adversaires déclarés de l’Occident étaient essentiellement issus des ex-colonies, particulièrement le terrorisme islamiste ?
Frédéric Martel. Nul besoin d’attendre l’agression de Vladimir Poutine en Ukraine pour identifier les menaces extérieures qui planent sur nos démocraties libérales. Dès le début des années 1990, par exemple, certains chefs d’État postsoviétiques, comme Ion Iliescu en Roumanie ou Slobodan Milosevic en Serbie, tenaient déjà des discours ultra-dangereux, qui combinaient communisme et nationalisme. Cela a conduit aux guerres en ex-Yougoslavie et au génocide de Srebrenica. Une rhétorique pré-poutinienne en somme, où l’idéologie prépare et accompagne la guerre.
On ne se rappelle pas qu’en ex-Yougoslavie, les nationalistes croates et musulmans aient été des enfants de chœur, mais passons. Ne croyez-vous pas que, par aveuglement idéologique, le camp progressiste a eu un sérieux retard à l’allumage concernant l’islam radical et l’antisémitisme qu’il charrie ?
Je crois, comme vous, qu’Alija Izetbegovic, le président bosniaque, était un nationaliste et on peut lui adresser bien des critiques. Je l’ai d’ailleurs rencontré à l’époque et j’ai même dîné avec lui à Sarajevo, je crois que c’était en 1994, durant le siège de la ville. Il me semble cependant qu’il défendait une Bosnie multiculturelle et multiconfessionnelle et c’est ce que m’a confirmé, récemment sur place, Jakob Finci, le président de la communauté juive de Bosnie-Herzégovine. Mais vous avez raison : la gauche a été trop naïve sur l’islam radical et je me suis trompé sur ce point. C’est en menant l’enquête pour Occidents, notamment en rencontrant des responsables ou des porte-parole du Hamas, du Hezbollah, du Jihad islamique ou des Frères musulmans, en les écoutant, en analysant leur projet que je me suis rendu compte de l’ampleur de notre méprise. Au fond, l’erreur contemporaine commise par la gauche sur l’islam radical rejoint celle qu’elle a commise hier sur l’Union soviétique, sur Staline, sur Trotsky, sur Mao, sur Fidel, sur Hô Chi Minh et sur tant d’autres. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre, même si je ne suis pas le premier à le faire (François Furet l’a fait magistralement dans Le Passé d’uneillusion). Et je suis allé à Cuba pour, en quelque sorte, m’excuser auprès des Cubains ! Cela étant, vous reconnaîtrez que la gauche non communiste – et non LFiste – a reconnu ces erreurs. Ce n’est pas le cas de Jean-Luc Mélenchon et de ses amis ; et tel est aussi le projet de mon livre : tracer une ligne de partage claire, fondamentale, entre les idées de la gauche antitotalitaire et celles de la gauche radicale sur les questions internationales.
Disait-on « Occident » dans les années 1990 et 2000 ?
Non, on disait « Europe », puisque, à la faveur de la chute du mur de Berlin, l’ensemble du continent semblait être devenu un espace démocratique. Le mot « Occident » a été indispensable quand il y avait une Europe communiste à l’Est et une Europe « libre » à l’Ouest – le terme « Europe » n’était plus, à lui seul, synonyme de démocratie. Il retrouve de sa pertinence aujourd’hui du fait de l’invasion russe en Ukraine et des menaces existentielles sur certains pays d’Europe de l’Est, même si je préfère parler d’« Occidents » au pluriel. Car l’alliance atlantique chancelle désormais, pour ne pas dire qu’elle bat de l’aile. Donald Trump souffle le chaud et le froid – il mène en fait une politique erratique, sans aucune suite dans les idées, et a un comportement digne d’un véritable égo-crate. Sur l’Ukraine, son comportement est indigne du président des États-Unis et contraire aux intérêts de son pays et à la propre stratégie qu’il s’est fixée : affaiblir la Chine. Même chose s’agissant de l’Iran : il n’y a plus de ligne occidentale claire ou commune.
En lisant votre livre, on est frappé de voir que les leaders contemporains anti-occidentaux, tels que le Cubain Diaz-Canel, l’Algérien Tebboune ou le Chinois Xi, ne jouissent pas du crédit et du prestige des non-alignés d’antan, qui avaient brillé lors de la conférence de Bandung : Nasser, Nehru et Zhou Enlai.
C’est exact. En 1955, les anticolonialistes étaient du bon côté de l’histoire – et à juste titre. Personne ne pouvait continuer à défendre moralement la colonisation. Certains, à gauche, se disaient même maoïstes, castristes, pro-Vietcong ou pro-FLN. J’aurais peut-être été de ceux-là, si j’avais eu vingt ans en 1959. Mais sept décennies plus tard, force est de constater que bien des rêves décoloniaux ont échoué. Je me place du côté des peuples et non pas de celui des gouvernants. Le régime de l’Algérie indépendante est devenu une dictature sanglante et une kleptocratie : c’est le colonialisme d’aujourd’hui, vis-à-vis des Kabyles, des Sahraouis ou de la jeunesse algérienne ; de même que le castrisme ou le chavisme. La décolonisation a souvent échoué à libérer les peuples, à affermir les droits ou à mettre en place des régimes démocratiques. L’Inde et l’Indonésie ont réussi leur décolonisation, mais innombrables sont les pays qui ont échoué. Au lieu de convenir de cet échec, et d’en comprendre la logique, comme j’essaie de le faire dans mon livre, beaucoup de dirigeants du « Sud global » et les intellectuels postcoloniaux qui les soutiennent se défaussent sur l’ancien colonisateur et se soucient peu de démocratie, c’est-à-dire du principe même qui avait guidé leurs peuples dans la lutte pour l’indépendance.
Résultat, un front anti-occidental, que Poutine appellela« majorité mondiale»,et certains chercheurs le « Sud global », s’est constitué. Mais est-il aussi unifié que le président russe le dit ?
