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Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

Au lendemain de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas par les Américains, et alors qu’il va être présenté à un juge à New York, le Républicain Randy Yaloz et l’expert en géopolitique Harold Hyman s’interrogent sur ce virage « impérialiste » de Donald Trump décrié par nombre de chancelleries.


Causeur. La « communauté internationale » a la gueule de bois. L’intervention militaire américaine éclair à Caracas entérine-t-elle la fin de l’ONU ?

Randy Yaloz. L’ONU n’est pas « morte », elle fonctionne exactement comme elle a toujours fonctionné depuis 1945. Les États-Unis en sont le principal architecte, le premier financeur et le garant militaire implicite, et cela n’a pas changé. Le Conseil de sécurité reste décidé par les grandes puissances. L’intervention à Caracas s’inscrit ainsi dans une continuité stratégique américaine ; sous Donald Trump, les États-Unis assument simplement plus ouvertement ce que tous les présidents ont fait avant lui. Quand les intérêts vitaux américains sont menacés, Washington agit, puis ensuite gère le multilatéral. La « communauté internationale » n’est pas un acteur opérationnel mais un agrégat d’intérêts divergents. L’ONU reste utile pour la coordination technique et l’évitement des conflits directs entre grandes puissances, mais aucunement pour bloquer des décisions de sécurité nationale. Dans ce cas précis, l’administration Trump a jugé que la convergence chinoise, iranienne et russe au Venezuela dépassait le seuil de risque acceptable. Soyons clairs, le président a autorisé une décision déjà considérée comme nécessaire sur le plan militaire. L’ONU n’est pas contournée par caprice, elle est dépassée quand elle est structurellement incapable d’agir.

Harold Hyman. L’ONU est devenue impotente depuis longtemps, mais il faut comprendre ce qu’elle est réellement. Le concert des nations, issu du système de la Charte de l’Atlantique entre Franklin Roosevelt et Winston Churchill, est une organisation d’États engagés à maintenir la paix et même la démocratie, sans oublier l’autodétermination des peuples. Dès le début, nous étions donc en présence d’une utopie : pensait-on vraiment que l’URSS allait fonctionner comme le Canada ou les Pays-Bas ? L’Assemblée générale et le Conseil de sécurité sont les sérénissimes chambres délibératives et quasi parlementaires de ce système — la voix du Luxembourg y pesant autant que celle des États-Unis à l’Assemblée générale. À tout cela s’ajoutait l’Administration des Nations unies, avec ses commissions des droits de l’homme et des réfugiés. Puisque ces administrations émanaient de la sphère politique, l’ensemble ressemblait à un immense État supranational.

Cela ne pouvait pas fonctionner, et aujourd’hui l’utopie se désagrège de manière déplorable, insolente, presque goulument. Les principes ne sont plus que des habillages, et les États-Unis, cofondateurs à l’origine, en sont devenus les fossoyeurs les plus désolants, au regard de cette réalité historique.

Donald Trump opère-t-il un virage impérialiste, néoconservateur ? Ne risque-t-il pas de décevoir sa base anti-interventionniste ?

Harold Hyman. Un virage impérialiste ? Tout est affaire de perspective. Vu depuis Washington, ce n’est pas tout à fait ça. Les néo-conservateurs entendent imposer la démocratie partout en renversant tous les régimes dictatoriaux et anti-occidentaux, par tous les moyens nécessaires, y compris la force. Pourquoi ? Parce que, selon eux, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles, et que les dictatures ont produit Auschwitz et les goulags. Avec cette grille de lecture, le Venezuela peut ainsi devenir un cas d’école, Nicolás Maduro étant perçu comme un avatar de Joseph Staline.

L’impérialisme, quant à lui, est plus mouvant. De Monroe à Theodore Roosevelt, l’idée d’expansion territoriale américaine a existé, mais par la suite aucune administration américaine ne s’est véritablement engagée dans une politique de conquête. La logique de la guerre froide, puis celle de la guerre dite « contre le terrorisme » — en réalité contre le jihadisme — permettait d’éviter la question des sphères d’influence et des annexions. À l’extrême, les impérialistes se contentaient d’établir des protectorats virtuels en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, via des traités de protection militaire et un réseau de bases américaines. Il n’y avait pas de colonisation de peuplement. Aujourd’hui, nous serions revenus au stade de Theodore Roosevelt : celui du jingoïsme, c’est-à-dire d’un patriotisme exacerbé, résumé par le slogan « my country, right or wrong ». Le Groenland ferait alors figure d’équivalent contemporain du Cuba espagnol de 1899 : évincer une puissance européenne pour instaurer une pax americana sur des populations autochtones. Les Groenlandais l’ont bien compris et ont interrompu leur course vers l’indépendance. « Mieux vaut être danois qu’américain », disent-ils. Seuls 6% d’entre eux souhaitent un rattachement aux États-Unis.

Randy Yaloz. Il n’y a pas de virage impérialiste ou néoconservateur au sens classique : on est dans une frappe limitée, ciblée, sans occupation, correspondant exactement au schéma trumpien déjà vu avec l’Iran. L’objectif est clair : neutraliser une menace proche, visible, sans enlisement ni pertes américaines. Ce n’est pas du nation-building, c’est du hard power ponctuel, assumé et instrumental. La base de Trump n’est pas trahie ; au contraire, parce qu’elle rejette les guerres longues et non pas les opérations chirurgicales menées avec autant de précision, qui protègent directement les intérêts américains. À court terme, l’opération est perçue comme efficace et cohérente avec la doctrine « America First ». Le vrai risque politique pour Trump viendrait seulement d’un glissement vers une présence durable ou un chaos post-opération, ce qui est très loin d’être le cas. Côté démocrate, la réaction est malheureusement prévisible : dénonciation juridique et indignation morale, mais peu, voir aucune crédibilité stratégique. Biden et Harris n’auraient rien fait de comparable, parce qu’ils n’ont jamais réussi à parvenir à un succès opérationnel comparable. Sous Biden, le retrait américain de l’Afghanistan était un fiasco avec des pertes humaines et des estimations de 7,12 milliards de dollars d’équipements de défense américains laissées dans les mains des Talibans. Le plan Biden pour le Venezuela a été l’impuissance stratégique, faite de morale affichée, de sanctions creuses et de concessions à Maduro, qui l’a dupé avec de prétendues promesses d’élections libres. La presse américaine a elle-même révélé combien les Vénézuéliens aux États-Unis comme au Venezuela ont accueilli l’opération Trump avec soulagement et une joie assumée.

Quelles sont les options sur la table concernant le futur politique du Venezuela ?

Harold Hyman. On aimerait savoir ! Il y a encore une semaine, tout semblait clair : María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, louée par Donald Trump et elle-même admiratrice du président yankee, devait incarner une relève clé en main, avec un Nicolás Maduro promis aux barreaux d’une prison new-yorkaise. Or le président américain a balayé cette hypothèse d’un revers de main, déclarant à la presse : « Je n’ai pas eu de contact avec elle. Machado n’a pas beaucoup de soutien. » Ces propos sont un exemple parfait de mauvaise foi.

Il reste donc la vice-présidente, toujours en place, Delcy Rodríguez, pur produit du chavisme. Donald Trump a affirmé vouloir travailler avec elle. Ce qu’il recherche, ce sont de larges concessions pétrolières. En d’autres temps, on aurait davantage pensé aux bananes qu’au pétrole. Mais l’intéressée n’a pas détaillé ses conditions. Peut-être n’a-t-elle même pas le droit d’en avoir.

Donald Trump est suffisamment politique pour comprendre qu’une guerre ouverte contre les forces du régime chaviste gâcherait la gloire d’un renversement sans révolution, dans lequel les seuls morts sembleraient être les gardes du corps cubains de Maduro, sans qu’aucun civil vénézuélien n’ait été touché, d’après les informations dont nous disposons à ce stade. Toujours est-il que le Venezuela est infiniment plus solide que la Grenade en 1983, lorsque les forces armées américaines renversèrent le dirigeant marxiste et démantelèrent le régime. C’est donc maintenant que le peuple vénézuélien, patriotique, devra naviguer entre les options qui s’offrent à lui. C’est un jeu fascinant à observer.

Randy Yaloz. Les options politiques pour le Venezuela sont aujourd’hui quasi inexistantes. À court terme, soit le noyau du régime autour de Delcy Rodríguez coopère avec l’administration Donald Trump, soit le pays est asphyxié. Washington dispose d’outils écrasants sans guerre terrestre : sanctions secondaires, embargo énergétique, blocus maritime, pressions financières et cyber. Trump a explicitement indiqué qu’il pouvait isoler totalement Caracas et couper toute capacité d’exportation. Dans ce cadre, la coopération offrirait au régime une survie politique minimale sous strict contrôle américain. Le refus, lui, mènerait à une paralysie économique accélérée et à des fractures internes. À moyen terme, le scénario privilégié à Washington est une transition politique encadrée. Elle impliquerait ouverture aux intérêts énergétiques et stratégiques américains et recomposition du pouvoir. Les appels chinois à la libération de Maduro relèvent du signal diplomatique, pas de la dissuasion militaire. Aucun acteur extérieur n’est prêt à affronter en guerre ouverte les États-Unis pour Caracas. La pression américaine apparaît donc non seulement logique, mais inévitable pour avancer face au désastre vénézuélien depuis 2013.

Qu’est-ce que la justice américaine peut reprocher à M. Maduro exactement ? N’était-il pas plutôt un obstacle aux intérêts économiques ou pétroliers américains ?

Randy Yaloz. La justice américaine reproche à Nicolás Maduro des faits précis, documentés et déjà judiciairement engagés. Le U.S. Department of Justice et la Drug Enforcement Administration ont formellement inculpé Maduro et son entourage pour narco-terrorisme, trafic de cocaïne et blanchiment. Les actes d’accusation décrivent un État capturé par le « Cartel de los Soles », utilisant la drogue comme arme contre les États-Unis. Il ne s’agit donc pas d’une querelle pétrolière : le pétrole n’est qu’un levier parmi d’autres. Les dossiers fédéraux mentionnent aussi l’accès illégal à des terres rares, utiles à la Chine et hostiles aux intérêts américains. Comme l’a rappelé Marco Rubio, Maduro est un « criminel inculpé, pas un chef d’État légitime ». Rubio souligne que l’inaction passée a permis à la Russie, la Chine et l’Iran de s’installer durablement « dans l’arrière-cour américaine ». L’administration précédente a fait preuve d’une tolérance coupable, laissant ces alliances se consolider. Le précédent Noriega montre qu’un chef d’État impliqué dans le narcotrafic peut être poursuivi, jugé et extradé. Dans cette optique, l’action sous Donald Trump n’est ni idéologique ni économique, mais strictement pour faire appliquer le droit fédéral et ainsi garantir la sécurité de son pays.

Harold Hyman. Reste que le régime vénézuélien a aussi toujours été un obstacle au bon déroulement du marché du pétrole, mais initialement sous Chavez un modus vivendi avait été trouvé. Pendant des décennies, le pouvoir américain était obsédé par le niveau suffisant d’approvisionnement en pétrole. Puis, les États-Unis sont devenus le plus grand producteur au monde, avec le pétrole de schiste, et l’approvisionnement canadien provenant des sables bitumineux de l’Alberta a ajouté à la tranquillité américaine. Aujourd’hui, le pétrole n’est plus vital, mais il représente quand même un facteur de régulation économique majeur. D’autant plus que Donald Trump veut maintenir les moteurs thermiques, ce qui revient à repousser la transition énergétique de quelques années. Je penche donc pour une explication psychologique autant qu’économique: contrôler le pétrole, c’est montrer sa force, quand bien même la proportion d’automobiles électriques s’accroît constamment.

Juridiquement, les caciques du régime de Maduro sont nombreux à tremper dans les trafics. Le Venezuela, plaque tournante de la drogue : ce n’est pas faux. Mais les frappes militaires américaines sur les narco-bateaux, et même sur les embarcadères, n’auraient-elles pas pu suffire à juguler ce trafic ? Arrêter Maduro ne nécessitait pas ces frappes. Il est cependant probable qu’il y a suffisamment de pièces à charge pour obtenir une condamnation de l’ex-président. Ces accusations avaient déjà été signifiées, et assorties d’un mandat d’arrêt, sous le premier mandat Trump.

Ces évènements au Venezuela sont-ils selon vous de nature à effrayer la Chine quant à la résolution du président américain, ou au contraire de nature à la conforter dans ses projets de récupérer Taiwan ?

Harold Hyman. Existe-t-il un plan d’ensemble visant à remodeler le monde ? Il serait sans doute réducteur de le voir ainsi. En revanche, Donald Trump a une manière de penser et d’agir, une méthode, et surtout une motivation : la grandeur économique et médiatisable.

Le Parti communiste chinois doit aujourd’hui se poser mille questions. Il a menacé Taïwan au moment même où Donald Trump venait d’ouvrir les marchés de l’armement américain aux forces armées taïwanaises. Ainsi, Xi Jinping, qui court vers une réunification par la force à l’horizon de 2049, centenaire du Parti communiste chinois, va se heurter à Donald Trump, lancé vers la gloire d’une Amérique omnipotente et prospère. Xi Jinping ne sera évidemment pas arrêté par une escadrille d’hélicoptères américains, mais il devra s’interroger : ce même Trump ne cherche-t-il pas une confrontation navale dans les mers de Chine ?

La seule puissance dont on connaît aujourd’hui les capacités ultra-destructrices est la Russie poutinienne, et c’est plutôt le théâtre ukrainien qui continue de captiver l’attention du Parti communiste chinois. Enfin, la République islamique d’Iran a peut-être aussi du souci à se faire. L’élimination du Guide suprême est techniquement envisageable pour les forces combinées américaines et israéliennes, d’autant plus que la population semble majoritairement écœurée par le régime. Quant à la Colombie, le vitriol n’est pas encore monté suffisamment haut : il n’y a aucun gain médiatique à attendre du renversement du président Gustavo Petro, régulièrement élu et respectueux des mécanismes démocratiques. Un coup de force au Groenland aurait, quant à lui, des effets désastreux. Sans doute bien pires qu’une action en Iran ou à Cuba. Donald Trump perçoit-il réellement la différence entre ces dossiers, du point de vue occidental ? Les provocations à l’égard du Canada ont déjà produit un effet inattendu : elles ont conduit les Canadiens à reconduire le Parti libéral, qui aurait dû être balayé, n’eût été sa résistance jugée plus ferme — et plus traditionnelle — que celle d’un Parti conservateur perçu comme plus perméable à l’influence, voire à l’ingérence, américaines…

Randy Yaloz. À Pékin, l’opération au Venezuela est interprétée comme un signal politique clair : sous Donald Trump, la dissuasion n’est plus abstraite, elle est appliquée. Contrairement aux interprétations superficielles, le véritable centre de gravité reste Taïwan, où le renforcement américain se fait volontairement à bas bruit. Le Japon a officiellement déclaré Taïwan comme un intérêt vital, alignant explicitement sa posture sécuritaire sur celle de Washington. Le nouveau leadership japonais et sud-coréen consolide cet axe, tandis que les États-Unis ont validé fin 2025 un paquet antimissile record. Les forces américaines et alliées sont déjà en distance de frappe directe des infrastructures industrielles, énergétiques et militaires critiques chinoises. Un conflit entraînerait des destructions massives — barrages, hubs logistiques, centres industriels — à un coût économique et social inassumable pour la Chine. Surtout, Pékin reste structurellement dépendant des semi-conducteurs taïwanais ; attaquer Taïwan relèverait de l’autodestruction stratégique.

