Pour lutter contre les violences sexuelles, le gouvernement britannique distribue désormais aux demandeurs d’asile un guide leur rappelant quelques principes élémentaires: le viol est interdit, le consentement est nécessaire et les enfants ne sont pas des adultes. Une initiative involontairement cocasse.
Outre-Manche, la vie juridique est rythmée par des condamnations de demandeurs d’asile pour viol. Un Kurde dans le Staffordshire pour le viol d’une femme de 18 ans ; un Afghan pour l’enlèvement et deux viols d’une fille de 12 ans dans le Warwickshire ; deux Égyptiens et un Iranien pour le viol d’une femme sur la plage de Brighton ; un Érythréen pour le viol d’un vieillard ivre dans le cimetière d’une église londonienne… Mais une solution a été trouvée par le ministère de l’Intérieur. Il vient de publier un livret intitulé « Comprendre les comportements et les attentes au Royaume-Uni : un guide pour les demandeurs d’asile ». Soulignant le fait que les normes culturelles britanniques peuvent être différentes de celles de leur pays d’origine, le document, à distribuer à tous les migrants lors de leur arrivée, explique que, sur le sol britannique, le viol est illégal. « Au Royaume-Uni, les deux personnes doivent dire “oui” aux relations sexuelles. Cela s’appelle le consentement sexuel. » Une personne ivre ou endormie ne peut pas donner son consentement. L’étranger pressé de se familiariser avec les us et coutumes des Anglais apprend aussi que « le viol des enfants est illégal, même quand ils ont l’air plus âgés » ou « si c’est permis dans un autre pays ».
Un ton comminatoire est adopté pour affirmer qu’être condamné pour de tels crimes « peut avoir un impact négatif sur votre demande d’asile ». Le guide assène qu’il est inacceptable de faire des sifflements admiratifs, d’imiter le bruit d’un baiser ou de faire des remarques de nature sexuelle, même en guise de compliment. Et qu’il est illégal de « couper ou de blesser les parties génitales d’une fille ». Ce texte ressemble à une mauvaise blague. Il prouve que même les travaillistes comprennent que l’intégration est un échec et que toutes les cultures ne sont pas interchangeables. Interviewée par The Times, une ex-ministre conservatrice a suggéré la création de bordels d’État spécialement conçus pour les migrants. Son idée, bien que facétieuse, a provoqué un scandale, mais serait-elle compatible avec les normes culturelles des migrants ?
Son ennemi, c’est le réel ! Pour Mélenchon, dette, prix, propriété, rareté ne sont que viles oppressions à abolir par décret. L’État écrasera ainsi les riches et sauvera les braves gens. Mais quand LFI promet de brûler les créances, ce sera aux Français de payer les cendres.
« Il suffit d’aller à la Banque de France, de prendre les titres de dette et de les jeter au feu. » Le 24 juin, Jean- Luc Mélenchon tient à Paris une conférence de presse devant un parterre d’influenceurs numériques. Face à ce jeune auditoire il peut proférer cette énormité : pour remettre à flot les comptes de l’État, il n’y a qu’à annuler d’un coup unilatéralement l’ensemble des créances détenues par notre banque centrale sur le Trésor, soit 18 % de la dette souveraine française, quelque 600 milliards d’euros. Sans « aucune conséquence » ose même préciser l’ancien sénateur socialiste. Bon sang mais c’est bien sûr ! Pourquoi personne n’y avait pensé avant ?
Cette absurdité résume assez fidèlement la philosophie économique de « L’Avenir en commun ». Publiée dans sa quatrième édition en 2025, cette somme de 831 mesures peut être lue comme le programme de La France insoumise à l’élection présidentielle de 2027. Le document doit encore être actualisé et chiffré, mais ses grandes orientations ne devraient guère changer : retraite à 60 ans, SMIC à 1 600 euros nets, revalorisation des traitements publics et des prestations sociales, blocage de certains prix, nationalisations, planification écologique, réduction du temps de travail, désobéissance européenne et donc, comme a l’a vu, possible refus d’honorer une partie de la dette.
Derrière cet interminable catalogue se trouve une logique simple consistant à distribuer immédiatement davantage de revenus et de droits sociaux, puis compter sur le surcroît d’activité et de recettes ainsi produit pour financer l’opération. Autrement dit, refaire 1981. Après l’élection de François Mitterrand, le gouvernement Mauroy a augmenté le SMIC, les prestations familiales et le minimum vieillesse. Il a créé des emplois publics, instauré la cinquième semaine de congés payés et réduit la durée légale du travail hebdomadaire à 39 heures. La retraite à 60 ans est entrée en vigueur l’année suivante. Le raisonnement était celui de la relance keynésienne : donner davantage aux ménages modestes stimule la consommation, remplit les carnets de commandes et pousse les entreprises à produire et à embaucher. La croissance alors obtenue procure ensuite les recettes fiscales et sociales censées couvrir les dépenses publiques initiales.
Problème : l’industrie française n’a pas pu répondre suffisamment vite à la hausse de la demande, de sorte qu’une partie considérable du pouvoir d’achat distribué aux Français a alimenté les importations et creusé le déficit extérieur. Menée presque seule dans un environnement international restrictif, la relance a entretenu l’inflation et les sorties de capitaux. Résultat, le franc a été dévalué trois fois entre octobre 1981 et mars 1983. Après un premier coup de frein en 1982, Mitterrand n’a eu d’autre choix en mars 1983 que de décréter le « tournant de la rigueur » pour maintenir la France dans le Système monétaire européen.
Mélenchon veut refaire 1981, sans le tournant de la rigueur
« L’Avenir en commun » reprend la première partie de cette séquence historique, tout en assurant que la seconde n’aura pas lieu. Or la France de 2027 est encore plus désindustrialisée que celle de 1981. Une relance immédiate de la demande fera tourner les usines chinoises, allemandes, italiennes ou espagnoles bien avant celles de Franche-Comté ou de Gironde.
Pour donner à cette grande opération de redistribution les apparences du réalisme budgétaire, LFI présente ses sources de financement. Celles-ci proviendraient principalement d’une augmentation massive des prélèvements sur les hauts revenus, les patrimoines et les entreprises. S’y ajoute l’éternel trésor de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. Dans son chiffrage de 2022, toujours intégré au corpus programmatique de LFI, le mouvement visait 26 milliards par an provenant d’un « impôt universel » sur les multinationales et 26 autres milliards issus d’un renforcement des contrôles. Or les résultats réels invitent à davantage de modestie. En 2025, l’administration fiscale a notifié 17,1 milliards d’euros de droits et de pénalités, mais n’en a encaissé que 11,4 milliards.
LFI rêve d’une économie sous contrôle
La grande originalité de « L’Avenir en commun » ne réside cependant pas dans l’idée d’aller chercher l’argent chez les riches. Elle tient plutôt à celle de donner à l’État un contrôle massif de la production dans notre pays. Le titre d’un chapitre est révélateur : « Produire nous-mêmes pour répondre aux besoins ». La production ne devrait plus être principalement commandée par la demande solvable et la recherche du profit, mais par une définition politique des « besoins sociaux ». Un pôle bancaire public orienterait le crédit. La commande publique, les nationalisations et les aides conditionnelles dirigeraient les investissements. Les secteurs jugés essentiels seraient soustraits au marché.
Mélenchon présente l’élimination des très grandes fortunes comme une simple restitution de pouvoir au peuple. En réalité, son programme consiste à transférer les richesses à l’appareil d’État et à ceux qui le contrôlent.
Certes, le marché ne répond pas parfaitement aux besoins d’une économie. Il néglige ceux qui sont insolvables, peut surinvestir dans des produits frivoles et favoriser les monopoles. Mais les prix transmettent des milliards d’informations dispersées. Leur hausse signale une rareté, le profit attire les capitaux et la perte indique une demande insuffisante. L’administration centrale peut décider de produire un million de chaussures, mais beaucoup moins facilement prévoir les couleurs et les modèles demandés. « L’Avenir en commun » traite la définition politique des besoins comme supérieure aux choix individuels. Il détaille les défaillances du marché tout en ignorant celles de l’État. C’est ici qu’apparaît le principal angle mort du programme : la liberté.
Dans « L’Avenir en commun », la liberté économique est conçue surtout comme le masque des rapports de domination. Ce phénomène existe. Mais la réalité est plus complexe. La propriété privée et le capital constituent aussi des moyens d’échapper à la dépendance envers l’État. Le capital privé ne garantit évidemment ni la vertu ni le pluralisme. Mais sa dispersion crée une pluralité de centres de décision. Mélenchon dénonce le pouvoir politique que peuvent conférer les très grandes fortunes. Mais il présente leur élimination comme une simple restitution de pouvoir au peuple. En réalité, son programme consiste à transférer les richesses à l’appareil d’État et à ceux qui le contrôlent.
Brûler la dette ne brûle pas les déficits
L’épisode des titres jetés au feu prend alors tout son sens. Pour Mélenchon, la dette publique est l’instrument par lequel les marchés (et donc les « riches ») imposent leurs préférences aux gouvernements (et donc au « peuple »). Une partie de cette dette étant détenue par la Banque de France, il suffirait de l’annuler. Dans des comptes publics, cette dette ressemble effectivement à une somme que l’État se doit à lui-même. Mais son annulation n’effacerait pas ce qui a été créé en contrepartie. Lorsque la Banque de France achète 100 milliards d’euros d’OAT, des obligations émises par l’État, elle inscrit ces titres à son actif et crée 100 milliards de monnaie centrale à son passif. Brûler les OAT supprimerait l’actif, mais pas la monnaie déjà créée.
La Banque de France enregistrerait donc une perte. Elle pourrait la reporter et attendre que ses profits futurs reconstituent ses fonds propres, mais elle ne verserait plus rien à l’État pendant cette période. Entre 2015 et 2022, ses dividendes et son impôt sur les sociétés ont rapporté près de 32 milliards d’euros au budget public. Si les pertes étaient assez importantes et durables pour compromettre son indépendance ou son fonctionnement, l’État devrait la recapitaliser. Il lui faudrait alors augmenter les impôts, réduire ses dépenses ou emprunter. Dans ce dernier cas, il recréerait la dette qu’il prétendait avoir effacée.
Mais surtout, l’opération ne réglerait en rien les déficits futurs. Si l’État perçoit 1 000 milliards d’euros et en dépense 1 100, il doit encore trouver 100 milliards chaque année. Après avoir brûlé les anciens titres, il devrait en émettre de nouveaux, probablement à un taux plus élevé puisque les investisseurs craindraient une prochaine annulation.
La cohérence apparente du mélenchonisme économique réside dans une idée simple, trop simple pour être vraie : les prétendues contraintes économiques ne sont que le masque des rapports de forces politiques. En conséquence, toute contrainte peut être abolie par une décision souveraine. Or si une majorité peut voter une hausse de la dépense, donc de la demande, elle ne peut pas décréter l’apparition de l’offre correspondante. Elle peut partager le travail mais pas créer les compétences manquantes. Elle peut fixer un prix, pas faire disparaître la rareté.
Chez LFI, on pense que la dépense publique crée du bonheur. C’est possible, mais comme l’a dit Benjamin Constant : « Prions l’autorité de rester dans ses limites, qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux. »
Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !
Elisabeth Lévy et Jean-Sébastien Ferjou reviennent sur la percée de l’AfD en Allemagne et sur les impasses du « cordon sanitaire » : peut-on combattre un parti sans esquiver les questions que se posent ses électeurs ? Ils interrogent aussi la crise du pluralisme, la tentation de censurer les opinions dissidentes et le recul du débat public. Enfin, ils se penchent sur les résultats PISA et le déclin scolaire français, entre abandon de l’exigence, effacement de l’autorité et concurrence éducative mondiale. Ecoutez ! 👇
France inter est en grève depuis deux jours, demandant le retrait de l’antenne du journaliste Charles Sapin. Les grévistes sont soutenus par une pétition de 300 personnalités de la gauche caviar. Pendant ce temps, Aurore Bergé est rappelée à l’ordre…
L’orage qui s’annonce fait sortir les censeurs, comme les escargots après la pluie. Dans les deux cas, il suffit de se baisser pour les cueillir. Dimanche, la gauche a imposé une grève à Radio France pour dénoncer l’arrivée sur France Inter d’un éditorialiste de Valeurs actuelles, Charles Sapin. Les moins de trois minutes dont il devrait disposer chaque dimanche à 7 h 42, aux côtés d’autres intervenants, sont vues comme une violation, imagée et littérale, de la « ligne rouge » imposée par la pensée totalitaire. Trois cents épurateurs du showbiz, dont la compagne de François Hollande, Julie Gayet, ont appuyé l’intersyndicale du service public (CGT, SUD, CFDT, FO, SNJ, UNSA) dans sa prétention désinhibée à limiter le pluralisme. Pour leur part, le SNJ et la CGT de BFM-RMC ont cosigné, le 10 septembre, un communiqué contre le choix de Sonia Mabrouk (ex-CNews) d’inviter Robert Ménard, Sarah Knafo ou Bruno Retailleau. Il est reproché à la journaliste d’avoir permis d’évoquer à l’antenne les « Français de souche », expression considérée comme « notoirement d’extrême droite raciste », ou d’avoir laissé s’exprimer un raisonnement établissant un lien entre l’islamisme et les députés LFI. De son côté, dans une lettre à l’Arcom dévoilée le 10 septembre, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a menacé CNews de poursuites pénales si la chaîne de Vincent Bolloré persistait à donner la parole, même par vidéo, à la journaliste russe Xenia Fedorova, expulsée pour des propos qui déplaisent au pouvoir.
Le sectarisme, commun à la gauche et à l’extrême centre, s’étale sans faux-semblants. S’estimant les seuls arbitres du débat public, les « progressistes » s’accrochent à leur appropriation idéologique née d’une chasse aux gêneurs. Pour avoir estimé, le 9 septembre, que l’expression « grand remplacement » ne relevait pas d’une théorie raciste, la ministre Aurore Bergé a été rappelée à l’ordre par les comités de vigilance. Libération, samedi, a ainsi écrit : « La liberté d’expression n’autorise pas à formuler ou propager des théories racistes qui tombent sous le coup de la loi. » A contrario, jamais la police de la pensée n’a émis la moindre réserve sur les propos tenus en 1975 par le poète martiniquais de la Négritude, Aimé Césaire, lorsqu’il parlait, à propos des populations européennes s’installant en Guyane, de « génocide par substitution ». Pareillement, Christiane Taubira a pu expliquer en 2007, évoquant sa Guyane natale : « Nous sommes à un tournant identitaire. Les Guyanais de souche sont devenus minoritaires sur leur propre terre. »
Pour les faiseurs de morale, la défense des identités culturelles menacées par des afflux étrangers n’est légitime que si la France est mise en accusation. Que les Français eux-mêmes s’inquiètent à leur tour des effets d’une massive immigration de peuplement relève en revanche, pour les justiciers hémiplégiques, de propos « nauséabonds ». Une brutalité taurine ressort de ces intolérances produites par un régime habité par le dégoût du peuple ordinaire. La liberté d’expression des censeurs est à préserver à tout prix : leur bêtise dit ce qu’ils sont.
Dans l’Etat du Mississippi, Assma Ali est devenue la première juge américaine à siéger avec un hijab. Bien que ses détracteurs semblent concentrer leurs attaques sur son appartenance religieuse, ce n’est pas sa foi qui pose problème, mais le signe religieux qu’elle arbore dans l’exercice d’une fonction d’autorité.
“Un mauvais exemple est comme une tache d’huile qui va toujours s’étendant.” Sosthène de La Rochefoucauld-Doudeauville.
« My tailor is rich. » Introduction emblématique de la célèbre méthode linguistique Assimil.
La Constitution américaine est sans ambiguïté sur la laïcité, c’est-à-dire la séparation de la religion et de l’État. L’appartenance, ou la non-appartenance, à quelque mouvement (in)organisé n’a aucune pertinence quant à la capacité de tout citoyen américain d’assumer une charge publique ou judiciaire. Cela dit, il y a toujours loin du calice aux lèvres : dans une nation largement protestante, il n’a pas toujours été facile aux catholiques et aux Juifs de participer pleinement à la vie politique, en particulier dans les ex-États esclavagistes, où les rednecks pentecôtistes voyaient (et voient parfois encore) dans les papistes et les déicides des suppôts de Satan.
Rappelons que, sans remonter au Moyen Âge, au dernier millénaire (en l’an de grâce 1960), John F. Kennedy avait dû fermement rappeler à ses compatriotes qu’il n’était pas le candidat catholique à la présidence, mais le candidat démocrate à la magistrature suprême qui se trouvait à être catholique et qu’il n’avait nulle intention d’être la « taupe » du Vatican à la Maison-Blanche. Il constatait que nul article de la loi suprême ne le disqualifiait à compter du jour où il fut baptisé.
