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Jordan Bardella: à propos d’à-propos

Du manque de répartie ? Invité de France 2 avant les fêtes, le président du Rassemblement national Jordan Bardella a suscité des moqueries de Roselyne Bachelot et Léa Salamé


Le 13 décembre, sur le plateau de « Quelle époque ! » (France 2), il y avait quelque chose de Ridicule, ce film de Patrice Leconte dans lequel un aristocrate provincial mal dégrossi débarque à Versailles et doit montrer à la cour qu’il a de l’esprit s’il veut rencontrer Louis XVI. Ce soir-là, à la fin de l’émission, l’animatrice Léa Salamé demande au président du RN quelle question il aimerait poser à Donald Trump.

« Où est-ce qu’il trouve toute cette énergie ? » répond-il avec autant d’originalité que Laurent Delahousse ou Michel Drucker placés en pareille situation. Et la journaliste de moquer, dans l’hilarité générale, le « petit manque d’imagination » du jeune homme né à Drancy. Depuis, la séquence est diffusée en boucle sur les réseaux sociaux. La caste médiatique se frotte les mains : ça y est, on la tient, la vidéo qui annihilera le destin élyséen du protégé de Marine Le Pen ! C’est peut-être aller un peu vite. Si le cinéma avait existé au XVIIIe siècle, le passage de Ridicule dans lequel le héros est humilié par une comtesse dotée de plus de repartie que lui aurait peut-être suffi à déclencher la Révolution. Et puis il est arrivé plus d’une fois qu’un homme d’État manque d’à-propos à la télévision, sans que cela le disqualifie à jamais pour l’Élysée. En 1988, en plein débat d’entre-deux-tours de la présidentielle, Jacques Chirac reste coi quand François Mitterrand lui lance avec perfidie : « Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre. » Non pas que le Corrézien soit incapable d’être piquant, voire assassin. Seulement, il est alors trop engoncé dans le personnage lisse qu’il s’est composé pour l’occasion – et qui ne convaincra pas les électeurs.

Sept ans plus tard, à nouveau en campagne, il osera enfin se montrer vachard en public en lançant à Michel Field lors d’une interview : « Réfléchissez deux minutes… C’est pas excessif, hein ! » Il avait entre-temps appris – auprès de communicants américains, dit-on – à lâcher des saloperies avec un air jovial qui met les rieurs de son côté, et qui lui assura la victoire face à un Lionel Jospin trop austère. Talleyrand avait peut-être tort quand il affirmait que « l’esprit sert à tout, mais ne mène à rien »

À la fin était le verbe

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Les années Macron. Par Nicolas Baverez, Mathieu Bock-Côté, Arthur Chevallier, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Bruno Lafourcade, Eric Revel… Et Bruno Retailleau: « Le Pen n’est ni raciste, ni fasciste, elle est socialiste ». Découvrez le sommaire de notre numéro de janvier…


Emmanuel Macron est toujours président mais il n’est plus vraiment au pouvoir. L’heure est déjà au bilan, et il n’est pas glorieux : immigration incontrôlée, déclin économique, progression de l’islamisme, désastre de l’école. Selon Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques qui présentent notre dossier du mois, le plus jeune président de la République s’est employé à tout gâcher, ou presque. Pour Bruno Retailleau, « Le macronisme, c’est fini ! » Après son passage par la place Beauvau, il défend une droite classique et réfléchie dans un paysage politique qui s’est mélenchonisé. Le patron des LR confie à Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques qu’il veut rétablir « l’ordre, la justice et la fierté française ». Et pourquoi pas dès 2027 ?

De son côté, Alain Finkielkraut déplore que les revirements idéologiques d’Emmanuel Macron aient empêché de sauver l’école du désastre et de maîtriser les flux migratoires. Dans un entretien avec Élisabeth Lévy, il se montre moins critique concernant la politique étrangère du chef de l’État en Ukraine et au Proche-Orient. Emmanuel Macron a-t-il remis la République en marche, comme il le promettait en 2017 ? Pour Marcel Gauchet, rien n’est moins sûr. Le président, si brillant soit-il, n’a pas compris la dimension populaire et patriotique de notre contrat social. Le plus fin des analystes du « nœud démocratique », dont les propos ont été recueillis par Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, déclare : « Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson ». L’écrivain Bruno Lafourcade affirme que le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.

Le numéro de janvier est disponible aujourd’hui sur le site et mercredi 7 janvier chez votre marchand de journaux.

Emmanuel Macron frappe le monde la culture du sceau de son immodestie. Jonathan Siksou explique comment, du Louvre à Notre-Dame en passant par la tapisserie de Bayeux et la Cité de la langue française, il entend laisser sa trace. Quitte à passer outre les avis des experts et à rester sourd aux cris d’alarme des défenseurs du patrimoine. Pour Mathieu Bock-Côté, Emmanuel Macron glisse vers un autoritarisme d’un nouveau genre. Sous couvert de lutte contre la haine, le chantre de l’« extrême-centre » veut neutraliser ses opposants par la diabolisation ou la labélisation. Des méthodes infiniment plus douces que le goulag mais non moins efficaces. Selon Nicolas Baverez : « Avant Macron, la France dérivait. Avec lui, elle coule ».L’essayiste, dont les propos ont été recueillis par Jean-Baptiste Roques, n’a pas de mots assez acérés pour déplorer la faillite des années Macron. Le principe du « en même temps » a installé la France dans le mensonge en la coupant des réalités économiques, financières et géopolitiques. Mais le redressement est encore possible. La solution, c’est de faire l’inverse de ce qui est fait depuis huit ans. Arthur Chevallier, proche du chef de l’État, estime que son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.

Dans son édito du mois, Elisabeth Lévy revient sur l’affaire Shein. Si cette entreprise chinoise incarne un modèle industriel et commercial dévastateur et inique, ce n’est pas ce qui a déclenché le scandale, mais la question des poupées sexuelles. Acheter une de ces dernières est considéré comme criminel, même quand l’acheteur n’a pas commis d’acte et ne possède pas d’images pédopornographiques. Car la société ne peut apparemment pas supporter un tel sacrilège. « Mieux vaut commencer à surveiller ce qu’on dit ou fait dans la vie privée : le simple fait d’en avoir une passera bientôt pour un outrage aux bonnes mœurs ». Pour Cyril Bennasar, le séparatisme qui menace aujourd’hui la France est aussi dans la langue. Terroriste ou résistant ? Antisémite ou antisioniste ? Nous employons tous les mêmes mots mais ils n’ont pas toujours le même sens. Nous n’avons pas le même récit, les mêmes héros, les mêmes valeurs. Stéphane Germain a lu le Voyage dans la France d’avant de Franz-Olivier Giesbert. Cette brillante et passionnante autobiographie dresse aussi le constat d’un pays gravement malade dont l’origine des maux se niche dans son passé révolutionnaire et dans son actuelle américanisation. L’auteur est pourtant convaincu que la France finira par se relever.

Gil Mihaely raconte le parcours remarquable de Naor Narkis : à 36 ans, ce dernier a décidé de transformer la société israélienne en encourageant l’émancipation des haredims, ces juifs ultra-orthodoxes qui vivent en autarcie et représentent près de 14% de la population. Libérés du joug des rabbins ultras, ils pourront s’intégrer au marché du travail, payer des impôts et faire leur service militaire. Selon mon analyse, quelle que soit l’issue de la guerre entre Kiev et Moscou, la menace russe continuera de planer sur l’Europe occidentale. Les Européens s’y préparent mais manquent de confiance sans le soutien direct des États-Unis, davantage préoccupés par la Chine. Face aux grands empires, une Europe des nations souveraines pourrait s’affirmer.

Parmi nos chroniqueurs, Olivier Dartigolles s’interroge : « Dans un contexte de polarisation et de radicalisation […] est-il possible de préserver la dignité humaine ? » Pour Ivan Rioufol, l’aspiration des nationaux à retrouver leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique. Selon Emmanuelle Ménard, la contestation des crèches de Noël, l’activisme des néo-féministes, la tolérance de l’immigration irrégulière et le lâchage des agriculteurs donnent une mauvaise image de la France. Jean-Jacques Netter déplore qu’il y ait toujours plus d’impôts et toujours pas de réformes, et Gilles-William Goldnadel a écouté encore France Inter. Et une fois encore, ils ont invité un bon juif, c’est-à-dire un juif qui déteste Israël.

Jean-Pierre Winter, psychanalyste et écrivain, compagnon de route de Causeur, est mort le 9 décembre 2025. Charles Rojzman rend hommage à sa mémoire. Penseur lucide, il refusait le consensus, appelait à parler vrai, à accepter le conflit, à assumer la peur et à renoncer à l’illusion de l’innocence. Tout ce que refuse l’air du temps qui, lentement, décompose les sociétés occidentales. Exilée en France où elle a grandi, Anastasia Fomitchova s’est engagée auprès des troupes ukrainiennes comme infirmière sur le front. Richard Millet a lu Volia où elle témoigne des atrocités de la guerre, du vertige métaphysique face à la mort, et de la détermination d’un peuple à défendre sa langue, son histoire et son avenir. Paul Bocuse reprend vie sous la plume de Gautier Battistella. Pour Jonathan Siksou, Bocuse est le roman de la vie du grand chef et le livre d’un écrivain au grand style. Une plongée dans l’enfer des cuisines pleine de poésie et le portrait d’un génial mégalo qui s’est imposé comme l’empereur de la gastronomie française à travers le monde. Les Hyaines de Bruno Lafourcade est bien plus qu’un recueil de néologismes, selon Isabelle Larmat. C’est une galerie de portraits cruels, désopilants et terriblement justes de nos chers contemporains. La romancière Olivia Elkaim fait revivre Cécile Peretz, la mère de Georges Perec, assassinée à Auschwitz. Selon Alexandra Lemasson, La disparition des choses est le livre que son fils n’a jamais pu écrire.

À 88 ans, Geneviève Casile rayonne toujours sur scène. La sociétaire honoraire de la Comédie-Française joue actuellement dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau. En conversation avec Yannis Ezziadi, la comédienne, attachée au respect du style des auteurs, délivre ici une petite leçon de théâtre.

Georgia Ray a visité la rétrospective du peintre allemand, Gerhard Richter, à la Fondation Louis Vuitton ; Emmanuel Tresmontant, la minuscule boulangerie de Shinya Inagaki à Paris ; et Julien San Frax, Versailles – à travers les 1600 pages de la monumentale histoire du château d’Alexandre Maral. Enfin, Jean Chauvet nous parle d’une réjouissante histoire de faussaire, d’une fresque politique au galop et d’une comédie pas drôle : c’est ainsi que le cinéma français débute une nouvelle année. Et nous souhaitons une excellente année à tous nos lecteurs, une année en compagnie de Causeur !

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Michel Delpech, c’est toujours chouette

Le chanteur disparaissait il y a dix ans. Pascal Louvrier, son biographe, se souvient de leurs rencontres.


Je m’en souviens comme si c’était hier. J’arrive chez lui, une vaste maison qu’il loue dans Chatou paisible. Je sonne, Delpech vient m’ouvrir, un vieux chien me renifle. Visage un peu fatigué, barbe de trois jours, épais sourcils en arrondi qui lui donnent un air mélancolique. Il a mis un an avant de répondre favorablement à ma demande : écrire sa bio, à ma façon.

Un secret

Il est aimable, me regarde, me pose quelques questions, se tait. Son instinct lui dit « banco », la bio se fera, il me donne tous les contacts dont je vais avoir besoin, immédiatement. Il me laissera libre d’écrire, il relira, fera deux ou trois remarques, c’est tout. De loin, il surveillera mon travail. Il appellera ses rares copains de la belle époque, celle où il enregistrait un tube par an, parfois deux, et où il était sur les routes 365 jours par an. Il a juste été contrarié quand j’ai eu au téléphone Michel Rivat, son parolier le plus inspiré, l’homme de ses plus grands succès, à commencer par cette chanson culte, cathartique et ô combien lucide : « Quand j’étais chanteur ». Rivat au téléphone m’a confié que Michel avait un secret, et que ce secret expliquait sa dépression, son saut dans le vide alors qu’il était à une marche d’être définitivement l’égal de Sardou, son rival. Je n’ai jamais su lequel.

Michel est né le 26 janvier 1946, à Courbevoie, dans un paysage de province. Sa mère se prénomme Christiane. Quand j’écris sa bio, il l’appelle tous les dimanches. Son père, Bertrand, possède un atelier de nickelage-chromage sur métaux. Il emploie quatre compagnons. Il travaille douze heures par jour. Michel est l’aîné de trois enfants. Il a deux sœurs dont la dernière à onze ans de moins que lui. C’est une famille sans histoire, un peu grise, dure à la tâche, honnête. Ses parents seront contents du succès de leur fils, mais ils n’aimeront pas tout ce tintamarre fait autour de son personnage avec brushing, gros ceinturon, pantalon patte d’eph et chemise col pelle à tarte. Michel s’ennuie au lycée. Il trouve refuge « Chez Laurette ». Il racontera ça et la chanson deviendra son premier succès. Michel a le truc, il sait se produire sur scène et sa voix chaude, pure, lumineuse, envoûte. Il aurait pu être crooner. Quand il est face au public, il n’est plus le même. Il est radieux, oublie les emmerdes, la tristesse poisseuse, le doute. Je m’en suis rendu compte lors d’un concert à Blois. Il était morose toute la journée. Cet angoissé chronique n’arrivait pas à se détendre. Il fumait, me parlait à peine. Il pestait contre le son. Il avait repéré les failles de la salle ; il ferait avec. Et quand il a interprété « Pour un flirt », le public s’est levé, les jeunes filles sont devenues hystériques. Dans la loge, fumant une brune, la serviette sur les épaules, les traits tirés par le spectacle de plus de deux heures, il me glisse : « Vous voyez, ça marche encore. Il y a des chansons intemporelles. » On ne s’est jamais tutoyés. Michel était très pudique.

Faux soleils

Delpech, comme la plupart des artistes de cette époque – 1965/1977 – a connu une « vie de dingue ». Son secrétaire particulier, Philippe Debenay, s’occupe de tout. Il le réveille, lui présente l’agenda de la journée, les chèques à signer, il est son chauffeur, son garde du corps, recrute les musiciens, gère les filles qui se glissent dans le lit de la star, etc. Michel me confie : « Je ne savais même pas faire un plein d’essence. J’étais totalement assisté. Je me conduisais comme un petit con. Je pouvais être exécrable ». Debenay me le confirme : « Déjà en 1966, quand je l’ai connu en première partie de Brel, ses adieux à l’Olympia, c’était un petit emmerdeur. » Les succès s’enchaînent donc. C’est la fête permanente, les excès, drogue, alcool, sexe, mouvement perpétuel, gloire sous les sunlights, ces faux soleils qui brûlent l’âme. Ajoutons un divorce terrible, deux enfants qu’on ne voit pas grandir, les innombrables passages à la télé, l’usure due à la boulimie de concerts. En 1977, Michel n’en peut plus. Il enregistre son dernier tube, « Le Loir-et-Cher », en hommage à son enfance passée l’été en Sologne, avec des piqures pour retrouver sa voix. Il craque. Trou noir, longue maladie. Il reviendra progressivement, aidé par sa nouvelle femme, Geneviève, et leur fils, Emmanuel, la foi, l’amour de son métier. Il se souviendra avoir été un ange dans son « habit de communion » tenant « la main de maman ». Envie de retrouver l’authenticité, en somme. Il était diablement attachant.

Le succès colossal de son album de duos, en 2006, ne lui était pas monté à la tête. Il m’avait dit : « C’est bien, profitons de l’instant, car c’est peu probable que ça dure. » Il était revenu de tout, sans être blasé, juste philosophe. Michel Drucker, dans la préface à la réédition de ma bio, en 2016, écrit : « Il a été héroïque face au cancer. Il s’est vu mourir. Pendant un an, une ou deux fois par semaine, je lui ai rendu visite. Chez lui, à l’hôpital, dans une maison de repos, en soins palliatifs. Il a vécu un calvaire. La maladie a détruit sa voix, ce don du ciel. Il a été d’un courage inouï. » Il a gardé sa lucidité effrayante. Quand on lui affirmait qu’il était en rémission, il rétorquait, en souriant : « Je ne pense pas être en rémission pour rien. » Michel est mort le 2 janvier 2016. Dix ans déjà.

Il nous reste de magnifiques chansons, notamment des instantanés sociologiques, à la manière des films de Sautet, comme « Les Divorcés », texte écrit deux ans avant la loi instituant le divorce par consentement mutuel, « Ce lundi-là » sur le burn-out, « Le Chasseur » sur le respect des animaux et la beauté de la nature que l’anthropocentrisme détruit, « Les Aveux » sur la vie factice, « Fuir au soleil » sur l’envie de tout plaquer, comprenant que la vie est ailleurs – là était peut-être son secret. Oui, il a chanté les problèmes de son temps et les valeurs qui fondent l’Homme. C’est pour cela qu’il restera. Comme son sourire, son « atout majeur. »

Michel Delpech, c’était chouette, préface de Michel Drucker, l’Archipel. 255 pages

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À noter l’album hommage de Pascal Obispo consacré à Michel Delpech, avec deux duos virtuels inédits ; une compilation de 80 titres ainsi qu’une intégrale remasterisée de 21 albums studios, incluant quatre inédits.

La grande féminisation et ses enjeux

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Le pouvoir croissant des femmes dans l’espace public a été l’un des plus puissants moteurs de la prospérité moderne. Mais l’émancipation féminine ne s’est pas accompagnée de l’épanouissement attendu et les mécontentements se multiplient. Pourquoi?


