Accueil Édition Abonné #Metoo, boycott du «Canon français»: c’est la France qu’ils attaquent!

#Metoo, boycott du «Canon français»: c’est la France qu’ils attaquent!

"L'islamisme rigoriste et le progressisme puritain se combattent en apparence mais convergent souvent dans leurs effets..."


#Metoo, boycott du «Canon français»: c’est la France qu’ils attaquent!
La journaliste néoféministe Marine Turchi sur France Info. Un banquet du Canon français en Alsace. Captures / Open AI.

Sous la double pression du progressisme puritain venu d’Amérique et du rigorisme normatif de l’islam qui s’enracine dans le pays, la liberté des mœurs et la convivialité de la table s’effacent dans une crise globale de la transmission qui menace la pérennité de la civilisation française. Les Français seront-ils bientôt définitivement mis au régime sec: privés de vin et de compliments galants?


Il y a des époques qui disparaissent sans que l’on s’en aperçoive vraiment. Elles ne s’effondrent pas dans le bruit des armes ni dans le fracas des révolutions. Elles se retirent peu à peu des paysages familiers, des habitudes quotidiennes, des gestes les plus ordinaires. Une librairie ferme et devient un fast-food. Une brasserie où l’on servait du vin de pays, des plats régionaux et les recettes héritées des provinces françaises est remplacée par une enseigne identique à mille autres, interchangeable de Zurich à Paris, de Bruxelles à Stockholm. Les banquets municipaux ou associatifs deviennent l’objet de controverses que nos parents n’auraient pas comprises. Ainsi a-t-on vu surgir des polémiques autour du « Canon français » (Voir la une du numéro de juin de Causeur). Oui, des polémiques autour vin partagé, de la charcuterie, des fromages, des traditions gastronomiques héritées des provinces et de l’histoire nationale… Ce qui relevait autrefois de l’évidence culturelle devient soudain matière à justification, voire à accusation. Le porc, jadis banal, devient objet de débat ; le vin, jadis symbole de convivialité, est parfois regardé avec suspicion ; les menus eux-mêmes deviennent le terrain d’affrontements symboliques.

Soupçon permanent

Dans le même temps, la gastronomie française, qui fut l’une des expressions les plus raffinées d’une civilisation fondée sur le plaisir, la conversation et la lenteur, recule devant la restauration standardisée, la nourriture industrielle et les chaînes mondialisées. Là où se tenaient des librairies, des cafés de lecteurs, des commerces enracinés dans un quartier, apparaissent des établissements dont la fonction est moins de nourrir que de faire circuler rapidement des consommateurs. Ce n’est pas seulement une transformation économique. C’est une autre manière d’habiter le monde qui s’impose progressivement.

Même les relations entre les hommes et les femmes semblent entrer dans une ère nouvelle. La garde à vue de Patrick Bruel, quelle que soit l’issue judiciaire de cette affaire, a illustré la vitesse avec laquelle l’espace public bascule désormais dans une logique de soupçon permanent. Avant même que les faits soient établis, chacun est sommé de choisir son camp. Le regard, la parole, le désir eux-mêmes semblent devoir être réinterprétés à travers de nouvelles catégories morales venues d’outre-Atlantique. Une partie de cet art français de la relation, de la séduction, de l’ambiguïté et de la conversation entre les sexes se trouve désormais relue à travers le prisme d’un puritanisme qui n’appartenait pas à notre histoire.

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Pris isolément, ces phénomènes paraissent anecdotiques. Ensemble, ils racontent pourtant une histoire : celle d’une civilisation qui peine de plus en plus à transmettre ce qu’elle est.

Il n’est de richesse que d’hommes

L’Europe contemporaine est traversée par une étrange contradiction. Jamais elle n’a disposé d’autant de richesses matérielles, de moyens de communication et de libertés individuelles. Pourtant, rarement elle aura paru aussi incertaine quant à sa propre identité culturelle. Comme si elle ne savait plus très bien ce qu’elle doit conserver, ce qu’elle doit abandonner, ce qu’elle peut encore transmettre aux générations qui viennent.