Pour autant, l’Amérique est quand même un creuset. Parmi les élus (sans jeu de mots), les Juifs ne sont pas des nouveaux-venus dans les assemblées fédérales et locales, et l’on y compte de plus en plus de musulmans. À noter que ceux-ci ne sont pas exclusivement issus de l’immigration. Depuis les années 1960 surtout, lors du combat pour les droits civiques, un certain nombre d’Afro-Américains de souche, dont les racines se trouvent dans les régions atlantiques de l’Afrique, ont troqué la Bible, jadis brandie par les puissances coloniales en guise de justification de l’esclavage, pour le Coran, prêchant un monothéisme plus rigoureux.
(Ces convertis, en écoutant le chant des sirènes « tiers-mondiste », sont tombés de Charybde en Scylla : la traite négrière pratiquée par les Arabes, notamment sur la côte orientale du continent, est bien antérieure au commerce triangulaire. De surcroît, ces trafiquants de chair humaine eurent parfois pour habitude de rendre leurs captifs masculins aptes à leur future fonction de gardien de harem par une intervention chirurgicale radicale, ce qui explique que, contrairement aux Amériques, dans la péninsule Arabique sont plus rares les personnes à la pigmentation révélant un fort taux de mélanine.)
La députée du Minnesota Ilhan Omar. DR.
Le Congrès américain a connu des législateurs revêtus du col romain, mais, sauf erreur, pas de kippas. De nos jours, il y a des législatrices affublées d’un hijab, symbole éminemment féministe comme chacun le sait. Dans les prétoires, on croise à l’occasion des juifs orthodoxes qui plaident avec leur kippa, et des avocates musulmanes portant le hijab. Une hérésie en France voltairienne. Mais quid de la magistrature ? Les Juifs y ont droit de cité depuis des décennies et ont officieusement joui d’un siège réservé à la Cour suprême sur les neuf. Mais aucune kippa. Pas de croix non plus.
Quand le juge arbore sa foi
Signalons que, souvent, les juges sont nommés par le pouvoir exécutif chez les avocats de carrière. Dans l’État du Mississippi, une nomination historique a eu lieu le 5 août dernier. Assma Ali, fille d’immigrants yéménites et 100 % Américaine puisque née et éduquée aux États-Unis, occupe désormais la charge de juge municipale de la ville de Benoit. Elle compte dix ans d’expérience comme avocate et d’impressionnants stages professionnels lorsqu’elle était étudiante à la fac de droit et elle est appelée à statuer seule (sans jury populaire) sur des infractions au code de la route et des délits mineurs. Un CV irréprochable.
Mais là où le bât (si l’on ose dire) blesse : elle porte le hijab. Une première dans l’histoire judiciaire américaine. L’on ne saurait nier qu’elle a fait l’objet d’attaques hystériques, apparemment fondées sur son affiliation religieuse : un sénateur d’État réclame sa destitution vu que l’Amérique croit en Dieu et non pas en Mahomet ; un politicard aspirant au poste de gouverneur promet d’interdire l’application de la charia dans l’État… Elle a même fait l’objet de menaces de mort.
Le problème est que ces rednecks ont attaqué la juge Ali pour les mauvaises raisons. Sa foi n’est pas le problème, mais sa tenue vestimentaire. Vérité sémiotique incontournable : un vêtement n’est pas toujours neutre et synthétise un message.
La justice a aussi son uniforme
La toge symbolise les fonctions du porteur : impartialité, respect des droits de la défense, tandis que le hijab constitue un étendard proclamant haut et fort une croyance. Il est déjà troublant de voir un avocat en fonction afficher des signes religieux distinctifs, qui constituent des instruments de propagande, mais l’on peut se résigner en se rappelant qu’il ne représente que son seul client. Il en va tout autrement d’un magistrat qui, lui, incarne l’État. Le Mississippi est l’État américain le plus bouseux qui soit, mais, sauf erreur, nul magistrat fréquentant le dimanche son église pentecôtiste n’y a arboré de croix en siégeant, même s’il conserve, en dehors des heures de service, l’intime conviction que Jésus a marché sur les eaux.
Incidemment, la France compte dans ses effectifs judiciaires des citoyens aux origines et (non-)croyances diverses. Il est permis de supposer que certains d’entre eux adhèrent à l’idée que Mohammed, après s’être rendu de La Mecque à Al-Qods par la voie des airs en chevauchant son bouraq, est monté au ciel à partir de l’esplanade du Temple, mais seuls les télépathes aguerris peuvent les débusquer. L’esprit corporatiste du système judiciaire français donne trop souvent lieu à des controverses et à des dérapages, mais d’un autre ordre.
Il n’est pas question ici de mettre en doute la sincérité de la juge Ali, qui s’engage à s’en tenir uniquement aux lois, à la Constitution mississippienne et à la Constitution fédérale, mais quid de l’obligation de tout magistrat d’éviter toute apparence de conflit d’intérêt et de partialité ? Qu’en est-il de son devoir de réserve? Il est vain de sonder les gyrus de la juge, seule compte la perception du justiciable lambda dans son box. L’on peut conjecturer que si elle eût suivi les réformes libératrices de Kemal Atatürk, elle eût fait l’économie de virulentes polémiques.
Voilà une évolution qui pourrait déborder sur le Canada, ce qui ne pourra que réjouir l’éminent philosophe Charles Taylor, récipiendaire du juteux prix Templeton. Alors qu’au Québec, la commission Bouchard-Taylor avait, en 2008, préconisé d’interdire le port de signes religieux aux fonctionnaires « en position d’autorité », notamment aux procureurs, policiers et juges, Chuckie Taylor affirme depuis que même ces timides restrictions lui « font honte ». Multiculturalisme canadien oblige. Tous les accommodements sont raisonnables, sauf peut-être les sacrifices humains.
Le Génie est sorti de sa lampe au Mississippi. Était-ce écrit ?
Lyrique : sous la verrière Eiffel, l’éclat retrouvé du Zaïde de Mozart
Salle Favart en gros travaux — plateau, cage de scène, cintres, tous ses équipements techniques remis à neuf : voilà donc notre Opéra-Comique bien-aimé contraint de se délocaliser pour l’entière saison 2026-2027. S’en consolera-t-on avec ce Zaïde, « d’après Mozart », spectacle initialement créé au festival de Salzbourg, repris pour trois représentations à peine à l’abri du hall Eiffel, préau de l’actuel lycée Carnot ? L’établissement qui fut jadis la prestigieuse école Monge garde le secret de ce joyau architectural de verre et d’acier millésimé 1877. C’était l’occasion de le découvrir.
Mozart ne goûtait pas Salzbourg. Dans cette ville de province assoupie, le jeune homme de 24 ans s’ennuie ferme. Il se distrait en assistant aux spectacles d’une troupe de comédiens bien rodée, que dirige un certain Böhm, musicien ambulant et acteur de grand renom. Tous deux se lient d’amitié. Böhm adapte pour lui en Singspiel (équivalent germanique de l’« opéra-comique » français) La Finta giardiniera. C’est en vue de futures représentations de sa troupe à Vienne pour la saison 1780-1781 que Mozart, sans qu’aucune commande ne lui ait été passée, se lance dans l’écriture d’un nouveau Singspiel, qu’il baptise Le Sérail. Tout en travaillant déjà sur Idomeneo, « opera seria » commandé, pour le coup, par la cour de Munich. Là-dessus, la mort de l’impératrice Marie-Thérèse impose aux théâtres viennois de faire relâche.
Ce Sérail inachevé, auquel l’éditeur prêtera le nom du personnage principal, Zaïde, préfigure ainsi sur le mode pathétique le message porté deux ans plus tard par L’Enlèvement au sérail, sous forme de turquerie, et avec bien plus d’allégresse. Le chef-d’œuvre que l’on sait emprunte ainsi à Zaïde une grande part de sa substance. Retrouvée après la mort du compositeur, la partition de Zaïde sera éditée sous ce titre en 1838, et créée seulement en 1866 par l’Opéra de Francfort.
Sous les auspices de la fameuse phalange Pygmalion et de son chef Raphaël Pichon, voilà donc exhumé, pour trois représentations qui se sont déroulées à guichets fermés, cet incunable dont manquent l’ouverture et le dénouement (à savoir le finale du deuxième acte) : opéra qui, pour cette raison, n’est jamais représenté de nos jours. L’on se souvient devoir, au Protée libano-québécois Wajdi Mouawad, ci-devant directeur du théâtre de la Colline — tout à la fois comédien, dramaturge, cinéaste… — deux récentes mises en scène fabuleuses : Pelléas et Mélisande à l’Opéra Bastille ; et une mémorable Iphigénie en Tauride sous les ors de Favart — pour l’heure éteints provisoirement, donc.
Dans un texte de la brochure-programme, Agnès Terrier ne craignait pas de désigner ce « projet Zaïde » comme « un véritable laboratoire, à la fois dramatique et musical [qui] marque une étape essentielle dans [le] cheminement lyrique » de Mozart. Le scénographe et dramaturge Wajdi Mouawad n’a pas hésité à compléter cette intrigue évanescente par de nouveaux dialogues, dits en italien, en allemand et même en latin, propres à donner corps, dans une version semi-scénique de l’œuvre, à une solide dramaturgie. Le maestro Raphaël Pichon, à l’origine de la conception musicale et scénique du spectacle, a choisi d’emblée d’y raccorder plusieurs extraits d’autres pièces de Mozart. En guise de prologue et d’épilogue, par exemple, l’Adagio en ut majeur pour harmonica de verre KV 356 (1791). Ou encore, à l’acte I, plusieurs extraits de la cantate de carême Davide penitente (1785), lesquels mettent magnifiquement à l’honneur le chœur et les solistes. Idem pour les extraits de la sublime et célébrissime Messe en ut, ou de Thamos, roi d’Égypte, musique de scène du drame du baron Tobias Philipp von Gebler qui, jouée à Vienne et Salzbourg entre 1774 et 1779, préfigure La Flûte enchantée par sa tonalité maçonnique…
Spectacle composite que ce Zaïde, en somme, sous-titré « le chemin de lumière » en dépit des couleurs très sombres de son intrigue : à travers les remémorations d’Allazim, l’ancien geôlier de la prison désormais transformée en musée, la jeune Persada est sur les traces de sa mère. Captive du tyran Soliman, celle-ci est tombée amoureuse de Gomatz, emprisonné comme elle sur une île ; capturés dans leur fuite à la suite d’une tempête qui les drosse sur le rivage, ils se voient condamnés à mort, sinon qu’Allazim sauvera Persada, le nourrisson dont Zaïde, surnommée « la femme qui chante », était enceinte : « Nous ne savons pas qui nous sauvons ; nous ne savons pas qui nous sauve », conclura le vieillard, bourreau rédimé en saint homme.
Ce qui, en des mains moins alertes que celles de Pichon et de Mouawad, pourrait relever de l’usurpation ou de l’imposture, se nourrit précisément de la puissance dramatique portée par ces répliques polyglottes, ces interpolations et ces coupes dans le livret… Avec ces coursives à mi-hauteur de ce quadrilatère percé de portes, la configuration primitive des lieux se prête parfaitement à figurer une enceinte carcérale, l’orchestre occupant la partie gauche du plateau où se meuvent les protagonistes, selon un parti pris de sobriété poussé jusque dans les éclairages, rebelles à toute ostentation : clairs-obscurs bleutés ou crépusculaires, simples poursuites de lumières enveloppant le gris des forçats qui composent un chœur omniprésent, le costume noir du méchant Soliman, la robe rouge de Persada…
Comme on regrette que cette mise en espace de toute beauté n’ait pas bénéficié d’une captation audiovisuelle, comme cela avait été le cas pour la production d’origine à Salzbourg, encore diffusée tout récemment sur Arte.tv ! À tout le moins nous sera-t-il donné de réentendre sur France Musique puis en streaming cet opéra-oratorio combinant musique profane et sacrée : porté, dans le rôle-titre, par la soprano Sabine Devieilhe, d’une plasticité vocale véritablement sublime, le spectacle est magnifié de bout en bout par une distribution qui confine à la perfection. À commencer par le tout jeune ténor anglo-irlandais Hugo Brady, géant chevelu, aux traits d’éphèbe et au timbre cristallin, dont on avait pu admirer la discrète performance en juillet dernier, à Aix-en-Provence, dans Accabadora, création lyrique contemporaine signée Francesco Filidei. Hugo Brady a chanté La Finta giardiniera, Eugène Onéguine, Billy Budd — autant dire que son répertoire se veut éclectique. Il campe ici le personnage de Gomatz, l’amant de Zaïde, d’une voix merveilleusement légère, cristalline et moirée, avec cette aisance, cette fraîcheur rendue d’autant plus bouleversante que la mort — fictive, rassurez-vous ! — l’attend… Persada, sous les traits de la mezzo australienne Xenia Puskarz Thomas, étincelait. Si, au soir de la première, le grand baryton Johannes Martin Kränzle était donné pour souffrant, cela ne s’est jamais senti que dans les passages parlés, où le chanteur allemand de 64 ans s’est même habilement servi de ses quintes de toux ! Seul le ténor américain Matthew Swensen n’offrait pas une incarnation de Soliman à la hauteur de nos attentes. Pour le reste, du grand art : dans ce préau garni de gradins jusqu’en forte hauteur, une légère réverbération ne nuisait pas à la prodigieuse performance musicale de l’ensemble Pygmalion, d’une expressivité, d’une précision, d’une incomparable richesse de couleurs. Comme quoi, pourvu qu’on ait scrupule à en respecter les ingrédients, cuisiner le répertoire classique ne relève pas forcément du sacrilège.
Mais alors, ce Zaïde tronqué, méconnu, qui souterrainement préfigure L’Enlèvement au sérail, ne renvoie-t-il pas au chef-d’œuvre immortel de Mozart, à cet Enlèvement au sérail tellement « enlevé », pour le coup ? En 1781, le jeune Mozart quitte Salzbourg et s’établit à Vienne, où l’empereur Joseph II lui passe commande, pour le Burgtheater, d’un Singspiel, mais chanté en allemand — le premier où Mozart délaisse la tradition de la langue italienne. Accueil triomphal ! Le chef-d’œuvre est redonné à Vienne, et circule à Prague, Leipzig, Salzbourg. Mais bientôt aussi à Paris. Le livret de Johann Gottlieb Stephanie est adapté en vers français, avec beaucoup de grâce, par le dramaturge Pierre-Louis Moline (1739-1820).
En juin dernier, l’Opéra de Versailles reprenait, également pour quelques trop rares représentations, sous le titre L’Enlèvement du sérail, cette version du Singspiel en français, d’une alacrité remarquable sous les auspices d’un Michel Fau éblouissant dans le rôle parlé du « bacha » Sélim, mais au premier chef manitou de cette fastueuse mise en scène créée il y a deux ans par ses soins, avec Gaëtan Jarry au pupitre de l’Orchestre et du Chœur de l’Opéra Royal, et une distribution vocale de haute tenue (Florie Valiquette, Mathias Vidal, Nicolas Brooymans, Gwendoline Blondeel, Enguerrand de Hys).
Chance, un somptueux coffret édité par le Château de Versailles immortalise cette production, écrin réunissant non seulement un enregistrement audio en deux CD, mais la captation du spectacle en DVD, le tout agrémenté d’une brochure de présentation dûment assortie du livret, édition bilingue français-anglais superbement illustrée, qui plus est.
De Zaïde à L’Enlèvement… D’un retour aux sources à l’embouchure du grand fleuve mozartien, la boucle se referme.
Zaïde, d’après Mozart. Lycée Carnot, 145 boulevard Malesherbes, Paris. Coproduction Festival de Salzbourg / Opéra-Comique. Chœurs & Orchestre Pygmalion. Direction : Raphaël Pichon. Dialogues : Wajdi Mouawad. Avec Sabine Devieilhe, Johannes Martin Kränzle, Xenia Puskarz Thomas, Hugo Brady, Matthew Swensen. Spectacle donné les 9, 11 et 12 septembre, 21 h. Durée : 1 h 40. Programme diffusé sur France Musique le 31 octobre à 20 h dans l’émission Samedi à l’opéra, puis disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France.
L’Enlèvement du sérail, en français. Direction : Gaëtan Jarry. Mise en scène : Michel Fau. Chœur & Orchestre de l’Opéra Royal. Coffret 2 CD + 1 DVD. Édition Château de Versailles, 2024.