Je conteste cette idée d’un front anti-occidental : les pays du « Sud global » cherchent d’abord leurs intérêts propres. S’ils votent parfois ensemble à l’ONU, ils sont souvent en désaccord entre eux. L’Inde se méfie davantage de la Chine que de l’Europe ; l’Iran est en guerre avec les pays du Golfe ; la Turquie, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil sont avec la Chine sur certains dossiers et avec l’Occident sur d’autres. C’est pourquoi je donne plutôt raison à Emmanuel Macron quand, contrairement à Donald Trump, il dialogue avec Modi, Lula ou Erdogan. On ne doit pas laisser le « Sud global » à la Chine.
Comment jugez-vous le comportement de Xi Jinping sur la scène internationale ? Pourquoi s’est-il maintenu à distance des événements actuels, notamment à Ormuz, qui pourtant pénalisent directement son économie ?
J’ai passé beaucoup de temps en Chine, où je me rends régulièrement, avec des « intellectuels » et des propagandistes du régime de Xi Jinping. Et lorsque je leur parlais des tensions entre nous, l’un d’entre eux m’a dit : « Nous n’avons pas d’ennemis, nous avons des amis – et de futurs amis. » C’est bien sûr un message de communication et même une intox ! Je continue à penser que la Chine est, pour nous autres Français, un ennemi structurel et systémique – et c’est d’ailleurs la ligne de l’Union européenne. C’est un régime léniniste et ultra-capitaliste, une kleptocratie faite État. Sans avoir toujours l’air de s’impliquer dans les affaires du monde, la Chine surveille tout ce qui se passe en permanence sur les cinq continents, et attend de saisir les opportunités pour abattre l’ordre mondial tel qu’il est et l’ordre occidental tel qu’elle l’imagine.
Quid de l’opportunité de devenir un jour une démocratie ? On a l’impression que les Chinois ne sont pas mécontents de vivre sous un régime autoritaire dès lors qu’il leur garantit la prospérité. Ce pays n’est-il pas la preuve anthropologique que les valeurs occidentales ne sont pas aussi universelles qu’on le dit ?
Ici, nous sommes en désaccord vous et moi. D’abord, il est prudent de ne pas parler à la place des Chinois qui n’ont aucune liberté d’expression ni le droit de vote. On ne peut nier, et vous avez raison sur ce point, que la Chine a connu depuis les années 1990 un développement époustouflant : elle est en avance sur l’Europe en matière économique et digitale, et elle est en train de dévorer nos dernières industries – que l’on pense seulement à l’industrie automobile avec la voiture électrique ou aux panneaux solaires. Mais c’est une économie en trompe-l’œil dont toutes les données statistiques sont faussées, comme je le révèle en détail dans mon livre. C’est un pays « communiste », au commandement encore léniniste, mais aussi un pays ultra-capitaliste avec une faible protection sociale, peu d’impôts sur les revenus et les entreprises, et aucun impôt sur la fortune. C’est une kleptocratie d’État qui vise à enrichir l’élite politique (dont la famille et les amis de Xi Jinping) au détriment des Chinois. Quant aux dissidents, aux intellectuels, aux artistes, aux journalistes et même aux scientifiques, ils doivent rentrer dans le rang, sinon ils se retrouvent en prison ou en exil.
Là où nous sommes en profond désaccord, c’est sur les valeurs universelles : il existe bien des principes – la liberté, l’aspiration démocratique, les droits de l’homme – qui sont universels. La Chine confirme, à son corps défendant si j’ose dire, elle fait la « preuve anthropologique », comme vous dites, que les valeurs occidentales sont bel et bien universelles. Quant à s’imaginer que leur civilisation serait inapte, par nature, aux droits de l’homme, je vous rappelle que les Taïwanais, qui sont eux aussi des Chinois, vivent en démocratie. Que les Coréens du Sud, les Japonais, les Hongkongais et tant d’autres peuples aspirent aux mêmes valeurs que nous, car l’idée qu’il existerait des « valeurs asiatiques », différentes et autres, comme le disent les communistes chinois ou singapouriens, est fausse.
Dans votre ouvrage, vous expliquez que l’Occident mérite d’être défendu au nom de la démocratie. Fort bien, mais à côté de cette belle idée, ne négligez-vous pas l’identité ? Est-ce que l’Occident, ça existerait sans les cathédrales, l’État-nation et la famille nucléaire ?
Nous devons, je crois, distinguer les valeurs et les principes d’une part, et l’identité, la culture d’autre part. On doit être ferme sur les principes qui sont universels et en même temps défendre la diversité culturelle. Les identités sont plurielles – et nous sommes tous d’ailleurs le produit d’identités multiples –, mais les principes universels sont uniques. Si je me borne à défendre l’Occident des valeurs – et pas celui de la culture –, c’est parce que c’est uniquement cet Occident-là qui est menacé. Demain, il pourrait disparaître sous les coups de ceux qui détestent la liberté. Pas de ceux qui détestent les cathédrales.
Mais si l’Occident s’islamise, est-ce que c’est encore l’Occident ? Est-ce que Molenbeek, c’est l’Occident ?
Le problème fondamental n’est pas l’islam mais le cléricalisme, qu’il soit musulman, chrétien ou juif. Ma précédente enquête, Sodoma, portait sur le catholicisme, et je peux vous confirmer qu’au Vatican, on considère la laïcité comme problématique – même si ce n’est pas avec la même violence, bien sûr, qu’à Molenbeek. S’il y a davantage de musulmans en Occident, ce n’est pas à mes yeux un problème en soi ; le problème, c’est l’islamisme. Et tous ceux qui refusent nos principes juridiques et nos valeurs.
Hum. Dans la vie sociale, ce ne sont pas les cathos qui défient notre mode de vie. Et par ailleurs, vous oubliez que la laïcité est un concept inventé dans les Évangiles.