C’est la plus grande expérimentation moderne. Jamais les femmes n’ont autant pénétré l’espace public que dans les sociétés contemporaines. Dans aucune civilisation du passé elles n’ont été si présentes dans la vie économique (extra-domestique) et institutionnelle (institutions politiques, juridiques, éducatives, médiatiques et même les institutions militaires et policières). Les études ethnographiques et les données archéologiques montrent que les femmes des sociétés non-étatiques et des clans préhistoriques n’avaient pas non plus un pouvoir aussi important qu’aujourd’hui[1]. La modernité est donc le théâtre d’une immense révolution anthropologique, que l’on peut appeler « la grande féminisation ».

D’une façon plus ou moins concomitante, la vie moderne connaît d’autres bouleversements inédits : jamais le monde n’a été aussi urbanisé, jamais l’Etat n’a été aussi « providentiel », jamais les sociétés n’ont été cosmopolites dans une telle ampleur (hors d’un cadre impérial) et jamais la fécondité n’a chuté durablement sous le seuil de renouvellement. En outre, jamais il n’y a eu autant de « jeunes », c’est-à-dire d’adultes volontairement sans emploi ou employés à étudier. En somme, depuis deux siècles, le processus de modernisation ressemble à une gigantesque expérimentation anthropologique.

Des résultats époustouflants

Pour l’instant, on peut dire que les résultats sont mirifiques, puisque jamais les sociétés n’ont été aussi prospères, y compris rapportés au nombre d’habitants, et jamais l’espérance de vie de ces derniers n’a été aussi haute. On peut continuer la liste indéfiniment : jamais nous n’avons autant dominé les menaces naturelles et sanitaires, jamais nous n’avons connu une telle productivité du travail, ni été aussi savants, ni partagé cette science aussi démocratiquement.

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Tous ces phénomènes sont liés. La prospérité économique est jointe au progrès technico-scientifique, à l’urbanisation (elle-même liée la baisse de la fécondité) et à la libéralisation, qui casse les rigidités des traditions et des Ordres et assure ainsi la croissance économique. Or cette dernière a notamment pour carburant la venue des femmes sur le marché du travail et l’importation d’une main d’œuvre immigrée.

Mais le pouvoir croissant des femmes n’est pas un bonheur croissant

Pourtant, ces sociétés qui accumulent les records sont traversées de violentes vagues contestatrices. Les peuples semblent très mécontents du travail de leurs gouvernants et insatisfaits de leurs institutions. Certains veulent davantage d’Etat-Providence, d’autres, ou les mêmes, se plaignent de payer trop d’impôts ; certains voudraient mettre fin à l’immigration et d’autres à la xénophobie ; enfin (liste non exhaustive), un grand nombre trouve étouffant « l’ordre patriarcal » persistant.

Si l’on s’arrête sur ce dernier point, on pourrait s’étonner que l’exaspération féministe soit à son comble au moment même où les femmes prennent une place inédite dans l’espace public. Il ne s’agit pas d’un caprice ou d’un manque de recul : les femmes sont réellement moins heureuses et plus dépressives, comme le montrent quantité d’études[2]. Pourquoi cela ? Comment l’expliquer ?

En pénétrant la vie publique, les femmes se heurtent au pouvoir masculin

L’explication la plus parcimonieuse semble la suivante : en pénétrant dans le monde du salariat et dans les institutions publiques, les femmes s’y trouvent confrontées à des pratiques, des règles et des mentalités masculines. Dans un premier temps, elles se sont bornées à s’y faire une place, et le simple gain d’indépendance économique semblait les satisfaire. Mais dans un second temps (aujourd’hui), alors que leur proportion se renforce, elles ne se contentent plus d’avoir « fait leur trou » dans un monde masculin. Elles veulent en outre que les pratiques, les règles et les mentalités se transforment en proportion de leur présence et de leur pouvoir.

C’est le syndrome du dernier arrivant : au début, il remercie de l’accueil qui lui est fait, puis quand il se sent tout à fait chez lui, il réclame voix au chapitre. Le paradoxe du mécontentement féministe dans une société publique féminisée se dissout.

Par ailleurs, les femmes n’ont pas abandonné la sphère domestique en proportion de leur investissement dans la sphère publique. Elles sont en quelque sorte des cumulardes. Les hommes, quant à eux, s’investissent davantage dans le monde domestique, mais, selon nombre d’observateurs, pas assez. Cet investissement partiel explique sans doute le fait qu’ils ne revendiquent pas avec la même force le changement des pratiques, des règles et des mentalités dans le domaine. On ne voit pas les hommes réclamer la masculinisation de l’éducation des nourrissons ni des tâches ménagères.

Les différences homme-femme en termes de préférences et d’attentes

Les remarques antérieures supposent qu’il y ait des mentalités masculines et féminines distinctes ; chacune adaptée aux sphères d’influence domestique et extra-domestique, avant que la modernité ne complexifie la répartition des rôles.

Les études de psychologie sont assez convergentes sur ce point : les préférences, les désirs, les valeurs, les attentes, les espoirs et les craintes ne sont pas les mêmes pour les femmes et les hommes – et cela quelles que soient les cultures considérées[3]. Il n’est pas nécessaire ici de se demander d’où viennent ces constances (nature et pressions sélectives et/ou culture et historicité) ; il importe seulement de considérer leur solidité et leur inertie. Même dans l’hypothèse où « le féminin » et « le masculin » seraient à 100% des « constructions culturelles », force est de reconnaître que la culture a la peau dure et qu’on ne la « reconstruit » pas aisément[4].

A lire aussi, Didier Desrimais: Le cas Jablonka ; ou quand la révolution woke mange ses propres enfants

Que disent ces études sur les différences homme-femme en termes de dispositions et de préférences ? Une fois rappelé que la diversité des personnalités est bien plus grande au sein de chaque sexe qu’entre les sexes, qu’il s’agit seulement de moyennes établies sur des grandes masses d’individus et qu’il existe bien d’autres déterminants de la personnalité que le sexe, voici une synthèse de quelques résultats. Les hommes sont plus prompts à prendre des risques, plus aventuriers, avec un esprit de système et une meilleure compréhension des mécanismes physiques et des règles abstraites. Ils aiment la compétition et résolvent leurs conflits par l’établissement de hiérarchies explicites permettant une collaboration pacifiée.

Les femmes sont plus prudentes, moins violentes, plus empathiques, avec une meilleure compréhension des subtilités du langage, des intentions d’autrui et des rapports interpersonnels[5]. Elles cherchent avant tout la solidarité et l’entraide ; leurs rivalités prennent des formes larvées ne donnant pas lieu à des traités de paix explicites ou à des ententes claires sur la hiérarchie et les responsabilités[6].

La féminisation des institutions s’accompagne d’une féminisation de leurs fonctionnements

De même qu’il est naïf de penser qu’un immigré délaisse sa culture d’origine aussitôt franchie la frontière du pays qui l’accueille, les femmes n’abandonnent pas leurs préférences ni leur traits psycho-comportementaux quand elles pénètrent la sphère publique. En toute logique, elles revendiquent explicitement de changer « l’esprit patriarcal » des institutions infiltrées.

De fait, elles ont déjà largement transformé cet esprit. Par leur travail, leur gouvernance et leur vote, les femmes ont changé le management des entreprises, ont rendu l’institution judiciaire plus tolérante (certains disent plus laxiste), l’institution scolaire plus bienveillante (certains la voient plus maternante), l’Etat plus social (certains parlent d’Etat-Nounou) et plus accueillant (l’immigration va crescendo depuis les années 1970) et elles ont mis l’écologie au centre des préoccupations (l’écoféminisme est une manifestation parmi d’autres de cette tendance). La féminisation de l’Université a été concomitante avec une attention croissante au bien-être étudiant. Quant à la recherche savante, les femmes veillent à ce qu’elle n’offense personne – à tel point que des observateurs attribuent la « cancel culture » et le wokisme en général à la féminisation[7].

Sandrine Rousseau à Poitiers, 20 août 2021 © NOSSANT/HARSIN ISABELLE/SIPA

La question de savoir si ces transformations ont pour origine la féminisation des institutions peut faire débat. Contentons-nous ici de dire que l’hypothèse n’est pas absurde et qu’elle est compatible avec tout ce que l’on sait des différences psychologiques entre les sexes. Elle est également corroborée par nombre d’études sur les préférences politiques moyennes des femmes.

Une histoire de bouteille

Une autre question est de savoir comment juger ces évolutions. Voir la bouteille à moitié pleine, c’est dire que le monde politique, entrepreneurial et institutionnel est plus bienveillant et plus inclusif ; et que la civilisation est plus durable – puisque les femmes sont à la pointe des préoccupations écologiques.

Ceux qui la voient à moitié vide diront que l’abandon partiel des règles méritocratiques (au profit de la discrimination positive, par exemple) est source d’injustice et d’inefficience, et que l’importation de la bienveillance dans la recherche scientifique engendre une censure contraire à tout ce qui a fait le succès des institutions savantes. Quant à la civilisation, ils craignent plutôt son effondrement par suite des crises sociales, économiques et démographiques qui s’annoncent.

Faut-il franchir le Rubicon ?

Quelle que soit la façon dont on juge le présent, la question n’est pas de savoir s’il faut revenir à une situation prémoderne, mais plutôt de déterminer comment organiser la féminisation de la sphère publique d’une façon qui convienne au plus grand nombre (homme et femme) sur le long terme. Les femmes, nous l’avons vu, sont actuellement insatisfaites (et les hommes aussi[8]). Tout se passe comme si nous étions au milieu d’un gué : la féminisation des institutions est partielle et déséquilibrée – jugée insuffisante dans certains secteurs (comme l’ingénierie, le numérique et la finance) et surabondante dans d’autres (le monde judiciaire, éducatif et social).

La solution idéale serait de pouvoir « changer les mentalités », comme on dit : soit rendre les hommes moins machos et plus « déconstruits », soit rendre tout le monde plus attentif aux principes qui ont fait le succès de la civilisation : la prise de risque (vitale, financière et intellectuelle), la compétition puis la coordination pacifiée, le libéralisme et la méritocratie, la transgression et l’inventivité, l’intelligence technique et machinique, la science et la violence symbolique faite aux traditions et aux croyances.


[1] Darmangeat C. (2009), Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était, Paris, La découverte, 2025. La division sexuelle du travail est une donnée anthropologique universelle ; et dans cette répartition des tâches, les femmes ont été principalement du côté domestique (éducation des enfants, chasse de proximité, confection des repas) tandis que les hommes occupaient la sphère extra-domestique (chasse collective, guerre, gouvernance politique) – Murdock G., Provost C. (1973), « Factors in the division of labor by sex. A crosscultural analysis », Ethnology, 12.

[2] Par exemple: Stevenson B., Wolfers J. (2009), “The paradox of declining female happiness”, American Economic Journal: Economic Policy, 1.

[3] Parmi beaucoup d’études : Costa P., Terracciano A., McCrae R. (2001), « Gender differences in personality traits across cultures: robust and surprising findings ». Journal of Personality and Social Psychology, 81; Atari M., Lai M., Dehghani M. (2020), « Sex differences in moral judgements across 67 countries”, Proc. R. Soc. B, 287. Il va sans dire qu’il s’agit de moyennes. Les courbes se recoupent largement et il y a toujours plus de variabilité intra-sexe qu’inter-sexes.

[4] La façon la plus simple d’expliquer à la fois le caractère transculturel des psychologies masculine/féminine et leur inertie semble d’introduire une certaine dose de naturalisme. Pour une vue synthétique du problème, voir Sastre P., Orlando L. (2025), Sexe, science et censure, Paris, L’Observatoire.

[5] Nettle D. (2007), “Empathizing and systemizing: What are they, and what do they contribute to our understanding of psychological sex differences?”, British Journal of Psychology, 98; Su R., Rounds J., Armstrong P. (2009), “Men and things, women and people: A meta-analysis of sex differences in interests”, Psychological Bulletin, 135; Weisberg Y., DeYoung C., Hirsh J. (2011), “Gender differences in personality across the ten aspects of the Big Five”, Frontiers in Psychology, 2; Benenson J. (2014), Warriors and Worriers: The Survival of the Sexes, Oxford, Oxford Univ. Press.

[6] Heying H. (2022), “Covert vs. overt: toward a more nuanced understanding of sex differences in competition”, Archives of Sexual Behavior, 51.

[7] Stone J. (2019), « The day the logic died”, thoughtsofstone.com, 23 août ; Andrews H. (2025), “The Great Feminization”, compactmag.com, 16 oct.

[8] Un inquiétant “Gender gap” (un écart entre les sexes) est en train de se creuser dans toutes les sociétés contemporaines, entraînant avec lui célibat et misère affectivo-sexuelle – Burn-Murdoch J. (2024), « A new global gender divide is emerging”, Financial Times, 26 jan..

Le village de ma grand-mère

L’ eurodéputée lfiste Rima Hassan est interdite de territoire en Israël. « La juge m’a dit : vous serez interdite de territoire pendant 100 ans. Je lui ai répondu: Israël ne survivra pas 100 ans »


Rima Hassan se plaint de ne pas pouvoir retourner dans le village de sa grand-mère. Elle s’en plaignait déjà avant d’avoir été débarquée de la flottille et jugée interdite de séjour en Israël pendant cent ans. Que n’avons-nous en France une justice qui allie efficacité et humour !

Moi non plus, je ne peux plus retourner dans le village de ma grand-mère, à Miljana, en Algérie. Aucune loi ne m’en empêche, c’est simplement déconseillé par le Quai d’Orsay. Si c’est pour finir otage comme au temps des barbaresques et obliger mon gouvernement à se coucher devant la régence d’Alger car nous n’avons plus hélas, ni Charles Martel ni Charles X, je préfère rester chez moi.

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D’ailleurs, qu’irais-je faire à Miljana ? Ce village de Kabylie où, paraît-il, les juifs et les Arabes vivaient dans la fraternité mais où enfant, ma grand-mère a un jour collé une tarte au fils du marabout pour une raison que sa pudeur lui interdisait de préciser : les juifs n’étaient pas sortis de chez eux pendant trois jours car ils craignaient des représailles, et les autres indigènes ne craignaient pas les amalgames. Je ne reverrai pas son Algérie et je ne m’en plains pas.

En plus, je ne reverrai pas non plus la cité HLM de Saint-Ouen où j’ai grandi, je ne peux pas y retourner. Là encore, aucune loi ne me l’interdit, c’est simplement déconseillé par les dealers qui l’occupent et qui demandent leurs papiers aux étrangers à la cité qui s’y aventurent.

Mes parents ont fui deux fois l’Algérie, depuis Alger et depuis Saint-Ouen, et je n’ai aucune envie d’y retourner.

J’ai donc le même problème que Rima Hassan, mais j’en ai un autre. Dans ma banlieue lointaine où un tiers-monde islamisé avance, je crains que le village de ma grand-mère finisse par arriver jusqu’à moi. En passant par Saint-Ouen.

L'affranchi

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Shein on you!

L’éditorial de janvier d’Elisabeth Lévy


Il existe de nombreuses raisons de détester Shein et toutes les plateformes chinoises qui fourguent aux ados des palanquées de merdouilles à bas prix. La première est précisément qu’elles flattent le consumérisme des jeunes de 7 à 77 ans. Curieusement, ni l’invraisemblable bilan carbone de cette farandole planétaire de fanfreluches, ni l’exploitation des malheureux qui triment pour les fabriquer ne décourage une génération que l’on dit éco-anxieuse et animée par le souci de l’Autre. La deuxième, c’est qu’elles sont en train d’achever ce qui reste d’industrie de la mode chez nous. Essayez d’expliquer à une fashion-victime de 15 ans qu’elle devrait acheter un T-shirt de bonne qualité made in France plutôt que 15 made in China. J’avoue : bien qu’ayant légèrement dépassé les 15 ans, je suis l’heureuse propriétaire d’un ravissant petit débardeur payé cinq euros (plus six de frais de port), déjà porté deux fois et qui tiendra certainement une troisième. Jonathan Siksou m’apprend que les chiffonniers de Djakarta sont affectés par cette concurrence légale et déloyale : les produits Shein sont de si mauvaise qualité qu’on ne peut pas les recycler. Que les chiffonniers de Djakarta et Hermès me pardonnent.

Aucun doute, Shein est un concentré des horreurs de la mondialisation pour laquelle nous avons été sommés de nous enthousiasmer. Aujourd’hui, il ne se trouve plus personne pour approuver, et encore moins pour assumer les décisions qui ont créé cet enfer sans frontières. Des élus de tous bords dénoncent rituellement et régulièrement les effets dont ils chérissaient les causes. Entre-temps, la consommation de masse est devenue le premier droit de l’homme. Alors les affaires continuent – Temu et Shein représentent 20 % des colis gérés par La Poste (contre 5 % il y a cinq ans).

Si Shein est aujourd’hui menacée de suspension, ce n’est pas parce qu’elle incarne un modèle industriel et commercial dévastateur et inique, mais parce qu’elle a voulu sortir du placard et prendre d’assaut les centres-villes, en commençant par l’emblématique BHV, planté en face de la mairie de Madame Hidalgo. Sans ce crime de lèse-capitale, les poupées sexuelles seraient sans doute passées sous les radars.

Début novembre, deux jours avant l’ouverture, préparée comme la sortie d’un blockbuster, on apprend qu’on peut acheter sur le site une « poupée sexuelle (…) jouet de masturbation masculine avec corps érotique et vrai vagin et anus », pour 186,94 euros. On est loin de la poupée gonflable dont la simple évocation faisait ricaner les ados boutonneux d’autrefois.