En Amérique latine, la situation de la Colombie est centrale : son alignement fluctuant, son rapprochement avec la Chine et sa tolérance envers des réseaux hostiles ont transformé un ancien allié en facteur d’incertitude stratégique. Justement, l’opération au Venezuela sert aussi d’avertissement régional. Washington n’acceptera plus d’États pivots hostiles ou ambigus dans son voisinage immédiat. Ces événements soulèvent par ailleurs une question lourde pour Moscou et Pékin : soit leurs services de renseignement ont subi une défaillance majeure, soit un arrangement tacite a été conclu avec Washington. Dans le premier cas, cela révèle une vulnérabilité inquiétante hors de leurs théâtres prioritaires ; dans le second, un cynisme transactionnel assumé, Caracas ayant été jugé échangeable… Pour la Russie, l’Ukraine reste l’axe existentiel ; pour la Chine, Taïwan demeure le cœur stratégique. Pour l’Iran, enfin, le signal est identique : encerclement progressif, pression maximale, sans basculer dans une guerre totale inutile. Le Groenland n’a pas à craindre Washington, mais comprend désormais son rôle central dans les corridors arctiques, la défense antimissile et les trajectoires balistiques. Caracas ne rend donc pas Taïwan plus vulnérable ; il réduit l’espace de manœuvre stratégique de la Chine et referme l’illusion d’un coup de force à coût maîtrisé.

François Mitterrand, le Berrichon

La « tonton mania » est de retour pour les 30 ans de la disparition du président socialiste. France 2 propose à partir de ce soir un Mitterrand confidentiel en quatre épisodes sous les traits de Denis Podalydès et Fayard ressort Ma part de vérité, ouvrage, entre dialogue et autobiographie, publié en 1969, dans lequel le candidat à la présidentielle de 1965 racontait son parcours et rappelait son ancrage berrichon…


Que l’on juge sévèrement ou non l’action de François Mitterrand, qu’il soit l’artisan de la défaite culturelle pour les uns ou l’espoir du programme commun pour les autres, trente ans après le droit d’inventaire, trente ans après la faillite des locataires de l’Elysée, trente ans après la déliquescence d’une classe politique totalement désavouée, demeure une épaisseur… Une épaisseur aussi suspecte que fascinante.

Contradictions

Nous approchons de cette mémoire, à tâtons, avec des idées préconçues, avec des pudeurs d’enfant gâté aussi, celles des générations qui n’ont pas connu la guerre, seulement les excès de la société de consommation. Se dégage alors de notre vieux pays, une impression de pérennité historique, géographique et littéraire chez ce romantique florentin qui sut élever la fonction suprême, malgré les fautes et les errements, malgré les mensonges et les leurres, malgré les secrets. Avec Mitterrand, le XXème siècle défile devant nos yeux. Le cours est magistral. Certains épisodes sont à peine croyables. Ce siècle paraît énorme. Disproportionné. Nous sommes au Luna Park d’une Histoire qui ne s’écrit pas avec un casque virtuel et qui n’a rien de monolithique. Une histoire qui se tortille et qui se contredit, quasiment une autre civilisation se dessine. D’autres Hommes, nos grands-pères, sortis des champs et des mines, hier écoliers récitant leurs départements et un poème de Lamartine ou de Hugo, propulsés du jour au lendemain dans les conflits atomiques, les progrès techniques et les terreurs de l’Occupation. Mitterrand nous apprend la nuance, l’engagement et la peur, la course de fond et les coups bas, les répudiations et les adoubements, les courtisans et les trahisons. Il y a tout chez cet animal politique d’un autre temps, d’un autre métal, difficilement compréhensible pour les esprits pinailleurs, tout un monde englouti se remet en marche, Vichy, le stalag, les décolonisations, l’ambition, la traversée du désert, les meetings dans les villes endormies, la diagonale du vide, un adversaire tutélaire portant la Croix de Lorraine devenu intouchable, une classe ouvrière encore debout, un PCF et ses réseaux des tréteaux, des profs en ascension sociale, des journaux vivaces, des syndicats en ordre de marche, des polémiques, des écrivains de droite, des amitiés coupables et des amours impossibles. Cette épaisseur-là, nous saisit. Elle choque.

Au-dessus de la mêlée

Avouez qu’elle a de la gueule, qu’elle nous sort des babillages incohérents et infamants du petit personnel politique. Que même les plus réfractaires à la mitterrandolâtrie trouvent le personnage « détestable » mais charismatique, cassant, romain, impénétrable, nettement au-dessus de la mêlée, incarnant la fonction, la sublimant même, et cependant conservant, ses zones d’ombre. La transparence sied mal à la monarchie républicaine. C’est que depuis trente ans, nous n’avons connu que des figurants, certains plus habiles, toujours un cran en-dessous ; que ce soit dans la pompe et l’ironie, dans la répartie sèche et le regard d’acier, dans l’aplomb et la rêverie, dans la réflexion et l’emphase, il leur manquait à tous, une substance, une envergure, un truc en plus. Ils parlaient de notre pays, avec le langage commun et dévitalisé des technocrates, des mots appris de leurs communicants, sans arriver à se couler dans le lit d’une nation, à s’imprégner de son climat, de son onde, de son empreinte, de ses fragilités. Mitterrand et de Gaulle partageaient au moins cette passion commune de la France.

Dans Ma part de vérité, au-delà du témoignage sur l’élection de 1965 ou les événements de mai 68, Mitterrand est le plus convaincant dans les premières pages quand il se fait à la fois géographe et littérateur, avec son style propre à lui, à tiroirs, souvent filandreux, tortueux, explicatif, en sentinelle, n’osant aller directement sur sa proie mais sauvé par une fulgurance, une bourrasque qui emporte le paragraphe. À l’oral, il avait cette tournure d’esprit réfléchie, un peu trop savante, une sorte de monotonie qu’il savait couper, stopper par une rupture brutale.

Au début du livre, Mitterrand, le Charentais, se fait défenseur du Berry et de ses racines berruyères. « J’avais dix-sept ans quand, au hasard d’une randonnée, j’ai dû à la cathédrale de Bourges l’un des coups de foudre de ma vie. J’ai encore dans les yeux l’éblouissement rouge et bleu d’un soleil abstrait et dans la mémoire ce refrain sans queue ni tête que je me suis inventé ce jour-là pour ne plus l’oublier : « Saint-Étienne de Bourges, Place Étienne-Dolet, Saint-Étienne Dolet » écrit-il. « Eux qui sont français d’avant la France n’ont pas assez d’une vie pour prouver qu’ils ne le sont pas moins que les derniers venus » confesse-t-il, c’est pourquoi, selon lui, il est si difficile aux Berrichons de réussir en politique. Depuis trente ans, je n’ai jamais entendu un homme politique parler de cette façon de son pays. Charnellement. Sincèrement. Pour une fois, à nu, sans calcul, donc assez rare dans la bouche de ce tacticien retors. L’élu de la Nièvre a su capter le bleu-Centre-de-la-France que Valery Larbaud évoquait dans Allen : le bleu de Nevers ; de la céramique ou le bleu du pays d’Allen ; « ce n’est pas ce bleu minéral, de saphirs, de bouquets de cristaux, des pays du Midi ; mais la couleur pure, la traînée lente du pinceau chargé d’un outremer éblouissant à la palette de porcelaine de l’horizon ». Le bleu Larbaud se réfléchit dans le bleu Mitterrand.

Ma part de vérité – François Mitterrand – Fayard 280 pages

Ma part de vérité

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Ce que Patrick Sébastien a compris

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Un ancien ministre sans chauffeur, un président sans puissance et un peuple sommé de sortir du sommeil: récit d’une France au bord du réveil brutal


Apprenant, le 1 er janvier, qu’il n’avait plus droit au chauffeur offert par la République, l’ex-ministre de l’Intérieur (2000-2002), Daniel Vaillant (PS), a lâché : « Comment je fais, moi ? ». Le Premier ministre a eu raison de supprimer ces privilèges exorbitants. Toutefois le geste de Sébastien Lecornu, qui sait jouer la modestie, ne calmera pas la colère populaire. Au contraire : la plainte du mandarin socialiste, contraint de prendre le métro avec la populace, justifie l’exaspération des gens ordinaires.

Ces citoyens marginalisés entendent désormais se faire entendre. Or, en confirmant, le 31 décembre, sa résolution à « tenir » orgueilleusement jusqu’au terme de son mandat, Emmanuel Macron a pris le risque d’exacerber le dégagisme contre les castes inutiles, fardeaux des Français. En 2026, c’est un pays amorphe et vulnérable en tout que présidera le chef de l’Etat. L’appui de M. Macron, samedi, à la décision de Donald Trump de faire arrêter le dictateur vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse sortis de leur lit, est un hommage à ce qui lui manque: la puissance et l’idée claire. La stabilité dont se réclame l’habile Lecornu procède d’indigents compromis parlementaires destinés à éviter les urnes en cas de dissolution. En fait, tous les éléments d’un changement de régime sont en place. J’exposerai les ressorts de ce grand basculement dans un court essai (La Révolution des oubliés, 128 pages), à paraître chez Fayard le 4 février. J’y défendrai notamment le constat que le peuple oublié est appelé à être l’homme providentiel attendu. Lui seul peut sauver la nation de son déclin, pourvu que de nouvelles élites, rompant avec le système mondialiste, écoutent et consultent enfin les Français enracinés et leur bon sens.

A lire aussi: Quand la grenouille universaliste veut se faire plus grande que le bœuf ethnico-racialiste

La France peut encore être sauvée, si la société civile se délivre de sa somnolence apparente. « Car mourir c’est dormir », rappelle Hamlet[1]. Le temps immobile, qui s’annonce jusqu’à la présidentielle de 2027, offre l’occasion pour les droites de consolider une doctrine commune. Là où La France Insoumise a élaboré, avec son Institut La Boëtie, une stratégie pour promouvoir sa nouvelle France immigrée – vision racialiste mais intellectuellement élaborée – l’éparpillement des cercles de réflexion se rattachant à la droite (libérale, souverainiste, sociale, etc.) entrave l’élaboration d’un projet alternatif cohérent. Celui qui a le mieux perçu le monde qui vient, outre Alexandre Jardin et son mouvement Les Gueux, est un saltimbanque de la télévision : quand Patrick Sébastien, qui a lancé son mouvement « ça suffit », explique, parlant de la présidentielle : « Je ne veux pas me présenter, je veux vous présenter », l’amuseur populaire met le doigt sur la crise de la démocratie qui reste à résoudre. En invitant les Français à lui envoyer leurs propositions afin qu’il les répercute, Sébastien bricole l’ébauche d’un processus qui, plus élaboré, pourrait pallier les lacunes des « experts » et autres « scientifiques » coupés de la vie réelle. L’urgence est de redonner la parole au peuple souverain, afin qu’il soit maître de son destin. Cet impératif vaut aussi pour les Vénézuéliens délivrés de leur tyran narco-terroriste, ou pour les Ukrainiens soumis à la guerre des autres. Sans oublier les Iraniens qui depuis une semaine défient leurs geôliers enturbannés.


[1] William Shakespeare, la tragédie d’Hamlet, prince du Danemark, dans une nouvelle traduction interprétée par Frédéric Boyer (Gallimard)

Iran en colère: quand l’inflation fait vaciller la théocratie

Depuis plusieurs jours, l’Iran est secoué par une vague de manifestations déclenchée par un effondrement économique de grande ampleur. Elle s’est rapidement transformée en contestation politique ouverte du régime islamique, révélant la fracture profonde entre le pouvoir islamiste et la société.


Depuis fin décembre, l’Iran est secoué par de nouvelles manifestations contre le régime des mollahs, au pouvoir depuis 1979. Le déclencheur immédiat des manifestations a été la chute spectaculaire de la monnaie nationale, le rial, qui a atteint des niveaux historiques, autour de 1,4 à 1,45 million de rials pour un dollar, soit une perte de plus de la moitié de sa valeur en quelques mois. Cette dépréciation s’est traduite par une inflation galopante, avec des hausses des prix des biens essentiels à la vie courante – notamment des aliments – qui ont rendu la vie extrêmement difficile pour de nombreux Iraniens

Pour une population où les salaires stagnent, cela a signifié la perte progressive de revenus et de l’épargne des ménages, alimentant une colère sociale importante. Très rapidement, les commerçants du bazar de Téhéran, la capitale, ont fermé leurs boutiques afin de protester contre cette situation qui les étrangle. Une décision qui a servi de catalyseur à une mobilisation plus large dans d’autres villes.

Embrasement

A travers l’Iran, un scénario se répète. De nombreux manifestants ont exprimé leur mécontentement général : dénonciation de la corruption, refus de la répression, et aspirations à davantage de liberté et de changement institutionnel. Des étudiants, des travailleurs et des secteurs plus larges de la société iranienne se sont joints aux protestations, transformant le mouvement en un phénomène à la fois économique et politique. Aux causes internes s’ajoutent également des facteurs externes : les sanctions internationales rétablies en 2025, liées au programme nucléaire iranien, ont aggravé l’accès du pays aux marchés mondiaux et pesé sur l’économie. De plus, des tensions régionales, dont une guerre de douze jours la même année avec Israël et des frappes ciblées sur des sites iraniens importants, ont accentué l’incertitude économique.

Dépassé par l’ampleur des manifestations, le gouvernement iranien a tenté d’apaiser la situation en affirmant tenir compte des revendications et que des solutions seraient très vite apportées. Sans que cela ne stoppe les rassemblements pour autant. Tout le pays s’est embrasé en quelques jours, les manifestants scandant des slogans clairement hostiles au Guide suprême Ali Khamenei (certains appelant à sa mort) et un soutien de plus en plus visible à l’opposition en exil, incarnée notamment par le prince héritier Reza Pahlavi dont le nom résonne parfois désormais dans les grandes villes de l’ancienne Perse.

Le nom des Pahlavi, slogan principal des manifestants

Parmi les slogans criés par les manifestants : « Javid Shah » (« Vive le Shah ! »), « C’est la bataille finale » ou « Pahlavi reviendra » sont devenus les signes de contestation au pouvoir en place. Bien qu’il soit difficile d’affirmer avec certitude que les Iraniens réclament le retour de la monarchie, ces cris de ralliement illustrent le regain d’une référence monarchique longtemps taboue dans l’espace public iranien. Pour les plus radicaux des mollahs, le symbole évident d’un complot ourdi par la dynastie en exil qui a fait de la chute du régime théocratique un but à atteindre… Un régime qui accuse régulièrement la maison impériale d’être financée par l’Arabie Saoudite ou Israël (pays où s’est rendu à diverses reprises le prince Reza Pahlavi ou des délégations le représentant). Deux nations avec lesquelles l’Iran est en conflit géopolitique ouvert.

Depuis des mois, le prince Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran, 65 ans, s’est imposé comme une figure d’opposition, devenant le visage d’un Iran libre et démocratique. Multipliant les interviews télévisées et déclarations publiques, il n’a eu de cesse de réclamer le soutien d’une communauté internationale très frileuse à l’égard des évènements en cours. Dans ce contexte révolutionnaire, le prétendant au trône s’est à nouveau adressé à ses compatriotes sur ses nombreux réseaux sociaux. « Votre présence dans les rues à travers l’Iran a allumé la flamme d’une révolution nationale. Poursuivre et amplifier cette présence, et reprendre le contrôle des rues, est aujourd’hui notre priorité absolue », a déclaré le fils de Mohammed Reza Shah. « L’Iran et ses rues appartiennent à la nation iranienne. Et nous vaincrons, car nous sommes unis et nombreux », assure-t-il, certain que les mollahs ne vont pas tarder à tomber.

