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«Je préfère avoir un président LFI qu’une guerre civile»

Grand entretien avec Robert Ménard


«Je préfère avoir un président LFI qu’une guerre civile»
Robert Ménard © Hannah Assouline

Robert Ménard a acté le fossé idéologique qui sépare sa génération de la jeunesse progressiste. Le maire de Béziers n’en continue pas moins de tracer sa route, celle du bon sens et de l’intransigeance face au communautarisme islamique. Cette route pourrait-elle le mener jusqu’à la présidentielle ?


Causeur. En lisant le livre très émouvant que vous adressez à votre fille, on se dit que cette jeune femme, dont les idées politiques sont aux antipodes des vôtres, représente la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon. On dirait que votre histoire d’amour paternel « compliquée » ressemble à celle de nombreuses familles françaises.

Robert Ménard. C’est vrai, depuis la parution du livre, beaucoup de gens, même parmi ceux qui ne m’aiment pas beaucoup, me disent qu’ils se reconnaissent. Alors, j’ai réfléchi : avoir des enfants plus progressistes que soi, n’est-ce pas vieux comme le monde ? Dieu sait combien j’ai fait suer mes parents quand j’étais jeune ! Cela dit, j’ai le sentiment qu’avec la génération de Clara, un fossé plus profond s’est creusé. Dans ma jeunesse, lorsque je discutais en famille, on pouvait s’opposer, parfois violemment, mais au moins on avait un langage commun. Alors qu’aujourd’hui, quand Clara me parle de son féminisme par exemple, les mots qu’elle emploie me sont absolument étrangers. Même chose avec le conflit israélo-palestinien. C’est simple, on a décidé de ne plus aborder cette question. Sans quoi ça exploserait en cinq minutes.

Ne seriez-vous pas un peu soupe au lait ?

Sans aucun doute. Mais le regard qu’elle semble porter sur moi me paraît parfois tellement injuste… Cette incommunicabilité est d’autant plus douloureuse que j’aime profondément ma fille. Elle est le plus beau cadeau que mon épouse Emmanuelle m’ait fait. Elle a beau avoir 24 ans, elle restera à jamais « ma petite chérie ».

Comment Clara a-t-elle reçu votre Lettre ?

Je crois qu’elle a apprécié que je ne cède pas à l’arrogance du vieux schnock qui dit à son enfant : « Tu verras, tu changeras avec le temps, on en reparlera quand tu auras 40 ans. » Ce genre de discours est d’un mépris insupportable. Et puis, je crois que ce n’est pas si désagréable pour une fille d’entendre son père lui dire publiquement qu’il l’aime…

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En parlant de mépris, vous racontez avoir assisté à une pièce de théâtre dont un des frères de Clara était l’illustrateur sonore. Et vous vous êtes senti humilié…

Il y avait ce comédien qui jouait un rôle de bêta et que tous les autres personnages appelaient « le bon sens ». Or, je me réclame souvent du bon sens. Bien sûr, cela ne s’adressait pas précisément à moi, mais cela visait les gens comme moi. Ce mépris ricaneur, si facile, si méchant, m’a blessé. C’est pour cela que je dis à ma fille : « Cette gauche intolérante ne te mérite pas. »

Ce mépris ricaneur n’est-il pas la marque d’une génération fascinée par « le bruit et la fureur », comme on dit à LFI ?

Peut-être, mais il ne faut pas exagérer l’ampleur du mélenchonisme. Une bonne partie de la jeunesse de notre pays n’est pas du tout à gauche. À Béziers, aux dernières élections municipales, ce sont les électeurs de 20 ans qui ont le plus voté pour moi. Une fois, j’ai promis d’aller en boîte de nuit à un DJ ami. Le soir venu, me voilà au milieu de gamins dont je pourrais être le grand-père et qui se mettent carrément à m’applaudir et à chanter La Marseillaise !

Mais sont-ils représentatifs de la population de votre commune ?

