Alors que les menaces d’interdictions deviennent certitudes pour l’apéro-géant Facebook prévu ce samedi au Champ de Mars, une solution alternative est peut-être en vue. En effet dans ce même VIIème arrondissement de Paris, le PS vient d’inaugurer un bar « ouvert au public » au rez-de-chaussée de son siège, rue de Solferino. Et comme ledit bar ne sert que des boissons sans alcool, aucun risque d’interdiction. Reste à savoir s’il est ouvert les samedis, ce qui laisserait présager que les camarades barmen font plus que 35 heures hebdo…
Transfert d’enfer

À première vue, le livre d’Onfray, dont je ne goûte guère l’anticléricalisme convenu ni le néo-gauchisme aux contours flous, avait de quoi susciter chez moi un ennui teinté de résignation.
Tout ce bruit et cette fureur programmés pour les besoins de la promotion incitent au devoir de réserve. Après la défense d’Éric Zemmour, devoir se cogner l' »affaire Freud » racontée par le détective nietzschéen d’Argentan hédoniste et masturbateur n’est guère exaltant. Pauvre Sigmund ! Le voilà donc enrôlé à son tour dans la galaxie de la réaction, comme un vulgaire Cioran ou un sulfureux Joseph de Maistre… Attaqué hier à l’enseigne de l’efficience, Freud est aujourd’hui combattu au nom de la jouissance.
[access capability= »lire_inedits »]Onfray, nihiliste passif
L’antifreudisme fonctionne en France comme un effet de mode, dans un pays où l’on brûle cycliquement ce que l’on a adoré. La psychanalyse, comme dirait Gauchet, a donc été victime du retour de balancier consécutif à la dogmatisation structuraliste de l’inconscient.
Le Livre noir de la psychanalyse était déjà une entreprise de diabolisation et de dénigrement profitable aux lobbies des thérapies cognitives et comportementalistes, bien décidés à faire main basse sur le marché de la psyché. Puis, avec l’amendement Accoyer, la psychanalyse, jadis célébrée comme une grande diva germanopratine, dut encaisser disgrâce et suspicion au point d’être traitée comme un vulgaire naturopathe ou une cartomancienne roumaine.
Assurément, tout cela n’annonçait rien de bon, mais la bête au ventre encore fécond malgré son grand âge s’en tira avec les honneurs et le retrait de l’amendement précité. La psychanalyse ne pouvait se réduire à des performances évaluables par un cabinet d’audit. On pouvait donc continuer de télécharger librement d’inconscient à inconscient sans que l’État ne s’en mêle.
Soulagement provisoire en vérité, car c’était sans compter sur le surgissement dans le ciel éditorial de notre aigle nietzschéen de gauche porteur de la grande nouvelle : Dieu est toujours mort, mais Freud était un admirateur de Mussolini, un complice du régime hitlérien par la théorisation de la pulsion de mort fondant l’adéquation du bourreau et de sa victime, un affabulateur pervers surchargé de cocaïne, un père travaillé par des pulsions incestueuses qui aurait taillé dans sa propre étoffe névrotique un costume de qualité douteuse, un aigrefin ne comptant à son actif aucune guérison, un faux prophète habile habité par la « haine de soi juive », fondateur d’un temple élevé à sa gloire et gardé par un clergé aveuglé, gardien sourcilleux d’une biographie bidonnée mais sous contrôle.
Roudinesco n’a pas eu tort de titrer sa salve anti-Onfray : « Pourquoi tant de haine ? » Pourquoi tant de haine, en effet, et si peu d’humour, surtout venant d’un grand lecteur de la Généalogie de la morale, qui se comporte en l’espèce comme un vulgaire homme du ressentiment, paresseusement fixé au stade médiocre du nihilisme passif.
L’aigle semble bien trop lesté pour prendre son envol. Encore un effort, Michel, pour libérer la vitalité de cette rage mal contenue ! Si le signifiant Freud désigne la joie, avec notre apprenti surhomme, on ne rigole pas tous les jours.
La psychanalyse n’est pas une science : et alors ?
De quoi Freud est-il le nom pour inspirer une passion si haineusement documentée ?
Cette charge éveille nécessairement la curiosité, non pas que la psychanalyse soit vraiment en danger, mais parce que l’entreprise, par sa démesure quasi mégalomane, nous dit quelque chose d’important sur l’époque. Il n’est nullement anodin que le coup vienne de la gauche, au nom de Dionysos et de Wilhelm Reich.
La psychanalyse dispose assurément de défenseurs bien plus qualifiés que moi contre ce réquisitoire. L’ancien analysant que je suis se sent pourtant sommé de réagir au peu de considération affiché par Onfray à l’égard les usagers du divan, ces pauvres gogos aux âmes cabossées et abusés par une pseudo-science fondée par un chamane autrichien cupide et cynique. Pensez donc ! Toute cette monnaie fiduciaire consumée en vain pour une entreprise frauduleuse, procurant au sujet − et encore, dans le meilleur des cas… − les satisfactions d’un vulgaire placebo.
De fait, en dépit peut-être des espoirs de Freud, la psychanalyse n’est pas un département de la science dite médicale comme le sont la neurologie ou l’hématologie. On peut suivre Onfray quand il affirme qu’elle n’est pas une science au sens positiviste du terme, mais est-ce un crime contre l’esprit ?
Loin de conduire à l’effacement du Sujet, la psychanalyse ne s’intéresse qu’à lui. Mais elle considère le moi comme le lieu d’un certain malentendu entre le Sujet et son inconscient. En démontrant cliniquement que notre vérité est précisément ce qui nous échappe, la psychanalyse invite les êtres de langage que nous sommes à vivre une aventure exceptionnelle, bien au-delà de la guérison. L’avènement d’un sujet forgé à son insu par un inconscient que l’on se propose de mettre au travail marque une césure qui a entraîné des effets bien au-delà de la seule psychanalyse et qui devrait intéresser le penseur d’Argentan. Il en résulte un décentrement du sujet, qu’il soit philosophique ou psychanalytique, aussi stimulant pour l’intellect que pour la vie.
Cet inconscient, Onfray ne prétend pas en réfuter l’existence, il conteste la manière dont Freud l’a rendu intelligible, selon une méthodologie qui, selon lui, relèverait davantage du capharnaüm existentiel que de la rigueur scientifique. La technique psychanalytique ne serait donc qu’une pensée magique, une fiction teintée d’occultisme. Il est vrai que Freud était une sorte de sorcier si l’on considère que le transfert noue les inconscients de bien singulière façon.
Un grand absent : le transfert
Justement, le transfert, qui est pourtant la marque de fabrique du champ freudien, est le grand absent de la bagarre. À vrai dire, Onfray témoigne d’une parfaite méconnaissance des effets de transfert, pourtant à l’œuvre bien au-delà des divans. Et pourtant, ne manipule-t-il pas ce phénomène quand il est face à son auditoire « citoyen » de l’Université populaire de Caen, au risque d’être enfermé lui-même dans le statut d’une contre-idole quand il s’est assigné pour mission de les déboulonner ? Cette déclaration de guerre à l’arpenteur de l’inconscient, cet appel à la rébellion contre les milices freudiennes, ces sections d’assaut de la psyché (SAP) qui constitueraient une menace de chaque instant pour les libertés fondamentales, ne sont-ils pas les manifestations de ce qu’on appelle la résistance ? Je gage d’ailleurs que cet hymne à la haine comblera le cortège hyperfestif des contempteurs d’un patriarcat que la modernité triomphante a pourtant méthodiquement détricoté.
Cette année, l’antifreudisme se porte à gauche
En attendant, Élisabeth Roudinesco ne rend guère service à Freud en tombant dans le piège de la reductio ad hitlerum qui ne fait qu’offrir à Onfray le statut victimaire dont il a besoin. S’il y a bien une bêtise à ne pas commettre, c’est de placer la critique d’Onfray sous le signe de la vigilance contre un proto-fascisme s’avançant sous le masque d’un Zarathoustra paillard et hédoniste, prêt à se pacser avec Alain de Benoist dans la grande backroom indo-européenne.
Qu’il ait recyclé et compilé dans son acharnement accusatoire des argumentaires douteux, de provenance idéologique parfois surprenante pour un homme qui clame son ancrage dans une vraie « gauche de gauche » est un fait. On peut entendre, derrière ses accusations obsessionnelles faisant de Freud un être vénal, manipulateur, incestueux, l’écho d’un antisémitisme bas de gamme à peine voilé – et évidemment inconscient. Cela ne nous éclaire en rien sur la motivation – sans doute inconsciente − qui l’a poussé à s’engager dans une telle entreprise de destruction et de délégitimation de Freud et de ses différents héritiers (à l’exception notable de Wilhelm Reich et des freudomarxistes, qui trouvent grâce à ses yeux).
Reste à analyser l’étrange conjonction d’attaques venues de camps si opposés – Dionysos et le CAC 40. Les évaluateurs, adeptes de l’idéologie managériale, zélotes d’une thérapie sacrifiant aux exigences de l’efficience, les ravaudeurs pragmatiques de l’âme et autres gestionnaires de la ressource humaine n’ont a priori rien de commun avec le nietzschéen de gauche tenté un moment par la boutique NPA. Pour quelle raison sont-ils objectivement alliés contre « l’escroquerie morale » que constitue, à leurs yeux, la psychanalyse ? Parce que, sans le savoir, et avec des objectifs diamétralement opposés, ils conspirent à gouverner les conduites : les uns en affirmant le primat de la performance, les autres celui de la jouissance.
Onfray ne le sait pas, mais il est un petit soldat du marché global, l’idiot utile des nouveaux dompteurs d’âmes qui sont à la psyché ce que la gouvernance est à la souveraineté et qui rêvent de corps performants, d’âmes réparables et adaptables aux contraintes de la compétition mondiale, de sphères privées bien tenues où l’on comptabilisera avec un louable souci de transparence ses orgasmes quotidiens, d’où toute trace du monde ancien peuplé de mythes grecs et de lectures bibliques sera extirpée. Pétris d’intentions aimables, les uns et les autres veulent édifier un monde sans autre, ou plutôt un monde où l’autre ne sera qu’un accessoire, un rouage dans l’économie des pulsions, un agent sexuel en même temps qu’économique. La différence entre générations et sexes y sera lissée, toute idée de dette symbolique sera abrogée.
Ce qu’Onfray reproche à Freud, c’est de défendre l’ordre symbolique − en clair, de ne pas être absolument moderne. Réactionnaire, la psychanalyse ? En un sens, oui, et pour notre plus grande joie si l’on comprend par là qu’elle répond à la nécessité de réprimer les pulsions, de favoriser la sublimation. Réactionnaire et donc libératrice, car seule la loi protège les sujets humains de la tyrannie de la jouissance.
Michel Onfray croit sincèrement être porteur d’une pensée rebelle. Il est un pur moderne et il ne le sait pas. Comme tous les modernes.