Si vous voulez me faire dire que l’islam est plus problématique en 2026 que le christianisme, je vous le concède. En France, les ravages de l’entrisme musulman sont indéniables. On voit désormais en France des femmes voilées qui portent en permanence le masque anti-Covid afin de couvrir entièrement leur visage : c’est une burka en réalité et un détournement de la loi. Dans ces conditions, tout le débat sur la possibilité de valeurs communes devient plus difficile. Cependant, au temps de l’Inquisition, on aurait pu dire la même chose au sujet de l’Église de Rome. Et les jésuites ont laissé de bien mauvais souvenirs…
D’accord, mais pour les observateurs du présent que nous sommes, il y a prescription. Faudra-t-il attendre plusieurs siècles avant que l’islam se modère comme le christianisme ?
« La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits », disait le cardinal Barbarin ! Je ne veux pas polémiquer. Mais disons que je suis plus optimiste que vous. À Téhéran comme à Ramallah, mais aussi au Caire ou à Beyrouth, où je me suis rendu pour mon livre, la population rêve d’ores et déjà d’émancipation. On a une image faussée de ces pays, car seuls les partis nationalistes ou islamistes, sinon les groupes terroristes, parlent au nom des musulmans. Cela dit, je ne suis pas non plus naïf : comme vous, je plaide pour une certaine intransigeance envers les Frères musulmans et leurs proxies, et je me désole que certains, à gauche, mais aussi à droite, n’aient pas bien compris le péril islamiste.
Quelles leçons tirez-vous de la guerre en Iran ?
Si le régime des mollahs tombait, nous serions, vous et moi, satisfaits, n’est-ce pas ? Tout le monde devrait souhaiter la fin de la République islamique. Et nous devons tous être du côté du peuple iranien. Pour autant, pour espérer peut-être un changement de régime, il aurait fallu un projet cohérent, s’appuyer sur une coalition internationale, une stratégie, une habileté, de la suite dans les idées – tout ce dont Donald Trump manque. Le président américain est incompétent, totalement incompétent. Et je crains que le régime continue de se venger sur les Iraniens. Mais, en même temps, ne nous trompons pas d’ennemi : que l’on aime ou pas Donald Trump, les véritables ennemis sont les pasdarans.
Diriez-vous la même chose au sujet des chavistes dans le dossier vénézuélien ?
Oui, ne vous en déplaise. Je n’ai pas été traumatisé par l’arrestation de Nicolas Maduro ordonnée par Trump, et je me réjouis qu’il soit en prison et finalement jugé pour ses crimes. Personne, ni à droite ni à gauche, ne peut défendre le chavisme, un système mafieux et mensonger, une dictature qui est responsable de l’exil de plus de 8 millions de Vénézuéliens. Cela étant, ici encore, la méthode est incertaine. Delcy Rodriguez est une chaviste : elle a mis les démocrates en prison, organisé les services secrets et validé un système de tortures. La méthode Trump peut permettre de reprendre les échanges économiques et pétroliers entre le Venezuela et les États-Unis, mais les millions d’exilés ne sont pas sur le chemin du retour. La dictature demeure. C’est à ce stade une impasse.
Revenons aux errements américains en Iran. Une sacrée humiliation, non ?
Absolument. Cela me fait penser – l’égo-crate en plus – au retrait de Joe Biden de l’Afghanistan ou à la chute de Saigon. Mais ces fiascos américains ne signifient pas la victoire morale de leurs adversaires, qu’il s’agisse des mollahs, des talibans aujourd’hui ou des vietcongs hier. La gauche a fait alors, fausse route : la New Left américaine croyait sincèrement que le nouveau régime vietnamien serait idéal ; en revanche certains (je pense au philosophe Michael Walzer et à la revue Dissent) pensaient que les Américains devaient quitter le Vietnam, mais ils savaient que ce serait une dictature affreuse – ce qui fut le cas, et avec elle les boat people, etc.
Aujourd’hui, je suis consterné par l’incompétence, l’amateurisme de Trump en Iran mais je ne me résous pas à accepter la victoire des mollahs ; il ne faut pas oublier les Iraniens en lutte contre le régime.
Cuba sera-t-il la prochaine étape ? Nul ne le sait, mais il est possible que le président américain tente de redorer son blason en intervenant à Cuba, comme le souhaite le secrétaire d’État Marco Rubio. Le scénario est plus simple qu’en Iran, car il ressemble davantage à la fin de la RDA avec, pour reconstruire le pays, les Cubains de Floride. Mais aucun scénario ne se passe jamais comme prévu !
Alors que vous vous montrez intransigeant avec les régimes russes, iraniens ou vénézuéliens, vous indiquez dans votre livre comprendre les revendications palestiniennes…
Je ne vois pas la contradiction ! Au Proche-Orient, j’essaie en effet de refuser à la fois les partisans du Grand Israël et ceux de la Grande Palestine, de la rivière à la mer ; dans un cas, on expulse les Palestiniens, dans l’autre les juifs. Cela signifie donc qu’il faudra bien donner des droits aux Palestiniens ! Comprendre leurs revendications ne signifie pas reprendre les arguments du Hamas ou du Jihad islamique. Leur combat n’est pas, et ne peut pas être le nôtre. Ce n’est pas être de gauche que de défendre le Hamas ou le Hezbollah. En même temps, je crois que Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich sont des criminels de guerre, comme Benyamin Netanyahou, et qu’ils devraient être jugés et, sans doute, finir leurs jours en prison. Ce qui m’inquiète également, c’est la pente anti-occidentale du régime israélien – et c’est ce sujet que je traite dans mon livre. Pour quelqu’un qui, comme moi, défend l’existence de l’État d’Israël, a cru à son projet démocratique, aux kibboutz, à la naissance d’un État à partir de la décolonisation vis-à-vis des Britanniques, il est évident que la période actuelle est particulièrement éprouvante.
Comme il est rare d’entendre ce discours à gauche !
Pourtant, je vous assure que beaucoup de mes amis à gauche partagent mon opinion.
Eh bien, ils doivent avoir des raisons de ne pas le clamer. Et dans l’hypothèse d’un second tour à la présidentielle de 2027 entre le pro-ukrainien et pro-israélien Bruno Retailleau et l’anti-occidental Jean-Luc Mélenchon, vos amis choisiront l’Insoumis !