A Venise, les 25 minutes de standing ovation pour le film documentaire israélien Naza des journalistes d’investigation Yuval Abraham et Rachel Szor sur les victimes civiles de la guerre à Gaza, devraient mettre mal à l’aise tous ceux soucieux de ne pas confondre compassion et adhésion à un récit à charge contre Israël. Car si les accusations portées par le film doivent être examinées, vérifiées et confrontées aux faits et aux réponses de l’armée israélienne, l’enthousiasme suscité par deux Israéliens accusant leur propre pays interroge. 25 minutes qui disent peut-être davantage sur ceux qui applaudissent que sur le film lui-même, estime Charles Rojzman.
Il y a quelque chose de profondément révélateur de notre époque dans ces vingt-cinq minutes d’applaudissements qui, à la Mostra de Venise, ont accueilli NAZA, le documentaire des Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor consacré aux méthodes de l’armée israélienne à Gaza. Le film s’appuie sur les témoignages de vingt-quatre membres ou anciens membres de l’armée et du renseignement israéliens, dont la plupart témoignent anonymement, et porte contre Tsahal des accusations particulièrement graves, dont certaines sont contestées par l’armée israélienne.
Mais le véritable sujet n’est peut-être pas NAZA. Le véritable sujet, ce sont les vingt-cinq minutes. Il faut s’arrêter sur ce chiffre, ne pas le laisser disparaître comme une anecdote de festival parmi les robes du soir, les photographes et les palmarès, car vingt-cinq minutes pendant lesquelles une salle reste debout et applaudit ne constituent plus seulement l’expression spontanée d’une émotion esthétique. L’applaudissement change de nature à mesure qu’il se prolonge ; il devient adhésion, communion, célébration, presque cérémonie. Que célébrait-on avec une telle ferveur ? La qualité cinématographique du documentaire ? Sans doute. L’émotion provoquée par les témoignages ? Certainement. Mais vingt-cinq minutes disent autre chose, quelque chose que les admirateurs du film semblent peu désireux d’interroger : le bonheur d’accuser Israël et, mieux encore, le bonheur de pouvoir l’accuser par la voix d’Israéliens. Car l’Europe communiait d’autant plus volontiers dans ce réquisitoire que celui-ci lui était apporté par des citoyens du pays placé dans le box des accusés. Quelle aubaine ! Il n’était même plus nécessaire d’accuser Israël : des Israéliens s’en chargeaient, donnant ainsi à l’accusation cette caution suprême qui dispense presque de l’examiner. « Ce sont les Israéliens eux-mêmes qui le disent. » Voilà la phrase qui dispense de penser.
Le prestige de l’accusateur
Israël est une démocratie et, comme toute démocratie digne de ce nom, il produit ses dissidents, ses imprécateurs, ses procureurs. Amira Hass, Gideon Levy, Yaïr Golan et bien d’autres dénoncent depuis des années la politique israélienne envers les Palestiniens, quelquefois avec une violence qui devrait suffire à faire sourire ceux qui décrivent Israël comme une dictature fasciste : il faut reconnaître à cet étrange fascisme la particularité de laisser ses adversaires le traiter quotidiennement de fasciste dans ses propres journaux. Qu’ils parlent est leur droit ; qu’ils dénoncent des fautes réelles est nécessaire ; que des soldats ayant commis des crimes soient poursuivis devrait aller de soi. Mais le problème commence lorsque la parole du dissident cesse d’être une parole parmi d’autres et devient, précisément parce qu’elle vient de l’intérieur, un certificat de vérité.
Un Israélien qui défend son pays sera soupçonné de propagande ; celui qui l’accuse bénéficiera du prestige du courage. Le premier serait prisonnier de son appartenance, tandis que le second s’en serait miraculeusement délivré, comme si l’idéologie, le ressentiment, la vanité, le besoin de reconnaissance, voire la haine de soi, n’existaient que chez les patriotes. Theodor Lessing avait donné à l’une de ces passions un nom redoutable, celui de Jüdischer Selbsthass, la haine juive de soi. Il ne s’agit évidemment pas d’en faire un diagnostic commode permettant de disqualifier tout Juif critique envers Israël, mais il serait tout aussi naïf d’imaginer que la répulsion envers sa propre appartenance, le besoin de s’en distinguer et quelquefois de s’en laver publiquement auraient mystérieusement disparu de l’inventaire des passions humaines. Car il existe aussi une volupté de la rupture avec les siens, surtout lorsque cette rupture est récompensée. Et vingt-cinq minutes d’applaudissements constituent une singulière récompense.
Le marché de la vertu
Je ne parle pas nécessairement d’argent, encore moins de corruption, qu’il faudrait démontrer, mais d’une monnaie souvent plus précieuse dans le monde intellectuel : la reconnaissance. Être invité, publié, célébré, récompensé ; devenir celui dont les grands journaux recueillent la parole, celui auquel les universités ouvrent leurs portes, celui que les festivals acclament parce qu’il possède une qualité devenue extraordinairement précieuse : appartenir au peuple qu’il accuse. C’est un marché de la vertu. L’Israélien qui défend Israël est suspect parce qu’il est israélien ; celui qui accuse Israël devient crédible pour la même raison. On admirera la logique. Les vingt-cinq minutes de Venise ne récompensent donc pas seulement un film : elles consacrent une fonction. Les auteurs deviennent les témoins privilégiés de l’accusation, ceux qui permettent au public européen de se rassurer sur sa propre passion anti-israélienne puisqu’il peut désormais se dire que, si des Israéliens eux-mêmes portent ces accusations, les applaudir ne saurait avoir rien de suspect.
C’est ici que réapparaît, sous des habits progressistes, une figure beaucoup plus ancienne qu’on ne voudrait le reconnaître.
Le « bon Juif »
Chaque époque semble avoir besoin de son Juif acceptable, celui dont la parole confirme ce qu’elle désire croire des autres Juifs. Le procédé est presque parfait : « Ce n’est pas nous qui le disons, ce sont eux. »
Le « bon Juif » contemporain est donc volontiers celui qui condamne Israël et dont la présence permet à des discours autrement plus douteux de se parer d’une respectabilité morale. Il peut être parfaitement sincère ; là n’est pas la question. La sincérité d’un individu n’abolit pas la fonction politique que sa parole finit par remplir dans un système de représentations qui le dépasse. Car Israël n’est plus depuis longtemps un pays comme les autres dans l’imaginaire européen. Il est devenu le réceptacle de presque toutes les culpabilités occidentales : colonialisme, racisme, impérialisme, Shoah, domination, oppression, décolonisation. Sur quelques milliers de kilomètres carrés du Proche-Orient viennent se rejouer symboliquement toutes les névroses politiques d’un continent qui ne sait plus très bien ce qu’il est mais sait encore admirablement ce qu’il faut condamner. D’où cette passion qui devrait, à elle seule, éveiller le soupçon.
Pourquoi Israël suscite-t-il une telle fièvre, pourquoi cette obsession, pourquoi cette disproportion entre l’attention portée à cette guerre et l’indifférence presque complète devant tant d’autres massacres, pourquoi faut-il toujours qu’Israël soit davantage qu’un État qui combat, se trompe, commet éventuellement des fautes et doit en répondre, pourquoi faut-il qu’il devienne une incarnation du Mal ? Et surtout : aurait-on applaudi vingt-cinq minutes un documentaire israélien décrivant avec la même minutie les méthodes du Hamas ?
Une ovation à sens unique
Imaginons en effet, puisque l’expérience mentale ne coûte rien, une autre soirée à Venise. Imaginons un documentaire de quatre-vingts minutes consacré aux tunnels creusés sous Gaza, à la manière dont le Hamas dissimule ses combattants au sein de la population, à ses infrastructures militaires mêlées au tissu urbain, aux roquettes lancées vers les villes israéliennes, aux otages enlevés le 7-Octobre, aux familles assassinées dans les kibboutzim, aux stratégies par lesquelles une organisation terroriste transforme la mort de ses propres civils en désastre politique pour son adversaire. La salle se serait-elle levée ? Sans doute certains spectateurs auraient-ils applaudi. Mais vingt-cinq minutes ?
La question mérite au moins d’être posée, parce qu’elle permet de comprendre que l’événement de Venise ne concernait peut-être pas seulement la compassion envers les Palestiniens, sentiment parfaitement légitime devant les souffrances immenses d’une population civile, mais une disposition préalable à recevoir avec enthousiasme tout récit confirmant la culpabilité fondamentale d’Israël.
Et c’est précisément ici que le contenu même du documentaire mérite d’être regardé avec davantage de précision.
L’intelligence artificielle et le mensonge des mots
L’un des éléments centraux des accusations concerne l’usage par l’armée israélienne de systèmes algorithmiques et de technologies relevant de l’intelligence artificielle afin de traiter des masses considérables de renseignements, d’identifier des membres présumés des organisations combattantes, de les localiser et de hiérarchiser des cibles potentielles.
À entendre certains commentaires suscités par le film, on finirait par croire que ces technologies auraient été conçues afin de tuer davantage de Palestiniens, alors que leur fonction revendiquée est précisément d’améliorer l’identification des cibles ennemies dans une guerre où les combattants du Hamas ne se présentent pas en uniforme sur un champ de bataille désert, mais opèrent dans un territoire extraordinairement dense, parmi les habitations, les infrastructures civiles et un réseau souterrain dont l’imbrication avec la ville constitue l’une des difficultés majeures de cette guerre. Cela ne signifie évidemment pas que la machine soit infaillible, que toute personne identifiée par un algorithme soit nécessairement un terroriste ou que l’usage d’une technologie sophistiquée suffise à rendre une frappe légitime. C’est même là que devrait commencer la discussion sérieuse : quelle est la qualité du renseignement, quel contrôle humain s’exerce sur les systèmes, avec quel degré de certitude une cible est-elle identifiée, quel risque pour les civils est-il anticipé et ce risque est-il proportionné à l’importance militaire de l’objectif ? Voilà des questions terribles. Mais ce ne sont pas celles que les slogans retiennent.
Car l’une des accusations réellement graves portées contre les méthodes israéliennes consiste à soutenir qu’après avoir identifié une cible militaire ou un combattant présumé, l’armée peut autoriser une frappe tout en sachant qu’un certain nombre de civils présents à proximité risquent également de mourir.
Cette accusation mérite d’être examinée avec la plus grande rigueur. Mais elle ne signifie pas : l’armée israélienne choisit des civils palestiniens innocents comme cibles et décide de les tuer parce qu’ils sont Palestiniens. Entre les deux propositions, il y a un abîme. C’est même l’une des distinctions fondamentales du droit de la guerre : celle qui sépare le ciblage intentionnel des civils, qui est interdit, des pertes civiles incidentes provoquées par une attaque dirigée contre un objectif militaire, lesquelles demeurent soumises aux obligations de distinction, de précaution et de proportionnalité. La véritable question est donc suffisamment grave pour qu’on n’ait nul besoin de la falsifier : combien de vies civiles peut-on légitimement mettre en danger pour atteindre telle cible militaire ? La réponse dépend de la nature de la cible, des circonstances, des renseignements disponibles, des précautions possibles et de l’avantage militaire attendu. Mais dans la grande machine médiatique, cette question complexe connaît une métamorphose remarquable. On part d’une controverse concernant le niveau de dommages collatéraux accepté pour atteindre certaines cibles et, quelques titres, quelques slogans, quelques manifestations et quelques indignations plus tard, on aboutit à une proposition entièrement différente : Israël assassine intentionnellement les civils palestiniens. La nuance a disparu et, avec elle, le réel.
La technologie comme preuve à charge
Il faudrait même retourner la question technologique contre ceux qui présentent l’existence de ces systèmes comme la preuve d’une volonté exterminatrice : si le but d’une armée était simplement de massacrer indistinctement une population civile, pourquoi consacrerait-elle des moyens technologiques et humains considérables à identifier des individus précis, croiser des renseignements, déterminer leurs déplacements et construire des systèmes destinés à repérer des cibles particulières ? L’existence de ces technologies ne prouve évidemment pas que tous les renseignements soient exacts, que toutes les personnes désignées soient effectivement des combattants, que toutes les décisions soient justifiées ou que toutes les frappes respectent le droit de la guerre.
Elle rend en revanche beaucoup plus difficile l’affirmation selon laquelle le principe même de l’action militaire israélienne serait de tuer indistinctement des Palestiniens. C’est pourtant cette distinction essentielle que les vingt-cinq minutes d’applaudissements risquent d’ensevelir sous leur vacarme. Car que célèbre exactement une salle qui applaudit pendant près d’une demi-heure un film portant une accusation aussi complexe ? Applaudit-elle une enquête qui ouvre des questions ? Ou applaudit-elle la réponse qu’elle avait déjà choisie ?
La grande simplification
Une partie de l’intelligentsia occidentale a depuis longtemps réduit l’Histoire à une pièce assez médiocre dont les rôles seraient distribués une fois pour toutes : dominants et dominés, colonisateurs et colonisés, oppresseurs et victimes.
Israël, État développé, puissance militaire alliée aux États-Unis, reçoit naturellement le mauvais rôle ; les Palestiniens, peuple dominé et sans État, reçoivent celui de la victime. Une fois les rôles distribués, les faits deviennent encombrants.
Le refus historique des partages, les guerres successives, les attentats, les prises d’otages, les milliers de roquettes, le Hamas, le Hezbollah, l’Iran, les tunnels construits sous Gaza, le massacre du 7-Octobre et les stratégies militaires mises en œuvre au sein même des zones habitées ne sont pas nécessairement niés ; on fait mieux : on les relègue progressivement à l’arrière-plan jusqu’à ce qu’ils cessent d’expliquer quoi que ce soit. Non que ces réalités innocentent Israël de toutes ses fautes ; elles empêchent simplement de raconter cette guerre comme une fable pour enfants dans laquelle il suffirait de reconnaître le méchant et la victime.Mais notre époque préfère les fables, surtout lorsqu’elles permettent de se reconnaître soi-même parmi les Justes.
Trahir le réel
C’est ici que je reviens au mot de trahison. Il existe évidemment une trahison grossière, celle de l’homme qui livre son pays à l’ennemi, et ce n’est pas celle dont je parle. Il en existe une autre, plus élégante, plus contemporaine, souvent enveloppée dans les grands mots de justice et d’humanité : la trahison du réel.
On trahit le réel lorsqu’on transforme une faute en essence, lorsqu’on confond les conséquences d’une frappe avec son intention, lorsqu’on ne distingue plus celui qu’une armée cherche à atteindre de ceux dont elle accepte malheureusement le risque de la mort pour l’atteindre, lorsqu’on transforme une question redoutable de proportionnalité en accusation de meurtre délibéré, lorsqu’on montre les morts palestiniens en faisant disparaître les stratégies militaires de ceux qui combattent parmi eux.
Mais on trahirait également le réel en refusant de voir les fautes israéliennes au prétexte qu’Israël combat des ennemis qui veulent sa disparition. La fidélité véritable n’est pas l’aveuglement. Elle consiste à pouvoir dire à son pays qu’il se trompe sans éprouver le besoin de le livrer rituellement au mépris du monde ; à dénoncer ses fautes sans reprendre mécaniquement à son compte le récit de ses ennemis ; à aimer assez les siens pour ne pas leur mentir, mais suffisamment aussi pour ne pas rechercher les applaudissements de ceux qui les haïssent.
Et nous voici revenus à Venise. Aux vingt-cinq minutes. Toujours elles. Car ce qui me trouble n’est finalement pas que deux Israéliens aient réalisé un documentaire accusateur contre leur armée. Ils en avaient le droit et leurs accusations doivent être examinées, vérifiées, discutées, confrontées à celles de l’armée israélienne et aux faits disponibles. Ce qui me trouble est cette salle debout pendant vingt-cinq minutes, cette unanimité heureuse, cette ferveur presque religieuse, cette jouissance d’avoir enfin trouvé des Israéliens pour confirmer ce qu’une partie de l’Europe désirait déjà croire d’Israël.