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Le queer me tanne

L’événement vous a sans doute échappé et sans mon ami Georges Liébert qui m’envoie régulièrement par voie de poste tous les indices des progrès ébouriffants de la postmodernité qui lui tombent sous la main, je n’en aurais jamais entendu parler. Du 3 au 6 mai, en guise de zakouski avant « la journée internationale contre l’homophobie et la transphobie » qui avait lieu, elle, le 17 mai, Sciences Po a accueilli la première Queer Week – une semaine de quatre jours comme il se doit. Pour les ploucs qui comprennent pas de quoi on cause, les organisateurs ont eu la bonté de sous-titrer leur tract : la Queer Week c’est « une semaine du genre et des sexualités ». Et ne croyez pas qu’il s’agissait seulement de bla-bla : en plus des conférences et des débats, les étudiants ont eu droit à des « événements ludiques » et « happenings plus marquants ». J’ai du mal à imaginer un « happening marquant » ou un « événement ludique » dans le hall de ce vénérable établissement que j’ai eu l’honneur de fréquenter, mais ça prouve juste que je ne vis pas avec mon temps.
On veut du queer donc. Selon Wikipédia, ce terme sert « de point de ralliement à ceux qui – hétérosexuels compris – ne se reconnaissent pas dans l’hétérosexisme de la société ». Derrière cet obscur fatras, la grande idée, venue des universités US, c’est qu’il faut en finir avec la dictature de la différence des sexes, imposée par la nature et par l’oppression, et promouvoir le genre dont chacun peut décider en fonction de son humeur du moment et de la couleur de son sac. Si vous pensez être soit un homme, soit une femme, c’est que vous êtes réac ou aliéné par ces vieux carcans. Soyez queer, vous dis-je – ce que vous voulez, quand vous voulez.
Queer studies et gender studies : le retard français
Les promoteurs de cette manifestation, apparemment très appréciée par le directeur de Sciences Po Richard Descoings, ont un agenda : importer les queer studies et les gender studies, domaine dans lesquels la France affiche un insupportable retard. L’universalisme c’est vraiment ringard. Au-delà de l’université, l’objectif est aussi d’irriguer le monde de l’entreprise qui est, hélas, « peu sensibilisé à ces questions ». On attend avec impatience qu’un constructeur automobile envoie ses concessionnaires en stage de sensibilisation aux « problématiques du genre ».
Les défenseurs de ces billevesées qui doivent commencer à paraître vieillottes sur les campus américains peuvent se réjouir. Les temps changent et heureusement. Mai 68 a commencé parce que des garçons voulaient draguer dans les dortoirs des filles. Quel hétéro-centrisme affligeant ! À la pointe avancée de la société, nos partisans du queer mènent le combat pour l’indifférenciation généralisée. Dans leur avenir radieux, il n’y aura plus ni hommes ni femmes. Dans le monde merveilleux du « c’est mon choix », on n’aura plus à choisir.
Un esprit chagrin pourrait trouver fâcheux que ces sympathiques marottes aient droit de cité dans un établissement supposé former, entre autres, les futurs dirigeants du pays. Ils devront peut-être gouverner, c’est-à-dire, précisément choisir. Et aussi faire prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers : or ce n’est pas l’individu-roi qu’ils nous promettent mais l’individu-tyran devant les caprices duquel la société devra forcément s’incliner.
On ne s’arrêtera pas là. Il faudra aussi réparer les injustices du passé et créer, à Sciences Po, une filière « queer option trans » – rappelons à cette occasion que la transphobie sévit dans notre pays arriéré. D’ailleurs, je me demande si je ne suis queerphobe sur les bords. C’est juré, avant la prochaine « Semaine du Queer », je me soigne.
Le pays où l’on ne s’arrête jamais

Malgré une hygiène alimentaire déplorable à coups de fish and chips et de panse de brebis farcie au gras, malgré l’abandon progressif pour cause d’obésité galopante et d’apathie généralisée des activités physiques les plus élémentaires comme prendre l’escalier, se lever pour changer de chaîne ou courir derrière un bus, les Britanniques n’échappent pas au vieillissement qui transforme notre vieux continent en un « continent de vieux ».
L’espérance de vie y a été multipliée par deux en un siècle : on prévoit 34 000 centenaires et 50 % de retraités supplémentaires d’ici à 2050, qui comptent bien jouer les Miss Marple, increvable tailleuse de rosiers et détective amateur. Si le montant exact de sa pension n’a jamais été révélé par Agatha Christie, tout laisse supposer une existence assez douce et des fins de mois sans souci. Avait-elle placé ses économies dans l’immobilier, les obligations, les actions ou les fonds de pension ? Mystère. Une chose est certaine : à l’instar de ses compatriotes, Jane ne comptait certainement pas sur l’État pour se la couler douce dans son jardinet.
[access capability= »lire_inedits »]Le contribuable rit, 12 millions de retraités pleurent
Entre cotiser ou se débrouiller tout seuls, fidèles à leur nature libérale, les Britanniques ont choisi depuis longtemps. C’est chacun pour soi et Dieu et mon droit pour tous. L’impôt n’est pas le bienvenu chez Sa Gracieuse Majesté qui, on s’en souvient, n’accepta les taxes sur sa colossale fortune personnelle que contrainte et forcée : Annus horribilis.
Le système est simple et témoigne, comme souvent, de choix à l’exact opposé des nôtres : le contribuable rit, 12 millions de retraités pleurent. La retraite de base versée par le gouvernement ne peut excéder 560 livres par mois pour une personne seule. Soit 58 % du SMIC britannique, quand le salaire moyen est de 2800 livres par mois. À peine de quoi ne pas mourir de faim si on a eu la bonne idée d’être propriétaire de son logement. Cette très faible implication, à peine 5 % du PIB (comme en France… en 1959 !), la plus basse d’Europe à dire vrai, a naturellement pour but d’inciter les salariés à financer eux-mêmes leur cessation d’activité via des fonds complémentaires de pension privés gérés par les employeurs. C’est la fameuse « capitalisation » qui, tel un serpent de mer, s’invite régulièrement dans le débat français, la panacée universelle des finances publiques pour les uns, une catastrophe annoncée pour les autres puisqu’elle vacille au premier trou d’air.
Le moins que l’on puisse dire est que l’exemple britannique sent fortement le contre-exemple. La « Rolls-Royce des régimes de retraite », comme on se plaisait à l’appeler du temps de sa splendeur, quand les versements étaient indexés sur le salaire de fin de carrière, avait pourtant le mérite d’entretenir le système sans douleur pour une bonne moitié des salariés britanniques.
Las, l’éclatement de la bulle Internet en 2000, le krach boursier de 2002 et la crise financière de 2008 ont laissé place à un trou abyssal. Des milliards de livres ont fondu comme peau de chagrin.
Sans compter les comportements au mieux inconscients, au pire crapuleux, de certains investisseurs. Le nom de Maxwell, célèbre magnat de la presse qui vida le fonds de pension de ses salariés pour éponger ses propres dettes, est encore tabou dans un pays où l’on contrôle plus facilement l’interdiction de fumer dans les pubs que la gestion financière.
L’État se sert dans la caisse
L’État lui-même, en la personne de Gordon Brown, alors chancelier de l’Échiquier, n’a pas hésité à ponctionner les fonds. 85 000 vieillards nus comme des vers et défilant néanmoins dans les rues de Londres pour témoigner de leur détresse s’étaient attiré cette réponse sèche de Tony Blair : « Ce n’est pas au contribuable d’éponger les pertes des entreprises privées. » Voilà qui a le mérite d’être clair à défaut d’être socialistement correct.
De fait, l’engrenage est quelque peu terrifiant. Les nouveaux salariés doivent s’adresser dorénavant à des assureurs spécialisés et les anciens n’ont d’autre choix que d’accepter une baisse draconienne des pensions calculées désormais sur la base de toute une carrière de caissière chez Tesco ou chez Sainsbury. Deux millions de retraités vivraient au-dessous du seuil de pauvreté. Au pays de Dickens, il arrive même qu’on meure de froid dans les cottages, surtout quand l’hiver est, comme cette année, particulièrement glacial.
Résultat : les fonds de pension ne font plus recette, en particulier chez les jeunes. Les Britanniques ont fait le choix de la fuite en avant. Leur salaire, ils préfèrent le dépenser ici et maintenant.
Après moi, le déluge ? Pas tout a fait. Ils ont des oursins dans les poches, mais sont prêts à payer de leur personne. Le travail des seniors explose : + 10 % par an. En 2010, pour rencontrer Miss Marple, mieux vaut aller chez Ikea que dans un village du Kent. Elle y est technicienne de rayon à temps partiel. Comme près de 60 % de ses contemporains, elle ne veut pas raccrocher. Très opportunément, la Commission pour l’égalité et les droits de l’homme vient d’ailleurs de produire un rapport où elle juge scandaleuse et discriminatoire la différence entre les âges de départ à la retraite des hommes et des femmes. Soixante-cinq ans pour les premiers, 60 pour les secondes ? Trop injuste. Ce sera 65 ans pour tout le monde en 2020 et 68 d’ici à 2046.
L’aide sociale a vécu : le travail, c’est la santé
L’État ne s’y est pas trompé. Il tient sa solution. À coup de campagnes publicitaires et de labels baptisés « Age Positive Campaign », où une délicieuse vieille dame à cheveux violets et dynamique comme une jouvencelle jongle avec des boîtes de cannellonis entre deux caisses, l’entreprise est courtoisement, mais fermement incitée à embaucher les anciens. Parallèlement, la préretraite est discrètement découragée par l’imposition d’un certificat d’invalidité et le cumul emploi/retraite généreusement autorisé. Les salaires, en nette baisse à partir de 50 ans, et les conditions de travail, sous forme de temps partiels pour 56 % des seniors, sont particulièrement… flexibles et avantageux pour les employeurs.
Ne nous y trompons pas : c’est à un vrai changement de rapport au travail qu’est confrontée la société britannique. Le workfare, plus que le welfare. L’aide sociale a vécu : le travail, c’est la santé.
Avec David Cameron, dont le programme politique se résume à moins d’impôts, moins d’immigrés, moins d’Europe, le workfare est promis à une belle… longévité. Gordon Brown assure ne pas vouloir sacrifier les retraités, mais il lui manque quelques centaines de milliards de pounds pour équilibrer les comptes… N’ayant pas le pouvoir de les faire pousser dans le jardin de Miss Marple qui n’a plus la tête à biner, aura-t-il vraiment le choix ?
Emmenés par une reine de 84 ans plus gaillarde que jamais, elle-même digne fille de la « Queen Mum » qui, jusqu’à 102 ans, enchaîna frénétiquement inaugurations de pouponnières et visites d’écoles de couture avec une fiasque de gin dans le sac à main pour tenir le coup, les seniors britanniques sont désormais ceux qui travaillent le plus longtemps en Europe, et la tendance n’est pas prête de s’inverser. Avec un peu de chance, Charles sera roi à 70 ans. Pour une bonne petite vingtaine d’années.