Peut-être. Mais moi je ne voterai pas pour M. Mélenchon. Je resterai fidèle au projet que j’ai essayé de conduire dans mon livre, et qui consiste à tenter de redéfinir l’ADN d’une gauche de gouvernement en rupture avec l’extrême gauche. Je suis tout aussi horrifié par les idées de Rima Hassan, si appréciée chez LFI, que par l’agente du Kremlin Xenia Fedorova, véritable vedette de l’extrême droite française.
Nous sommes tout autant que vous horrifiés par ces deux-là. Mais était-il judicieux de museler Fedorova, c’est-à-dire de se comporter envers elles comme des satrapes illibéraux ? Après tout, on a le droit de défendre Poutine, non ?
Nous sommes en désaccord sur ce point. Xenia Fedorova n’est pas française ; elle n’est pas journaliste ; c’est une propagandiste du Kremlin. Elle n’a rien à faire sur CNews, sur Europe 1 ou dans Le JDD. Et je ne crois pas qu’on ait le droit de défendre Poutine.
Revenons à l’extrême gauche. Quels sont les régimes anti-occidentaux les plus proches de LFI ? Quelle est la nature de leurs liens ? Diriez-vous que la formation de Jean-Luc Mélenchon leur sert de relais d’influence ? D’outil d’ingérence ?
Il suffit d’écouter M. Mélenchon qui a toujours défendu les dictatures d’extrême gauche les plus ubuesques d’Amérique latine : Cuba, le Venezuela et le Nicaragua. Il a même proposé, durant la précédente campagne présidentielle, que la France quitte l’Union européenne pour rejoindre l’ALBA, qui réunit justement ces trois pays. Et cela laisse même à penser qu’il a pu être aidé par le Venezuela de Chavez, comme je l’évoque dans mon livre.
Vous n’êtes pas aimé par l’extrême gauche. Récemment, la correspondante du Monde à Cuba a écrit un article incendiaire contre vous. Pour la jeune garde médiatique woke, vous êtes un social-traître.
N’exagérons rien : Le Monde a publié quatre articles sur mon livre ; c’était le seul critique ! Mais oui, et franchement, défendre Fidel Castro dans Le Monde m’a fait plutôt sourire. Je ne vais pas débattre sur ce sujet, car l’histoire a déjà tranché la question.
Bienvenue dans la gauche délationniste ! Cela dit, rassurez-vous, le puritanisme explose aussi à droite. À cet égard, on peut signaler l’exception Steve Bannon. Dans votre livre, vous remarquez que le théoricien MAGA n’est pas homophobe.
Steve Bannon est très déstabilisant. Non seulement parce qu’il est plutôt favorable aux gays, en effet, mais aussi parce qu’il combat Elon Musk, le libre-échange et la mondialisation. Il est intelligent, sans doute : il a été l’un de ceux qui ont permis la première élection de Trump. Mais il n’a jamais été capable de mettre son intelligence au service d’un projet réaliste. Il est dans le fantasme, comme Trump, il rêve d’une Amérique « Great Again », sans comprendre qu’on ne revient jamais en arrière. En cela, c’est une figure typique de l’extrême droite, un populisme qui peut permettre de gagner des élections, mais qui est incapable de gouverner un pays. Ce que Trump nous montre chaque jour davantage.
Son discours gay friendly vous a-t-il rendu le personnage sympathique ?
« Gay friendly », comme vous y allez ! Je dirais surtout que Bannon aime brouiller les cartes. Il n’est pas un militant LGBT !
Vous non plus, du reste, qui avez critiqué le communautarisme homosexuel dans un essai formidable publié il y a trente ans (Le Rose et le Noir)…
Ce qui m’a valu à l’époque d’être critiqué par ma propre communauté. Devenir adulte, c’est apprendre qu’on ne peut pas avoir que des amis ! Et je repense à cette histoire comme une sorte de chapitre de Portnoy et son complexe de Philip Roth. C’était difficile, alors, mais oh combien formateur ! Et ce sont les mêmes qui m’attaquaient hier qui défendent aujourd’hui le Hamas. « Les LGBT avec le Hamas ». Du grand n’importe quoi !
Plus le temps passe, plus nous pensons, à Causeur, que la condition des homosexuels est un critère très pertinent pour évaluer le degré de civilisation d’une société.
Ici, nous sommes d’accord. C’était déjà mon hypothèse dans mes livres Global Gay, Le Rose et le Noir et Sodoma, et c’est aussi mon hypothèse dans Occidents. Non pas que la question homosexuelle soit si centrale que cela ; mais elle est en effet un très bon révélateur. La carte des droits des personnes LGBT, la carte des droits des femmes, la carte de la liberté de la presse : toutes ces cartes épousent presque parfaitement celles de la démocratie et de la liberté.
Occidents. Enquête sur nos ennemis, Frédéric Martel, Plon, 2026, 624 pages.
Au secours, François Hollande revient. Avec son livre-programme, Unir (Robert Laffont), l’ancien président ne laisse pas de place au mystère. Ils sont quelques-uns à estimer son retour inéluctable. Louis Aliot, sur la matinale de TF1, le jeudi 3 septembre, a reconnu croire en sa candidature et l’a qualifié de « moins pire à gauche » et de « plus intelligent de tous les candidats » de son camp politique. Sur YouTube, la petite bande néo-communiste de la Paduteam, pro-Mélenchon, entre deux éloges au camarade Staline, le voit également plier le match au centre-gauche.
Déjà six livres depuis qu’il a quitté l’Elysée
Il y a vingt ans encore, face à ses concurrents de l’époque, Fabius et Strauss-Kahn, il paraissait court sur pattes, un peu juste pour la fonction. Ni Mitterrand ni Jospin ne l’avaient jugé digne d’un ministère. Aujourd’hui, avec des rivaux comme Raphaël Glucksmann et Olivier Faure, il fait l’effet d’un Gulliver revenant chez les Lilliputiens de la social-démocratie et l’on se dit qu’un ou deux coups de coude dans la dernière ligne droite suffiront à les envoyer dans le décor.