La nouvelle déclenche un tsunami de réactions outragées. L’opinion ne se déchaîne pas seulement contre l’enseigne, elle veut la tête des salopards pédophiles qui achètent ces « jouets ». Shein les balance sans hésitation. Le 10 décembre, une vingtaine d’hommes âgés de 20 à 70 ans sont interpellés dans tout le pays. Certains possèdent aussi des photos ou vidéos pédopornographiques. Mais d’autres sont poursuivis pour la seule détention de la poupée maléfique. « On sait que la détention d’images ou d’objets pédocriminels amène à des passages à l’acte », assène la haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry. D’abord, on ne sait pas grand-chose. Il est aussi possible que la poupée fonctionne comme substitut. Ensuite, avec cette théorie de la pente glissante, on peut aller loin dans la prohibition, toute pensée anodine risquant de mener à un fantasme répugnant.

La photo publiée par Le Parisien suscite indéniablement effroi et malaise. Je n’irais pas dîner avec un type qui se paluche devant une Lolita de silicone. Mais il ne porte atteinte à aucun enfant réel, contrairement à celui qui regarde des photos. La morale commune le condamne, très bien. La Justice peut-elle sanctionner des désirs et des fantasmes, aussi choquants soient-ils ? C’est dégoûtant, mais prétend-on éradiquer les comportements dégoûtants et solitaires ? Pour la haute-commissaire, un type qui joue avec une poupée est un pédocriminel et doit être châtié comme tel. Plus de différence entre le réel et sa représentation. À ce compte-là il faut aussi punir ceux qui écrivent des horreurs ou font des dessins cochons dans le secret de leur alcôve. L’un des clients de Shein est poursuivi parce qu’on a trouvé chez lui des images pédopornographiques générées par IA. Il est donc illégal de fabriquer des images pourries dans son coin. Il y a quelques décennies, le Conseil d’État estimait qu’un homme pouvait s’adonner à des actes que la morale réprouve avec son âne, des experts ayant certifié que l’âne ne souffrait pas (j’ai appris ça à Sciences-Po). Désormais on interdit les mêmes pratiques avec un objet inanimé parce qu’il figure un enfant. Un enfant imaginaire, donc. La société ne peut supporter ce sacrilège. Cela ne fait littéralement de mal à personne mais c’est mal et Madame El Haïry veut en finir avec le Mal. Réparer les vices cachés de l’espèce. Hors de ma vue, les fêlés, les tordus, les crapoteux. Fin du négatif, fin de l’Histoire. Bonne chance.

Fin décembre, la Justice débouté le gouvernement qui lui demandait de suspendre Shein pour trois mois, exigeant seulement de la plateforme qu’elle ne propose plus de « produits sexuels pouvant présenter les caractéristiques d’un contenu à caractère pornographique sans mise en place d’une mesure de vérification d’âge ». Un adulte peut faire des cochonneries avec une poupée si elle a une tête d’adulte. Sauf que les magistrats ne résisteront pas longtemps à la pression morale. Mieux vaut commencer à surveiller ce qu’on dit et fait dans la vie privée : le simple fait d’en avoir une passera bientôt pour un outrage aux bonnes mœurs.

Rumba à Caracas

En intervenant militairement au Venezuela, Trump a-t-il bafoué le droit international comme tout le monde l’affirme ? Ce n’est pas si évident… Laissons de côté les motivations pas nécessairement des plus humanistes du proprio de la Trump Tower (est notamment éclipsée ces jours-ci, comme par hasard, l’affaire Epstein) : que dire du droit, noir sur blanc ?


Le soir étant venu, il se mit à table avec les douze. Pendant qu’ils mangeaient, il dit: Je vous le dis en vérité, l’un de vous me livrera. Ils furent profondément attristés, et chacun se mit à lui dire: Est-ce moi, Seigneur?
Matthieu 26 :20-22.

Mission accomplished!
Banderole du navire Abraham Lincoln le 1er mai 2003 en Irak en trame de fond du discours de victoire du président George W. Bush.


Le « président » vénézuélien Maduro vient d’être capturé par l’armée américaine au terme d’une audacieuse et millimétrée opération.

Évidemment, c’est avec gourmandise que l’on attend le récit du déroulement de cette capture sur le terrain. Nul doute que l’efficacité des forces spéciales est due à plusieurs « taupes » bien placées. Gérard de Villiers, candidat malheureux au prix Nobel de littérature, nous a quittés bien trop tôt. Un ange passa. Il y aura toujours des Brutus.

Les Américains ont aussi un sens inégalé du spectacle hollywoodien, non seulement juridique mais aussi militaire; on est au pays de Top gun. Le grand public a encore eu droit à une dramatique photo de la « situation room » (mais située cette fois dans le palais floridien de Mar-A-Lago), une sorte de remake de l’iconique cliché du président Obama suivant en direct la chasse à Oussama Ben Laden.

Parlant de remake, on pense naturellement à l’affaire Noriega, l’ex-dictateur panaméen et ex-collaborateur hors-cadre de la CIA déchu en 1989 : il s’agissait officiellement d’une simple affaire de stups’… A l’époque, son avocat avait d’ailleurs demandé rhétoriquement s’il fallait aussi croire en la petite souris qui donne aux enfants une pièce de monnaie en échange de leurs dents de lait… (En V.O. : « Just a drug case? You believe in the tooth fairy too? ». Note idiomatique : on dit « The tooth fairy » dans les pays anglo-saxons, littéralement, « la fée des dents », car on ne croit pas aux souris magiques, mais aux fées).

Le président Trump vient de redonner un nouveau souffle à la doctrine Monroe, selon laquelle l’ensemble du continent américain constitue la chasse gardée des Etats-Unis. On est toujours dans l’esprit du Traité de Tordesillas de 1494, par lequel l’Espagne et le Portugal se partagèrent le monde.

De prime abord, on peut donc être sceptique à l’idée que cette manœuvre était conçue en vue de la libération proclamée du peuple vénézuélien, bel et bien ruiné par des années de chavisme, ou de la protection de la population américaine des substances dangereuses.  En effet, selon les informations généralement disponibles, la plus destructrice, le fentanyl, est d’origine chinoise et parvient au consommateur via le voisin mexicain, tandis que la poudre blanche colombienne qu’affectionnent les intellectuels, destinée à l’Europe, ne fait que transiter par le Vénézuéla.

Plus prosaïquement, il s’agissait simplement de donner aux compagnies pétrolières américaines accès aux plus grandes réserves de brut au monde, notamment à celles qui avaient été nationalisées pendant l’ère Chavez. Le président Donald Trump n’en fait même pas mystère.

Comme l’on pouvait s’y attendre, dans la communauté internationale, les réactions ne se sont pas fait attendre et reflètent en général les clivages politiques. On fait état de généralités au sujet du respect du droit international, en esquivant souvent les détails concrets. Dans la doulce France, une certaine gauche déchire sa djellaba et hurle à la violation de la souveraineté étatique.

Mais laissons de côté les motivations pas nécessairement des plus humanistes du proprio de la Trump Tower. Est notamment éclipsée, comme par hasard, l’affaire Epstein. Que dire du droit, noir sur blanc? Quelques réflexions, à chaud, en vrac.

L’exécutif américain peut soutenir avec une certaine vraisemblance qu’il ne s’agissait en l’occurrence que de l’arrestation d’un criminel de droit commun et que Maduro ne saurait invoquer l’immunité de chef d’État puisque les élections qu’il avait volées de manière flagrante n’avaient pas été reconnues. Par conséquent, sur le plan interne, nulle obligation d’agir de concert avec le Congrès : pas de « guerre » à strictement parler; en outre, la jurisprudence Noriega confirme la légalité de l’exfiltration. Quant au droit international, la discussion est théorique pour l’accusé vu que, aux Etats-Unis, le droit interne l’emporte. Cela dit, l’on peut conjecturer qu’une telle intervention policière n’est pas non plus contraire au droit des nations, sauf que… le président Trump annonce prendre dorénavant en main la gestion du pays et se déclare prêt à y envoyer des troupes d’occupation… ce qui mettrait en jeu la souveraineté de l’État vénézuélien. On ne serait donc plus dans le cadre du pénal.

Manifestement, l’accusé n’a pas beaucoup d’atouts dans son jeu. Il peut invoquer sa qualité de chef d’État de facto. En théorie, il peut aussi avancer la thèse de la « poursuite sélective, ou discriminatoire » (« selective prosecution » en V.O.), vu que d’autres acteurs constituent une menace bien plus concrète en matière de narcotrafic (Chine, Mexique, Équateur… à noter la grâce accordée à l’ex-président hondurien Juan Orlando Hernandez, conservateur de la meilleure eau, que l’on pourrait qualifier de « grossiste » : il purgeait une peine de 45 ans pour importation aux Etats-Unis de 400 tonnes de cocaïne). Bonne chance, M. Maduro !

L’on ne saurait nier que le caudillo a siphonné vers, autre autres, les banques américaines des fonds substantiels provenant de prélèvements de nature vaguement douanière sur des mouvements de marchandises illicites, dont la destination était surtout des territoires autres que les Etats-Unis, notamment l’Europe honnie de Donald Trump! Peut-être au Delaware, l’État de Joe Biden, un paradis bien connu des fiscalistes internationaux… Voilà qui renforce la compétence de la justice américaine, mais qui donne à M. Maduro une petite carte à jouer avec les informations qu’il pourrait donner au Trésor américain…

Au final, que retenir de la dernière initiative trumpienne ? Le président américain ne semble plus revendiquer la qualité d’ « isolationniste ».

La Chine et la Russie peuvent y voir un précédent politique utile à plus long terme.

Certaines des menaces de sa majesté orange sont à prendre au sérieux, encore que des États plus exotiques peuvent compter sur l’éloignement géographique.

Rappelons que le fondateur de la Trump University, lui-même repris de justice, a exprimé une vive convoitise pour le Groenland et aussi le Canada. Les quelques troufions danois ne résisteraient pas plus de neuf minutes à un largage d’une poignée de paras, tandis qu’il voudrait transformer son voisin septentrional, dont la résistance ne durerait pas plus de 24 minutes, en 51e Etat. Or, il se trouve que, dans la province pétrolière de l’Alberta, une pétition est lancée en vue d’un référendum portant sur l’indépendance. Finira-t-elle par adhérer de son plein gré à l’Union américaine dans un avenir rapproché, comme le fit la république du Texas en 1845 ? Ce serait une belle prise, conforme à la « Manifest Destiny » américaine (les lecteurs auront traduit d’eux-mêmes).

Quant au Groenland, on sera fixé « bientôt » (« soon » en V.O.), c’est-à-dire dans une vingtaine de jours.

En conclusion, tout n’est pas sombre personnellement pour l’ex-dictateur bolivarien. La mésaventure de el Presidente deviendra peut-être une bénédiction si l’on se fie à son collègue Noriega. Chez les détenus médiatiques, la prison suscite souvent des conversions mystiques et un émouvant esprit de rédemption; ils y découvrent enfin la lumière de Notre Seigneur Jésus Christ et donc la paix de l’âme. Un ange passera. Alléluia.

Venezuela: beaux principes et plaisir coupable

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Le président français a estimé dans un premier temps, samedi, que « le peuple vénézuélien est débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro et ne peut que s’en réjouir ». Du miel aux oreilles de Trump ! Il a ensuite corrigé le tir en conseil des ministres, hier: « La France défend le droit international, la méthode employée n’est ni soutenue, ni approuvée. »  Quand Trump parle du Mexique ou du Groenland, on a le droit de s’inquiéter, affirme Elisabeth Lévy dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.


L’intervention américaine au Venezuela suscite beaucoup de critiques. Mais ne boudons pas notre plaisir. On rêve d’un western planétaire avec un gentil sheriff genre Tom Cruise qui met hors-jeu les méchants de Maduro à Khamenei. À part Mélenchon et sa clique, personne ne regrette Nicolas Maduro qui, en 23 ans, a achevé la destruction d’un pays prospère. Aucun Vénézuélien ne vivra plus mal après l’opération Absolute resolve. Aucun Latino-américain non plus car il déstabilisait toute la région (immigration et criminalité expliquent pour bonne part la victoire d’un pinochetiste au Chili). Enfin, Caracas était le lieu de rendez-vous de tous nos ennemis, Hezbollah et autres. Donc merci Donald Trump et bon débarras.

Le « State building », cela ne marche jamais vraiment

Cependant, ne soyons pas naïfs. Le but des Américains n’est pas d’instaurer la démocratie (et tant mieux, car généralement ça tourne au désastre). Le régime maduriste est sous tutelle mais toujours en place. Bien qu’on ne sache pas tout, il semble que Washington ait encouragé et accompagné une révolution de Palais. Rien de nouveau sauf que ce ne sont plus des opérations secrètes plus ou moins tordues de la CIA mais désormais une politique parfaitement assumée.

A lire aussi, Harold Hyman et Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

Au-delà du Venezuela, où la politique américaine est très défendable, on ne pleurera pas pour le régime castriste s’il lui arrive une mésaventure comparable. Mais quand Trump parle du Mexique ou plus encore pour nous Européens du Groenland, on a le droit de s’inquiéter.

Emmanuel Macron a-t-il donc raison de condamner la méthode des Américains ? Sa réaction en deux temps suggère qu’il a cédé à la pression, ce qui n’est jamais bon. Ensuite, il ne s’agit pas de prodiguer des leçons de maintien au président américain mais de comprendre le monde où nous sommes et de nous y adapter.

Quel est ce pays, où frappe la nuit la loi du plus fort ?

Depuis 1989, les Européens se racontent une belle histoire. Après la fin du communisme, nous étions censés assister à l’avènement d’un monde pacifié régi par le droit et le commerce. Evidemment les rapports de force n’ont pas disparu. Aussi injuste que cela soit, nous avons dû accepter que nos entreprises soient soumises partout au droit US. Le droit ne dissuadera pas plus la Chine d’envahir Taiwan si elle le décide qu’il a empêché Poutine d’envahir l’Ukraine. Face au président russe on aimerait bien que l’Europe soit un peu plus trumpienne et qu’elle soit capable de lui dire : l’Ukraine appartient désormais à notre zone d’influence alors pas touche. Mais pour ça, il faudrait qu’on soit plus soucieux de nos armées que de nos retraites.

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Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio

Retrouvez sa chronique après le journal de 8 heures.

Comment peut-on être Persan?

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La formule de Montesquieu feignait la naïveté pour mieux révéler l’étrangeté française. On croyait observer l’Orient, mais c’était la France qui se retrouvait mise à nu par notre philosophe. Trois siècles plus tard, le procédé mérite d’être retourné.

Imaginons des Persans d’aujourd’hui regardant la France. De vrais Persans, c’est-à-dire des femmes retirant leur voile obligatoire, des étudiants surveillés et pourchassés, des jeunes urbains et, désormais, commerçants du Bazar qui conspuent la République islamique au prix de leur liberté, parfois de leur vie.

Que verraient-ils ? Un pays qui se proclame libre mais qui s’emploie à réduire ses propres marges de respiration. Une société où l’on n’interdit plus rien mais où l’on moralise sans relâche, où l’on ne censure pas mais où l’on disqualifie, où la peur se recycle en pseudo vertu civique, où le mot « boycott » tient lieu de pensée.

Ils observeraient nos universités, jadis lieux du doute, devenir des ateliers de conformité. On n’y apprend plus à penser contre, mais correctement. La nuance y est suspecte, l’ironie dangereuse, le désaccord une faute valant la proscription publique.

Mais ce qui frapperait le plus les Persans est le rôle d’une partie de la gauche française. Des élus LFI se disant défenseurs des opprimés mais qui trouvent toujours une bonne raison de détourner le regard quand l’oppression est islamiste, théocratique et enturbannée.

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Pour les camarades de Jean-Luc Mélenchon, qui vient de perdre son ami vénézuélien Maduro, la République islamique n’est jamais vraiment le problème. Elle est “complexe”, “contextuelle”, toujours secondaire face à la dénonciation obsessionnelle de l’Occident et du petit Satan israélien. Les femmes iraniennes emprisonnées pour une mèche de cheveux ? Un détail. Les étudiants tabassés ? Un angle mort. L’essentiel est ailleurs, dans la posture morale hypocrite, rentable et sans risque.

Les Persans d’aujourd’hui ne se demandent plus si cette indulgence des militants est idéologique ou intéressée. Il faut une singulière mauvaise foi pour condamner les démocraties libérales tout en blanchissant, par le silence ou la relativisation, l’un des régimes les plus liberticides du monde – parce qu’il se proclame “anti-impérialiste” et champion d’une “cause palestinienne” si mal servie par les arboreurs de keffieh.

Pendant ce temps, en Iran, le pouvoir se raidit parce qu’il vacille. Les femmes désobéissent, les étudiants affrontent, le pays profond gronde. Là-bas, la liberté coûte cher. Ici, elle se brade doucement, au nom du Bien…

La question retournée n’est plus ironique. Comment peut-on être français, se dire progressiste, et servir avec tant de zèle le conformisme le plus régressif au point d’en devenir la caution utile des mollahs ?

L’histoire est cruelle. Ceux qui connaissent la contrainte la reconnaissent vite. Ceux qui l’habillent de bonnes intentions la découvrent toujours trop tard.

Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

Au lendemain de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas par les Américains, et alors qu’il va être présenté à un juge à New York, le Républicain Randy Yaloz et l’expert en géopolitique Harold Hyman s’interrogent sur ce virage « impérialiste » de Donald Trump décrié par nombre de chancelleries.