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Gaspard Proust se la pète

Il y a dorénavant parmi nous, je veux dire à Paris, un apprenti-comique, juvénile et helvétique, qui a choisi pour réussir dans la capitale un genre parfaitement galvaudé. Celui du type blasé et désinvolte, très au dessus de tout ça, c’est-à-dire de vous et moi, et du reste. Costume noir, jamais un sourire, mains dans les poches. On en a connu des dizaines comme ça dans les soirées adolescentes. Ils jouaient qui au ténébreux, qui au cynique, et finissaient par partir avec la fille qu’on reluquait sans cesse, autant qu’on dévisageait le bellâtre lui-même, un œil jaloux sur elle, et l’autre, tout aussi jaloux, sur lui. Depuis on porte des lunettes. Grâce à elles, et au temps qui passe, le charme s’est brisé et c’est surtout le ridicule des gonzes en question qui nous frappe lorsqu’on tombe sur leur avatar contemporain en la personne de Gaspard Proust.
« Beauf à gourmette » et « pute à frange » : l’humour classe
On en serait presque à le mépriser, cet avatar, et à passer à autre chose, mais un reste de charité chrétienne nous suggère plutôt de nous laisser porter par ce ressentiment résiduel qui nous vient de nos lointaines humiliations de jeunesse. On moque alors intérieurement l’air sempiternellement absent et méchant du gugusse, sa mine perpétuellement dégagée, qui trahit sans coup férir le besogneux travaillant inlassablement son image dans le miroir. À sa mine hargneuse et dégagée, on dirait un vilain volatile promenant au-dessus d’un long cou de gallinacé un air perpétuellement courroucé, sans qu’on sache trop pourquoi. N’était le pseudonyme que le gazier s’est choisi, on pencherait pour l’hypothèse d’une constipation chronique. Quoique non. Car Gaspard Proust se la pète. C’est un hargneux dégagé et mélancolique, mais qui a tout pour être heureux. Il est tombé il y a peu d’un nid parental bien moelleux sur le confortable matelas que la société du spectacle parisien a bien voulu disposer à son intention. Gaspard Proust est en effet un fils à papa suisse qui a fait HEC mais à Lausanne, pour, nous dit-il dans l’impayable jargon de business school qui, au-delà de toute forme « d’humour » ou même « d’ironie », semble lui être naturel, « accéder plus vite à des postes bien rémunérés ». Comme on le constate, cet immigré apprenti-comique a su adopter la version la moins décente du cynisme convenu qui est aujourd’hui au goût du jour parmi les plus en vue de nos humoristes locaux. C’est ainsi qu’il a assez récemment traité notre président de « beauf à gourmettes » et son épouse de (qu’on me pardonne), « pute à frange ». En fait, il le fait à chaque fois qu’il a l’occasion de jouer son spectacle. « On est assez content que vous ayez élu Nicolas, dit-il exactement en s’adressant à son public français, parce que pour une fois vous avez un président qui ressemble à l’idée qu’on se fait du Français : un beauf à gourmette au bras d’une pute à frange. »
Il insulte notre président, on l’applaudit
Traiter une femme de pute à frange, voilà qui peut paraître étonnant pour un homme qui prétend cultiver une élégance surannée, grâce à sa « silhouette fine et bon chic » (selon Libération), mais c’est comme ça. Aujourd’hui quand on est un immigré en France, pour s’attirer les faveurs de ceux qui savent ce qu’il faut penser, il est de bon ton d’insulter les femmes, en particulier lorsqu’il s’agit de la femme du président du pays qui vous accueille. Il parait aussi indispensable d’insulter dans le même mouvement le chef de l’Etat auquel appartient l’immense majorité de ceux qui s’esclaffent devant vous. Je ne sais pas vous, mais moi je me sentirais un peu con à ricaner comme un bossu alors qu’un étranger est en train d’insulter devant moi mon président. Il en le droit, bien sûr, et personne, en tout cas pas moi, ne songe à lui contester ce droit, mais quand même. Les vivats et les hourras que ces insultes lui valent me mettent légèrement, et même, quand j’y pense un peu, carrément, mal à l’aise. On aurait tort cependant d’en vouloir pour autant à Gaspard Proust lui-même. Son snobisme naturel et sa volonté « d’accéder plus vite à des postes bien rémunérés » l’ont naturellement conduit à adopter le ton qui lui permettra d’intégrer triomphalement les cercles médiatiques de notre pays, à coup de ricanement systématique et de mépris des politiques du coin. N’en doutons pas, ce jeune homme de bonne famille a tout pour lui, et nous n’avons pas fini d’en entendre parler. Autant dire que pour un franchouillard comme moi, revenu depuis longtemps des poses des poseurs, et quoiqu’il en soit d’anciennes rancœurs ou de ce que je pense de la politique de Nicolas Sarkozy, c’est ce type-là qui est un beauf parfait : un beauf à col roulé et « tignasse en bataille » (toujours Libération). Le summum du grotesque branchouilleux.
Bon, je vous vois venir, avec vos gros sabots agricoles. Tout ça pour ça ? C’est celui qui le dit qui l’est ? C’est pour ça que tu nous as infligé la compagnie de ce Proust jusqu’ici Piffard ? Minute, amis causeurs. Je n’en ai pas tout à fait fini. De fait, je n’ai même pas commencé mon plaidoyer annoncé pour le beauf. Car qui est le beauf ? Le beauf c’est le beau-frère bien sûr. Le prochain dans ce qu’il a de moins choisi, de plus imposé par la société, une autre belle-mère. Un alter-ego qui nous tombe du ciel, pas du tout un ami sur Facebook qu’on peut souverainement accepter ou refuser. Le beauf, c’est celui auquel on se sent en droit de refuser une fraternité républicaine ou catholique pourtant constitutive de sa personne même, s’il est comme son véritable nom l’indique, notre beau-frère. Le beauf, c’est notre voisin, dans ce qu’il a à la fois de plus étranger et de plus proche de nous. Celui qui nous rappelle à notre réalité la plus prosaïque, et que nous rejetons en conséquence dans les ténèbres de l’appartenance et de l’enracinement. Celui qui porte pour nous la malédiction de l’héritage. Celui dont on se distingue. Celui à qui manque la distinction. Celui dont l’épaisseur fangeuse tranche avec le cosmopolitisme aérien dont nous nous réclamons. Celui dont la lourde gourmette de baptême tinte vulgairement. Celui qui ne s’est dégagé de rien mais qui appartient à coup sûr à notre histoire la plus intime, celle que nous rejetons honteusement dans les ténèbres extérieures de nos humiliations les plus secrètes. Le beauf, c’est ce que nous retranchons de nous-mêmes lorsque nous optons pour les lointains abstraits de la mondialisation mondialo-mondiale. Le beauf, lorsque nous l’avons enfin reconnu en nous, devient celui qui veut rompre avec le beauf qui est en lui. Le beauf, c’est le fils du mensonge romantique, l’homme moderne par excellence, chacun d’entre nous. Bref, le beauf, c’est ce qui nous manque quand nous présentons au monde une image avantageuse de nous-mêmes.
Autant dire que mon beauf à moi, il pourrait bien s’appeler Gaspard Proust, qu’il me faudrait l’aimer quand même. Moi je vous le dis amis athées, c’est vraiment pas drôle tous les jours d’essayer d’être un bon chrétien.
Précautions de principe
Le site du Nouvel Obs nous apprend cette semaine la découverte du cadavre du propriétaire d’une discothèque de Sanary-sur-Mer (Var), la tête trouée de cinq balles dans sa villa de Bandol. Le parquet de Toulon a bien entendu ouvert une enquête, alors qu’aucune thèse n’est écartée pour expliquer le meurtre, « selon une source proche du dossier ». On peut comprendre ces précautions de langage, mais un peu plus loin, le fin limier du journal rappelle qu’en décembre dernier, un autre commerçant, crépier sur le port de Bandol, avait été également abattu de cinq balles dans la tête. Ne voulant pas tirer lui-même de conclusions hâtives sur les causes de sa mort, il affirme que « la thèse de l’assassinat avait été retenue par les policiers ». Il ne reste plus qu’à espérer que l’autopsie confirmera le décès.
Le siècle des lumières éteintes

À partir de ce mercredi, 130 kilomètres d’autoroutes d’Ile-de-France seront progressivement privés d’éclairage nocturne. La nouvelle, d’apparence fluette, m’a plongé non pas dans l’obscurité mais dans une certaine perplexité, teintée de grosse colère.
Tout d’abord parce j’aime les autoroutes éclairées la nuit. J’ai plus qu’à mon tour roulé dans des antiquités aux phares cacochymes et j’ai toujours soupiré d’aise quand, me rapprochant de Paris ou de Nice, je devinais au loin les canyons de lampadaires providentiels. Ceux qui allaient me permettre d’y voir à plus de vingt mètres et qui accessoirement allaient enfin me mettre à l’abri des feux au xénon surboostés des gros cons en 607 de la voie d’en face, dont je reste persuadé qu’ils se sont tous surendettés à vie dans l’unique dessein de me forcer à conduire en plissant les yeux.
Il m’est même arrivé assez souvent de choisir Bruxelles comme but d’excursion du week-end, rien que pour le plaisir de rouler nuitamment sur les autoroutes belges illuminés a giorno. Le réseau se voit depuis la Lune, j’adore. Arrivé à l’hôtel Amigo, je m’endormais heureux en rêvant qu’un jour ce serait pareil chez nous, et qu’on pourrait y utiliser astucieusement des centaines de milliers de jeunes chômeurs. Ouais, ben je rêvais… Parce que c’est très exactement le contraire qu’on va faire.
Au commencement étaient des câbles volés dans le 9/5
La genèse de cette décision est édifiante, un vrai conte de fée postmoderne. Tout commence vers 2005-2006, quand la presse locale rend compte que les 25 kilomètres d’autoroute entre Paris et Cergy ne sont plus équipés d’éclairage public, à cause de voleurs de cuivre qui ont pillé les câbles électriques de ce tronçon. On imagine que dans un monde normal le premier objectif des autorités aurait été de mettre ce gang de crétins hors circuit. Oui mais voilà, les habitants du 9/5 ont un préfet statisticien. Plutôt que de ferrailler contre les ferrailleurs, il a décidé d’en faire des auxiliaires involontaires de justice.
Qu’a répondu, en effet, le préfet Paul-Henri Trollé à ses administrés black-outés ? Eh bien, que grâce aux voleurs de câbles, il avait eu une illumination: « Les statistiques sont claires : sur l’A15, on est passé de 14 accidents de nuit en 2005 à 9 en 2007. La prudence des automobilistes s’est accrue depuis la coupure. » En conséquence de quoi, on n’a jamais rétabli le courant dans le Val-d’Oise et, au contraire, on décida finalement ces temps-ci de généraliser cette extinction.
Les politiques étant en général nuls en calcul – sinon ils auraient sans doute fait Centrale ou X-Mines pour aller travailler dans les back offices de Lehman Brothers –, personne ne s’est avisé de faire remarquer au haut fonctionnaire en question que sa démonstration mathématique vaudrait un zéro à un cancre de Première L : pas de statistiques valables sur échantillon aussi riquiqui, et puis, surtout, pas de comparaison avec les chiffres globaux de la mortalité routière, qui a brutalement décru partout en France à la même époque : moins 40 % de tués sur les routes entre 2002 et 2007, notamment du fait des radars.