Pas de tous les quartiers, évidemment… Mais à Béziers, où la plupart des gens sont passionnés par le ballon ovale, il y a évidemment des jeunes issus de l’immigration partout, dans les gradins du stade jusque dans l’équipe de rugby !

Peut-être moins que dans l’équipe de foot…

Je n’en sais rien, je ne les compte pas. Cependant, il est vrai que c’est dans un club de foot que j’ai dû régler un problème de communautarisme islamique. Après ma première élection, je me suis aperçu qu’il y avait une salle de prière dans les vestiaires. J’ai donc expliqué aux dirigeants du club que, si je pouvais tolérer les discrets clins d’œil individuels à la foi, je ne pouvais accepter la moindre démarche religieuse collective dans le cadre municipal. Ils ont immédiatement obtempéré. Car ils ont compris que ma détermination s’accompagnait d’une profonde estime pour les croyants. C’est ainsi que les pouvoirs publics doivent appréhender l’islam : avec autorité et respect à la fois.

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De toute manière, vous n’avez pas le choix. À Béziers, une bonne partie de vos administrés sont de culture musulmane.

La proportion s’élève même à 60 ou 70 % parmi les enfants des écoles publiques. Il y a quelques années, l’avoir dit publiquement m’a d’ailleurs valu un procès, que j’ai gagné. Mais la forte proportion de musulmans à Béziers ne m’empêche pas de lutter contre l’islamisme, que je ne confonds en aucun cas avec l’islam.

Mais où tracez-vous la limite entre signes ostentatoires et libertés individuelles ? Pensez-vous comme Éric Zemmour (et Napoléon) qu’on devrait imposer des prénoms français ?

Nullement. Il me semble tout à fait normal de donner à son fils le prénom d’un aïeul. Je m’appelle Robert parce que ma mère s’appelait Roberte, et mon frère Henri parce que c’était le prénom de notre grand-père ! Pour autant, je n’aurai pas l’hypocrisie de prétendre qu’il est facile de s’appeler Mohammed en France. Ou de me réjouir des inquiétants records actuels de flux migratoires en provenance d’Afrique et notamment du Maghreb. Cela ne m’a pas empêché d’afficher les photos des otages israéliens sur la façade de la mairie après le 7-Octobre. J’essaie de parler de ces sujets sensibles sans haine et sans lâcheté. Et je note qu’à Béziers, presque personne parmi les immigrés et descendants d’immigrés ne m’a jamais reproché mon discours autoritaire en la matière, même quand je dis qu’il faudrait interdire le voile islamique dans l’espace public pour les jeunes filles mineures. Ma fermeté explique certainement que j’aie remporté les dernières municipales dès le premier tour, avec le RN à moins de 9 % des voix. Quant à LFI, leur candidat n’a pas fait 4 %.

Comment jugez-vous les premiers pas de l’Insoumis Bally Bagayoko, votre homologue à Saint-Denis, qui, sitôt élu, a retiré le portrait d’Emmanuel Macron de la mairie et envisagé une « insurrection populaire » en cas de victoire du RN en 2027 ?

Il fait et dit de sacrées âneries. Si demain Jean-Luc Mélenchon était élu président de la République, ce que je ne souhaite pas, vous vous en doutez, j’accrocherais bien sûr son portrait dans l’hôtel de ville de Béziers et je n’appellerais pas à l’émeute. Je préfère avoir un président Insoumis plutôt qu’une guerre civile.

Redoutez-vous une guerre civile en France ?

Je crains des foyers d’affrontement. Une espèce d’apartheid officieuse se développe à toute allure dans notre pays. Beaucoup de gens évitent de plus en plus certains quartiers et certaines écoles. Moi-même, je le reconnais, il y a des établissements où je n’inscrirais pas mes enfants, car ils sont devenus des lieux de désassimilation. La population d’origine étrangère y est si majoritaire que l’intégration est impossible. Résultat, on se retrouve avec des jeunes qui se sentent encore moins français que leurs parents, voire leurs grands-parents immigrés, alors qu’ils connaissent à peine le pays de leurs ancêtres. Pensez à ces mariages dont les invités arrivent en mairie dans un grand vacarme en agitant les couleurs de leur pays d’origine. Que veulent-ils nous signifier si ce n’est qu’ils refusent de s’assimiler ? Imaginez que je me rende sur le parvis de l’hôtel de ville de Dakar en agitant un drapeau tricolore, que dirait-on ?

