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Lyrique: Hercule, prédateur sexuel?  

"Ercole amante", un opéra d’Antonia Bembo, jusqu'au 14 juin, diffusion sur Arte le 9 juin


Lyrique: Hercule, prédateur sexuel?  
© Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

L’aristocrate vénitienne Antonia Bembo, née Paodani circa 1640, n’est plus toute jeune lorsqu’en 1707 elle pond son ‘’Hercule amoureux’’ – Ercole amante, titre original. A 67 ans, compositrice accomplie – on lui doit un vaste recueil d’œuvres vocales en italien, français et latin, les Produzioni armochiche, dédiées au roi de France – elle écrit un remake de l’opéra commandé par le Roi Soleil en 1662 à Francesco Cavalli (1602-1676), pour ses noces (au reste fastueusement célébrées à Saint-Jean-de-Luz dès 1660) avec l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse d’Autriche.

Patrimoine anéanti

Signé Cavalli, cet ‘’Hercule amoureux’’, opéra en un prologue et en cinq actes, est créé dans la Salle des Machines du Palais des Tuileries. Construite par l’architecte Louis Le Vau et aménagée par l’ingénieur et machiniste italien Gaspare Vigarini entre 1659 et 1662 à l’initiative du cardinal Mazarin, cette salle était, pour l’époque, de dimensions hors norme. Elle abritait surtout un prodigieux mécanisme de trappes, de décors mobiles, etc. propres à accueillir les grandioses spectacles à l’italienne tant prisés par la cour – d’où son nom. Remanié au XVIIIème siècle par Soufflot et Gabriel, l’édifice servira provisoirement d’écrin à la Comédie française avant d’accueillir, en 1793, les séances de la Convention. La Salle des Machines disparaîtra sous la Commune, dans l’incendie des Tuileries, en mai 1871…

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Voilà pour la petite histoire de ce patrimoine anéanti, qu’inaugurait précisément ce premier Ercole amante, sur un livret de l’abbé Francesco Buti. Sombrée dans l’oubli, l’œuvre a été récemment redécouverte : en 2019, elle était montée à Paris et à Bordeaux, sous les auspices de Raphaël Pichon, Valérie Lesort et Christian Hecq.

Tel n’est pas le cas du remake d’Antonia Membo, composé quarante-cinq ans après le Cavalli, en réactivant le livret de l’abbé Buti : l’opéra ne sera jamais représenté ! Protégée par Louis XIV qui lui avait accordé pension et logis, la dame Bembo avait fui Venise et violences conjugales, pour s’établir à Paris en 1677. Le manuscrit de son Ercole amante fantôme réapparait en 1937… dans une vente aux enchères : la Bibliothèque nationale en fait l’acquisition. Il faudra attendre 2023 pour que l’œuvre soit créée, en version concert, à Stuttgart.

Curiosité et grève

Ainsi la version scénique que présente à présent l’Opéra de Paris jusqu’au 14 juin est-elle une première européenne : mise en scène par la scénographe et réalisatrice britannique Netia Jones (laquelle avait monté, on s’en souvient, à la Bastille déjà Les noces de Figaro en 2022), dirigée par le jeune chef « baroqueux » Leonardo García-Alarcón à la tête de la phalange Cappella Mediterranea et du Chœur de Chambre de Namur,  cette entrée au répertoire d’une œuvre pratiquement tombée dans l’oubli depuis plus de trois siècles attisait évidemment la curiosité.

Pas de chance, une grève d’une partie du personnel de l’Opéra a décalé la soirée de première de quarante-huit heures. Et votre serviteur vous doit encore cet aveu : il a eu personnellement un mal fou à rejoindre l’Opéra-Bastille, pris en otage par le totalitarisme footballistique, qui suspendait la moitié des transports publics parisiens, puis encore par un événement d’art contemporain, croit-on, qui mettait les parages du Grand Palais en état de siège… Il a fini par y arriver – la patiente courtoisie du service de presse aidant.

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Mais ce fut, hélas, pour regretter d’emblée que cette partition, tout étoffée qu’elle soit par une orchestration à l’amplitude sonore dimensionnée à l’échelle de la fosse, se prête si peu à la vastitude du vaisseau Bastille – le Palais Garnier aurait été mieux approprié.  A part ça, l’argument du livret se prête, comme idéalement, à un sous-texte en phase avec la doxa du temps en matière de « consentement », thématique dont s’empare Netia Jones avec une militante délectation : un Hercule à moumoute, géronte bedonnant, tour à tour escrimeur et arbitre de tennis à ses heures, en pince pour la petite Iole – est-elle majeure, au moins ? –  convoitée par son propre fils, le jeune et bel Hyllus. Vénus s’insurge à l’idée que le prédateur barbon brise son mariage avec Déjanire pour convoler avec la jouvencelle chérie de son rejeton : le forcing a des limites ! S’ensuivent toutes sortes de rebondissements rocambolesques où interviennent l’Ombre d’Eutyre, père d’Iole,  Lychas, serviteur de Déjanire, le Page au service d’Hercule, sans compter Junon, Vénus, Mercure, Neptune et le dieu Sommeil, à travers une succession de tableaux qui, dans la présente mise en scène, associe projections grand écran en fond de plateau et petits écrans sur les côtés, captations vidéo en live, chorégraphies et joutes variées, dans un onirisme mythologique qui prend ses aises sur un plateau piqué de musculeuses statues à l’antique, taillé en jardin à la française ou orné d’une gloriette sur un talus gazonné…  

Tragédie lyrique à la française mâtinée d’influence italienne, cet Ercole amante d’Antonia Membo, à dire vrai, ne sonne pas, musicalement parlant, comme un chef d’œuvre impérissable. Qu’Alexander Neef ait eu l’idée de faire partager cette redécouverte au public parisien n’en est pas moins louable – et risqué.  En dépit d’une mise en scène confinant parfois au grotesque, peu subtile dans ses intentions et visuellement plutôt moche, le casting vocal de haute tenue parvient à sauver la mise – de Julie Fuchs à Sandrine Piau ou à Johnny Deepa, en passant par le merveilleux contre-ténor Théo Imart, quoique prisonnier d’un jeu de scène burlesque et affublé d’un costume qui ne rend pas grâce à son physique de jeune premier…

Comme tout le monde n’a pas forcément le loisir de faire royalement salon d’Hercule à l’Opéra-Bastille, rendez-vous sur le petit écran, le 9 juin au soir, pour la diffusion d’Ercole amante en direct sur Arte, ou plus tard en streaming sur les plateformes…


Ercole amante. Opéra d’Antonia Bembo. Avec Andreas Wolf, Deepa Johnny, Alasdair Kent, Ana Vieira Leite, Julie Fuchs, Theo Imart… Direction : Garcia Alcaron. Mise en scène : Netia Jones.

Capella Mediterranea, Choeur de Namur.

Durée : 3h30

Opéra Bastille, les 5, 9, 12 juin à 19h30 ; le 14 juin à 14h30

Diffusion en direct de Ercole amante sur arte.tv le 9 juin 2026, puis disponible ultérieurement plusieurs mois sur arte.tv ainsi que sur la plateforme de l’Opéra national de Paris, I POP – Paris Opera Play.

Ercole amante sera par ailleurs enregistré par France Musique pour diffusion le 4 juillet 2026 dans l’émission « Samedi à l’Opéra » présentée par Judith Chaine, puis disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France.




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