Décision idiote, presse élogieuse
Comme nos élus sont aussi piètres logiciens, personne ne s’est avisé de stigmatiser le préfet Trollé pour le caractère hallucinant de sa démonstration (en clair, sans lumière, les chauffards roulent moins vite, donc moins d’accidents). Personne n’a eu la bonne idée de lui faire remarquer qu’à ce tarif-là, il y aurait encore moins d’accidents sur les autoroutes si on les fermait la nuit. Et plus d’accidents du tout, et nulle part, si on décrétait l’interdiction de rouler après le coucher du soleil. Je vous laisse imaginer les dégâts, si, par malheur, ce genre de raisonnements se généralisait. On finirait par supprimer, disons, les épreuves de culture générale des concours administratifs pour éviter l’échec scolaire. OK, je sors…
Bien entendu, l’extension de cette connerie à toute l’Ile-de-France a été, en outre, parée d’oripeaux écolo, je vous passe les commentaires élogieux de la presse sur les substantielles économies d’énergie réalisées à l’occasion. Figurez-vous qu’éteindre les autoroutes sauve non seulement les vies des automobilistes franciliens mais aussi celles des ours polaires. Accoupler brutalement le principe de précaution et la lutte contre le réchauffement climatique, c’est quand même plus sexy que d’expliquer qu’on n’a pas assez de policiers pour courir après les voleurs de câbles, pas assez d’agents de l’Equipement pour entretenir le réseau et que les 8 millions d’euros économisés par cette mesure seront bien mieux employés pour subventionner la HALDE, le logement de fonction de Jean-Claude Trichet, la guerre en Afghanistan ou la Fête des Voisins.
Henry Miller décrivait le XX siècle comme un cauchemar climatisé. Maybe, maybe not. Perso, dès l’adolescence, j’ai plutôt été ému par le trait de génie de Lénine quand il disait : « Le communisme, c’est les soviets plus l’électricité. » En conséquence de quoi, circa 1977, je fus un des rares autonomes à refuser de transhumer avec mon fligh-jacket et ma barre de fer vers le surrégénérateur honni de Creys-Malville. J’ai des principes, je défile pas avec les décroissants. J’aime les centrales nucléaires, j’aime les barrages géants, j’aime les cyclotrons et même les champs d’éoliennes de Twentynine Palms. J’aime la lumière. J’aime l’électricité.
Notre cauchemar à nous sera fait de couches lavables et de bougies parfumées.
Bain de sang ne saurait mentir

À quelques semaines de l’anniversaire des célèbres élections en Iran, Téhéran va recevoir un petit cadeau : le retour au pays de l’assassin de Chapour Bakhtiar. Si c’est le prix payé pour Clotilde Reiss, on peut s’en réjouir : la libération d’un prisonnier déjà libérable ne me semble pas une rançon excessive. Ce n’est donc pas la France qui sort abaissée de cette affaire mais plutôt la prétendue « gagnante » du bras de fer, la République islamique de l’Iran. À l’infamie de la détention de Clotilde Reiss, elle vient d’ajouter la honte de revendiquer et d’accueillir l’homme qui a massacré Chapour Bakhtiar.
Ultime premier ministre du Shah, Bakhtiar était un adversaire du nouveau régime qui l’avait chassé et du pouvoir et de son pays. Ancien combattant de l’armée française et résistant sous l’Occupation allemande, il ne manquait ni de lucidité ni de courage. Il savait très bien que sa résistance aux ayatollahs lui réserverait une bonne place sur la liste des opposants à liquider. Même ceux qui soutenaient Bakhtiar et sa cause reconnaîtraient qu’il s’était lancé dans une guerre contre Téhéran et qu’il risquait gros. On peut aussi comprendre les craintes de Téhéran et l’état d’esprit de ses élites politiques pendant la première décennie après la Révolution, époque marquée par une guerre à mort contre l’Irak de Saddam Hussein. Pour le régime iranien, Bakhtiar aurait pu effectivement représenter une menace.
Méthodes barbares
En revanche, ce qu’on ne peut ni comprendre ni jamais accepter, c’est la méthode de ces fidèles d’Allah et d’Ali. Quand on a dit violence, on n’a pas tout dit et il faut regarder de plus près. Là aussi, Dieu est dans les détails. Et donc, pour ceux qui l’ignorent encore, l’ancien premier ministre du Shah a d’abord été frappé à la gorge, un coup terrible dont la violence lui a fracassé le larynx. Ensuite, ses assassins ont pris un couteau à viande et un couteau à pain dans les tiroirs de la cuisine de Bakhtiar à l’aide desquels ils ont égorgé leur victime – qui ne pouvait à ce moment ni respirer ni crier – et coupé ses poignets.
Le rôle primordial de l’effusion de sang
La violence c’est la violence, me direz-vous. Eh bien non ! Les détails de la mise à mort, souvent passés sous silence par égard pour la sensibilité du public, sont d’une importance majeure. Certes, il vaut mieux ne pas tuer, mais si la décision est prise par un gouvernement qui estime ses intérêts vitaux menacés ou par un groupe terroriste qui lutte pour une cause, le choix de la mise à mort est révélateur, il en dit long sur le monde que ces gens-là appellent de leurs vœux s’ils gagnent.
Ainsi, la boucherie sanglante qui s’est déroulée dans la villa de Bakhtiar à Suresnes montre le véritable visage de la République islamique iranienne. Il suffit de voir ses monuments aux morts, édifiés autour de fontaines où coule une eau colorée en rouge, pour comprendre le rôle primordial de l’effusion de sang. Les pratiques chiites traditionnelles comme l’Achoura, fête religieuse où les fidèles s’infligent des coups de rasoir et défilent dans les rues en se flagellant, le visage ensanglanté, sont largement dépassées par la surenchère sanguinaire iranienne.
Ahmadinejad ne pouvait pas trouver un meilleur symbole pour marquer l’anniversaire de sa réélection, que le retour au pays d’Ali Vakili Rad, celui qui a égorgé un homme de 76 ans et son secrétaire privé avec un couteau à pain.
Portugal sociétal
Tout va bien au Portugal. Ce pays a beau être le prochain sur la liste des serial killer de la spéculation, l’essentiel est sauvé. Bon, le premier ministre socialiste, Jose Socrates, a certes été obligé de monter la TVA normale à 21 %, de baisser les salaires des fonctionnaires de 5 %, d’augmenter l’impôt sur le revenu des ménages de 2 % et de geler tous les investissements dans le secteur public (santé, éducation, transports). Mais de quoi se plaint-on ? Cette orthodoxie budgétaire est la preuve que les latins savent se montrer rigoureux en économie et, divine surprise, remarquablement cool sur le plan sociétal : le président Cavaco Silva (droite) vient d’approuver la loi sur le mariage homosexuel votée par le Parlement. Ils en ont de la chance les gays lusitaniens : non seulement ils vont pouvoir passer devant le maire, mais en plus ils pourront resserrer leur ceinture de deux ou trois crans pour être encore plus beaux, minces et affamés.
Les Trente Anxieuses

Le débat sur la retraite en cache un autre, bien plus explosif. Il est d’ailleurs probable qu’il n’aura pas lieu. C’est qu’il aboutirait à une conclusion embarrassante : il est temps d’en finir avec le pouvoir des enfants du « baby-boom ». Depuis plus d’un demi-siècle, la France vit au rythme de leurs préoccupations, de leurs caprices dans les années lyriques, de leurs intérêts depuis. Avec eux, on a écouté « Salut les copains » et Johnny, découvert l’amour libre et la jouissance sans entraves. Quand ils s’ennuyaient, c’était une affaire d’État. Pour s’amuser, ils ont prétendu changer le monde.
Puis, jeunesse se passant, ils ont trouvé du boulot sans la moindre difficulté. Ils ont découvert le sens du mot « chômage » trente ans plus tard, au moment où celui-ci s’est abattu sur leurs enfants. Jeunes, ils ont conquis la contraception ; pour leur maturité, l’industrie pharmaceutique leur a offert le Viagra. Pour ne pas être désagréables, nous ne poserons pas leur question fétiche : combien d’enfants africains aurait-on sauvés avec l’argent investi pour permettre aux baby-boomers de rester forever young ?
Les voilà aujourd’hui, en tout cas pour le gros des troupes, à quelques années de la retraite. Évidemment, on ne parle que de ça.
[access capability= »lire_inedits »]Dans les dernières décennies du XXe siècle, les jeunes entrant dans la vie active étaient plus nombreux que les personnes qui atteignaient l’âge de la retraite – on ne disait pas encore « seniors ». Alors que les derniers membres des « classes creuses » (nés avant 1943) cessent leur activité, le rapport entre actifs et inactifs est en train de s’inverser, en particulier en France, où le « baby-boom » a été particulièrement intense.
En finir avec la dictature des enfants du « baby-boom »
Moins d’actifs potentiels, plus d’inactifs réels : on a longtemps cru que cette formule allait au moins résoudre le lancinant problème du chômage. Le départ massif en retraite des parents aurait libéré des emplois pour les enfants et petits-enfants. En réalité, il n’en est rien, dès lors que les entreprises, tout comme l’administration, ne procèdent pas au remplacement systématique des départs en retraite et que, par surcroît, un nombre croissant de retraités sont déjà chômeurs depuis de longues années. À quoi il faut ajouter que ces retraités plus nombreux vivent plus longtemps, ce qui rend heureux leurs enfants et chagrine les cotisants – qui sont les mêmes mais, heureusement, ne le savent pas.
Ça va mieux pour les vieux, moins bien pour les jeunes
Le résultat est un déséquilibre croissant entre la génération qui arrive à la fin de sa vie professionnelle et celles qui suivent. La paupérisation de la jeunesse se lit dans les stratégies des familles qui pallient les carences de l’État et procèdent à un transfert de richesse entre les générations de plus en plus précoce. Depuis le début des années 1990, le nombre de parents qui aident leurs enfants après que ceux-ci ont quitté le domicile familial ne cesse de croître. Le montant des donations entre vivants dépasse celui des héritages − on profite de ses parents plus longtemps, mais de leurs économies plus tard. L’âge moyen auquel on hérite est passé de 42 ans en 1984 à 47 ans aujourd’hui.
En conséquence, cela fait trente ans qu’on observe une dégradation du sort des « jeunes adultes en phase d’insertion » – statut qui perdure désormais jusqu’à un âge où l’on était naguère confirmé : dévalorisation des diplômes, stagnation du salaire d’embauche, emplois rares et difficiles d’accès, multiplication des emplois précaires… inutile de s’étendre. Les nouvelles générations semblent décalées par rapport à leur âge, car tout leur arrive plus tard : l’indépendance, le travail, la carrière, l’achat d’un logement, les enfants et, on le sait désormais, la retraite. Et quand tout cela finit par arriver, c’est en modèle réduit. Petit à petit, c’est l’avenir même qui change de couleur : il n’a plus celle de l’espoir, mais de l’angoisse.