En sortant son sixième ouvrage depuis son départ de l’Elysée, François Hollande fait vivre une catégorie bien à part dans la littérature politique : celle des anciens présidents. Ils ne sont plus que deux en mesure d’en écrire. Quand Nicolas Sarkozy hystérise les foules dans les librairies du XVIème et dans les stations balnéaires, François Hollande fait, lui, à chaque fois un carton dans les Espaces Culturels Leclerc. Dans Unir, pas de place pour le lyrisme, la beauté des plages et des champs de lavande : Hollande déploie un diagnostic et un ensemble de mesures. Au détour d’une phrase, on se croit déjà dans un meeting du mois de janvier. « Je n’ai jamais été convaincu par le Service national universel (SNU). Je ne le suis pas davantage par le Service national volontaire (SNV), dont le coût est élevé (3 milliards) et l’utilité militaire, plus que relative. Voilà ce que sera une économie bienvenue en 2027 ! ». Et toujours un mot gentil pour les élus locaux : « Tout est devenu pour [les Français] plus compliqué, plus opaque dans la vie quotidienne, annulant peu à peu le crédit de la parole politique – les élus locaux étant heureusement épargnés ». Dans sa tête, François Hollande est déjà à la galette des rois du conseil général de Corrèze, prêt à s’abattre sur la campagne. Ici et là, on trouve quelques tournures à la limite du truisme : « A la fois, rien n’est plus comme avant, et tout continue comme toujours » ; « Une période où la qualification de la main-d’œuvre va redevenir primordiale ». A-t-elle un jour cessé de l’être ?
Hollande II contre Hollande I
Surtout, François Hollande n’est jamais écrasé par la culpabilité concernant le bilan de son premier mandat, qui s’est terminé il y a presque dix ans. A peine un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la proposition de déchéance de nationalité de tous les binationaux condamnés pour terrorisme. Et pourtant, en lisant l’ouvrage, le volte-face vis-à-vis de Hollande I est assez complet : sur le nucléaire, il laisse entendre que c’est l’influence de l’Allemagne, des écologistes et même du Front national qui l’ont poussé à inscrire dans la loi de transition énergétique l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50% dans la production électrique dès 2025. Il passe sous le tapis le symbole catastrophique de la fermeture de Fessenheim, centrale la plus ancienne mais aussi la plus moderne du parc français. Le nouveau Hollande se garde bien de froisser ses anciens alliés écolos et se limite à ce constat : « La guerre en Ukraine et la fin de notre approvisionnement en gaz russe ont bouleversé [le processus de démantèlement de 14 réacteurs sur les 58 en activité en 2035], redonnant au nucléaire une place centrale dans la décarbonation et l’indépendance du pays ».
Puisque le contexte international a évité à la nation de s’engouffrer plus loin dans le désastre amorcé par Hollande en 2012, celui-ci est certainement très légitime pour un nouveau tour de piste dès 2027…
Aristote dans la poche et Erasmus-Intervilles pour les lycées
Sur l’école, François Hollande avait réussi à crisper un milieu alors acquis à sa couleur politique. Soucieux de donner à manger aux franges les plus bêtement égalitaristes de sa clientèle, il avait laissé sa ministre Najat Vallaud-Belkacem faire la peau des options telles que le latin ou les classes bilangues. Aujourd’hui, l’ancien maire de Tulle propose la création d’un Erasmus national pour les lycéens : il avait fait fermer les classes européennes, il va désormais envoyer les élèves de Calais une semaine à Narbonne – l’intérêt pédagogique est évident.
C’est aussi sous Hollande que les ministres de l’Éducation s’étaient donné pour objectif de « faire entrer l’École dans l’ère du numérique ». Dans les faits, cette révolution numérique s’est surtout matérialisée par des distributions massives d’ordinateurs et de tablettes. Quinze ans plus tard, la mode est à l’IA. Alexandre avait eu Aristote pour précepteur, Hollande voudrait que chaque élève ait un e-Aristote dans sa poche. Jamais il n’est posé la question de la déconnexion des élèves, ni de l’urgence à les ramener aux livres et aux cahiers, à l’estrade, au tableau noir et à la craie blanche.
Dans les pas d’Henri Queuille
Sur la démographie, l’ancien co-prince d’Andorre verse dans un optimisme béat et distingue même au loin les premiers « dividendes » de l’hiver démographique de la France. Il faut dire qu’il n’y a pas peu contribué en ébréchant, en 2015, le principe d’universalité des allocations, les divisant par deux pour les ménages disposant de 6 000 euros de revenus mensuels. C’est précisément à partir du milieu des années 2010 que la natalité française, jusque-là plus résistante que celle de ses voisins, commence à décrocher franchement. Le démenti historique et tragique apporté à l’expression « dividendes de la paix » aurait pu dispenser l’ancien premier secrétaire du PS de recycler cette expression pour la démographie. Il en est convaincu pourtant : des classes d’âge plus maigres permettront demain de présenter moins d’élèves devant les professeurs. Il se donne pour objectif d’abaisser à 19 le nombre d’élèves dans le primaire. A aucun moment il ne se demande si le maintien de flux migratoires élevés ne va pas largement nuancer la baisse du nombre d’habitants, ni si le déclin démographique ne risque pas, symétriquement, de réduire aussi le nombre d’enseignants disponibles devant les classes. Sans compter les dramatiques fermetures d’écoles et de classes dans les départements ruraux. En son temps, l’ancien président du Conseil Henri Queuille disait : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » ; François Hollande en est un héritier parfait et acharné en faisant aujourd’hui de l’une des erreurs les plus lourdes de son premier mandat une opportunité budgétaire pour un hypothétique second. Sur la justice, il prend le contre-pied de son ancienne ministre Taubira en promouvant désormais les peines de prison, même courtes, dès la première incartade.
