499 candidats, 40 concurrents retenus, huit lauréats d’un niveau exceptionnel: le concours de chant lyrique Cascais Opéra célèbre avec panache sa troisième édition.
C’est sans doute le plus jeune des concours de chant lyrique existant dans le monde. Et partant, le plus dynamique sans doute.

Sa troisième édition vient de se dérouler à Cascais, au Portugal, dans le cadre séduisant d’une station balnéaire, au milieu d’une végétation luxuriante, de bougainvillées mauves, de tecomas d’un jaune éclatant, de plumbagos bleu ciel, de lantanas or et sang.
Les auditions ont eu lieu dans un ancien couvent de carmes déchaussés fondé du temps où Philippe II, roi d’Espagne, s’était emparé de la couronne de Portugal ; les cours magistraux offerts aux impétrants au conservatoire ou dans l’auditorium du superbe musée consacré à la peintre Paula Rego. Quant au concert honorant les demi-finalistes, il s’est déroulé dans une ancienne résidence estivale de la Couronne devenue depuis celle de la présidence portugaise.
Enfin l’ultime étape, réservée aux huit finalistes accompagnés par l’Orchestre symphonique de Cascais, a été célébrée dans le grand auditorium de la Fondation Gulbenkian, à Lisbonne, devant un vaste public.
Un demi-millier de candidatures
Aussi récent soit-il, le concours Cascais Opéra a reçu 499 candidatures venues de 59 pays. D’Europe de l’est pour beaucoup et surtout d’Asie bien évidemment, mais aussi d’Amérique latine. Bien peu de France, d’Allemagne, d’Espagne ou d’Italie où l’esprit de compétition a déserté les générations nouvelles et où il existe sans doute d’autres voies pour entrer dans la carrière.
Ce qui dit combien les chanteurs lyriques nés loin des grandes maisons d’opéra ont besoin à leurs débuts de telles manifestations pour se faire connaître, se mesurer à d’autres, profiter de l’expertise et de conseils de professionnels de haut vol choisis pour les départager.
Requis pour écouter les deux airs demandés à chacun des 499 candidats afin de les départager, les membres du jury de sélection ont donc dû s’avaler héroïquement 998 enregistrements avant d’élire les participants au concours. Un travail de bénédictins pour des artistes comme la cantatrice roumaine Liliana Bizineche et qui a requis autant de conscience que de persévérance et d’abnégation.
Les quarante retenus (parmi lesquels 10 Chinois ou Coréens, quatre Sud-Américains, trois Nord-Américains, un Sud-Africain, deux Ukrainiens, deux Russes, une Suissesse, deux Portugaises, une Espagnole, une Israélienne, quatre Allemandes, une Autrichienne, et six chanteurs de divers pays d’Europe orientale) sont donc accourus se faire entendre à Cascais par les membres du jury du concours réunis sous la présidence de l’illustre baryton russe Sergeï Leiferkus. Il était entouré de figures aussi remarquables que la lumineuse soprano navarraise Maria Bayo qui enseigne au Centre de perfectionnement du Palais des Arts de Valencia, la pétulante Anglaise Karen Stone, directrice d’Opera Europa, de cantatrices comme la Belgo-portugaise Catarina Sereno et l’Allemande Julian Banse. Ou encore de professionnels comme l’Autrichien Florian Köfler, chargé des distributions à la Monnaie de Bruxelles, l’Américain Benjamin Schwarz, directeur artistique de l’Orchestre de la Radio Bavaroise ou le Néerlandais Ivan van Kalmthout, ci-devant directeur de l’Opéra de Lisbonne. Bref, un aréopage on ne peut plus cosmopolite.
Pureté des voix
Parmi les quarante, vingt semi finalistes. Et parmi ces derniers, huit finalistes. Or il s’est vite révélé un gouffre entre les uns et les autres. Aussi intéressants qu’aient pu être ceux qui ne sont pas passés en finale, ils demeurent des jeunes gens encore en devenir, aussi proche que soit pour eux ce devenir. Les huit finalistes en revanche ont déjà acquis de quoi affronter la scène, moyennant pour certains une approche théâtrale à parfaire. Et certains ont même entamé une carrière qui s’annonce brillante à l’image de celui qui a été couronné par le grand prix de Cascais Opéra (12 000 euros attribués par l’Association portugaise des Arts, Egide), le Croate Tomislav Jukić, déjà membre du Studio de l’Opéra de Zürich ou du Projet Jeunes Chanteurs au Festival de Salzbourg.