Après les Trente Glorieuses, voici les Trente Anxieuses
Après les Trente Glorieuses, voici les Trente Anxieuses, résumées en un constat : ça va mieux pour les vieux, moins bien pour les jeunes. En 1970, 35 % de Français de plus de 65 ans étaient considérés comme pauvres quand le taux de pauvreté général était de 19,1 %. En 2006, seulement 7,7 % de plus de 65 ans (contre 13,2 % de la population) vivent en dessous du seuil de pauvreté – oui, c’est trop, mais nous parlons du monde réel. Dans la même année, 18,9 % des jeunes de 18 à 24 ans étaient considérés comme pauvres, et il ne s’agissait pas seulement d’étudiants.
L’écart grandissant entre le salaire du parent et celui de son fils ou de sa fille (15 % en 1975, 35 % en 2000) démontre à quel point les uns ont bénéficié du plein emploi et de contrats protecteurs permettant une augmentation quasi automatique des salaires par ancienneté et avancement tandis que les autres doivent se frayer un chemin sur un marché difficile voire hostile, accepter des salaires bas à l’embauche qui, de plus, stagnent tout au long de carrières de plus en plus erratiques. Les fanatiques du « risque » – généralement pour les autres, comme ces hauts fonctionnaires qui dérégulent à tout-va protégés par un statut en béton – adorent, les millions de gens qui aspirent à vivre agréablement du fruit d’un travail raisonnablement intéressant un peu moins.
La démographie ne dit pas la démocratie
La France doit en finir avec les exigences démesurées de la « génération lyrique ». La démographie ne dit pas l’entièreté de la démographie. Être les plus nombreux ne suffit pas à être les plus légitimes. Les intérêts des plus de 60 ans ne sont pas nécessairement ceux de la société. Ils ont eu le privilège de vivre leur vie adulte dans un monde qui croyait au progrès illimité des forces productives et avait quelques raisons d’y croire. Ils ont le devoir de rendre un peu de ce qu’ils ont reçu au profit des plus jeunes qui sont aussi les plus pauvres.
Soyons clairs et vaguement prosaïques. La solution juste à l’équation des retraites, c’est de diminuer le montant des pensions des Français nés entre 1943 et 1960. Et lorsque les enfants moins chanceux des années 1960-1970 arriveront au terme de leur vie professionnelle, la justice commandera d’augmenter ce montant. L’ennui, c’est que le monde heureux du « one man one vote » est aussi celui du « combien de divisions ? ». Désormais, le premier parti est le parti des vieux. On peut craindre qu’ils préfèrent leur retraite à la justice. À moins, bien sûr, que la société des individus ne retrouve le sens de l’intérêt général.
La génération lyrique : essai sur la vie et l'oeuvre des premiers-nés du baby-boom
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Open bar à Solferino
Alors que les menaces d’interdictions deviennent certitudes pour l’apéro-géant Facebook prévu ce samedi au Champ de Mars, une solution alternative est peut-être en vue. En effet dans ce même VIIème arrondissement de Paris, le PS vient d’inaugurer un bar « ouvert au public » au rez-de-chaussée de son siège, rue de Solferino. Et comme ledit bar ne sert que des boissons sans alcool, aucun risque d’interdiction. Reste à savoir s’il est ouvert les samedis, ce qui laisserait présager que les camarades barmen font plus que 35 heures hebdo…
Transfert d’enfer

À première vue, le livre d’Onfray, dont je ne goûte guère l’anticléricalisme convenu ni le néo-gauchisme aux contours flous, avait de quoi susciter chez moi un ennui teinté de résignation.
Tout ce bruit et cette fureur programmés pour les besoins de la promotion incitent au devoir de réserve. Après la défense d’Éric Zemmour, devoir se cogner l' »affaire Freud » racontée par le détective nietzschéen d’Argentan hédoniste et masturbateur n’est guère exaltant. Pauvre Sigmund ! Le voilà donc enrôlé à son tour dans la galaxie de la réaction, comme un vulgaire Cioran ou un sulfureux Joseph de Maistre… Attaqué hier à l’enseigne de l’efficience, Freud est aujourd’hui combattu au nom de la jouissance.
[access capability= »lire_inedits »]Onfray, nihiliste passif
L’antifreudisme fonctionne en France comme un effet de mode, dans un pays où l’on brûle cycliquement ce que l’on a adoré. La psychanalyse, comme dirait Gauchet, a donc été victime du retour de balancier consécutif à la dogmatisation structuraliste de l’inconscient.
Le Livre noir de la psychanalyse était déjà une entreprise de diabolisation et de dénigrement profitable aux lobbies des thérapies cognitives et comportementalistes, bien décidés à faire main basse sur le marché de la psyché. Puis, avec l’amendement Accoyer, la psychanalyse, jadis célébrée comme une grande diva germanopratine, dut encaisser disgrâce et suspicion au point d’être traitée comme un vulgaire naturopathe ou une cartomancienne roumaine.
Assurément, tout cela n’annonçait rien de bon, mais la bête au ventre encore fécond malgré son grand âge s’en tira avec les honneurs et le retrait de l’amendement précité. La psychanalyse ne pouvait se réduire à des performances évaluables par un cabinet d’audit. On pouvait donc continuer de télécharger librement d’inconscient à inconscient sans que l’État ne s’en mêle.
Soulagement provisoire en vérité, car c’était sans compter sur le surgissement dans le ciel éditorial de notre aigle nietzschéen de gauche porteur de la grande nouvelle : Dieu est toujours mort, mais Freud était un admirateur de Mussolini, un complice du régime hitlérien par la théorisation de la pulsion de mort fondant l’adéquation du bourreau et de sa victime, un affabulateur pervers surchargé de cocaïne, un père travaillé par des pulsions incestueuses qui aurait taillé dans sa propre étoffe névrotique un costume de qualité douteuse, un aigrefin ne comptant à son actif aucune guérison, un faux prophète habile habité par la « haine de soi juive », fondateur d’un temple élevé à sa gloire et gardé par un clergé aveuglé, gardien sourcilleux d’une biographie bidonnée mais sous contrôle.
Roudinesco n’a pas eu tort de titrer sa salve anti-Onfray : « Pourquoi tant de haine ? » Pourquoi tant de haine, en effet, et si peu d’humour, surtout venant d’un grand lecteur de la Généalogie de la morale, qui se comporte en l’espèce comme un vulgaire homme du ressentiment, paresseusement fixé au stade médiocre du nihilisme passif.
L’aigle semble bien trop lesté pour prendre son envol. Encore un effort, Michel, pour libérer la vitalité de cette rage mal contenue ! Si le signifiant Freud désigne la joie, avec notre apprenti surhomme, on ne rigole pas tous les jours.
La psychanalyse n’est pas une science : et alors ?
De quoi Freud est-il le nom pour inspirer une passion si haineusement documentée ?
Cette charge éveille nécessairement la curiosité, non pas que la psychanalyse soit vraiment en danger, mais parce que l’entreprise, par sa démesure quasi mégalomane, nous dit quelque chose d’important sur l’époque. Il n’est nullement anodin que le coup vienne de la gauche, au nom de Dionysos et de Wilhelm Reich.
La psychanalyse dispose assurément de défenseurs bien plus qualifiés que moi contre ce réquisitoire. L’ancien analysant que je suis se sent pourtant sommé de réagir au peu de considération affiché par Onfray à l’égard les usagers du divan, ces pauvres gogos aux âmes cabossées et abusés par une pseudo-science fondée par un chamane autrichien cupide et cynique. Pensez donc ! Toute cette monnaie fiduciaire consumée en vain pour une entreprise frauduleuse, procurant au sujet − et encore, dans le meilleur des cas… − les satisfactions d’un vulgaire placebo.
De fait, en dépit peut-être des espoirs de Freud, la psychanalyse n’est pas un département de la science dite médicale comme le sont la neurologie ou l’hématologie. On peut suivre Onfray quand il affirme qu’elle n’est pas une science au sens positiviste du terme, mais est-ce un crime contre l’esprit ?
Loin de conduire à l’effacement du Sujet, la psychanalyse ne s’intéresse qu’à lui. Mais elle considère le moi comme le lieu d’un certain malentendu entre le Sujet et son inconscient. En démontrant cliniquement que notre vérité est précisément ce qui nous échappe, la psychanalyse invite les êtres de langage que nous sommes à vivre une aventure exceptionnelle, bien au-delà de la guérison. L’avènement d’un sujet forgé à son insu par un inconscient que l’on se propose de mettre au travail marque une césure qui a entraîné des effets bien au-delà de la seule psychanalyse et qui devrait intéresser le penseur d’Argentan. Il en résulte un décentrement du sujet, qu’il soit philosophique ou psychanalytique, aussi stimulant pour l’intellect que pour la vie.
Cet inconscient, Onfray ne prétend pas en réfuter l’existence, il conteste la manière dont Freud l’a rendu intelligible, selon une méthodologie qui, selon lui, relèverait davantage du capharnaüm existentiel que de la rigueur scientifique. La technique psychanalytique ne serait donc qu’une pensée magique, une fiction teintée d’occultisme. Il est vrai que Freud était une sorte de sorcier si l’on considère que le transfert noue les inconscients de bien singulière façon.
Un grand absent : le transfert
Justement, le transfert, qui est pourtant la marque de fabrique du champ freudien, est le grand absent de la bagarre. À vrai dire, Onfray témoigne d’une parfaite méconnaissance des effets de transfert, pourtant à l’œuvre bien au-delà des divans. Et pourtant, ne manipule-t-il pas ce phénomène quand il est face à son auditoire « citoyen » de l’Université populaire de Caen, au risque d’être enfermé lui-même dans le statut d’une contre-idole quand il s’est assigné pour mission de les déboulonner ? Cette déclaration de guerre à l’arpenteur de l’inconscient, cet appel à la rébellion contre les milices freudiennes, ces sections d’assaut de la psyché (SAP) qui constitueraient une menace de chaque instant pour les libertés fondamentales, ne sont-ils pas les manifestations de ce qu’on appelle la résistance ? Je gage d’ailleurs que cet hymne à la haine comblera le cortège hyperfestif des contempteurs d’un patriarcat que la modernité triomphante a pourtant méthodiquement détricoté.
Cette année, l’antifreudisme se porte à gauche
En attendant, Élisabeth Roudinesco ne rend guère service à Freud en tombant dans le piège de la reductio ad hitlerum qui ne fait qu’offrir à Onfray le statut victimaire dont il a besoin. S’il y a bien une bêtise à ne pas commettre, c’est de placer la critique d’Onfray sous le signe de la vigilance contre un proto-fascisme s’avançant sous le masque d’un Zarathoustra paillard et hédoniste, prêt à se pacser avec Alain de Benoist dans la grande backroom indo-européenne.
Qu’il ait recyclé et compilé dans son acharnement accusatoire des argumentaires douteux, de provenance idéologique parfois surprenante pour un homme qui clame son ancrage dans une vraie « gauche de gauche » est un fait. On peut entendre, derrière ses accusations obsessionnelles faisant de Freud un être vénal, manipulateur, incestueux, l’écho d’un antisémitisme bas de gamme à peine voilé – et évidemment inconscient. Cela ne nous éclaire en rien sur la motivation – sans doute inconsciente − qui l’a poussé à s’engager dans une telle entreprise de destruction et de délégitimation de Freud et de ses différents héritiers (à l’exception notable de Wilhelm Reich et des freudomarxistes, qui trouvent grâce à ses yeux).
Reste à analyser l’étrange conjonction d’attaques venues de camps si opposés – Dionysos et le CAC 40. Les évaluateurs, adeptes de l’idéologie managériale, zélotes d’une thérapie sacrifiant aux exigences de l’efficience, les ravaudeurs pragmatiques de l’âme et autres gestionnaires de la ressource humaine n’ont a priori rien de commun avec le nietzschéen de gauche tenté un moment par la boutique NPA. Pour quelle raison sont-ils objectivement alliés contre « l’escroquerie morale » que constitue, à leurs yeux, la psychanalyse ? Parce que, sans le savoir, et avec des objectifs diamétralement opposés, ils conspirent à gouverner les conduites : les uns en affirmant le primat de la performance, les autres celui de la jouissance.
Onfray ne le sait pas, mais il est un petit soldat du marché global, l’idiot utile des nouveaux dompteurs d’âmes qui sont à la psyché ce que la gouvernance est à la souveraineté et qui rêvent de corps performants, d’âmes réparables et adaptables aux contraintes de la compétition mondiale, de sphères privées bien tenues où l’on comptabilisera avec un louable souci de transparence ses orgasmes quotidiens, d’où toute trace du monde ancien peuplé de mythes grecs et de lectures bibliques sera extirpée. Pétris d’intentions aimables, les uns et les autres veulent édifier un monde sans autre, ou plutôt un monde où l’autre ne sera qu’un accessoire, un rouage dans l’économie des pulsions, un agent sexuel en même temps qu’économique. La différence entre générations et sexes y sera lissée, toute idée de dette symbolique sera abrogée.
Ce qu’Onfray reproche à Freud, c’est de défendre l’ordre symbolique − en clair, de ne pas être absolument moderne. Réactionnaire, la psychanalyse ? En un sens, oui, et pour notre plus grande joie si l’on comprend par là qu’elle répond à la nécessité de réprimer les pulsions, de favoriser la sublimation. Réactionnaire et donc libératrice, car seule la loi protège les sujets humains de la tyrannie de la jouissance.
Michel Onfray croit sincèrement être porteur d’une pensée rebelle. Il est un pur moderne et il ne le sait pas. Comme tous les modernes.
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Le queer me tanne

L’événement vous a sans doute échappé et sans mon ami Georges Liébert qui m’envoie régulièrement par voie de poste tous les indices des progrès ébouriffants de la postmodernité qui lui tombent sous la main, je n’en aurais jamais entendu parler. Du 3 au 6 mai, en guise de zakouski avant « la journée internationale contre l’homophobie et la transphobie » qui avait lieu, elle, le 17 mai, Sciences Po a accueilli la première Queer Week – une semaine de quatre jours comme il se doit. Pour les ploucs qui comprennent pas de quoi on cause, les organisateurs ont eu la bonté de sous-titrer leur tract : la Queer Week c’est « une semaine du genre et des sexualités ». Et ne croyez pas qu’il s’agissait seulement de bla-bla : en plus des conférences et des débats, les étudiants ont eu droit à des « événements ludiques » et « happenings plus marquants ». J’ai du mal à imaginer un « happening marquant » ou un « événement ludique » dans le hall de ce vénérable établissement que j’ai eu l’honneur de fréquenter, mais ça prouve juste que je ne vis pas avec mon temps.
On veut du queer donc. Selon Wikipédia, ce terme sert « de point de ralliement à ceux qui – hétérosexuels compris – ne se reconnaissent pas dans l’hétérosexisme de la société ». Derrière cet obscur fatras, la grande idée, venue des universités US, c’est qu’il faut en finir avec la dictature de la différence des sexes, imposée par la nature et par l’oppression, et promouvoir le genre dont chacun peut décider en fonction de son humeur du moment et de la couleur de son sac. Si vous pensez être soit un homme, soit une femme, c’est que vous êtes réac ou aliéné par ces vieux carcans. Soyez queer, vous dis-je – ce que vous voulez, quand vous voulez.
Queer studies et gender studies : le retard français
Les promoteurs de cette manifestation, apparemment très appréciée par le directeur de Sciences Po Richard Descoings, ont un agenda : importer les queer studies et les gender studies, domaine dans lesquels la France affiche un insupportable retard. L’universalisme c’est vraiment ringard. Au-delà de l’université, l’objectif est aussi d’irriguer le monde de l’entreprise qui est, hélas, « peu sensibilisé à ces questions ». On attend avec impatience qu’un constructeur automobile envoie ses concessionnaires en stage de sensibilisation aux « problématiques du genre ».
Les défenseurs de ces billevesées qui doivent commencer à paraître vieillottes sur les campus américains peuvent se réjouir. Les temps changent et heureusement. Mai 68 a commencé parce que des garçons voulaient draguer dans les dortoirs des filles. Quel hétéro-centrisme affligeant ! À la pointe avancée de la société, nos partisans du queer mènent le combat pour l’indifférenciation généralisée. Dans leur avenir radieux, il n’y aura plus ni hommes ni femmes. Dans le monde merveilleux du « c’est mon choix », on n’aura plus à choisir.
Un esprit chagrin pourrait trouver fâcheux que ces sympathiques marottes aient droit de cité dans un établissement supposé former, entre autres, les futurs dirigeants du pays. Ils devront peut-être gouverner, c’est-à-dire, précisément choisir. Et aussi faire prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers : or ce n’est pas l’individu-roi qu’ils nous promettent mais l’individu-tyran devant les caprices duquel la société devra forcément s’incliner.
On ne s’arrêtera pas là. Il faudra aussi réparer les injustices du passé et créer, à Sciences Po, une filière « queer option trans » – rappelons à cette occasion que la transphobie sévit dans notre pays arriéré. D’ailleurs, je me demande si je ne suis queerphobe sur les bords. C’est juré, avant la prochaine « Semaine du Queer », je me soigne.
Le pays où l’on ne s’arrête jamais

Malgré une hygiène alimentaire déplorable à coups de fish and chips et de panse de brebis farcie au gras, malgré l’abandon progressif pour cause d’obésité galopante et d’apathie généralisée des activités physiques les plus élémentaires comme prendre l’escalier, se lever pour changer de chaîne ou courir derrière un bus, les Britanniques n’échappent pas au vieillissement qui transforme notre vieux continent en un « continent de vieux ».
L’espérance de vie y a été multipliée par deux en un siècle : on prévoit 34 000 centenaires et 50 % de retraités supplémentaires d’ici à 2050, qui comptent bien jouer les Miss Marple, increvable tailleuse de rosiers et détective amateur. Si le montant exact de sa pension n’a jamais été révélé par Agatha Christie, tout laisse supposer une existence assez douce et des fins de mois sans souci. Avait-elle placé ses économies dans l’immobilier, les obligations, les actions ou les fonds de pension ? Mystère. Une chose est certaine : à l’instar de ses compatriotes, Jane ne comptait certainement pas sur l’État pour se la couler douce dans son jardinet.
[access capability= »lire_inedits »]Le contribuable rit, 12 millions de retraités pleurent
Entre cotiser ou se débrouiller tout seuls, fidèles à leur nature libérale, les Britanniques ont choisi depuis longtemps. C’est chacun pour soi et Dieu et mon droit pour tous. L’impôt n’est pas le bienvenu chez Sa Gracieuse Majesté qui, on s’en souvient, n’accepta les taxes sur sa colossale fortune personnelle que contrainte et forcée : Annus horribilis.
Le système est simple et témoigne, comme souvent, de choix à l’exact opposé des nôtres : le contribuable rit, 12 millions de retraités pleurent. La retraite de base versée par le gouvernement ne peut excéder 560 livres par mois pour une personne seule. Soit 58 % du SMIC britannique, quand le salaire moyen est de 2800 livres par mois. À peine de quoi ne pas mourir de faim si on a eu la bonne idée d’être propriétaire de son logement. Cette très faible implication, à peine 5 % du PIB (comme en France… en 1959 !), la plus basse d’Europe à dire vrai, a naturellement pour but d’inciter les salariés à financer eux-mêmes leur cessation d’activité via des fonds complémentaires de pension privés gérés par les employeurs. C’est la fameuse « capitalisation » qui, tel un serpent de mer, s’invite régulièrement dans le débat français, la panacée universelle des finances publiques pour les uns, une catastrophe annoncée pour les autres puisqu’elle vacille au premier trou d’air.
Le moins que l’on puisse dire est que l’exemple britannique sent fortement le contre-exemple. La « Rolls-Royce des régimes de retraite », comme on se plaisait à l’appeler du temps de sa splendeur, quand les versements étaient indexés sur le salaire de fin de carrière, avait pourtant le mérite d’entretenir le système sans douleur pour une bonne moitié des salariés britanniques.
Las, l’éclatement de la bulle Internet en 2000, le krach boursier de 2002 et la crise financière de 2008 ont laissé place à un trou abyssal. Des milliards de livres ont fondu comme peau de chagrin.
Sans compter les comportements au mieux inconscients, au pire crapuleux, de certains investisseurs. Le nom de Maxwell, célèbre magnat de la presse qui vida le fonds de pension de ses salariés pour éponger ses propres dettes, est encore tabou dans un pays où l’on contrôle plus facilement l’interdiction de fumer dans les pubs que la gestion financière.
L’État se sert dans la caisse
L’État lui-même, en la personne de Gordon Brown, alors chancelier de l’Échiquier, n’a pas hésité à ponctionner les fonds. 85 000 vieillards nus comme des vers et défilant néanmoins dans les rues de Londres pour témoigner de leur détresse s’étaient attiré cette réponse sèche de Tony Blair : « Ce n’est pas au contribuable d’éponger les pertes des entreprises privées. » Voilà qui a le mérite d’être clair à défaut d’être socialistement correct.
De fait, l’engrenage est quelque peu terrifiant. Les nouveaux salariés doivent s’adresser dorénavant à des assureurs spécialisés et les anciens n’ont d’autre choix que d’accepter une baisse draconienne des pensions calculées désormais sur la base de toute une carrière de caissière chez Tesco ou chez Sainsbury. Deux millions de retraités vivraient au-dessous du seuil de pauvreté. Au pays de Dickens, il arrive même qu’on meure de froid dans les cottages, surtout quand l’hiver est, comme cette année, particulièrement glacial.
Résultat : les fonds de pension ne font plus recette, en particulier chez les jeunes. Les Britanniques ont fait le choix de la fuite en avant. Leur salaire, ils préfèrent le dépenser ici et maintenant.