Au sein de la diaspora, l’affaire semble déjà entendue. Selon l’institut Gamaan qui a effectué un sondage sur cette question (2024), seuls 21% des Iraniens en exil souhaitent le retour de la monarchie. Malgré tout, cette même enquête (qui ne prend pas en compte le sentiment des Iraniens de l’intérieur) révèle que Reza Pahlavi reste la personnalité la plus suivie et reconnue comme principal leader de l’opposition avec 31% d’opinion favorable. Afin de rassembler le plus largement possible sous son nom, il a promis de diriger un conseil national de transition qui, une fois l’Iran libéré de ses chaînes religieuses, devra élaborer une nouvelle constitution et soumettre la question du futur régime à un référendum : monarchie ou république. Une stratégie mise en place afin de rassurer toutes les composantes de l’opposition, y compris celle de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI) – qui a fait des Pahlavi sa bête noire.

Un régime à l’agonie ?

Si le régime iranien a affirmé qu’il tenait compte des revendications des manifestants, l’ampleur des rassemblements semble démontrer un pouvoir à l’agonie et qui entend durcir sa répression, à l’instar des autres mouvements de ce type qui éclatent régulièrement depuis 2018. Le procureur général Mohammad Movahedi-Azad a déclaré comprendre les protestations, à condition qu’elles restent légales, tout en mettant en garde contre des « tentatives organisées de détournement » et une « manipulation systématique » alimentée, selon lui, par des récits trompeurs et des réseaux médiatiques coordonnés.

La réaction des forces de sécurité ne s’est finalement pas faîte attendre : immédiate et brutale. Des images et témoignages font état de tirs de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et d’affrontements directs dans plusieurs villes, notamment à Nahavand, Asadabad et Hamadan, entre manifestants et les gardiens de la révolution qui ont tourné au drame. Selon certaines vidéos distillées sur X (anciennement Twitter), des partisans du régime sont poursuivis et lynchés. Un bâtiment officiel dans le sud du pays a été pris d’assaut et incendié, le gouverneur de la province a pris la fuite. « Certains manifestants jettent des pierres sur les bâtiments administratifs de la ville de Lordegan, dont le gouvernorat, la mosquée, la Fondation des martyrs, la mairie et des banques, avant de se diriger vers le gouvernorat » comme l’évoque l’agence de presse FARS. En retour, les mollahs ont ordonné l’arrestation de nombreux opposants au sort incertain. Rien que sur l’année 2025, un millier d’Iraniens, accusés d’avoir enfreint les lois ou d’activités terroristes, ont été condamnés à mort.

Quelles conséquences géopolitiques en cas d’effondrement du régime islamique ?

Certains élus américains le souhaitent. Néanmoins, une intervention directe des États-Unis visant à renverser le régime n’est pas actuellement envisagée comme une option prioritaire par le président Donald Trump, en raison de contraintes politiques internes, de risques élevés et d’une stratégie plutôt axée sur des pressions ciblées (sanctions, opérations de non-prolifération) que sur un changement de régime par la force. Mais, si le régime iranien venait à s’effondrer — que ce soit par un mouvement interne prolongé ou un affaiblissement institutionnel progressif — l’impact sur l’architecture du Moyen-Orient serait profond.

L’Iran est un acteur pivot du « croissant chiite , » et un soutien essentiel de Hezbollah au Liban, des milices chiites en Irak, potentiellement du nouveau régime syrien. Sa disparition modifierait immédiatement ces équilibres. Certains observateurs estiment même que la chute du régime serait « un sérieux revers » pour le président Vladimir Poutine, qui s’appuie sur Téhéran comme allié stratégique, même si Moscou a aussi tenté de se distancier à certains moments.

La carte des alliances et des rivalités régionales serait aussi profondément redessinée : Israël perdrait un de ses principaux adversaires déclarés, mais pourrait aussi se trouver face à un vide stratégique imprévisible, susceptible d’entraîner des actions plus directes sur d’autres acteurs pour combler ce vide (comme une accentuation de son conflit avec le Hamas dans la bande palestinienne de Gaza). Les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, pourraient chercher à étendre leur influence dans les zones autrefois dominées par Téhéran ou dans les marges sunnites d’un Iran fragmenté. La disparition de l’État iranien tel qu’on le connaît pourrait aussi encourager des groupes séparatistes internes (Kurdes, Baloutches, Azerbaïdjanais) à tenter de créer des zones autonomes ou indépendantes, avec une éventuelle ingérence de la Turquie et du Pakistan, risquant d’entraîner un délitement du territoire national. Selon certains analystes, cela pourrait même provoquer des conflits internes prolongés et des affrontements entre factions ethniques ou religieuses.

Au-delà des manifestations actuelles, la crise iranienne révèle un régime fragilisé, confronté à une contestation multiforme mêlant colère sociale, rejet politique et quête d’un avenir institutionnel différent. L’effondrement économique, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur, a agi comme un révélateur d’un malaise ancien, tandis que la rue, désormais politisée, défie ouvertement l’autorité des mollahs malgré une répression implacable. Si l’issue de ce bras de fer demeure incertaine à ce stade, une évidence s’impose : le contrat entre l’État et la société iranienne est rompu.

La gauche contre les peuples

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Soutien politique de longue date du chavisme, Jean-Luc Mélenchon s’est précipité samedi soir place de la République pour dénoncer l’arrestation de Nicolas Maduro.


Il fut un temps où la gauche parlait au nom du peuple avec cette ferveur des causes imparfaites. Elle se trompait parfois, mais elle regardait encore les hommes dans les yeux. Aujourd’hui, une partie d’entre elle continue de parler du peuple comme on parle d’un concept, une Idée platonicienne flottant dans l’éther. Le peuple concret est devenu embarrassant, il vote mal, se révolte sans mode d’emploi, et meurt hors champ.

L’actualité en fournit une illustration presque pédagogique. Le soutien obstiné de Jean-Luc Mélenchon au régime de son ami Maduro n’est ni un malentendu ni une erreur passagère. C’est une fidélité idéologique qui préfère la cohérence du dogme à l’inconfort du réel.

Car que défend-on, en défendant Maduro, arrêté à Caracas – malgré le droit international – et exfiltré par les Américains ? Sûrement pas le peuple vénézuélien, ces millions de vies écrasées par l’hyperinflation, ces exilés qui fuient leur pays comme on quitte un corps hostile, ces opposants emprisonnés pour avoir cru que la liberté n’était pas négociable. On défend un régime « anti-impérialiste », contre les Etats-Unis d’Amérique, parce qu’il permet de sauver un récit révolutionnaire que les faits ont depuis longtemps rendu grotesque.

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La même mécanique est à l’œuvre ailleurs. En Iran, quand des femmes sont battues ou tuées pour un voile mal ajusté, quand des étudiants sont poursuivis et exécutés, cette gauche – qui descend au premier appel place de la République – devient sourde et aveugle car la réalité est trop brutale, trop irréfutable. Au Venezuela, elle relativise la faim. Ailleurs, elle excuse et justifie la terreur dès lors que celle-ci cible l’Occident et son avatar israélien, honni jusqu’à l’obsession.

Qu’il s’agisse des mollahs iraniens ou de leurs relais (Hamas, Hezbollah, Houthis), le raisonnement est le même. Peu importe les peuples, pourvu que le camp soit le “bon”, ce que Robespierre formulait ainsi: « Périssent les hommes plutôt que les principes ». La gauche radicale ne pense plus en termes de vies humaines, mais d’alliances symboliques. Le peuple réel est trop complexe. Le peuple imaginaire, lui, est discipliné.

C’est ainsi que la gauche se retourne contre ce qu’elle prétend défendre, comme au temps de Staline, Mao, Pol Pot et d’autres. Elle parle de démocratie mais soutient des autocrates, pires ennemis de la liberté, en invoquant sans vergogne le droit international, pour l’oublier aussitôt quand il gêne ses indulgences idéologiques. Elle se dit « populaire » tout en méprisant ceux qui subissent ces régimes de sang, de peur, de persécution et de pénurie collective.

Le soutien au dictateur vénézuélien n’est donc pas une anomalie, c’est un symptôme. Le symptôme d’une gauche qui a cessé d’aimer le peuple pour aimer l’idée qu’elle s’en fait – et qui, pour sauver cette idée, accepte sans scrupule que des peuples soient écrasés. À ce stade, il ne s’agit plus d’un égarement, c’est un vrai renoncement moral. Qu’on se le dise, ce renoncement porte un nom. Il s’appelle la trahison, exercée contre les hommes, au nom de leur supposé salut.

Spectres de Schefer

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« En quelque sorte ». La formule revient souvent dans la bouche de Jean-Louis Schefer (1938-2022). Il est le personnage central du documentaire que lui consacre Joachim Olender, cinéaste formé à l’école très exigeante du Fresnoy, et que le distributeur Camelia prend aujourd’hui le risque de sortir en salles, de façon probablement très confidentielle.

Aristocrate de la pensée

Interrompu par la mort du baron Schefer de Carlwaldt, huit jours à peine après le tournage de cette séquence montrant, en contre-plongée, le poète, écrivain, philosophe et théoricien du Septième art s’engager avec peine dans la descente de son raide escalier – saisissante métaphore de sa proche mise au tombeau ! -, le film donne voix, tout au long, à cet aristocrate de la pensée, disparu il y a bientôt quatre ans, très exactement le 7 juin 2022. Cigarette au bec, mise d’une impeccable et classique élégance, chevalière au doigt, chemise blanche repassée sans le moindre pli, traits ravinés d’ancien seigneur enserré dans le décor de bon goût, rangé avec un soin maniaque, de sa modeste maison de campagne, Schefer cite feu son ami, le prêtre historien et théologien Michel de Certeau (1925-1986) : « nous sommes des aristocrates dont on a oublié l’histoire ».

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De fait, il est probable que bien peu, aujourd’hui, identifient vraiment cet écrivain, discrétion incarnée qui, dans le sillage de Roland Barthes, a nourri son œuvre de l’infatigable contemplation des images – celles de la peinture comme celles du cinéma. Dans les années 1990, Jean-Louis Schefer crée « L’Académie des Secrets », une sorte « d’abbaye de Thélème dont, selon Schefer lui-même, le sujet est la pensée des autres » :  une société secrète dont les membres ignorent s’ils en font partie ou pas, « association de malfaiteurs » (sic) dont « la condition [fut qu’elle] ne servait à rien ». Ses membres (présumés) ? Jacqueline Risset, Paul Virilio, Serge Daney, Daniel Arasse, le génial cinéaste Raoul Ruiz, le mathématicien Marc Hindry et j’en passe… 

Emouvant

Sur la trace de ces fantômes, Joachim Olender cède abondamment la parole à son héraut, dandy dissertant sans fin, et non sans ésotérisme, dans l’adoration viscérale du Greco, de Velázquez, de Fragonard, Vuillard, Bonnard ou Piero di Cosimo… D’une visite au Grand Palais à la National Gallery, jusqu’à un brin de conversation autour du thé avec l’historien Stephen Bann dans un confortable fauteuil-club en cuir du Savile Club, à Londres, L’Académie des Secrets – c’est donc le titre du film – convoque, de chapitre en chapitre (La Tache rouge, Origine du Crime, la Mort de Procris, la Case blanche, Passage de la nuit, La Pythie, l’Homme ordinaire au cinéma, Le Doigt d’un français, Dracula, etc.), quelques disciples du disparu : Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de la ville de Paris,  le galeriste Yvon Lambert, ou encore l’historien de l’art Jean de Loisy, sans compter l’écrivain Suzanne Doppelt, ou Jean-Marc Ferrari, ci-devant « concierge » de l’Académie des Secrets… Un beau chien roux jappe et circule entre deux plans, et entre deux bandes-son, du prélude, choral et fugue de Jean-Sébastien Bach à l’adagio d’une sonate de Beethoven…

« Un fantôme n’a pas d’anatomie mais il a quelquefois un effet de présence sidérant », murmure Jean-Louis Schefer, désormais passé à l’état d’ectoplasme. Emouvantes restent la puissance de son regard, et l’énigme de sa parole, si singulière et déroutante. Il est vraisemblable que le présent documentaire, par ces temps d’inculture envahissante, n’attire que les spectateurs avertis. Au moins ce tombeau de Jean-Louis Schefer a-t-il le mérite d’exister.


L’Académie des Secrets. Documentaire de Joachim Olender. France, couleur, 2024.
Durée : 1h53
En salles le 7 janvier 2026.

New-York à l’heure du Coran

Multiculturalisme. Avant de prêter serment – à l’étonnement général – sur un Coran lors de son investiture, le maire de New-York gauchiste Zohran Mamdani a dû écarter une brebis galeuse de son équipe municipale, d’anciens messages où il était question de « Juifs avides d’argent » ayant été découverts.


Il se peut que bon nombre des New-Yorkais qui ont voté pour Zohran Mandani en novembre dernier, le propulsant à la tête de la mairie de la mégapole américaine, étaient alors fort loin d’imaginer que ce serait sur le Coran que le nouvel édile prêterait le serment solennel d’investiture. Et pourtant c’est bel et bien ce qui s’est produit. En deux temps. Une première fois aux douze coups de minuit dans la nuit du 31 décembre, en petit comité, sur les marches d’une station de métro désaffectée depuis 1945. Et une seconde fois, devant la mairie de la ville, avec la bénédiction du représentant de l’ultra gauche du parti démocrate, Bernie Sanders, et en présence de milliers de personnes.

Mais non, Bernie Sanders n’a pas mis une djellaba, il fait juste très froid ! New York, 1 janvier 2026 © MediaPunch/Shutterstock/SIPA

Un oubli étonnant

Curieux choix que ce couloir de métro. L’élu l’a justifié en expliquant que cela évoquait pour lui, je cite, « l’importance des transports publics pour la vitalité, la santé et l’héritage de notre ville. » Je le redis, choix quand même très bizarre que cet ersatz de catacombes, ce lieu oublié et désert. Un autobus à plateforme aurait tout aussi bien fait l’affaire, d’autant qu’au programme du nouveau maire figurerait en bonne place la promesse de « bus gratuits et rapides. »

Aussi, selon un tout autre schéma que la banale et désuète célébration des transports en commun, il se pourrait bien que des esprits aussi malveillants que tordus finissent par voir dans cette scène improbable une allégorie du cheminement souterrain de l’idéologie dont l’élu musulman pourrait être éventuellement le porteur, plus proche d’un islamisme bien trempé que d’un islam bon enfant. Mais je le disais, seuls des esprits particulièrement pervers et complotistes iraient s’aventurer sur ce terrain-là.

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Cependant, la prestation du serment sur le Coran n’est pas un fait qui relève de l’anecdote. Encore une fois, je ne suis pas du tout persuadé que beaucoup de New-Yorkais l’aient vu venir. Et je me pose une question. Comment serait-il possible qu’ils aient oublié, les habitants de cette ville, que c’est également sur le Coran que les terroristes des Tours jumelles et de leurs quelques trois mille morts avaient juré d’aller jusqu’au bout de leur équipée barbare ?