Concernant le cumul des mandats, qui a éloigné un peu plus la représentation nationale des « territoires », il plaide pour un net retour en arrière vis-à-vis de sa propre réforme. On referme le livre en se disant qu’il est urgent d’élire Hollande II pour abroger Hollande I. Enfin, il propose une baisse des charges sociales compensée par une hausse de la TVA : étonnante réhabilitation de la TVA sociale, défendue jadis par Henri Guaino, et qui avait coûté la tête à une cinquantaine de députés UMP lors de l’entre-deux-tours des législatives de 2007, à cause d’une passe d’armes remportée par Laurent Fabius face à Jean-Louis Borloo.
Hollande, le recours, à condition d’avoir mauvaise mémoire
Dans la course à la présidentielle qui se présente, Hollande distingue trois forces : celle des « nationalistes », appuyés sur « une vision passéiste du pays » ; celle de la droite libérale, qui « ne pêche par originalité » ; et une troisième, qui « prône l’avènement d’une nouvelle France créolisée, dont on ne sait pas si elle doit remplacer l’ancienne ou lui faire concurrence ». Trois forces comme autant d’impasses qui rassemblent pourtant trois quarts des intentions de vote. Il reste à Hollande un bon 20% à aller chercher. C’est jouable, à condition que les Français aient la mémoire courte.
Poupées sans visage et quartier sans musique: drôle d’ambiance à Roubaix. En annulant le festival de musiques électroniques NAME dans sa ville, le lfiste David Guiraud cèderait-il à des pressions communautaires religieuses?
Le maire LFI de Roubaix David Guiraud annule un festival de musique électro. Quand le maire RN de Castres annule une représentation théâtrale qui lui déplait idéologiquement[1], tout le monde hurle, à raison. Quand c’est un maire insoumis, on peut certes trouver quelques articles, y compris dans Télérama, fait notable[2], mais ça ne prend pas. La cancel culture de gauche, ce n’est pas grave.
On croyait les Insoumis amis de la teuf et des cultures jeunes. En juin, ils votaient contre la loi RIPOST qui durcit la répression des free-parties. Et non. La XXème édition du festival NAME[3] n’aura pas lieu. Créé par la Franco-sénégalaise Fanny Bouyagui et le département du Nord, il a lieu au Pile, l’un des quartiers les plus pauvres de France.
Cet été, le nouveau maire a demandé un moratoire. Motif ? « Les habitants n’y participent pas, ne s’y sentent pas les bienvenus, et les nuisances sont devenues invivables. » L’édile parle même de « mépris politique et social » ce qui enrage évidemment Mme Bouyagui qui rappelle qu’elle travaille avec 150 écoles.
Soyons honnêtes : les nuisances sont certainement réelles mais comme le tweete une Roubaisienne, chez elle les nuisances c’est toute l’année: « Cris, musique à fond, rodéos, trafics, consommation de crack dans l’espace public. Et notre quartier, conclut-elle, ne peut pas être déprogrammé » …
Peut-être mais il n’est pas scandaleux d’écouter les habitants, me rétorquerez-vous. La politique est la recherche de l’équilibre entre intérêt général et intérêts particuliers. Le riverain n’a pas tous les droits. Sinon, il faut aussi annuler la messe du Pape prévue le 26 septembre place de la Concorde qui va compliquer la vie des Parisiens. Et tous les concerts en plein air qui empêchent toujours quelqu’un de dormir. Si ce festival se tenait dans les beaux quartiers de Paris, je vous fiche mon billet que M. Guiraud le défendrait en hurlant.
Il prétend avoir écouté les habitants. Lesquels ? Il a reçu lors d’une réunion trois hommes et une élue. En quoi sont-ils légitimes ? En réalité, ces fanfreluches participatives me semblent être le cache-sexe du clientélisme. On se souvient que David Guiraud défendait les commerçants vendant des poupées sans visage dans sa ville, car conformes à l’islam le plus rigoriste…
C’est l’éléphant dans la pièce. L’histoire qu’on refuse de nous raconter dans cette affaire. La Condition publique, le bâtiment qui accueille le NAME festival, abrite aussi une importante mosquée salafiste (3000 places). Deux des sept mosquées de Roubaix sont d’ailleurs situées dans ce fameux quartier du Pile, qui semble donc être particulièrement islamisé. Certains habitants n’apprécient peut-être guère le spectacle de jeunes gens des deux sexes écoutant la musique du diable, dansant, buvant et plus si affinités ? Quand M. Guiraud dit que les habitants ne participent pas à NAME (amalgame éhonté, il ne leur a pas demandé à chacun), il valide à son corps défendant l’existence d’une incompatibilité culturelle. Et il confirme au passage que, dans certains quartiers de France, le grand remplacement n’est pas un fantasme.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale au micro de Jacques Cardoze à 8 heures.
Même si, en politique, on n’est jamais « amis pour la vie », avec son féminisme borné et un peu dingue, il n’est guère étonnant que l’écolo Sandrine Rousseau préfère se rapprocher des extrémistes lfistes comme Clémence Guetté plutôt que de Raphaël Glucksmann, comme le préconise au contraire Yannick Jadot.
« Considérons l’amitié. On apprécie ses amis pour eux-mêmes, et ce ne sont pas les avantages de l’amitié que l’on apprécie – ceux-ci sont des dérivés de ce que l’on apprécie, qui est accessible uniquement à celui qui ne les recherche pas. » Roger Scruton, De l’urgence d’être conservateur.
Sandrine Rousseau est le type même d’individu que tout régime autoritaire aime à repérer et mettre à son service. Dénuée de ce que les psychanalystes désignent par le terme de surmoi, incapable, par conséquent, de mettre au pas une brutalité bêtasse, reflet d’une absence de réflexion qui confine au gâtisme idéologique mais ne nuit pas, bien au contraire, à sa carrière de commissaire politique, la députée écologiste décréta il y a quelques années que « le privé est politique » et promit le flicage des rapports entre les hommes et les femmes jusque dans les cuisines et les chambres à coucher. « On va regarder dans les foyers des gens ce qui s’y passe », affirma-t-elle avant de conseiller à ses pairs de réfléchir à un éventuel « délit de non-partage des tâches domestiques ». Mme Rousseau ne dédaigne pas de voir un jour, en France, l’application la plus stricte de quelques principes érigés par les régimes les moins démocratiques.