Car il est des applaudissements qui honorent celui qu’on applaudit, et d’autres qui révèlent surtout ceux qui applaudissent. Vingt-cinq minutes durant, personne ou presque ne semble plus demander où s’arrête le témoignage et où commence l’interprétation, ce que prouvent exactement les systèmes de ciblage décrits, quelle différence sépare l’acceptation de dommages collatéraux du ciblage intentionnel des civils, ce que l’armée israélienne répond aux accusations, ce que le Hamas fait de sa propre population, ni comment une armée devrait combattre un ennemi qui se mêle au tissu urbain sans provoquer aucune victime innocente. On applaudit. Et peut-être est-ce finalement cela que ces vingt-cinq minutes nous apprennent de plus inquiétant : non pas seulement quelque chose sur Israël, mais quelque chose sur nous-mêmes, sur notre besoin de simplifier le monde afin de pouvoir le juger, sur cette volupté contemporaine de l’indignation qui nous permet de condamner sans comprendre et d’appartenir au camp du Bien sans jamais avoir à payer le prix de la complexité. La vérité, elle, est beaucoup moins gratifiante, puisqu’elle oblige à regarder ensemble les enfants palestiniens morts et les assassins du 7-Octobre, les fautes israéliennes et le projet du Hamas, la souffrance des innocents et le cynisme de ceux qui combattent parmi eux, l’usage d’une technologie destinée à identifier des cibles et les erreurs ou abus auxquels cette technologie peut conduire, le droit de critiquer Israël et l’étrange passion avec laquelle une partie du monde rêve de le voir coupable.
Cette vérité-là n’offre ni innocence à bon marché ni place réservée dans le camp des Justes. Elle ne soulève pas les salles. Elle ne donne pas vingt-cinq minutes de gloire. Elle possède même cette vieille et désagréable habitude que notre époque lui pardonne de moins en moins : elle oblige à distinguer là où l’idéologie a besoin de tout confondre, et elle vient gâcher la cérémonie au moment précis où tout le monde avait tellement envie d’applaudir.
Entre deux figures de la macronie, le débat sur le « grand remplacement » aura vite tourné au règlement de comptes. Pour Prisca Thevenot, fidèle de Gabriel Attal, cette théorie est « raciste » et « complotiste ». Aurore Bergé, elle, refuse cette condamnation et défend la liberté d’en discuter. Reste à savoir où cette dernière posera ses valises en 2027: chez Attal, chez Edouard Philippe ou dans sa propre boutique?
Quand on a une personnalité libre et courageuse dans l’espace politique, il faut la briser. Lorsque, dans la vie intellectuelle, une résistance se manifeste contre le bêlement collectif, elle est inadmissible. La ministre Aurore Bergé, en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, a récemment déclaré que la théorie du « grand remplacement » était fausse, qu’elle la combattait, mais qu’elle était une opinion politique et que, donc, elle refusait de la qualifier de « raciste ».
En dépit de la controverse qu’elle a suscitée et de l’opposition, au sein de son propre camp, à ses propos, elle a tout à fait raison et son point de vue n’est pas à stigmatiser mais, au mieux, à approuver, au pire, à discuter. En aucun cas à pourfendre (Le Monde1).
Bien sûr, on a eu l’inévitable intervention de Prisca Thevenot, dont la propension à se tromper est infinie. Elle règle le problème à l’envers : elle qualifie le « grand remplacement » de « raciste » et, le racisme étant un délit, ce qu’a osé dire Aurore Bergé est gravissime. Elle est tombée dans le travers qui représente la plaie d’aujourd’hui et explique l’accroissement jamais entravé du Rassemblement national : comme le réel n’est pas moral, il convient de l’exclure.
On peut, comme Aurore Bergé, être totalement hostile à ce prétendu « grand remplacement ». Ou on peut juger qu’il existe ou qu’on est en train de basculer vers lui. On peut avoir peur devant certaines évolutions et leur substituer une notion qui inspire encore plus d’angoisse : celle de la « Nouvelle France » à la Jean-Luc Mélenchon. En tout cas, à partir de ce constat, de cette illusion ou de cette perversion, tout est possible et l’éthique n’a rien à y voir, pas davantage que le racisme.
Il faut féliciter Aurore Bergé, qui a formulé une évidence, a tenu et ne s’est pas rétractée. C’est grâce à sa lucidité que le combat pourra être mené contre le poison de commentaires plus inspirés par la bonne conscience que par la justesse sur le réel. Celui-ci n’est pas un crime quand il ne correspond pas à nos fantasmes, il ne le devient que s’il est occulté par lâcheté ou bêtise !
Plutôt que de donner des leçons de morale, tentons l’action politique. Et le courage.
Le Congrès extraordinaire du 7 septembre a levé l’obstacle statutaire qui menaçait la candidature de Nenad Lalović à un nouveau mandat. Mais, à quelques semaines de l’élection présidentielle, ses deux concurrents attendent toujours la validation officielle de leur candidature. À l’UWW, les règles sont désormais claires. Le jeu électoral, beaucoup moins.
Que nos lecteurs nous pardonnent de les avoir laissés si longtemps sans nouvelles de l’UWW. Cette fédération internationale de lutte peut sembler bien éloignée de leurs préoccupations quotidiennes. Pourtant, il arrive que l’on comprenne mieux ce qui se passe autour de nous en plaçant sous la loupe un objet apparemment lointain et sans grande importance. Les petites institutions offrent parfois un modèle réduit, et donc particulièrement lisible, des grandes pratiques du pouvoir.
Eh bien, le Congrès extraordinaire de United World Wrestling (UWW), réuni à distance le 7 septembre, a tranché la question qui agitait depuis plusieurs mois la fédération internationale de lutte. Désormais, pour calculer la limite du nombre de mandats présidentiels, seuls seront pris en compte ceux accomplis depuis l’adoption de cette limitation en 2021. Selon les résultats publiés par l’UWW, 119 votes ont été enregistrés. La modification a été approuvée par 114 voix contre 5. Rarement une clarification aura été aussi nette.
Il convient toutefois de préciser exactement ce qui a été décidé. L’article 14.1 de la Constitution de l’UWW prévoit que le président est élu pour six ans et que son mandat est limité à deux périodes de six ans. Le texte adopté en 2021 ne comportait cependant aucune disposition transitoire indiquant si les mandats antérieurs devaient entrer dans ce calcul.
Deux lectures étaient donc possibles. Selon la première, défendue notamment dans un avis juridique du professeur Thomas Probst cité précédemment par Causeur, le mandat exercé par Nenad Lalović entre 2014 et 2021 devait être comptabilisé : celui commencé en 2021 constituait dès lors son second et dernier mandat. Selon la lecture soutenue par le président sortant, la limitation adoptée en 2021 ne pouvait produire d’effet rétroactif : le mandat commencé cette année-là était donc le premier au sens de la nouvelle règle.
Lalović peut rempiler
Le Congrès a choisi cette seconde interprétation et l’a désormais inscrite explicitement dans les statuts. Autrement dit, les années passées à la tête de l’UWW avant 2021 ne seront pas prises en compte pour l’application de la limitation. Sur le plan institutionnel interne, le débat paraît donc tranché. Cette modification n’empêche évidemment pas d’éventuelles contestations portant sur les conditions de son adoption ou son application au processus déjà engagé, mais elle lève l’obstacle statutaire que rencontrait la candidature de Nenad Lalović.
Celui-ci pourra ainsi, sous réserve de la validation formelle de sa candidature, se présenter à l’élection du 23 octobre à Astana. Il solliciterait son troisième mandat complet depuis son élection de 2014, et une quatrième période à la tête de la Fédération si l’on inclut celle durant laquelle il avait achevé, à partir de 2013, le mandat de son prédécesseur. Nenad Lalović avait été élu sans concurrent en 2014, puis réélu, toujours sans opposition, en 2021 : un parcours qui est en soi un exploit olympique.
La clarification apportée le 7 septembre ne règle cependant qu’une partie du problème, car depuis le début, le processus électoral lui-même paraît conduit de manière pour le moins laborieuse. Pour la première fois depuis l’arrivée de Nenad Lalović à la présidence, plusieurs personnalités souhaitent briguer le poste. Outre le président sortant, deux membres du Bureau se sont déclarés : l’Azerbaïdjanais Namig Aliyev et le Russe Mikhail Mamiashvili. L’élection du 23 octobre pourrait donc être la première véritable compétition pour la présidence de l’UWW depuis plus d’une décennie. Encore faudrait-il que cette compétition puisse réellement commencer.
Des concurrents encore dans les starting-blocks
Les trois prétendants ont fait connaître leur candidature lors de la réunion du Bureau du 3 juillet. La Constitution réserve la présidence aux membres élus du Bureau ayant accompli au moins un mandat complet. Les candidatures doivent être déposées au moins trois mois avant le Congrès, pour ensuite être examinées par les instances compétentes de l’UWW, le Bureau devant finalement proposer au Congrès un ou plusieurs candidats et motiver sa décision.
Selon les informations recueillies précédemment par Causeur, la conformité des dossiers devait initialement être examinée dans un délai de dix jours. Ce délai a expiré à la mi-juillet sans que la liste officielle des candidats soit publiée. La composition de la commission chargée d’examiner les candidatures, son calendrier de travail et les modalités précises de la procédure sont longtemps restés inconnus.
Plus d’un mois après la déclaration des candidats, une nouvelle difficulté est apparue concernant la maîtrise de l’anglais. L’exigence elle-même n’est pas nouvelle. La Constitution de l’UWW prévoit déjà que les candidats à la présidence doivent parler couramment anglais. Elle figurait même dans des versions anciennes des statuts. La nouveauté réside dans la volonté de vérifier cette compétence au moyen d’un examen formel.
L’idée peut parfaitement se défendre. Le président d’une fédération internationale doit pouvoir travailler directement dans l’une de ses principales langues de fonctionnement. Mais introduire une nouvelle modalité d’évaluation après le dépôt des candidatures est plus discutable. Une règle peut être pertinente et son calendrier mal choisi. La solution la plus simple aurait été de prévoir son application à partir de l’élection suivante.
Ce n’est pourtant pas la voie retenue. Après avoir longtemps laissé subsister une ambiguïté sur la limitation des mandats, l’UWW l’a levée en cours de procédure. Après avoir reçu les candidatures, elle a précisé la manière dont serait contrôlée la maîtrise de l’anglais. Dans les deux cas, les règles du jeu ont été modifiées ou complétées alors que les joueurs étaient déjà sur le tapis.
La différence de rythme est également frappante. Pour lever l’incertitude pesant sur l’éligibilité du président sortant, le Bureau a trouvé le temps de convoquer un Congrès extraordinaire et d’organiser un vote mondial. Pour confirmer officiellement les candidatures de ses concurrents, la mécanique paraît nettement moins véloce.
Une campagne sous pression
Or une campagne électorale ne se résume pas au droit de déposer un dossier. Elle suppose que les candidats soient reconnus comme tels, puissent présenter leur programme, rencontrer les fédérations appelées à voter et, nécessairement, discuter le bilan du président sortant. Chaque semaine perdue réduit la possibilité d’un débat véritable et avantage mécaniquement celui qui dirige déjà l’organisation.
À une quarantaine de jours de l’élection pour la mandature 2026-2032, et à notre connaissance au moment de la rédaction de cet article, les candidatures de Namig Aliyev et de Mikhail Mamiashvili n’avaient toujours pas été officiellement validées et publiées par l’UWW.
La question de l’éligibilité de Nenad Lalović paraît donc réglée. Celle de l’existence d’une compétition loyale reste entière. À ce rythme, cette élection présentée comme historique pourrait finir par ressembler aux précédentes, un scrutin parfaitement organisé autour d’un candidat unique, appelé à remporter glorieusement la compétition.
Elle fait penser à cette histoire juive dans laquelle un homme pauvre, après avoir longtemps économisé et s’être privé, parvient enfin à mettre un beau poulet sur la table du shabbat. Malheureusement, son épouse laisse tomber le volatile dans un pot de chambre. L’homme l’enveloppe alors dans du papier journal et court demander au rabbin s’il est toujours casher. Après l’avoir soigneusement examiné, celui-ci lui répond : « Cher monsieur, votre poulet est parfaitement casher. Mais qu’est-ce qu’il pue ! »
Dans La recluse de Saint-Flour, Grégoire Kauffmann retrace l’histoire d’Esther Albouy, une femme tondue à la Libération qui s’est enfermée dans sa maison familiale pendant près de quarante ans. Un fait divers hors du commun, sordide et plus triste encore qu’on ne le pensait.
C’est un éperon rocheux d’origine volcanique surmonté d’une ville inexpugnable, Saint-Flour, dans le département du Cantal. L’été y est accablant ; l’hiver, la neige rend la ville fantômale. Georges Bataille, né non loin de là à Billom, y fut séminariste avant de jeter l’éponge davantage attiré par l’entreprise du diable que par celle de Dieu. Pourquoi évoquer le sulfureux Bataille ? Parce que l’histoire authentique que raconte Grégoire Kauffmann, fils du célèbre otage Jean-Paul Kauffmann, aurait pu être écrite par l’auteur du Bleu du ciel.
Tondue
Esther Albouy avait toutes les qualités requises pour devenir une sainte bataillienne. Avec d’autres femmes accusées de « collaboration horizontale », elle fut tondue par le coiffeur de la ville à la Libération devant une population revancharde. Kauffmann : « Il saisit la chevelure d’Esther et, sous les huées, tranche d’un coup sec. » On imagine la guillotine sous la Terreur. Kauffmann poursuit : « Une première mèche, longue, lourde, s’abat sur les planches. Puis une autre, puis d’autres encore, jusqu’à former un amas sombre à ses pieds. La tondeuse crisse contre le cuir de la tête, met à nu la peau pâle, les rondeurs osseuses, la pulpe du front, des tempes. » La foule les insulte et leur crache à la figure. La haine vient de l’inconscient, ça remonte par bouffées vengeresses, la violence ancestrale, d’un coup, brise les digues érigées par la culture. Grégoire Kauffmann, dans son récit La recluse de Saint-Flour, décrit avec précision l’atmosphère de 1944. Les collabos, les faux résistants, les rares courageux, le soupçon, la délation, la bêtise, la trahison, le pire et le meilleur de l’Homme à la fois.
Mais le cas Esther Albouy dépasse très vite le cadre de la guerre. Cette jeune employée des Postes, bannie de sa ville natale, va devenir l’héroïne d’une histoire sordide. Elle revient à Saint-Flour, s’enferme dans la maison familiale en compagnie de ses parents et de ses deux frères, Hubert et Rémi. Il se raconte que le père, Léon, tient cloîtrée sa fille pour qu’elle échappe à la honte. Le père et la mère meurent. Leurs cadavres restent plusieurs semaines dans la maison. Mais le pire est à venir. Le huis clos se prolonge après le décès des parents. La folie s’empare du trio : Esther, Rémy et Hubert. On parle de délire à trois. Le récit de Grégoire Kauffmann est glaçant. Après quarante années de réclusion, le GIGN finit par donner l’assaut. Les dix-neuf gendarmes découvrent alors l’horreur absolue. Esther et Hubert ne sont plus que des ombres humaines en haillons recroquevillées dans une pièce jonchée de détritus et d’excréments. Devant eux, le corps momifié de l’aîné. Il est mort depuis trois ans déjà. Un détail cependant : « À côté du défunt, dans un verre d’eau claire, une fleur fraîchement coupée, blanche. Esther et Hubert avaient coutume d’honorer la dépouille de leur frère. » Les accusations se poursuivent et le récit sombre dans le sordide. Hubert, qui meurt en 1996, pourrait être le fils d’Esther. Les psychiatres observent une relation de dépendance mutuelle qui ressemble au lien maternel. Georges Bataille est aux commandes : inceste supposé, avilissement, déchéance, troubles psychiatriques, défaillance paternelle, culpabilité refoulée…
Elément déclencheur
C’est peut-être dès la première page du livre qu’il faut trouver la vérité de ce drame incroyable. L’auteur révèle qu’Esther a été violée par un collègue de son père, Jean Albertini, âgé de trente-six ans. Ce pourrait être l’élément déclencheur de son traumatisme. La jeune femme, fragile psychologiquement, aurait été brisée par ce choc majeur ; elle se serait ensuite méfiée de l’altérité. Après le viol, elle aurait développé un « comportement bizarre », ce qui aurait poussé une partie des Sanflorins à l’accuser d’avoir eu des relations sexuelles avec des Allemands. Le père l’aurait alors enfermée pour la soustraire au regard malveillant des autres. L’analyse de Grégoire Kauffmann – sans oublier le documentaire d’Emmanuel Blanchard sur le même sujet (2025) – dépeint une Esther Albouy non plus coupable mais victime absolue.
Née en 1923, Esther décède le 11 février 2004. Elle repose au côté d’Hubert, dans le cimetière de Saint-Étienne-du-Valdonnez, berceau de la famille. Leurs dernières volontés sont ainsi respectées. Aucune inscription gravée sur la tombe. Le monde n’a pas à connaître leur secret.
Grégoire Kauffmann, La recluse de Saint-Flour, Flammarion, 332 pages.
Pour lutter contre les violences sexuelles, le gouvernement britannique distribue désormais aux demandeurs d’asile un guide leur rappelant quelques principes élémentaires: le viol est interdit, le consentement est nécessaire et les enfants ne sont pas des adultes. Une initiative involontairement cocasse.