Vieux messages

Par quel sombre prodige un tel oubli a pu s’opérer ? Comment les populations de cette cité-là ont-elles pu porter à la tête de leurs institutions un personnage qui – quelles que soient au demeurant ses aptitudes et qualités personnelles – n’a jamais véritablement condamné cette autre équipée barbare, celle du Hamas, le 7-Octobre, en Israël, évitant soigneusement de la qualifier d’acte terroriste. Et qui, de surcroît, n’a cessé de reprendre à son compte l’accusation de génocide (il emploie le mot) commis par Israël, l’accusant de bombarder délibérément – je cite de nouveau – « habitations, hôpitaux, écoles sous les décombres. » Et puis il y a, pour faire bonne mesure, la découverte ces derniers jours de messages antisémites postés sur Twitter entre 2011 et 2014 par Catherine Almonte Da Costa, celle-là même qui venait d’être nommée responsable du recrutement de la ville. Devant la réprobation quasi générale, le nouveau maire n’a eu d’autre choix que de démissionner sa collaboratrice, se fendant au passage d’une déclaration solennelle dans laquelle il devait affirmer que « ces propos (ceux des messages en question) étaient inacceptables et qu’ils ne sont absolument pas représentatifs de lui-même ni des valeurs de son administration. » Dont acte. On respire. Reste toutefois à savoir ce qu’aurait donné le recrutement, sur quels critères il aurait été effectué, s’il avait dû être effectivement confié à une personne convaincue d’antisémitisme, et donc de racisme. Reste aussi à espérer que d’autres mauvaises surprises comme celles-ci, d’autres petites saloperies du même genre ne se trouvent pas cachées, plus ou moins en nombre, sous les tapis (rouges désormais) de la nouvelle municipalité.

On nous dit que 30% des membres de la communauté juive de la ville auraient voté en faveur de Zohran Mandani. Cela, avouerai-je, me laisse sans voix. Je ne comprends pas. Non, je ne comprends pas. Quelle interprétation livrer de cet état de fait dont la dimension rationnelle – s’il y en a une – m’échappe totalement ?

Il m’en vient une, qui, je le confesse, me saisit d’effroi. Une cité, une communauté humaine, qui viendrait à dépasser un certain seuil sur la pente de la décadence, n’entrerait-elle pas inéluctablement en voie d’autodestruction, de suicide pour parler cru ? On en serait presque à se poser pour de bon la question. Effroyable question…

Enfin, force est d’admettre que ce serment sur le Coran du premier magistrat d’une des plus importantes métropoles de notre Occident est une première qui ne manque pas de générer son pesant d’inquiétude. Attendons la suite. Sans panique mais avec vigilance. Pour l’heure, tachons donc de faire en sorte que cette première soit aussi la dernière.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Cuisine d’antan et art moderne

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Cette semaine, notre Picard favori et sa Sauvageonne sont en goguette dans la capitale…


Encore une (excellente) idée de ma Sauvageonne. Nous étions à Paris. « Vieux Yak ! Et si nous allions visiter le Musée d’art moderne ? » m’interpela-t-elle en secouant ses adorables plumes blondes et ébouriffées. « Ce que femme veut, Dieu le veut », songeai-je, tel Alexandre Dumas chapitrant La Reine Margot. Nous fonçâmes vers l’avenue du Président Wilson. Pourtant dotée d’un indéniable talent de peintre, la Sauvageonne, humble, est toujours prête à apprendre, à contempler d’autres expressions, d’autres créations pour irriguer le champ de sa propre inspiration. (Ces derniers temps, il y pousse de belles fleurs maritimes.) Nous nous régalâmes de notre visite. (En fait, nous nous régalâmes toute la journée ; nous l’allons montrer tout à l’heure.) Nous commençâmes par la salle Raoul-Dufy, superbe, avec ses quelque 250 panneaux consacrés à la modernité et à l’électricité. Puis, nous baguenaudâmes à notre rythme, souvent ensemble, parfois pas, car, confession en ce dernier jour de 2025, bien que très épris l’un de l’autre, la Sauvageonne et moi n’avons pas toujours les mêmes goûts picturaux. J’ai adoré les œuvres d’Henri Matisse, de Robert Delaunay (je ne pus m’empêcher de songer aux quelques lignes que Blaise Cendrars, dans les tranchées, lui avait écrites le 1er septembre 1915 sur un paquet de cigarettes), de Fernand Léger, de Georges Braque, d’Annette Messager (Les Interdictions en 2014), de Maurice de Vlaminck (sublime Bords de Seine, vers 1911 et ses bleus émouvants et si frais), de Marcel Gromaire (La Guerre, de 1925, avec ses Poilus aux visages métalliques et fermés), de Pierre Bonnard, de Lionel Sabatté (dont Le Tissu, réalisée à partir de peaux mortes collectées auprès de podologues, « rassemble en une seule entité d’innombrables fragments de corps différents », indique le panneau explicatif ; rarement nous avons autant ri devant une œuvre à la fois répugnante et originale).

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Pierre Sallée, le chef du restaurant Les Marches, Paris 16e. Photo : Philippe Lacoche

En dehors de la toile en peaux de pieds, cette visite nous avait donné faim. Je me devais de calmer les ardeurs gustatives de ma Sauvageonne qui réclamait une auberge. La chance était de notre côté : du haut de l’escalier éponyme, j’aperçus la devanture des Marches (5, rue de la Manutention ; 01 47 23 52 80), restaurant équipé du logo tricolore LES ROUTIERS qui sentait si bon la France. Nous y courûmes ; l’établissement était plein comme un œuf mayonnaise (qui, du reste, figure au menu au prix de 6,50 €). Le menu, parlons-en ; il eût pu faire s’évanouir de plaisir ce gastronome de Kléber Haedens : escargots en coquilles, œufs pochés aux morilles, filet de bœuf sauce béarnaise, blanquette de veau à l’ancienne (22,50 €), rognons sauce dijonnaise, quenelles de brochet sauce Nantua, etc. J’en passe et des meilleurs. La Sauvageonne opta pour le filet de bœuf ; moi – après une longue hésitation du fait de ma passion pour la blanquette de veau-, pour le bœuf bourguignon (22,50 €) qui me fit mijoter dans un bonheur indicible. Bref, « Les Marches, c’est la France comme on l’aime », eût pu dire ce regretté et monarchiste de Kléber. Après la mousse au chocolat, n’en tenant plus, je fis appeler le chef pour le féliciter et le remercier pour ces instants de grâce. Ce fut ainsi que nous fîmes la connaissance de Pierre Sallée, titulaire d’un CAP et d’un bac pro cuisine, passé chez les grands chefs et grands restaurants : Jean-Paul Lacombe, Laurent Bouvier, brasserie Bocuse, à Lyon, etc. Auparavant basé à Annonay, en Ardèche, Pierre Sallée a eu la délicatesse de suivre son épouse à Paris et œuvre aujourd’hui aux Marches. Pierre Sallée : un artiste. Une adresse inoubliable.


Des morts et des vivants

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En ce premier dimanche de janvier, Monsieur Nostalgie, à l’heure des bilans et des résolutions, nous parle de quelques personnalités disparues en décembre mais aussi de joyeusetés à lire ou à voir en 2026…


Décembre est un mois cruel. Surtout dans les derniers jours. La dernière quinzaine fut, cette année encore, une hécatombe. Nous étions sous le coup du chapon et des guirlandes à led, épuisés par tant d’excès de table, végétant sur un canapé ramolli et méditant à notre misérable carrière littéraire. Nous manquions de ressort comme dans la chanson d’Aznavour. Et par l’entremise de la télévision et des réseaux sociaux, nous avons appris la disparition de quelques visages jadis aimés. Les fantômes du passé dansèrent alors dans nos yeux fatigués. On dira ce que l’on voudra sur les artistes mais ils sont de prodigieux véhicules de la mémoire. D’accord, ils ont tous les défauts des professions égotiques ; menteurs, hâbleurs et sermonneurs, un brin paranoïaque et sentimentaux. Et cependant, une voix sortie d’on ne sait où nous ramène directement dans les brumes de l’enfance ou de l’adolescence. On est ému. Secoué par les effluves du temps qui passe. Monique Tarbès était une fille du XIVème arrondissement à l’accent rocailleux. Déjà en soi, naître non loin du Lion de Denfert est assurément un motif de fierté parigote. Ce n’est pas Audiard qui me contredira, pourtant il avait la dent dure devant ce félin de cuivre planté au milieu d’un carrefour. Il lui trouvait un air d’hirondelle. Monique Tarbès traversa discrètement les comédies en se faisant toujours remarquer. C’est le signe des grands acteurs. Vous lui donniez un second, voire un troisième rôle, quelques lignes de réplique, un os bien maigre à ronger, elle vous transformait le peu en grand comique populaire. La geste et la faconde. Elle vous capturait l’esprit et vous retournait en quinze secondes, vous étiez au tapis ! Sa mélodie restera longtemps accrochée à nos souvenirs. Truculente dame pipi dans Tendre poulet et femme de ménage perturbant l’œuvre de François Merlin/Bob Saint-Clar dans Le Magnifique. C’est bizarre comme nous avons changé d’époque, nos plus grandes comédiennes n’ont qu’une envie : faire peuple. Sans y parvenir. Elles ont beau se grimer, on ne les croit pas. Monique Tarbès donnait du lustre, du mordant, du cran, de l’ironie et de la gouaille à la domesticité. De la matière humaine, ce n’est pas donné à tout le monde. Les gens de maison devraient lui ériger une statue. Dans cet avant-Noël, nous fumes frappés également par la mort de Chris Rea, le musicien britannique, d’ascendance italo-irlandaise. Lui aussi avait une voix identifiable. La voix des juke-boxes des campagnes berrichonnes à la programmation limitée. « The Road to Hell » accompagnait nos parties de baby-foot. Il y avait alors deux clans qui s’opposaient, les admirateurs de Chris Rea et ceux d’Hotel California des Eagles. Irréconciliables, chacun vantant la charge héroïque de ces deux tubes planétaires. Chris Rea aimait les voitures de course. J’ai acheté l’album « Auberge » seulement parce que figurait une Lotus Seven sur la pochette. Et puis, que dire, du dimanche 28 décembre, sinistre journée, BB s’en est allée, charriant avec elle, une civilisation engloutie, une certaine idée esthétique de la France, les joutes sous la couette, le Concorde et le mambo italiano de Dario Moreno. Notre âge d’or. Pour se consoler et attaquer la nouvelle année de bonne humeur. Il faut se dépoussiérer la tête. Oser les chemins de traverse. L’humour dégoupillant est de saison. Bruno Lafourcade, moraliste jubilatoire, bourreau du progressisme béat s’en donne à cœur joie dans Les Hyaines aux éditions La mouette de Minerve[1]. C’est le Dino Risi de la décadence française, à la fois observateur de nos dérives et de nos lâchetés. Il plante son Bic là où ça fait mal, et les faux vertueux ressortent de son art du portrait ou du dialogue corrosif, les pieds devant. Dans un registre aussi tonique et implacable, Gérald Sibleyras tout juste auréolé du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française (l’habit vert lui va à merveille au teint et il sait manier l’épée) nous propose une fable dystopique angoissante et férocement drôle. Dans Nous sommes tous des artistes aux éditions Élysande, il traque les maroquins culturels et s’inquiète de la place de l’artiste dans une société défaite. Nous aurons l’occasion au cours de cette année de faire des pas de côté et de parler des « hors des lignes », ceux qui ne chassent pas en meute et envisagent la création artistique non pas comme une arme de destruction massive, mais comme une lanceuse d’alerte gironde et divertissante. Et puis, de toute façon, une année où le Tour de France emprunte l’axe Vichy-Nevers est forcément un bon millésime.

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Les hyaines

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[1] Lire la recension d’Isabelle Larmat dans le magazine Causeur de janvier à paraitre NDLR.

Ferveurs vaudoues

Bruno Blum, ex-journaliste, écrivain, musicien et producteur, sort un essai-anthologie et un CD consacrés aux relations étroites entre les musiques caribéennes et américaines. C’est rythmé !


Bruno Blum est un grand garçon vif et bouillonnant, à la banane neigeuse et au physique de rocker. Il sait tout faire : journaliste, critique rock, écrivain, historien de la musique, musicien, producteur, auteur-compositeur-interprète, illustrateur, bédéiste… Cet ancien correspondant de la revue Best à Londres – en plein mouvement punk – entretient une grande passion pour les musiques des Caraïbes et pour tout ce qu’elles ont apporté comme chaleur, volutes de mélodies veloutées et rythmes percussifs et endiablés (vaudous) aux autres créations musicales. Il sort simultanément un essai-anthologie de 500 pages intitulé Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska, et un double CD du même nom, sous-titré « Du calypso au ska 1944-1972 ». Tout un programme.

« Je publie depuis 2009 des coffrets CD sur l’histoire des musiques américaines et caribéennes, explique-t-il. Caraïbes/États-Unis est le deuxième tome des Musiques des Caraïbes. Du vaudou au calypso. Les deux volumes sont accompagnés par un coffret CD du même nom. L’idée de concocter des livres dérivés des livrets de CD s’est imposée d’elle-même car malgré leur importance cruciale et leur influence, les musiques caribéennes sont aussi fabuleuses que méconnues et incomprises. Assez peu de choses étaient parues à ce sujet, même à l’étranger. » Bruno Blum ne peut s’arrêter de travailler. Il a déjà réalisé quelque 80 coffrets CD consacrés à ce répertoire et aux musiques rock. Comment s’y prend-il ? « Je travaille principalement à partir de disques originaux en vinyle que l’on restaure et de livres. » Et comment passe-t-on du travail dans l’urgence de rock-critique à celui, quasi universitaire, d’auteur publié par l’éditeur de référence en la matière (Frémeaux & Associés), et à celui d’historien de la musique adoubé par le musée du quai Branly – Jacques Chirac ? « Les médias, quand on fait des trucs pointus, c’est plutôt mal payé et toujours trop court, il faut faire une synthèse accrocheuse, un peu superficielle, où la substance, la profondeur échappent souvent au propos, avoue-t-il. Je préfère aller au fond des choses et j’ai appris à le faire en passant un master 2, que j’ai obtenu en un an alors que je n’avais même pas le bac ! C’est là que j’ai compris que ma passion pour la musique m’avait déjà apporté des connaissances très substantielles, à la fois en tant que musicien, producteur et auteur de commentaires sur l’histoire des musiques. Je les retransmets maintenant. La plupart des musiciens ont un boulot, moi, en ce moment, c’est historien ! »

Bruno ne fait pas qu’écrire. Il joue aussi et, là encore, ne manque pas de projets : « C’est très cohérent avec ma démarche d’historien et mon travail de rééditions. On fait l’inverse de l’électro sans âme et de l’IA : on fait de la Musique de culture bio, ce sera le nom du prochain album. De la vraie musique pour les vraies gens ! Faut m’écouter jouer de la gratte, je me défends ! Je crois aux chansons bien écrites. On trouve tout sur : brunoblum.bandcamp.com. » Toujours en mouvement !


À lire

Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska, Bruno Blum, Frémeaux & Associés, 2025. 498 pages

Caraïbes / Etats-Unis: Du calypso au ska

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À écouter

Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska 1944-1972, sélection de Bruno Blum, 2 CD, livret 16 p., Frémeaux & Associés, 2025.

Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

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Le président déchu du Venezuela, Nicolás Maduro [et son épouse, Cilia Flores], arrivent à l’héliport de Wall Street, dans l’arrondissement de Manhattan à New York, afin d’être transportés pour comparaître devant un tribunal new-yorkais le lundi 5 janvier 2026. Ils doivent être inculpés dans le cadre d’un acte d’accusation pour narcoterrorisme émis à leur encontre par le gouvernement des États-Unis © Kyle Mazza-CNP/DPA/SIPA

Au lendemain de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas par les Américains, et alors qu’il va être présenté à un juge à New York, le Républicain Randy Yaloz et l’expert en géopolitique Harold Hyman s’interrogent sur ce virage « impérialiste » de Donald Trump décrié par nombre de chancelleries.