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Se rend-il compte de ce que ses propos signifient pour les Français qui vivent l’immigration non contrôlée comme un danger bien réel ? Il voudrait jeter de l’huile sur le feu qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

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Peut-on encore empêcher que le côte-à-côte vire au face-à-face, comme le craignait Gérard Collomb ?

Oui. En réduisant drastiquement les flux migratoires. En faisant en sorte que les étrangers présents sur notre sol aient des conditions d’accueil décentes. Et en étant intransigeant avec ceux qui se comportent mal et qui n’ont rien à faire en France.

Le séparatisme est-il le produit de difficultés sociales et économiques ? Vous n’êtes pas loin de la politique de l’excuse…

Je ne récite pas un catéchisme ! Les difficultés que rencontrent les immigrés en termes de chômage, par exemple, ne facilitent pas leur intégration. Comment le nier ? Mais je ne vais pas taire pour autant ce que je vois tous les jours : certains de ces immigrés – et surtout de ces enfants d’immigrés – n’ont aucune envie de devenir des Français de cœur. C’est bien pour cela qu’il faut une immigration choisie. Et des naturalisations bien plus sélectives.

Cela dit, comment fait-on pour arrêter l’immigration ?

Il y a des hommes et femmes politiques de valeur, qui ont un discours et des idées allant dans le bon sens.

Qui ?

Je pense à Bruno Retailleau, qui a le mérite de toujours dire la même chose en public et en privé. C’est un homme honnête, un homme droit, bien qu’il semble souvent avoir du mal à convaincre. Quant à Marine Le Pen, il faut lui reconnaître d’avoir été la première – et longtemps la seule – à dénoncer les dégâts provoqués par une immigration sans limites.

Encore faut-il gagner la présidentielle.

Et avoir le courage d’appliquer le programme pour lequel on a été élu.

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Ne faut-il pas aussi une expérience gouvernementale ?

Quand, il y a douze ans, j’ai gagné les municipales à Béziers pour la première fois, sans avoir jamais fait de politique auparavant, j’ai compris qu’il s’agissait d’un faux problème. À la mairie, je suis entouré d’excellents administrateurs. Je leur pose des questions simples. Est-ce possible ? A-t-on l’argent ? Une fois ma décision prise, ils la mettent en musique. Et ça devient leurs oignons, plus les miens.

Mais alors, quels sont vos oignons ?

Mes oignons, c’est de garder intact mon goût des gens et de leur bonheur. Cela devrait être aussi les oignons du chef de l’État.

Suggérez-vous que vous pourriez être président de la République ?

J’affirme juste que la maîtrise de la technique gouvernementale n’est pas une barrière insurmontable pour jouer dans la cour des grands. Je constate, par ailleurs, que le jeunisme est passé de mode… Cela dit, j’admets volontiers avoir un défaut : contrairement aux populistes du RN et de LFI, je ne prétends pas avoir réponse à tout. Je doute, je me trompe parfois, j’essaie de le reconnaître et de corriger le tir. Mais surtout, j’agis. Avec le programme économique et social de Marine Le Pen, nous allons tout droit dans le mur. Quant à Mélenchon, il est tout bonnement dangereux. Il faut opposer à ces deux-là un projet raisonnable, mais sans être gnangnan. Bref, une candidature de bon sens et surtout de courage. Loin des partis. En liberté.

Un autoportrait ?

Qui sait… (Sourire.)

Lettre à Clara

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Juin 2026 - #146

Article extrait du Magazine Causeur




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Elisabeth Lévy est directrice de la rédaction de Causeur. Jean-Baptiste Roques est directeur adjoint de la rédaction.

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