Causeur. La « communauté internationale » a la gueule de bois. L’intervention militaire américaine éclair à Caracas entérine-t-elle la fin de l’ONU ?

Randy Yaloz. L’ONU n’est pas « morte », elle fonctionne exactement comme elle a toujours fonctionné depuis 1945. Les États-Unis en sont le principal architecte, le premier financeur et le garant militaire implicite, et cela n’a pas changé. Le Conseil de sécurité reste décidé par les grandes puissances. L’intervention à Caracas s’inscrit ainsi dans une continuité stratégique américaine ; sous Donald Trump, les États-Unis assument simplement plus ouvertement ce que tous les présidents ont fait avant lui. Quand les intérêts vitaux américains sont menacés, Washington agit, puis ensuite gère le multilatéral. La « communauté internationale » n’est pas un acteur opérationnel mais un agrégat d’intérêts divergents. L’ONU reste utile pour la coordination technique et l’évitement des conflits directs entre grandes puissances, mais aucunement pour bloquer des décisions de sécurité nationale. Dans ce cas précis, l’administration Trump a jugé que la convergence chinoise, iranienne et russe au Venezuela dépassait le seuil de risque acceptable. Soyons clairs, le président a autorisé une décision déjà considérée comme nécessaire sur le plan militaire. L’ONU n’est pas contournée par caprice, elle est dépassée quand elle est structurellement incapable d’agir.

Harold Hyman. L’ONU est devenue impotente depuis longtemps, mais il faut comprendre ce qu’elle est réellement. Le concert des nations, issu du système de la Charte de l’Atlantique entre Franklin Roosevelt et Winston Churchill, est une organisation d’États engagés à maintenir la paix et même la démocratie, sans oublier l’autodétermination des peuples. Dès le début, nous étions donc en présence d’une utopie : pensait-on vraiment que l’URSS allait fonctionner comme le Canada ou les Pays-Bas ? L’Assemblée générale et le Conseil de sécurité sont les sérénissimes chambres délibératives et quasi parlementaires de ce système — la voix du Luxembourg y pesant autant que celle des États-Unis à l’Assemblée générale. À tout cela s’ajoutait l’Administration des Nations unies, avec ses commissions des droits de l’homme et des réfugiés. Puisque ces administrations émanaient de la sphère politique, l’ensemble ressemblait à un immense État supranational.

Cela ne pouvait pas fonctionner, et aujourd’hui l’utopie se désagrège de manière déplorable, insolente, presque goulument. Les principes ne sont plus que des habillages, et les États-Unis, cofondateurs à l’origine, en sont devenus les fossoyeurs les plus désolants, au regard de cette réalité historique.

Donald Trump opère-t-il un virage impérialiste, néoconservateur ? Ne risque-t-il pas de décevoir sa base anti-interventionniste ?

Harold Hyman. Un virage impérialiste ? Tout est affaire de perspective. Vu depuis Washington, ce n’est pas tout à fait ça. Les néo-conservateurs entendent imposer la démocratie partout en renversant tous les régimes dictatoriaux et anti-occidentaux, par tous les moyens nécessaires, y compris la force. Pourquoi ? Parce que, selon eux, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles, et que les dictatures ont produit Auschwitz et les goulags. Avec cette grille de lecture, le Venezuela peut ainsi devenir un cas d’école, Nicolás Maduro étant perçu comme un avatar de Joseph Staline.

L’impérialisme, quant à lui, est plus mouvant. De Monroe à Theodore Roosevelt, l’idée d’expansion territoriale américaine a existé, mais par la suite aucune administration américaine ne s’est véritablement engagée dans une politique de conquête. La logique de la guerre froide, puis celle de la guerre dite « contre le terrorisme » — en réalité contre le jihadisme — permettait d’éviter la question des sphères d’influence et des annexions. À l’extrême, les impérialistes se contentaient d’établir des protectorats virtuels en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, via des traités de protection militaire et un réseau de bases américaines. Il n’y avait pas de colonisation de peuplement. Aujourd’hui, nous serions revenus au stade de Theodore Roosevelt : celui du jingoïsme, c’est-à-dire d’un patriotisme exacerbé, résumé par le slogan « my country, right or wrong ». Le Groenland ferait alors figure d’équivalent contemporain du Cuba espagnol de 1899 : évincer une puissance européenne pour instaurer une pax americana sur des populations autochtones. Les Groenlandais l’ont bien compris et ont interrompu leur course vers l’indépendance. « Mieux vaut être danois qu’américain », disent-ils. Seuls 6% d’entre eux souhaitent un rattachement aux États-Unis.

Randy Yaloz. Il n’y a pas de virage impérialiste ou néoconservateur au sens classique : on est dans une frappe limitée, ciblée, sans occupation, correspondant exactement au schéma trumpien déjà vu avec l’Iran. L’objectif est clair : neutraliser une menace proche, visible, sans enlisement ni pertes américaines. Ce n’est pas du nation-building, c’est du hard power ponctuel, assumé et instrumental. La base de Trump n’est pas trahie ; au contraire, parce qu’elle rejette les guerres longues et non pas les opérations chirurgicales menées avec autant de précision, qui protègent directement les intérêts américains. À court terme, l’opération est perçue comme efficace et cohérente avec la doctrine « America First ». Le vrai risque politique pour Trump viendrait seulement d’un glissement vers une présence durable ou un chaos post-opération, ce qui est très loin d’être le cas. Côté démocrate, la réaction est malheureusement prévisible : dénonciation juridique et indignation morale, mais peu, voir aucune crédibilité stratégique. Biden et Harris n’auraient rien fait de comparable, parce qu’ils n’ont jamais réussi à parvenir à un succès opérationnel comparable. Sous Biden, le retrait américain de l’Afghanistan était un fiasco avec des pertes humaines et des estimations de 7,12 milliards de dollars d’équipements de défense américains laissées dans les mains des Talibans. Le plan Biden pour le Venezuela a été l’impuissance stratégique, faite de morale affichée, de sanctions creuses et de concessions à Maduro, qui l’a dupé avec de prétendues promesses d’élections libres. La presse américaine a elle-même révélé combien les Vénézuéliens aux États-Unis comme au Venezuela ont accueilli l’opération Trump avec soulagement et une joie assumée.

Quelles sont les options sur la table concernant le futur politique du Venezuela ?

Harold Hyman. On aimerait savoir ! Il y a encore une semaine, tout semblait clair : María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, louée par Donald Trump et elle-même admiratrice du président yankee, devait incarner une relève clé en main, avec un Nicolás Maduro promis aux barreaux d’une prison new-yorkaise. Or le président américain a balayé cette hypothèse d’un revers de main, déclarant à la presse : « Je n’ai pas eu de contact avec elle. Machado n’a pas beaucoup de soutien. » Ces propos sont un exemple parfait de mauvaise foi.

Il reste donc la vice-présidente, toujours en place, Delcy Rodríguez, pur produit du chavisme. Donald Trump a affirmé vouloir travailler avec elle. Ce qu’il recherche, ce sont de larges concessions pétrolières. En d’autres temps, on aurait davantage pensé aux bananes qu’au pétrole. Mais l’intéressée n’a pas détaillé ses conditions. Peut-être n’a-t-elle même pas le droit d’en avoir.

Donald Trump est suffisamment politique pour comprendre qu’une guerre ouverte contre les forces du régime chaviste gâcherait la gloire d’un renversement sans révolution, dans lequel les seuls morts sembleraient être les gardes du corps cubains de Maduro, sans qu’aucun civil vénézuélien n’ait été touché, d’après les informations dont nous disposons à ce stade. Toujours est-il que le Venezuela est infiniment plus solide que la Grenade en 1983, lorsque les forces armées américaines renversèrent le dirigeant marxiste et démantelèrent le régime. C’est donc maintenant que le peuple vénézuélien, patriotique, devra naviguer entre les options qui s’offrent à lui. C’est un jeu fascinant à observer.

Randy Yaloz. Les options politiques pour le Venezuela sont aujourd’hui quasi inexistantes. À court terme, soit le noyau du régime autour de Delcy Rodríguez coopère avec l’administration Donald Trump, soit le pays est asphyxié. Washington dispose d’outils écrasants sans guerre terrestre : sanctions secondaires, embargo énergétique, blocus maritime, pressions financières et cyber. Trump a explicitement indiqué qu’il pouvait isoler totalement Caracas et couper toute capacité d’exportation. Dans ce cadre, la coopération offrirait au régime une survie politique minimale sous strict contrôle américain. Le refus, lui, mènerait à une paralysie économique accélérée et à des fractures internes. À moyen terme, le scénario privilégié à Washington est une transition politique encadrée. Elle impliquerait ouverture aux intérêts énergétiques et stratégiques américains et recomposition du pouvoir. Les appels chinois à la libération de Maduro relèvent du signal diplomatique, pas de la dissuasion militaire. Aucun acteur extérieur n’est prêt à affronter en guerre ouverte les États-Unis pour Caracas. La pression américaine apparaît donc non seulement logique, mais inévitable pour avancer face au désastre vénézuélien depuis 2013.

Qu’est-ce que la justice américaine peut reprocher à M. Maduro exactement ? N’était-il pas plutôt un obstacle aux intérêts économiques ou pétroliers américains ?

Randy Yaloz. La justice américaine reproche à Nicolás Maduro des faits précis, documentés et déjà judiciairement engagés. Le U.S. Department of Justice et la Drug Enforcement Administration ont formellement inculpé Maduro et son entourage pour narco-terrorisme, trafic de cocaïne et blanchiment. Les actes d’accusation décrivent un État capturé par le « Cartel de los Soles », utilisant la drogue comme arme contre les États-Unis. Il ne s’agit donc pas d’une querelle pétrolière : le pétrole n’est qu’un levier parmi d’autres. Les dossiers fédéraux mentionnent aussi l’accès illégal à des terres rares, utiles à la Chine et hostiles aux intérêts américains. Comme l’a rappelé Marco Rubio, Maduro est un « criminel inculpé, pas un chef d’État légitime ». Rubio souligne que l’inaction passée a permis à la Russie, la Chine et l’Iran de s’installer durablement « dans l’arrière-cour américaine ». L’administration précédente a fait preuve d’une tolérance coupable, laissant ces alliances se consolider. Le précédent Noriega montre qu’un chef d’État impliqué dans le narcotrafic peut être poursuivi, jugé et extradé. Dans cette optique, l’action sous Donald Trump n’est ni idéologique ni économique, mais strictement pour faire appliquer le droit fédéral et ainsi garantir la sécurité de son pays.

Harold Hyman. Reste que le régime vénézuélien a aussi toujours été un obstacle au bon déroulement du marché du pétrole, mais initialement sous Chavez un modus vivendi avait été trouvé. Pendant des décennies, le pouvoir américain était obsédé par le niveau suffisant d’approvisionnement en pétrole. Puis, les États-Unis sont devenus le plus grand producteur au monde, avec le pétrole de schiste, et l’approvisionnement canadien provenant des sables bitumineux de l’Alberta a ajouté à la tranquillité américaine. Aujourd’hui, le pétrole n’est plus vital, mais il représente quand même un facteur de régulation économique majeur. D’autant plus que Donald Trump veut maintenir les moteurs thermiques, ce qui revient à repousser la transition énergétique de quelques années. Je penche donc pour une explication psychologique autant qu’économique: contrôler le pétrole, c’est montrer sa force, quand bien même la proportion d’automobiles électriques s’accroît constamment.

Juridiquement, les caciques du régime de Maduro sont nombreux à tremper dans les trafics. Le Venezuela, plaque tournante de la drogue : ce n’est pas faux. Mais les frappes militaires américaines sur les narco-bateaux, et même sur les embarcadères, n’auraient-elles pas pu suffire à juguler ce trafic ? Arrêter Maduro ne nécessitait pas ces frappes. Il est cependant probable qu’il y a suffisamment de pièces à charge pour obtenir une condamnation de l’ex-président. Ces accusations avaient déjà été signifiées, et assorties d’un mandat d’arrêt, sous le premier mandat Trump.

Ces évènements au Venezuela sont-ils selon vous de nature à effrayer la Chine quant à la résolution du président américain, ou au contraire de nature à la conforter dans ses projets de récupérer Taiwan ?

Harold Hyman. Existe-t-il un plan d’ensemble visant à remodeler le monde ? Il serait sans doute réducteur de le voir ainsi. En revanche, Donald Trump a une manière de penser et d’agir, une méthode, et surtout une motivation : la grandeur économique et médiatisable.

Le Parti communiste chinois doit aujourd’hui se poser mille questions. Il a menacé Taïwan au moment même où Donald Trump venait d’ouvrir les marchés de l’armement américain aux forces armées taïwanaises. Ainsi, Xi Jinping, qui court vers une réunification par la force à l’horizon de 2049, centenaire du Parti communiste chinois, va se heurter à Donald Trump, lancé vers la gloire d’une Amérique omnipotente et prospère. Xi Jinping ne sera évidemment pas arrêté par une escadrille d’hélicoptères américains, mais il devra s’interroger : ce même Trump ne cherche-t-il pas une confrontation navale dans les mers de Chine ?

La seule puissance dont on connaît aujourd’hui les capacités ultra-destructrices est la Russie poutinienne, et c’est plutôt le théâtre ukrainien qui continue de captiver l’attention du Parti communiste chinois. Enfin, la République islamique d’Iran a peut-être aussi du souci à se faire. L’élimination du Guide suprême est techniquement envisageable pour les forces combinées américaines et israéliennes, d’autant plus que la population semble majoritairement écœurée par le régime. Quant à la Colombie, le vitriol n’est pas encore monté suffisamment haut : il n’y a aucun gain médiatique à attendre du renversement du président Gustavo Petro, régulièrement élu et respectueux des mécanismes démocratiques. Un coup de force au Groenland aurait, quant à lui, des effets désastreux. Sans doute bien pires qu’une action en Iran ou à Cuba. Donald Trump perçoit-il réellement la différence entre ces dossiers, du point de vue occidental ? Les provocations à l’égard du Canada ont déjà produit un effet inattendu : elles ont conduit les Canadiens à reconduire le Parti libéral, qui aurait dû être balayé, n’eût été sa résistance jugée plus ferme — et plus traditionnelle — que celle d’un Parti conservateur perçu comme plus perméable à l’influence, voire à l’ingérence, américaines…

Randy Yaloz. À Pékin, l’opération au Venezuela est interprétée comme un signal politique clair : sous Donald Trump, la dissuasion n’est plus abstraite, elle est appliquée. Contrairement aux interprétations superficielles, le véritable centre de gravité reste Taïwan, où le renforcement américain se fait volontairement à bas bruit. Le Japon a officiellement déclaré Taïwan comme un intérêt vital, alignant explicitement sa posture sécuritaire sur celle de Washington. Le nouveau leadership japonais et sud-coréen consolide cet axe, tandis que les États-Unis ont validé fin 2025 un paquet antimissile record. Les forces américaines et alliées sont déjà en distance de frappe directe des infrastructures industrielles, énergétiques et militaires critiques chinoises. Un conflit entraînerait des destructions massives — barrages, hubs logistiques, centres industriels — à un coût économique et social inassumable pour la Chine. Surtout, Pékin reste structurellement dépendant des semi-conducteurs taïwanais ; attaquer Taïwan relèverait de l’autodestruction stratégique.

En Amérique latine, la situation de la Colombie est centrale : son alignement fluctuant, son rapprochement avec la Chine et sa tolérance envers des réseaux hostiles ont transformé un ancien allié en facteur d’incertitude stratégique. Justement, l’opération au Venezuela sert aussi d’avertissement régional. Washington n’acceptera plus d’États pivots hostiles ou ambigus dans son voisinage immédiat. Ces événements soulèvent par ailleurs une question lourde pour Moscou et Pékin : soit leurs services de renseignement ont subi une défaillance majeure, soit un arrangement tacite a été conclu avec Washington. Dans le premier cas, cela révèle une vulnérabilité inquiétante hors de leurs théâtres prioritaires ; dans le second, un cynisme transactionnel assumé, Caracas ayant été jugé échangeable… Pour la Russie, l’Ukraine reste l’axe existentiel ; pour la Chine, Taïwan demeure le cœur stratégique. Pour l’Iran, enfin, le signal est identique : encerclement progressif, pression maximale, sans basculer dans une guerre totale inutile. Le Groenland n’a pas à craindre Washington, mais comprend désormais son rôle central dans les corridors arctiques, la défense antimissile et les trajectoires balistiques. Caracas ne rend donc pas Taïwan plus vulnérable ; il réduit l’espace de manœuvre stratégique de la Chine et referme l’illusion d’un coup de force à coût maîtrisé.

Jordan Bardella: à propos d’à-propos

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D.R.

Du manque de répartie ? Invité de France 2 avant les fêtes, le président du Rassemblement national Jordan Bardella a suscité des moqueries de Roselyne Bachelot et Léa Salamé


Le 13 décembre, sur le plateau de « Quelle époque ! » (France 2), il y avait quelque chose de Ridicule, ce film de Patrice Leconte dans lequel un aristocrate provincial mal dégrossi débarque à Versailles et doit montrer à la cour qu’il a de l’esprit s’il veut rencontrer Louis XVI. Ce soir-là, à la fin de l’émission, l’animatrice Léa Salamé demande au président du RN quelle question il aimerait poser à Donald Trump.