Cette fragilité n’est pas née d’une seule cause. Elle résulte de plusieurs mouvements qui se renforcent mutuellement. L’un vient de l’intérieur : c’est l’affaiblissement progressif de la transmission culturelle sous l’effet de la mondialisation marchande, de l’individualisme et de l’américanisation des modes de vie. L’autre vient de l’extérieur mais trouve désormais ses relais à l’intérieur même des sociétés européennes : c’est l’affirmation de courants islamistes qui proposent une autre vision de l’homme, de la société, de la famille, de la place des femmes, de l’alimentation et des comportements collectifs.

C’est à l’intersection de ces deux mouvements que se situe le problème.

Il est devenu presque impossible d’aborder sereinement la question de l’islamisation de l’Europe. Les uns n’y voient qu’un fantasme alimenté par des peurs identitaires. Les autres n’y voient qu’un projet de conquête méthodique. La réalité est plus complexe, mais elle est aussi plus inquiétante que ne veulent l’admettre les discours officiels.

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Car ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas seulement un phénomène religieux ni même seulement un phénomène démographique. C’est une transformation culturelle profonde qui affecte les manières de vivre, les comportements, les représentations, les rapports entre les êtres. Une transformation qui procède à la fois d’une offensive idéologique islamiste bien réelle et d’une américanisation des mœurs qui a considérablement affaibli les défenses culturelles de l’Europe.

Depuis plusieurs décennies, des mouvements islamistes poursuivent un travail patient d’implantation. Leur objectif n’est pas uniquement de permettre l’exercice d’une foi privée. Ils proposent une vision globale de l’existence, une manière d’organiser la société, les relations entre les sexes, l’éducation des enfants, l’alimentation, les comportements publics. Ils agissent dans les associations, certains lieux de culte, les réseaux militants, parfois dans les institutions elles-mêmes. Ils avancent rarement par la confrontation directe ; ils privilégient souvent l’influence progressive, la pression sociale, la normalisation des pratiques.

Enfants de la déconstruction

Mais cette progression n’aurait sans doute pas rencontré un terrain aussi favorable si l’Europe n’avait pas simultanément entrepris de déconstruire elle-même une partie de son héritage. Pendant que certains islamistes affirmaient leurs convictions avec une détermination intacte, les Européens apprenaient à douter des leurs. Pendant que certains défendaient leurs traditions, leurs interdits, leurs fidélités, l’Europe s’abandonnait à la religion du marché, du divertissement et de l’individu souverain. Elle remplaçait progressivement la transmission par la consommation, la culture par le loisir, la mémoire par l’émotion médiatique. Or les civilisations ne meurent pas seulement sous l’effet d’une pression extérieure. Elles meurent lorsqu’elles cessent de croire à leur propre légitimité.

C’est dans ce contexte que des phénomènes apparemment anodins prennent une signification particulière.

Le halal, par exemple, est souvent présenté comme une simple pratique alimentaire. Pourtant, l’alimentation n’est jamais neutre. Manger, c’est aussi appartenir. Les cuisines racontent une histoire, une géographie, une mémoire. La table française fut longtemps un lieu de liberté où les prescriptions religieuses avaient perdu leur pouvoir normatif. Le vin, le fromage, la charcuterie, les spécialités régionales participaient d’un art de vivre qui dépassait largement la seule question du goût.

Le restaurant Master Poulet veut s’installer à Saint Ouen, malgré l’opposition de la mairie, 27 avril 2026 © Martin Rodier/SIPA

Or cette table française subit aujourd’hui une double pression. D’un côté, la progression du halal accompagne parfois l’affirmation de normes religieuses qui réintroduisent dans l’espace public des distinctions entre le permis et l’interdit, le pur et l’impur. De l’autre, la mondialisation marchande détruit silencieusement les cultures alimentaires locales. La malbouffe industrielle et les chaînes internationales accomplissent parfois ce que les idéologies seules n’auraient pu réaliser : l’effacement des mémoires culinaires, des savoir-faire régionaux, des habitudes qui rattachaient les individus à une histoire commune.