Outre-Manche, la vie juridique est rythmée par des condamnations de demandeurs d’asile pour viol. Un Kurde dans le Staffordshire pour le viol d’une femme de 18 ans ; un Afghan pour l’enlèvement et deux viols d’une fille de 12 ans dans le Warwickshire ; deux Égyptiens et un Iranien pour le viol d’une femme sur la plage de Brighton ; un Érythréen pour le viol d’un vieillard ivre dans le cimetière d’une église londonienne… Mais une solution a été trouvée par le ministère de l’Intérieur. Il vient de publier un livret intitulé « Comprendre les comportements et les attentes au Royaume-Uni : un guide pour les demandeurs d’asile ». Soulignant le fait que les normes culturelles britanniques peuvent être différentes de celles de leur pays d’origine, le document, à distribuer à tous les migrants lors de leur arrivée, explique que, sur le sol britannique, le viol est illégal. « Au Royaume-Uni, les deux personnes doivent dire “oui” aux relations sexuelles. Cela s’appelle le consentement sexuel. » Une personne ivre ou endormie ne peut pas donner son consentement. L’étranger pressé de se familiariser avec les us et coutumes des Anglais apprend aussi que « le viol des enfants est illégal, même quand ils ont l’air plus âgés » ou « si c’est permis dans un autre pays ».
Un ton comminatoire est adopté pour affirmer qu’être condamné pour de tels crimes « peut avoir un impact négatif sur votre demande d’asile ». Le guide assène qu’il est inacceptable de faire des sifflements admiratifs, d’imiter le bruit d’un baiser ou de faire des remarques de nature sexuelle, même en guise de compliment. Et qu’il est illégal de « couper ou de blesser les parties génitales d’une fille ». Ce texte ressemble à une mauvaise blague. Il prouve que même les travaillistes comprennent que l’intégration est un échec et que toutes les cultures ne sont pas interchangeables. Interviewée par The Times, une ex-ministre conservatrice a suggéré la création de bordels d’État spécialement conçus pour les migrants. Son idée, bien que facétieuse, a provoqué un scandale, mais serait-elle compatible avec les normes culturelles des migrants ?
Son ennemi, c’est le réel ! Pour Mélenchon, dette, prix, propriété, rareté ne sont que viles oppressions à abolir par décret. L’État écrasera ainsi les riches et sauvera les braves gens. Mais quand LFI promet de brûler les créances, ce sera aux Français de payer les cendres.
« Il suffit d’aller à la Banque de France, de prendre les titres de dette et de les jeter au feu. » Le 24 juin, Jean- Luc Mélenchon tient à Paris une conférence de presse devant un parterre d’influenceurs numériques. Face à ce jeune auditoire il peut proférer cette énormité : pour remettre à flot les comptes de l’État, il n’y a qu’à annuler d’un coup unilatéralement l’ensemble des créances détenues par notre banque centrale sur le Trésor, soit 18 % de la dette souveraine française, quelque 600 milliards d’euros. Sans « aucune conséquence » ose même préciser l’ancien sénateur socialiste. Bon sang mais c’est bien sûr ! Pourquoi personne n’y avait pensé avant ?
Cette absurdité résume assez fidèlement la philosophie économique de « L’Avenir en commun ». Publiée dans sa quatrième édition en 2025, cette somme de 831 mesures peut être lue comme le programme de La France insoumise à l’élection présidentielle de 2027. Le document doit encore être actualisé et chiffré, mais ses grandes orientations ne devraient guère changer : retraite à 60 ans, SMIC à 1 600 euros nets, revalorisation des traitements publics et des prestations sociales, blocage de certains prix, nationalisations, planification écologique, réduction du temps de travail, désobéissance européenne et donc, comme a l’a vu, possible refus d’honorer une partie de la dette.
Derrière cet interminable catalogue se trouve une logique simple consistant à distribuer immédiatement davantage de revenus et de droits sociaux, puis compter sur le surcroît d’activité et de recettes ainsi produit pour financer l’opération. Autrement dit, refaire 1981. Après l’élection de François Mitterrand, le gouvernement Mauroy a augmenté le SMIC, les prestations familiales et le minimum vieillesse. Il a créé des emplois publics, instauré la cinquième semaine de congés payés et réduit la durée légale du travail hebdomadaire à 39 heures. La retraite à 60 ans est entrée en vigueur l’année suivante. Le raisonnement était celui de la relance keynésienne : donner davantage aux ménages modestes stimule la consommation, remplit les carnets de commandes et pousse les entreprises à produire et à embaucher. La croissance alors obtenue procure ensuite les recettes fiscales et sociales censées couvrir les dépenses publiques initiales.
Problème : l’industrie française n’a pas pu répondre suffisamment vite à la hausse de la demande, de sorte qu’une partie considérable du pouvoir d’achat distribué aux Français a alimenté les importations et creusé le déficit extérieur. Menée presque seule dans un environnement international restrictif, la relance a entretenu l’inflation et les sorties de capitaux. Résultat, le franc a été dévalué trois fois entre octobre 1981 et mars 1983. Après un premier coup de frein en 1982, Mitterrand n’a eu d’autre choix en mars 1983 que de décréter le « tournant de la rigueur » pour maintenir la France dans le Système monétaire européen.
Mélenchon veut refaire 1981, sans le tournant de la rigueur
« L’Avenir en commun » reprend la première partie de cette séquence historique, tout en assurant que la seconde n’aura pas lieu. Or la France de 2027 est encore plus désindustrialisée que celle de 1981. Une relance immédiate de la demande fera tourner les usines chinoises, allemandes, italiennes ou espagnoles bien avant celles de Franche-Comté ou de Gironde.
Pour donner à cette grande opération de redistribution les apparences du réalisme budgétaire, LFI présente ses sources de financement. Celles-ci proviendraient principalement d’une augmentation massive des prélèvements sur les hauts revenus, les patrimoines et les entreprises. S’y ajoute l’éternel trésor de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. Dans son chiffrage de 2022, toujours intégré au corpus programmatique de LFI, le mouvement visait 26 milliards par an provenant d’un « impôt universel » sur les multinationales et 26 autres milliards issus d’un renforcement des contrôles. Or les résultats réels invitent à davantage de modestie. En 2025, l’administration fiscale a notifié 17,1 milliards d’euros de droits et de pénalités, mais n’en a encaissé que 11,4 milliards.
LFI rêve d’une économie sous contrôle
La grande originalité de « L’Avenir en commun » ne réside cependant pas dans l’idée d’aller chercher l’argent chez les riches. Elle tient plutôt à celle de donner à l’État un contrôle massif de la production dans notre pays. Le titre d’un chapitre est révélateur : « Produire nous-mêmes pour répondre aux besoins ». La production ne devrait plus être principalement commandée par la demande solvable et la recherche du profit, mais par une définition politique des « besoins sociaux ». Un pôle bancaire public orienterait le crédit. La commande publique, les nationalisations et les aides conditionnelles dirigeraient les investissements. Les secteurs jugés essentiels seraient soustraits au marché.
Mélenchon présente l’élimination des très grandes fortunes comme une simple restitution de pouvoir au peuple. En réalité, son programme consiste à transférer les richesses à l’appareil d’État et à ceux qui le contrôlent.
Certes, le marché ne répond pas parfaitement aux besoins d’une économie. Il néglige ceux qui sont insolvables, peut surinvestir dans des produits frivoles et favoriser les monopoles. Mais les prix transmettent des milliards d’informations dispersées. Leur hausse signale une rareté, le profit attire les capitaux et la perte indique une demande insuffisante. L’administration centrale peut décider de produire un million de chaussures, mais beaucoup moins facilement prévoir les couleurs et les modèles demandés. « L’Avenir en commun » traite la définition politique des besoins comme supérieure aux choix individuels. Il détaille les défaillances du marché tout en ignorant celles de l’État. C’est ici qu’apparaît le principal angle mort du programme : la liberté.
Dans « L’Avenir en commun », la liberté économique est conçue surtout comme le masque des rapports de domination. Ce phénomène existe. Mais la réalité est plus complexe. La propriété privée et le capital constituent aussi des moyens d’échapper à la dépendance envers l’État. Le capital privé ne garantit évidemment ni la vertu ni le pluralisme. Mais sa dispersion crée une pluralité de centres de décision. Mélenchon dénonce le pouvoir politique que peuvent conférer les très grandes fortunes. Mais il présente leur élimination comme une simple restitution de pouvoir au peuple. En réalité, son programme consiste à transférer les richesses à l’appareil d’État et à ceux qui le contrôlent.
Brûler la dette ne brûle pas les déficits
L’épisode des titres jetés au feu prend alors tout son sens. Pour Mélenchon, la dette publique est l’instrument par lequel les marchés (et donc les « riches ») imposent leurs préférences aux gouvernements (et donc au « peuple »). Une partie de cette dette étant détenue par la Banque de France, il suffirait de l’annuler. Dans des comptes publics, cette dette ressemble effectivement à une somme que l’État se doit à lui-même. Mais son annulation n’effacerait pas ce qui a été créé en contrepartie. Lorsque la Banque de France achète 100 milliards d’euros d’OAT, des obligations émises par l’État, elle inscrit ces titres à son actif et crée 100 milliards de monnaie centrale à son passif. Brûler les OAT supprimerait l’actif, mais pas la monnaie déjà créée.
La Banque de France enregistrerait donc une perte. Elle pourrait la reporter et attendre que ses profits futurs reconstituent ses fonds propres, mais elle ne verserait plus rien à l’État pendant cette période. Entre 2015 et 2022, ses dividendes et son impôt sur les sociétés ont rapporté près de 32 milliards d’euros au budget public. Si les pertes étaient assez importantes et durables pour compromettre son indépendance ou son fonctionnement, l’État devrait la recapitaliser. Il lui faudrait alors augmenter les impôts, réduire ses dépenses ou emprunter. Dans ce dernier cas, il recréerait la dette qu’il prétendait avoir effacée.
Mais surtout, l’opération ne réglerait en rien les déficits futurs. Si l’État perçoit 1 000 milliards d’euros et en dépense 1 100, il doit encore trouver 100 milliards chaque année. Après avoir brûlé les anciens titres, il devrait en émettre de nouveaux, probablement à un taux plus élevé puisque les investisseurs craindraient une prochaine annulation.
La cohérence apparente du mélenchonisme économique réside dans une idée simple, trop simple pour être vraie : les prétendues contraintes économiques ne sont que le masque des rapports de forces politiques. En conséquence, toute contrainte peut être abolie par une décision souveraine. Or si une majorité peut voter une hausse de la dépense, donc de la demande, elle ne peut pas décréter l’apparition de l’offre correspondante. Elle peut partager le travail mais pas créer les compétences manquantes. Elle peut fixer un prix, pas faire disparaître la rareté.
Chez LFI, on pense que la dépense publique crée du bonheur. C’est possible, mais comme l’a dit Benjamin Constant : « Prions l’autorité de rester dans ses limites, qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux. »
Les journalistes Jean-Sébastien Ferjou et Elisabeth Lévy. DR.
Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !
Elisabeth Lévy et Jean-Sébastien Ferjou reviennent sur la percée de l’AfD en Allemagne et sur les impasses du « cordon sanitaire » : peut-on combattre un parti sans esquiver les questions que se posent ses électeurs ? Ils interrogent aussi la crise du pluralisme, la tentation de censurer les opinions dissidentes et le recul du débat public. Enfin, ils se penchent sur les résultats PISA et le déclin scolaire français, entre abandon de l’exigence, effacement de l’autorité et concurrence éducative mondiale. Ecoutez ! 👇
La directrice de France inter, Céline Pigalle, ici défendant son choix au micro le 10 septembre, fait face à la grogne des salariés. Capture YouTube / France inter.
France inter est en grève depuis deux jours, demandant le retrait de l’antenne du journaliste Charles Sapin. Les grévistes sont soutenus par une pétition de 300 personnalités de la gauche caviar. Pendant ce temps, Aurore Bergé est rappelée à l’ordre…
L’orage qui s’annonce fait sortir les censeurs, comme les escargots après la pluie. Dans les deux cas, il suffit de se baisser pour les cueillir. Dimanche, la gauche a imposé une grève à Radio France pour dénoncer l’arrivée sur France Inter d’un éditorialiste de Valeurs actuelles, Charles Sapin. Les moins de trois minutes dont il devrait disposer chaque dimanche à 7 h 42, aux côtés d’autres intervenants, sont vues comme une violation, imagée et littérale, de la « ligne rouge » imposée par la pensée totalitaire. Trois cents épurateurs du showbiz, dont la compagne de François Hollande, Julie Gayet, ont appuyé l’intersyndicale du service public (CGT, SUD, CFDT, FO, SNJ, UNSA) dans sa prétention désinhibée à limiter le pluralisme. Pour leur part, le SNJ et la CGT de BFM-RMC ont cosigné, le 10 septembre, un communiqué contre le choix de Sonia Mabrouk (ex-CNews) d’inviter Robert Ménard, Sarah Knafo ou Bruno Retailleau. Il est reproché à la journaliste d’avoir permis d’évoquer à l’antenne les « Français de souche », expression considérée comme « notoirement d’extrême droite raciste », ou d’avoir laissé s’exprimer un raisonnement établissant un lien entre l’islamisme et les députés LFI. De son côté, dans une lettre à l’Arcom dévoilée le 10 septembre, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a menacé CNews de poursuites pénales si la chaîne de Vincent Bolloré persistait à donner la parole, même par vidéo, à la journaliste russe Xenia Fedorova, expulsée pour des propos qui déplaisent au pouvoir.
Le sectarisme, commun à la gauche et à l’extrême centre, s’étale sans faux-semblants. S’estimant les seuls arbitres du débat public, les « progressistes » s’accrochent à leur appropriation idéologique née d’une chasse aux gêneurs. Pour avoir estimé, le 9 septembre, que l’expression « grand remplacement » ne relevait pas d’une théorie raciste, la ministre Aurore Bergé a été rappelée à l’ordre par les comités de vigilance. Libération, samedi, a ainsi écrit : « La liberté d’expression n’autorise pas à formuler ou propager des théories racistes qui tombent sous le coup de la loi. » A contrario, jamais la police de la pensée n’a émis la moindre réserve sur les propos tenus en 1975 par le poète martiniquais de la Négritude, Aimé Césaire, lorsqu’il parlait, à propos des populations européennes s’installant en Guyane, de « génocide par substitution ». Pareillement, Christiane Taubira a pu expliquer en 2007, évoquant sa Guyane natale : « Nous sommes à un tournant identitaire. Les Guyanais de souche sont devenus minoritaires sur leur propre terre. »
Pour les faiseurs de morale, la défense des identités culturelles menacées par des afflux étrangers n’est légitime que si la France est mise en accusation. Que les Français eux-mêmes s’inquiètent à leur tour des effets d’une massive immigration de peuplement relève en revanche, pour les justiciers hémiplégiques, de propos « nauséabonds ». Une brutalité taurine ressort de ces intolérances produites par un régime habité par le dégoût du peuple ordinaire. La liberté d’expression des censeurs est à préserver à tout prix : leur bêtise dit ce qu’ils sont.
Dans l’Etat du Mississippi, Assma Ali est devenue la première juge américaine à siéger avec un hijab. Bien que ses détracteurs semblent concentrer leurs attaques sur son appartenance religieuse, ce n’est pas sa foi qui pose problème, mais le signe religieux qu’elle arbore dans l’exercice d’une fonction d’autorité.
“Un mauvais exemple est comme une tache d’huile qui va toujours s’étendant.” Sosthène de La Rochefoucauld-Doudeauville.
« My tailor is rich. » Introduction emblématique de la célèbre méthode linguistique Assimil.
La Constitution américaine est sans ambiguïté sur la laïcité, c’est-à-dire la séparation de la religion et de l’État. L’appartenance, ou la non-appartenance, à quelque mouvement (in)organisé n’a aucune pertinence quant à la capacité de tout citoyen américain d’assumer une charge publique ou judiciaire. Cela dit, il y a toujours loin du calice aux lèvres : dans une nation largement protestante, il n’a pas toujours été facile aux catholiques et aux Juifs de participer pleinement à la vie politique, en particulier dans les ex-États esclavagistes, où les rednecks pentecôtistes voyaient (et voient parfois encore) dans les papistes et les déicides des suppôts de Satan.
Rappelons que, sans remonter au Moyen Âge, au dernier millénaire (en l’an de grâce 1960), John F. Kennedy avait dû fermement rappeler à ses compatriotes qu’il n’était pas le candidat catholique à la présidence, mais le candidat démocrate à la magistrature suprême qui se trouvait à être catholique et qu’il n’avait nulle intention d’être la « taupe » du Vatican à la Maison-Blanche. Il constatait que nul article de la loi suprême ne le disqualifiait à compter du jour où il fut baptisé.