« Où est-ce qu’il trouve toute cette énergie ? » répond-il avec autant d’originalité que Laurent Delahousse ou Michel Drucker placés en pareille situation. Et la journaliste de moquer, dans l’hilarité générale, le « petit manque d’imagination » du jeune homme né à Drancy. Depuis, la séquence est diffusée en boucle sur les réseaux sociaux. La caste médiatique se frotte les mains : ça y est, on la tient, la vidéo qui annihilera le destin élyséen du protégé de Marine Le Pen ! C’est peut-être aller un peu vite. Si le cinéma avait existé au XVIIIe siècle, le passage de Ridicule dans lequel le héros est humilié par une comtesse dotée de plus de repartie que lui aurait peut-être suffi à déclencher la Révolution. Et puis il est arrivé plus d’une fois qu’un homme d’État manque d’à-propos à la télévision, sans que cela le disqualifie à jamais pour l’Élysée. En 1988, en plein débat d’entre-deux-tours de la présidentielle, Jacques Chirac reste coi quand François Mitterrand lui lance avec perfidie : « Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre. » Non pas que le Corrézien soit incapable d’être piquant, voire assassin. Seulement, il est alors trop engoncé dans le personnage lisse qu’il s’est composé pour l’occasion – et qui ne convaincra pas les électeurs.

Sept ans plus tard, à nouveau en campagne, il osera enfin se montrer vachard en public en lançant à Michel Field lors d’une interview : « Réfléchissez deux minutes… C’est pas excessif, hein ! » Il avait entre-temps appris – auprès de communicants américains, dit-on – à lâcher des saloperies avec un air jovial qui met les rieurs de son côté, et qui lui assura la victoire face à un Lionel Jospin trop austère. Talleyrand avait peut-être tort quand il affirmait que « l’esprit sert à tout, mais ne mène à rien »

À la fin était le verbe

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© Causeur

Les années Macron. Par Nicolas Baverez, Mathieu Bock-Côté, Arthur Chevallier, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Bruno Lafourcade, Eric Revel… Et Bruno Retailleau: « Le Pen n’est ni raciste, ni fasciste, elle est socialiste ». Découvrez le sommaire de notre numéro de janvier…


Emmanuel Macron est toujours président mais il n’est plus vraiment au pouvoir. L’heure est déjà au bilan, et il n’est pas glorieux : immigration incontrôlée, déclin économique, progression de l’islamisme, désastre de l’école. Selon Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques qui présentent notre dossier du mois, le plus jeune président de la République s’est employé à tout gâcher, ou presque. Pour Bruno Retailleau, « Le macronisme, c’est fini ! » Après son passage par la place Beauvau, il défend une droite classique et réfléchie dans un paysage politique qui s’est mélenchonisé. Le patron des LR confie à Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques qu’il veut rétablir « l’ordre, la justice et la fierté française ». Et pourquoi pas dès 2027 ?

De son côté, Alain Finkielkraut déplore que les revirements idéologiques d’Emmanuel Macron aient empêché de sauver l’école du désastre et de maîtriser les flux migratoires. Dans un entretien avec Élisabeth Lévy, il se montre moins critique concernant la politique étrangère du chef de l’État en Ukraine et au Proche-Orient. Emmanuel Macron a-t-il remis la République en marche, comme il le promettait en 2017 ? Pour Marcel Gauchet, rien n’est moins sûr. Le président, si brillant soit-il, n’a pas compris la dimension populaire et patriotique de notre contrat social. Le plus fin des analystes du « nœud démocratique », dont les propos ont été recueillis par Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, déclare : « Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson ». L’écrivain Bruno Lafourcade affirme que le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.

Le numéro de janvier est disponible aujourd’hui sur le site et mercredi 7 janvier chez votre marchand de journaux.

Emmanuel Macron frappe le monde la culture du sceau de son immodestie. Jonathan Siksou explique comment, du Louvre à Notre-Dame en passant par la tapisserie de Bayeux et la Cité de la langue française, il entend laisser sa trace. Quitte à passer outre les avis des experts et à rester sourd aux cris d’alarme des défenseurs du patrimoine. Pour Mathieu Bock-Côté, Emmanuel Macron glisse vers un autoritarisme d’un nouveau genre. Sous couvert de lutte contre la haine, le chantre de l’« extrême-centre » veut neutraliser ses opposants par la diabolisation ou la labélisation. Des méthodes infiniment plus douces que le goulag mais non moins efficaces. Selon Nicolas Baverez : « Avant Macron, la France dérivait. Avec lui, elle coule ».L’essayiste, dont les propos ont été recueillis par Jean-Baptiste Roques, n’a pas de mots assez acérés pour déplorer la faillite des années Macron. Le principe du « en même temps » a installé la France dans le mensonge en la coupant des réalités économiques, financières et géopolitiques. Mais le redressement est encore possible. La solution, c’est de faire l’inverse de ce qui est fait depuis huit ans. Arthur Chevallier, proche du chef de l’État, estime que son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.

Dans son édito du mois, Elisabeth Lévy revient sur l’affaire Shein. Si cette entreprise chinoise incarne un modèle industriel et commercial dévastateur et inique, ce n’est pas ce qui a déclenché le scandale, mais la question des poupées sexuelles. Acheter une de ces dernières est considéré comme criminel, même quand l’acheteur n’a pas commis d’acte et ne possède pas d’images pédopornographiques. Car la société ne peut apparemment pas supporter un tel sacrilège. « Mieux vaut commencer à surveiller ce qu’on dit ou fait dans la vie privée : le simple fait d’en avoir une passera bientôt pour un outrage aux bonnes mœurs ». Pour Cyril Bennasar, le séparatisme qui menace aujourd’hui la France est aussi dans la langue. Terroriste ou résistant ? Antisémite ou antisioniste ? Nous employons tous les mêmes mots mais ils n’ont pas toujours le même sens. Nous n’avons pas le même récit, les mêmes héros, les mêmes valeurs. Stéphane Germain a lu le Voyage dans la France d’avant de Franz-Olivier Giesbert. Cette brillante et passionnante autobiographie dresse aussi le constat d’un pays gravement malade dont l’origine des maux se niche dans son passé révolutionnaire et dans son actuelle américanisation. L’auteur est pourtant convaincu que la France finira par se relever.

Gil Mihaely raconte le parcours remarquable de Naor Narkis : à 36 ans, ce dernier a décidé de transformer la société israélienne en encourageant l’émancipation des haredims, ces juifs ultra-orthodoxes qui vivent en autarcie et représentent près de 14% de la population. Libérés du joug des rabbins ultras, ils pourront s’intégrer au marché du travail, payer des impôts et faire leur service militaire. Selon mon analyse, quelle que soit l’issue de la guerre entre Kiev et Moscou, la menace russe continuera de planer sur l’Europe occidentale. Les Européens s’y préparent mais manquent de confiance sans le soutien direct des États-Unis, davantage préoccupés par la Chine. Face aux grands empires, une Europe des nations souveraines pourrait s’affirmer.

Parmi nos chroniqueurs, Olivier Dartigolles s’interroge : « Dans un contexte de polarisation et de radicalisation […] est-il possible de préserver la dignité humaine ? » Pour Ivan Rioufol, l’aspiration des nationaux à retrouver leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique. Selon Emmanuelle Ménard, la contestation des crèches de Noël, l’activisme des néo-féministes, la tolérance de l’immigration irrégulière et le lâchage des agriculteurs donnent une mauvaise image de la France. Jean-Jacques Netter déplore qu’il y ait toujours plus d’impôts et toujours pas de réformes, et Gilles-William Goldnadel a écouté encore France Inter. Et une fois encore, ils ont invité un bon juif, c’est-à-dire un juif qui déteste Israël.

Jean-Pierre Winter, psychanalyste et écrivain, compagnon de route de Causeur, est mort le 9 décembre 2025. Charles Rojzman rend hommage à sa mémoire. Penseur lucide, il refusait le consensus, appelait à parler vrai, à accepter le conflit, à assumer la peur et à renoncer à l’illusion de l’innocence. Tout ce que refuse l’air du temps qui, lentement, décompose les sociétés occidentales. Exilée en France où elle a grandi, Anastasia Fomitchova s’est engagée auprès des troupes ukrainiennes comme infirmière sur le front. Richard Millet a lu Volia où elle témoigne des atrocités de la guerre, du vertige métaphysique face à la mort, et de la détermination d’un peuple à défendre sa langue, son histoire et son avenir. Paul Bocuse reprend vie sous la plume de Gautier Battistella. Pour Jonathan Siksou, Bocuse est le roman de la vie du grand chef et le livre d’un écrivain au grand style. Une plongée dans l’enfer des cuisines pleine de poésie et le portrait d’un génial mégalo qui s’est imposé comme l’empereur de la gastronomie française à travers le monde. Les Hyaines de Bruno Lafourcade est bien plus qu’un recueil de néologismes, selon Isabelle Larmat. C’est une galerie de portraits cruels, désopilants et terriblement justes de nos chers contemporains. La romancière Olivia Elkaim fait revivre Cécile Peretz, la mère de Georges Perec, assassinée à Auschwitz. Selon Alexandra Lemasson, La disparition des choses est le livre que son fils n’a jamais pu écrire.

À 88 ans, Geneviève Casile rayonne toujours sur scène. La sociétaire honoraire de la Comédie-Française joue actuellement dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau. En conversation avec Yannis Ezziadi, la comédienne, attachée au respect du style des auteurs, délivre ici une petite leçon de théâtre.

Georgia Ray a visité la rétrospective du peintre allemand, Gerhard Richter, à la Fondation Louis Vuitton ; Emmanuel Tresmontant, la minuscule boulangerie de Shinya Inagaki à Paris ; et Julien San Frax, Versailles – à travers les 1600 pages de la monumentale histoire du château d’Alexandre Maral. Enfin, Jean Chauvet nous parle d’une réjouissante histoire de faussaire, d’une fresque politique au galop et d’une comédie pas drôle : c’est ainsi que le cinéma français débute une nouvelle année. Et nous souhaitons une excellente année à tous nos lecteurs, une année en compagnie de Causeur !

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Michel Delpech, c’est toujours chouette

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Le chanteur français Michel Delpech (1946-2016). DR.

Le chanteur disparaissait il y a dix ans. Pascal Louvrier, son biographe, se souvient de leurs rencontres.


Je m’en souviens comme si c’était hier. J’arrive chez lui, une vaste maison qu’il loue dans Chatou paisible. Je sonne, Delpech vient m’ouvrir, un vieux chien me renifle. Visage un peu fatigué, barbe de trois jours, épais sourcils en arrondi qui lui donnent un air mélancolique. Il a mis un an avant de répondre favorablement à ma demande : écrire sa bio, à ma façon.

Un secret

Il est aimable, me regarde, me pose quelques questions, se tait. Son instinct lui dit « banco », la bio se fera, il me donne tous les contacts dont je vais avoir besoin, immédiatement. Il me laissera libre d’écrire, il relira, fera deux ou trois remarques, c’est tout. De loin, il surveillera mon travail. Il appellera ses rares copains de la belle époque, celle où il enregistrait un tube par an, parfois deux, et où il était sur les routes 365 jours par an. Il a juste été contrarié quand j’ai eu au téléphone Michel Rivat, son parolier le plus inspiré, l’homme de ses plus grands succès, à commencer par cette chanson culte, cathartique et ô combien lucide : « Quand j’étais chanteur ». Rivat au téléphone m’a confié que Michel avait un secret, et que ce secret expliquait sa dépression, son saut dans le vide alors qu’il était à une marche d’être définitivement l’égal de Sardou, son rival. Je n’ai jamais su lequel.

Michel est né le 26 janvier 1946, à Courbevoie, dans un paysage de province. Sa mère se prénomme Christiane. Quand j’écris sa bio, il l’appelle tous les dimanches. Son père, Bertrand, possède un atelier de nickelage-chromage sur métaux. Il emploie quatre compagnons. Il travaille douze heures par jour. Michel est l’aîné de trois enfants. Il a deux sœurs dont la dernière à onze ans de moins que lui. C’est une famille sans histoire, un peu grise, dure à la tâche, honnête. Ses parents seront contents du succès de leur fils, mais ils n’aimeront pas tout ce tintamarre fait autour de son personnage avec brushing, gros ceinturon, pantalon patte d’eph et chemise col pelle à tarte. Michel s’ennuie au lycée. Il trouve refuge « Chez Laurette ». Il racontera ça et la chanson deviendra son premier succès. Michel a le truc, il sait se produire sur scène et sa voix chaude, pure, lumineuse, envoûte. Il aurait pu être crooner. Quand il est face au public, il n’est plus le même. Il est radieux, oublie les emmerdes, la tristesse poisseuse, le doute. Je m’en suis rendu compte lors d’un concert à Blois. Il était morose toute la journée. Cet angoissé chronique n’arrivait pas à se détendre. Il fumait, me parlait à peine. Il pestait contre le son. Il avait repéré les failles de la salle ; il ferait avec. Et quand il a interprété « Pour un flirt », le public s’est levé, les jeunes filles sont devenues hystériques. Dans la loge, fumant une brune, la serviette sur les épaules, les traits tirés par le spectacle de plus de deux heures, il me glisse : « Vous voyez, ça marche encore. Il y a des chansons intemporelles. » On ne s’est jamais tutoyés. Michel était très pudique.

Faux soleils

Delpech, comme la plupart des artistes de cette époque – 1965/1977 – a connu une « vie de dingue ». Son secrétaire particulier, Philippe Debenay, s’occupe de tout. Il le réveille, lui présente l’agenda de la journée, les chèques à signer, il est son chauffeur, son garde du corps, recrute les musiciens, gère les filles qui se glissent dans le lit de la star, etc. Michel me confie : « Je ne savais même pas faire un plein d’essence. J’étais totalement assisté. Je me conduisais comme un petit con. Je pouvais être exécrable ». Debenay me le confirme : « Déjà en 1966, quand je l’ai connu en première partie de Brel, ses adieux à l’Olympia, c’était un petit emmerdeur. » Les succès s’enchaînent donc. C’est la fête permanente, les excès, drogue, alcool, sexe, mouvement perpétuel, gloire sous les sunlights, ces faux soleils qui brûlent l’âme. Ajoutons un divorce terrible, deux enfants qu’on ne voit pas grandir, les innombrables passages à la télé, l’usure due à la boulimie de concerts. En 1977, Michel n’en peut plus. Il enregistre son dernier tube, « Le Loir-et-Cher », en hommage à son enfance passée l’été en Sologne, avec des piqures pour retrouver sa voix. Il craque. Trou noir, longue maladie. Il reviendra progressivement, aidé par sa nouvelle femme, Geneviève, et leur fils, Emmanuel, la foi, l’amour de son métier. Il se souviendra avoir été un ange dans son « habit de communion » tenant « la main de maman ». Envie de retrouver l’authenticité, en somme. Il était diablement attachant.

Le succès colossal de son album de duos, en 2006, ne lui était pas monté à la tête. Il m’avait dit : « C’est bien, profitons de l’instant, car c’est peu probable que ça dure. » Il était revenu de tout, sans être blasé, juste philosophe. Michel Drucker, dans la préface à la réédition de ma bio, en 2016, écrit : « Il a été héroïque face au cancer. Il s’est vu mourir. Pendant un an, une ou deux fois par semaine, je lui ai rendu visite. Chez lui, à l’hôpital, dans une maison de repos, en soins palliatifs. Il a vécu un calvaire. La maladie a détruit sa voix, ce don du ciel. Il a été d’un courage inouï. » Il a gardé sa lucidité effrayante. Quand on lui affirmait qu’il était en rémission, il rétorquait, en souriant : « Je ne pense pas être en rémission pour rien. » Michel est mort le 2 janvier 2016. Dix ans déjà.

Il nous reste de magnifiques chansons, notamment des instantanés sociologiques, à la manière des films de Sautet, comme « Les Divorcés », texte écrit deux ans avant la loi instituant le divorce par consentement mutuel, « Ce lundi-là » sur le burn-out, « Le Chasseur » sur le respect des animaux et la beauté de la nature que l’anthropocentrisme détruit, « Les Aveux » sur la vie factice, « Fuir au soleil » sur l’envie de tout plaquer, comprenant que la vie est ailleurs – là était peut-être son secret. Oui, il a chanté les problèmes de son temps et les valeurs qui fondent l’Homme. C’est pour cela qu’il restera. Comme son sourire, son « atout majeur. »

Michel Delpech, c’était chouette, préface de Michel Drucker, l’Archipel. 255 pages

Michel Delpech - C'était chouette

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À noter l’album hommage de Pascal Obispo consacré à Michel Delpech, avec deux duos virtuels inédits ; une compilation de 80 titres ainsi qu’une intégrale remasterisée de 21 albums studios, incluant quatre inédits.

La grande féminisation et ses enjeux

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Mel Gibson, "Ce que veulent les femmes" de Nancy Meyers, 2000 © WEBER/SIPA

Le pouvoir croissant des femmes dans l’espace public a été l’un des plus puissants moteurs de la prospérité moderne. Mais l’émancipation féminine ne s’est pas accompagnée de l’épanouissement attendu et les mécontentements se multiplient. Pourquoi?


C’est la plus grande expérimentation moderne. Jamais les femmes n’ont autant pénétré l’espace public que dans les sociétés contemporaines. Dans aucune civilisation du passé elles n’ont été si présentes dans la vie économique (extra-domestique) et institutionnelle (institutions politiques, juridiques, éducatives, médiatiques et même les institutions militaires et policières). Les études ethnographiques et les données archéologiques montrent que les femmes des sociétés non-étatiques et des clans préhistoriques n’avaient pas non plus un pouvoir aussi important qu’aujourd’hui[1]. La modernité est donc le théâtre d’une immense révolution anthropologique, que l’on peut appeler « la grande féminisation ».

D’une façon plus ou moins concomitante, la vie moderne connaît d’autres bouleversements inédits : jamais le monde n’a été aussi urbanisé, jamais l’Etat n’a été aussi « providentiel », jamais les sociétés n’ont été cosmopolites dans une telle ampleur (hors d’un cadre impérial) et jamais la fécondité n’a chuté durablement sous le seuil de renouvellement. En outre, jamais il n’y a eu autant de « jeunes », c’est-à-dire d’adultes volontairement sans emploi ou employés à étudier. En somme, depuis deux siècles, le processus de modernisation ressemble à une gigantesque expérimentation anthropologique.

Des résultats époustouflants

Pour l’instant, on peut dire que les résultats sont mirifiques, puisque jamais les sociétés n’ont été aussi prospères, y compris rapportés au nombre d’habitants, et jamais l’espérance de vie de ces derniers n’a été aussi haute. On peut continuer la liste indéfiniment : jamais nous n’avons autant dominé les menaces naturelles et sanitaires, jamais nous n’avons connu une telle productivité du travail, ni été aussi savants, ni partagé cette science aussi démocratiquement.

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Tous ces phénomènes sont liés. La prospérité économique est jointe au progrès technico-scientifique, à l’urbanisation (elle-même liée la baisse de la fécondité) et à la libéralisation, qui casse les rigidités des traditions et des Ordres et assure ainsi la croissance économique. Or cette dernière a notamment pour carburant la venue des femmes sur le marché du travail et l’importation d’une main d’œuvre immigrée.

Mais le pouvoir croissant des femmes n’est pas un bonheur croissant

Pourtant, ces sociétés qui accumulent les records sont traversées de violentes vagues contestatrices. Les peuples semblent très mécontents du travail de leurs gouvernants et insatisfaits de leurs institutions. Certains veulent davantage d’Etat-Providence, d’autres, ou les mêmes, se plaignent de payer trop d’impôts ; certains voudraient mettre fin à l’immigration et d’autres à la xénophobie ; enfin (liste non exhaustive), un grand nombre trouve étouffant « l’ordre patriarcal » persistant.

Si l’on s’arrête sur ce dernier point, on pourrait s’étonner que l’exaspération féministe soit à son comble au moment même où les femmes prennent une place inédite dans l’espace public. Il ne s’agit pas d’un caprice ou d’un manque de recul : les femmes sont réellement moins heureuses et plus dépressives, comme le montrent quantité d’études[2]. Pourquoi cela ? Comment l’expliquer ?

En pénétrant la vie publique, les femmes se heurtent au pouvoir masculin

L’explication la plus parcimonieuse semble la suivante : en pénétrant dans le monde du salariat et dans les institutions publiques, les femmes s’y trouvent confrontées à des pratiques, des règles et des mentalités masculines. Dans un premier temps, elles se sont bornées à s’y faire une place, et le simple gain d’indépendance économique semblait les satisfaire. Mais dans un second temps (aujourd’hui), alors que leur proportion se renforce, elles ne se contentent plus d’avoir « fait leur trou » dans un monde masculin. Elles veulent en outre que les pratiques, les règles et les mentalités se transforment en proportion de leur présence et de leur pouvoir.

C’est le syndrome du dernier arrivant : au début, il remercie de l’accueil qui lui est fait, puis quand il se sent tout à fait chez lui, il réclame voix au chapitre. Le paradoxe du mécontentement féministe dans une société publique féminisée se dissout.

Par ailleurs, les femmes n’ont pas abandonné la sphère domestique en proportion de leur investissement dans la sphère publique. Elles sont en quelque sorte des cumulardes. Les hommes, quant à eux, s’investissent davantage dans le monde domestique, mais, selon nombre d’observateurs, pas assez. Cet investissement partiel explique sans doute le fait qu’ils ne revendiquent pas avec la même force le changement des pratiques, des règles et des mentalités dans le domaine. On ne voit pas les hommes réclamer la masculinisation de l’éducation des nourrissons ni des tâches ménagères.

Les différences homme-femme en termes de préférences et d’attentes

Les remarques antérieures supposent qu’il y ait des mentalités masculines et féminines distinctes ; chacune adaptée aux sphères d’influence domestique et extra-domestique, avant que la modernité ne complexifie la répartition des rôles.

Les études de psychologie sont assez convergentes sur ce point : les préférences, les désirs, les valeurs, les attentes, les espoirs et les craintes ne sont pas les mêmes pour les femmes et les hommes – et cela quelles que soient les cultures considérées[3]. Il n’est pas nécessaire ici de se demander d’où viennent ces constances (nature et pressions sélectives et/ou culture et historicité) ; il importe seulement de considérer leur solidité et leur inertie. Même dans l’hypothèse où « le féminin » et « le masculin » seraient à 100% des « constructions culturelles », force est de reconnaître que la culture a la peau dure et qu’on ne la « reconstruit » pas aisément[4].

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Que disent ces études sur les différences homme-femme en termes de dispositions et de préférences ? Une fois rappelé que la diversité des personnalités est bien plus grande au sein de chaque sexe qu’entre les sexes, qu’il s’agit seulement de moyennes établies sur des grandes masses d’individus et qu’il existe bien d’autres déterminants de la personnalité que le sexe, voici une synthèse de quelques résultats. Les hommes sont plus prompts à prendre des risques, plus aventuriers, avec un esprit de système et une meilleure compréhension des mécanismes physiques et des règles abstraites. Ils aiment la compétition et résolvent leurs conflits par l’établissement de hiérarchies explicites permettant une collaboration pacifiée.

Les femmes sont plus prudentes, moins violentes, plus empathiques, avec une meilleure compréhension des subtilités du langage, des intentions d’autrui et des rapports interpersonnels[5]. Elles cherchent avant tout la solidarité et l’entraide ; leurs rivalités prennent des formes larvées ne donnant pas lieu à des traités de paix explicites ou à des ententes claires sur la hiérarchie et les responsabilités[6].

La féminisation des institutions s’accompagne d’une féminisation de leurs fonctionnements

De même qu’il est naïf de penser qu’un immigré délaisse sa culture d’origine aussitôt franchie la frontière du pays qui l’accueille, les femmes n’abandonnent pas leurs préférences ni leur traits psycho-comportementaux quand elles pénètrent la sphère publique. En toute logique, elles revendiquent explicitement de changer « l’esprit patriarcal » des institutions infiltrées.

De fait, elles ont déjà largement transformé cet esprit. Par leur travail, leur gouvernance et leur vote, les femmes ont changé le management des entreprises, ont rendu l’institution judiciaire plus tolérante (certains disent plus laxiste), l’institution scolaire plus bienveillante (certains la voient plus maternante), l’Etat plus social (certains parlent d’Etat-Nounou) et plus accueillant (l’immigration va crescendo depuis les années 1970) et elles ont mis l’écologie au centre des préoccupations (l’écoféminisme est une manifestation parmi d’autres de cette tendance). La féminisation de l’Université a été concomitante avec une attention croissante au bien-être étudiant. Quant à la recherche savante, les femmes veillent à ce qu’elle n’offense personne – à tel point que des observateurs attribuent la « cancel culture » et le wokisme en général à la féminisation[7].

Sandrine Rousseau à Poitiers, 20 août 2021 © NOSSANT/HARSIN ISABELLE/SIPA

La question de savoir si ces transformations ont pour origine la féminisation des institutions peut faire débat. Contentons-nous ici de dire que l’hypothèse n’est pas absurde et qu’elle est compatible avec tout ce que l’on sait des différences psychologiques entre les sexes. Elle est également corroborée par nombre d’études sur les préférences politiques moyennes des femmes.

Une histoire de bouteille

Une autre question est de savoir comment juger ces évolutions. Voir la bouteille à moitié pleine, c’est dire que le monde politique, entrepreneurial et institutionnel est plus bienveillant et plus inclusif ; et que la civilisation est plus durable – puisque les femmes sont à la pointe des préoccupations écologiques.

Ceux qui la voient à moitié vide diront que l’abandon partiel des règles méritocratiques (au profit de la discrimination positive, par exemple) est source d’injustice et d’inefficience, et que l’importation de la bienveillance dans la recherche scientifique engendre une censure contraire à tout ce qui a fait le succès des institutions savantes. Quant à la civilisation, ils craignent plutôt son effondrement par suite des crises sociales, économiques et démographiques qui s’annoncent.

Faut-il franchir le Rubicon ?

Quelle que soit la façon dont on juge le présent, la question n’est pas de savoir s’il faut revenir à une situation prémoderne, mais plutôt de déterminer comment organiser la féminisation de la sphère publique d’une façon qui convienne au plus grand nombre (homme et femme) sur le long terme. Les femmes, nous l’avons vu, sont actuellement insatisfaites (et les hommes aussi[8]). Tout se passe comme si nous étions au milieu d’un gué : la féminisation des institutions est partielle et déséquilibrée – jugée insuffisante dans certains secteurs (comme l’ingénierie, le numérique et la finance) et surabondante dans d’autres (le monde judiciaire, éducatif et social).

La solution idéale serait de pouvoir « changer les mentalités », comme on dit : soit rendre les hommes moins machos et plus « déconstruits », soit rendre tout le monde plus attentif aux principes qui ont fait le succès de la civilisation : la prise de risque (vitale, financière et intellectuelle), la compétition puis la coordination pacifiée, le libéralisme et la méritocratie, la transgression et l’inventivité, l’intelligence technique et machinique, la science et la violence symbolique faite aux traditions et aux croyances.


[1] Darmangeat C. (2009), Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était, Paris, La découverte, 2025. La division sexuelle du travail est une donnée anthropologique universelle ; et dans cette répartition des tâches, les femmes ont été principalement du côté domestique (éducation des enfants, chasse de proximité, confection des repas) tandis que les hommes occupaient la sphère extra-domestique (chasse collective, guerre, gouvernance politique) – Murdock G., Provost C. (1973), « Factors in the division of labor by sex. A crosscultural analysis », Ethnology, 12.

[2] Par exemple: Stevenson B., Wolfers J. (2009), “The paradox of declining female happiness”, American Economic Journal: Economic Policy, 1.

[3] Parmi beaucoup d’études : Costa P., Terracciano A., McCrae R. (2001), « Gender differences in personality traits across cultures: robust and surprising findings ». Journal of Personality and Social Psychology, 81; Atari M., Lai M., Dehghani M. (2020), « Sex differences in moral judgements across 67 countries”, Proc. R. Soc. B, 287. Il va sans dire qu’il s’agit de moyennes. Les courbes se recoupent largement et il y a toujours plus de variabilité intra-sexe qu’inter-sexes.

[4] La façon la plus simple d’expliquer à la fois le caractère transculturel des psychologies masculine/féminine et leur inertie semble d’introduire une certaine dose de naturalisme. Pour une vue synthétique du problème, voir Sastre P., Orlando L. (2025), Sexe, science et censure, Paris, L’Observatoire.

[5] Nettle D. (2007), “Empathizing and systemizing: What are they, and what do they contribute to our understanding of psychological sex differences?”, British Journal of Psychology, 98; Su R., Rounds J., Armstrong P. (2009), “Men and things, women and people: A meta-analysis of sex differences in interests”, Psychological Bulletin, 135; Weisberg Y., DeYoung C., Hirsh J. (2011), “Gender differences in personality across the ten aspects of the Big Five”, Frontiers in Psychology, 2; Benenson J. (2014), Warriors and Worriers: The Survival of the Sexes, Oxford, Oxford Univ. Press.

[6] Heying H. (2022), “Covert vs. overt: toward a more nuanced understanding of sex differences in competition”, Archives of Sexual Behavior, 51.

[7] Stone J. (2019), « The day the logic died”, thoughtsofstone.com, 23 août ; Andrews H. (2025), “The Great Feminization”, compactmag.com, 16 oct.

[8] Un inquiétant “Gender gap” (un écart entre les sexes) est en train de se creuser dans toutes les sociétés contemporaines, entraînant avec lui célibat et misère affectivo-sexuelle – Burn-Murdoch J. (2024), « A new global gender divide is emerging”, Financial Times, 26 jan..

Le village de ma grand-mère

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DR.

L’ eurodéputée lfiste Rima Hassan est interdite de territoire en Israël. « La juge m’a dit : vous serez interdite de territoire pendant 100 ans. Je lui ai répondu: Israël ne survivra pas 100 ans »


Rima Hassan se plaint de ne pas pouvoir retourner dans le village de sa grand-mère. Elle s’en plaignait déjà avant d’avoir été débarquée de la flottille et jugée interdite de séjour en Israël pendant cent ans. Que n’avons-nous en France une justice qui allie efficacité et humour !

Moi non plus, je ne peux plus retourner dans le village de ma grand-mère, à Miljana, en Algérie. Aucune loi ne m’en empêche, c’est simplement déconseillé par le Quai d’Orsay. Si c’est pour finir otage comme au temps des barbaresques et obliger mon gouvernement à se coucher devant la régence d’Alger car nous n’avons plus hélas, ni Charles Martel ni Charles X, je préfère rester chez moi.

A lire aussi, Richard Millet: Cyril Bennasar, l’homme qui dit non

D’ailleurs, qu’irais-je faire à Miljana ? Ce village de Kabylie où, paraît-il, les juifs et les Arabes vivaient dans la fraternité mais où enfant, ma grand-mère a un jour collé une tarte au fils du marabout pour une raison que sa pudeur lui interdisait de préciser : les juifs n’étaient pas sortis de chez eux pendant trois jours car ils craignaient des représailles, et les autres indigènes ne craignaient pas les amalgames. Je ne reverrai pas son Algérie et je ne m’en plains pas.

En plus, je ne reverrai pas non plus la cité HLM de Saint-Ouen où j’ai grandi, je ne peux pas y retourner. Là encore, aucune loi ne me l’interdit, c’est simplement déconseillé par les dealers qui l’occupent et qui demandent leurs papiers aux étrangers à la cité qui s’y aventurent.

Mes parents ont fui deux fois l’Algérie, depuis Alger et depuis Saint-Ouen, et je n’ai aucune envie d’y retourner.

J’ai donc le même problème que Rima Hassan, mais j’en ai un autre. Dans ma banlieue lointaine où un tiers-monde islamisé avance, je crains que le village de ma grand-mère finisse par arriver jusqu’à moi. En passant par Saint-Ouen.

L'affranchi

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Shein on you!

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Devant le BHV à Paris, 5 novembre 2025 © OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

L’éditorial de janvier d’Elisabeth Lévy


Il existe de nombreuses raisons de détester Shein et toutes les plateformes chinoises qui fourguent aux ados des palanquées de merdouilles à bas prix. La première est précisément qu’elles flattent le consumérisme des jeunes de 7 à 77 ans. Curieusement, ni l’invraisemblable bilan carbone de cette farandole planétaire de fanfreluches, ni l’exploitation des malheureux qui triment pour les fabriquer ne décourage une génération que l’on dit éco-anxieuse et animée par le souci de l’Autre. La deuxième, c’est qu’elles sont en train d’achever ce qui reste d’industrie de la mode chez nous. Essayez d’expliquer à une fashion-victime de 15 ans qu’elle devrait acheter un T-shirt de bonne qualité made in France plutôt que 15 made in China. J’avoue : bien qu’ayant légèrement dépassé les 15 ans, je suis l’heureuse propriétaire d’un ravissant petit débardeur payé cinq euros (plus six de frais de port), déjà porté deux fois et qui tiendra certainement une troisième. Jonathan Siksou m’apprend que les chiffonniers de Djakarta sont affectés par cette concurrence légale et déloyale : les produits Shein sont de si mauvaise qualité qu’on ne peut pas les recycler. Que les chiffonniers de Djakarta et Hermès me pardonnent.

Aucun doute, Shein est un concentré des horreurs de la mondialisation pour laquelle nous avons été sommés de nous enthousiasmer. Aujourd’hui, il ne se trouve plus personne pour approuver, et encore moins pour assumer les décisions qui ont créé cet enfer sans frontières. Des élus de tous bords dénoncent rituellement et régulièrement les effets dont ils chérissaient les causes. Entre-temps, la consommation de masse est devenue le premier droit de l’homme. Alors les affaires continuent – Temu et Shein représentent 20 % des colis gérés par La Poste (contre 5 % il y a cinq ans).

Si Shein est aujourd’hui menacée de suspension, ce n’est pas parce qu’elle incarne un modèle industriel et commercial dévastateur et inique, mais parce qu’elle a voulu sortir du placard et prendre d’assaut les centres-villes, en commençant par l’emblématique BHV, planté en face de la mairie de Madame Hidalgo. Sans ce crime de lèse-capitale, les poupées sexuelles seraient sans doute passées sous les radars.

Début novembre, deux jours avant l’ouverture, préparée comme la sortie d’un blockbuster, on apprend qu’on peut acheter sur le site une « poupée sexuelle (…) jouet de masturbation masculine avec corps érotique et vrai vagin et anus », pour 186,94 euros. On est loin de la poupée gonflable dont la simple évocation faisait ricaner les ados boutonneux d’autrefois.

La nouvelle déclenche un tsunami de réactions outragées. L’opinion ne se déchaîne pas seulement contre l’enseigne, elle veut la tête des salopards pédophiles qui achètent ces « jouets ». Shein les balance sans hésitation. Le 10 décembre, une vingtaine d’hommes âgés de 20 à 70 ans sont interpellés dans tout le pays. Certains possèdent aussi des photos ou vidéos pédopornographiques. Mais d’autres sont poursuivis pour la seule détention de la poupée maléfique. « On sait que la détention d’images ou d’objets pédocriminels amène à des passages à l’acte », assène la haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry. D’abord, on ne sait pas grand-chose. Il est aussi possible que la poupée fonctionne comme substitut. Ensuite, avec cette théorie de la pente glissante, on peut aller loin dans la prohibition, toute pensée anodine risquant de mener à un fantasme répugnant.

La photo publiée par Le Parisien suscite indéniablement effroi et malaise. Je n’irais pas dîner avec un type qui se paluche devant une Lolita de silicone. Mais il ne porte atteinte à aucun enfant réel, contrairement à celui qui regarde des photos. La morale commune le condamne, très bien. La Justice peut-elle sanctionner des désirs et des fantasmes, aussi choquants soient-ils ? C’est dégoûtant, mais prétend-on éradiquer les comportements dégoûtants et solitaires ? Pour la haute-commissaire, un type qui joue avec une poupée est un pédocriminel et doit être châtié comme tel. Plus de différence entre le réel et sa représentation. À ce compte-là il faut aussi punir ceux qui écrivent des horreurs ou font des dessins cochons dans le secret de leur alcôve. L’un des clients de Shein est poursuivi parce qu’on a trouvé chez lui des images pédopornographiques générées par IA. Il est donc illégal de fabriquer des images pourries dans son coin. Il y a quelques décennies, le Conseil d’État estimait qu’un homme pouvait s’adonner à des actes que la morale réprouve avec son âne, des experts ayant certifié que l’âne ne souffrait pas (j’ai appris ça à Sciences-Po). Désormais on interdit les mêmes pratiques avec un objet inanimé parce qu’il figure un enfant. Un enfant imaginaire, donc. La société ne peut supporter ce sacrilège. Cela ne fait littéralement de mal à personne mais c’est mal et Madame El Haïry veut en finir avec le Mal. Réparer les vices cachés de l’espèce. Hors de ma vue, les fêlés, les tordus, les crapoteux. Fin du négatif, fin de l’Histoire. Bonne chance.

Fin décembre, la Justice débouté le gouvernement qui lui demandait de suspendre Shein pour trois mois, exigeant seulement de la plateforme qu’elle ne propose plus de « produits sexuels pouvant présenter les caractéristiques d’un contenu à caractère pornographique sans mise en place d’une mesure de vérification d’âge ». Un adulte peut faire des cochonneries avec une poupée si elle a une tête d’adulte. Sauf que les magistrats ne résisteront pas longtemps à la pression morale. Mieux vaut commencer à surveiller ce qu’on dit et fait dans la vie privée : le simple fait d’en avoir une passera bientôt pour un outrage aux bonnes mœurs.

Rumba à Caracas

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A Tampa en Floride, des réfugiés venezueliens se réjouissent de l'arrestation du dictateur d'extrème gauche Nicolas Maduro, accusé de narcotrafic, 3 janvier 2026 © Dave Decker/ZUMA/SIPA

En intervenant militairement au Venezuela, Trump a-t-il bafoué le droit international comme tout le monde l’affirme ? Ce n’est pas si évident… Laissons de côté les motivations pas nécessairement des plus humanistes du proprio de la Trump Tower (est notamment éclipsée ces jours-ci, comme par hasard, l’affaire Epstein) : que dire du droit, noir sur blanc ?


Le soir étant venu, il se mit à table avec les douze. Pendant qu’ils mangeaient, il dit: Je vous le dis en vérité, l’un de vous me livrera. Ils furent profondément attristés, et chacun se mit à lui dire: Est-ce moi, Seigneur?
Matthieu 26 :20-22.

Mission accomplished!
Banderole du navire Abraham Lincoln le 1er mai 2003 en Irak en trame de fond du discours de victoire du président George W. Bush.


Le « président » vénézuélien Maduro vient d’être capturé par l’armée américaine au terme d’une audacieuse et millimétrée opération.

Évidemment, c’est avec gourmandise que l’on attend le récit du déroulement de cette capture sur le terrain. Nul doute que l’efficacité des forces spéciales est due à plusieurs « taupes » bien placées. Gérard de Villiers, candidat malheureux au prix Nobel de littérature, nous a quittés bien trop tôt. Un ange passa. Il y aura toujours des Brutus.

Les Américains ont aussi un sens inégalé du spectacle hollywoodien, non seulement juridique mais aussi militaire; on est au pays de Top gun. Le grand public a encore eu droit à une dramatique photo de la « situation room » (mais située cette fois dans le palais floridien de Mar-A-Lago), une sorte de remake de l’iconique cliché du président Obama suivant en direct la chasse à Oussama Ben Laden.

Parlant de remake, on pense naturellement à l’affaire Noriega, l’ex-dictateur panaméen et ex-collaborateur hors-cadre de la CIA déchu en 1989 : il s’agissait officiellement d’une simple affaire de stups’… A l’époque, son avocat avait d’ailleurs demandé rhétoriquement s’il fallait aussi croire en la petite souris qui donne aux enfants une pièce de monnaie en échange de leurs dents de lait… (En V.O. : « Just a drug case? You believe in the tooth fairy too? ». Note idiomatique : on dit « The tooth fairy » dans les pays anglo-saxons, littéralement, « la fée des dents », car on ne croit pas aux souris magiques, mais aux fées).

Le président Trump vient de redonner un nouveau souffle à la doctrine Monroe, selon laquelle l’ensemble du continent américain constitue la chasse gardée des Etats-Unis. On est toujours dans l’esprit du Traité de Tordesillas de 1494, par lequel l’Espagne et le Portugal se partagèrent le monde.

De prime abord, on peut donc être sceptique à l’idée que cette manœuvre était conçue en vue de la libération proclamée du peuple vénézuélien, bel et bien ruiné par des années de chavisme, ou de la protection de la population américaine des substances dangereuses.  En effet, selon les informations généralement disponibles, la plus destructrice, le fentanyl, est d’origine chinoise et parvient au consommateur via le voisin mexicain, tandis que la poudre blanche colombienne qu’affectionnent les intellectuels, destinée à l’Europe, ne fait que transiter par le Vénézuéla.

Plus prosaïquement, il s’agissait simplement de donner aux compagnies pétrolières américaines accès aux plus grandes réserves de brut au monde, notamment à celles qui avaient été nationalisées pendant l’ère Chavez. Le président Donald Trump n’en fait même pas mystère.

Comme l’on pouvait s’y attendre, dans la communauté internationale, les réactions ne se sont pas fait attendre et reflètent en général les clivages politiques. On fait état de généralités au sujet du respect du droit international, en esquivant souvent les détails concrets. Dans la doulce France, une certaine gauche déchire sa djellaba et hurle à la violation de la souveraineté étatique.

Mais laissons de côté les motivations pas nécessairement des plus humanistes du proprio de la Trump Tower. Est notamment éclipsée, comme par hasard, l’affaire Epstein. Que dire du droit, noir sur blanc? Quelques réflexions, à chaud, en vrac.

L’exécutif américain peut soutenir avec une certaine vraisemblance qu’il ne s’agissait en l’occurrence que de l’arrestation d’un criminel de droit commun et que Maduro ne saurait invoquer l’immunité de chef d’État puisque les élections qu’il avait volées de manière flagrante n’avaient pas été reconnues. Par conséquent, sur le plan interne, nulle obligation d’agir de concert avec le Congrès : pas de « guerre » à strictement parler; en outre, la jurisprudence Noriega confirme la légalité de l’exfiltration. Quant au droit international, la discussion est théorique pour l’accusé vu que, aux Etats-Unis, le droit interne l’emporte. Cela dit, l’on peut conjecturer qu’une telle intervention policière n’est pas non plus contraire au droit des nations, sauf que… le président Trump annonce prendre dorénavant en main la gestion du pays et se déclare prêt à y envoyer des troupes d’occupation… ce qui mettrait en jeu la souveraineté de l’État vénézuélien. On ne serait donc plus dans le cadre du pénal.

Manifestement, l’accusé n’a pas beaucoup d’atouts dans son jeu. Il peut invoquer sa qualité de chef d’État de facto. En théorie, il peut aussi avancer la thèse de la « poursuite sélective, ou discriminatoire » (« selective prosecution » en V.O.), vu que d’autres acteurs constituent une menace bien plus concrète en matière de narcotrafic (Chine, Mexique, Équateur… à noter la grâce accordée à l’ex-président hondurien Juan Orlando Hernandez, conservateur de la meilleure eau, que l’on pourrait qualifier de « grossiste » : il purgeait une peine de 45 ans pour importation aux Etats-Unis de 400 tonnes de cocaïne). Bonne chance, M. Maduro !

L’on ne saurait nier que le caudillo a siphonné vers, autre autres, les banques américaines des fonds substantiels provenant de prélèvements de nature vaguement douanière sur des mouvements de marchandises illicites, dont la destination était surtout des territoires autres que les Etats-Unis, notamment l’Europe honnie de Donald Trump! Peut-être au Delaware, l’État de Joe Biden, un paradis bien connu des fiscalistes internationaux… Voilà qui renforce la compétence de la justice américaine, mais qui donne à M. Maduro une petite carte à jouer avec les informations qu’il pourrait donner au Trésor américain…

Au final, que retenir de la dernière initiative trumpienne ? Le président américain ne semble plus revendiquer la qualité d’ « isolationniste ».

La Chine et la Russie peuvent y voir un précédent politique utile à plus long terme.

Certaines des menaces de sa majesté orange sont à prendre au sérieux, encore que des États plus exotiques peuvent compter sur l’éloignement géographique.

Rappelons que le fondateur de la Trump University, lui-même repris de justice, a exprimé une vive convoitise pour le Groenland et aussi le Canada. Les quelques troufions danois ne résisteraient pas plus de neuf minutes à un largage d’une poignée de paras, tandis qu’il voudrait transformer son voisin septentrional, dont la résistance ne durerait pas plus de 24 minutes, en 51e Etat. Or, il se trouve que, dans la province pétrolière de l’Alberta, une pétition est lancée en vue d’un référendum portant sur l’indépendance. Finira-t-elle par adhérer de son plein gré à l’Union américaine dans un avenir rapproché, comme le fit la république du Texas en 1845 ? Ce serait une belle prise, conforme à la « Manifest Destiny » américaine (les lecteurs auront traduit d’eux-mêmes).

Quant au Groenland, on sera fixé « bientôt » (« soon » en V.O.), c’est-à-dire dans une vingtaine de jours.

En conclusion, tout n’est pas sombre personnellement pour l’ex-dictateur bolivarien. La mésaventure de el Presidente deviendra peut-être une bénédiction si l’on se fie à son collègue Noriega. Chez les détenus médiatiques, la prison suscite souvent des conversions mystiques et un émouvant esprit de rédemption; ils y découvrent enfin la lumière de Notre Seigneur Jésus Christ et donc la paix de l’âme. Un ange passera. Alléluia.

Venezuela: beaux principes et plaisir coupable

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Le président Donald Trump, entouré du directeur de la CIA John Ratcliffe (à gauche) et du secrétaire d’État Marco Rubio (à droite), observe l’arrestation du président vénézuélien Nicolas Maduro lors de l’opération Absolute Resolve, le samedi 3 janvier 2026, à Mar-a-Lago, à Palm Beach, en Floride © UPI/Newscom/SIPA

Le président français a estimé dans un premier temps, samedi, que « le peuple vénézuélien est débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro et ne peut que s’en réjouir ». Du miel aux oreilles de Trump ! Il a ensuite corrigé le tir en conseil des ministres, hier: « La France défend le droit international, la méthode employée n’est ni soutenue, ni approuvée. »  Quand Trump parle du Mexique ou du Groenland, on a le droit de s’inquiéter, affirme Elisabeth Lévy dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.


L’intervention américaine au Venezuela suscite beaucoup de critiques. Mais ne boudons pas notre plaisir. On rêve d’un western planétaire avec un gentil sheriff genre Tom Cruise qui met hors-jeu les méchants de Maduro à Khamenei. À part Mélenchon et sa clique, personne ne regrette Nicolas Maduro qui, en 23 ans, a achevé la destruction d’un pays prospère. Aucun Vénézuélien ne vivra plus mal après l’opération Absolute resolve. Aucun Latino-américain non plus car il déstabilisait toute la région (immigration et criminalité expliquent pour bonne part la victoire d’un pinochetiste au Chili). Enfin, Caracas était le lieu de rendez-vous de tous nos ennemis, Hezbollah et autres. Donc merci Donald Trump et bon débarras.

Le « State building », cela ne marche jamais vraiment

Cependant, ne soyons pas naïfs. Le but des Américains n’est pas d’instaurer la démocratie (et tant mieux, car généralement ça tourne au désastre). Le régime maduriste est sous tutelle mais toujours en place. Bien qu’on ne sache pas tout, il semble que Washington ait encouragé et accompagné une révolution de Palais. Rien de nouveau sauf que ce ne sont plus des opérations secrètes plus ou moins tordues de la CIA mais désormais une politique parfaitement assumée.

A lire aussi, Harold Hyman et Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

Au-delà du Venezuela, où la politique américaine est très défendable, on ne pleurera pas pour le régime castriste s’il lui arrive une mésaventure comparable. Mais quand Trump parle du Mexique ou plus encore pour nous Européens du Groenland, on a le droit de s’inquiéter.

Emmanuel Macron a-t-il donc raison de condamner la méthode des Américains ? Sa réaction en deux temps suggère qu’il a cédé à la pression, ce qui n’est jamais bon. Ensuite, il ne s’agit pas de prodiguer des leçons de maintien au président américain mais de comprendre le monde où nous sommes et de nous y adapter.

Quel est ce pays, où frappe la nuit la loi du plus fort ?

Depuis 1989, les Européens se racontent une belle histoire. Après la fin du communisme, nous étions censés assister à l’avènement d’un monde pacifié régi par le droit et le commerce. Evidemment les rapports de force n’ont pas disparu. Aussi injuste que cela soit, nous avons dû accepter que nos entreprises soient soumises partout au droit US. Le droit ne dissuadera pas plus la Chine d’envahir Taiwan si elle le décide qu’il a empêché Poutine d’envahir l’Ukraine. Face au président russe on aimerait bien que l’Europe soit un peu plus trumpienne et qu’elle soit capable de lui dire : l’Ukraine appartient désormais à notre zone d’influence alors pas touche. Mais pour ça, il faudrait qu’on soit plus soucieux de nos armées que de nos retraites.

A lire aussi: Panama, Groenland, Canada: quand Donald Trump ravive la Doctrine Monroe


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio

Retrouvez sa chronique après le journal de 8 heures.

Comment peut-on être Persan?

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Un Iranien fait le plein d'essence à Téhéran, 13 décembre 2025 © Vahid Salemi/AP/SIPA

La formule de Montesquieu feignait la naïveté pour mieux révéler l’étrangeté française. On croyait observer l’Orient, mais c’était la France qui se retrouvait mise à nu par notre philosophe. Trois siècles plus tard, le procédé mérite d’être retourné.

Imaginons des Persans d’aujourd’hui regardant la France. De vrais Persans, c’est-à-dire des femmes retirant leur voile obligatoire, des étudiants surveillés et pourchassés, des jeunes urbains et, désormais, commerçants du Bazar qui conspuent la République islamique au prix de leur liberté, parfois de leur vie.

Que verraient-ils ? Un pays qui se proclame libre mais qui s’emploie à réduire ses propres marges de respiration. Une société où l’on n’interdit plus rien mais où l’on moralise sans relâche, où l’on ne censure pas mais où l’on disqualifie, où la peur se recycle en pseudo vertu civique, où le mot « boycott » tient lieu de pensée.

Ils observeraient nos universités, jadis lieux du doute, devenir des ateliers de conformité. On n’y apprend plus à penser contre, mais correctement. La nuance y est suspecte, l’ironie dangereuse, le désaccord une faute valant la proscription publique.

Mais ce qui frapperait le plus les Persans est le rôle d’une partie de la gauche française. Des élus LFI se disant défenseurs des opprimés mais qui trouvent toujours une bonne raison de détourner le regard quand l’oppression est islamiste, théocratique et enturbannée.

A lire aussi: Iran en colère: quand l’inflation fait vaciller la théocratie

Pour les camarades de Jean-Luc Mélenchon, qui vient de perdre son ami vénézuélien Maduro, la République islamique n’est jamais vraiment le problème. Elle est “complexe”, “contextuelle”, toujours secondaire face à la dénonciation obsessionnelle de l’Occident et du petit Satan israélien. Les femmes iraniennes emprisonnées pour une mèche de cheveux ? Un détail. Les étudiants tabassés ? Un angle mort. L’essentiel est ailleurs, dans la posture morale hypocrite, rentable et sans risque.

Les Persans d’aujourd’hui ne se demandent plus si cette indulgence des militants est idéologique ou intéressée. Il faut une singulière mauvaise foi pour condamner les démocraties libérales tout en blanchissant, par le silence ou la relativisation, l’un des régimes les plus liberticides du monde – parce qu’il se proclame “anti-impérialiste” et champion d’une “cause palestinienne” si mal servie par les arboreurs de keffieh.

Pendant ce temps, en Iran, le pouvoir se raidit parce qu’il vacille. Les femmes désobéissent, les étudiants affrontent, le pays profond gronde. Là-bas, la liberté coûte cher. Ici, elle se brade doucement, au nom du Bien…

La question retournée n’est plus ironique. Comment peut-on être français, se dire progressiste, et servir avec tant de zèle le conformisme le plus régressif au point d’en devenir la caution utile des mollahs ?

