
Qui lit encore Paul Claudel (1868-1955) ? Il paraît qu’on n’ouvre plus ses livres, comme tant d’autres classiques. On le joue encore au théâtre, les pièces Le Soulier de satin et Partage de midi, avec le personnage d’Ysé, inspiré par sa maitresse, Rosalie Vetch, qui lui donna une fille, Louise, et c’est à peu près tout. Je me souviens d’être allé voir la tombe de Rosalie, dans le petit cimetière de Vézelay, quand j’écrivais un essai sur Georges Bataille, lui aussi enterré au pied de la basilique. Il y avait écrit sur la pierre tombale ce vers, signé Claudel : « Seule / la rose / est / assez / fragile / pour exprimer / l’Éternité. » L’écrivain catholique atrabilaire, qui voulait être moine, avait fait graver sur sa tombe une phrase sibylline : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel. » De quoi faire sursauter les défenseurs de la messe en latin. Juste avant de rendre l’âme, ce croyant qui avait connu sa nuit pascalienne, le soir de Noël 1886, derrière un pilier de Notre-Dame de Paris, avait demandé qu’on prenne soin de Louise. Il avait affirmé qu’il n’avait pas peur. Académicien, favorable quelques semaines à Pétain, il est tout ce que notre époque déteste : réac, papiste, poète, mais avec bedaine et costume gris anthracite, rancunier, mauvais avec ses confrères, en particulier l’ondoyant Gide, couvert d’honneurs cependant, et puis surtout, et là, c’est direct l’enfer sans passer par le purgatoire, « bourreau de sa sœur », la fragile Camille. Les wokistes ont voté à l’unanimité pour l’effacement.
Clair et précis
Et voilà que notre maudit ascétique, diplomate au regard acéré, amoureux de Rimbaud dès l’adolescence, nous revient avec un livre remarquable publié par La Onzième Heure, une maison d’édition qui exhume les ouvrages indispensables de la pensée catholique sociale. D’abord plusieurs « conversations dans le Loir-et-Cher » ; ensuite quelques articles parus dans Le Figaro ; et enfin un extrait de la préface de Cosmos et Gloire ainsi que deux lettres à Sylvain Pitt. Un fil rouge : les questions sociales au cœur des réflexions de Claudel. Sa prose est plus efficace que certaines de ses tirades. C’est clair et précis. Il faut reconnaitre qu’on ne l’attendait pas sur ce terrain.
A ne pas manquer: Causeur #146 : Peut-on encore vivre ensemble?
La préface, signée Pauline de Préval, résume le murissement progressif de la fibre sociale chez Claudel. Le portrait change alors, comme les couleurs de la série des Nymphéas, peintes sous la verrière de l’atelier de Claude Monet. Le bourgeois rondouillard et égoïste perd en ondes négatives. La répulsion imposée par la société s’éloigne et on se surprend presque à le trouver touchant. C’est que l’homme a lu, très jeune, des poètes dont les vers ont suscité en lui un élan anarchiste insoupçonné. Ce fils de fonctionnaire étouffait au lycée Louis-le-Grand, il voulait les voyages, se disait optimiste et croyait en ses « frères humains ». « Il récuse l’art pour l’art », souligne Pauline de Préval. Quand il épouse la carrière de la diplomatie, c’est pour interroger le monde, l’interroger comme catholique ulcéré par la civilisation « laïque, mécanique, matérialiste ». C’est alors qu’il place Dieu au cœur des questions sociales (le pluriel a son importance). Il critique le système capitaliste, la société de consommation, la mondialisation même. L’argent, certes, mais à condition qu’il ne soit pas une fin. Le vocable « échange », il le remplace par « communion ». La crise de 1929 renforce sa critique du libéralisme. L’argent perd sa fonction d’échange au profit d’une « donnée abstraite avec laquelle on joue comme au casino, avec effets ravageurs pour l’économie réelle. » Ce système crée des « besoins artificiels, entretenus par la publicité et le crédit », rappelle Pauline de Préval. Une mort à crédit, en quelque sorte, pour reprendre le titre du roman de Céline.
Libéralisme des enfants de Dieu
Ainsi se retrouve-t-on un jeudi, au mois de juillet, sur une terrasse non loin de Blois, devant une allée bordée de tilleuls qui descend jusqu’au Loir-et-Cher, rivière qui n’existe que dans l’imaginaire de l’écrivain. Les conversations peuvent alors débuter malgré l’atmosphère torpide. Le salut ne viendra pas du système communiste qu’il rejette vigoureusement après la signature du pacte germano-soviétique. C’est au contraire dans le mystère du trio – Joseph, Marie, Jésus – qu’il faut chercher la solution – le salut. Le style de Claudel agit : « Tout cela se passe sans un mot au plus profond de cet Empire romain plein d’orgueil et de crimes, comme notre civilisation actuelle. » Il ajoute, confiant : « Il n’y a ici que trois pauvres bougres qui vont changer la face du monde. » C’est l’irrationnel qui modifie le cours de l’Histoire. Pauline de Préval résume : « Telle est la troisième voie que propose Paul Claudel entre marxisme et capitalisme. Je l’ai nommée libéralisme des enfants de Dieu. »
Bientôt l’été, saison parfaite pour (re)lire l’auteur de L’œil écoute.
Paul Claudel, La Scène et le monde : questions sociales, préface de Pauline de Préval. La Onzième Heure. 280 pages
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !





