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Pigasse: j’y va, j’y va pas?

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Il voulait entrer dans la primaire socialiste: on lui a fermé la porte au nez. A la Fête de l’Humanité, Matthieu Pigasse s’est dit «prêt» avant de se plaindre d’être laissé en rade par Olivier Faure et ses camarades.


Matthieu Pigasse appartient à une minorité dont on ne dit pas assez, chez nous, en France, combien elle est mal traitée : le millionnaire rouge. Je pense qu’il conviendrait de créer une association de défense, une sorte d’ONG pour endiguer la discrimination dont ces quelques-uns, au premier rang desquels le sieur Pigasse, sont les innocentes victimes. Le siège de cette structure, si nécessaire, pourrait être situé dans l’île Moustique, une île des Caraïbes qui est une représentation assez exacte de ce que serait pour de bon le paradis sur terre. Pourquoi là plutôt qu’ailleurs ? Parce que M. Pigasse aurait plaisir à s’y replier pour se ressourcer et cautériser les blessures d’ego que lui infligent ceux qui devraient être ses amis, ses frères, et qui, en réalité, ne font rien qu’à le contrarier. Faut-il redire que le millionnaire Pigasse est de gauche. La gauche bien marquée. Quasi révolutionnaire, mélenchonisante, quoi.

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Voilà peu, à peine rentré d’une retraite monastique dans les délices de ladite île, et se retrouvant dans le concret de la vie du peuple à la fête de l’Humanité, il caressait publiquement le projet de se lancer dans la course folle de la primaire socialiste. On le sentait revivre, ainsi, près du peuple, au milieu des forçats de la faim, des damnés de la terre, lui qui venait de s’infliger les solitudes de l’esprit et de l’âme sous le ciel immense et face à la mer d’un bleu irréel de la Moustique. Dix-neuf jours de pénitence à près de 470 000 euros le séjour. Enfin, juste la location, parce que tout le reste, nourriture, menus plaisirs, est à ajouter, soit, aux dires de ceux qui s’y connaissent, sensiblement la même chose, c’est-à-dire qu’on avoisinerait au total quelque chose comme tout près d’un million pour le séminaire de méditation approfondie. On comprend qu’après une telle épreuve, la joie bon enfant de la fête de l’Huma fasse l’effet d’un bain de jouvence.

Dans l’euphorie de la fête, le voilà donc qui déclare : « Je suis prêt. » Prêt à candidater à la primaire et aux présidentielles, on l’aura compris. Il aurait bien sorti son gros chéquier et fait une offre d’achat du PS, mais on lui a expliqué que ça ne marchait pas comme ça. Le PS n’est pas à vendre, vu que, vendu, il l’est déjà depuis belle lurette à des bonimenteurs de rencontre de type Hollande et compagnie.

Il paraît que le chef du PS déliquescent, l’ébouriffant Olivier Faure, l’aurait fort incité à se porter candidat. Avant, selon une habitude dont il semble ne pas parvenir à se défaire, de girouetter une fois de plus et de disparaître hors de la vue du cousu d’or. Bref, du Pigasse aux primaires, on n’en voulait plus trop, sans doute considérait-on qu’en matière de Tartuffes, on avait d’ores et déjà largement de quoi faire chez les socialos post-mitterrandiens, fossoyeurs accomplis de Jaurès et consorts.

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Sieur Pigasse, de dépit, s’en retournera-t-il bouder sur sa très chère île ? Ou fera-t-il donner à plein, dans les campagnes, celle de la primaire rose et la présidentielle, la puissance de nuisance dont il dispose via ses médias d’une haute tenue déontologique que sont Radio Nova, les Inrockuptibles, Mediawan ? Ou encore continuera-t-il d’arrondir ses fins de mois en grenouillant dans les sombres opérations de restructuration des dettes vénézuélienne, grecque, irakienne, ukrainienne, ou la nationalisation du gaz bolivien ? Affaire à suivre, à n’en pas douter. La compassion que nous inspire cet homme si mal traité, ayant une si belle âme qu’il eût mérité d’échapper à la malédiction d’être si riche, est, bien évidemment, infinie.

Sexy, moi? Jamais!

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Puissante, libre, désirable: Sydney Sweeney est un icone féministe.


La comédienne Sydney Sweeney enrage les sportives avec un spot publicitaire. La star de la série Euphoria aux 26 millions d’abonnés sur Instagram fait la promotion d’un site de paris sportifs, Novig, dont elle est actionnaire. Écoutez :


Elle montre ses formes somptueuses en quasi-tenue d’Ève, gants de boxe, batte de baseball et autres babioles sportives cachant seulement ses parties les plus intimes. C’est torride et je n’exclus pas que ce spot ait un grand succès auprès du public masculin. « La femme poupée-objet, accessoire de la performance, dans toute sa splendeur », observe sévèrement Libé qui ne rigole pas avec la gaudriole. Le film déplaît souverainement aux vierges outragées du nouveau féminisme et à ces championnes, indignées par la « sexualisation du sport féminin ». Un affront à toutes les femmes qui en bavent pour rester au plus haut niveau, affirment-elles. Le sport, c’est de la sueur et des larmes, rappellent-elles avec force photos.

Je ne me rappelle pas qu’on ait déploré la sexualisation du sport masculin quand les rugbymen posent pour un calendrier ou que des footballeurs affichent leurs jolies tablettes de chocolat pour vendre des voitures. Personnellement, j’apprécie évidemment ces spectacles en esthète.

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Cela dit, ne peut-on pas comprendre qu’une athlète ne veuille pas être réduite à de jolies formes ?

Cette publicité ne parle pas des athlètes. Il faudrait rappeler aux dames patronnesses que ce qu’on voit à l’écran, c’est rarement la vraie vie. Derrière cette bronca, on retrouve évidemment le puritanisme qui tient le désir (particulièrement masculin) pour un crime du patriarcat.

Certes, il s’agit de mobiliser les pulsions sexuelles à des fins mercantiles, mais la volonté de convertir la libido en fièvre acheteuse est vieille comme la pub. Le sexy fait vendre. « Immonde, tonne la triathlète française Mathilde Tily, aucune somme d’argent ne devrait convaincre une femme d’offrir cette image. » De quoi je me mêle ?

Les sportives protestent à raison parce que leurs qualités athlétiques sont moins rémunérées que celles des hommes, mais elles ne peuvent pas tolérer qu’une femme suscite le désir, l’assume et en tire profit. Il faut dire qu’en plus on soupçonne Mlle Sweeney de voter pour Donald Trump. Aussi voudrait-on en faire l’icône des trad-wives. C’est tout le contraire. Sydney Sweeney est une femme puissante, libre, qui fait ce qu’elle veut de son corps. Pour moi, c’est une héroïne féministe.

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Échecs mondiaux: la bataille du pouvoir, des millions et de la voix française

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Le 26 septembre, à Samarcande, la Fédération internationale des échecs (FIDE) choisira son nouveau président. Derrière une élection en apparence sportive se joue une bataille d’influence entre trois hommes d’affaires, leurs réseaux internationaux et des fédérations courtisées jusqu’au dernier moment. La France, elle, a déjà choisi son camp.


Trois hommes d’affaires briguent la succession d’Arkadi Dvorkovitch : l’Allemand Vadim Rosenstein, le Kazakhstanais Timur Turlov et l’Allemand Jan Henric Buettner. M. Rosenstein se présente avec Gordon Tang, milliardaire singapourien de l’immobilier et figure influente des échecs asiatiques. M. Turlov a choisi Viswanathan Anand, quintuple champion du monde. M. Buettner s’appuie sur l’organisateur britannique Malcolm Pein.

Arkadi Vladimirovitch Dvorkovitch DR.

Éloi Relange, président de la Fédération française des échecs, a rejoint l’équipe internationale de Rosenstein. La fédération française a publiquement soutenu sa candidature. Un engagement qui place la France au cœur du rapport de force européen.

Car présider la FIDE ne consiste pas seulement à administrer des championnats du monde ou arbitrer des querelles de calendrier. Son président dialogue avec des gouvernements, des ministères des Sports, des comités olympiques, des sponsors et de grandes institutions internationales. La fonction offre une visibilité mondiale et un réseau qui dépasse largement les 64 cases.

Deux candidats liés à l’espace post-soviétique

Vadim Rosenstein est né en Ukraine en 1990 avant de s’installer en Allemagne dans son enfance. De nationalité allemande, il a développé ses activités dans la logistique, l’immobilier et la fabrication d’équipements destinés à l’industrie minière.

Timur Turlov est né à Moscou en 1987. Il a commencé sa carrière dans les affaires en Russie avant de s’installer au Kazakhstan. Selon ses déclarations, il a renoncé à la citoyenneté russe en 2022 et possède désormais la nationalité kazakhstanaise. Depuis octobre 2022, Turlov figure sur une liste de sanctions ukrainiennes, aux côtés de structures liées à son groupe Freedom Holding. L’entreprise conteste cette décision, qu’elle estime fondée sur des liens supposés avec la Russie, et cherche à en obtenir le retrait. Quatre ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, ces trajectoires pèsent sur le scrutin.

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Arkadi Dvorkovitch, ancien vice-Premier ministre de Russie, dirige la FIDE depuis 2018. Visé cet été par des sanctions de l’Union européenne, il a suspendu ses fonctions. Anand a pris la tête de la fédération par intérim. À l’origine, Turlov devait participer à l’élection aux côtés de Dvorkovitch. Après son retrait, Turlov a pris la tête du ticket et Anand est devenu son colistier. Ses adversaires y voient la marque d’une continuité avec la direction sortante.

Fide.

Le duel Rosenstein-Turlov se durcit

C’est entre Rosenstein et Turlov que la campagne est devenue la plus agressive.

Le Deutscher Schachbund (DSB) avait désigné Rosenstein comme son délégué auprès de la FIDE, avant d’annoncer un accord de sponsoring de deux ans avec WR Events, société liée à l’entrepreneur, présenté comme l’un des plus importants de son histoire. Turlov y a vu une violation des règles électorales et demandé l’exclusion de Rosenstein ainsi que la suspension du droit de vote de l’Allemagne.

Le DSB a répliqué que sa relation avec M. Rosenstein et les discussions commerciales étaient antérieures à sa candidature, et qu’aucune clause du contrat ne concernait le choix des candidats, le vote ou un soutien politique. Il a même accusé M. Turlov de donner l’impression de chercher à « déstabiliser » la fédération allemande. La commission électorale de la FIDE a rejeté la plainte de Turlov.

Le coup Azmaiparashvili

En juillet, MM. Buettner et Pein avaient salué la réélection de Zurab Azmaiparashvili à la tête de l’Union européenne des échecs. Son équipe avait obtenu 35 voix sur 53, contre sept pour une liste associée au camp Rosenstein et conduite par l’ancien champion de France Bachar Kouatly. Buettner avait utilisé ce résultat pour tenter d’attirer les soutiens de Rosenstein. Depuis, retournement spectaculaire, Azmaiparashvili a rejoint l’équipe Rosenstein…

Les 35 voix de l’ECU ne sont pas transférables à la FIDE. Mais politiquement, le signal est fort. En reprenant la logique autrefois utilisée par Buettner, les sept voix associées à Rosenstein pourraient s’ajouter au réseau ayant porté Azmaiparashvili à 35 voix, soit un potentiel théorique de 42 voix européennes. Cette arithmétique ne garantit aucun vote, mais le ralliement ouvre à Rosenstein une partie importante du réseau politique européen.

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L’entrepreneur allemand a construit une équipe internationale : Gordon Tang pour l’Asie, Azmaiparashvili pour l’Europe, Éloi Relange pour le soutien français. Rosenstein met aussi en avant ses investissements dans l’organisation de tournois, les compétitions par équipes, les échecs féminins et les programmes destinés à la jeunesse. Son argument : avoir déjà démontré sa capacité à mobiliser des financements et à transformer ses engagements en projets concrets.

Face à lui, Turlov dispose lui aussi d’une puissance financière considérable et de la stature internationale d’Anand. Mais sa candidature reste davantage associée à la continuité, du fait de la recomposition de l’ancienne équipe de Dvorkovitch.

Buettner, troisième homme, mise sur le développement commercial, la transparence et une redistribution accrue vers les fédérations nationales.

Une partie de pouvoir

À Samarcande, les fédérations départageront trois hommes d’affaires, trois réseaux et trois visions du pouvoir. La France est engagée derrière Rosenstein. En Europe, le ralliement d’Azmaiparashvili a renforcé sa position. Reste à savoir si cette dynamique se traduira dans les urnes. Derrière les calculs de voix, les sponsors et les alliances, la question est simple : une FIDE bâtie autour des fédérations, des partenariats et des projets revendiqués par Rosenstein ? Une continuité institutionnelle soutenue par la puissance financière de Turlov ? Ou le modèle plus commercial de Buettner ? Le 26 septembre, à Samarcande, les 64 cases deviendront le théâtre d’une véritable partie de pouvoir.

Sur la difficile route de Los Angeles

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Monsieur Nostalgie revient sur les résultats en demi-teinte des athlètes français au Championnat d’Europe de Birmingham en août dernier et s’interroge sur les chances tricolores aux prochains JO dans la cité des anges en 2028…


Cet été, le compte n’y était pas. Faillite d’un système. Absence de culture de la gagne. Déni de l’effort. Ambition en berne. Vision inexistante. Démission ! Démission ! Démission ! Les attaques ont plu sur les ronds-de-cuir qui administrent le sport après l’escapade britannique d’août dernier. Les réseaux peu enclins à la mesure demandaient des têtes. Les athlètes, pauvres lampistes, ont échappé pour le moment à l’hallali. Des résultats indignes d’une grande nation telle que la France. Une 19ème place au pays de Coubertin, de l’INSEP et de l’UNSS, de qui se moque-t-on ? Et tout ça, avec l’argent du contribuable. Regardez plutôt l’exemple italien et sa floraison de médailles, des champions charismatiques en pagaille et une stratégie offensive, les Azzurri voient la vie en bleu clair. Alors que la France s’enfonce décidément dans tous les domaines.

À l’opposé, d’autres observateurs plus cléments estiment que notre athlétisme est en reconstruction en vue d’une renaissance attendue à Los Angeles en 2028. Que nos bronzes d’hier seront nos ors de demain. Qu’il y a eu un bel élan collectif et de prometteuses individualités durant cette saison anglaise. Que les médailles sont l’aboutissement d’un long cheminement et que notre équipe soudée ne manquait pas de volonté. Qu’il n’est pas fou de croire en des jours meilleurs, bientôt.

La vérité est comme souvent plus nuancée et cruelle. Les causes de cet athlétisme « malade » sont nombreuses, complexes, anciennes, à la fois structurelles et conjoncturelles. Pour apporter un diagnostic précis, il faudrait parler de la pratique générale du sport dans notre pays, de sa place dans les universités, de l’efficacité des politiques publiques dirigistes, et de l’imbrication du secteur privé aux côtés des soutiens traditionnels que sont l’Armée ou les collectivités territoriales. Mais aussi parler de la faiblesse des rémunérations dans des disciplines moins médiatisées ; la question de la juste rémunération n’est pas un sujet tabou (aux JO de Paris 2024, nous avions eu honte d’apprendre que de nombreux sportifs avaient des fins de mois acrobatiques). Et quid de l’EPS à l’école ? De la détection et du suivi des futurs talents ? De la prise en charge du haut niveau du point de vue de la performance pure et du bien-être psychique ?

Malgré tout, la brutalité de cette 19ème place restera en travers de notre drapeau. Les historiens du sport replongent dans les annales, on égrène les années maudites 1958, 1982, 2022 ; les statisticiens compulsent les lignes ; on ergote entre le classement final, le nombre de titres en or obtenu et le nombre de qualifiés dans les phases finales ; on se repasse la patate chaude. Il y a, à vrai dire, de la déception et de l’inquiétude pour les prochaines échéances. Parce qu’une Marseillaise chantée à vive voix pour célébrer une victoire, sur une piste, mettra toujours du baume au cœur. Le public n’est pas injuste avec ses athlètes bleu de France. Il les aime profondément. Il vibre avec eux. Il compatit. Il s’enflamme. Il souhaiterait que la vitesse retrouve des couleurs et des leaders ; et que les lancers soient mieux maîtrisés. Il se souvient de nos relais triomphants du passé. La perche homme et la longueur femme rassurent les plus sceptiques. Et puis, nos fondeurs tiennent la barre. L’endurance n’est-elle pas la principale vertu d’un peuple qui n’abdique pas ? Le sport d’élite international est en pleine effervescence, une science inexacte, les records tombent et les places sont de plus en plus chères. Si le podium demeure le but ultime et l’or, le métal le plus recherché, la manière – c’est-à-dire l’engagement, le panache, l’intelligence, la foulée académique ou le sprint désarticulé-, marque tout autant les téléspectateurs. Nous avons historiquement une manière française d’arracher un podium. Alice Finot, impériale au 3 000 m Steeple a brillamment décroché l’argent avec un sens du placement. La très grande classe. Et Jimmy Gressier, déçu après son 5 000 mètres, a pris la troisième place au 10 000 mètres avec les dents, avec la folie, avec une rage populaire communicante. Ces émotions-là, valent de l’or.

De « Jénine » à « Naza »: le cinéma est le premier brouillon de l’histoire

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Couronné à la Mostra de Venise, le documentaire israélien NAZA accuse l’armée israélienne d’avoir intégré la mort de civils dans la conduite de la guerre à Gaza. L’affaire rappelle celle de Jenin, Jenin, le film de Mohammad Bakri consacré à l’opération israélienne d’avril 2002. Vingt-trois ans après sa sortie, que reste-t-il de ce film, de ses accusations et de la bataille mémorielle qu’il a déclenchée ?