Causeur. La « communauté internationale » a la gueule de bois. L’intervention militaire américaine éclair à Caracas entérine-t-elle la fin de l’ONU ?

Randy Yaloz. L’ONU n’est pas « morte », elle fonctionne exactement comme elle a toujours fonctionné depuis 1945. Les États-Unis en sont le principal architecte, le premier financeur et le garant militaire implicite, et cela n’a pas changé. Le Conseil de sécurité reste décidé par les grandes puissances. L’intervention à Caracas s’inscrit ainsi dans une continuité stratégique américaine ; sous Donald Trump, les États-Unis assument simplement plus ouvertement ce que tous les présidents ont fait avant lui. Quand les intérêts vitaux américains sont menacés, Washington agit, puis ensuite gère le multilatéral. La « communauté internationale » n’est pas un acteur opérationnel mais un agrégat d’intérêts divergents. L’ONU reste utile pour la coordination technique et l’évitement des conflits directs entre grandes puissances, mais aucunement pour bloquer des décisions de sécurité nationale. Dans ce cas précis, l’administration Trump a jugé que la convergence chinoise, iranienne et russe au Venezuela dépassait le seuil de risque acceptable. Soyons clairs, le président a autorisé une décision déjà considérée comme nécessaire sur le plan militaire. L’ONU n’est pas contournée par caprice, elle est dépassée quand elle est structurellement incapable d’agir.

Harold Hyman. L’ONU est devenue impotente depuis longtemps, mais il faut comprendre ce qu’elle est réellement. Le concert des nations, issu du système de la Charte de l’Atlantique entre Franklin Roosevelt et Winston Churchill, est une organisation d’États engagés à maintenir la paix et même la démocratie, sans oublier l’autodétermination des peuples. Dès le début, nous étions donc en présence d’une utopie : pensait-on vraiment que l’URSS allait fonctionner comme le Canada ou les Pays-Bas ? L’Assemblée générale et le Conseil de sécurité sont les sérénissimes chambres délibératives et quasi parlementaires de ce système — la voix du Luxembourg y pesant autant que celle des États-Unis à l’Assemblée générale. À tout cela s’ajoutait l’Administration des Nations unies, avec ses commissions des droits de l’homme et des réfugiés. Puisque ces administrations émanaient de la sphère politique, l’ensemble ressemblait à un immense État supranational.

Cela ne pouvait pas fonctionner, et aujourd’hui l’utopie se désagrège de manière déplorable, insolente, presque goulument. Les principes ne sont plus que des habillages, et les États-Unis, cofondateurs à l’origine, en sont devenus les fossoyeurs les plus désolants, au regard de cette réalité historique.

Donald Trump opère-t-il un virage impérialiste, néoconservateur ? Ne risque-t-il pas de décevoir sa base anti-interventionniste ?

Harold Hyman. Un virage impérialiste ? Tout est affaire de perspective. Vu depuis Washington, ce n’est pas tout à fait ça. Les néo-conservateurs entendent imposer la démocratie partout en renversant tous les régimes dictatoriaux et anti-occidentaux, par tous les moyens nécessaires, y compris la force. Pourquoi ? Parce que, selon eux, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles, et que les dictatures ont produit Auschwitz et les goulags. Avec cette grille de lecture, le Venezuela peut ainsi devenir un cas d’école, Nicolás Maduro étant perçu comme un avatar de Joseph Staline.

L’impérialisme, quant à lui, est plus mouvant. De Monroe à Theodore Roosevelt, l’idée d’expansion territoriale américaine a existé, mais par la suite aucune administration américaine ne s’est véritablement engagée dans une politique de conquête. La logique de la guerre froide, puis celle de la guerre dite « contre le terrorisme » — en réalité contre le jihadisme — permettait d’éviter la question des sphères d’influence et des annexions. À l’extrême, les impérialistes se contentaient d’établir des protectorats virtuels en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, via des traités de protection militaire et un réseau de bases américaines. Il n’y avait pas de colonisation de peuplement. Aujourd’hui, nous serions revenus au stade de Theodore Roosevelt : celui du jingoïsme, c’est-à-dire d’un patriotisme exacerbé, résumé par le slogan « my country, right or wrong ». Le Groenland ferait alors figure d’équivalent contemporain du Cuba espagnol de 1899 : évincer une puissance européenne pour instaurer une pax americana sur des populations autochtones. Les Groenlandais l’ont bien compris et ont interrompu leur course vers l’indépendance. « Mieux vaut être danois qu’américain », disent-ils. Seuls 6% d’entre eux souhaitent un rattachement aux États-Unis.

Randy Yaloz. Il n’y a pas de virage impérialiste ou néoconservateur au sens classique : on est dans une frappe limitée, ciblée, sans occupation, correspondant exactement au schéma trumpien déjà vu avec l’Iran. L’objectif est clair : neutraliser une menace proche, visible, sans enlisement ni pertes américaines. Ce n’est pas du nation-building, c’est du hard power ponctuel, assumé et instrumental. La base de Trump n’est pas trahie ; au contraire, parce qu’elle rejette les guerres longues et non pas les opérations chirurgicales menées avec autant de précision, qui protègent directement les intérêts américains. À court terme, l’opération est perçue comme efficace et cohérente avec la doctrine « America First ». Le vrai risque politique pour Trump viendrait seulement d’un glissement vers une présence durable ou un chaos post-opération, ce qui est très loin d’être le cas. Côté démocrate, la réaction est malheureusement prévisible : dénonciation juridique et indignation morale, mais peu, voir aucune crédibilité stratégique. Biden et Harris n’auraient rien fait de comparable, parce qu’ils n’ont jamais réussi à parvenir à un succès opérationnel comparable. Sous Biden, le retrait américain de l’Afghanistan était un fiasco avec des pertes humaines et des estimations de 7,12 milliards de dollars d’équipements de défense américains laissées dans les mains des Talibans. Le plan Biden pour le Venezuela a été l’impuissance stratégique, faite de morale affichée, de sanctions creuses et de concessions à Maduro, qui l’a dupé avec de prétendues promesses d’élections libres. La presse américaine a elle-même révélé combien les Vénézuéliens aux États-Unis comme au Venezuela ont accueilli l’opération Trump avec soulagement et une joie assumée.

Quelles sont les options sur la table concernant le futur politique du Venezuela ?

Harold Hyman. On aimerait savoir ! Il y a encore une semaine, tout semblait clair : María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, louée par Donald Trump et elle-même admiratrice du président yankee, devait incarner une relève clé en main, avec un Nicolás Maduro promis aux barreaux d’une prison new-yorkaise. Or le président américain a balayé cette hypothèse d’un revers de main, déclarant à la presse : « Je n’ai pas eu de contact avec elle. Machado n’a pas beaucoup de soutien. » Ces propos sont un exemple parfait de mauvaise foi.

Il reste donc la vice-présidente, toujours en place, Delcy Rodríguez, pur produit du chavisme. Donald Trump a affirmé vouloir travailler avec elle. Ce qu’il recherche, ce sont de larges concessions pétrolières. En d’autres temps, on aurait davantage pensé aux bananes qu’au pétrole. Mais l’intéressée n’a pas détaillé ses conditions. Peut-être n’a-t-elle même pas le droit d’en avoir.

Donald Trump est suffisamment politique pour comprendre qu’une guerre ouverte contre les forces du régime chaviste gâcherait la gloire d’un renversement sans révolution, dans lequel les seuls morts sembleraient être les gardes du corps cubains de Maduro, sans qu’aucun civil vénézuélien n’ait été touché, d’après les informations dont nous disposons à ce stade. Toujours est-il que le Venezuela est infiniment plus solide que la Grenade en 1983, lorsque les forces armées américaines renversèrent le dirigeant marxiste et démantelèrent le régime. C’est donc maintenant que le peuple vénézuélien, patriotique, devra naviguer entre les options qui s’offrent à lui. C’est un jeu fascinant à observer.

Randy Yaloz. Les options politiques pour le Venezuela sont aujourd’hui quasi inexistantes. À court terme, soit le noyau du régime autour de Delcy Rodríguez coopère avec l’administration Donald Trump, soit le pays est asphyxié. Washington dispose d’outils écrasants sans guerre terrestre : sanctions secondaires, embargo énergétique, blocus maritime, pressions financières et cyber. Trump a explicitement indiqué qu’il pouvait isoler totalement Caracas et couper toute capacité d’exportation. Dans ce cadre, la coopération offrirait au régime une survie politique minimale sous strict contrôle américain. Le refus, lui, mènerait à une paralysie économique accélérée et à des fractures internes. À moyen terme, le scénario privilégié à Washington est une transition politique encadrée. Elle impliquerait ouverture aux intérêts énergétiques et stratégiques américains et recomposition du pouvoir. Les appels chinois à la libération de Maduro relèvent du signal diplomatique, pas de la dissuasion militaire. Aucun acteur extérieur n’est prêt à affronter en guerre ouverte les États-Unis pour Caracas. La pression américaine apparaît donc non seulement logique, mais inévitable pour avancer face au désastre vénézuélien depuis 2013.

Qu’est-ce que la justice américaine peut reprocher à M. Maduro exactement ? N’était-il pas plutôt un obstacle aux intérêts économiques ou pétroliers américains ?

Randy Yaloz. La justice américaine reproche à Nicolás Maduro des faits précis, documentés et déjà judiciairement engagés. Le U.S. Department of Justice et la Drug Enforcement Administration ont formellement inculpé Maduro et son entourage pour narco-terrorisme, trafic de cocaïne et blanchiment. Les actes d’accusation décrivent un État capturé par le « Cartel de los Soles », utilisant la drogue comme arme contre les États-Unis. Il ne s’agit donc pas d’une querelle pétrolière : le pétrole n’est qu’un levier parmi d’autres. Les dossiers fédéraux mentionnent aussi l’accès illégal à des terres rares, utiles à la Chine et hostiles aux intérêts américains. Comme l’a rappelé Marco Rubio, Maduro est un « criminel inculpé, pas un chef d’État légitime ». Rubio souligne que l’inaction passée a permis à la Russie, la Chine et l’Iran de s’installer durablement « dans l’arrière-cour américaine ». L’administration précédente a fait preuve d’une tolérance coupable, laissant ces alliances se consolider. Le précédent Noriega montre qu’un chef d’État impliqué dans le narcotrafic peut être poursuivi, jugé et extradé. Dans cette optique, l’action sous Donald Trump n’est ni idéologique ni économique, mais strictement pour faire appliquer le droit fédéral et ainsi garantir la sécurité de son pays.

Harold Hyman. Reste que le régime vénézuélien a aussi toujours été un obstacle au bon déroulement du marché du pétrole, mais initialement sous Chavez un modus vivendi avait été trouvé. Pendant des décennies, le pouvoir américain était obsédé par le niveau suffisant d’approvisionnement en pétrole. Puis, les États-Unis sont devenus le plus grand producteur au monde, avec le pétrole de schiste, et l’approvisionnement canadien provenant des sables bitumineux de l’Alberta a ajouté à la tranquillité américaine. Aujourd’hui, le pétrole n’est plus vital, mais il représente quand même un facteur de régulation économique majeur. D’autant plus que Donald Trump veut maintenir les moteurs thermiques, ce qui revient à repousser la transition énergétique de quelques années. Je penche donc pour une explication psychologique autant qu’économique: contrôler le pétrole, c’est montrer sa force, quand bien même la proportion d’automobiles électriques s’accroît constamment.

Juridiquement, les caciques du régime de Maduro sont nombreux à tremper dans les trafics. Le Venezuela, plaque tournante de la drogue : ce n’est pas faux. Mais les frappes militaires américaines sur les narco-bateaux, et même sur les embarcadères, n’auraient-elles pas pu suffire à juguler ce trafic ? Arrêter Maduro ne nécessitait pas ces frappes. Il est cependant probable qu’il y a suffisamment de pièces à charge pour obtenir une condamnation de l’ex-président. Ces accusations avaient déjà été signifiées, et assorties d’un mandat d’arrêt, sous le premier mandat Trump.

Ces évènements au Venezuela sont-ils selon vous de nature à effrayer la Chine quant à la résolution du président américain, ou au contraire de nature à la conforter dans ses projets de récupérer Taiwan ?

Harold Hyman. Existe-t-il un plan d’ensemble visant à remodeler le monde ? Il serait sans doute réducteur de le voir ainsi. En revanche, Donald Trump a une manière de penser et d’agir, une méthode, et surtout une motivation : la grandeur économique et médiatisable.

Le Parti communiste chinois doit aujourd’hui se poser mille questions. Il a menacé Taïwan au moment même où Donald Trump venait d’ouvrir les marchés de l’armement américain aux forces armées taïwanaises. Ainsi, Xi Jinping, qui court vers une réunification par la force à l’horizon de 2049, centenaire du Parti communiste chinois, va se heurter à Donald Trump, lancé vers la gloire d’une Amérique omnipotente et prospère. Xi Jinping ne sera évidemment pas arrêté par une escadrille d’hélicoptères américains, mais il devra s’interroger : ce même Trump ne cherche-t-il pas une confrontation navale dans les mers de Chine ?

La seule puissance dont on connaît aujourd’hui les capacités ultra-destructrices est la Russie poutinienne, et c’est plutôt le théâtre ukrainien qui continue de captiver l’attention du Parti communiste chinois. Enfin, la République islamique d’Iran a peut-être aussi du souci à se faire. L’élimination du Guide suprême est techniquement envisageable pour les forces combinées américaines et israéliennes, d’autant plus que la population semble majoritairement écœurée par le régime. Quant à la Colombie, le vitriol n’est pas encore monté suffisamment haut : il n’y a aucun gain médiatique à attendre du renversement du président Gustavo Petro, régulièrement élu et respectueux des mécanismes démocratiques. Un coup de force au Groenland aurait, quant à lui, des effets désastreux. Sans doute bien pires qu’une action en Iran ou à Cuba. Donald Trump perçoit-il réellement la différence entre ces dossiers, du point de vue occidental ? Les provocations à l’égard du Canada ont déjà produit un effet inattendu : elles ont conduit les Canadiens à reconduire le Parti libéral, qui aurait dû être balayé, n’eût été sa résistance jugée plus ferme — et plus traditionnelle — que celle d’un Parti conservateur perçu comme plus perméable à l’influence, voire à l’ingérence, américaines…

Randy Yaloz. À Pékin, l’opération au Venezuela est interprétée comme un signal politique clair : sous Donald Trump, la dissuasion n’est plus abstraite, elle est appliquée. Contrairement aux interprétations superficielles, le véritable centre de gravité reste Taïwan, où le renforcement américain se fait volontairement à bas bruit. Le Japon a officiellement déclaré Taïwan comme un intérêt vital, alignant explicitement sa posture sécuritaire sur celle de Washington. Le nouveau leadership japonais et sud-coréen consolide cet axe, tandis que les États-Unis ont validé fin 2025 un paquet antimissile record. Les forces américaines et alliées sont déjà en distance de frappe directe des infrastructures industrielles, énergétiques et militaires critiques chinoises. Un conflit entraînerait des destructions massives — barrages, hubs logistiques, centres industriels — à un coût économique et social inassumable pour la Chine. Surtout, Pékin reste structurellement dépendant des semi-conducteurs taïwanais ; attaquer Taïwan relèverait de l’autodestruction stratégique.