Pour autant, l’Amérique est quand même un creuset. Parmi les élus (sans jeu de mots), les Juifs ne sont pas des nouveaux-venus dans les assemblées fédérales et locales, et l’on y compte de plus en plus de musulmans. À noter que ceux-ci ne sont pas exclusivement issus de l’immigration. Depuis les années 1960 surtout, lors du combat pour les droits civiques, un certain nombre d’Afro-Américains de souche, dont les racines se trouvent dans les régions atlantiques de l’Afrique, ont troqué la Bible, jadis brandie par les puissances coloniales en guise de justification de l’esclavage, pour le Coran, prêchant un monothéisme plus rigoureux.
(Ces convertis, en écoutant le chant des sirènes « tiers-mondiste », sont tombés de Charybde en Scylla : la traite négrière pratiquée par les Arabes, notamment sur la côte orientale du continent, est bien antérieure au commerce triangulaire. De surcroît, ces trafiquants de chair humaine eurent parfois pour habitude de rendre leurs captifs masculins aptes à leur future fonction de gardien de harem par une intervention chirurgicale radicale, ce qui explique que, contrairement aux Amériques, dans la péninsule Arabique sont plus rares les personnes à la pigmentation révélant un fort taux de mélanine.)
La députée du Minnesota Ilhan Omar. DR.
Le Congrès américain a connu des législateurs revêtus du col romain, mais, sauf erreur, pas de kippas. De nos jours, il y a des législatrices affublées d’un hijab, symbole éminemment féministe comme chacun le sait. Dans les prétoires, on croise à l’occasion des juifs orthodoxes qui plaident avec leur kippa, et des avocates musulmanes portant le hijab. Une hérésie en France voltairienne. Mais quid de la magistrature ? Les Juifs y ont droit de cité depuis des décennies et ont officieusement joui d’un siège réservé à la Cour suprême sur les neuf. Mais aucune kippa. Pas de croix non plus.
Quand le juge arbore sa foi
Signalons que, souvent, les juges sont nommés par le pouvoir exécutif chez les avocats de carrière. Dans l’État du Mississippi, une nomination historique a eu lieu le 5 août dernier. Assma Ali, fille d’immigrants yéménites et 100 % Américaine puisque née et éduquée aux États-Unis, occupe désormais la charge de juge municipale de la ville de Benoit. Elle compte dix ans d’expérience comme avocate et d’impressionnants stages professionnels lorsqu’elle était étudiante à la fac de droit et elle est appelée à statuer seule (sans jury populaire) sur des infractions au code de la route et des délits mineurs. Un CV irréprochable.
Mais là où le bât (si l’on ose dire) blesse : elle porte le hijab. Une première dans l’histoire judiciaire américaine. L’on ne saurait nier qu’elle a fait l’objet d’attaques hystériques, apparemment fondées sur son affiliation religieuse : un sénateur d’État réclame sa destitution vu que l’Amérique croit en Dieu et non pas en Mahomet ; un politicard aspirant au poste de gouverneur promet d’interdire l’application de la charia dans l’État… Elle a même fait l’objet de menaces de mort.
Le problème est que ces rednecks ont attaqué la juge Ali pour les mauvaises raisons. Sa foi n’est pas le problème, mais sa tenue vestimentaire. Vérité sémiotique incontournable : un vêtement n’est pas toujours neutre et synthétise un message.
La justice a aussi son uniforme
La toge symbolise les fonctions du porteur : impartialité, respect des droits de la défense, tandis que le hijab constitue un étendard proclamant haut et fort une croyance. Il est déjà troublant de voir un avocat en fonction afficher des signes religieux distinctifs, qui constituent des instruments de propagande, mais l’on peut se résigner en se rappelant qu’il ne représente que son seul client. Il en va tout autrement d’un magistrat qui, lui, incarne l’État. Le Mississippi est l’État américain le plus bouseux qui soit, mais, sauf erreur, nul magistrat fréquentant le dimanche son église pentecôtiste n’y a arboré de croix en siégeant, même s’il conserve, en dehors des heures de service, l’intime conviction que Jésus a marché sur les eaux.
Incidemment, la France compte dans ses effectifs judiciaires des citoyens aux origines et (non-)croyances diverses. Il est permis de supposer que certains d’entre eux adhèrent à l’idée que Mohammed, après s’être rendu de La Mecque à Al-Qods par la voie des airs en chevauchant son bouraq, est monté au ciel à partir de l’esplanade du Temple, mais seuls les télépathes aguerris peuvent les débusquer. L’esprit corporatiste du système judiciaire français donne trop souvent lieu à des controverses et à des dérapages, mais d’un autre ordre.
Il n’est pas question ici de mettre en doute la sincérité de la juge Ali, qui s’engage à s’en tenir uniquement aux lois, à la Constitution mississippienne et à la Constitution fédérale, mais quid de l’obligation de tout magistrat d’éviter toute apparence de conflit d’intérêt et de partialité ? Qu’en est-il de son devoir de réserve? Il est vain de sonder les gyrus de la juge, seule compte la perception du justiciable lambda dans son box. L’on peut conjecturer que si elle eût suivi les réformes libératrices de Kemal Atatürk, elle eût fait l’économie de virulentes polémiques.
Voilà une évolution qui pourrait déborder sur le Canada, ce qui ne pourra que réjouir l’éminent philosophe Charles Taylor, récipiendaire du juteux prix Templeton. Alors qu’au Québec, la commission Bouchard-Taylor avait, en 2008, préconisé d’interdire le port de signes religieux aux fonctionnaires « en position d’autorité », notamment aux procureurs, policiers et juges, Chuckie Taylor affirme depuis que même ces timides restrictions lui « font honte ». Multiculturalisme canadien oblige. Tous les accommodements sont raisonnables, sauf peut-être les sacrifices humains.
Le Génie est sorti de sa lampe au Mississippi. Était-ce écrit ?
Lyrique : sous la verrière Eiffel, l’éclat retrouvé du Zaïde de Mozart
Salle Favart en gros travaux — plateau, cage de scène, cintres, tous ses équipements techniques remis à neuf : voilà donc notre Opéra-Comique bien-aimé contraint de se délocaliser pour l’entière saison 2026-2027. S’en consolera-t-on avec ce Zaïde, « d’après Mozart », spectacle initialement créé au festival de Salzbourg, repris pour trois représentations à peine à l’abri du hall Eiffel, préau de l’actuel lycée Carnot ? L’établissement qui fut jadis la prestigieuse école Monge garde le secret de ce joyau architectural de verre et d’acier millésimé 1877. C’était l’occasion de le découvrir.
Mozart ne goûtait pas Salzbourg. Dans cette ville de province assoupie, le jeune homme de 24 ans s’ennuie ferme. Il se distrait en assistant aux spectacles d’une troupe de comédiens bien rodée, que dirige un certain Böhm, musicien ambulant et acteur de grand renom. Tous deux se lient d’amitié. Böhm adapte pour lui en Singspiel (équivalent germanique de l’« opéra-comique » français) La Finta giardiniera. C’est en vue de futures représentations de sa troupe à Vienne pour la saison 1780-1781 que Mozart, sans qu’aucune commande ne lui ait été passée, se lance dans l’écriture d’un nouveau Singspiel, qu’il baptise Le Sérail. Tout en travaillant déjà sur Idomeneo, « opera seria » commandé, pour le coup, par la cour de Munich. Là-dessus, la mort de l’impératrice Marie-Thérèse impose aux théâtres viennois de faire relâche.
Ce Sérail inachevé, auquel l’éditeur prêtera le nom du personnage principal, Zaïde, préfigure ainsi sur le mode pathétique le message porté deux ans plus tard par L’Enlèvement au sérail, sous forme de turquerie, et avec bien plus d’allégresse. Le chef-d’œuvre que l’on sait emprunte ainsi à Zaïde une grande part de sa substance. Retrouvée après la mort du compositeur, la partition de Zaïde sera éditée sous ce titre en 1838, et créée seulement en 1866 par l’Opéra de Francfort.
Sous les auspices de la fameuse phalange Pygmalion et de son chef Raphaël Pichon, voilà donc exhumé, pour trois représentations qui se sont déroulées à guichets fermés, cet incunable dont manquent l’ouverture et le dénouement (à savoir le finale du deuxième acte) : opéra qui, pour cette raison, n’est jamais représenté de nos jours. L’on se souvient devoir, au Protée libano-québécois Wajdi Mouawad, ci-devant directeur du théâtre de la Colline — tout à la fois comédien, dramaturge, cinéaste… — deux récentes mises en scène fabuleuses : Pelléas et Mélisande à l’Opéra Bastille ; et une mémorable Iphigénie en Tauride sous les ors de Favart — pour l’heure éteints provisoirement, donc.
Dans un texte de la brochure-programme, Agnès Terrier ne craignait pas de désigner ce « projet Zaïde » comme « un véritable laboratoire, à la fois dramatique et musical [qui] marque une étape essentielle dans [le] cheminement lyrique » de Mozart. Le scénographe et dramaturge Wajdi Mouawad n’a pas hésité à compléter cette intrigue évanescente par de nouveaux dialogues, dits en italien, en allemand et même en latin, propres à donner corps, dans une version semi-scénique de l’œuvre, à une solide dramaturgie. Le maestro Raphaël Pichon, à l’origine de la conception musicale et scénique du spectacle, a choisi d’emblée d’y raccorder plusieurs extraits d’autres pièces de Mozart. En guise de prologue et d’épilogue, par exemple, l’Adagio en ut majeur pour harmonica de verre KV 356 (1791). Ou encore, à l’acte I, plusieurs extraits de la cantate de carême Davide penitente (1785), lesquels mettent magnifiquement à l’honneur le chœur et les solistes. Idem pour les extraits de la sublime et célébrissime Messe en ut, ou de Thamos, roi d’Égypte, musique de scène du drame du baron Tobias Philipp von Gebler qui, jouée à Vienne et Salzbourg entre 1774 et 1779, préfigure La Flûte enchantée par sa tonalité maçonnique…
Spectacle composite que ce Zaïde, en somme, sous-titré « le chemin de lumière » en dépit des couleurs très sombres de son intrigue : à travers les remémorations d’Allazim, l’ancien geôlier de la prison désormais transformée en musée, la jeune Persada est sur les traces de sa mère. Captive du tyran Soliman, celle-ci est tombée amoureuse de Gomatz, emprisonné comme elle sur une île ; capturés dans leur fuite à la suite d’une tempête qui les drosse sur le rivage, ils se voient condamnés à mort, sinon qu’Allazim sauvera Persada, le nourrisson dont Zaïde, surnommée « la femme qui chante », était enceinte : « Nous ne savons pas qui nous sauvons ; nous ne savons pas qui nous sauve », conclura le vieillard, bourreau rédimé en saint homme.
Ce qui, en des mains moins alertes que celles de Pichon et de Mouawad, pourrait relever de l’usurpation ou de l’imposture, se nourrit précisément de la puissance dramatique portée par ces répliques polyglottes, ces interpolations et ces coupes dans le livret… Avec ces coursives à mi-hauteur de ce quadrilatère percé de portes, la configuration primitive des lieux se prête parfaitement à figurer une enceinte carcérale, l’orchestre occupant la partie gauche du plateau où se meuvent les protagonistes, selon un parti pris de sobriété poussé jusque dans les éclairages, rebelles à toute ostentation : clairs-obscurs bleutés ou crépusculaires, simples poursuites de lumières enveloppant le gris des forçats qui composent un chœur omniprésent, le costume noir du méchant Soliman, la robe rouge de Persada…
Comme on regrette que cette mise en espace de toute beauté n’ait pas bénéficié d’une captation audiovisuelle, comme cela avait été le cas pour la production d’origine à Salzbourg, encore diffusée tout récemment sur Arte.tv ! À tout le moins nous sera-t-il donné de réentendre sur France Musique puis en streaming cet opéra-oratorio combinant musique profane et sacrée : porté, dans le rôle-titre, par la soprano Sabine Devieilhe, d’une plasticité vocale véritablement sublime, le spectacle est magnifié de bout en bout par une distribution qui confine à la perfection. À commencer par le tout jeune ténor anglo-irlandais Hugo Brady, géant chevelu, aux traits d’éphèbe et au timbre cristallin, dont on avait pu admirer la discrète performance en juillet dernier, à Aix-en-Provence, dans Accabadora, création lyrique contemporaine signée Francesco Filidei. Hugo Brady a chanté La Finta giardiniera, Eugène Onéguine, Billy Budd — autant dire que son répertoire se veut éclectique. Il campe ici le personnage de Gomatz, l’amant de Zaïde, d’une voix merveilleusement légère, cristalline et moirée, avec cette aisance, cette fraîcheur rendue d’autant plus bouleversante que la mort — fictive, rassurez-vous ! — l’attend… Persada, sous les traits de la mezzo australienne Xenia Puskarz Thomas, étincelait. Si, au soir de la première, le grand baryton Johannes Martin Kränzle était donné pour souffrant, cela ne s’est jamais senti que dans les passages parlés, où le chanteur allemand de 64 ans s’est même habilement servi de ses quintes de toux ! Seul le ténor américain Matthew Swensen n’offrait pas une incarnation de Soliman à la hauteur de nos attentes. Pour le reste, du grand art : dans ce préau garni de gradins jusqu’en forte hauteur, une légère réverbération ne nuisait pas à la prodigieuse performance musicale de l’ensemble Pygmalion, d’une expressivité, d’une précision, d’une incomparable richesse de couleurs. Comme quoi, pourvu qu’on ait scrupule à en respecter les ingrédients, cuisiner le répertoire classique ne relève pas forcément du sacrilège.
Mais alors, ce Zaïde tronqué, méconnu, qui souterrainement préfigure L’Enlèvement au sérail, ne renvoie-t-il pas au chef-d’œuvre immortel de Mozart, à cet Enlèvement au sérail tellement « enlevé », pour le coup ? En 1781, le jeune Mozart quitte Salzbourg et s’établit à Vienne, où l’empereur Joseph II lui passe commande, pour le Burgtheater, d’un Singspiel, mais chanté en allemand — le premier où Mozart délaisse la tradition de la langue italienne. Accueil triomphal ! Le chef-d’œuvre est redonné à Vienne, et circule à Prague, Leipzig, Salzbourg. Mais bientôt aussi à Paris. Le livret de Johann Gottlieb Stephanie est adapté en vers français, avec beaucoup de grâce, par le dramaturge Pierre-Louis Moline (1739-1820).
En juin dernier, l’Opéra de Versailles reprenait, également pour quelques trop rares représentations, sous le titre L’Enlèvement du sérail, cette version du Singspiel en français, d’une alacrité remarquable sous les auspices d’un Michel Fau éblouissant dans le rôle parlé du « bacha » Sélim, mais au premier chef manitou de cette fastueuse mise en scène créée il y a deux ans par ses soins, avec Gaëtan Jarry au pupitre de l’Orchestre et du Chœur de l’Opéra Royal, et une distribution vocale de haute tenue (Florie Valiquette, Mathias Vidal, Nicolas Brooymans, Gwendoline Blondeel, Enguerrand de Hys).
Chance, un somptueux coffret édité par le Château de Versailles immortalise cette production, écrin réunissant non seulement un enregistrement audio en deux CD, mais la captation du spectacle en DVD, le tout agrémenté d’une brochure de présentation dûment assortie du livret, édition bilingue français-anglais superbement illustrée, qui plus est.
De Zaïde à L’Enlèvement… D’un retour aux sources à l’embouchure du grand fleuve mozartien, la boucle se referme.
Zaïde, d’après Mozart. Lycée Carnot, 145 boulevard Malesherbes, Paris. Coproduction Festival de Salzbourg / Opéra-Comique. Chœurs & Orchestre Pygmalion. Direction : Raphaël Pichon. Dialogues : Wajdi Mouawad. Avec Sabine Devieilhe, Johannes Martin Kränzle, Xenia Puskarz Thomas, Hugo Brady, Matthew Swensen. Spectacle donné les 9, 11 et 12 septembre, 21 h. Durée : 1 h 40. Programme diffusé sur France Musique le 31 octobre à 20 h dans l’émission Samedi à l’opéra, puis disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France.
L’Enlèvement du sérail, en français. Direction : Gaëtan Jarry. Mise en scène : Michel Fau. Chœur & Orchestre de l’Opéra Royal. Coffret 2 CD + 1 DVD. Édition Château de Versailles, 2024.