Il aura fallu moins de quatre jours pour que NAZA passe du statut de film presque inconnu à celui d’affaire d’État. Présenté le 10 septembre à la Mostra de Venise, le documentaire des Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor a reçu une ovation de près de vingt-cinq minutes avant d’obtenir le prix spécial du jury. En Israël, la réaction fut exactement inverse. Benyamin Netanyahou a dénoncé une œuvre participant à l’« incitation antisémite » mondiale. Le chef d’état-major, Eyal Zamir, a demandé un examen juridique. Le ministre de la Culture, Miki Zohar, est allé jusqu’à réclamer que les réalisateurs soient privés de leur nationalité. Le film était devenu un événement politique avant même d’avoir été vu par la plupart de ceux qui le condamnaient ou le célébraient.

Accusation de l’intérieur

Son titre vient de l’acronyme hébreu nezek agavi, « dommage collatéral », qui désigne le nombre de civils susceptibles d’être tués lors d’une frappe. Produit par le Guardian et réalisé par deux des auteurs de No Other Land, Oscar du meilleur documentaire en 2025, NAZA rassemble les témoignages anonymisés de 24 soldats et membres du renseignement israélien sur la sélection des cibles à Gaza, l’emploi de l’intelligence artificielle et les pertes civiles acceptées.  

Selon certains témoins, des systèmes informatiques auraient désigné massivement des membres présumés du Hamas, parfois subalternes, frappés à leur domicile malgré une marge d’erreur de 15 % et la présence prévisible de dizaines, voire de centaines de civils. Prolongeant des enquêtes de +972 Magazine, Local Call et du Guardian, les réalisateurs dénoncent moins des exactions individuelles qu’un système bureaucratique de destruction. L’armée israélienne rejette des accusations qu’elle juge mensongères et décontextualisées, tandis que la Mostra assume la lecture accusatoire du film.

L’intérêt de NAZA tient à cette accusation portée de l’intérieur par des Israéliens ayant participé, directement ou indirectement, à la guerre. Le film plonge le spectateur dans la mécanique des frappes : une cible, un téléphone, un immeuble, une estimation des victimes civiles, puis une décision.

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Mais l’anonymat des témoins constitue aussi sa principale faiblesse. Le spectateur ignore leurs fonctions exactes, leur accès aux informations et les opérations concernées. Il dépend donc des vérifications du Guardian et du montage des réalisateurs, sans entendre les décideurs ni connaître les contraintes du moment. Nécessaire pour protéger les sources, cet anonymat impose de distinguer une enquête journalistique d’une procédure contradictoire ou d’un travail historique achevé.

Cette prudence a pourtant disparu à Venise, où l’ovation et les drapeaux palestiniens ont donné au film valeur de verdict. Inversement, le gouvernement israélien a davantage réagi à son effet politique qu’à ses accusations précises, dénonçant trahison et antisémitisme avant tout débat sur les faits. Cette polarisation rappelle fortement une affaire vieille de près d’un quart de siècle : celle de Jenin, Jenin.

Jénine, avril 2002

Au printemps 2002, la seconde Intifada est à son apogée. Les attentats-suicides se succèdent dans les villes israéliennes. Le 27 mars, soir de la Pâque juive, un kamikaze du Hamas se fait exploser dans l’hôtel Park de Netanya au milieu de familles réunies pour le Seder. Trente personnes sont tuées et environ 140 blessées.

Ariel Sharon lance alors l’opération « Rempart » pour reprendre les principales villes palestiniennes et démanteler les réseaux terroristes. Le camp de Jénine en est l’un des principaux bastions : le Hamas, le Jihad islamique et les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa y disposent de combattants, d’ateliers d’explosifs et de structures clandestines.

Début avril, l’armée israélienne pénètre dans ce dédale de ruelles et de bâtiments piégés, défendu par des tireurs embusqués. Elle privilégie d’abord l’infanterie afin de limiter l’usage de l’aviation et de l’artillerie. Après la mort de treize réservistes dans une embuscade le 9 avril, elle recourt davantage aux bulldozers blindés, rasant une partie du camp. Les secours peinent à atteindre les blessés et des habitants restent plusieurs jours sans eau, nourriture ni soins. Au total, 23 soldats israéliens sont tués.

Le bilan palestinien généralement retenu est de 52 morts : Human Rights Watch identifie au moins 22 civils et 27 combattants présumés, le statut des trois autres restant incertain. Comme Amnesty International, l’organisation ne trouve aucune preuve d’un massacre de masse, mais documente de possibles crimes de guerre : morts illégales, boucliers humains, entraves aux secours et destructions injustifiées.

En limitant l’accès des journalistes et des organisations humanitaires pendant les combats, Israël favorise cependant les rumeurs. Des responsables palestiniens évoquent 500 morts, des fosses communes et des civils exécutés. À leur entrée dans le camp, les journalistes découvrent des destructions considérables et une population traumatisée, mais ni les centaines de cadavres ni les fosses annoncées.

Le rapport du Secrétaire général de l’ONU ne confirme pas le massacre. Toutefois, le refus israélien d’accueillir la mission d’enquête initialement prévue entretient durablement le soupçon : l’absence de preuves peut dès lors être attribuée à l’obstruction d’Israël plutôt qu’à l’inexactitude de l’accusation.

La bataille réelle et la bataille mémorielle commencèrent ainsi presque simultanément. D’un côté, Israël décrivait un combat particulièrement meurtrier contre des groupes armés retranchés dans un camp piégé. De l’autre, le récit palestinien faisait de Jénine le symbole d’une population civile écrasée par une armée toute-puissante. Chacun pouvait s’appuyer sur une part de réalité. La résistance armée et la mort de 23 soldats israéliens, la destruction du camp, les civils tués et les souffrances infligées à ses habitants. C’est dans ce contexte que Mohammad Bakri tourne Jenin, Jenin.

Bakri n’est pas un cinéaste palestinien extérieur à la société israélienne. Né en Galilée en 1953, citoyen israélien, formé à l’université de Tel-Aviv, il est alors l’un des acteurs arabes les plus connus du pays. Il joue en arabe comme en hébreu, dans des productions palestiniennes et israéliennes. Son rôle dans Au-delà des murs, en 1984, lui avait valu une large reconnaissance en Israël.

Il occupe donc une position inconfortable. Palestinien par son identité nationale et sa mémoire familiale, mais profondément inséré dans le monde culturel israélien. Cette double appartenance lui vaut parfois la suspicion des deux camps. Certains Israéliens lui reprochent son engagement palestinien. Certains Palestiniens ses collaborations avec l’industrie culturelle israélienne.

Pendant l’opération « Rempart », Bakri participe à une manifestation non violente près d’un barrage. Un acteur qui se trouve à ses côtés est blessé par un tir israélien. Bouleversé, il décide de pénétrer à Jénine avec une caméra après les combats pour recueillir la parole des habitants. Le résultat est un film d’une durée d’un peu moins d’une heure, sans narrateur, ni enquête méthodique, ni voix israélienne. Bakri interroge des hommes, des femmes et des enfants au milieu des ruines.

Bakri revendique cette subjectivité. Il ne prétend pas offrir une reconstitution militaire de la bataille, mais ce qu’il appelle « la vérité palestinienne ». À ses yeux, les habitants de Jénine ont été privés de parole ; son rôle consiste à la leur rendre, non à opposer à chacun de leurs récits la version d’un porte-parole de Tsahal. C’est précisément là que naît le problème. Un témoignage peut être sincère sans être exact. La mémoire d’un événement traumatique mêle ce qui a été vécu, ce qui a été rapporté par d’autres et ce que le témoin a fini par croire. Le montage cinématographique donne pourtant à ces paroles la force d’une démonstration.

Dans le monde arabe et dans une partie des milieux militants occidentaux, Jenin, Jenin est accueilli comme le document qui brise le silence sur un massacre. Le film obtient le prix du meilleur film aux Journées cinématographiques de Carthage en 2002, puis un prix international du documentaire méditerranéen en 2003. Il est projeté dans des festivals, des universités, des associations et des salles militantes.

Son succès tient moins à ce qu’il démontre qu’à ce qu’il fait ressentir. Les ruines, les visages et les récits fournissent une forme visuelle à un événement déjà interprété. Le film ne crée pas la croyance dans le massacre de Jénine, il lui donne des images.

En Israël, la réception est explosive. Des soldats ayant combattu dans le camp estiment être collectivement accusés de meurtres, de vols et d’atrocités qu’ils n’ont pas commis. Des médecins militaires et des réservistes relèvent plusieurs affirmations jugées fausses ou impossibles. L’un des témoignages accuse notamment un soldat d’avoir volé l’argent d’un vieil homme. D’autres passages suggèrent des exécutions ou des destructions de nature criminelle sans apporter d’éléments permettant d’en identifier les auteurs ou d’en vérifier les circonstances. En décembre 2002, le Conseil israélien de contrôle des films interdit la projection commerciale de Jenin, Jenin, le qualifiant de propagande mensongère susceptible de porter atteinte au public. La décision place aussitôt Bakri dans la position du cinéaste censuré et renforce la diffusion internationale de son œuvre.

Bakri saisit la Cour suprême. En 2003, celle-ci annule l’interdiction. Les juges ne certifient nullement la véracité du documentaire. Ils considèrent au contraire que la présence de mensonges ne suffit pas à justifier la censure d’une œuvre politique. La juge Dalia Dorner défend une conception exigeante de la liberté d’expression : dans une société démocratique, le pouvoir ne doit pas protéger le public contre les idées ou les récits qu’il juge faux. Il appartient au spectateur, au débat public et à la critique de distinguer le vrai du faux. Le film peut donc être projeté, précisément parce que l’État n’a pas vocation à imposer une version officielle de l’histoire. Cette victoire juridique ne clôt pourtant pas l’affaire. Elle déplace le conflit de la censure vers la diffamation.

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Cinq réservistes ayant participé aux combats poursuivent Bakri. Ils affirment que le film souille leur réputation et celle de leurs camarades. En 2008, la justice reconnaît le caractère diffamatoire de certains passages, mais rejette leur plainte : aucun des cinq hommes n’étant personnellement identifiable dans le documentaire, ils ne peuvent agir au nom de l’ensemble des soldats ayant combattu à Jénine. La distinction est importante car le tribunal ne déclare pas le film exact, il juge que les plaignants ne sont pas individuellement visés.

L’affaire rebondit lorsqu’un officier de réserve, Nissim Magnagi, se reconnaît dans des images associées à l’accusation de vol formulée par un vieil habitant du camp. Présent à l’écran, il dispose cette fois d’un intérêt personnel à agir. En 2021, le tribunal de district de Lod lui donne raison. Il estime que l’accusation est fausse et diffamatoire, interdit la projection du film en Israël, ordonne la saisie des copies et condamne Bakri à verser 175 000 shekels de dommages et intérêts, auxquels s’ajoutent 50 000 shekels de frais de justice.

Bakri fait appel. En novembre 2022, la Cour suprême clôt une vingtaine d’années de bataille juridique en confirmant la décision. Elle le tient notamment responsable de plusieurs projections organisées entre 2010 et 2012 ainsi que de la mise en circulation du film sur YouTube.

Il existe donc deux arrêts apparemment contradictoires de la Cour suprême. En 2003, elle autorise le film au nom de la liberté d’expression tandis qu’en 2022, elle confirme son interdiction. Mais les procédures ne portent pas sur la même question. La première concernait le pouvoir administratif de censurer une œuvre avant ou indépendamment d’un préjudice individuel établi. La seconde concernait une accusation précise visant un homme identifiable, jugée mensongère et diffamatoire.

Mémoires figées

Les défenseurs de Bakri y voient néanmoins un acharnement judiciaire et une volonté de faire disparaître la mémoire palestinienne. Ses adversaires considèrent, au contraire, que la liberté artistique ne peut autoriser l’imputation d’un crime inventé à une personne réelle.

Bakri est mort en décembre 2025, à l’âge de 72 ans. Pour une partie du monde palestinien, il demeure celui qui a donné un visage et une voix aux habitants du camp. Pour beaucoup d’Israéliens, son nom reste associé à une calomnie ayant transformé une bataille meurtrière contre des groupes armés en massacre imaginaire. Sa disparition n’a pas réconcilié les mémoires. Elle les a figées.

Le temps permet aujourd’hui de séparer plusieurs niveaux de vérité. Il n’y a pas eu à Jénine de massacre de plusieurs centaines de civils. Les chiffres avancés pendant les combats étaient faux. Les enquêtes de l’ONU et des organisations de défense des droits de l’homme, pourtant très critiques envers Israël, n’ont découvert ni fosses communes ni campagne d’extermination. Les quelque 52 morts palestiniens comprenaient une proportion importante de combattants. La mort de 23 soldats israéliens confirme d’ailleurs l’intensité des affrontements.

Il y eut cependant des civils tués, des blessés privés de secours et des destructions massives. Des familles furent ensevelies sous les décombres de leur vie.

Jenin, Jenin transmet quelque chose de vrai. La souffrance, la peur, l’humiliation et la perception palestinienne de l’opération. Mais il les transforme parfois en affirmations factuelles non vérifiées. Or, dans une large partie du monde, le film n’a pas été regardé comme le témoignage subjectif d’une population vaincue, mais comme une enquête établissant ce qui s’était produit. L’émotion a comblé les lacunes de la démonstration.

La comparaison avec NAZA ne doit pas être forcée. Le film de Bakri recueillait exclusivement la parole des habitants d’un camp dévasté. Celui d’Abraham et Szor repose sur des témoins issus de l’armée et du renseignement israéliens, dont les affirmations prolongent plusieurs enquêtes journalistiques. Les réalisateurs ne filment pas seulement les conséquences de la guerre. Ils prétendent dévoiler son fonctionnement intérieur.

Mais les deux affaires mettent au jour le même mécanisme. Un film arrive au cœur d’une bataille politique et mémorielle. Parce qu’il donne à voir ce que beaucoup veulent révéler, il est immédiatement traité comme un jugement définitif. Ses récompenses internationales renforcent sa valeur morale, tandis que la réaction des autorités israéliennes semble confirmer qu’il dévoile une vérité que l’État voudrait cacher.

Yuval Abraham et Rachel Szor posent avec le Prix spécial du jury décerné à « Naza », lors du photocall des lauréats à la cérémonie de clôture de la 83e Mostra de Venise, le 12 septembre 2026 à Venise, en Italie © Gian Mattia D’Alberto/LaPresse/Shutterstock/SIPA

En répondant par les menaces et les accusations de trahison, le gouvernement israélien reproduit d’ailleurs l’erreur commise avec Jenin, Jenin. Il transforme une discussion sur la solidité des preuves en combat pour ou contre la liberté d’expression. Il offre aux réalisateurs une stature de dissidents et donne à l’étranger le sentiment que l’État refuse moins un récit mensonger qu’une vérité insupportable.

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L’expérience de Jénine devrait pourtant conduire à une autre attitude. Il faut permettre la projection, protéger les auteurs et examiner minutieusement chaque accusation. Qui sont les témoins ? Quelles fonctions occupaient-ils ? À quelles opérations ont-ils participé ? Les seuils de pertes civiles évoqués furent-ils théoriques ou effectivement appliqués ? Les systèmes algorithmiques désignaient-ils des cibles ou fournissaient-ils seulement des indications soumises à une validation humaine ? Les pratiques décrites furent-elles constantes, exceptionnelles ou propres à certaines phases de la guerre ?

Condamner le film sans répondre à ces questions revient à perdre la bataille avant de l’avoir livrée. Mais l’applaudir pendant vingt-cinq minutes ne dispense pas davantage de les poser. Jénine enseigne enfin que les corrections factuelles pèsent peu face à une image déjà installée. Le « massacre de Jénine » n’a pas eu lieu au sens où il fut annoncé en avril 2002. Pourtant, la formule, les ruines et le film ont survécu aux rapports qui l’ont démentie. À Gaza, où l’échelle des morts et des destructions est sans commune mesure, la bataille de la mémoire sera plus vaste encore.

NAZA en constitue probablement l’un des premiers monuments. Peut-être les accusations du film seront-elles largement confirmées. Peut-être seront-elles nuancées ou carrément réfutées. Mais son triomphe à Venise et la fureur qu’il a provoquée en Israël montrent que le processus est déjà engagé. Une mémoire mondiale de Gaza se forme alors que la guerre n’est pas terminée.

Harvard: la filière antisémitisme

L’antisémitisme est devenu le nouveau pôle d’excellence de Harvard. Mais Shabbos Kestenbaum, graduate en études religieuses, a fait front : malgré les menaces et les intimidations, il s’est battu pour dénoncer l’ostracisme des juifs sur le campus. Une aventure qui l’a fait passer du Parti démocrate au trumpisme.


Depuis sa fondation en 1636, l’université Harvard a vu s’asseoir sur ses bancs pas moins de huit présidents des États-Unis, 18 médaillés Fields et 160 prix Nobel. Mais ces trois dernières années, c’est un banal élève en théologie aux lunettes d’écaille et à la kippa noire qui a sans aucun doute été l’étudiant le plus célèbre de l’établissement.

Son nom : Shabbos Kestenbaum. Son fait d’armes : avoir lutté, aussi bien sur le campus qu’auprès de la justice, contre l’antisémitisme en vigueur dans les rangs de la doyenne des institutions académiques américaines.

Tout prédisposait pourtant le jeune homme, originaire de Teaneck, dans le New Jersey, à mener une autre vie. Sixième d’une fratrie de sept, Kestenbaum est le fils d’un marchand de livres rares, propriétaire d’une maison de vente aux enchères spécialisée dans les ouvrages anciens hébraïques. « J’ai grandi dans une maison où chaque mur était tapissé de bibliothèques de volumes des XVIIe et XVIIIe siècles », confie-t-il à Causeur.

Au cours de son adolescence, Kestenbaum fréquente la yeshiva de Riverdale, dans le quartier du Bronx à New York, avant d’étudier durant deux ans la théologie à Jérusalem. Dès cette époque, il conçoit cette discipline « non seulement comme étude de Dieu, mais aussi comme anthropologie, épistémologie et histoire ».

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Pour parachever son cursus, il s’inscrit en 2022 en master à Harvard, l’une des formations les plus prestigieuses au monde dans le domaine religieux. Électeur démocrate convaincu, il est alors l’heureux possesseur d’une affiche électorale de collection, mentionnant le nom de Barack Obama… en hébreu – « Probablement la seule dans tout l’État de New York », sourit-il. Quelques semestres à Harvard vont changer son point de vue sur la gauche américaine.

À peine arrivé à l’université, Kestenbaum découvre l’hostilité qui y règne envers les juifs. « On me demande toujours à quoi ressemblait Harvard avant le 7-Octobre, mais la vérité, c’est qu’il y avait déjà de l’antisémitisme », cingle-t-il. Depuis une décennie en effet, le campus est plongé dans une atmosphère irrespirable.

Au fil des années, les actions coups de poing accusant les juifs sionistes d’être des « racistes », « colons », ou encore des « suprémacistes blancs » se sont multipliées. En 2021, le centre communautaire juif Hillel a été vandalisé, par deux fois. En 2023, un professeur de l’école d’administration publique, Marshall Ganz, a reproché à trois étudiants israéliens de qualifier leur pays de « démocratie juive libérale ». Fait troublant, alors qu’une enquête interne établit par la suite que l’enseignant a eu un comportement offensant pour ses étudiants à raison de leurs origines, aucune sanction n’est prononcée contre lui. Dans un tel contexte, pas étonnant que la proportion d’étudiants juifs à Harvard ait baissé de plus de moitié entre 2013 et 2023, passant d’environ 25 % des effectifs à moins de 10 %.

Le 7-Octobre, révélateur d’un malaise ancien

Arrive le 7 octobre 2023. Pour Kestenbaum, c’est moins l’opération terroriste que la réaction que celle-ci a déclenchée sur le campus qui est stupéfiante : « Le vrai sujet, pour moi, c’est le 8 octobre », résume-t-il. Au moment même du massacre, le jeune homme se trouve au centre Habad, où il fête Sim’hat Torah. En bon juif orthodoxe, Kestenbaum ne touche pas à son téléphone et ignore tout de l’attaque. Jusqu’à ce que les rumeurs circulent, s’amplifient et le poussent à rompre le shabbat pour s’enquérir de sa famille en Israël. Pendant qu’il cherche à savoir si les siens sont en vie, 34 associations étudiantes rédigent déjà une « déclaration d’urgence » imputant « au régime israélien » l’entière responsabilité du massacre : « Ces étudiants qui se présentent en déclinant leurs pronoms de genre, qui posent un genou à terre pour Black Lives Matter, sont sortis du lit pour blâmer les juifs du plus grand massacre depuis la Shoah », s’indigne-t-il encore.

Sans entraîner aucune réaction de la part de la direction de l’université… Au contraire, un mois plus tard, en novembre 2023, lorsque des étudiants propalestiniens occupent University Hall, le bâtiment historique d’Harvard situé au cœur du campus, en violation flagrante du règlement, le doyen Rakesh Khurana et son confrère Salmaan Keshavjee viennent carrément leur apporter des burritos et des bonbons.

Mais Kestenbaum n’est pas au bout de ses peines. Le jour où il dispose dans le hall de la faculté de théologie une série de visuels en hommage aux otages du Hamas, il devient lui-même une cible. Sur une photo du bébé Kfir Bibas qu’il a placardée, quelqu’un a rajouté à la main : « Sa tête est encore là, où sont les preuves ? » Et sur celle de Noa Argamani, festivalière de Nova : « Les juifs sont les meilleurs amis de Jeffrey Epstein ! »

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L’auteur de ces infâmes inscriptions est un employé de l’université, fier de son geste. Dans sa fuite en avant, il publie une vidéo, où, devant une photo de Kestenbaum et une machette à la main, il se flatte de combattre la « mafia sioniste ». « Malgré mes dizaines de courriels et d’appels pour alerter la direction Harvard sur mes craintes quant à ma sécurité, l’université ne m’a jamais répondu, raconte l’étudiant. J’ai dû embaucher un garde du corps armé pour me protéger. » Des mois plus tard, l’homme finira enfin à la porte.

Kestenbaum n’est pas le seul à être visé en tant que juif sur le campus. Une de ses camarades israéliennes est sommée par un professeur de quitter la salle de classe parce que sa « nationalité met les autres mal à l’aise ». Un étudiant se fait cracher dessus parce qu’il porte la kippa. Un autre est molesté lors d’un « die-in » pro-palestinien. Parmi ses agresseurs figure une personnalité du campus du nom d’Ibrahim Bharmal. Assistant d’enseignement à la faculté de droit, il est l’éditeur de la fameuse Harvard Law Review. Il n’écopera d’aucune sanction disciplinaire de la part de l’université. Pire encore, il recevra quelque temps après une bourse de 65 000 dollars afin de pouvoir effectuer un stage au Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), dont les liens avec les Frères musulmans sont documentés.

Assez vite, certains journalistes et hommes politiques s’émeuvent des insultes et violences antisémites signalées à Harvard. Mais alors que la direction de l’établissement n’a jamais répugné, au cours de son histoire, à réglementer la parole de ses étudiants, dès lors qu’il s’agit de juifs, elle se réfugie dans une lecture absolutiste du premier amendement de la Constitution américaine !

Quand Harvard tolère l’intolérable

Le 5 décembre 2023, Claudine Gay, présidente de l’université, est auditionnée à ce sujet par une commission d’enquête du Congrès. « Appeler au génocide des juifs viole-t-il le code de conduite de l’université ? » lui demande une élue. La réponse de l’universitaire est restée tristement célèbre : « Cela dépend du contexte. »

Des paroles non seulement scandaleuses sur un plan moral, mais aussi fautives d’un point de vue strictement juridique, analyse Kestenbaum : « Les appels au génocide des juifs violent bel et bien le code de conduite d’Harvard, puisque l’université a déjà sanctionné des étudiants pour des propos qu’elle jugeait haineux. »

Un drapeau palestinien brandi lors de la cérémonie de remise des diplômes de Harvard, Cambridge (Massachusetts), 23 mai 2024. © Charles Krupa/AP/SIPA

Au lendemain de la déclaration accablante de Gay, le jeune homme ressent un soulagement. « Pendant des mois, on m’a répondu que j’exagérais quand je dénonçais le traitement différent des étudiants juifs à Harvard, se rappelle-t-il. Mais quand la présidente de votre propre université admet qu’on peut appeler au génocide des juifs, cela vous donne raison. Le lendemain, j’ai dit à la presse : “Ne m’écoutez pas, écoutez notre présidente !” » Gay démissionnera un mois plus tard, rattrapée par des accusations de plagiat. Mais son passage devant le Congrès aura agi comme un détonateur.

De la plainte contre Harvard à la croisade de Trump

Désormais sûr de son fait, Kestenbaum passe à la vitesse supérieure. En janvier 2024, il décide de porter plainte contre l’université pour discrimination. « Ce que je reproche à Harvard, ce n’est pas le libéralisme, mais l’illibéralisme, c’est de dicter aux étudiants ce qu’il faut penser, et non pas comment penser », explique-t-il pour justifier son action, à laquelle la direction répond par un mémorandum d’anthologie, dans lequel les griefs de la partie civile sont qualifiés de « parole politique » et d’« irrémédiablement sans objet ». Heureusement, le tribunal rejettera ce piteux argumentaire.

« La plainte que j’ai déposée est la première de l’histoire américaine ayant ouvert la voie d’un procès pour violations de droits civiques contre des juifs sur un campus », se réjouit aujourd’hui Kestenbaum. Las, ledit procès n’aura pas lieu. Le 15 mai 2025, le jeune homme signe un accord transactionnel confidentiel avec Harvard mettant fin à ses poursuites judiciaires. Il explique ses raisons : l’université avait notamment envoyé une assignation de mille pages à sa yeshiva et exigé l’historique complet des messages WhatsApp des étudiants juifs, jusqu’à ses propres SMS échangés avec ses parents. « J’ai fini par comprendre que cela touchait d’autres que moi, justifie-t-il. S’en prendre à moi, soit ; mais à des gens non impliqués, c’était injuste. »

Aucun jugement n’a donc été prononcé dans ce dossier. Cependant, une brèche a été ouverte. L’affaire « Kestenbaum contre Harvard » a depuis été citée comme précédent dans une demi-douzaine de procédures intentées par des étudiants juifs contre d’autres universités. « Ces étudiants ne demandent pas un traitement spécial, ils demandent un traitement égal, remarque Kestenbaum. Quel terrible constat pour l’enseignement supérieur américain qu’il leur faille se rendre devant un tribunal pour obtenir justice. »

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En mars, l’administration a toutefois repris le dossier en main. Le ministère américain de la Justice a porté plainte contre Harvard devant le tribunal fédéral du Massachusetts. « Chose promise, chose due », s’est réjoui Kestenbaum à l’annonce de cette décision bienvenue car, à l’en croire, le départ de Claudine Gay, si nécessaire qu’il ait été, n’a pas suffi à faire disparaître l’antisémitisme du campus. « Rendez-vous compte que cette université, qui n’hésite pas à désinviter des conférenciers jugés transphobes, à exclure douze étudiants qui avaient posté des mèmes sexistes dans un groupe WhatsApp privé ou à imposer une formation obligatoire sur les dangers de la grossophobie et du racisme, a validé en mars 2025 l’invitation de Mohammed El-Kurd par le comité de solidarité avec la Palestine », déplore Kestenbaum. Connu pour avoir déclaré en 2024 que « tous les sionistes doivent périr », El-Kurd est fiché comme antisémite pas l’Anti-Defamation League, la principale association juive progressiste des États-Unis. 

Mais revenons aux poursuites que l’administration Trump a déclenché contre Harvard. La requête émane de Harmeet Dhillon, procureure générale adjointe des États-Unis en charge des Droits civiques. Dans sa plainte, elle vise en particulier les 2,6 milliards de dollars de subventions fédérales accordés à l’établissement, principalement en provenance du ministère de la Santé.

La démarche s’est toutefois heurtée à un revers le 13 août : le juge fédéral Richard Stearns a rejeté la plainte, estimant que les faits invoqués, datant pour l’essentiel de l’année 2023-2024, étaient trop anciens pour caractériser une violation « en cours » des droits civiques. Un raisonnement qui laisse Kestenbaum perplexe, venant du magistrat qui avait lui-même conclu dans son affaire que Harvard avait « failli envers ses étudiants juifs », fait-il remarquer : « C’est comme plaider : oui, Votre Honneur, mon client a bien tué ces quatre personnes, mais il n’a tué personne depuis, alors ne l’envoyez pas en prison ! » Simple « contretemps », veut-il croire : Dhillon a d’ores et déjà fait savoir qu’elle contestait la décision.

De Bernie Sanders à Donald Trump

Quel itinéraire politique que celui de Kestenbaum ! Lui qui soutenait Bernie Sanders et huait Hillary Clinton, trop centriste à son goût, lors de la convention démocrate de 2016, a prononcé huit ans plus tard un discours en faveur du candidat Trump lors de la dernière convention républicaine.

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Le jeune homme travaille aujourd’hui pour PragerU, l’une des principales organisations conservatrices œuvrant à la diffusion des valeurs américaines auprès de la jeunesse. Il y anime deux émissions, l’une politique, l’autre théologique, et est devenu, en parallèle, une figure récurrente des auditions parlementaires américaines.

Désormais, il dénonce régulièrement la « haine » de l’extrême gauche contre les juifs, les Blancs et l’Amérique. Car au-delà d’Harvard, Shabbos Kestenbaum pose un diagnostic général : « Il est désolant de voir l’Occident, et particulièrement ses gouvernements en Europe de l’Ouest, trahir les principes fondateurs de leurs nations au profit d’un islamisme tiers-mondiste. » Seulement, il n’existe pas de tribunaux pour juger cette trahison à soi-même.

Dans le noir

Présenté en compétition à Cannes, le troisième long métrage de Léa Mysius adapte le roman de Laurent Mauvignier dans lequel une fête d’anniversaire tourne au cauchemar. Derrière un casting cinq étoiles et une mécanique de thriller, la violence paraît surtout fabriquée et cette histoire de vengeance bien laborieuse…


Comme aurait dit feu Jean-Pierre Marielle, c’est un film « à la carte ». Réalisé par l’une des étoiles montantes de la nouvelle génération des réalisatrices françaises, Léa Mysius, adapté d’un roman écrit par l’une des coqueluches du roman français actuel, Laurent Mauvignier, et joué par un casting bon teint (Hafsia Herzi, Bastien Bouillon et même Monica Bellucci…), Histoires de la nuit cumule les supposés atouts d’une production française bien dans le vent.

Mais comment adhérer à cet improbable drame en terre rurale où tout semble à la fois surjoué et donné d’avance ? L’engrenage mécanique d’une violence aveugle fondée sur une sempiternelle histoire de vengeance tourne à vide. Les acteurs sont forcément en surrégime dans un scénario qui les instrumentalise sans vergogne. On finit par avoir mal pour eux, englués qu’ils sont dans cette histoire si glauque qu’elle en devient artificielle.

La manipulation permanente et facile du spectateur ne saurait tenir lieu de propos unique et suffisant.

Histoires de la nuit, par Léa Mysius, 2026, 1h09.

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Léa Drucker, seule étincelle d’une « Vie d’une femme » sans éclat

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La justesse et le jeu impeccable de Léa Drucker sauvent le film de Charline Bourgeois-Tacquet, lui un peu juste. Une œuvre finalement assez convenue et décevante.


La Vie d’une femme, deuxième long-métrage de Charline Bourgeois-Tacquet, de facture très académique accumule les clichés scénaristiques sans jamais parvenir à leur donner une véritable profondeur, tandis que la mise en scène demeure désespérément appliquée et convenue.

La réalisatrice avait présenté son premier long-métrage, Les Amours d’Anaïs, à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes en 2021. Un film ennuyeux, malgré les interprétations talentueuses d’Anaïs Demoustier et de Valeria Bruni Tedeschi, qui abordait de manière maladroite la question de l’homosexualité. On pouvait espérer que ce deuxième film témoignerait d’une maturité nouvelle. Il n’en est malheureusement rien. La présence de La Vie d’une femme, en compétition officielle au Festival de Cannes, apparaît surprenante au regard de la banalité de son scénario et de la faiblesse de sa réalisation.

L’illusoire repos de la guerrière

Gabrielle, chirurgienne spécialisée dans la reconstruction faciale, chef de service d’âge mûr, sans famille ni enfant, a consacré son existence entière à son métier. C’est une femme de devoir, indépendante, entièrement absorbée par son travail, dont l’existence semble avoir été organisée pour ne laisser aucune place à l’imprévu. Elle incarne cette figure désormais familière de la femme qui a sacrifié sa vie personnelle à sa réussite professionnelle et qui découvre, lorsque le temps passe, les limites de cette liberté.

L’arrivée d’une jeune écrivaine venue observer son travail pour nourrir un futur roman va bouleverser cet équilibre. Entre les deux femmes naît une histoire d’amour qui constitue le véritable cœur du récit. Mais le film ne dépasse pas les conventions du genre. Leur rapprochement, leur désir, leurs hésitations et les conséquences de cette relation sont le fruit d’un scénario basé sur des fantasmes de la bourgeoisie intellectuelle. Pas de rencontre bouleversante entre deux êtres que tout sépare mais une histoire sentimentale banale, bâtie sur une idée préétablie.

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La jeune écrivaine Frida, interprétée par Mélanie Thierry, n’est d’ailleurs pas toujours très sympathique. Elle est vaniteuse, suffisante, et affiche une assurance intellectuelle agaçante, comme si son regard d’écrivaine lui donnait naturellement le droit d’observer, de juger et de pénétrer l’intimité de Gabrielle. Cette position de spectatrice d’autres vies que la sienne crée une distance qui rend impossible l’adhésion à son histoire avec Gabrielle. Le film accumule les clichés sur la femme moderne, la réussite professionnelle, la solitude, le désir tardif, le renoncement à la maternité et la nécessité de réinventer son existence. Tout cela nous est présenté comme une révélation alors que le cinéma a exploré ces thèmes avec infiniment plus de force et de subtilité. La Vie d’une femme semble finalement raconter l’illusoire repos de la guerrière : après avoir consacré toute sa vie à son métier, Gabrielle pourrait enfin s’autoriser à vivre pour elle-même.

Il manque au film une véritable audace cinématographique. Rien ne semble devoir échapper à la mécanique du récit. La mise en scène de Charline Bourgeois-Tacquet accompagne les personnages au lieu de les révéler, illustre les situations au lieu de les questionner. On aurait aimé davantage de risques, de silence, d’ambiguïté, de sensualité… La scène se déroulant en montagne, où Frida travaille, recueillant la parole de l’excellent écrivain italien Erri De Luca, belle plastiquement s’avère cependant être une ode bucolique d’une naïveté déconcertante.

Léa Drucker, une actrice de la justesse

Seule force du film : Léa Drucker. Très aimée du public comme de la critique, elle possède cette qualité rare : une justesse de jeu exceptionnelle, alliée à une authenticité qui donne constamment l’impression qu’elle ne joue pas, mais qu’elle vit ses personnages. Elle incarne Gabrielle avec subtilité sans jamais forcer le trait ni chercher à fabriquer artificiellement l’émotion.

Mélanie Thierry et Léa Drucker (C) Pyramide Distrib.

Léa Drucker choisit des rôles humains et complexes et leur apporte une vérité immédiate. Une partie importante de sa filmographie aborde les maux et les grandes questions sociétales de notre époque avec un réalisme qui a séduit notamment un public et une critique de gauche, particulièrement sensibles à ses interprétations de femmes confrontées à la violence ou aux difficultés sociales : la mère victime de violences conjugales dans Jusqu’à la garde (2017), l’infirmière de L’Intérêt d’Adam (2025), ou encore l’enquêtrice de police de l’IGPN de Dossier 137 (2025). Sa reconnaissance est arrivée à sa maturité, à quarante ans, loin du bruit médiatique et de la surexposition qui accompagnent souvent les carrières contemporaines. Issue d’une famille célèbre — elle est la nièce de Michel Drucker —, elle a construit son parcours avec discrétion, imposant progressivement son talent par un travail rigoureux et une présence singulière.

Elle a obtenu à deux reprises le César de la meilleure actrice : en 2019 pour Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, puis en 2026 pour Dossier 137 de Dominik Moll. Deux rôles très différents qui témoignent pourtant d’une même capacité à faire exister des femmes confrontées à des situations humaines et sociales extrêmement fortes.

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Elle possède cette capacité exceptionnelle à incarner la liberté, les contradictions et la complexité des femmes mûres. Elle peut être fragile sans être faible, déterminée sans être caricaturale, séduisante sans jamais avoir besoin de le démontrer. C’est particulièrement évident dans le splendide L’Été dernier (2023) de Catherine Breillat, où elle livre sans doute son interprétation la plus forte, d’une ambiguïté et d’une intensité extraordinaires. Elle y incarne une avocate réputée défendant les jeunes filles mineures abusées, maltraitées. Une œuvre crue et cruelle sur le désir physique et l’amour qui décrit la folie très consciente d’une femme redevenue adolescente quand arrive chez eux, le jeune fils que son mari avait conçu avec sa première épouse. Un portrait sans concession d’une femme qui sait ce qu’elle veut et qui sans sourciller atteint des sommets d’ignominie et d’abjection lorsque le désir la brule et qu’elle veut tout maîtriser, ne rien perdre. Catherine Breillat filme le désir qui brûle sous la glace, le feu qui dévore mais aussi les jeux de domination et de pouvoir. Elle se moque des jugements moraux et sociétaux des nouveaux puritains et montre femmes et hommes sans aucune retenue idéologique.

Léa Drucker était également remarquable dans l’étonnant Incroyable mais vrai (2022) de Quentin Dupieux, où son jeu, tout en retenue, révélait son extraordinaire capacité à rendre crédible l’invraisemblable.

Dans La Vie d’une femme, Léa Drucker est donc impeccable. Elle apporte au personnage de Gabrielle une gravité, une fragilité et une vérité que le scénario ne lui donne pas toujours. Face à elle, Mélanie Thierry est également excellente, même si son personnage d’écrivaine, peine davantage à susciter l’empathie. C’est finalement le paradoxe de ce film : il prétend raconter une femme qui cherche à reprendre possession de sa vie, mais c’est son actrice principale qui, par la seule force de son jeu, parvient véritablement à lui donner une existence. Le talent de Léa Drucker sauve ainsi, en partie, une œuvre qui manque singulièrement de souffle, d’aspérités et d’audace.


1h38

Sortie dans les salles de cinéma le 9 septembre 2026

Procès Depardieu: emprise de tête

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Les médias ont déjà jugé: Depardieu est présumé coupable, déplore Élisabeth Lévy dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.


« Si j’avais senti la moindre résistance ou opposition, elle n’aurait pas eu besoin de dire un mot, j’aurais arrêté immédiatement », a affirmé Gérard Depardieu aux policiers. Sa défense compte démontrer son innocence dans l’affaire qui l’oppose à la comédienne Charlotte Arnould.


La cour d’appel décidera prochainement si la star va être jugée pour viol. L’audience devant la chambre de l’instruction doit avoir lieu jeudi. Le comédien conteste son renvoi devant la cour criminelle de Paris pour viol et agression sexuelle contre la comédienne Charlotte Arnould, alors âgée de 22 ans.

On souhaite bien du plaisir aux juges…

Fait notable, Depardieu et Arnould sont d’accord sur les faits : ils ont bien eu des relations sexuelles (digitales/orales) en 2018 et elle n’a pas refusé. Mais elle affirme qu’elle était trop « tétanisée », « choquée », « hypnotisée » pour refuser ; lui dit qu’il a cru qu’elle était consentante.

C’est de bonne guerre, la défense de Gérard Depardieu rode ses arguments dans Le Parisien :

  • Des SMS tendres envoyés par Charlotte Arnould après les rencontres : « Doux Gérard, j’ai appris la scène ; j’espère la travailler avec vous bientôt. On se voit vite. Bises, Charlotte. »
  • Les avocats estiment que les images vidéo tournées chez le comédien ne montrent aucune résistance de la jeune femme.
  • Selon eux, la jeune femme a porté plainte quelques jours après avoir appris qu’elle ne chanterait pas Barbara avec Depardieu.
  • Deux ans après cette affaire, Arnould a accusé un autre comédien de l’avoir violée après l’avoir fait boire. L’enquête a révélé qu’elle avait provoqué la rencontre, demandé des préservatifs et apporté du vin. Donc, il n’y a eu finalement aucune poursuite.

A relire,Yannis Ezziadi: Gérard Depardieu, un monstre sacré comme un autre

Tout cela ne prouve rien, sinon qu’il est particulièrement difficile de juger ces affaires. Certes, mais on est quand même loin du récit du prédateur se jetant sur sa proie terrifiée. Chacun croit à sa vérité. Et il y a peut-être une troisième vérité. Une jeune comédienne fascinée par un monstre sacré cède à ses avances. Cela n’aboutit à aucune collaboration. Elle souffre. Elle regrette. Elle réalise qu’elle était fascinée et appelle cela « emprise ». Le juge dira si Gérard Depardieu est coupable de n’avoir pas compris que cette fascination altérait le consentement de la jeune femme. Bonne chance.

Depardieu, salaud idéal pour les médias

En attendant, les médias ont déjà jugé. Pour eux, pas de doute : Depardieu est coupable. De ses actes présumés, mais surtout de ce qu’il est : un Pantagruel aux mauvaises manières, une insulte permanente au politiquement correct. Résultat, quand tous les médias ont abondamment relayé les témoignages d’Arnould et des plaignantes dans l’affaire du film Les Volets verts, la défense de Depardieu a été très peu commentée. En recueillant les confidences des avocats, Le Parisien titre d’ailleurs son article « Révélations sur la stratégie du comédien pour éviter un procès criminel ». En clair : il manigance pour échapper aux juges.

Les journalistes ont le droit d’avoir leur intime conviction. On aimerait croire que les magistrats forgeront la leur librement. Pas sûr quand tout le monde a peur des féministes.

Retrouvez Elisabeth Lévy sur Sud Radio dans la matinale

Petroline: un talon d’Achille de plus pour l’Arabie saoudite

Deux stations du grand oléoduc Est-Ouest saoudien ont été frappées par des drones venus d’Irak. Long de 1 200 kilomètres et capable d’acheminer jusqu’à sept millions de barils par jour vers la mer Rouge, le Petroline permet de contourner Ormuz. Mais ses stations de pompage constituent autant de maillons vulnérables dans cette route pétrolière devenue vitale.


Des drones lancés depuis le territoire irakien ont frappé deux installations du grand oléoduc Est-Ouest saoudien, selon les autorités de Riyad et de Bagdad. Certaines informations désignent les stations d’Al-Masbah et d’Al-Dhekra, situées respectivement dans les régions de Riyad et de Médine. Elles se trouvent à plusieurs centaines de kilomètres du point de départ du Petroline, à Abqaiq, près du golfe Persique (environ 500 kilomètres pour la première et près de 1 000 pour la seconde), sur un parcours total de 1 200 kilomètres jusqu’au port de Yanbu, sur la mer Rouge. L’Arabie saoudite attribue l’opération à des milices pro-iraniennes présentes en Irak, mais aucun groupe n’en avait publiquement revendiqué la responsabilité au moment de la rédaction de cet article. L’origine des drones, le choix de la cible et le mode opératoire portent néanmoins la marque du réseau régional constitué et soutenu par Téhéran.

Arrêt par précaution

À la suite des frappes, qui ont fait plusieurs blessés et causé des dégâts matériels, les autorités saoudiennes ont interrompu par précaution le fonctionnement de l’oléoduc, le temps d’évaluer l’étendue des dommages. Les images satellitaires semblent montrer qu’au moins une station a été sérieusement touchée. Une fois encore, des drones relativement peu coûteux sont ainsi parvenus à mettre en difficulté une infrastructure devenue vitale.

Le Petroline, ou oléoduc Est-Ouest, traverse l’Arabie saoudite et transporte le pétrole depuis les zones de production de l’est du royaume jusqu’au terminal sur la mer Rouge. Construit dans les années 1980, pendant la guerre Iran-Irak, il devait précisément offrir au royaume une voie d’exportation échappant au détroit d’Ormuz.

Cette fonction de contournement est aujourd’hui plus importante que jamais. La circulation maritime dans le détroit d’Ormuz ayant été fortement réduite par la guerre, l’Arabie saoudite a utilisé le Petroline à un niveau proche de sa capacité maximale. Le système peut transporter jusqu’à sept millions de barils par jour, grâce notamment à la conversion d’une conduite parallèle autrefois réservée aux liquides de gaz naturel. Avant l’attaque, entre quatre et cinq millions de barils y auraient transité quotidiennement, soit environ 4 % à 5 % de l’approvisionnement pétrolier mondial. Le Petroline n’est donc plus seulement une infrastructure nationale mais l’une des principales soupapes du marché mondial du pétrole. Or, une soupape n’est utile que tant qu’elle fonctionne.

Pour comprendre la vulnérabilité du système, il faut cesser d’imaginer un oléoduc comme un simple tuyau légèrement incliné dans lequel le pétrole s’écoulerait naturellement. Sur une distance de 1 200 kilomètres, le brut doit être régulièrement remis sous pression. Sa viscosité, le frottement contre les parois, le diamètre de la conduite et les variations du relief freinent son déplacement et provoquent une perte progressive de pression.

Il n’est toutefois pas possible d’attribuer au Petroline une viscosité unique, celle-ci dépend de la qualité du brut transporté et surtout de sa température. Dans les conditions actuelles, Aramco y fait circuler prioritairement de l’Arabian Light et, dans une moindre mesure, de l’Arabian Extra Light, des pétroles relativement fluides (densité entre 32 et 36 degrés API et entre 36 et 40 degrés API). Le réseau peut également transporter des bruts plus lourds, mais leur viscosité supérieure accroît les pertes de pression et réduit le débit, sauf à chauffer le produit ou à le mélanger à un brut plus léger.

Le Petroline est par ailleurs conçu, équipé et exploité pour le transport de pétrole brut. Dans sa configuration actuelle, il ne peut pas servir indifféremment à l’acheminement d’essence, de gazole ou de carburéacteur. Faire circuler successivement plusieurs produits raffinés exigerait une gestion par lots, des équipements de séparation, des procédures de nettoyage ainsi que des capacités particulières de stockage et de réception à chaque extrémité, afin d’éviter leur contamination. Une conversion resterait techniquement possible, mais elle nécessiterait des adaptations importantes et réduirait, au moins temporairement, la capacité consacrée au brut.

Course de relais

Le fonctionnement d’un oléoduc ressemble à une course de relais. Chaque station reçoit un flux dont la pression a diminué, lui redonne de l’élan et le transmet à la suivante. Plus le pétrole est visqueux, plus l’effort nécessaire est important et plus les stations doivent être rapprochées ou puissantes. À cela s’ajoute un besoin considérable en énergie. Les pompes principales peuvent être entraînées par de puissants moteurs électriques ou par des turbines alimentées au gaz voire avec des produits tirés du pétrole transporté. Mais, même dans ce dernier cas, l’électricité reste indispensable au fonctionnement des vannes, des capteurs, des systèmes de refroidissement, des communications et des dispositifs informatiques qui surveillent en permanence le débit et la pression.

La construction et l’entretien de telles infrastructures constituent un marché hautement spécialisé. Des groupes comme l’italien Saipem, les français Technip Energies et Vallourec, l’américain McDermott, le britannique Petrofac ou le chinois Sinopec Engineering figurent parmi les grands acteurs mondiaux de l’ingénierie et de la construction pétrolières. Ils conçoivent ou réalisent les conduites, les stations et leurs systèmes de contrôle. Des fabricants spécialisés fournissent les pompes, turbines, vannes et équipements électriques.

Dans le cas du Petroline, Saudi Aramco demeure cependant l’opérateur et le principal responsable de la maintenance, qu’elle assure avec l’appui de nombreux sous-traitants. Ses marchés couvrent notamment le remplacement de sections, la pose de manchons, le reconditionnement et les travaux d’excavation. Réparer une station lourdement touchée suppose donc de mobiliser une chaîne industrielle internationale, des pièces parfois fabriquées sur mesure et des techniciens très spécialisés, une opération plus complexe que de remplacer quelques mètres de tube.

Le système saoudien comprend onze stations de pompage et deux stations de régulation ou de réduction de pression, soit treize installations principales le long du parcours. En moyenne, une installation importante apparaît tous les 90 à 110 kilomètres environ. Endommager l’une d’entre elles revient à retirer un coureur de la course. Le pétrole peut encore se trouver dans le tube, les portions précédentes peuvent rester intactes et les stations voisines parfaitement opérationnelles mais la chaîne n’en est pas moins rompue ou, au minimum, fortement dégradée.

En revanche, une perforation isolée de la conduite peut être spectaculaire, provoquer un incendie et entraîner une pollution importante mais, si elle reste localisée, les techniciens peuvent fermer les vannes situées de part et d’autre, isoler le tronçon, remplacer la section endommagée puis remettre progressivement le réseau sous pression.

En revanche, une station de pompage est un ensemble complexe. Elle comprend des pompes de forte puissance, des moteurs ou turbines, des transformateurs, des conduites, des vannes, des systèmes de refroidissement, des capteurs et des équipements électroniques de contrôle. Une explosion ou un incendie peut toucher plusieurs de ces éléments simultanément. Avant toute remise en service, il faut vérifier non seulement que les pompes fonctionnent, mais l’ensemble des composants de ce système.

Il est parfois possible de contourner une station au moyen d’une dérivation ou d’exploiter une conduite parallèle. Mais un contournement ne remplace pas la pression que devait fournir la station. Il ajoute même généralement des pertes hydrauliques supplémentaires. Les stations voisines peuvent compenser une partie de la puissance manquante, mais elles doivent alors fonctionner davantage et le débit maximal de l’ensemble du réseau diminue.

Manque à gagner

Le résultat n’est donc pas nécessairement un arrêt total et durable. Il peut s’agir d’une reprise rapide, mais à vitesse réduite. Dans un réseau transportant plusieurs millions de barils par jour, même une diminution provisoire représente un manque à gagner considérable. Moins de pétrole arrive à Yanbu, les chargements de navires sont retardés et les capacités de stockage finissent par être saturées en amont.

Les Saoudiens disposent d’une longue expérience de la protection et de la réparation de leurs infrastructures pétrolières. En avril 2026, une précédente attaque contre une station du même réseau avait fait tomber le débit à environ 700 000 barils par jour. Riyad avait annoncé le rétablissement de la pleine capacité trois jours plus tard. Ce précédent suggère que le royaume peut réparer rapidement des dommages importants, grâce à des équipes spécialisées et à certaines possibilités de redondance. Il est donc raisonnable de penser que la circulation pourra reprendre assez vite. Mais tant que les installations touchées ne seront pas pleinement opérationnelles, la capacité disponible devrait rester inférieure au maximum théorique.

L’Arabie saoudite dispose par ailleurs de réserves à Yanbu et peut temporairement continuer à charger des pétroliers. Ces stocks ne sont cependant pas illimités. Si le Petroline ne retrouve pas rapidement un débit suffisant, les exportations par la mer Rouge devront diminuer. Le marché l’a immédiatement compris et le cours du Brent a dépassé 108 dollars le baril après l’annonce de l’attaque et de la fermeture de l’oléoduc.

Comment protéger cette infrastructure ? Le royaume peut renforcer la défense aérienne autour du tracé et multiplier les systèmes de brouillage. La solution la plus efficace à long terme consisterait toutefois à enterrer ou à durcir une partie des stations de pompage. Une installation souterraine ou protégée par d’épaisses structures en béton serait beaucoup moins vulnérable aux drones chargés d’explosifs et aux frappes de faible puissance. Des pompes réparties dans plusieurs compartiments permettraient également d’éviter qu’un seul impact neutralise toute la station.

Mais transformer onze stations existantes en installations semi-enterrées ou souterraines serait un chantier long, coûteux et complexe. Et puis, une station ne peut jamais disparaître entièrement sous terre. Elle doit conserver des accès pour le personnel et les engins lourds, des dispositifs de ventilation et de refroidissement, des arrivées électriques, des systèmes de communication et des ouvertures permettant la maintenance ou le remplacement des pompes. Certains éléments resteront donc nécessairement exposés.

L’objectif réaliste n’est pas de rendre le réseau invulnérable, mais de réduire les conséquences de chaque impact. Compartimenter les équipements, multiplier les pompes de secours, protéger les transformateurs, installer des commandes redondantes et préparer des dérivations utilisables sans travaux prolongés.

Ces mesures permettront de réduire la vulnérabilité du Petroline, sans la faire disparaître. L’attaque confirme surtout que contourner Ormuz ne suffit plus à mettre les exportations saoudiennes à l’abri. Le pétrole acheminé vers Yanbu échappe certes au détroit, mais les stations qui le poussent à travers le royaume peuvent être frappées depuis l’Irak ; une fois arrivé en mer Rouge, il reste exposé aux Houthis autour de Bab el-Mandeb. La menace ne disparaît donc pas : elle se déplace tout au long de la chaîne. Peu à peu se dessine autour de la péninsule Arabique une sorte d’ « Ormuz de feu », bien plus vaste que le détroit lui-même, où oléoducs, stations de pompage, terminaux et routes maritimes constituent autant de points vulnérables. Les Saoudiens répareront sans doute rapidement les dégâts. Il leur sera plus difficile de placer durablement leurs infrastructures vitales hors de portée des Gardiens de la révolution iraniens et de leurs alliés.

Pigasse: j’y va, j’y va pas?

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Matthieu Pigasse, homme d'affaires et banquier, à la Fête de l'Humanité, au cœur de la campagne politique pour l’élection présidentielle de 2027 © Arnaud César Vilette/SIPA

Il voulait entrer dans la primaire socialiste: on lui a fermé la porte au nez. A la Fête de l’Humanité, Matthieu Pigasse s’est dit «prêt» avant de se plaindre d’être laissé en rade par Olivier Faure et ses camarades.


Matthieu Pigasse appartient à une minorité dont on ne dit pas assez, chez nous, en France, combien elle est mal traitée : le millionnaire rouge. Je pense qu’il conviendrait de créer une association de défense, une sorte d’ONG pour endiguer la discrimination dont ces quelques-uns, au premier rang desquels le sieur Pigasse, sont les innocentes victimes. Le siège de cette structure, si nécessaire, pourrait être situé dans l’île Moustique, une île des Caraïbes qui est une représentation assez exacte de ce que serait pour de bon le paradis sur terre. Pourquoi là plutôt qu’ailleurs ? Parce que M. Pigasse aurait plaisir à s’y replier pour se ressourcer et cautériser les blessures d’ego que lui infligent ceux qui devraient être ses amis, ses frères, et qui, en réalité, ne font rien qu’à le contrarier. Faut-il redire que le millionnaire Pigasse est de gauche. La gauche bien marquée. Quasi révolutionnaire, mélenchonisante, quoi.

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Voilà peu, à peine rentré d’une retraite monastique dans les délices de ladite île, et se retrouvant dans le concret de la vie du peuple à la fête de l’Humanité, il caressait publiquement le projet de se lancer dans la course folle de la primaire socialiste. On le sentait revivre, ainsi, près du peuple, au milieu des forçats de la faim, des damnés de la terre, lui qui venait de s’infliger les solitudes de l’esprit et de l’âme sous le ciel immense et face à la mer d’un bleu irréel de la Moustique. Dix-neuf jours de pénitence à près de 470 000 euros le séjour. Enfin, juste la location, parce que tout le reste, nourriture, menus plaisirs, est à ajouter, soit, aux dires de ceux qui s’y connaissent, sensiblement la même chose, c’est-à-dire qu’on avoisinerait au total quelque chose comme tout près d’un million pour le séminaire de méditation approfondie. On comprend qu’après une telle épreuve, la joie bon enfant de la fête de l’Huma fasse l’effet d’un bain de jouvence.

Dans l’euphorie de la fête, le voilà donc qui déclare : « Je suis prêt. » Prêt à candidater à la primaire et aux présidentielles, on l’aura compris. Il aurait bien sorti son gros chéquier et fait une offre d’achat du PS, mais on lui a expliqué que ça ne marchait pas comme ça. Le PS n’est pas à vendre, vu que, vendu, il l’est déjà depuis belle lurette à des bonimenteurs de rencontre de type Hollande et compagnie.

Il paraît que le chef du PS déliquescent, l’ébouriffant Olivier Faure, l’aurait fort incité à se porter candidat. Avant, selon une habitude dont il semble ne pas parvenir à se défaire, de girouetter une fois de plus et de disparaître hors de la vue du cousu d’or. Bref, du Pigasse aux primaires, on n’en voulait plus trop, sans doute considérait-on qu’en matière de Tartuffes, on avait d’ores et déjà largement de quoi faire chez les socialos post-mitterrandiens, fossoyeurs accomplis de Jaurès et consorts.

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Sieur Pigasse, de dépit, s’en retournera-t-il bouder sur sa très chère île ? Ou fera-t-il donner à plein, dans les campagnes, celle de la primaire rose et la présidentielle, la puissance de nuisance dont il dispose via ses médias d’une haute tenue déontologique que sont Radio Nova, les Inrockuptibles, Mediawan ? Ou encore continuera-t-il d’arrondir ses fins de mois en grenouillant dans les sombres opérations de restructuration des dettes vénézuélienne, grecque, irakienne, ukrainienne, ou la nationalisation du gaz bolivien ? Affaire à suivre, à n’en pas douter. La compassion que nous inspire cet homme si mal traité, ayant une si belle âme qu’il eût mérité d’échapper à la malédiction d’être si riche, est, bien évidemment, infinie.

Sexy, moi? Jamais!

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La vedette Sydney Sweeney © Image Press Agency/Sipa USA/SIPA

Puissante, libre, désirable: Sydney Sweeney est un icone féministe.


La comédienne Sydney Sweeney enrage les sportives avec un spot publicitaire. La star de la série Euphoria aux 26 millions d’abonnés sur Instagram fait la promotion d’un site de paris sportifs, Novig, dont elle est actionnaire. Écoutez :


Elle montre ses formes somptueuses en quasi-tenue d’Ève, gants de boxe, batte de baseball et autres babioles sportives cachant seulement ses parties les plus intimes. C’est torride et je n’exclus pas que ce spot ait un grand succès auprès du public masculin. « La femme poupée-objet, accessoire de la performance, dans toute sa splendeur », observe sévèrement Libé qui ne rigole pas avec la gaudriole. Le film déplaît souverainement aux vierges outragées du nouveau féminisme et à ces championnes, indignées par la « sexualisation du sport féminin ». Un affront à toutes les femmes qui en bavent pour rester au plus haut niveau, affirment-elles. Le sport, c’est de la sueur et des larmes, rappellent-elles avec force photos.

Je ne me rappelle pas qu’on ait déploré la sexualisation du sport masculin quand les rugbymen posent pour un calendrier ou que des footballeurs affichent leurs jolies tablettes de chocolat pour vendre des voitures. Personnellement, j’apprécie évidemment ces spectacles en esthète.

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Cela dit, ne peut-on pas comprendre qu’une athlète ne veuille pas être réduite à de jolies formes ?

Cette publicité ne parle pas des athlètes. Il faudrait rappeler aux dames patronnesses que ce qu’on voit à l’écran, c’est rarement la vraie vie. Derrière cette bronca, on retrouve évidemment le puritanisme qui tient le désir (particulièrement masculin) pour un crime du patriarcat.

Certes, il s’agit de mobiliser les pulsions sexuelles à des fins mercantiles, mais la volonté de convertir la libido en fièvre acheteuse est vieille comme la pub. Le sexy fait vendre. « Immonde, tonne la triathlète française Mathilde Tily, aucune somme d’argent ne devrait convaincre une femme d’offrir cette image. » De quoi je me mêle ?

Les sportives protestent à raison parce que leurs qualités athlétiques sont moins rémunérées que celles des hommes, mais elles ne peuvent pas tolérer qu’une femme suscite le désir, l’assume et en tire profit. Il faut dire qu’en plus on soupçonne Mlle Sweeney de voter pour Donald Trump. Aussi voudrait-on en faire l’icône des trad-wives. C’est tout le contraire. Sydney Sweeney est une femme puissante, libre, qui fait ce qu’elle veut de son corps. Pour moi, c’est une héroïne féministe.

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Échecs mondiaux: la bataille du pouvoir, des millions et de la voix française

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DR.

Le 26 septembre, à Samarcande, la Fédération internationale des échecs (FIDE) choisira son nouveau président. Derrière une élection en apparence sportive se joue une bataille d’influence entre trois hommes d’affaires, leurs réseaux internationaux et des fédérations courtisées jusqu’au dernier moment. La France, elle, a déjà choisi son camp.


Trois hommes d’affaires briguent la succession d’Arkadi Dvorkovitch : l’Allemand Vadim Rosenstein, le Kazakhstanais Timur Turlov et l’Allemand Jan Henric Buettner. M. Rosenstein se présente avec Gordon Tang, milliardaire singapourien de l’immobilier et figure influente des échecs asiatiques. M. Turlov a choisi Viswanathan Anand, quintuple champion du monde. M. Buettner s’appuie sur l’organisateur britannique Malcolm Pein.

Arkadi Vladimirovitch Dvorkovitch DR.

Éloi Relange, président de la Fédération française des échecs, a rejoint l’équipe internationale de Rosenstein. La fédération française a publiquement soutenu sa candidature. Un engagement qui place la France au cœur du rapport de force européen.

Car présider la FIDE ne consiste pas seulement à administrer des championnats du monde ou arbitrer des querelles de calendrier. Son président dialogue avec des gouvernements, des ministères des Sports, des comités olympiques, des sponsors et de grandes institutions internationales. La fonction offre une visibilité mondiale et un réseau qui dépasse largement les 64 cases.

Deux candidats liés à l’espace post-soviétique

Vadim Rosenstein est né en Ukraine en 1990 avant de s’installer en Allemagne dans son enfance. De nationalité allemande, il a développé ses activités dans la logistique, l’immobilier et la fabrication d’équipements destinés à l’industrie minière.

Timur Turlov est né à Moscou en 1987. Il a commencé sa carrière dans les affaires en Russie avant de s’installer au Kazakhstan. Selon ses déclarations, il a renoncé à la citoyenneté russe en 2022 et possède désormais la nationalité kazakhstanaise. Depuis octobre 2022, Turlov figure sur une liste de sanctions ukrainiennes, aux côtés de structures liées à son groupe Freedom Holding. L’entreprise conteste cette décision, qu’elle estime fondée sur des liens supposés avec la Russie, et cherche à en obtenir le retrait. Quatre ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, ces trajectoires pèsent sur le scrutin.

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Arkadi Dvorkovitch, ancien vice-Premier ministre de Russie, dirige la FIDE depuis 2018. Visé cet été par des sanctions de l’Union européenne, il a suspendu ses fonctions. Anand a pris la tête de la fédération par intérim. À l’origine, Turlov devait participer à l’élection aux côtés de Dvorkovitch. Après son retrait, Turlov a pris la tête du ticket et Anand est devenu son colistier. Ses adversaires y voient la marque d’une continuité avec la direction sortante.

Fide.

Le duel Rosenstein-Turlov se durcit

C’est entre Rosenstein et Turlov que la campagne est devenue la plus agressive.

Le Deutscher Schachbund (DSB) avait désigné Rosenstein comme son délégué auprès de la FIDE, avant d’annoncer un accord de sponsoring de deux ans avec WR Events, société liée à l’entrepreneur, présenté comme l’un des plus importants de son histoire. Turlov y a vu une violation des règles électorales et demandé l’exclusion de Rosenstein ainsi que la suspension du droit de vote de l’Allemagne.

Le DSB a répliqué que sa relation avec M. Rosenstein et les discussions commerciales étaient antérieures à sa candidature, et qu’aucune clause du contrat ne concernait le choix des candidats, le vote ou un soutien politique. Il a même accusé M. Turlov de donner l’impression de chercher à « déstabiliser » la fédération allemande. La commission électorale de la FIDE a rejeté la plainte de Turlov.

Le coup Azmaiparashvili

En juillet, MM. Buettner et Pein avaient salué la réélection de Zurab Azmaiparashvili à la tête de l’Union européenne des échecs. Son équipe avait obtenu 35 voix sur 53, contre sept pour une liste associée au camp Rosenstein et conduite par l’ancien champion de France Bachar Kouatly. Buettner avait utilisé ce résultat pour tenter d’attirer les soutiens de Rosenstein. Depuis, retournement spectaculaire, Azmaiparashvili a rejoint l’équipe Rosenstein…

Les 35 voix de l’ECU ne sont pas transférables à la FIDE. Mais politiquement, le signal est fort. En reprenant la logique autrefois utilisée par Buettner, les sept voix associées à Rosenstein pourraient s’ajouter au réseau ayant porté Azmaiparashvili à 35 voix, soit un potentiel théorique de 42 voix européennes. Cette arithmétique ne garantit aucun vote, mais le ralliement ouvre à Rosenstein une partie importante du réseau politique européen.

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L’entrepreneur allemand a construit une équipe internationale : Gordon Tang pour l’Asie, Azmaiparashvili pour l’Europe, Éloi Relange pour le soutien français. Rosenstein met aussi en avant ses investissements dans l’organisation de tournois, les compétitions par équipes, les échecs féminins et les programmes destinés à la jeunesse. Son argument : avoir déjà démontré sa capacité à mobiliser des financements et à transformer ses engagements en projets concrets.

Face à lui, Turlov dispose lui aussi d’une puissance financière considérable et de la stature internationale d’Anand. Mais sa candidature reste davantage associée à la continuité, du fait de la recomposition de l’ancienne équipe de Dvorkovitch.

Buettner, troisième homme, mise sur le développement commercial, la transparence et une redistribution accrue vers les fédérations nationales.

Une partie de pouvoir

À Samarcande, les fédérations départageront trois hommes d’affaires, trois réseaux et trois visions du pouvoir. La France est engagée derrière Rosenstein. En Europe, le ralliement d’Azmaiparashvili a renforcé sa position. Reste à savoir si cette dynamique se traduira dans les urnes. Derrière les calculs de voix, les sponsors et les alliances, la question est simple : une FIDE bâtie autour des fédérations, des partenariats et des projets revendiqués par Rosenstein ? Une continuité institutionnelle soutenue par la puissance financière de Turlov ? Ou le modèle plus commercial de Buettner ? Le 26 septembre, à Samarcande, les 64 cases deviendront le théâtre d’une véritable partie de pouvoir.

Sur la difficile route de Los Angeles

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Jimmy Gressier, médaille de bronze remportée en finale du 10 000 mètres hommes lors des Championnats d’Europe d’athlétisme à Birmingham, en Angleterre, samedi 15 août 2026 © Petr David Josek/AP/SIPA

Monsieur Nostalgie revient sur les résultats en demi-teinte des athlètes français au Championnat d’Europe de Birmingham en août dernier et s’interroge sur les chances tricolores aux prochains JO dans la cité des anges en 2028…


Cet été, le compte n’y était pas. Faillite d’un système. Absence de culture de la gagne. Déni de l’effort. Ambition en berne. Vision inexistante. Démission ! Démission ! Démission ! Les attaques ont plu sur les ronds-de-cuir qui administrent le sport après l’escapade britannique d’août dernier. Les réseaux peu enclins à la mesure demandaient des têtes. Les athlètes, pauvres lampistes, ont échappé pour le moment à l’hallali. Des résultats indignes d’une grande nation telle que la France. Une 19ème place au pays de Coubertin, de l’INSEP et de l’UNSS, de qui se moque-t-on ? Et tout ça, avec l’argent du contribuable. Regardez plutôt l’exemple italien et sa floraison de médailles, des champions charismatiques en pagaille et une stratégie offensive, les Azzurri voient la vie en bleu clair. Alors que la France s’enfonce décidément dans tous les domaines.

À l’opposé, d’autres observateurs plus cléments estiment que notre athlétisme est en reconstruction en vue d’une renaissance attendue à Los Angeles en 2028. Que nos bronzes d’hier seront nos ors de demain. Qu’il y a eu un bel élan collectif et de prometteuses individualités durant cette saison anglaise. Que les médailles sont l’aboutissement d’un long cheminement et que notre équipe soudée ne manquait pas de volonté. Qu’il n’est pas fou de croire en des jours meilleurs, bientôt.

La vérité est comme souvent plus nuancée et cruelle. Les causes de cet athlétisme « malade » sont nombreuses, complexes, anciennes, à la fois structurelles et conjoncturelles. Pour apporter un diagnostic précis, il faudrait parler de la pratique générale du sport dans notre pays, de sa place dans les universités, de l’efficacité des politiques publiques dirigistes, et de l’imbrication du secteur privé aux côtés des soutiens traditionnels que sont l’Armée ou les collectivités territoriales. Mais aussi parler de la faiblesse des rémunérations dans des disciplines moins médiatisées ; la question de la juste rémunération n’est pas un sujet tabou (aux JO de Paris 2024, nous avions eu honte d’apprendre que de nombreux sportifs avaient des fins de mois acrobatiques). Et quid de l’EPS à l’école ? De la détection et du suivi des futurs talents ? De la prise en charge du haut niveau du point de vue de la performance pure et du bien-être psychique ?

Malgré tout, la brutalité de cette 19ème place restera en travers de notre drapeau. Les historiens du sport replongent dans les annales, on égrène les années maudites 1958, 1982, 2022 ; les statisticiens compulsent les lignes ; on ergote entre le classement final, le nombre de titres en or obtenu et le nombre de qualifiés dans les phases finales ; on se repasse la patate chaude. Il y a, à vrai dire, de la déception et de l’inquiétude pour les prochaines échéances. Parce qu’une Marseillaise chantée à vive voix pour célébrer une victoire, sur une piste, mettra toujours du baume au cœur. Le public n’est pas injuste avec ses athlètes bleu de France. Il les aime profondément. Il vibre avec eux. Il compatit. Il s’enflamme. Il souhaiterait que la vitesse retrouve des couleurs et des leaders ; et que les lancers soient mieux maîtrisés. Il se souvient de nos relais triomphants du passé. La perche homme et la longueur femme rassurent les plus sceptiques. Et puis, nos fondeurs tiennent la barre. L’endurance n’est-elle pas la principale vertu d’un peuple qui n’abdique pas ? Le sport d’élite international est en pleine effervescence, une science inexacte, les records tombent et les places sont de plus en plus chères. Si le podium demeure le but ultime et l’or, le métal le plus recherché, la manière – c’est-à-dire l’engagement, le panache, l’intelligence, la foulée académique ou le sprint désarticulé-, marque tout autant les téléspectateurs. Nous avons historiquement une manière française d’arracher un podium. Alice Finot, impériale au 3 000 m Steeple a brillamment décroché l’argent avec un sens du placement. La très grande classe. Et Jimmy Gressier, déçu après son 5 000 mètres, a pris la troisième place au 10 000 mètres avec les dents, avec la folie, avec une rage populaire communicante. Ces émotions-là, valent de l’or.

De « Jénine » à « Naza »: le cinéma est le premier brouillon de l’histoire

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L'acteur et réalisateur arabe de citoyenneté israélienne Mohammed Bakri, photographié à Ramallah le 18 décembre 2002 © MUHAMMED MUHEISEN/AP/SIPA

Couronné à la Mostra de Venise, le documentaire israélien NAZA accuse l’armée israélienne d’avoir intégré la mort de civils dans la conduite de la guerre à Gaza. L’affaire rappelle celle de Jenin, Jenin, le film de Mohammad Bakri consacré à l’opération israélienne d’avril 2002. Vingt-trois ans après sa sortie, que reste-t-il de ce film, de ses accusations et de la bataille mémorielle qu’il a déclenchée ?


Il aura fallu moins de quatre jours pour que NAZA passe du statut de film presque inconnu à celui d’affaire d’État. Présenté le 10 septembre à la Mostra de Venise, le documentaire des Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor a reçu une ovation de près de vingt-cinq minutes avant d’obtenir le prix spécial du jury. En Israël, la réaction fut exactement inverse. Benyamin Netanyahou a dénoncé une œuvre participant à l’« incitation antisémite » mondiale. Le chef d’état-major, Eyal Zamir, a demandé un examen juridique. Le ministre de la Culture, Miki Zohar, est allé jusqu’à réclamer que les réalisateurs soient privés de leur nationalité. Le film était devenu un événement politique avant même d’avoir été vu par la plupart de ceux qui le condamnaient ou le célébraient.

Accusation de l’intérieur

Son titre vient de l’acronyme hébreu nezek agavi, « dommage collatéral », qui désigne le nombre de civils susceptibles d’être tués lors d’une frappe. Produit par le Guardian et réalisé par deux des auteurs de No Other Land, Oscar du meilleur documentaire en 2025, NAZA rassemble les témoignages anonymisés de 24 soldats et membres du renseignement israélien sur la sélection des cibles à Gaza, l’emploi de l’intelligence artificielle et les pertes civiles acceptées.  

Selon certains témoins, des systèmes informatiques auraient désigné massivement des membres présumés du Hamas, parfois subalternes, frappés à leur domicile malgré une marge d’erreur de 15 % et la présence prévisible de dizaines, voire de centaines de civils. Prolongeant des enquêtes de +972 Magazine, Local Call et du Guardian, les réalisateurs dénoncent moins des exactions individuelles qu’un système bureaucratique de destruction. L’armée israélienne rejette des accusations qu’elle juge mensongères et décontextualisées, tandis que la Mostra assume la lecture accusatoire du film.

L’intérêt de NAZA tient à cette accusation portée de l’intérieur par des Israéliens ayant participé, directement ou indirectement, à la guerre. Le film plonge le spectateur dans la mécanique des frappes : une cible, un téléphone, un immeuble, une estimation des victimes civiles, puis une décision.

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Mais l’anonymat des témoins constitue aussi sa principale faiblesse. Le spectateur ignore leurs fonctions exactes, leur accès aux informations et les opérations concernées. Il dépend donc des vérifications du Guardian et du montage des réalisateurs, sans entendre les décideurs ni connaître les contraintes du moment. Nécessaire pour protéger les sources, cet anonymat impose de distinguer une enquête journalistique d’une procédure contradictoire ou d’un travail historique achevé.

Cette prudence a pourtant disparu à Venise, où l’ovation et les drapeaux palestiniens ont donné au film valeur de verdict. Inversement, le gouvernement israélien a davantage réagi à son effet politique qu’à ses accusations précises, dénonçant trahison et antisémitisme avant tout débat sur les faits. Cette polarisation rappelle fortement une affaire vieille de près d’un quart de siècle : celle de Jenin, Jenin.

Jénine, avril 2002

Au printemps 2002, la seconde Intifada est à son apogée. Les attentats-suicides se succèdent dans les villes israéliennes. Le 27 mars, soir de la Pâque juive, un kamikaze du Hamas se fait exploser dans l’hôtel Park de Netanya au milieu de familles réunies pour le Seder. Trente personnes sont tuées et environ 140 blessées.

Ariel Sharon lance alors l’opération « Rempart » pour reprendre les principales villes palestiniennes et démanteler les réseaux terroristes. Le camp de Jénine en est l’un des principaux bastions : le Hamas, le Jihad islamique et les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa y disposent de combattants, d’ateliers d’explosifs et de structures clandestines.

Début avril, l’armée israélienne pénètre dans ce dédale de ruelles et de bâtiments piégés, défendu par des tireurs embusqués. Elle privilégie d’abord l’infanterie afin de limiter l’usage de l’aviation et de l’artillerie. Après la mort de treize réservistes dans une embuscade le 9 avril, elle recourt davantage aux bulldozers blindés, rasant une partie du camp. Les secours peinent à atteindre les blessés et des habitants restent plusieurs jours sans eau, nourriture ni soins. Au total, 23 soldats israéliens sont tués.

Le bilan palestinien généralement retenu est de 52 morts : Human Rights Watch identifie au moins 22 civils et 27 combattants présumés, le statut des trois autres restant incertain. Comme Amnesty International, l’organisation ne trouve aucune preuve d’un massacre de masse, mais documente de possibles crimes de guerre : morts illégales, boucliers humains, entraves aux secours et destructions injustifiées.

En limitant l’accès des journalistes et des organisations humanitaires pendant les combats, Israël favorise cependant les rumeurs. Des responsables palestiniens évoquent 500 morts, des fosses communes et des civils exécutés. À leur entrée dans le camp, les journalistes découvrent des destructions considérables et une population traumatisée, mais ni les centaines de cadavres ni les fosses annoncées.

Le rapport du Secrétaire général de l’ONU ne confirme pas le massacre. Toutefois, le refus israélien d’accueillir la mission d’enquête initialement prévue entretient durablement le soupçon : l’absence de preuves peut dès lors être attribuée à l’obstruction d’Israël plutôt qu’à l’inexactitude de l’accusation.

La bataille réelle et la bataille mémorielle commencèrent ainsi presque simultanément. D’un côté, Israël décrivait un combat particulièrement meurtrier contre des groupes armés retranchés dans un camp piégé. De l’autre, le récit palestinien faisait de Jénine le symbole d’une population civile écrasée par une armée toute-puissante. Chacun pouvait s’appuyer sur une part de réalité. La résistance armée et la mort de 23 soldats israéliens, la destruction du camp, les civils tués et les souffrances infligées à ses habitants. C’est dans ce contexte que Mohammad Bakri tourne Jenin, Jenin.

Bakri n’est pas un cinéaste palestinien extérieur à la société israélienne. Né en Galilée en 1953, citoyen israélien, formé à l’université de Tel-Aviv, il est alors l’un des acteurs arabes les plus connus du pays. Il joue en arabe comme en hébreu, dans des productions palestiniennes et israéliennes. Son rôle dans Au-delà des murs, en 1984, lui avait valu une large reconnaissance en Israël.

Il occupe donc une position inconfortable. Palestinien par son identité nationale et sa mémoire familiale, mais profondément inséré dans le monde culturel israélien. Cette double appartenance lui vaut parfois la suspicion des deux camps. Certains Israéliens lui reprochent son engagement palestinien. Certains Palestiniens ses collaborations avec l’industrie culturelle israélienne.

Pendant l’opération « Rempart », Bakri participe à une manifestation non violente près d’un barrage. Un acteur qui se trouve à ses côtés est blessé par un tir israélien. Bouleversé, il décide de pénétrer à Jénine avec une caméra après les combats pour recueillir la parole des habitants. Le résultat est un film d’une durée d’un peu moins d’une heure, sans narrateur, ni enquête méthodique, ni voix israélienne. Bakri interroge des hommes, des femmes et des enfants au milieu des ruines.

Bakri revendique cette subjectivité. Il ne prétend pas offrir une reconstitution militaire de la bataille, mais ce qu’il appelle « la vérité palestinienne ». À ses yeux, les habitants de Jénine ont été privés de parole ; son rôle consiste à la leur rendre, non à opposer à chacun de leurs récits la version d’un porte-parole de Tsahal. C’est précisément là que naît le problème. Un témoignage peut être sincère sans être exact. La mémoire d’un événement traumatique mêle ce qui a été vécu, ce qui a été rapporté par d’autres et ce que le témoin a fini par croire. Le montage cinématographique donne pourtant à ces paroles la force d’une démonstration.

Dans le monde arabe et dans une partie des milieux militants occidentaux, Jenin, Jenin est accueilli comme le document qui brise le silence sur un massacre. Le film obtient le prix du meilleur film aux Journées cinématographiques de Carthage en 2002, puis un prix international du documentaire méditerranéen en 2003. Il est projeté dans des festivals, des universités, des associations et des salles militantes.

Son succès tient moins à ce qu’il démontre qu’à ce qu’il fait ressentir. Les ruines, les visages et les récits fournissent une forme visuelle à un événement déjà interprété. Le film ne crée pas la croyance dans le massacre de Jénine, il lui donne des images.

En Israël, la réception est explosive. Des soldats ayant combattu dans le camp estiment être collectivement accusés de meurtres, de vols et d’atrocités qu’ils n’ont pas commis. Des médecins militaires et des réservistes relèvent plusieurs affirmations jugées fausses ou impossibles. L’un des témoignages accuse notamment un soldat d’avoir volé l’argent d’un vieil homme. D’autres passages suggèrent des exécutions ou des destructions de nature criminelle sans apporter d’éléments permettant d’en identifier les auteurs ou d’en vérifier les circonstances. En décembre 2002, le Conseil israélien de contrôle des films interdit la projection commerciale de Jenin, Jenin, le qualifiant de propagande mensongère susceptible de porter atteinte au public. La décision place aussitôt Bakri dans la position du cinéaste censuré et renforce la diffusion internationale de son œuvre.

Bakri saisit la Cour suprême. En 2003, celle-ci annule l’interdiction. Les juges ne certifient nullement la véracité du documentaire. Ils considèrent au contraire que la présence de mensonges ne suffit pas à justifier la censure d’une œuvre politique. La juge Dalia Dorner défend une conception exigeante de la liberté d’expression : dans une société démocratique, le pouvoir ne doit pas protéger le public contre les idées ou les récits qu’il juge faux. Il appartient au spectateur, au débat public et à la critique de distinguer le vrai du faux. Le film peut donc être projeté, précisément parce que l’État n’a pas vocation à imposer une version officielle de l’histoire. Cette victoire juridique ne clôt pourtant pas l’affaire. Elle déplace le conflit de la censure vers la diffamation.

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Cinq réservistes ayant participé aux combats poursuivent Bakri. Ils affirment que le film souille leur réputation et celle de leurs camarades. En 2008, la justice reconnaît le caractère diffamatoire de certains passages, mais rejette leur plainte : aucun des cinq hommes n’étant personnellement identifiable dans le documentaire, ils ne peuvent agir au nom de l’ensemble des soldats ayant combattu à Jénine. La distinction est importante car le tribunal ne déclare pas le film exact, il juge que les plaignants ne sont pas individuellement visés.

L’affaire rebondit lorsqu’un officier de réserve, Nissim Magnagi, se reconnaît dans des images associées à l’accusation de vol formulée par un vieil habitant du camp. Présent à l’écran, il dispose cette fois d’un intérêt personnel à agir. En 2021, le tribunal de district de Lod lui donne raison. Il estime que l’accusation est fausse et diffamatoire, interdit la projection du film en Israël, ordonne la saisie des copies et condamne Bakri à verser 175 000 shekels de dommages et intérêts, auxquels s’ajoutent 50 000 shekels de frais de justice.

Bakri fait appel. En novembre 2022, la Cour suprême clôt une vingtaine d’années de bataille juridique en confirmant la décision. Elle le tient notamment responsable de plusieurs projections organisées entre 2010 et 2012 ainsi que de la mise en circulation du film sur YouTube.

Il existe donc deux arrêts apparemment contradictoires de la Cour suprême. En 2003, elle autorise le film au nom de la liberté d’expression tandis qu’en 2022, elle confirme son interdiction. Mais les procédures ne portent pas sur la même question. La première concernait le pouvoir administratif de censurer une œuvre avant ou indépendamment d’un préjudice individuel établi. La seconde concernait une accusation précise visant un homme identifiable, jugée mensongère et diffamatoire.

Mémoires figées

Les défenseurs de Bakri y voient néanmoins un acharnement judiciaire et une volonté de faire disparaître la mémoire palestinienne. Ses adversaires considèrent, au contraire, que la liberté artistique ne peut autoriser l’imputation d’un crime inventé à une personne réelle.

Bakri est mort en décembre 2025, à l’âge de 72 ans. Pour une partie du monde palestinien, il demeure celui qui a donné un visage et une voix aux habitants du camp. Pour beaucoup d’Israéliens, son nom reste associé à une calomnie ayant transformé une bataille meurtrière contre des groupes armés en massacre imaginaire. Sa disparition n’a pas réconcilié les mémoires. Elle les a figées.

Le temps permet aujourd’hui de séparer plusieurs niveaux de vérité. Il n’y a pas eu à Jénine de massacre de plusieurs centaines de civils. Les chiffres avancés pendant les combats étaient faux. Les enquêtes de l’ONU et des organisations de défense des droits de l’homme, pourtant très critiques envers Israël, n’ont découvert ni fosses communes ni campagne d’extermination. Les quelque 52 morts palestiniens comprenaient une proportion importante de combattants. La mort de 23 soldats israéliens confirme d’ailleurs l’intensité des affrontements.

Il y eut cependant des civils tués, des blessés privés de secours et des destructions massives. Des familles furent ensevelies sous les décombres de leur vie.

Jenin, Jenin transmet quelque chose de vrai. La souffrance, la peur, l’humiliation et la perception palestinienne de l’opération. Mais il les transforme parfois en affirmations factuelles non vérifiées. Or, dans une large partie du monde, le film n’a pas été regardé comme le témoignage subjectif d’une population vaincue, mais comme une enquête établissant ce qui s’était produit. L’émotion a comblé les lacunes de la démonstration.

La comparaison avec NAZA ne doit pas être forcée. Le film de Bakri recueillait exclusivement la parole des habitants d’un camp dévasté. Celui d’Abraham et Szor repose sur des témoins issus de l’armée et du renseignement israéliens, dont les affirmations prolongent plusieurs enquêtes journalistiques. Les réalisateurs ne filment pas seulement les conséquences de la guerre. Ils prétendent dévoiler son fonctionnement intérieur.

Mais les deux affaires mettent au jour le même mécanisme. Un film arrive au cœur d’une bataille politique et mémorielle. Parce qu’il donne à voir ce que beaucoup veulent révéler, il est immédiatement traité comme un jugement définitif. Ses récompenses internationales renforcent sa valeur morale, tandis que la réaction des autorités israéliennes semble confirmer qu’il dévoile une vérité que l’État voudrait cacher.

Yuval Abraham et Rachel Szor posent avec le Prix spécial du jury décerné à « Naza », lors du photocall des lauréats à la cérémonie de clôture de la 83e Mostra de Venise, le 12 septembre 2026 à Venise, en Italie © Gian Mattia D’Alberto/LaPresse/Shutterstock/SIPA

En répondant par les menaces et les accusations de trahison, le gouvernement israélien reproduit d’ailleurs l’erreur commise avec Jenin, Jenin. Il transforme une discussion sur la solidité des preuves en combat pour ou contre la liberté d’expression. Il offre aux réalisateurs une stature de dissidents et donne à l’étranger le sentiment que l’État refuse moins un récit mensonger qu’une vérité insupportable.

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L’expérience de Jénine devrait pourtant conduire à une autre attitude. Il faut permettre la projection, protéger les auteurs et examiner minutieusement chaque accusation. Qui sont les témoins ? Quelles fonctions occupaient-ils ? À quelles opérations ont-ils participé ? Les seuils de pertes civiles évoqués furent-ils théoriques ou effectivement appliqués ? Les systèmes algorithmiques désignaient-ils des cibles ou fournissaient-ils seulement des indications soumises à une validation humaine ? Les pratiques décrites furent-elles constantes, exceptionnelles ou propres à certaines phases de la guerre ?

Condamner le film sans répondre à ces questions revient à perdre la bataille avant de l’avoir livrée. Mais l’applaudir pendant vingt-cinq minutes ne dispense pas davantage de les poser. Jénine enseigne enfin que les corrections factuelles pèsent peu face à une image déjà installée. Le « massacre de Jénine » n’a pas eu lieu au sens où il fut annoncé en avril 2002. Pourtant, la formule, les ruines et le film ont survécu aux rapports qui l’ont démentie. À Gaza, où l’échelle des morts et des destructions est sans commune mesure, la bataille de la mémoire sera plus vaste encore.

NAZA en constitue probablement l’un des premiers monuments. Peut-être les accusations du film seront-elles largement confirmées. Peut-être seront-elles nuancées ou carrément réfutées. Mais son triomphe à Venise et la fureur qu’il a provoquée en Israël montrent que le processus est déjà engagé. Une mémoire mondiale de Gaza se forme alors que la guerre n’est pas terminée.

Harvard: la filière antisémitisme

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Shabbos Kestenbaum, diplômé de Harvard en 2024 et figure de la lutte contre l’antisémitisme sur le campus. © Courtesy Shabbos Kestenbaum

L’antisémitisme est devenu le nouveau pôle d’excellence de Harvard. Mais Shabbos Kestenbaum, graduate en études religieuses, a fait front : malgré les menaces et les intimidations, il s’est battu pour dénoncer l’ostracisme des juifs sur le campus. Une aventure qui l’a fait passer du Parti démocrate au trumpisme.


Depuis sa fondation en 1636, l’université Harvard a vu s’asseoir sur ses bancs pas moins de huit présidents des États-Unis, 18 médaillés Fields et 160 prix Nobel. Mais ces trois dernières années, c’est un banal élève en théologie aux lunettes d’écaille et à la kippa noire qui a sans aucun doute été l’étudiant le plus célèbre de l’établissement.

Son nom : Shabbos Kestenbaum. Son fait d’armes : avoir lutté, aussi bien sur le campus qu’auprès de la justice, contre l’antisémitisme en vigueur dans les rangs de la doyenne des institutions académiques américaines.

Tout prédisposait pourtant le jeune homme, originaire de Teaneck, dans le New Jersey, à mener une autre vie. Sixième d’une fratrie de sept, Kestenbaum est le fils d’un marchand de livres rares, propriétaire d’une maison de vente aux enchères spécialisée dans les ouvrages anciens hébraïques. « J’ai grandi dans une maison où chaque mur était tapissé de bibliothèques de volumes des XVIIe et XVIIIe siècles », confie-t-il à Causeur.

Au cours de son adolescence, Kestenbaum fréquente la yeshiva de Riverdale, dans le quartier du Bronx à New York, avant d’étudier durant deux ans la théologie à Jérusalem. Dès cette époque, il conçoit cette discipline « non seulement comme étude de Dieu, mais aussi comme anthropologie, épistémologie et histoire ».