Après moi, le déluge ? Pas tout a fait. Ils ont des oursins dans les poches, mais sont prêts à payer de leur personne. Le travail des seniors explose : + 10 % par an. En 2010, pour rencontrer Miss Marple, mieux vaut aller chez Ikea que dans un village du Kent. Elle y est technicienne de rayon à temps partiel. Comme près de 60 % de ses contemporains, elle ne veut pas raccrocher. Très opportunément, la Commission pour l’égalité et les droits de l’homme vient d’ailleurs de produire un rapport où elle juge scandaleuse et discriminatoire la différence entre les âges de départ à la retraite des hommes et des femmes. Soixante-cinq ans pour les premiers, 60 pour les secondes ? Trop injuste. Ce sera 65 ans pour tout le monde en 2020 et 68 d’ici à 2046.
L’aide sociale a vécu : le travail, c’est la santé
L’État ne s’y est pas trompé. Il tient sa solution. À coup de campagnes publicitaires et de labels baptisés « Age Positive Campaign », où une délicieuse vieille dame à cheveux violets et dynamique comme une jouvencelle jongle avec des boîtes de cannellonis entre deux caisses, l’entreprise est courtoisement, mais fermement incitée à embaucher les anciens. Parallèlement, la préretraite est discrètement découragée par l’imposition d’un certificat d’invalidité et le cumul emploi/retraite généreusement autorisé. Les salaires, en nette baisse à partir de 50 ans, et les conditions de travail, sous forme de temps partiels pour 56 % des seniors, sont particulièrement… flexibles et avantageux pour les employeurs.
Ne nous y trompons pas : c’est à un vrai changement de rapport au travail qu’est confrontée la société britannique. Le workfare, plus que le welfare. L’aide sociale a vécu : le travail, c’est la santé.
Avec David Cameron, dont le programme politique se résume à moins d’impôts, moins d’immigrés, moins d’Europe, le workfare est promis à une belle… longévité. Gordon Brown assure ne pas vouloir sacrifier les retraités, mais il lui manque quelques centaines de milliards de pounds pour équilibrer les comptes… N’ayant pas le pouvoir de les faire pousser dans le jardin de Miss Marple qui n’a plus la tête à biner, aura-t-il vraiment le choix ?
Emmenés par une reine de 84 ans plus gaillarde que jamais, elle-même digne fille de la « Queen Mum » qui, jusqu’à 102 ans, enchaîna frénétiquement inaugurations de pouponnières et visites d’écoles de couture avec une fiasque de gin dans le sac à main pour tenir le coup, les seniors britanniques sont désormais ceux qui travaillent le plus longtemps en Europe, et la tendance n’est pas prête de s’inverser. Avec un peu de chance, Charles sera roi à 70 ans. Pour une bonne petite vingtaine d’années.
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Gaspard Proust se la pète


Il y a dorénavant parmi nous, je veux dire à Paris, un apprenti-comique, juvénile et helvétique, qui a choisi pour réussir dans la capitale un genre parfaitement galvaudé. Celui du type blasé et désinvolte, très au dessus de tout ça, c’est-à-dire de vous et moi, et du reste. Costume noir, jamais un sourire, mains dans les poches. On en a connu des dizaines comme ça dans les soirées adolescentes. Ils jouaient qui au ténébreux, qui au cynique, et finissaient par partir avec la fille qu’on reluquait sans cesse, autant qu’on dévisageait le bellâtre lui-même, un œil jaloux sur elle, et l’autre, tout aussi jaloux, sur lui. Depuis on porte des lunettes. Grâce à elles, et au temps qui passe, le charme s’est brisé et c’est surtout le ridicule des gonzes en question qui nous frappe lorsqu’on tombe sur leur avatar contemporain en la personne de Gaspard Proust.
« Beauf à gourmette » et « pute à frange » : l’humour classe
On en serait presque à le mépriser, cet avatar, et à passer à autre chose, mais un reste de charité chrétienne nous suggère plutôt de nous laisser porter par ce ressentiment résiduel qui nous vient de nos lointaines humiliations de jeunesse. On moque alors intérieurement l’air sempiternellement absent et méchant du gugusse, sa mine perpétuellement dégagée, qui trahit sans coup férir le besogneux travaillant inlassablement son image dans le miroir. À sa mine hargneuse et dégagée, on dirait un vilain volatile promenant au-dessus d’un long cou de gallinacé un air perpétuellement courroucé, sans qu’on sache trop pourquoi. N’était le pseudonyme que le gazier s’est choisi, on pencherait pour l’hypothèse d’une constipation chronique. Quoique non. Car Gaspard Proust se la pète. C’est un hargneux dégagé et mélancolique, mais qui a tout pour être heureux. Il est tombé il y a peu d’un nid parental bien moelleux sur le confortable matelas que la société du spectacle parisien a bien voulu disposer à son intention. Gaspard Proust est en effet un fils à papa suisse qui a fait HEC mais à Lausanne, pour, nous dit-il dans l’impayable jargon de business school qui, au-delà de toute forme « d’humour » ou même « d’ironie », semble lui être naturel, « accéder plus vite à des postes bien rémunérés ». Comme on le constate, cet immigré apprenti-comique a su adopter la version la moins décente du cynisme convenu qui est aujourd’hui au goût du jour parmi les plus en vue de nos humoristes locaux. C’est ainsi qu’il a assez récemment traité notre président de « beauf à gourmettes » et son épouse de (qu’on me pardonne), « pute à frange ». En fait, il le fait à chaque fois qu’il a l’occasion de jouer son spectacle. « On est assez content que vous ayez élu Nicolas, dit-il exactement en s’adressant à son public français, parce que pour une fois vous avez un président qui ressemble à l’idée qu’on se fait du Français : un beauf à gourmette au bras d’une pute à frange. »
Il insulte notre président, on l’applaudit
Traiter une femme de pute à frange, voilà qui peut paraître étonnant pour un homme qui prétend cultiver une élégance surannée, grâce à sa « silhouette fine et bon chic » (selon Libération), mais c’est comme ça. Aujourd’hui quand on est un immigré en France, pour s’attirer les faveurs de ceux qui savent ce qu’il faut penser, il est de bon ton d’insulter les femmes, en particulier lorsqu’il s’agit de la femme du président du pays qui vous accueille. Il parait aussi indispensable d’insulter dans le même mouvement le chef de l’Etat auquel appartient l’immense majorité de ceux qui s’esclaffent devant vous. Je ne sais pas vous, mais moi je me sentirais un peu con à ricaner comme un bossu alors qu’un étranger est en train d’insulter devant moi mon président. Il en le droit, bien sûr, et personne, en tout cas pas moi, ne songe à lui contester ce droit, mais quand même. Les vivats et les hourras que ces insultes lui valent me mettent légèrement, et même, quand j’y pense un peu, carrément, mal à l’aise. On aurait tort cependant d’en vouloir pour autant à Gaspard Proust lui-même. Son snobisme naturel et sa volonté « d’accéder plus vite à des postes bien rémunérés » l’ont naturellement conduit à adopter le ton qui lui permettra d’intégrer triomphalement les cercles médiatiques de notre pays, à coup de ricanement systématique et de mépris des politiques du coin. N’en doutons pas, ce jeune homme de bonne famille a tout pour lui, et nous n’avons pas fini d’en entendre parler. Autant dire que pour un franchouillard comme moi, revenu depuis longtemps des poses des poseurs, et quoiqu’il en soit d’anciennes rancœurs ou de ce que je pense de la politique de Nicolas Sarkozy, c’est ce type-là qui est un beauf parfait : un beauf à col roulé et « tignasse en bataille » (toujours Libération). Le summum du grotesque branchouilleux.
Bon, je vous vois venir, avec vos gros sabots agricoles. Tout ça pour ça ? C’est celui qui le dit qui l’est ? C’est pour ça que tu nous as infligé la compagnie de ce Proust jusqu’ici Piffard ? Minute, amis causeurs. Je n’en ai pas tout à fait fini. De fait, je n’ai même pas commencé mon plaidoyer annoncé pour le beauf. Car qui est le beauf ? Le beauf c’est le beau-frère bien sûr. Le prochain dans ce qu’il a de moins choisi, de plus imposé par la société, une autre belle-mère. Un alter-ego qui nous tombe du ciel, pas du tout un ami sur Facebook qu’on peut souverainement accepter ou refuser. Le beauf, c’est celui auquel on se sent en droit de refuser une fraternité républicaine ou catholique pourtant constitutive de sa personne même, s’il est comme son véritable nom l’indique, notre beau-frère. Le beauf, c’est notre voisin, dans ce qu’il a à la fois de plus étranger et de plus proche de nous. Celui qui nous rappelle à notre réalité la plus prosaïque, et que nous rejetons en conséquence dans les ténèbres de l’appartenance et de l’enracinement. Celui qui porte pour nous la malédiction de l’héritage. Celui dont on se distingue. Celui à qui manque la distinction. Celui dont l’épaisseur fangeuse tranche avec le cosmopolitisme aérien dont nous nous réclamons. Celui dont la lourde gourmette de baptême tinte vulgairement. Celui qui ne s’est dégagé de rien mais qui appartient à coup sûr à notre histoire la plus intime, celle que nous rejetons honteusement dans les ténèbres extérieures de nos humiliations les plus secrètes. Le beauf, c’est ce que nous retranchons de nous-mêmes lorsque nous optons pour les lointains abstraits de la mondialisation mondialo-mondiale. Le beauf, lorsque nous l’avons enfin reconnu en nous, devient celui qui veut rompre avec le beauf qui est en lui. Le beauf, c’est le fils du mensonge romantique, l’homme moderne par excellence, chacun d’entre nous. Bref, le beauf, c’est ce qui nous manque quand nous présentons au monde une image avantageuse de nous-mêmes.
Autant dire que mon beauf à moi, il pourrait bien s’appeler Gaspard Proust, qu’il me faudrait l’aimer quand même. Moi je vous le dis amis athées, c’est vraiment pas drôle tous les jours d’essayer d’être un bon chrétien.
Précautions de principe
Le site du Nouvel Obs nous apprend cette semaine la découverte du cadavre du propriétaire d’une discothèque de Sanary-sur-Mer (Var), la tête trouée de cinq balles dans sa villa de Bandol. Le parquet de Toulon a bien entendu ouvert une enquête, alors qu’aucune thèse n’est écartée pour expliquer le meurtre, « selon une source proche du dossier ». On peut comprendre ces précautions de langage, mais un peu plus loin, le fin limier du journal rappelle qu’en décembre dernier, un autre commerçant, crépier sur le port de Bandol, avait été également abattu de cinq balles dans la tête. Ne voulant pas tirer lui-même de conclusions hâtives sur les causes de sa mort, il affirme que « la thèse de l’assassinat avait été retenue par les policiers ». Il ne reste plus qu’à espérer que l’autopsie confirmera le décès.
Le siècle des lumières éteintes

À partir de ce mercredi, 130 kilomètres d’autoroutes d’Ile-de-France seront progressivement privés d’éclairage nocturne. La nouvelle, d’apparence fluette, m’a plongé non pas dans l’obscurité mais dans une certaine perplexité, teintée de grosse colère.