A Venise, les 25 minutes de standing ovation pour le film documentaire israélien Naza des journalistes d’investigation Yuval Abraham et Rachel Szor sur les victimes civiles de la guerre à Gaza, devraient mettre mal à l’aise tous ceux soucieux de ne pas confondre compassion et adhésion à un récit à charge contre Israël. Car si les accusations portées par le film doivent être examinées, vérifiées et confrontées aux faits et aux réponses de l’armée israélienne, l’enthousiasme suscité par deux Israéliens accusant leur propre pays interroge. 25 minutes qui disent peut-être davantage sur ceux qui applaudissent que sur le film lui-même, estime Charles Rojzman.
Il y a quelque chose de profondément révélateur de notre époque dans ces vingt-cinq minutes d’applaudissements qui, à la Mostra de Venise, ont accueilli NAZA, le documentaire des Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor consacré aux méthodes de l’armée israélienne à Gaza. Le film s’appuie sur les témoignages de vingt-quatre membres ou anciens membres de l’armée et du renseignement israéliens, dont la plupart témoignent anonymement, et porte contre Tsahal des accusations particulièrement graves, dont certaines sont contestées par l’armée israélienne.
Mais le véritable sujet n’est peut-être pas NAZA. Le véritable sujet, ce sont les vingt-cinq minutes. Il faut s’arrêter sur ce chiffre, ne pas le laisser disparaître comme une anecdote de festival parmi les robes du soir, les photographes et les palmarès, car vingt-cinq minutes pendant lesquelles une salle reste debout et applaudit ne constituent plus seulement l’expression spontanée d’une émotion esthétique. L’applaudissement change de nature à mesure qu’il se prolonge ; il devient adhésion, communion, célébration, presque cérémonie. Que célébrait-on avec une telle ferveur ? La qualité cinématographique du documentaire ? Sans doute. L’émotion provoquée par les témoignages ? Certainement. Mais vingt-cinq minutes disent autre chose, quelque chose que les admirateurs du film semblent peu désireux d’interroger : le bonheur d’accuser Israël et, mieux encore, le bonheur de pouvoir l’accuser par la voix d’Israéliens. Car l’Europe communiait d’autant plus volontiers dans ce réquisitoire que celui-ci lui était apporté par des citoyens du pays placé dans le box des accusés. Quelle aubaine ! Il n’était même plus nécessaire d’accuser Israël : des Israéliens s’en chargeaient, donnant ainsi à l’accusation cette caution suprême qui dispense presque de l’examiner. « Ce sont les Israéliens eux-mêmes qui le disent. » Voilà la phrase qui dispense de penser.
Le prestige de l’accusateur
Israël est une démocratie et, comme toute démocratie digne de ce nom, il produit ses dissidents, ses imprécateurs, ses procureurs. Amira Hass, Gideon Levy, Yaïr Golan et bien d’autres dénoncent depuis des années la politique israélienne envers les Palestiniens, quelquefois avec une violence qui devrait suffire à faire sourire ceux qui décrivent Israël comme une dictature fasciste : il faut reconnaître à cet étrange fascisme la particularité de laisser ses adversaires le traiter quotidiennement de fasciste dans ses propres journaux. Qu’ils parlent est leur droit ; qu’ils dénoncent des fautes réelles est nécessaire ; que des soldats ayant commis des crimes soient poursuivis devrait aller de soi. Mais le problème commence lorsque la parole du dissident cesse d’être une parole parmi d’autres et devient, précisément parce qu’elle vient de l’intérieur, un certificat de vérité.
Un Israélien qui défend son pays sera soupçonné de propagande ; celui qui l’accuse bénéficiera du prestige du courage. Le premier serait prisonnier de son appartenance, tandis que le second s’en serait miraculeusement délivré, comme si l’idéologie, le ressentiment, la vanité, le besoin de reconnaissance, voire la haine de soi, n’existaient que chez les patriotes. Theodor Lessing avait donné à l’une de ces passions un nom redoutable, celui de Jüdischer Selbsthass, la haine juive de soi. Il ne s’agit évidemment pas d’en faire un diagnostic commode permettant de disqualifier tout Juif critique envers Israël, mais il serait tout aussi naïf d’imaginer que la répulsion envers sa propre appartenance, le besoin de s’en distinguer et quelquefois de s’en laver publiquement auraient mystérieusement disparu de l’inventaire des passions humaines. Car il existe aussi une volupté de la rupture avec les siens, surtout lorsque cette rupture est récompensée. Et vingt-cinq minutes d’applaudissements constituent une singulière récompense.
Le marché de la vertu
Je ne parle pas nécessairement d’argent, encore moins de corruption, qu’il faudrait démontrer, mais d’une monnaie souvent plus précieuse dans le monde intellectuel : la reconnaissance. Être invité, publié, célébré, récompensé ; devenir celui dont les grands journaux recueillent la parole, celui auquel les universités ouvrent leurs portes, celui que les festivals acclament parce qu’il possède une qualité devenue extraordinairement précieuse : appartenir au peuple qu’il accuse. C’est un marché de la vertu. L’Israélien qui défend Israël est suspect parce qu’il est israélien ; celui qui accuse Israël devient crédible pour la même raison. On admirera la logique. Les vingt-cinq minutes de Venise ne récompensent donc pas seulement un film : elles consacrent une fonction. Les auteurs deviennent les témoins privilégiés de l’accusation, ceux qui permettent au public européen de se rassurer sur sa propre passion anti-israélienne puisqu’il peut désormais se dire que, si des Israéliens eux-mêmes portent ces accusations, les applaudir ne saurait avoir rien de suspect.
C’est ici que réapparaît, sous des habits progressistes, une figure beaucoup plus ancienne qu’on ne voudrait le reconnaître.
Le « bon Juif »
Chaque époque semble avoir besoin de son Juif acceptable, celui dont la parole confirme ce qu’elle désire croire des autres Juifs. Le procédé est presque parfait : « Ce n’est pas nous qui le disons, ce sont eux. »
Le « bon Juif » contemporain est donc volontiers celui qui condamne Israël et dont la présence permet à des discours autrement plus douteux de se parer d’une respectabilité morale. Il peut être parfaitement sincère ; là n’est pas la question. La sincérité d’un individu n’abolit pas la fonction politique que sa parole finit par remplir dans un système de représentations qui le dépasse. Car Israël n’est plus depuis longtemps un pays comme les autres dans l’imaginaire européen. Il est devenu le réceptacle de presque toutes les culpabilités occidentales : colonialisme, racisme, impérialisme, Shoah, domination, oppression, décolonisation. Sur quelques milliers de kilomètres carrés du Proche-Orient viennent se rejouer symboliquement toutes les névroses politiques d’un continent qui ne sait plus très bien ce qu’il est mais sait encore admirablement ce qu’il faut condamner. D’où cette passion qui devrait, à elle seule, éveiller le soupçon.
Pourquoi Israël suscite-t-il une telle fièvre, pourquoi cette obsession, pourquoi cette disproportion entre l’attention portée à cette guerre et l’indifférence presque complète devant tant d’autres massacres, pourquoi faut-il toujours qu’Israël soit davantage qu’un État qui combat, se trompe, commet éventuellement des fautes et doit en répondre, pourquoi faut-il qu’il devienne une incarnation du Mal ? Et surtout : aurait-on applaudi vingt-cinq minutes un documentaire israélien décrivant avec la même minutie les méthodes du Hamas ?
Une ovation à sens unique
Imaginons en effet, puisque l’expérience mentale ne coûte rien, une autre soirée à Venise. Imaginons un documentaire de quatre-vingts minutes consacré aux tunnels creusés sous Gaza, à la manière dont le Hamas dissimule ses combattants au sein de la population, à ses infrastructures militaires mêlées au tissu urbain, aux roquettes lancées vers les villes israéliennes, aux otages enlevés le 7-Octobre, aux familles assassinées dans les kibboutzim, aux stratégies par lesquelles une organisation terroriste transforme la mort de ses propres civils en désastre politique pour son adversaire. La salle se serait-elle levée ? Sans doute certains spectateurs auraient-ils applaudi. Mais vingt-cinq minutes ?
La question mérite au moins d’être posée, parce qu’elle permet de comprendre que l’événement de Venise ne concernait peut-être pas seulement la compassion envers les Palestiniens, sentiment parfaitement légitime devant les souffrances immenses d’une population civile, mais une disposition préalable à recevoir avec enthousiasme tout récit confirmant la culpabilité fondamentale d’Israël.
Et c’est précisément ici que le contenu même du documentaire mérite d’être regardé avec davantage de précision.
L’intelligence artificielle et le mensonge des mots
L’un des éléments centraux des accusations concerne l’usage par l’armée israélienne de systèmes algorithmiques et de technologies relevant de l’intelligence artificielle afin de traiter des masses considérables de renseignements, d’identifier des membres présumés des organisations combattantes, de les localiser et de hiérarchiser des cibles potentielles.
À entendre certains commentaires suscités par le film, on finirait par croire que ces technologies auraient été conçues afin de tuer davantage de Palestiniens, alors que leur fonction revendiquée est précisément d’améliorer l’identification des cibles ennemies dans une guerre où les combattants du Hamas ne se présentent pas en uniforme sur un champ de bataille désert, mais opèrent dans un territoire extraordinairement dense, parmi les habitations, les infrastructures civiles et un réseau souterrain dont l’imbrication avec la ville constitue l’une des difficultés majeures de cette guerre. Cela ne signifie évidemment pas que la machine soit infaillible, que toute personne identifiée par un algorithme soit nécessairement un terroriste ou que l’usage d’une technologie sophistiquée suffise à rendre une frappe légitime. C’est même là que devrait commencer la discussion sérieuse : quelle est la qualité du renseignement, quel contrôle humain s’exerce sur les systèmes, avec quel degré de certitude une cible est-elle identifiée, quel risque pour les civils est-il anticipé et ce risque est-il proportionné à l’importance militaire de l’objectif ? Voilà des questions terribles. Mais ce ne sont pas celles que les slogans retiennent.
Car l’une des accusations réellement graves portées contre les méthodes israéliennes consiste à soutenir qu’après avoir identifié une cible militaire ou un combattant présumé, l’armée peut autoriser une frappe tout en sachant qu’un certain nombre de civils présents à proximité risquent également de mourir.
Cette accusation mérite d’être examinée avec la plus grande rigueur. Mais elle ne signifie pas : l’armée israélienne choisit des civils palestiniens innocents comme cibles et décide de les tuer parce qu’ils sont Palestiniens. Entre les deux propositions, il y a un abîme. C’est même l’une des distinctions fondamentales du droit de la guerre : celle qui sépare le ciblage intentionnel des civils, qui est interdit, des pertes civiles incidentes provoquées par une attaque dirigée contre un objectif militaire, lesquelles demeurent soumises aux obligations de distinction, de précaution et de proportionnalité. La véritable question est donc suffisamment grave pour qu’on n’ait nul besoin de la falsifier : combien de vies civiles peut-on légitimement mettre en danger pour atteindre telle cible militaire ? La réponse dépend de la nature de la cible, des circonstances, des renseignements disponibles, des précautions possibles et de l’avantage militaire attendu. Mais dans la grande machine médiatique, cette question complexe connaît une métamorphose remarquable. On part d’une controverse concernant le niveau de dommages collatéraux accepté pour atteindre certaines cibles et, quelques titres, quelques slogans, quelques manifestations et quelques indignations plus tard, on aboutit à une proposition entièrement différente : Israël assassine intentionnellement les civils palestiniens. La nuance a disparu et, avec elle, le réel.
La technologie comme preuve à charge
Il faudrait même retourner la question technologique contre ceux qui présentent l’existence de ces systèmes comme la preuve d’une volonté exterminatrice : si le but d’une armée était simplement de massacrer indistinctement une population civile, pourquoi consacrerait-elle des moyens technologiques et humains considérables à identifier des individus précis, croiser des renseignements, déterminer leurs déplacements et construire des systèmes destinés à repérer des cibles particulières ? L’existence de ces technologies ne prouve évidemment pas que tous les renseignements soient exacts, que toutes les personnes désignées soient effectivement des combattants, que toutes les décisions soient justifiées ou que toutes les frappes respectent le droit de la guerre.
Elle rend en revanche beaucoup plus difficile l’affirmation selon laquelle le principe même de l’action militaire israélienne serait de tuer indistinctement des Palestiniens. C’est pourtant cette distinction essentielle que les vingt-cinq minutes d’applaudissements risquent d’ensevelir sous leur vacarme. Car que célèbre exactement une salle qui applaudit pendant près d’une demi-heure un film portant une accusation aussi complexe ? Applaudit-elle une enquête qui ouvre des questions ? Ou applaudit-elle la réponse qu’elle avait déjà choisie ?
La grande simplification
Une partie de l’intelligentsia occidentale a depuis longtemps réduit l’Histoire à une pièce assez médiocre dont les rôles seraient distribués une fois pour toutes : dominants et dominés, colonisateurs et colonisés, oppresseurs et victimes.
Israël, État développé, puissance militaire alliée aux États-Unis, reçoit naturellement le mauvais rôle ; les Palestiniens, peuple dominé et sans État, reçoivent celui de la victime. Une fois les rôles distribués, les faits deviennent encombrants.
Le refus historique des partages, les guerres successives, les attentats, les prises d’otages, les milliers de roquettes, le Hamas, le Hezbollah, l’Iran, les tunnels construits sous Gaza, le massacre du 7-Octobre et les stratégies militaires mises en œuvre au sein même des zones habitées ne sont pas nécessairement niés ; on fait mieux : on les relègue progressivement à l’arrière-plan jusqu’à ce qu’ils cessent d’expliquer quoi que ce soit. Non que ces réalités innocentent Israël de toutes ses fautes ; elles empêchent simplement de raconter cette guerre comme une fable pour enfants dans laquelle il suffirait de reconnaître le méchant et la victime.Mais notre époque préfère les fables, surtout lorsqu’elles permettent de se reconnaître soi-même parmi les Justes.
Trahir le réel
C’est ici que je reviens au mot de trahison. Il existe évidemment une trahison grossière, celle de l’homme qui livre son pays à l’ennemi, et ce n’est pas celle dont je parle. Il en existe une autre, plus élégante, plus contemporaine, souvent enveloppée dans les grands mots de justice et d’humanité : la trahison du réel.
On trahit le réel lorsqu’on transforme une faute en essence, lorsqu’on confond les conséquences d’une frappe avec son intention, lorsqu’on ne distingue plus celui qu’une armée cherche à atteindre de ceux dont elle accepte malheureusement le risque de la mort pour l’atteindre, lorsqu’on transforme une question redoutable de proportionnalité en accusation de meurtre délibéré, lorsqu’on montre les morts palestiniens en faisant disparaître les stratégies militaires de ceux qui combattent parmi eux.
Mais on trahirait également le réel en refusant de voir les fautes israéliennes au prétexte qu’Israël combat des ennemis qui veulent sa disparition. La fidélité véritable n’est pas l’aveuglement. Elle consiste à pouvoir dire à son pays qu’il se trompe sans éprouver le besoin de le livrer rituellement au mépris du monde ; à dénoncer ses fautes sans reprendre mécaniquement à son compte le récit de ses ennemis ; à aimer assez les siens pour ne pas leur mentir, mais suffisamment aussi pour ne pas rechercher les applaudissements de ceux qui les haïssent.
Et nous voici revenus à Venise. Aux vingt-cinq minutes. Toujours elles. Car ce qui me trouble n’est finalement pas que deux Israéliens aient réalisé un documentaire accusateur contre leur armée. Ils en avaient le droit et leurs accusations doivent être examinées, vérifiées, discutées, confrontées à celles de l’armée israélienne et aux faits disponibles. Ce qui me trouble est cette salle debout pendant vingt-cinq minutes, cette unanimité heureuse, cette ferveur presque religieuse, cette jouissance d’avoir enfin trouvé des Israéliens pour confirmer ce qu’une partie de l’Europe désirait déjà croire d’Israël.