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Pour parachever son cursus, il s’inscrit en 2022 en master à Harvard, l’une des formations les plus prestigieuses au monde dans le domaine religieux. Électeur démocrate convaincu, il est alors l’heureux possesseur d’une affiche électorale de collection, mentionnant le nom de Barack Obama… en hébreu – « Probablement la seule dans tout l’État de New York », sourit-il. Quelques semestres à Harvard vont changer son point de vue sur la gauche américaine.

À peine arrivé à l’université, Kestenbaum découvre l’hostilité qui y règne envers les juifs. « On me demande toujours à quoi ressemblait Harvard avant le 7-Octobre, mais la vérité, c’est qu’il y avait déjà de l’antisémitisme », cingle-t-il. Depuis une décennie en effet, le campus est plongé dans une atmosphère irrespirable.

Au fil des années, les actions coups de poing accusant les juifs sionistes d’être des « racistes », « colons », ou encore des « suprémacistes blancs » se sont multipliées. En 2021, le centre communautaire juif Hillel a été vandalisé, par deux fois. En 2023, un professeur de l’école d’administration publique, Marshall Ganz, a reproché à trois étudiants israéliens de qualifier leur pays de « démocratie juive libérale ». Fait troublant, alors qu’une enquête interne établit par la suite que l’enseignant a eu un comportement offensant pour ses étudiants à raison de leurs origines, aucune sanction n’est prononcée contre lui. Dans un tel contexte, pas étonnant que la proportion d’étudiants juifs à Harvard ait baissé de plus de moitié entre 2013 et 2023, passant d’environ 25 % des effectifs à moins de 10 %.

Le 7-Octobre, révélateur d’un malaise ancien

Arrive le 7 octobre 2023. Pour Kestenbaum, c’est moins l’opération terroriste que la réaction que celle-ci a déclenchée sur le campus qui est stupéfiante : « Le vrai sujet, pour moi, c’est le 8 octobre », résume-t-il. Au moment même du massacre, le jeune homme se trouve au centre Habad, où il fête Sim’hat Torah. En bon juif orthodoxe, Kestenbaum ne touche pas à son téléphone et ignore tout de l’attaque. Jusqu’à ce que les rumeurs circulent, s’amplifient et le poussent à rompre le shabbat pour s’enquérir de sa famille en Israël. Pendant qu’il cherche à savoir si les siens sont en vie, 34 associations étudiantes rédigent déjà une « déclaration d’urgence » imputant « au régime israélien » l’entière responsabilité du massacre : « Ces étudiants qui se présentent en déclinant leurs pronoms de genre, qui posent un genou à terre pour Black Lives Matter, sont sortis du lit pour blâmer les juifs du plus grand massacre depuis la Shoah », s’indigne-t-il encore.

Sans entraîner aucune réaction de la part de la direction de l’université… Au contraire, un mois plus tard, en novembre 2023, lorsque des étudiants propalestiniens occupent University Hall, le bâtiment historique d’Harvard situé au cœur du campus, en violation flagrante du règlement, le doyen Rakesh Khurana et son confrère Salmaan Keshavjee viennent carrément leur apporter des burritos et des bonbons.

Mais Kestenbaum n’est pas au bout de ses peines. Le jour où il dispose dans le hall de la faculté de théologie une série de visuels en hommage aux otages du Hamas, il devient lui-même une cible. Sur une photo du bébé Kfir Bibas qu’il a placardée, quelqu’un a rajouté à la main : « Sa tête est encore là, où sont les preuves ? » Et sur celle de Noa Argamani, festivalière de Nova : « Les juifs sont les meilleurs amis de Jeffrey Epstein ! »

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L’auteur de ces infâmes inscriptions est un employé de l’université, fier de son geste. Dans sa fuite en avant, il publie une vidéo, où, devant une photo de Kestenbaum et une machette à la main, il se flatte de combattre la « mafia sioniste ». « Malgré mes dizaines de courriels et d’appels pour alerter la direction Harvard sur mes craintes quant à ma sécurité, l’université ne m’a jamais répondu, raconte l’étudiant. J’ai dû embaucher un garde du corps armé pour me protéger. » Des mois plus tard, l’homme finira enfin à la porte.

Kestenbaum n’est pas le seul à être visé en tant que juif sur le campus. Une de ses camarades israéliennes est sommée par un professeur de quitter la salle de classe parce que sa « nationalité met les autres mal à l’aise ». Un étudiant se fait cracher dessus parce qu’il porte la kippa. Un autre est molesté lors d’un « die-in » pro-palestinien. Parmi ses agresseurs figure une personnalité du campus du nom d’Ibrahim Bharmal. Assistant d’enseignement à la faculté de droit, il est l’éditeur de la fameuse Harvard Law Review. Il n’écopera d’aucune sanction disciplinaire de la part de l’université. Pire encore, il recevra quelque temps après une bourse de 65 000 dollars afin de pouvoir effectuer un stage au Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), dont les liens avec les Frères musulmans sont documentés.

Assez vite, certains journalistes et hommes politiques s’émeuvent des insultes et violences antisémites signalées à Harvard. Mais alors que la direction de l’établissement n’a jamais répugné, au cours de son histoire, à réglementer la parole de ses étudiants, dès lors qu’il s’agit de juifs, elle se réfugie dans une lecture absolutiste du premier amendement de la Constitution américaine !

Quand Harvard tolère l’intolérable

Le 5 décembre 2023, Claudine Gay, présidente de l’université, est auditionnée à ce sujet par une commission d’enquête du Congrès. « Appeler au génocide des juifs viole-t-il le code de conduite de l’université ? » lui demande une élue. La réponse de l’universitaire est restée tristement célèbre : « Cela dépend du contexte. »

Des paroles non seulement scandaleuses sur un plan moral, mais aussi fautives d’un point de vue strictement juridique, analyse Kestenbaum : « Les appels au génocide des juifs violent bel et bien le code de conduite d’Harvard, puisque l’université a déjà sanctionné des étudiants pour des propos qu’elle jugeait haineux. »

Un drapeau palestinien brandi lors de la cérémonie de remise des diplômes de Harvard, Cambridge (Massachusetts), 23 mai 2024. © Charles Krupa/AP/SIPA

Au lendemain de la déclaration accablante de Gay, le jeune homme ressent un soulagement. « Pendant des mois, on m’a répondu que j’exagérais quand je dénonçais le traitement différent des étudiants juifs à Harvard, se rappelle-t-il. Mais quand la présidente de votre propre université admet qu’on peut appeler au génocide des juifs, cela vous donne raison. Le lendemain, j’ai dit à la presse : “Ne m’écoutez pas, écoutez notre présidente !” » Gay démissionnera un mois plus tard, rattrapée par des accusations de plagiat. Mais son passage devant le Congrès aura agi comme un détonateur.

De la plainte contre Harvard à la croisade de Trump

Désormais sûr de son fait, Kestenbaum passe à la vitesse supérieure. En janvier 2024, il décide de porter plainte contre l’université pour discrimination. « Ce que je reproche à Harvard, ce n’est pas le libéralisme, mais l’illibéralisme, c’est de dicter aux étudiants ce qu’il faut penser, et non pas comment penser », explique-t-il pour justifier son action, à laquelle la direction répond par un mémorandum d’anthologie, dans lequel les griefs de la partie civile sont qualifiés de « parole politique » et d’« irrémédiablement sans objet ». Heureusement, le tribunal rejettera ce piteux argumentaire.

« La plainte que j’ai déposée est la première de l’histoire américaine ayant ouvert la voie d’un procès pour violations de droits civiques contre des juifs sur un campus », se réjouit aujourd’hui Kestenbaum. Las, ledit procès n’aura pas lieu. Le 15 mai 2025, le jeune homme signe un accord transactionnel confidentiel avec Harvard mettant fin à ses poursuites judiciaires. Il explique ses raisons : l’université avait notamment envoyé une assignation de mille pages à sa yeshiva et exigé l’historique complet des messages WhatsApp des étudiants juifs, jusqu’à ses propres SMS échangés avec ses parents. « J’ai fini par comprendre que cela touchait d’autres que moi, justifie-t-il. S’en prendre à moi, soit ; mais à des gens non impliqués, c’était injuste. »

Aucun jugement n’a donc été prononcé dans ce dossier. Cependant, une brèche a été ouverte. L’affaire « Kestenbaum contre Harvard » a depuis été citée comme précédent dans une demi-douzaine de procédures intentées par des étudiants juifs contre d’autres universités. « Ces étudiants ne demandent pas un traitement spécial, ils demandent un traitement égal, remarque Kestenbaum. Quel terrible constat pour l’enseignement supérieur américain qu’il leur faille se rendre devant un tribunal pour obtenir justice. »

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En mars, l’administration a toutefois repris le dossier en main. Le ministère américain de la Justice a porté plainte contre Harvard devant le tribunal fédéral du Massachusetts. « Chose promise, chose due », s’est réjoui Kestenbaum à l’annonce de cette décision bienvenue car, à l’en croire, le départ de Claudine Gay, si nécessaire qu’il ait été, n’a pas suffi à faire disparaître l’antisémitisme du campus. « Rendez-vous compte que cette université, qui n’hésite pas à désinviter des conférenciers jugés transphobes, à exclure douze étudiants qui avaient posté des mèmes sexistes dans un groupe WhatsApp privé ou à imposer une formation obligatoire sur les dangers de la grossophobie et du racisme, a validé en mars 2025 l’invitation de Mohammed El-Kurd par le comité de solidarité avec la Palestine », déplore Kestenbaum. Connu pour avoir déclaré en 2024 que « tous les sionistes doivent périr », El-Kurd est fiché comme antisémite pas l’Anti-Defamation League, la principale association juive progressiste des États-Unis. 

Mais revenons aux poursuites que l’administration Trump a déclenché contre Harvard. La requête émane de Harmeet Dhillon, procureure générale adjointe des États-Unis en charge des Droits civiques. Dans sa plainte, elle vise en particulier les 2,6 milliards de dollars de subventions fédérales accordés à l’établissement, principalement en provenance du ministère de la Santé.

La démarche s’est toutefois heurtée à un revers le 13 août : le juge fédéral Richard Stearns a rejeté la plainte, estimant que les faits invoqués, datant pour l’essentiel de l’année 2023-2024, étaient trop anciens pour caractériser une violation « en cours » des droits civiques. Un raisonnement qui laisse Kestenbaum perplexe, venant du magistrat qui avait lui-même conclu dans son affaire que Harvard avait « failli envers ses étudiants juifs », fait-il remarquer : « C’est comme plaider : oui, Votre Honneur, mon client a bien tué ces quatre personnes, mais il n’a tué personne depuis, alors ne l’envoyez pas en prison ! » Simple « contretemps », veut-il croire : Dhillon a d’ores et déjà fait savoir qu’elle contestait la décision.

De Bernie Sanders à Donald Trump

Quel itinéraire politique que celui de Kestenbaum ! Lui qui soutenait Bernie Sanders et huait Hillary Clinton, trop centriste à son goût, lors de la convention démocrate de 2016, a prononcé huit ans plus tard un discours en faveur du candidat Trump lors de la dernière convention républicaine.

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Le jeune homme travaille aujourd’hui pour PragerU, l’une des principales organisations conservatrices œuvrant à la diffusion des valeurs américaines auprès de la jeunesse. Il y anime deux émissions, l’une politique, l’autre théologique, et est devenu, en parallèle, une figure récurrente des auditions parlementaires américaines.

Désormais, il dénonce régulièrement la « haine » de l’extrême gauche contre les juifs, les Blancs et l’Amérique. Car au-delà d’Harvard, Shabbos Kestenbaum pose un diagnostic général : « Il est désolant de voir l’Occident, et particulièrement ses gouvernements en Europe de l’Ouest, trahir les principes fondateurs de leurs nations au profit d’un islamisme tiers-mondiste. » Seulement, il n’existe pas de tribunaux pour juger cette trahison à soi-même.

Dans le noir

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© F Comme Film/Umedia

Présenté en compétition à Cannes, le troisième long métrage de Léa Mysius adapte le roman de Laurent Mauvignier dans lequel une fête d’anniversaire tourne au cauchemar. Derrière un casting cinq étoiles et une mécanique de thriller, la violence paraît surtout fabriquée et cette histoire de vengeance bien laborieuse…


Comme aurait dit feu Jean-Pierre Marielle, c’est un film « à la carte ». Réalisé par l’une des étoiles montantes de la nouvelle génération des réalisatrices françaises, Léa Mysius, adapté d’un roman écrit par l’une des coqueluches du roman français actuel, Laurent Mauvignier, et joué par un casting bon teint (Hafsia Herzi, Bastien Bouillon et même Monica Bellucci…), Histoires de la nuit cumule les supposés atouts d’une production française bien dans le vent.

Mais comment adhérer à cet improbable drame en terre rurale où tout semble à la fois surjoué et donné d’avance ? L’engrenage mécanique d’une violence aveugle fondée sur une sempiternelle histoire de vengeance tourne à vide. Les acteurs sont forcément en surrégime dans un scénario qui les instrumentalise sans vergogne. On finit par avoir mal pour eux, englués qu’ils sont dans cette histoire si glauque qu’elle en devient artificielle.

La manipulation permanente et facile du spectateur ne saurait tenir lieu de propos unique et suffisant.

Histoires de la nuit, par Léa Mysius, 2026, 1h09.

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Léa Drucker, seule étincelle d’une « Vie d’une femme » sans éclat

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© Pyramide films.

La justesse et le jeu impeccable de Léa Drucker sauvent le film de Charline Bourgeois-Tacquet, lui un peu juste. Une œuvre finalement assez convenue et décevante.


La Vie d’une femme, deuxième long-métrage de Charline Bourgeois-Tacquet, de facture très académique accumule les clichés scénaristiques sans jamais parvenir à leur donner une véritable profondeur, tandis que la mise en scène demeure désespérément appliquée et convenue.

La réalisatrice avait présenté son premier long-métrage, Les Amours d’Anaïs, à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes en 2021. Un film ennuyeux, malgré les interprétations talentueuses d’Anaïs Demoustier et de Valeria Bruni Tedeschi, qui abordait de manière maladroite la question de l’homosexualité. On pouvait espérer que ce deuxième film témoignerait d’une maturité nouvelle. Il n’en est malheureusement rien. La présence de La Vie d’une femme, en compétition officielle au Festival de Cannes, apparaît surprenante au regard de la banalité de son scénario et de la faiblesse de sa réalisation.

L’illusoire repos de la guerrière

Gabrielle, chirurgienne spécialisée dans la reconstruction faciale, chef de service d’âge mûr, sans famille ni enfant, a consacré son existence entière à son métier. C’est une femme de devoir, indépendante, entièrement absorbée par son travail, dont l’existence semble avoir été organisée pour ne laisser aucune place à l’imprévu. Elle incarne cette figure désormais familière de la femme qui a sacrifié sa vie personnelle à sa réussite professionnelle et qui découvre, lorsque le temps passe, les limites de cette liberté.

L’arrivée d’une jeune écrivaine venue observer son travail pour nourrir un futur roman va bouleverser cet équilibre. Entre les deux femmes naît une histoire d’amour qui constitue le véritable cœur du récit. Mais le film ne dépasse pas les conventions du genre. Leur rapprochement, leur désir, leurs hésitations et les conséquences de cette relation sont le fruit d’un scénario basé sur des fantasmes de la bourgeoisie intellectuelle. Pas de rencontre bouleversante entre deux êtres que tout sépare mais une histoire sentimentale banale, bâtie sur une idée préétablie.

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La jeune écrivaine Frida, interprétée par Mélanie Thierry, n’est d’ailleurs pas toujours très sympathique. Elle est vaniteuse, suffisante, et affiche une assurance intellectuelle agaçante, comme si son regard d’écrivaine lui donnait naturellement le droit d’observer, de juger et de pénétrer l’intimité de Gabrielle. Cette position de spectatrice d’autres vies que la sienne crée une distance qui rend impossible l’adhésion à son histoire avec Gabrielle. Le film accumule les clichés sur la femme moderne, la réussite professionnelle, la solitude, le désir tardif, le renoncement à la maternité et la nécessité de réinventer son existence. Tout cela nous est présenté comme une révélation alors que le cinéma a exploré ces thèmes avec infiniment plus de force et de subtilité. La Vie d’une femme semble finalement raconter l’illusoire repos de la guerrière : après avoir consacré toute sa vie à son métier, Gabrielle pourrait enfin s’autoriser à vivre pour elle-même.

Il manque au film une véritable audace cinématographique. Rien ne semble devoir échapper à la mécanique du récit. La mise en scène de Charline Bourgeois-Tacquet accompagne les personnages au lieu de les révéler, illustre les situations au lieu de les questionner. On aurait aimé davantage de risques, de silence, d’ambiguïté, de sensualité… La scène se déroulant en montagne, où Frida travaille, recueillant la parole de l’excellent écrivain italien Erri De Luca, belle plastiquement s’avère cependant être une ode bucolique d’une naïveté déconcertante.

Léa Drucker, une actrice de la justesse

Seule force du film : Léa Drucker. Très aimée du public comme de la critique, elle possède cette qualité rare : une justesse de jeu exceptionnelle, alliée à une authenticité qui donne constamment l’impression qu’elle ne joue pas, mais qu’elle vit ses personnages. Elle incarne Gabrielle avec subtilité sans jamais forcer le trait ni chercher à fabriquer artificiellement l’émotion.

Mélanie Thierry et Léa Drucker (C) Pyramide Distrib.

Léa Drucker choisit des rôles humains et complexes et leur apporte une vérité immédiate. Une partie importante de sa filmographie aborde les maux et les grandes questions sociétales de notre époque avec un réalisme qui a séduit notamment un public et une critique de gauche, particulièrement sensibles à ses interprétations de femmes confrontées à la violence ou aux difficultés sociales : la mère victime de violences conjugales dans Jusqu’à la garde (2017), l’infirmière de L’Intérêt d’Adam (2025), ou encore l’enquêtrice de police de l’IGPN de Dossier 137 (2025). Sa reconnaissance est arrivée à sa maturité, à quarante ans, loin du bruit médiatique et de la surexposition qui accompagnent souvent les carrières contemporaines. Issue d’une famille célèbre — elle est la nièce de Michel Drucker —, elle a construit son parcours avec discrétion, imposant progressivement son talent par un travail rigoureux et une présence singulière.