En Amérique latine, la situation de la Colombie est centrale : son alignement fluctuant, son rapprochement avec la Chine et sa tolérance envers des réseaux hostiles ont transformé un ancien allié en facteur d’incertitude stratégique. Justement, l’opération au Venezuela sert aussi d’avertissement régional. Washington n’acceptera plus d’États pivots hostiles ou ambigus dans son voisinage immédiat. Ces événements soulèvent par ailleurs une question lourde pour Moscou et Pékin : soit leurs services de renseignement ont subi une défaillance majeure, soit un arrangement tacite a été conclu avec Washington. Dans le premier cas, cela révèle une vulnérabilité inquiétante hors de leurs théâtres prioritaires ; dans le second, un cynisme transactionnel assumé, Caracas ayant été jugé échangeable… Pour la Russie, l’Ukraine reste l’axe existentiel ; pour la Chine, Taïwan demeure le cœur stratégique. Pour l’Iran, enfin, le signal est identique : encerclement progressif, pression maximale, sans basculer dans une guerre totale inutile. Le Groenland n’a pas à craindre Washington, mais comprend désormais son rôle central dans les corridors arctiques, la défense antimissile et les trajectoires balistiques. Caracas ne rend donc pas Taïwan plus vulnérable ; il réduit l’espace de manœuvre stratégique de la Chine et referme l’illusion d’un coup de force à coût maîtrisé.

François Mitterrand, le Berrichon

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Denis Podalydès dans "Mitterrand confidentiel" de Stéphane Pannetier © Thierry Valletoux - Mother Production - France Télévisions

La « tonton mania » est de retour pour les 30 ans de la disparition du président socialiste. France 2 propose à partir de ce soir un Mitterrand confidentiel en quatre épisodes sous les traits de Denis Podalydès et Fayard ressort Ma part de vérité, ouvrage, entre dialogue et autobiographie, publié en 1969, dans lequel le candidat à la présidentielle de 1965 racontait son parcours et rappelait son ancrage berrichon…


Que l’on juge sévèrement ou non l’action de François Mitterrand, qu’il soit l’artisan de la défaite culturelle pour les uns ou l’espoir du programme commun pour les autres, trente ans après le droit d’inventaire, trente ans après la faillite des locataires de l’Elysée, trente ans après la déliquescence d’une classe politique totalement désavouée, demeure une épaisseur… Une épaisseur aussi suspecte que fascinante.

Contradictions

Nous approchons de cette mémoire, à tâtons, avec des idées préconçues, avec des pudeurs d’enfant gâté aussi, celles des générations qui n’ont pas connu la guerre, seulement les excès de la société de consommation. Se dégage alors de notre vieux pays, une impression de pérennité historique, géographique et littéraire chez ce romantique florentin qui sut élever la fonction suprême, malgré les fautes et les errements, malgré les mensonges et les leurres, malgré les secrets. Avec Mitterrand, le XXème siècle défile devant nos yeux. Le cours est magistral. Certains épisodes sont à peine croyables. Ce siècle paraît énorme. Disproportionné. Nous sommes au Luna Park d’une Histoire qui ne s’écrit pas avec un casque virtuel et qui n’a rien de monolithique. Une histoire qui se tortille et qui se contredit, quasiment une autre civilisation se dessine. D’autres Hommes, nos grands-pères, sortis des champs et des mines, hier écoliers récitant leurs départements et un poème de Lamartine ou de Hugo, propulsés du jour au lendemain dans les conflits atomiques, les progrès techniques et les terreurs de l’Occupation. Mitterrand nous apprend la nuance, l’engagement et la peur, la course de fond et les coups bas, les répudiations et les adoubements, les courtisans et les trahisons. Il y a tout chez cet animal politique d’un autre temps, d’un autre métal, difficilement compréhensible pour les esprits pinailleurs, tout un monde englouti se remet en marche, Vichy, le stalag, les décolonisations, l’ambition, la traversée du désert, les meetings dans les villes endormies, la diagonale du vide, un adversaire tutélaire portant la Croix de Lorraine devenu intouchable, une classe ouvrière encore debout, un PCF et ses réseaux des tréteaux, des profs en ascension sociale, des journaux vivaces, des syndicats en ordre de marche, des polémiques, des écrivains de droite, des amitiés coupables et des amours impossibles. Cette épaisseur-là, nous saisit. Elle choque.

Au-dessus de la mêlée

Avouez qu’elle a de la gueule, qu’elle nous sort des babillages incohérents et infamants du petit personnel politique. Que même les plus réfractaires à la mitterrandolâtrie trouvent le personnage « détestable » mais charismatique, cassant, romain, impénétrable, nettement au-dessus de la mêlée, incarnant la fonction, la sublimant même, et cependant conservant, ses zones d’ombre. La transparence sied mal à la monarchie républicaine. C’est que depuis trente ans, nous n’avons connu que des figurants, certains plus habiles, toujours un cran en-dessous ; que ce soit dans la pompe et l’ironie, dans la répartie sèche et le regard d’acier, dans l’aplomb et la rêverie, dans la réflexion et l’emphase, il leur manquait à tous, une substance, une envergure, un truc en plus. Ils parlaient de notre pays, avec le langage commun et dévitalisé des technocrates, des mots appris de leurs communicants, sans arriver à se couler dans le lit d’une nation, à s’imprégner de son climat, de son onde, de son empreinte, de ses fragilités. Mitterrand et de Gaulle partageaient au moins cette passion commune de la France.

Dans Ma part de vérité, au-delà du témoignage sur l’élection de 1965 ou les événements de mai 68, Mitterrand est le plus convaincant dans les premières pages quand il se fait à la fois géographe et littérateur, avec son style propre à lui, à tiroirs, souvent filandreux, tortueux, explicatif, en sentinelle, n’osant aller directement sur sa proie mais sauvé par une fulgurance, une bourrasque qui emporte le paragraphe. À l’oral, il avait cette tournure d’esprit réfléchie, un peu trop savante, une sorte de monotonie qu’il savait couper, stopper par une rupture brutale.

Au début du livre, Mitterrand, le Charentais, se fait défenseur du Berry et de ses racines berruyères. « J’avais dix-sept ans quand, au hasard d’une randonnée, j’ai dû à la cathédrale de Bourges l’un des coups de foudre de ma vie. J’ai encore dans les yeux l’éblouissement rouge et bleu d’un soleil abstrait et dans la mémoire ce refrain sans queue ni tête que je me suis inventé ce jour-là pour ne plus l’oublier : « Saint-Étienne de Bourges, Place Étienne-Dolet, Saint-Étienne Dolet » écrit-il. « Eux qui sont français d’avant la France n’ont pas assez d’une vie pour prouver qu’ils ne le sont pas moins que les derniers venus » confesse-t-il, c’est pourquoi, selon lui, il est si difficile aux Berrichons de réussir en politique. Depuis trente ans, je n’ai jamais entendu un homme politique parler de cette façon de son pays. Charnellement. Sincèrement. Pour une fois, à nu, sans calcul, donc assez rare dans la bouche de ce tacticien retors. L’élu de la Nièvre a su capter le bleu-Centre-de-la-France que Valery Larbaud évoquait dans Allen : le bleu de Nevers ; de la céramique ou le bleu du pays d’Allen ; « ce n’est pas ce bleu minéral, de saphirs, de bouquets de cristaux, des pays du Midi ; mais la couleur pure, la traînée lente du pinceau chargé d’un outremer éblouissant à la palette de porcelaine de l’horizon ». Le bleu Larbaud se réfléchit dans le bleu Mitterrand.

Ma part de vérité – François Mitterrand – Fayard 280 pages

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Ce que Patrick Sébastien a compris

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L'amuseur Patrick Sébastien et l'ancien ministre socialiste Daniel Vaillant © VICTOR AUBRY/SIPA NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Un ancien ministre sans chauffeur, un président sans puissance et un peuple sommé de sortir du sommeil: récit d’une France au bord du réveil brutal


Apprenant, le 1 er janvier, qu’il n’avait plus droit au chauffeur offert par la République, l’ex-ministre de l’Intérieur (2000-2002), Daniel Vaillant (PS), a lâché : « Comment je fais, moi ? ». Le Premier ministre a eu raison de supprimer ces privilèges exorbitants. Toutefois le geste de Sébastien Lecornu, qui sait jouer la modestie, ne calmera pas la colère populaire. Au contraire : la plainte du mandarin socialiste, contraint de prendre le métro avec la populace, justifie l’exaspération des gens ordinaires.

Ces citoyens marginalisés entendent désormais se faire entendre. Or, en confirmant, le 31 décembre, sa résolution à « tenir » orgueilleusement jusqu’au terme de son mandat, Emmanuel Macron a pris le risque d’exacerber le dégagisme contre les castes inutiles, fardeaux des Français. En 2026, c’est un pays amorphe et vulnérable en tout que présidera le chef de l’Etat. L’appui de M. Macron, samedi, à la décision de Donald Trump de faire arrêter le dictateur vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse sortis de leur lit, est un hommage à ce qui lui manque: la puissance et l’idée claire. La stabilité dont se réclame l’habile Lecornu procède d’indigents compromis parlementaires destinés à éviter les urnes en cas de dissolution. En fait, tous les éléments d’un changement de régime sont en place. J’exposerai les ressorts de ce grand basculement dans un court essai (La Révolution des oubliés, 128 pages), à paraître chez Fayard le 4 février. J’y défendrai notamment le constat que le peuple oublié est appelé à être l’homme providentiel attendu. Lui seul peut sauver la nation de son déclin, pourvu que de nouvelles élites, rompant avec le système mondialiste, écoutent et consultent enfin les Français enracinés et leur bon sens.

A lire aussi: Quand la grenouille universaliste veut se faire plus grande que le bœuf ethnico-racialiste

La France peut encore être sauvée, si la société civile se délivre de sa somnolence apparente. « Car mourir c’est dormir », rappelle Hamlet[1]. Le temps immobile, qui s’annonce jusqu’à la présidentielle de 2027, offre l’occasion pour les droites de consolider une doctrine commune. Là où La France Insoumise a élaboré, avec son Institut La Boëtie, une stratégie pour promouvoir sa nouvelle France immigrée – vision racialiste mais intellectuellement élaborée – l’éparpillement des cercles de réflexion se rattachant à la droite (libérale, souverainiste, sociale, etc.) entrave l’élaboration d’un projet alternatif cohérent. Celui qui a le mieux perçu le monde qui vient, outre Alexandre Jardin et son mouvement Les Gueux, est un saltimbanque de la télévision : quand Patrick Sébastien, qui a lancé son mouvement « ça suffit », explique, parlant de la présidentielle : « Je ne veux pas me présenter, je veux vous présenter », l’amuseur populaire met le doigt sur la crise de la démocratie qui reste à résoudre. En invitant les Français à lui envoyer leurs propositions afin qu’il les répercute, Sébastien bricole l’ébauche d’un processus qui, plus élaboré, pourrait pallier les lacunes des « experts » et autres « scientifiques » coupés de la vie réelle. L’urgence est de redonner la parole au peuple souverain, afin qu’il soit maître de son destin. Cet impératif vaut aussi pour les Vénézuéliens délivrés de leur tyran narco-terroriste, ou pour les Ukrainiens soumis à la guerre des autres. Sans oublier les Iraniens qui depuis une semaine défient leurs geôliers enturbannés.


[1] William Shakespeare, la tragédie d’Hamlet, prince du Danemark, dans une nouvelle traduction interprétée par Frédéric Boyer (Gallimard)

Iran en colère: quand l’inflation fait vaciller la théocratie

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Téhéran, 29 décembre 2025 © AP/SIPA

Depuis plusieurs jours, l’Iran est secoué par une vague de manifestations déclenchée par un effondrement économique de grande ampleur. Elle s’est rapidement transformée en contestation politique ouverte du régime islamique, révélant la fracture profonde entre le pouvoir islamiste et la société.


Depuis fin décembre, l’Iran est secoué par de nouvelles manifestations contre le régime des mollahs, au pouvoir depuis 1979. Le déclencheur immédiat des manifestations a été la chute spectaculaire de la monnaie nationale, le rial, qui a atteint des niveaux historiques, autour de 1,4 à 1,45 million de rials pour un dollar, soit une perte de plus de la moitié de sa valeur en quelques mois. Cette dépréciation s’est traduite par une inflation galopante, avec des hausses des prix des biens essentiels à la vie courante – notamment des aliments – qui ont rendu la vie extrêmement difficile pour de nombreux Iraniens

Pour une population où les salaires stagnent, cela a signifié la perte progressive de revenus et de l’épargne des ménages, alimentant une colère sociale importante. Très rapidement, les commerçants du bazar de Téhéran, la capitale, ont fermé leurs boutiques afin de protester contre cette situation qui les étrangle. Une décision qui a servi de catalyseur à une mobilisation plus large dans d’autres villes.

Embrasement

A travers l’Iran, un scénario se répète. De nombreux manifestants ont exprimé leur mécontentement général : dénonciation de la corruption, refus de la répression, et aspirations à davantage de liberté et de changement institutionnel. Des étudiants, des travailleurs et des secteurs plus larges de la société iranienne se sont joints aux protestations, transformant le mouvement en un phénomène à la fois économique et politique. Aux causes internes s’ajoutent également des facteurs externes : les sanctions internationales rétablies en 2025, liées au programme nucléaire iranien, ont aggravé l’accès du pays aux marchés mondiaux et pesé sur l’économie. De plus, des tensions régionales, dont une guerre de douze jours la même année avec Israël et des frappes ciblées sur des sites iraniens importants, ont accentué l’incertitude économique.

Dépassé par l’ampleur des manifestations, le gouvernement iranien a tenté d’apaiser la situation en affirmant tenir compte des revendications et que des solutions seraient très vite apportées. Sans que cela ne stoppe les rassemblements pour autant. Tout le pays s’est embrasé en quelques jours, les manifestants scandant des slogans clairement hostiles au Guide suprême Ali Khamenei (certains appelant à sa mort) et un soutien de plus en plus visible à l’opposition en exil, incarnée notamment par le prince héritier Reza Pahlavi dont le nom résonne parfois désormais dans les grandes villes de l’ancienne Perse.

Le nom des Pahlavi, slogan principal des manifestants

Parmi les slogans criés par les manifestants : « Javid Shah » (« Vive le Shah ! »), « C’est la bataille finale » ou « Pahlavi reviendra » sont devenus les signes de contestation au pouvoir en place. Bien qu’il soit difficile d’affirmer avec certitude que les Iraniens réclament le retour de la monarchie, ces cris de ralliement illustrent le regain d’une référence monarchique longtemps taboue dans l’espace public iranien. Pour les plus radicaux des mollahs, le symbole évident d’un complot ourdi par la dynastie en exil qui a fait de la chute du régime théocratique un but à atteindre… Un régime qui accuse régulièrement la maison impériale d’être financée par l’Arabie Saoudite ou Israël (pays où s’est rendu à diverses reprises le prince Reza Pahlavi ou des délégations le représentant). Deux nations avec lesquelles l’Iran est en conflit géopolitique ouvert.

Depuis des mois, le prince Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran, 65 ans, s’est imposé comme une figure d’opposition, devenant le visage d’un Iran libre et démocratique. Multipliant les interviews télévisées et déclarations publiques, il n’a eu de cesse de réclamer le soutien d’une communauté internationale très frileuse à l’égard des évènements en cours. Dans ce contexte révolutionnaire, le prétendant au trône s’est à nouveau adressé à ses compatriotes sur ses nombreux réseaux sociaux. « Votre présence dans les rues à travers l’Iran a allumé la flamme d’une révolution nationale. Poursuivre et amplifier cette présence, et reprendre le contrôle des rues, est aujourd’hui notre priorité absolue », a déclaré le fils de Mohammed Reza Shah. « L’Iran et ses rues appartiennent à la nation iranienne. Et nous vaincrons, car nous sommes unis et nombreux », assure-t-il, certain que les mollahs ne vont pas tarder à tomber.