Pureté, ampleur et beauté des voix certes, mais aussi présence dramatique, technique parfaite ou proche de l’être, intelligence et sensibilité dans l’appréhension des rôles, même si parfois, côté chinois, il n’est pas sûr que l’on comprenne parfaitement la nature du personnage qu’on incarne et la teneur du texte que l’on chante : le niveau des finalistes s’est révélé des plus remarquables, sinon exceptionnel.
Dans la citadelle
Les aptitudes des douze semi finalistes était cependant si relevées, presqu’inattendues, qu’ils ont été réunis eux aussi pour un récital uniquement consacré à Mozart et mis en espace avec verve par le metteur en scène serbe de l’Opéra de Novi Sad, Aleksandar Nikolić, dans le cadre flatteur d’une spectaculaire galerie vitrée de l’ancienne résidence estivale du roi Carlos 1er et de la reine Marie-Amélie d’Orléans, au cœur de la citadelle de Cascais, et ouverte sur la ville, l’océan et sur la côte qui s’étend au loin jusqu’à Lisbonne.
Avec la volonté bienveillante de ne pas les laisser achever leur séjour sur une impression amère, mais de saluer leur travail devant un public choisi et enthousiaste.
Bienveillance
La bienveillance : c’est bien ce que tient à afficher Cascais Opera pour recevoir, guider les impétrants et participer à leur perfectionnement avec des classes magistrales offertes tout au long des dix journées du concours. Et il en faut, de la bienveillance, pour accueillir ces jeunes gens accourus de tous les continents dont la moyenne d’âge doit être de 25 ans, qui parfois quittent leur foyer pour la première fois de leur vie dans le fol espoir d’être remarqué, doivent voyager seuls et se loger à leur frais dans un pays qui leur est inconnu. Même si elle riche en promesses, l’aventure est rude. Et à Cascais, on tient à leur éviter l’amertume de ce qui ne doit pas être considéré comme une défaite, mais bien comme une expérience positive.
« L’esprit qui préside au concours, observe une cantatrice membre du jury, tient à souligner les qualités des jeunes chanteurs, à un stade où certains des concurrents cherchent encore à définir leur identité artistique, plutôt que de s’appesantir sur leurs éventuelles faiblesses. C’est de fortifier dans leurs convictions ceux qui déjà ont été sélectionnés et qui ont effectivement un vrai talent. Dans nombre de manifestations semblables, toute l’attention se focalise sur le vainqueur, sans assez considérer que les autres lauréats vont eux aussi poursuivre une carrière. Or, c’est le moment ou jamais de les aider à s’affirmer en tant qu’artistes sans devenir des bêtes de concours ».
« Pour autant, souligne un autre juré, ces compétitions se révèlent être des étapes primordiales pour ceux qui résident loin des centres lyriques majeurs. Il y a parmi eux de grandes voix de demain qu’un concours comme celui-ci permet de discerner plus aisément que les simples auditions qui se déroulent de temps en temps dans un théâtre, ne serait-ce que grâce au grand nombre de participants.
L’attribution d’un prix, surtout s’il est substantiel, peut en outre aider un lauréat à faire des choix judicieux pour sa carrière, à choisir des rôles avec sérénité, plutôt que de se précipiter sans discernement sur la première opportunité venue. C’est aussi une marque de reconnaissance qui confère une assurance accrue à celui qui fait ses premiers pas dans la profession ».
Promotion exceptionnelle
L’excellence, on l’a touchée du doigt avec l’ensemble des huit finalistes, parmi lesquelles Arianna Manganello, belle mezzo-soprano italienne à la forte personnalité ; la Portugaise Beatriz Maia, heureuse bénéficiaire de quatre distinctions sous l’effet d’un chauvinisme un peu dérangeant ; la Chinoise Tongyu Wu, émouvante, candide, mais donnant le sentiment de pas comprendre vraiment les rôles qu’elle incarne ; la Coréenne Nuri Park, excellente, sûre d’elle-même ; et l’exquise Seonwoo Lee, autre fille du pays des matins calmes, un corps fin de sirène, élégante, jolie, mutine, dotée d’une voix cristalline qu’on entendrait volontiers dans Lakmé ; le baryton serbe Ljubomir Milanovic, vaillant dans Don Giovanni, moins heureux avec Tannhäuser, mais portant beau, comme un acteur des années 1930. Sur cette promotion exceptionnelle, dans le vaste auditorium de la Fondation Gulbenkian, ont plu de multiples distinctions qui n’ont oublié personne, dont deux premiers prix de 8500 euros et toutes sortes d’avantages, comme des engagements à Manaus ou à Macao, lointaines terres lusophones, anciennes possessions des Bragance.
Belle révélation
Cofondé par le pianiste Adriano Jordan et le baryton Sergei Leiferkus qui en sont les directeurs artistiques, et par Alexandra Maurizio qui en assume la direction générale, aidés de Marie Amélie de Albuquerque qui naguère fit naître avec Fernando de Albuquerque le premier festival de musique ancienne et baroque à voir le jour au Portugal, au lendemain de la Révolution des Œillets, Cascais Opéra mobilise une grosse vingtaine de jeunes collaborateurs. C’est devenu une entreprise vigoureuse, mais ne vivant que de fonds privés, la politique culturelle de l’Etat portugais étant si erratique, si improbable, que la sagesse demande de ne pas se fier à l’aide publique.

Un physique de héros romantique, une sensibilité, une candeur mélancoliques dans la voix comme dans le regard, et, encore naissante, mais authentique, une réelle présence dramatique, la belle révélation du concours est bien Tomislav Jukić. Interprète rêvé pour le rôle de Lensky dans Eugène Onéguine avec lequel il a ému le public lisboète qui l’a justement acclamé, il est et sera aussi un magnifique Rodolphe dans La Bohême.
Cette découverte justifie à elle seule tout l’héroïsme que représente une l’entreprise aussi considérable que celle que représente Cascais Opéra.
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