Progressistes bornées
Rien, selon ses principes, ne doit échapper à la politique et au contrôle de l’État ; la vie privée doit être considérée comme un obstacle à l’organisation d’un avenir collectif qui ne pourra être que radicalement radieux ; la vie intime doit par conséquent être placée sous une surveillance constante, jusqu’à miner en profondeur la confiance mutuelle entre époux, parents, voisins et amis, et effacer entièrement les rapports les plus simples et les plus naturels entre les gens ; lois étatiques et décrets politiques doivent régir l’ensemble des activités humaines. À ces principes essentiels à l’élaboration d’un système à tendance totalitaire, Mme Rousseau en ajoute de nouveaux, en lien avec son féminisme borné. La rééducation des citoyens doit ainsi passer par une déconstruction des hommes s’appuyant sur un programme officiel incluant l’apprentissage critique des stéréotypes et relations de genre dès le plus jeune âge et par la dénonciation du patriarcat, ce semi-cadavre occidental que les féministes se plaisent à secouer de temps à autre pour faire peur aux petites filles. Le programme ne serait pas complet s’il n’incluait pas une clause anticapitaliste, condition sine qua non à la conception et à l’acceptation d’un projet dit de gauche.
La députée insoumise Clémence Guetté fait sien le féminisme autoritaire promu par Mme Rousseau : « Les féministes démontrent depuis longtemps que le privé est politique. Ce livre entend poursuivre ce combat, esquisser un chemin en reconnaissant et en valorisant des liens alternatifs à ceux du couple et de la famille dans nos existences. En cela, il participe à desserrer l’étau du patriarcat et s’inscrit directement dans la lutte contre l’extrême droite et les réactionnaires de tout poil », écrit-elle en introduction de son opuscule paru aux éditions La Découverte et intitulé Pour une politique de l’amitié. Ce libelle fait suite à un colloque sur le même thème qu’elle organisa à l’Assemblée nationale le 15 janvier 2026 et au cours duquel l’inénarrable Geoffroy de Lagasnerie intervint pour critiquer durement la « cellule familiale », ce lieu abject où sont supposés croître les « affects tristes », les « angoisses réactionnaires » et les « réflexes conservateurs » qui dominent, selon lui, l’ordre social. Sur France Inter, interrogée par Benjamin Duhamel, Mme Guetté en ajoute une couche : « Le couple, majoritairement hétérosexuel, la famille avec des enfants, sont prônés par la droite, par les réactionnaires de tout temps et de toute époque. La famille traditionnelle, c’est une bataille de la droite réactionnaire. » Comme M. de Lagasnerie, Mme Guetté regrette que l’amitié ne soit pas reconnue par l’État. Elle propose la création d’un « Pacs amical » octroyant, en sus d’un avantage fiscal, certains droits – comme, par exemple, des jours « enfant malade » transférables à un ami – et obligeant à certains devoirs envers l’ami désigné. Pour justifier sa démarche, l’insoumise évoque les écrits de celui que Michelet surnommait l’Archange de la Terreur – source inépuisable de préconisations révolutionnaires et tyranniques.
Idéologie d’Etat
Dans ses Fragments sur les institutions républicaines écrits en 1793, Saint-Just scelle en effet le destin des citoyens « forcésà la vertu » en soumettant leur vie la plus intime à des règles institutionnelles strictes inspirées de celles de l’antique Sparte. Ainsi, au chapitre Des Affections : « Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis. […] Si un homme quitte un ami, il est tenu d’en expliquer les motifs devant le peuple ; s’il le refuse, il est banni. […] Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis. […] Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié, ou qui n’a point d’amis, est banni. »L’amitié n’est plus un sentiment privé mais une institution civile obligatoire. Le jeune et rigoriste idéologue qui rêvait d’instaurer, pour le bien commun, cette sévère servitude affective fut le même qui défendit l’établissement d’une République inflexible et réclama « la destruction totale de tout ce qui lui est opposé ». Lénine et Trotsky admiraient Saint-Just qui incarnait à leurs yeux l’intransigeance indispensable à la révolution et à la transformation de la société. La « Terreur rouge » s’inspira directement de la brutalité théorique et de la violence physique de la Terreur sous la Révolution française. Le régime bolchévique se réclama clairement de l’héritage des Jacobins, aussi bien pour les objectifs à atteindre que pour les moyens d’y parvenir : éclatement de la famille traditionnelle et socialisation des tâches, subordination des individus à l’idéologie et à l’État, suspicion généralisée et élimination des réfractaires ou supposés tels, etc. La gauche insoumise et écologiste descend directement de cette double lignée despotique.
Représentants emblématiques de cette bourgeoisie politique et intellectuelle ayant adoubé tous les progressismes à la mode, c’est-à-dire tous les changements « sociétaux » inspirés des injonctions libérales-libertaires soixante-huitardes, Mmes Rousseau et Guetté et M. de Lagasnerie voient dans la famille traditionnelle le noyau dur d’un conservatisme qu’ils associent systématiquement au capitalisme. Or, rappelle Jean-Claude Michéa dans son introduction au remarquable ouvrage de Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, propager l’idée que le système capitaliste représenterait par nature un ordre social conservateur, autoritaire et patriarcal est une « illusion » que la bourgeoisie progressiste entretient, soit par pure ignorance, soit par cynisme politique. Quelques phrases de Marx parmi les plus célèbres, et sur lesquelles les gauchistes qui se disent marxistes seraient bien inspirés de méditer, confirment l’assertion de Michéa et les thèses de Lasch : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. […] Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les conditions patriarcales, idylliques. […] La bourgeoisie ne peut fonctionner sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. […] Aux relations familiales, elle a arraché leur voile de touchante sentimentalité ; elle les a réduites à un simple rapport d’argent. […] Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement.[…] Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré est profané, et à la fin les hommes sont forcés de considérer d’un œil détrompé la place qu’ils tiennent dans la vie, et leurs rapports mutuels. » C’est ainsi que nous sommes passés de l’homme historique, héritier d’un passé séculaire et fidèle à certaines traditions,à l’homme déconstruit, difforme et ignorant de son histoire ; et c’est ainsi que l’amitié se retrouve avilie, souillée, dégradée au rang d’une valeur progressiste, politique et possiblement marchande – entre autres choses témoignant de l’effondrement.