Au sein de la diaspora, l’affaire semble déjà entendue. Selon l’institut Gamaan qui a effectué un sondage sur cette question (2024), seuls 21% des Iraniens en exil souhaitent le retour de la monarchie. Malgré tout, cette même enquête (qui ne prend pas en compte le sentiment des Iraniens de l’intérieur) révèle que Reza Pahlavi reste la personnalité la plus suivie et reconnue comme principal leader de l’opposition avec 31% d’opinion favorable. Afin de rassembler le plus largement possible sous son nom, il a promis de diriger un conseil national de transition qui, une fois l’Iran libéré de ses chaînes religieuses, devra élaborer une nouvelle constitution et soumettre la question du futur régime à un référendum : monarchie ou république. Une stratégie mise en place afin de rassurer toutes les composantes de l’opposition, y compris celle de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI) – qui a fait des Pahlavi sa bête noire.

Un régime à l’agonie ?

Si le régime iranien a affirmé qu’il tenait compte des revendications des manifestants, l’ampleur des rassemblements semble démontrer un pouvoir à l’agonie et qui entend durcir sa répression, à l’instar des autres mouvements de ce type qui éclatent régulièrement depuis 2018. Le procureur général Mohammad Movahedi-Azad a déclaré comprendre les protestations, à condition qu’elles restent légales, tout en mettant en garde contre des « tentatives organisées de détournement » et une « manipulation systématique » alimentée, selon lui, par des récits trompeurs et des réseaux médiatiques coordonnés.

La réaction des forces de sécurité ne s’est finalement pas faîte attendre : immédiate et brutale. Des images et témoignages font état de tirs de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et d’affrontements directs dans plusieurs villes, notamment à Nahavand, Asadabad et Hamadan, entre manifestants et les gardiens de la révolution qui ont tourné au drame. Selon certaines vidéos distillées sur X (anciennement Twitter), des partisans du régime sont poursuivis et lynchés. Un bâtiment officiel dans le sud du pays a été pris d’assaut et incendié, le gouverneur de la province a pris la fuite. « Certains manifestants jettent des pierres sur les bâtiments administratifs de la ville de Lordegan, dont le gouvernorat, la mosquée, la Fondation des martyrs, la mairie et des banques, avant de se diriger vers le gouvernorat » comme l’évoque l’agence de presse FARS. En retour, les mollahs ont ordonné l’arrestation de nombreux opposants au sort incertain. Rien que sur l’année 2025, un millier d’Iraniens, accusés d’avoir enfreint les lois ou d’activités terroristes, ont été condamnés à mort.

Quelles conséquences géopolitiques en cas d’effondrement du régime islamique ?

Certains élus américains le souhaitent. Néanmoins, une intervention directe des États-Unis visant à renverser le régime n’est pas actuellement envisagée comme une option prioritaire par le président Donald Trump, en raison de contraintes politiques internes, de risques élevés et d’une stratégie plutôt axée sur des pressions ciblées (sanctions, opérations de non-prolifération) que sur un changement de régime par la force. Mais, si le régime iranien venait à s’effondrer — que ce soit par un mouvement interne prolongé ou un affaiblissement institutionnel progressif — l’impact sur l’architecture du Moyen-Orient serait profond.

L’Iran est un acteur pivot du « croissant chiite , » et un soutien essentiel de Hezbollah au Liban, des milices chiites en Irak, potentiellement du nouveau régime syrien. Sa disparition modifierait immédiatement ces équilibres. Certains observateurs estiment même que la chute du régime serait « un sérieux revers » pour le président Vladimir Poutine, qui s’appuie sur Téhéran comme allié stratégique, même si Moscou a aussi tenté de se distancier à certains moments.

La carte des alliances et des rivalités régionales serait aussi profondément redessinée : Israël perdrait un de ses principaux adversaires déclarés, mais pourrait aussi se trouver face à un vide stratégique imprévisible, susceptible d’entraîner des actions plus directes sur d’autres acteurs pour combler ce vide (comme une accentuation de son conflit avec le Hamas dans la bande palestinienne de Gaza). Les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, pourraient chercher à étendre leur influence dans les zones autrefois dominées par Téhéran ou dans les marges sunnites d’un Iran fragmenté. La disparition de l’État iranien tel qu’on le connaît pourrait aussi encourager des groupes séparatistes internes (Kurdes, Baloutches, Azerbaïdjanais) à tenter de créer des zones autonomes ou indépendantes, avec une éventuelle ingérence de la Turquie et du Pakistan, risquant d’entraîner un délitement du territoire national. Selon certains analystes, cela pourrait même provoquer des conflits internes prolongés et des affrontements entre factions ethniques ou religieuses.

Au-delà des manifestations actuelles, la crise iranienne révèle un régime fragilisé, confronté à une contestation multiforme mêlant colère sociale, rejet politique et quête d’un avenir institutionnel différent. L’effondrement économique, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur, a agi comme un révélateur d’un malaise ancien, tandis que la rue, désormais politisée, défie ouvertement l’autorité des mollahs malgré une répression implacable. Si l’issue de ce bras de fer demeure incertaine à ce stade, une évidence s’impose : le contrat entre l’État et la société iranienne est rompu.

La gauche contre les peuples

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DR.

Soutien politique de longue date du chavisme, Jean-Luc Mélenchon s’est précipité samedi soir place de la République pour dénoncer l’arrestation de Nicolas Maduro.


Il fut un temps où la gauche parlait au nom du peuple avec cette ferveur des causes imparfaites. Elle se trompait parfois, mais elle regardait encore les hommes dans les yeux. Aujourd’hui, une partie d’entre elle continue de parler du peuple comme on parle d’un concept, une Idée platonicienne flottant dans l’éther. Le peuple concret est devenu embarrassant, il vote mal, se révolte sans mode d’emploi, et meurt hors champ.

L’actualité en fournit une illustration presque pédagogique. Le soutien obstiné de Jean-Luc Mélenchon au régime de son ami Maduro n’est ni un malentendu ni une erreur passagère. C’est une fidélité idéologique qui préfère la cohérence du dogme à l’inconfort du réel.

Car que défend-on, en défendant Maduro, arrêté à Caracas – malgré le droit international – et exfiltré par les Américains ? Sûrement pas le peuple vénézuélien, ces millions de vies écrasées par l’hyperinflation, ces exilés qui fuient leur pays comme on quitte un corps hostile, ces opposants emprisonnés pour avoir cru que la liberté n’était pas négociable. On défend un régime « anti-impérialiste », contre les Etats-Unis d’Amérique, parce qu’il permet de sauver un récit révolutionnaire que les faits ont depuis longtemps rendu grotesque.

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La même mécanique est à l’œuvre ailleurs. En Iran, quand des femmes sont battues ou tuées pour un voile mal ajusté, quand des étudiants sont poursuivis et exécutés, cette gauche – qui descend au premier appel place de la République – devient sourde et aveugle car la réalité est trop brutale, trop irréfutable. Au Venezuela, elle relativise la faim. Ailleurs, elle excuse et justifie la terreur dès lors que celle-ci cible l’Occident et son avatar israélien, honni jusqu’à l’obsession.

Qu’il s’agisse des mollahs iraniens ou de leurs relais (Hamas, Hezbollah, Houthis), le raisonnement est le même. Peu importe les peuples, pourvu que le camp soit le “bon”, ce que Robespierre formulait ainsi: « Périssent les hommes plutôt que les principes ». La gauche radicale ne pense plus en termes de vies humaines, mais d’alliances symboliques. Le peuple réel est trop complexe. Le peuple imaginaire, lui, est discipliné.

C’est ainsi que la gauche se retourne contre ce qu’elle prétend défendre, comme au temps de Staline, Mao, Pol Pot et d’autres. Elle parle de démocratie mais soutient des autocrates, pires ennemis de la liberté, en invoquant sans vergogne le droit international, pour l’oublier aussitôt quand il gêne ses indulgences idéologiques. Elle se dit « populaire » tout en méprisant ceux qui subissent ces régimes de sang, de peur, de persécution et de pénurie collective.

Le soutien au dictateur vénézuélien n’est donc pas une anomalie, c’est un symptôme. Le symptôme d’une gauche qui a cessé d’aimer le peuple pour aimer l’idée qu’elle s’en fait – et qui, pour sauver cette idée, accepte sans scrupule que des peuples soient écrasés. À ce stade, il ne s’agit plus d’un égarement, c’est un vrai renoncement moral. Qu’on se le dise, ce renoncement porte un nom. Il s’appelle la trahison, exercée contre les hommes, au nom de leur supposé salut.

Spectres de Schefer

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Le critique d'art et philosophe Jean Louis Schefer © Les films du Camélia

« En quelque sorte ». La formule revient souvent dans la bouche de Jean-Louis Schefer (1938-2022). Il est le personnage central du documentaire que lui consacre Joachim Olender, cinéaste formé à l’école très exigeante du Fresnoy, et que le distributeur Camelia prend aujourd’hui le risque de sortir en salles, de façon probablement très confidentielle.

Aristocrate de la pensée

Interrompu par la mort du baron Schefer de Carlwaldt, huit jours à peine après le tournage de cette séquence montrant, en contre-plongée, le poète, écrivain, philosophe et théoricien du Septième art s’engager avec peine dans la descente de son raide escalier – saisissante métaphore de sa proche mise au tombeau ! -, le film donne voix, tout au long, à cet aristocrate de la pensée, disparu il y a bientôt quatre ans, très exactement le 7 juin 2022. Cigarette au bec, mise d’une impeccable et classique élégance, chevalière au doigt, chemise blanche repassée sans le moindre pli, traits ravinés d’ancien seigneur enserré dans le décor de bon goût, rangé avec un soin maniaque, de sa modeste maison de campagne, Schefer cite feu son ami, le prêtre historien et théologien Michel de Certeau (1925-1986) : « nous sommes des aristocrates dont on a oublié l’histoire ».

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De fait, il est probable que bien peu, aujourd’hui, identifient vraiment cet écrivain, discrétion incarnée qui, dans le sillage de Roland Barthes, a nourri son œuvre de l’infatigable contemplation des images – celles de la peinture comme celles du cinéma. Dans les années 1990, Jean-Louis Schefer crée « L’Académie des Secrets », une sorte « d’abbaye de Thélème dont, selon Schefer lui-même, le sujet est la pensée des autres » :  une société secrète dont les membres ignorent s’ils en font partie ou pas, « association de malfaiteurs » (sic) dont « la condition [fut qu’elle] ne servait à rien ». Ses membres (présumés) ? Jacqueline Risset, Paul Virilio, Serge Daney, Daniel Arasse, le génial cinéaste Raoul Ruiz, le mathématicien Marc Hindry et j’en passe… 

Emouvant

Sur la trace de ces fantômes, Joachim Olender cède abondamment la parole à son héraut, dandy dissertant sans fin, et non sans ésotérisme, dans l’adoration viscérale du Greco, de Velázquez, de Fragonard, Vuillard, Bonnard ou Piero di Cosimo… D’une visite au Grand Palais à la National Gallery, jusqu’à un brin de conversation autour du thé avec l’historien Stephen Bann dans un confortable fauteuil-club en cuir du Savile Club, à Londres, L’Académie des Secrets – c’est donc le titre du film – convoque, de chapitre en chapitre (La Tache rouge, Origine du Crime, la Mort de Procris, la Case blanche, Passage de la nuit, La Pythie, l’Homme ordinaire au cinéma, Le Doigt d’un français, Dracula, etc.), quelques disciples du disparu : Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de la ville de Paris,  le galeriste Yvon Lambert, ou encore l’historien de l’art Jean de Loisy, sans compter l’écrivain Suzanne Doppelt, ou Jean-Marc Ferrari, ci-devant « concierge » de l’Académie des Secrets… Un beau chien roux jappe et circule entre deux plans, et entre deux bandes-son, du prélude, choral et fugue de Jean-Sébastien Bach à l’adagio d’une sonate de Beethoven…

« Un fantôme n’a pas d’anatomie mais il a quelquefois un effet de présence sidérant », murmure Jean-Louis Schefer, désormais passé à l’état d’ectoplasme. Emouvantes restent la puissance de son regard, et l’énigme de sa parole, si singulière et déroutante. Il est vraisemblable que le présent documentaire, par ces temps d’inculture envahissante, n’attire que les spectateurs avertis. Au moins ce tombeau de Jean-Louis Schefer a-t-il le mérite d’exister.


L’Académie des Secrets. Documentaire de Joachim Olender. France, couleur, 2024.
Durée : 1h53
En salles le 7 janvier 2026.

New-York à l’heure du Coran

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M. Mamdani, accompagné de son épouse, prête serment dans le métro de New York, 1er janvier 2026 © Amir Hamja for The New York Times via CNP/DPA/SIPA

Multiculturalisme. Avant de prêter serment – à l’étonnement général – sur un Coran lors de son investiture, le maire de New-York gauchiste Zohran Mamdani a dû écarter une brebis galeuse de son équipe municipale, d’anciens messages où il était question de « Juifs avides d’argent » ayant été découverts.


Il se peut que bon nombre des New-Yorkais qui ont voté pour Zohran Mandani en novembre dernier, le propulsant à la tête de la mairie de la mégapole américaine, étaient alors fort loin d’imaginer que ce serait sur le Coran que le nouvel édile prêterait le serment solennel d’investiture. Et pourtant c’est bel et bien ce qui s’est produit. En deux temps. Une première fois aux douze coups de minuit dans la nuit du 31 décembre, en petit comité, sur les marches d’une station de métro désaffectée depuis 1945. Et une seconde fois, devant la mairie de la ville, avec la bénédiction du représentant de l’ultra gauche du parti démocrate, Bernie Sanders, et en présence de milliers de personnes.

Mais non, Bernie Sanders n’a pas mis une djellaba, il fait juste très froid ! New York, 1 janvier 2026 © MediaPunch/Shutterstock/SIPA

Un oubli étonnant

Curieux choix que ce couloir de métro. L’élu l’a justifié en expliquant que cela évoquait pour lui, je cite, « l’importance des transports publics pour la vitalité, la santé et l’héritage de notre ville. » Je le redis, choix quand même très bizarre que cet ersatz de catacombes, ce lieu oublié et désert. Un autobus à plateforme aurait tout aussi bien fait l’affaire, d’autant qu’au programme du nouveau maire figurerait en bonne place la promesse de « bus gratuits et rapides. »

Aussi, selon un tout autre schéma que la banale et désuète célébration des transports en commun, il se pourrait bien que des esprits aussi malveillants que tordus finissent par voir dans cette scène improbable une allégorie du cheminement souterrain de l’idéologie dont l’élu musulman pourrait être éventuellement le porteur, plus proche d’un islamisme bien trempé que d’un islam bon enfant. Mais je le disais, seuls des esprits particulièrement pervers et complotistes iraient s’aventurer sur ce terrain-là.

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Cependant, la prestation du serment sur le Coran n’est pas un fait qui relève de l’anecdote. Encore une fois, je ne suis pas du tout persuadé que beaucoup de New-Yorkais l’aient vu venir. Et je me pose une question. Comment serait-il possible qu’ils aient oublié, les habitants de cette ville, que c’est également sur le Coran que les terroristes des Tours jumelles et de leurs quelques trois mille morts avaient juré d’aller jusqu’au bout de leur équipée barbare ?