Aujourd’hui, dans de nombreux quartiers, le paysage alimentaire change. Les boucheries halal remplacent les commerces traditionnels. Les restaurants adaptent leurs menus. Les normes communautaires deviennent parfois plus influentes que les habitudes locales. Bien entendu, le marché joue son rôle, comme la mondialisation et les flux migratoires. Mais il serait naïf de ne pas voir qu’une vision du monde accompagne aussi cette évolution. Derrière la nourriture apparaît une conception de l’identité, du pur et de l’impur, du permis et de l’interdit.

Plus révélatrice encore est la question de la pudeur. Pendant des siècles, la civilisation française a développé une relation singulière entre les hommes et les femmes. Elle n’était ni exemplaire ni irréprochable, mais elle reposait sur une certaine liberté de la rencontre. La galanterie, la séduction, le flirt, les ambiguïtés du désir faisaient partie de la vie sociale. Le corps n’était pas seulement une réalité biologique ; il participait d’une culture du rapport à autrui. Or cette culture est aujourd’hui soumise à une double offensive. D’un côté, certaines conceptions religieuses réintroduisent des normes de séparation, de retenue, de contrôle du corps féminin et de suspicion envers les relations libres entre les sexes. De l’autre, le puritanisme venu d’Amérique transforme progressivement toute interaction en rapport de pouvoir potentiel. Le regard devient suspect. Le compliment devient problématique. La séduction elle-même est parfois relue à travers les catégories de la domination et de la victimisation.

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Le paradoxe est saisissant : l’islamisme rigoriste et le progressisme puritain se combattent en apparence mais convergent souvent dans leurs effets. Tous deux remettent en cause une part importante de la culture européenne de la liberté relationnelle. Tous deux réintroduisent la méfiance là où existait l’incertitude féconde du désir. Tous deux tendent à faire du corps un objet de réglementation morale. L’un invoque Dieu. L’autre invoque la vertu. Mais le résultat peut parfois se ressembler.

Ainsi, l’Europe se trouve prise entre deux forces qui paraissent opposées mais qui contribuent chacune à leur manière à l’effacement de son héritage particulier. L’islamisme avance avec une confiance que lui donnent ses certitudes religieuses. L’américanisation avance avec la puissance économique, médiatique et culturelle du monde globalisé. L’un propose des règles. L’autre dissout toutes les anciennes. Entre les deux, la vieille civilisation européenne semble parfois ne plus savoir ce qu’elle souhaite défendre. Pourtant, la question fondamentale n’est ni celle du halal, ni celle du voile, ni même celle de la pudeur. Toutes ces questions ne sont que les manifestations visibles d’un problème plus profond : celui de la continuité historique d’une civilisation.

Car l’histoire montre que les peuples ne disparaissent pas d’abord lorsqu’ils sont vaincus. Ils disparaissent lorsqu’ils cessent de transmettre ce qui faisait leur singularité. Ils disparaissent lorsqu’ils n’osent plus affirmer leurs usages, leurs mœurs, leurs libertés, leur mémoire. Ils disparaissent lorsqu’ils considèrent leur propre héritage comme suspect tandis que toutes les autres traditions deviennent intouchables.

C’est peut-être là que se joue aujourd’hui l’essentiel : moins dans le choc spectaculaire des idéologies que dans cette lente bataille culturelle où se décident les formes futures de la vie européenne. Une bataille qui se déroule à la table familiale, dans l’école, dans la rue, dans les rapports entre les hommes et les femmes, dans la langue elle-même. Une bataille silencieuse, souvent invisible, mais dont les conséquences pourraient être plus durables que celles de bien des affrontements politiques.




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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