Depuis trois quarts de siècle, le capitalisme financier s’est développé sur et grâce à la transformation profonde des rapports sociaux exigée par les mouvements progressistes, les partis de gauche, les associations défendant les « minorités », les organisations culturelles et universitaires, les médias, sous les yeux attendris et complices d’instances supranationales au service d’une hyper-caste. Au contraire de ce qu’elle voudrait faire croire, de ce qu’elle croit sans doute parfois, la gauche a participé grandement et tout à la fois à l’avènement de la consommation de masse, du divertissement de masse, de l’abrutissement de masse et, finalement, à l’émergence d’une société fragmentée et transformée en une mosaïque d’individus égarés. Le consommateur esseulé, diverti par le flux ininterrompu des séries télévisées, de la publicité et de la culture woke en tube, a remplacé l’ancienne classe ouvrière qui luttait pour obtenir, non pas le droit de changer de genre, mais celui d’avoir un salaire permettant de vivre dignement. Au milieu de cette transformation radicale, la famille traditionnelle est vue par la gauche, au mieux comme un vilain petit canard qui n’en a plus pour très longtemps et qu’il vaut mieux, donc, ignorer, au pire comme le rejeton réactionnaire et virulent d’un monde aux mœurs moyenâgeuses qu’il faut à toutes forces et le plus rapidement possible finir d’achever pour le remplacer par un autre plus tolérant, plus progressiste, plus ouvert – bref,un monde ressemblant à celuique l’Open Society Foundation de George Soros promeut à coups de millions savamment distribués.
Liens perdus
Ce monde adviendra, disent en substance Mmes Guetté et Rousseau, lorsque les lois les plus contraignantes supplanteront définitivement, et pour le bien de tous, les relations naturelles entre les hommes ; lorsque des décrets étatiques encadreront strictement la vie privée, ce jusqu’à ce que cette dernière, ouverte à tous les vents, soit entièrement absorbée par la sphère publique sous le contrôle de l’État ; lorsque la famille traditionnelle aura été totalement remplacée par des ersatz protéiformes constitués de simples consommateurs individualistes ne subsistant parfois que grâce aux subsides de l’État – toutes choses dont se réjouit par avance l’oligarchie financière. Corrompues par cette oligarchie qu’elles prétendent combattre, nos élites politico-culturelles, quant à elles, s’octroient des privilèges issus de fonctions lucratives, de sinécures gratifiantes, de postes avantageux obtenus souvent par cooptation et largement rémunérés avec l’argent des contribuables ou celui d’entreprises et d’organismes hégémoniques donnant leurs ordres. Pendant ce temps, leurs concitoyens appauvris et abandonnés à eux-mêmes ne trouvent plus que difficilement une aide ou un réconfort auprès de parents, de voisins ou d’amis eux-mêmes abîmés par le travail de sape de ceux que Lasch appelle les « libéraux de la bourgeoisie aisée » et les « nouvelles élites mondialisées » (La révolte des élites, 1996). Ces liens perdus et les sentiments qui les accompagnaient ne se décrétaient pas mais naissaient spontanément au sein de communautés solidaires où les gens ordinaires partageaient, en plus d’une entraide instinctive rendant la vie plus facile, une décence commune, pour le dire comme Orwell,ne devant rien aux politiques ou à l’État ; ils étaient un frein au projet économique et culturel des nouvelles élites libre-échangistes, ces « touristes dans leurs propres pays » préférant gérer un stock d’échantillons humains malléables plutôt qu’un peuple sûr de lui et réticent à l’idéologie du Progrès ; il fallait donc les anéantir. Prescriptrice assidue de toutes les « avancées sociétales » – lesquelles participent de l’ingénierie sociale et de la destruction des structures traditionnelles – la commissaire politique Clémence Guetté est, qu’elle le reconnaisse ou non, une alliée efficace de la caste privilégiée qu’elle affirme affronter ; et à laquelle, au fond, elle appartient.
Dans son essai Le Diable dans la démocratie, l’ex-député européen polonais, le conservateur Ryszard Legutko, ose un rapprochement entre deux systèmes politiques que l’on a longtemps cru aux antipodes l’un de l’autre : le communisme et la démocratie libérale. Concernant le sujet qui nous intéresse ici, M. Legutko écrit : « Selon leur vision [celle des démocrates libéraux européens], le système politique devrait pénétrer dans le moindre domaine de la vie publique, position qui ressemble à celle des accoucheurs du système communiste d’antan. L’ensemble de la société doit suivre ce chemin, si bien que la famille, l’école, les universités, les organisations communautaires, la culture et même les aspirations et les sentiments humains doivent se mettre au diapason. Les gens, les structures et les pensées qui existent en dehors de cette logique sont considérés comme obsolètes, nostalgiques et inutiles. » Par ailleurs, écrit encore Legutko, la démocratie libérale constitue une mystification idéologique plus insidieuse que le communisme puisqu’elle a su imposer son pouvoir centralisateur et autoritaire sans les instruments de coercition d’usage courant dans les régimes totalitaires, voire même avec l’assentiment d’une population qui, à l’instar de la grenouille ne sachant pas que l’eau tempérée dans laquelle elle barbotte joyeusement va bientôt bouillir et la tuer, s’est laissé corrompre, pendant plus de soixante ans, par des promesses de démocratie jamais tenues et par une habile propagande progressiste atteignant jusqu’au cœur, pour les détruire, la famille, l’école, la culture et les mœurs de chaque pays sous sa coupe. Toute similitude avec ce qui s’est passé et continue de se dérouler dans les pays de l’Europe de l’Ouest, la France en particulier, n’est pas fortuite.