L’histoire est cruelle. Ceux qui connaissent la contrainte la reconnaissent vite. Ceux qui l’habillent de bonnes intentions la découvrent toujours trop tard.

Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

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Le président déchu du Venezuela, Nicolás Maduro [et son épouse, Cilia Flores], arrivent à l’héliport de Wall Street, dans l’arrondissement de Manhattan à New York, afin d’être transportés pour comparaître devant un tribunal new-yorkais le lundi 5 janvier 2026. Ils doivent être inculpés dans le cadre d’un acte d’accusation pour narcoterrorisme émis à leur encontre par le gouvernement des États-Unis © Kyle Mazza-CNP/DPA/SIPA

Au lendemain de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas par les Américains, et alors qu’il va être présenté à un juge à New York, le Républicain Randy Yaloz et l’expert en géopolitique Harold Hyman s’interrogent sur ce virage « impérialiste » de Donald Trump décrié par nombre de chancelleries.


Causeur. La « communauté internationale » a la gueule de bois. L’intervention militaire américaine éclair à Caracas entérine-t-elle la fin de l’ONU ?

Randy Yaloz. L’ONU n’est pas « morte », elle fonctionne exactement comme elle a toujours fonctionné depuis 1945. Les États-Unis en sont le principal architecte, le premier financeur et le garant militaire implicite, et cela n’a pas changé. Le Conseil de sécurité reste décidé par les grandes puissances. L’intervention à Caracas s’inscrit ainsi dans une continuité stratégique américaine ; sous Donald Trump, les États-Unis assument simplement plus ouvertement ce que tous les présidents ont fait avant lui. Quand les intérêts vitaux américains sont menacés, Washington agit, puis ensuite gère le multilatéral. La « communauté internationale » n’est pas un acteur opérationnel mais un agrégat d’intérêts divergents. L’ONU reste utile pour la coordination technique et l’évitement des conflits directs entre grandes puissances, mais aucunement pour bloquer des décisions de sécurité nationale. Dans ce cas précis, l’administration Trump a jugé que la convergence chinoise, iranienne et russe au Venezuela dépassait le seuil de risque acceptable. Soyons clairs, le président a autorisé une décision déjà considérée comme nécessaire sur le plan militaire. L’ONU n’est pas contournée par caprice, elle est dépassée quand elle est structurellement incapable d’agir.

Harold Hyman. L’ONU est devenue impotente depuis longtemps, mais il faut comprendre ce qu’elle est réellement. Le concert des nations, issu du système de la Charte de l’Atlantique entre Franklin Roosevelt et Winston Churchill, est une organisation d’États engagés à maintenir la paix et même la démocratie, sans oublier l’autodétermination des peuples. Dès le début, nous étions donc en présence d’une utopie : pensait-on vraiment que l’URSS allait fonctionner comme le Canada ou les Pays-Bas ? L’Assemblée générale et le Conseil de sécurité sont les sérénissimes chambres délibératives et quasi parlementaires de ce système — la voix du Luxembourg y pesant autant que celle des États-Unis à l’Assemblée générale. À tout cela s’ajoutait l’Administration des Nations unies, avec ses commissions des droits de l’homme et des réfugiés. Puisque ces administrations émanaient de la sphère politique, l’ensemble ressemblait à un immense État supranational.

Cela ne pouvait pas fonctionner, et aujourd’hui l’utopie se désagrège de manière déplorable, insolente, presque goulument. Les principes ne sont plus que des habillages, et les États-Unis, cofondateurs à l’origine, en sont devenus les fossoyeurs les plus désolants, au regard de cette réalité historique.

Donald Trump opère-t-il un virage impérialiste, néoconservateur ? Ne risque-t-il pas de décevoir sa base anti-interventionniste ?

Harold Hyman. Un virage impérialiste ? Tout est affaire de perspective. Vu depuis Washington, ce n’est pas tout à fait ça. Les néo-conservateurs entendent imposer la démocratie partout en renversant tous les régimes dictatoriaux et anti-occidentaux, par tous les moyens nécessaires, y compris la force. Pourquoi ? Parce que, selon eux, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles, et que les dictatures ont produit Auschwitz et les goulags. Avec cette grille de lecture, le Venezuela peut ainsi devenir un cas d’école, Nicolás Maduro étant perçu comme un avatar de Joseph Staline.

L’impérialisme, quant à lui, est plus mouvant. De Monroe à Theodore Roosevelt, l’idée d’expansion territoriale américaine a existé, mais par la suite aucune administration américaine ne s’est véritablement engagée dans une politique de conquête. La logique de la guerre froide, puis celle de la guerre dite « contre le terrorisme » — en réalité contre le jihadisme — permettait d’éviter la question des sphères d’influence et des annexions. À l’extrême, les impérialistes se contentaient d’établir des protectorats virtuels en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, via des traités de protection militaire et un réseau de bases américaines. Il n’y avait pas de colonisation de peuplement. Aujourd’hui, nous serions revenus au stade de Theodore Roosevelt : celui du jingoïsme, c’est-à-dire d’un patriotisme exacerbé, résumé par le slogan « my country, right or wrong ». Le Groenland ferait alors figure d’équivalent contemporain du Cuba espagnol de 1899 : évincer une puissance européenne pour instaurer une pax americana sur des populations autochtones. Les Groenlandais l’ont bien compris et ont interrompu leur course vers l’indépendance. « Mieux vaut être danois qu’américain », disent-ils. Seuls 6% d’entre eux souhaitent un rattachement aux États-Unis.

Randy Yaloz. Il n’y a pas de virage impérialiste ou néoconservateur au sens classique : on est dans une frappe limitée, ciblée, sans occupation, correspondant exactement au schéma trumpien déjà vu avec l’Iran. L’objectif est clair : neutraliser une menace proche, visible, sans enlisement ni pertes américaines. Ce n’est pas du nation-building, c’est du hard power ponctuel, assumé et instrumental. La base de Trump n’est pas trahie ; au contraire, parce qu’elle rejette les guerres longues et non pas les opérations chirurgicales menées avec autant de précision, qui protègent directement les intérêts américains. À court terme, l’opération est perçue comme efficace et cohérente avec la doctrine « America First ». Le vrai risque politique pour Trump viendrait seulement d’un glissement vers une présence durable ou un chaos post-opération, ce qui est très loin d’être le cas. Côté démocrate, la réaction est malheureusement prévisible : dénonciation juridique et indignation morale, mais peu, voir aucune crédibilité stratégique. Biden et Harris n’auraient rien fait de comparable, parce qu’ils n’ont jamais réussi à parvenir à un succès opérationnel comparable. Sous Biden, le retrait américain de l’Afghanistan était un fiasco avec des pertes humaines et des estimations de 7,12 milliards de dollars d’équipements de défense américains laissées dans les mains des Talibans. Le plan Biden pour le Venezuela a été l’impuissance stratégique, faite de morale affichée, de sanctions creuses et de concessions à Maduro, qui l’a dupé avec de prétendues promesses d’élections libres. La presse américaine a elle-même révélé combien les Vénézuéliens aux États-Unis comme au Venezuela ont accueilli l’opération Trump avec soulagement et une joie assumée.

Quelles sont les options sur la table concernant le futur politique du Venezuela ?

Harold Hyman. On aimerait savoir ! Il y a encore une semaine, tout semblait clair : María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, louée par Donald Trump et elle-même admiratrice du président yankee, devait incarner une relève clé en main, avec un Nicolás Maduro promis aux barreaux d’une prison new-yorkaise. Or le président américain a balayé cette hypothèse d’un revers de main, déclarant à la presse : « Je n’ai pas eu de contact avec elle. Machado n’a pas beaucoup de soutien. » Ces propos sont un exemple parfait de mauvaise foi.

Il reste donc la vice-présidente, toujours en place, Delcy Rodríguez, pur produit du chavisme. Donald Trump a affirmé vouloir travailler avec elle. Ce qu’il recherche, ce sont de larges concessions pétrolières. En d’autres temps, on aurait davantage pensé aux bananes qu’au pétrole. Mais l’intéressée n’a pas détaillé ses conditions. Peut-être n’a-t-elle même pas le droit d’en avoir.

Donald Trump est suffisamment politique pour comprendre qu’une guerre ouverte contre les forces du régime chaviste gâcherait la gloire d’un renversement sans révolution, dans lequel les seuls morts sembleraient être les gardes du corps cubains de Maduro, sans qu’aucun civil vénézuélien n’ait été touché, d’après les informations dont nous disposons à ce stade. Toujours est-il que le Venezuela est infiniment plus solide que la Grenade en 1983, lorsque les forces armées américaines renversèrent le dirigeant marxiste et démantelèrent le régime. C’est donc maintenant que le peuple vénézuélien, patriotique, devra naviguer entre les options qui s’offrent à lui. C’est un jeu fascinant à observer.

Randy Yaloz. Les options politiques pour le Venezuela sont aujourd’hui quasi inexistantes. À court terme, soit le noyau du régime autour de Delcy Rodríguez coopère avec l’administration Donald Trump, soit le pays est asphyxié. Washington dispose d’outils écrasants sans guerre terrestre : sanctions secondaires, embargo énergétique, blocus maritime, pressions financières et cyber. Trump a explicitement indiqué qu’il pouvait isoler totalement Caracas et couper toute capacité d’exportation. Dans ce cadre, la coopération offrirait au régime une survie politique minimale sous strict contrôle américain. Le refus, lui, mènerait à une paralysie économique accélérée et à des fractures internes. À moyen terme, le scénario privilégié à Washington est une transition politique encadrée. Elle impliquerait ouverture aux intérêts énergétiques et stratégiques américains et recomposition du pouvoir. Les appels chinois à la libération de Maduro relèvent du signal diplomatique, pas de la dissuasion militaire. Aucun acteur extérieur n’est prêt à affronter en guerre ouverte les États-Unis pour Caracas. La pression américaine apparaît donc non seulement logique, mais inévitable pour avancer face au désastre vénézuélien depuis 2013.

Qu’est-ce que la justice américaine peut reprocher à M. Maduro exactement ? N’était-il pas plutôt un obstacle aux intérêts économiques ou pétroliers américains ?

Randy Yaloz. La justice américaine reproche à Nicolás Maduro des faits précis, documentés et déjà judiciairement engagés. Le U.S. Department of Justice et la Drug Enforcement Administration ont formellement inculpé Maduro et son entourage pour narco-terrorisme, trafic de cocaïne et blanchiment. Les actes d’accusation décrivent un État capturé par le « Cartel de los Soles », utilisant la drogue comme arme contre les États-Unis. Il ne s’agit donc pas d’une querelle pétrolière : le pétrole n’est qu’un levier parmi d’autres. Les dossiers fédéraux mentionnent aussi l’accès illégal à des terres rares, utiles à la Chine et hostiles aux intérêts américains. Comme l’a rappelé Marco Rubio, Maduro est un « criminel inculpé, pas un chef d’État légitime ». Rubio souligne que l’inaction passée a permis à la Russie, la Chine et l’Iran de s’installer durablement « dans l’arrière-cour américaine ». L’administration précédente a fait preuve d’une tolérance coupable, laissant ces alliances se consolider. Le précédent Noriega montre qu’un chef d’État impliqué dans le narcotrafic peut être poursuivi, jugé et extradé. Dans cette optique, l’action sous Donald Trump n’est ni idéologique ni économique, mais strictement pour faire appliquer le droit fédéral et ainsi garantir la sécurité de son pays.

Harold Hyman. Reste que le régime vénézuélien a aussi toujours été un obstacle au bon déroulement du marché du pétrole, mais initialement sous Chavez un modus vivendi avait été trouvé. Pendant des décennies, le pouvoir américain était obsédé par le niveau suffisant d’approvisionnement en pétrole. Puis, les États-Unis sont devenus le plus grand producteur au monde, avec le pétrole de schiste, et l’approvisionnement canadien provenant des sables bitumineux de l’Alberta a ajouté à la tranquillité américaine. Aujourd’hui, le pétrole n’est plus vital, mais il représente quand même un facteur de régulation économique majeur. D’autant plus que Donald Trump veut maintenir les moteurs thermiques, ce qui revient à repousser la transition énergétique de quelques années. Je penche donc pour une explication psychologique autant qu’économique: contrôler le pétrole, c’est montrer sa force, quand bien même la proportion d’automobiles électriques s’accroît constamment.

Juridiquement, les caciques du régime de Maduro sont nombreux à tremper dans les trafics. Le Venezuela, plaque tournante de la drogue : ce n’est pas faux. Mais les frappes militaires américaines sur les narco-bateaux, et même sur les embarcadères, n’auraient-elles pas pu suffire à juguler ce trafic ? Arrêter Maduro ne nécessitait pas ces frappes. Il est cependant probable qu’il y a suffisamment de pièces à charge pour obtenir une condamnation de l’ex-président. Ces accusations avaient déjà été signifiées, et assorties d’un mandat d’arrêt, sous le premier mandat Trump.

Ces évènements au Venezuela sont-ils selon vous de nature à effrayer la Chine quant à la résolution du président américain, ou au contraire de nature à la conforter dans ses projets de récupérer Taiwan ?

Harold Hyman. Existe-t-il un plan d’ensemble visant à remodeler le monde ? Il serait sans doute réducteur de le voir ainsi. En revanche, Donald Trump a une manière de penser et d’agir, une méthode, et surtout une motivation : la grandeur économique et médiatisable.

Le Parti communiste chinois doit aujourd’hui se poser mille questions. Il a menacé Taïwan au moment même où Donald Trump venait d’ouvrir les marchés de l’armement américain aux forces armées taïwanaises. Ainsi, Xi Jinping, qui court vers une réunification par la force à l’horizon de 2049, centenaire du Parti communiste chinois, va se heurter à Donald Trump, lancé vers la gloire d’une Amérique omnipotente et prospère. Xi Jinping ne sera évidemment pas arrêté par une escadrille d’hélicoptères américains, mais il devra s’interroger : ce même Trump ne cherche-t-il pas une confrontation navale dans les mers de Chine ?

La seule puissance dont on connaît aujourd’hui les capacités ultra-destructrices est la Russie poutinienne, et c’est plutôt le théâtre ukrainien qui continue de captiver l’attention du Parti communiste chinois. Enfin, la République islamique d’Iran a peut-être aussi du souci à se faire. L’élimination du Guide suprême est techniquement envisageable pour les forces combinées américaines et israéliennes, d’autant plus que la population semble majoritairement écœurée par le régime. Quant à la Colombie, le vitriol n’est pas encore monté suffisamment haut : il n’y a aucun gain médiatique à attendre du renversement du président Gustavo Petro, régulièrement élu et respectueux des mécanismes démocratiques. Un coup de force au Groenland aurait, quant à lui, des effets désastreux. Sans doute bien pires qu’une action en Iran ou à Cuba. Donald Trump perçoit-il réellement la différence entre ces dossiers, du point de vue occidental ? Les provocations à l’égard du Canada ont déjà produit un effet inattendu : elles ont conduit les Canadiens à reconduire le Parti libéral, qui aurait dû être balayé, n’eût été sa résistance jugée plus ferme — et plus traditionnelle — que celle d’un Parti conservateur perçu comme plus perméable à l’influence, voire à l’ingérence, américaines…

Randy Yaloz. À Pékin, l’opération au Venezuela est interprétée comme un signal politique clair : sous Donald Trump, la dissuasion n’est plus abstraite, elle est appliquée. Contrairement aux interprétations superficielles, le véritable centre de gravité reste Taïwan, où le renforcement américain se fait volontairement à bas bruit. Le Japon a officiellement déclaré Taïwan comme un intérêt vital, alignant explicitement sa posture sécuritaire sur celle de Washington. Le nouveau leadership japonais et sud-coréen consolide cet axe, tandis que les États-Unis ont validé fin 2025 un paquet antimissile record. Les forces américaines et alliées sont déjà en distance de frappe directe des infrastructures industrielles, énergétiques et militaires critiques chinoises. Un conflit entraînerait des destructions massives — barrages, hubs logistiques, centres industriels — à un coût économique et social inassumable pour la Chine. Surtout, Pékin reste structurellement dépendant des semi-conducteurs taïwanais ; attaquer Taïwan relèverait de l’autodestruction stratégique.

En Amérique latine, la situation de la Colombie est centrale : son alignement fluctuant, son rapprochement avec la Chine et sa tolérance envers des réseaux hostiles ont transformé un ancien allié en facteur d’incertitude stratégique. Justement, l’opération au Venezuela sert aussi d’avertissement régional. Washington n’acceptera plus d’États pivots hostiles ou ambigus dans son voisinage immédiat. Ces événements soulèvent par ailleurs une question lourde pour Moscou et Pékin : soit leurs services de renseignement ont subi une défaillance majeure, soit un arrangement tacite a été conclu avec Washington. Dans le premier cas, cela révèle une vulnérabilité inquiétante hors de leurs théâtres prioritaires ; dans le second, un cynisme transactionnel assumé, Caracas ayant été jugé échangeable… Pour la Russie, l’Ukraine reste l’axe existentiel ; pour la Chine, Taïwan demeure le cœur stratégique. Pour l’Iran, enfin, le signal est identique : encerclement progressif, pression maximale, sans basculer dans une guerre totale inutile. Le Groenland n’a pas à craindre Washington, mais comprend désormais son rôle central dans les corridors arctiques, la défense antimissile et les trajectoires balistiques. Caracas ne rend donc pas Taïwan plus vulnérable ; il réduit l’espace de manœuvre stratégique de la Chine et referme l’illusion d’un coup de force à coût maîtrisé.