Vieux messages

Par quel sombre prodige un tel oubli a pu s’opérer ? Comment les populations de cette cité-là ont-elles pu porter à la tête de leurs institutions un personnage qui – quelles que soient au demeurant ses aptitudes et qualités personnelles – n’a jamais véritablement condamné cette autre équipée barbare, celle du Hamas, le 7-Octobre, en Israël, évitant soigneusement de la qualifier d’acte terroriste. Et qui, de surcroît, n’a cessé de reprendre à son compte l’accusation de génocide (il emploie le mot) commis par Israël, l’accusant de bombarder délibérément – je cite de nouveau – « habitations, hôpitaux, écoles sous les décombres. » Et puis il y a, pour faire bonne mesure, la découverte ces derniers jours de messages antisémites postés sur Twitter entre 2011 et 2014 par Catherine Almonte Da Costa, celle-là même qui venait d’être nommée responsable du recrutement de la ville. Devant la réprobation quasi générale, le nouveau maire n’a eu d’autre choix que de démissionner sa collaboratrice, se fendant au passage d’une déclaration solennelle dans laquelle il devait affirmer que « ces propos (ceux des messages en question) étaient inacceptables et qu’ils ne sont absolument pas représentatifs de lui-même ni des valeurs de son administration. » Dont acte. On respire. Reste toutefois à savoir ce qu’aurait donné le recrutement, sur quels critères il aurait été effectué, s’il avait dû être effectivement confié à une personne convaincue d’antisémitisme, et donc de racisme. Reste aussi à espérer que d’autres mauvaises surprises comme celles-ci, d’autres petites saloperies du même genre ne se trouvent pas cachées, plus ou moins en nombre, sous les tapis (rouges désormais) de la nouvelle municipalité.

On nous dit que 30% des membres de la communauté juive de la ville auraient voté en faveur de Zohran Mandani. Cela, avouerai-je, me laisse sans voix. Je ne comprends pas. Non, je ne comprends pas. Quelle interprétation livrer de cet état de fait dont la dimension rationnelle – s’il y en a une – m’échappe totalement ?

Il m’en vient une, qui, je le confesse, me saisit d’effroi. Une cité, une communauté humaine, qui viendrait à dépasser un certain seuil sur la pente de la décadence, n’entrerait-elle pas inéluctablement en voie d’autodestruction, de suicide pour parler cru ? On en serait presque à se poser pour de bon la question. Effroyable question…

Enfin, force est d’admettre que ce serment sur le Coran du premier magistrat d’une des plus importantes métropoles de notre Occident est une première qui ne manque pas de générer son pesant d’inquiétude. Attendons la suite. Sans panique mais avec vigilance. Pour l’heure, tachons donc de faire en sorte que cette première soit aussi la dernière.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Cuisine d’antan et art moderne

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Maurice Vlaminck "Bords de Seine", Musée d’art moderne, Paris.

Cette semaine, notre Picard favori et sa Sauvageonne sont en goguette dans la capitale…


Encore une (excellente) idée de ma Sauvageonne. Nous étions à Paris. « Vieux Yak ! Et si nous allions visiter le Musée d’art moderne ? » m’interpela-t-elle en secouant ses adorables plumes blondes et ébouriffées. « Ce que femme veut, Dieu le veut », songeai-je, tel Alexandre Dumas chapitrant La Reine Margot. Nous fonçâmes vers l’avenue du Président Wilson. Pourtant dotée d’un indéniable talent de peintre, la Sauvageonne, humble, est toujours prête à apprendre, à contempler d’autres expressions, d’autres créations pour irriguer le champ de sa propre inspiration. (Ces derniers temps, il y pousse de belles fleurs maritimes.) Nous nous régalâmes de notre visite. (En fait, nous nous régalâmes toute la journée ; nous l’allons montrer tout à l’heure.) Nous commençâmes par la salle Raoul-Dufy, superbe, avec ses quelque 250 panneaux consacrés à la modernité et à l’électricité. Puis, nous baguenaudâmes à notre rythme, souvent ensemble, parfois pas, car, confession en ce dernier jour de 2025, bien que très épris l’un de l’autre, la Sauvageonne et moi n’avons pas toujours les mêmes goûts picturaux. J’ai adoré les œuvres d’Henri Matisse, de Robert Delaunay (je ne pus m’empêcher de songer aux quelques lignes que Blaise Cendrars, dans les tranchées, lui avait écrites le 1er septembre 1915 sur un paquet de cigarettes), de Fernand Léger, de Georges Braque, d’Annette Messager (Les Interdictions en 2014), de Maurice de Vlaminck (sublime Bords de Seine, vers 1911 et ses bleus émouvants et si frais), de Marcel Gromaire (La Guerre, de 1925, avec ses Poilus aux visages métalliques et fermés), de Pierre Bonnard, de Lionel Sabatté (dont Le Tissu, réalisée à partir de peaux mortes collectées auprès de podologues, « rassemble en une seule entité d’innombrables fragments de corps différents », indique le panneau explicatif ; rarement nous avons autant ri devant une œuvre à la fois répugnante et originale).

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Pierre Sallée, le chef du restaurant Les Marches, Paris 16e. Photo : Philippe Lacoche

En dehors de la toile en peaux de pieds, cette visite nous avait donné faim. Je me devais de calmer les ardeurs gustatives de ma Sauvageonne qui réclamait une auberge. La chance était de notre côté : du haut de l’escalier éponyme, j’aperçus la devanture des Marches (5, rue de la Manutention ; 01 47 23 52 80), restaurant équipé du logo tricolore LES ROUTIERS qui sentait si bon la France. Nous y courûmes ; l’établissement était plein comme un œuf mayonnaise (qui, du reste, figure au menu au prix de 6,50 €). Le menu, parlons-en ; il eût pu faire s’évanouir de plaisir ce gastronome de Kléber Haedens : escargots en coquilles, œufs pochés aux morilles, filet de bœuf sauce béarnaise, blanquette de veau à l’ancienne (22,50 €), rognons sauce dijonnaise, quenelles de brochet sauce Nantua, etc. J’en passe et des meilleurs. La Sauvageonne opta pour le filet de bœuf ; moi – après une longue hésitation du fait de ma passion pour la blanquette de veau-, pour le bœuf bourguignon (22,50 €) qui me fit mijoter dans un bonheur indicible. Bref, « Les Marches, c’est la France comme on l’aime », eût pu dire ce regretté et monarchiste de Kléber. Après la mousse au chocolat, n’en tenant plus, je fis appeler le chef pour le féliciter et le remercier pour ces instants de grâce. Ce fut ainsi que nous fîmes la connaissance de Pierre Sallée, titulaire d’un CAP et d’un bac pro cuisine, passé chez les grands chefs et grands restaurants : Jean-Paul Lacombe, Laurent Bouvier, brasserie Bocuse, à Lyon, etc. Auparavant basé à Annonay, en Ardèche, Pierre Sallée a eu la délicatesse de suivre son épouse à Paris et œuvre aujourd’hui aux Marches. Pierre Sallée : un artiste. Une adresse inoubliable.


Des morts et des vivants

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L'actrice Monique Tarbès, "1 rue Sésame" sur TF1, 1978 © GALMICHE/TF1/SIPA

En ce premier dimanche de janvier, Monsieur Nostalgie, à l’heure des bilans et des résolutions, nous parle de quelques personnalités disparues en décembre mais aussi de joyeusetés à lire ou à voir en 2026…


Décembre est un mois cruel. Surtout dans les derniers jours. La dernière quinzaine fut, cette année encore, une hécatombe. Nous étions sous le coup du chapon et des guirlandes à led, épuisés par tant d’excès de table, végétant sur un canapé ramolli et méditant à notre misérable carrière littéraire. Nous manquions de ressort comme dans la chanson d’Aznavour. Et par l’entremise de la télévision et des réseaux sociaux, nous avons appris la disparition de quelques visages jadis aimés. Les fantômes du passé dansèrent alors dans nos yeux fatigués. On dira ce que l’on voudra sur les artistes mais ils sont de prodigieux véhicules de la mémoire. D’accord, ils ont tous les défauts des professions égotiques ; menteurs, hâbleurs et sermonneurs, un brin paranoïaque et sentimentaux. Et cependant, une voix sortie d’on ne sait où nous ramène directement dans les brumes de l’enfance ou de l’adolescence. On est ému. Secoué par les effluves du temps qui passe. Monique Tarbès était une fille du XIVème arrondissement à l’accent rocailleux. Déjà en soi, naître non loin du Lion de Denfert est assurément un motif de fierté parigote. Ce n’est pas Audiard qui me contredira, pourtant il avait la dent dure devant ce félin de cuivre planté au milieu d’un carrefour. Il lui trouvait un air d’hirondelle. Monique Tarbès traversa discrètement les comédies en se faisant toujours remarquer. C’est le signe des grands acteurs. Vous lui donniez un second, voire un troisième rôle, quelques lignes de réplique, un os bien maigre à ronger, elle vous transformait le peu en grand comique populaire. La geste et la faconde. Elle vous capturait l’esprit et vous retournait en quinze secondes, vous étiez au tapis ! Sa mélodie restera longtemps accrochée à nos souvenirs. Truculente dame pipi dans Tendre poulet et femme de ménage perturbant l’œuvre de François Merlin/Bob Saint-Clar dans Le Magnifique. C’est bizarre comme nous avons changé d’époque, nos plus grandes comédiennes n’ont qu’une envie : faire peuple. Sans y parvenir. Elles ont beau se grimer, on ne les croit pas. Monique Tarbès donnait du lustre, du mordant, du cran, de l’ironie et de la gouaille à la domesticité. De la matière humaine, ce n’est pas donné à tout le monde. Les gens de maison devraient lui ériger une statue. Dans cet avant-Noël, nous fumes frappés également par la mort de Chris Rea, le musicien britannique, d’ascendance italo-irlandaise. Lui aussi avait une voix identifiable. La voix des juke-boxes des campagnes berrichonnes à la programmation limitée. « The Road to Hell » accompagnait nos parties de baby-foot. Il y avait alors deux clans qui s’opposaient, les admirateurs de Chris Rea et ceux d’Hotel California des Eagles. Irréconciliables, chacun vantant la charge héroïque de ces deux tubes planétaires. Chris Rea aimait les voitures de course. J’ai acheté l’album « Auberge » seulement parce que figurait une Lotus Seven sur la pochette. Et puis, que dire, du dimanche 28 décembre, sinistre journée, BB s’en est allée, charriant avec elle, une civilisation engloutie, une certaine idée esthétique de la France, les joutes sous la couette, le Concorde et le mambo italiano de Dario Moreno. Notre âge d’or. Pour se consoler et attaquer la nouvelle année de bonne humeur. Il faut se dépoussiérer la tête. Oser les chemins de traverse. L’humour dégoupillant est de saison. Bruno Lafourcade, moraliste jubilatoire, bourreau du progressisme béat s’en donne à cœur joie dans Les Hyaines aux éditions La mouette de Minerve[1]. C’est le Dino Risi de la décadence française, à la fois observateur de nos dérives et de nos lâchetés. Il plante son Bic là où ça fait mal, et les faux vertueux ressortent de son art du portrait ou du dialogue corrosif, les pieds devant. Dans un registre aussi tonique et implacable, Gérald Sibleyras tout juste auréolé du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française (l’habit vert lui va à merveille au teint et il sait manier l’épée) nous propose une fable dystopique angoissante et férocement drôle. Dans Nous sommes tous des artistes aux éditions Élysande, il traque les maroquins culturels et s’inquiète de la place de l’artiste dans une société défaite. Nous aurons l’occasion au cours de cette année de faire des pas de côté et de parler des « hors des lignes », ceux qui ne chassent pas en meute et envisagent la création artistique non pas comme une arme de destruction massive, mais comme une lanceuse d’alerte gironde et divertissante. Et puis, de toute façon, une année où le Tour de France emprunte l’axe Vichy-Nevers est forcément un bon millésime.

Nous sommes tous des artistes

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[1] Lire la recension d’Isabelle Larmat dans le magazine Causeur de janvier à paraitre NDLR.

Ferveurs vaudoues

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Bruno Blum. DR.

Bruno Blum, ex-journaliste, écrivain, musicien et producteur, sort un essai-anthologie et un CD consacrés aux relations étroites entre les musiques caribéennes et américaines. C’est rythmé !


Bruno Blum est un grand garçon vif et bouillonnant, à la banane neigeuse et au physique de rocker. Il sait tout faire : journaliste, critique rock, écrivain, historien de la musique, musicien, producteur, auteur-compositeur-interprète, illustrateur, bédéiste… Cet ancien correspondant de la revue Best à Londres – en plein mouvement punk – entretient une grande passion pour les musiques des Caraïbes et pour tout ce qu’elles ont apporté comme chaleur, volutes de mélodies veloutées et rythmes percussifs et endiablés (vaudous) aux autres créations musicales. Il sort simultanément un essai-anthologie de 500 pages intitulé Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska, et un double CD du même nom, sous-titré « Du calypso au ska 1944-1972 ». Tout un programme.

« Je publie depuis 2009 des coffrets CD sur l’histoire des musiques américaines et caribéennes, explique-t-il. Caraïbes/États-Unis est le deuxième tome des Musiques des Caraïbes. Du vaudou au calypso. Les deux volumes sont accompagnés par un coffret CD du même nom. L’idée de concocter des livres dérivés des livrets de CD s’est imposée d’elle-même car malgré leur importance cruciale et leur influence, les musiques caribéennes sont aussi fabuleuses que méconnues et incomprises. Assez peu de choses étaient parues à ce sujet, même à l’étranger. » Bruno Blum ne peut s’arrêter de travailler. Il a déjà réalisé quelque 80 coffrets CD consacrés à ce répertoire et aux musiques rock. Comment s’y prend-il ? « Je travaille principalement à partir de disques originaux en vinyle que l’on restaure et de livres. » Et comment passe-t-on du travail dans l’urgence de rock-critique à celui, quasi universitaire, d’auteur publié par l’éditeur de référence en la matière (Frémeaux & Associés), et à celui d’historien de la musique adoubé par le musée du quai Branly – Jacques Chirac ? « Les médias, quand on fait des trucs pointus, c’est plutôt mal payé et toujours trop court, il faut faire une synthèse accrocheuse, un peu superficielle, où la substance, la profondeur échappent souvent au propos, avoue-t-il. Je préfère aller au fond des choses et j’ai appris à le faire en passant un master 2, que j’ai obtenu en un an alors que je n’avais même pas le bac ! C’est là que j’ai compris que ma passion pour la musique m’avait déjà apporté des connaissances très substantielles, à la fois en tant que musicien, producteur et auteur de commentaires sur l’histoire des musiques. Je les retransmets maintenant. La plupart des musiciens ont un boulot, moi, en ce moment, c’est historien ! »

Bruno ne fait pas qu’écrire. Il joue aussi et, là encore, ne manque pas de projets : « C’est très cohérent avec ma démarche d’historien et mon travail de rééditions. On fait l’inverse de l’électro sans âme et de l’IA : on fait de la Musique de culture bio, ce sera le nom du prochain album. De la vraie musique pour les vraies gens ! Faut m’écouter jouer de la gratte, je me défends ! Je crois aux chansons bien écrites. On trouve tout sur : brunoblum.bandcamp.com. » Toujours en mouvement !


À lire

Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska, Bruno Blum, Frémeaux & Associés, 2025. 498 pages

Caraïbes / Etats-Unis: Du calypso au ska

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À écouter

Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska 1944-1972, sélection de Bruno Blum, 2 CD, livret 16 p., Frémeaux & Associés, 2025.