Elle a obtenu à deux reprises le César de la meilleure actrice : en 2019 pour Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, puis en 2026 pour Dossier 137 de Dominik Moll. Deux rôles très différents qui témoignent pourtant d’une même capacité à faire exister des femmes confrontées à des situations humaines et sociales extrêmement fortes.

A lire aussi: Il faut croire Catherine Breillat

Elle possède cette capacité exceptionnelle à incarner la liberté, les contradictions et la complexité des femmes mûres. Elle peut être fragile sans être faible, déterminée sans être caricaturale, séduisante sans jamais avoir besoin de le démontrer. C’est particulièrement évident dans le splendide L’Été dernier (2023) de Catherine Breillat, où elle livre sans doute son interprétation la plus forte, d’une ambiguïté et d’une intensité extraordinaires. Elle y incarne une avocate réputée défendant les jeunes filles mineures abusées, maltraitées. Une œuvre crue et cruelle sur le désir physique et l’amour qui décrit la folie très consciente d’une femme redevenue adolescente quand arrive chez eux, le jeune fils que son mari avait conçu avec sa première épouse. Un portrait sans concession d’une femme qui sait ce qu’elle veut et qui sans sourciller atteint des sommets d’ignominie et d’abjection lorsque le désir la brule et qu’elle veut tout maîtriser, ne rien perdre. Catherine Breillat filme le désir qui brûle sous la glace, le feu qui dévore mais aussi les jeux de domination et de pouvoir. Elle se moque des jugements moraux et sociétaux des nouveaux puritains et montre femmes et hommes sans aucune retenue idéologique.

Léa Drucker était également remarquable dans l’étonnant Incroyable mais vrai (2022) de Quentin Dupieux, où son jeu, tout en retenue, révélait son extraordinaire capacité à rendre crédible l’invraisemblable.

Dans La Vie d’une femme, Léa Drucker est donc impeccable. Elle apporte au personnage de Gabrielle une gravité, une fragilité et une vérité que le scénario ne lui donne pas toujours. Face à elle, Mélanie Thierry est également excellente, même si son personnage d’écrivaine, peine davantage à susciter l’empathie. C’est finalement le paradoxe de ce film : il prétend raconter une femme qui cherche à reprendre possession de sa vie, mais c’est son actrice principale qui, par la seule force de son jeu, parvient véritablement à lui donner une existence. Le talent de Léa Drucker sauve ainsi, en partie, une œuvre qui manque singulièrement de souffle, d’aspérités et d’audace.


1h38

Sortie dans les salles de cinéma le 9 septembre 2026

Procès Depardieu: emprise de tête

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Paris, 24 mars 2025 © CYRIL PECQUENARD/SIPA

Les médias ont déjà jugé: Depardieu est présumé coupable, déplore Élisabeth Lévy dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.


« Si j’avais senti la moindre résistance ou opposition, elle n’aurait pas eu besoin de dire un mot, j’aurais arrêté immédiatement », a affirmé Gérard Depardieu aux policiers. Sa défense compte démontrer son innocence dans l’affaire qui l’oppose à la comédienne Charlotte Arnould.


La cour d’appel décidera prochainement si la star va être jugée pour viol. L’audience devant la chambre de l’instruction doit avoir lieu jeudi. Le comédien conteste son renvoi devant la cour criminelle de Paris pour viol et agression sexuelle contre la comédienne Charlotte Arnould, alors âgée de 22 ans.

On souhaite bien du plaisir aux juges…

Fait notable, Depardieu et Arnould sont d’accord sur les faits : ils ont bien eu des relations sexuelles (digitales/orales) en 2018 et elle n’a pas refusé. Mais elle affirme qu’elle était trop « tétanisée », « choquée », « hypnotisée » pour refuser ; lui dit qu’il a cru qu’elle était consentante.

C’est de bonne guerre, la défense de Gérard Depardieu rode ses arguments dans Le Parisien :

  • Des SMS tendres envoyés par Charlotte Arnould après les rencontres : « Doux Gérard, j’ai appris la scène ; j’espère la travailler avec vous bientôt. On se voit vite. Bises, Charlotte. »
  • Les avocats estiment que les images vidéo tournées chez le comédien ne montrent aucune résistance de la jeune femme.
  • Selon eux, la jeune femme a porté plainte quelques jours après avoir appris qu’elle ne chanterait pas Barbara avec Depardieu.
  • Deux ans après cette affaire, Arnould a accusé un autre comédien de l’avoir violée après l’avoir fait boire. L’enquête a révélé qu’elle avait provoqué la rencontre, demandé des préservatifs et apporté du vin. Donc, il n’y a eu finalement aucune poursuite.

A relire,Yannis Ezziadi: Gérard Depardieu, un monstre sacré comme un autre

Tout cela ne prouve rien, sinon qu’il est particulièrement difficile de juger ces affaires. Certes, mais on est quand même loin du récit du prédateur se jetant sur sa proie terrifiée. Chacun croit à sa vérité. Et il y a peut-être une troisième vérité. Une jeune comédienne fascinée par un monstre sacré cède à ses avances. Cela n’aboutit à aucune collaboration. Elle souffre. Elle regrette. Elle réalise qu’elle était fascinée et appelle cela « emprise ». Le juge dira si Gérard Depardieu est coupable de n’avoir pas compris que cette fascination altérait le consentement de la jeune femme. Bonne chance.

Depardieu, salaud idéal pour les médias

En attendant, les médias ont déjà jugé. Pour eux, pas de doute : Depardieu est coupable. De ses actes présumés, mais surtout de ce qu’il est : un Pantagruel aux mauvaises manières, une insulte permanente au politiquement correct. Résultat, quand tous les médias ont abondamment relayé les témoignages d’Arnould et des plaignantes dans l’affaire du film Les Volets verts, la défense de Depardieu a été très peu commentée. En recueillant les confidences des avocats, Le Parisien titre d’ailleurs son article « Révélations sur la stratégie du comédien pour éviter un procès criminel ». En clair : il manigance pour échapper aux juges.

Les journalistes ont le droit d’avoir leur intime conviction. On aimerait croire que les magistrats forgeront la leur librement. Pas sûr quand tout le monde a peur des féministes.

Retrouvez Elisabeth Lévy sur Sud Radio dans la matinale

Petroline: un talon d’Achille de plus pour l’Arabie saoudite

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Cette image satellite, fournie par la société américaine Vantor le dimanche 13 septembre 2026, montre les conséquences de la récente attaque de drones visant l’oléoduc Est-Ouest en Arabie saoudite © AP/SIPA

Deux stations du grand oléoduc Est-Ouest saoudien ont été frappées par des drones venus d’Irak. Long de 1 200 kilomètres et capable d’acheminer jusqu’à sept millions de barils par jour vers la mer Rouge, le Petroline permet de contourner Ormuz. Mais ses stations de pompage constituent autant de maillons vulnérables dans cette route pétrolière devenue vitale.


Des drones lancés depuis le territoire irakien ont frappé deux installations du grand oléoduc Est-Ouest saoudien, selon les autorités de Riyad et de Bagdad. Certaines informations désignent les stations d’Al-Masbah et d’Al-Dhekra, situées respectivement dans les régions de Riyad et de Médine. Elles se trouvent à plusieurs centaines de kilomètres du point de départ du Petroline, à Abqaiq, près du golfe Persique (environ 500 kilomètres pour la première et près de 1 000 pour la seconde), sur un parcours total de 1 200 kilomètres jusqu’au port de Yanbu, sur la mer Rouge. L’Arabie saoudite attribue l’opération à des milices pro-iraniennes présentes en Irak, mais aucun groupe n’en avait publiquement revendiqué la responsabilité au moment de la rédaction de cet article. L’origine des drones, le choix de la cible et le mode opératoire portent néanmoins la marque du réseau régional constitué et soutenu par Téhéran.

Arrêt par précaution

À la suite des frappes, qui ont fait plusieurs blessés et causé des dégâts matériels, les autorités saoudiennes ont interrompu par précaution le fonctionnement de l’oléoduc, le temps d’évaluer l’étendue des dommages. Les images satellitaires semblent montrer qu’au moins une station a été sérieusement touchée. Une fois encore, des drones relativement peu coûteux sont ainsi parvenus à mettre en difficulté une infrastructure devenue vitale.

Le Petroline, ou oléoduc Est-Ouest, traverse l’Arabie saoudite et transporte le pétrole depuis les zones de production de l’est du royaume jusqu’au terminal sur la mer Rouge. Construit dans les années 1980, pendant la guerre Iran-Irak, il devait précisément offrir au royaume une voie d’exportation échappant au détroit d’Ormuz.

Cette fonction de contournement est aujourd’hui plus importante que jamais. La circulation maritime dans le détroit d’Ormuz ayant été fortement réduite par la guerre, l’Arabie saoudite a utilisé le Petroline à un niveau proche de sa capacité maximale. Le système peut transporter jusqu’à sept millions de barils par jour, grâce notamment à la conversion d’une conduite parallèle autrefois réservée aux liquides de gaz naturel. Avant l’attaque, entre quatre et cinq millions de barils y auraient transité quotidiennement, soit environ 4 % à 5 % de l’approvisionnement pétrolier mondial. Le Petroline n’est donc plus seulement une infrastructure nationale mais l’une des principales soupapes du marché mondial du pétrole. Or, une soupape n’est utile que tant qu’elle fonctionne.

Pour comprendre la vulnérabilité du système, il faut cesser d’imaginer un oléoduc comme un simple tuyau légèrement incliné dans lequel le pétrole s’écoulerait naturellement. Sur une distance de 1 200 kilomètres, le brut doit être régulièrement remis sous pression. Sa viscosité, le frottement contre les parois, le diamètre de la conduite et les variations du relief freinent son déplacement et provoquent une perte progressive de pression.

Il n’est toutefois pas possible d’attribuer au Petroline une viscosité unique, celle-ci dépend de la qualité du brut transporté et surtout de sa température. Dans les conditions actuelles, Aramco y fait circuler prioritairement de l’Arabian Light et, dans une moindre mesure, de l’Arabian Extra Light, des pétroles relativement fluides (densité entre 32 et 36 degrés API et entre 36 et 40 degrés API). Le réseau peut également transporter des bruts plus lourds, mais leur viscosité supérieure accroît les pertes de pression et réduit le débit, sauf à chauffer le produit ou à le mélanger à un brut plus léger.

Le Petroline est par ailleurs conçu, équipé et exploité pour le transport de pétrole brut. Dans sa configuration actuelle, il ne peut pas servir indifféremment à l’acheminement d’essence, de gazole ou de carburéacteur. Faire circuler successivement plusieurs produits raffinés exigerait une gestion par lots, des équipements de séparation, des procédures de nettoyage ainsi que des capacités particulières de stockage et de réception à chaque extrémité, afin d’éviter leur contamination. Une conversion resterait techniquement possible, mais elle nécessiterait des adaptations importantes et réduirait, au moins temporairement, la capacité consacrée au brut.

Course de relais

Le fonctionnement d’un oléoduc ressemble à une course de relais. Chaque station reçoit un flux dont la pression a diminué, lui redonne de l’élan et le transmet à la suivante. Plus le pétrole est visqueux, plus l’effort nécessaire est important et plus les stations doivent être rapprochées ou puissantes. À cela s’ajoute un besoin considérable en énergie. Les pompes principales peuvent être entraînées par de puissants moteurs électriques ou par des turbines alimentées au gaz voire avec des produits tirés du pétrole transporté. Mais, même dans ce dernier cas, l’électricité reste indispensable au fonctionnement des vannes, des capteurs, des systèmes de refroidissement, des communications et des dispositifs informatiques qui surveillent en permanence le débit et la pression.

La construction et l’entretien de telles infrastructures constituent un marché hautement spécialisé. Des groupes comme l’italien Saipem, les français Technip Energies et Vallourec, l’américain McDermott, le britannique Petrofac ou le chinois Sinopec Engineering figurent parmi les grands acteurs mondiaux de l’ingénierie et de la construction pétrolières. Ils conçoivent ou réalisent les conduites, les stations et leurs systèmes de contrôle. Des fabricants spécialisés fournissent les pompes, turbines, vannes et équipements électriques.

Dans le cas du Petroline, Saudi Aramco demeure cependant l’opérateur et le principal responsable de la maintenance, qu’elle assure avec l’appui de nombreux sous-traitants. Ses marchés couvrent notamment le remplacement de sections, la pose de manchons, le reconditionnement et les travaux d’excavation. Réparer une station lourdement touchée suppose donc de mobiliser une chaîne industrielle internationale, des pièces parfois fabriquées sur mesure et des techniciens très spécialisés, une opération plus complexe que de remplacer quelques mètres de tube.

Le système saoudien comprend onze stations de pompage et deux stations de régulation ou de réduction de pression, soit treize installations principales le long du parcours. En moyenne, une installation importante apparaît tous les 90 à 110 kilomètres environ. Endommager l’une d’entre elles revient à retirer un coureur de la course. Le pétrole peut encore se trouver dans le tube, les portions précédentes peuvent rester intactes et les stations voisines parfaitement opérationnelles mais la chaîne n’en est pas moins rompue ou, au minimum, fortement dégradée.

En revanche, une perforation isolée de la conduite peut être spectaculaire, provoquer un incendie et entraîner une pollution importante mais, si elle reste localisée, les techniciens peuvent fermer les vannes situées de part et d’autre, isoler le tronçon, remplacer la section endommagée puis remettre progressivement le réseau sous pression.

En revanche, une station de pompage est un ensemble complexe. Elle comprend des pompes de forte puissance, des moteurs ou turbines, des transformateurs, des conduites, des vannes, des systèmes de refroidissement, des capteurs et des équipements électroniques de contrôle. Une explosion ou un incendie peut toucher plusieurs de ces éléments simultanément. Avant toute remise en service, il faut vérifier non seulement que les pompes fonctionnent, mais l’ensemble des composants de ce système.

Il est parfois possible de contourner une station au moyen d’une dérivation ou d’exploiter une conduite parallèle. Mais un contournement ne remplace pas la pression que devait fournir la station. Il ajoute même généralement des pertes hydrauliques supplémentaires. Les stations voisines peuvent compenser une partie de la puissance manquante, mais elles doivent alors fonctionner davantage et le débit maximal de l’ensemble du réseau diminue.

Manque à gagner

Le résultat n’est donc pas nécessairement un arrêt total et durable. Il peut s’agir d’une reprise rapide, mais à vitesse réduite. Dans un réseau transportant plusieurs millions de barils par jour, même une diminution provisoire représente un manque à gagner considérable. Moins de pétrole arrive à Yanbu, les chargements de navires sont retardés et les capacités de stockage finissent par être saturées en amont.

Les Saoudiens disposent d’une longue expérience de la protection et de la réparation de leurs infrastructures pétrolières. En avril 2026, une précédente attaque contre une station du même réseau avait fait tomber le débit à environ 700 000 barils par jour. Riyad avait annoncé le rétablissement de la pleine capacité trois jours plus tard. Ce précédent suggère que le royaume peut réparer rapidement des dommages importants, grâce à des équipes spécialisées et à certaines possibilités de redondance. Il est donc raisonnable de penser que la circulation pourra reprendre assez vite. Mais tant que les installations touchées ne seront pas pleinement opérationnelles, la capacité disponible devrait rester inférieure au maximum théorique.

L’Arabie saoudite dispose par ailleurs de réserves à Yanbu et peut temporairement continuer à charger des pétroliers. Ces stocks ne sont cependant pas illimités. Si le Petroline ne retrouve pas rapidement un débit suffisant, les exportations par la mer Rouge devront diminuer. Le marché l’a immédiatement compris et le cours du Brent a dépassé 108 dollars le baril après l’annonce de l’attaque et de la fermeture de l’oléoduc.

Comment protéger cette infrastructure ? Le royaume peut renforcer la défense aérienne autour du tracé et multiplier les systèmes de brouillage. La solution la plus efficace à long terme consisterait toutefois à enterrer ou à durcir une partie des stations de pompage. Une installation souterraine ou protégée par d’épaisses structures en béton serait beaucoup moins vulnérable aux drones chargés d’explosifs et aux frappes de faible puissance. Des pompes réparties dans plusieurs compartiments permettraient également d’éviter qu’un seul impact neutralise toute la station.

Mais transformer onze stations existantes en installations semi-enterrées ou souterraines serait un chantier long, coûteux et complexe. Et puis, une station ne peut jamais disparaître entièrement sous terre. Elle doit conserver des accès pour le personnel et les engins lourds, des dispositifs de ventilation et de refroidissement, des arrivées électriques, des systèmes de communication et des ouvertures permettant la maintenance ou le remplacement des pompes. Certains éléments resteront donc nécessairement exposés.

L’objectif réaliste n’est pas de rendre le réseau invulnérable, mais de réduire les conséquences de chaque impact. Compartimenter les équipements, multiplier les pompes de secours, protéger les transformateurs, installer des commandes redondantes et préparer des dérivations utilisables sans travaux prolongés.

Ces mesures permettront de réduire la vulnérabilité du Petroline, sans la faire disparaître. L’attaque confirme surtout que contourner Ormuz ne suffit plus à mettre les exportations saoudiennes à l’abri. Le pétrole acheminé vers Yanbu échappe certes au détroit, mais les stations qui le poussent à travers le royaume peuvent être frappées depuis l’Irak ; une fois arrivé en mer Rouge, il reste exposé aux Houthis autour de Bab el-Mandeb. La menace ne disparaît donc pas : elle se déplace tout au long de la chaîne. Peu à peu se dessine autour de la péninsule Arabique une sorte d’ « Ormuz de feu », bien plus vaste que le détroit lui-même, où oléoducs, stations de pompage, terminaux et routes maritimes constituent autant de points vulnérables. Les Saoudiens répareront sans doute rapidement les dégâts. Il leur sera plus difficile de placer durablement leurs infrastructures vitales hors de portée des Gardiens de la révolution iraniens et de leurs alliés.