Car il est des applaudissements qui honorent celui qu’on applaudit, et d’autres qui révèlent surtout ceux qui applaudissent. Vingt-cinq minutes durant, personne ou presque ne semble plus demander où s’arrête le témoignage et où commence l’interprétation, ce que prouvent exactement les systèmes de ciblage décrits, quelle différence sépare l’acceptation de dommages collatéraux du ciblage intentionnel des civils, ce que l’armée israélienne répond aux accusations, ce que le Hamas fait de sa propre population, ni comment une armée devrait combattre un ennemi qui se mêle au tissu urbain sans provoquer aucune victime innocente. On applaudit. Et peut-être est-ce finalement cela que ces vingt-cinq minutes nous apprennent de plus inquiétant : non pas seulement quelque chose sur Israël, mais quelque chose sur nous-mêmes, sur notre besoin de simplifier le monde afin de pouvoir le juger, sur cette volupté contemporaine de l’indignation qui nous permet de condamner sans comprendre et d’appartenir au camp du Bien sans jamais avoir à payer le prix de la complexité. La vérité, elle, est beaucoup moins gratifiante, puisqu’elle oblige à regarder ensemble les enfants palestiniens morts et les assassins du 7-Octobre, les fautes israéliennes et le projet du Hamas, la souffrance des innocents et le cynisme de ceux qui combattent parmi eux, l’usage d’une technologie destinée à identifier des cibles et les erreurs ou abus auxquels cette technologie peut conduire, le droit de critiquer Israël et l’étrange passion avec laquelle une partie du monde rêve de le voir coupable.
Cette vérité-là n’offre ni innocence à bon marché ni place réservée dans le camp des Justes. Elle ne soulève pas les salles. Elle ne donne pas vingt-cinq minutes de gloire. Elle possède même cette vieille et désagréable habitude que notre époque lui pardonne de moins en moins : elle oblige à distinguer là où l’idéologie a besoin de tout confondre, et elle vient gâcher la cérémonie au moment précis où tout le monde avait tellement envie d’applaudir.
Entre deux figures de la macronie, le débat sur le « grand remplacement » aura vite tourné au règlement de comptes. Pour Prisca Thevenot, fidèle de Gabriel Attal, cette théorie est « raciste » et « complotiste ». Aurore Bergé, elle, refuse cette condamnation et défend la liberté d’en discuter. Reste à savoir où cette dernière posera ses valises en 2027: chez Attal, chez Edouard Philippe ou dans sa propre boutique?
Quand on a une personnalité libre et courageuse dans l’espace politique, il faut la briser. Lorsque, dans la vie intellectuelle, une résistance se manifeste contre le bêlement collectif, elle est inadmissible. La ministre Aurore Bergé, en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, a récemment déclaré que la théorie du « grand remplacement » était fausse, qu’elle la combattait, mais qu’elle était une opinion politique et que, donc, elle refusait de la qualifier de « raciste ».
En dépit de la controverse qu’elle a suscitée et de l’opposition, au sein de son propre camp, à ses propos, elle a tout à fait raison et son point de vue n’est pas à stigmatiser mais, au mieux, à approuver, au pire, à discuter. En aucun cas à pourfendre (Le Monde1).
Bien sûr, on a eu l’inévitable intervention de Prisca Thevenot, dont la propension à se tromper est infinie. Elle règle le problème à l’envers : elle qualifie le « grand remplacement » de « raciste » et, le racisme étant un délit, ce qu’a osé dire Aurore Bergé est gravissime. Elle est tombée dans le travers qui représente la plaie d’aujourd’hui et explique l’accroissement jamais entravé du Rassemblement national : comme le réel n’est pas moral, il convient de l’exclure.
On peut, comme Aurore Bergé, être totalement hostile à ce prétendu « grand remplacement ». Ou on peut juger qu’il existe ou qu’on est en train de basculer vers lui. On peut avoir peur devant certaines évolutions et leur substituer une notion qui inspire encore plus d’angoisse : celle de la « Nouvelle France » à la Jean-Luc Mélenchon. En tout cas, à partir de ce constat, de cette illusion ou de cette perversion, tout est possible et l’éthique n’a rien à y voir, pas davantage que le racisme.
Il faut féliciter Aurore Bergé, qui a formulé une évidence, a tenu et ne s’est pas rétractée. C’est grâce à sa lucidité que le combat pourra être mené contre le poison de commentaires plus inspirés par la bonne conscience que par la justesse sur le réel. Celui-ci n’est pas un crime quand il ne correspond pas à nos fantasmes, il ne le devient que s’il est occulté par lâcheté ou bêtise !
Plutôt que de donner des leçons de morale, tentons l’action politique. Et le courage.
Championnats internationaux de lutte Hargobind, le 6 novembre 2010. Photo publiée sous licence Creative Commons Attribution 2.0 Generic, via Wikimedia Commons.
Le Congrès extraordinaire du 7 septembre a levé l’obstacle statutaire qui menaçait la candidature de Nenad Lalović à un nouveau mandat. Mais, à quelques semaines de l’élection présidentielle, ses deux concurrents attendent toujours la validation officielle de leur candidature. À l’UWW, les règles sont désormais claires. Le jeu électoral, beaucoup moins.
Que nos lecteurs nous pardonnent de les avoir laissés si longtemps sans nouvelles de l’UWW. Cette fédération internationale de lutte peut sembler bien éloignée de leurs préoccupations quotidiennes. Pourtant, il arrive que l’on comprenne mieux ce qui se passe autour de nous en plaçant sous la loupe un objet apparemment lointain et sans grande importance. Les petites institutions offrent parfois un modèle réduit, et donc particulièrement lisible, des grandes pratiques du pouvoir.
Eh bien, le Congrès extraordinaire de United World Wrestling (UWW), réuni à distance le 7 septembre, a tranché la question qui agitait depuis plusieurs mois la fédération internationale de lutte. Désormais, pour calculer la limite du nombre de mandats présidentiels, seuls seront pris en compte ceux accomplis depuis l’adoption de cette limitation en 2021. Selon les résultats publiés par l’UWW, 119 votes ont été enregistrés. La modification a été approuvée par 114 voix contre 5. Rarement une clarification aura été aussi nette.
Il convient toutefois de préciser exactement ce qui a été décidé. L’article 14.1 de la Constitution de l’UWW prévoit que le président est élu pour six ans et que son mandat est limité à deux périodes de six ans. Le texte adopté en 2021 ne comportait cependant aucune disposition transitoire indiquant si les mandats antérieurs devaient entrer dans ce calcul.
Deux lectures étaient donc possibles. Selon la première, défendue notamment dans un avis juridique du professeur Thomas Probst cité précédemment par Causeur, le mandat exercé par Nenad Lalović entre 2014 et 2021 devait être comptabilisé : celui commencé en 2021 constituait dès lors son second et dernier mandat. Selon la lecture soutenue par le président sortant, la limitation adoptée en 2021 ne pouvait produire d’effet rétroactif : le mandat commencé cette année-là était donc le premier au sens de la nouvelle règle.
Lalović peut rempiler
Le Congrès a choisi cette seconde interprétation et l’a désormais inscrite explicitement dans les statuts. Autrement dit, les années passées à la tête de l’UWW avant 2021 ne seront pas prises en compte pour l’application de la limitation. Sur le plan institutionnel interne, le débat paraît donc tranché. Cette modification n’empêche évidemment pas d’éventuelles contestations portant sur les conditions de son adoption ou son application au processus déjà engagé, mais elle lève l’obstacle statutaire que rencontrait la candidature de Nenad Lalović.
Celui-ci pourra ainsi, sous réserve de la validation formelle de sa candidature, se présenter à l’élection du 23 octobre à Astana. Il solliciterait son troisième mandat complet depuis son élection de 2014, et une quatrième période à la tête de la Fédération si l’on inclut celle durant laquelle il avait achevé, à partir de 2013, le mandat de son prédécesseur. Nenad Lalović avait été élu sans concurrent en 2014, puis réélu, toujours sans opposition, en 2021 : un parcours qui est en soi un exploit olympique.
La clarification apportée le 7 septembre ne règle cependant qu’une partie du problème, car depuis le début, le processus électoral lui-même paraît conduit de manière pour le moins laborieuse. Pour la première fois depuis l’arrivée de Nenad Lalović à la présidence, plusieurs personnalités souhaitent briguer le poste. Outre le président sortant, deux membres du Bureau se sont déclarés : l’Azerbaïdjanais Namig Aliyev et le Russe Mikhail Mamiashvili. L’élection du 23 octobre pourrait donc être la première véritable compétition pour la présidence de l’UWW depuis plus d’une décennie. Encore faudrait-il que cette compétition puisse réellement commencer.
Des concurrents encore dans les starting-blocks
Les trois prétendants ont fait connaître leur candidature lors de la réunion du Bureau du 3 juillet. La Constitution réserve la présidence aux membres élus du Bureau ayant accompli au moins un mandat complet. Les candidatures doivent être déposées au moins trois mois avant le Congrès, pour ensuite être examinées par les instances compétentes de l’UWW, le Bureau devant finalement proposer au Congrès un ou plusieurs candidats et motiver sa décision.
Selon les informations recueillies précédemment par Causeur, la conformité des dossiers devait initialement être examinée dans un délai de dix jours. Ce délai a expiré à la mi-juillet sans que la liste officielle des candidats soit publiée. La composition de la commission chargée d’examiner les candidatures, son calendrier de travail et les modalités précises de la procédure sont longtemps restés inconnus.
Plus d’un mois après la déclaration des candidats, une nouvelle difficulté est apparue concernant la maîtrise de l’anglais. L’exigence elle-même n’est pas nouvelle. La Constitution de l’UWW prévoit déjà que les candidats à la présidence doivent parler couramment anglais. Elle figurait même dans des versions anciennes des statuts. La nouveauté réside dans la volonté de vérifier cette compétence au moyen d’un examen formel.
L’idée peut parfaitement se défendre. Le président d’une fédération internationale doit pouvoir travailler directement dans l’une de ses principales langues de fonctionnement. Mais introduire une nouvelle modalité d’évaluation après le dépôt des candidatures est plus discutable. Une règle peut être pertinente et son calendrier mal choisi. La solution la plus simple aurait été de prévoir son application à partir de l’élection suivante.
Ce n’est pourtant pas la voie retenue. Après avoir longtemps laissé subsister une ambiguïté sur la limitation des mandats, l’UWW l’a levée en cours de procédure. Après avoir reçu les candidatures, elle a précisé la manière dont serait contrôlée la maîtrise de l’anglais. Dans les deux cas, les règles du jeu ont été modifiées ou complétées alors que les joueurs étaient déjà sur le tapis.
La différence de rythme est également frappante. Pour lever l’incertitude pesant sur l’éligibilité du président sortant, le Bureau a trouvé le temps de convoquer un Congrès extraordinaire et d’organiser un vote mondial. Pour confirmer officiellement les candidatures de ses concurrents, la mécanique paraît nettement moins véloce.
Une campagne sous pression
Or une campagne électorale ne se résume pas au droit de déposer un dossier. Elle suppose que les candidats soient reconnus comme tels, puissent présenter leur programme, rencontrer les fédérations appelées à voter et, nécessairement, discuter le bilan du président sortant. Chaque semaine perdue réduit la possibilité d’un débat véritable et avantage mécaniquement celui qui dirige déjà l’organisation.
À une quarantaine de jours de l’élection pour la mandature 2026-2032, et à notre connaissance au moment de la rédaction de cet article, les candidatures de Namig Aliyev et de Mikhail Mamiashvili n’avaient toujours pas été officiellement validées et publiées par l’UWW.
La question de l’éligibilité de Nenad Lalović paraît donc réglée. Celle de l’existence d’une compétition loyale reste entière. À ce rythme, cette élection présentée comme historique pourrait finir par ressembler aux précédentes, un scrutin parfaitement organisé autour d’un candidat unique, appelé à remporter glorieusement la compétition.
Elle fait penser à cette histoire juive dans laquelle un homme pauvre, après avoir longtemps économisé et s’être privé, parvient enfin à mettre un beau poulet sur la table du shabbat. Malheureusement, son épouse laisse tomber le volatile dans un pot de chambre. L’homme l’enveloppe alors dans du papier journal et court demander au rabbin s’il est toujours casher. Après l’avoir soigneusement examiné, celui-ci lui répond : « Cher monsieur, votre poulet est parfaitement casher. Mais qu’est-ce qu’il pue ! »
Dans La recluse de Saint-Flour, Grégoire Kauffmann retrace l’histoire d’Esther Albouy, une femme tondue à la Libération qui s’est enfermée dans sa maison familiale pendant près de quarante ans. Un fait divers hors du commun, sordide et plus triste encore qu’on ne le pensait.
C’est un éperon rocheux d’origine volcanique surmonté d’une ville inexpugnable, Saint-Flour, dans le département du Cantal. L’été y est accablant ; l’hiver, la neige rend la ville fantômale. Georges Bataille, né non loin de là à Billom, y fut séminariste avant de jeter l’éponge davantage attiré par l’entreprise du diable que par celle de Dieu. Pourquoi évoquer le sulfureux Bataille ? Parce que l’histoire authentique que raconte Grégoire Kauffmann, fils du célèbre otage Jean-Paul Kauffmann, aurait pu être écrite par l’auteur du Bleu du ciel.
Tondue
Esther Albouy avait toutes les qualités requises pour devenir une sainte bataillienne. Avec d’autres femmes accusées de « collaboration horizontale », elle fut tondue par le coiffeur de la ville à la Libération devant une population revancharde. Kauffmann : « Il saisit la chevelure d’Esther et, sous les huées, tranche d’un coup sec. » On imagine la guillotine sous la Terreur. Kauffmann poursuit : « Une première mèche, longue, lourde, s’abat sur les planches. Puis une autre, puis d’autres encore, jusqu’à former un amas sombre à ses pieds. La tondeuse crisse contre le cuir de la tête, met à nu la peau pâle, les rondeurs osseuses, la pulpe du front, des tempes. » La foule les insulte et leur crache à la figure. La haine vient de l’inconscient, ça remonte par bouffées vengeresses, la violence ancestrale, d’un coup, brise les digues érigées par la culture. Grégoire Kauffmann, dans son récit La recluse de Saint-Flour, décrit avec précision l’atmosphère de 1944. Les collabos, les faux résistants, les rares courageux, le soupçon, la délation, la bêtise, la trahison, le pire et le meilleur de l’Homme à la fois.
Mais le cas Esther Albouy dépasse très vite le cadre de la guerre. Cette jeune employée des Postes, bannie de sa ville natale, va devenir l’héroïne d’une histoire sordide. Elle revient à Saint-Flour, s’enferme dans la maison familiale en compagnie de ses parents et de ses deux frères, Hubert et Rémi. Il se raconte que le père, Léon, tient cloîtrée sa fille pour qu’elle échappe à la honte. Le père et la mère meurent. Leurs cadavres restent plusieurs semaines dans la maison. Mais le pire est à venir. Le huis clos se prolonge après le décès des parents. La folie s’empare du trio : Esther, Rémy et Hubert. On parle de délire à trois. Le récit de Grégoire Kauffmann est glaçant. Après quarante années de réclusion, le GIGN finit par donner l’assaut. Les dix-neuf gendarmes découvrent alors l’horreur absolue. Esther et Hubert ne sont plus que des ombres humaines en haillons recroquevillées dans une pièce jonchée de détritus et d’excréments. Devant eux, le corps momifié de l’aîné. Il est mort depuis trois ans déjà. Un détail cependant : « À côté du défunt, dans un verre d’eau claire, une fleur fraîchement coupée, blanche. Esther et Hubert avaient coutume d’honorer la dépouille de leur frère. » Les accusations se poursuivent et le récit sombre dans le sordide. Hubert, qui meurt en 1996, pourrait être le fils d’Esther. Les psychiatres observent une relation de dépendance mutuelle qui ressemble au lien maternel. Georges Bataille est aux commandes : inceste supposé, avilissement, déchéance, troubles psychiatriques, défaillance paternelle, culpabilité refoulée…
Elément déclencheur
C’est peut-être dès la première page du livre qu’il faut trouver la vérité de ce drame incroyable. L’auteur révèle qu’Esther a été violée par un collègue de son père, Jean Albertini, âgé de trente-six ans. Ce pourrait être l’élément déclencheur de son traumatisme. La jeune femme, fragile psychologiquement, aurait été brisée par ce choc majeur ; elle se serait ensuite méfiée de l’altérité. Après le viol, elle aurait développé un « comportement bizarre », ce qui aurait poussé une partie des Sanflorins à l’accuser d’avoir eu des relations sexuelles avec des Allemands. Le père l’aurait alors enfermée pour la soustraire au regard malveillant des autres. L’analyse de Grégoire Kauffmann – sans oublier le documentaire d’Emmanuel Blanchard sur le même sujet (2025) – dépeint une Esther Albouy non plus coupable mais victime absolue.
Née en 1923, Esther décède le 11 février 2004. Elle repose au côté d’Hubert, dans le cimetière de Saint-Étienne-du-Valdonnez, berceau de la famille. Leurs dernières volontés sont ainsi respectées. Aucune inscription gravée sur la tombe. Le monde n’a pas à connaître leur secret.
Grégoire Kauffmann, La recluse de Saint-Flour, Flammarion, 332 pages.