Tout d’abord parce j’aime les autoroutes éclairées la nuit. J’ai plus qu’à mon tour roulé dans des antiquités aux phares cacochymes et j’ai toujours soupiré d’aise quand, me rapprochant de Paris ou de Nice, je devinais au loin les canyons de lampadaires providentiels. Ceux qui allaient me permettre d’y voir à plus de vingt mètres et qui accessoirement allaient enfin me mettre à l’abri des feux au xénon surboostés des gros cons en 607 de la voie d’en face, dont je reste persuadé qu’ils se sont tous surendettés à vie dans l’unique dessein de me forcer à conduire en plissant les yeux.
Il m’est même arrivé assez souvent de choisir Bruxelles comme but d’excursion du week-end, rien que pour le plaisir de rouler nuitamment sur les autoroutes belges illuminés a giorno. Le réseau se voit depuis la Lune, j’adore. Arrivé à l’hôtel Amigo, je m’endormais heureux en rêvant qu’un jour ce serait pareil chez nous, et qu’on pourrait y utiliser astucieusement des centaines de milliers de jeunes chômeurs. Ouais, ben je rêvais… Parce que c’est très exactement le contraire qu’on va faire.
Au commencement étaient des câbles volés dans le 9/5
La genèse de cette décision est édifiante, un vrai conte de fée postmoderne. Tout commence vers 2005-2006, quand la presse locale rend compte que les 25 kilomètres d’autoroute entre Paris et Cergy ne sont plus équipés d’éclairage public, à cause de voleurs de cuivre qui ont pillé les câbles électriques de ce tronçon. On imagine que dans un monde normal le premier objectif des autorités aurait été de mettre ce gang de crétins hors circuit. Oui mais voilà, les habitants du 9/5 ont un préfet statisticien. Plutôt que de ferrailler contre les ferrailleurs, il a décidé d’en faire des auxiliaires involontaires de justice.
Qu’a répondu, en effet, le préfet Paul-Henri Trollé à ses administrés black-outés ? Eh bien, que grâce aux voleurs de câbles, il avait eu une illumination: « Les statistiques sont claires : sur l’A15, on est passé de 14 accidents de nuit en 2005 à 9 en 2007. La prudence des automobilistes s’est accrue depuis la coupure. » En conséquence de quoi, on n’a jamais rétabli le courant dans le Val-d’Oise et, au contraire, on décida finalement ces temps-ci de généraliser cette extinction.
Les politiques étant en général nuls en calcul – sinon ils auraient sans doute fait Centrale ou X-Mines pour aller travailler dans les back offices de Lehman Brothers –, personne ne s’est avisé de faire remarquer au haut fonctionnaire en question que sa démonstration mathématique vaudrait un zéro à un cancre de Première L : pas de statistiques valables sur échantillon aussi riquiqui, et puis, surtout, pas de comparaison avec les chiffres globaux de la mortalité routière, qui a brutalement décru partout en France à la même époque : moins 40 % de tués sur les routes entre 2002 et 2007, notamment du fait des radars.
Décision idiote, presse élogieuse
Comme nos élus sont aussi piètres logiciens, personne ne s’est avisé de stigmatiser le préfet Trollé pour le caractère hallucinant de sa démonstration (en clair, sans lumière, les chauffards roulent moins vite, donc moins d’accidents). Personne n’a eu la bonne idée de lui faire remarquer qu’à ce tarif-là, il y aurait encore moins d’accidents sur les autoroutes si on les fermait la nuit. Et plus d’accidents du tout, et nulle part, si on décrétait l’interdiction de rouler après le coucher du soleil. Je vous laisse imaginer les dégâts, si, par malheur, ce genre de raisonnements se généralisait. On finirait par supprimer, disons, les épreuves de culture générale des concours administratifs pour éviter l’échec scolaire. OK, je sors…
Bien entendu, l’extension de cette connerie à toute l’Ile-de-France a été, en outre, parée d’oripeaux écolo, je vous passe les commentaires élogieux de la presse sur les substantielles économies d’énergie réalisées à l’occasion. Figurez-vous qu’éteindre les autoroutes sauve non seulement les vies des automobilistes franciliens mais aussi celles des ours polaires. Accoupler brutalement le principe de précaution et la lutte contre le réchauffement climatique, c’est quand même plus sexy que d’expliquer qu’on n’a pas assez de policiers pour courir après les voleurs de câbles, pas assez d’agents de l’Equipement pour entretenir le réseau et que les 8 millions d’euros économisés par cette mesure seront bien mieux employés pour subventionner la HALDE, le logement de fonction de Jean-Claude Trichet, la guerre en Afghanistan ou la Fête des Voisins.
Henry Miller décrivait le XX siècle comme un cauchemar climatisé. Maybe, maybe not. Perso, dès l’adolescence, j’ai plutôt été ému par le trait de génie de Lénine quand il disait : « Le communisme, c’est les soviets plus l’électricité. » En conséquence de quoi, circa 1977, je fus un des rares autonomes à refuser de transhumer avec mon fligh-jacket et ma barre de fer vers le surrégénérateur honni de Creys-Malville. J’ai des principes, je défile pas avec les décroissants. J’aime les centrales nucléaires, j’aime les barrages géants, j’aime les cyclotrons et même les champs d’éoliennes de Twentynine Palms. J’aime la lumière. J’aime l’électricité.
Notre cauchemar à nous sera fait de couches lavables et de bougies parfumées.
Bain de sang ne saurait mentir

À quelques semaines de l’anniversaire des célèbres élections en Iran, Téhéran va recevoir un petit cadeau : le retour au pays de l’assassin de Chapour Bakhtiar. Si c’est le prix payé pour Clotilde Reiss, on peut s’en réjouir : la libération d’un prisonnier déjà libérable ne me semble pas une rançon excessive. Ce n’est donc pas la France qui sort abaissée de cette affaire mais plutôt la prétendue « gagnante » du bras de fer, la République islamique de l’Iran. À l’infamie de la détention de Clotilde Reiss, elle vient d’ajouter la honte de revendiquer et d’accueillir l’homme qui a massacré Chapour Bakhtiar.
Ultime premier ministre du Shah, Bakhtiar était un adversaire du nouveau régime qui l’avait chassé et du pouvoir et de son pays. Ancien combattant de l’armée française et résistant sous l’Occupation allemande, il ne manquait ni de lucidité ni de courage. Il savait très bien que sa résistance aux ayatollahs lui réserverait une bonne place sur la liste des opposants à liquider. Même ceux qui soutenaient Bakhtiar et sa cause reconnaîtraient qu’il s’était lancé dans une guerre contre Téhéran et qu’il risquait gros. On peut aussi comprendre les craintes de Téhéran et l’état d’esprit de ses élites politiques pendant la première décennie après la Révolution, époque marquée par une guerre à mort contre l’Irak de Saddam Hussein. Pour le régime iranien, Bakhtiar aurait pu effectivement représenter une menace.
Méthodes barbares
En revanche, ce qu’on ne peut ni comprendre ni jamais accepter, c’est la méthode de ces fidèles d’Allah et d’Ali. Quand on a dit violence, on n’a pas tout dit et il faut regarder de plus près. Là aussi, Dieu est dans les détails. Et donc, pour ceux qui l’ignorent encore, l’ancien premier ministre du Shah a d’abord été frappé à la gorge, un coup terrible dont la violence lui a fracassé le larynx. Ensuite, ses assassins ont pris un couteau à viande et un couteau à pain dans les tiroirs de la cuisine de Bakhtiar à l’aide desquels ils ont égorgé leur victime – qui ne pouvait à ce moment ni respirer ni crier – et coupé ses poignets.
Le rôle primordial de l’effusion de sang
La violence c’est la violence, me direz-vous. Eh bien non ! Les détails de la mise à mort, souvent passés sous silence par égard pour la sensibilité du public, sont d’une importance majeure. Certes, il vaut mieux ne pas tuer, mais si la décision est prise par un gouvernement qui estime ses intérêts vitaux menacés ou par un groupe terroriste qui lutte pour une cause, le choix de la mise à mort est révélateur, il en dit long sur le monde que ces gens-là appellent de leurs vœux s’ils gagnent.
Ainsi, la boucherie sanglante qui s’est déroulée dans la villa de Bakhtiar à Suresnes montre le véritable visage de la République islamique iranienne. Il suffit de voir ses monuments aux morts, édifiés autour de fontaines où coule une eau colorée en rouge, pour comprendre le rôle primordial de l’effusion de sang. Les pratiques chiites traditionnelles comme l’Achoura, fête religieuse où les fidèles s’infligent des coups de rasoir et défilent dans les rues en se flagellant, le visage ensanglanté, sont largement dépassées par la surenchère sanguinaire iranienne.
Ahmadinejad ne pouvait pas trouver un meilleur symbole pour marquer l’anniversaire de sa réélection, que le retour au pays d’Ali Vakili Rad, celui qui a égorgé un homme de 76 ans et son secrétaire privé avec un couteau à pain.
Portugal sociétal
Tout va bien au Portugal. Ce pays a beau être le prochain sur la liste des serial killer de la spéculation, l’essentiel est sauvé. Bon, le premier ministre socialiste, Jose Socrates, a certes été obligé de monter la TVA normale à 21 %, de baisser les salaires des fonctionnaires de 5 %, d’augmenter l’impôt sur le revenu des ménages de 2 % et de geler tous les investissements dans le secteur public (santé, éducation, transports). Mais de quoi se plaint-on ? Cette orthodoxie budgétaire est la preuve que les latins savent se montrer rigoureux en économie et, divine surprise, remarquablement cool sur le plan sociétal : le président Cavaco Silva (droite) vient d’approuver la loi sur le mariage homosexuel votée par le Parlement. Ils en ont de la chance les gays lusitaniens : non seulement ils vont pouvoir passer devant le maire, mais en plus ils pourront resserrer leur ceinture de deux ou trois crans pour être encore plus beaux, minces et affamés.
Les Trente Anxieuses

Le débat sur la retraite en cache un autre, bien plus explosif. Il est d’ailleurs probable qu’il n’aura pas lieu. C’est qu’il aboutirait à une conclusion embarrassante : il est temps d’en finir avec le pouvoir des enfants du « baby-boom ». Depuis plus d’un demi-siècle, la France vit au rythme de leurs préoccupations, de leurs caprices dans les années lyriques, de leurs intérêts depuis. Avec eux, on a écouté « Salut les copains » et Johnny, découvert l’amour libre et la jouissance sans entraves. Quand ils s’ennuyaient, c’était une affaire d’État. Pour s’amuser, ils ont prétendu changer le monde.
Puis, jeunesse se passant, ils ont trouvé du boulot sans la moindre difficulté. Ils ont découvert le sens du mot « chômage » trente ans plus tard, au moment où celui-ci s’est abattu sur leurs enfants. Jeunes, ils ont conquis la contraception ; pour leur maturité, l’industrie pharmaceutique leur a offert le Viagra. Pour ne pas être désagréables, nous ne poserons pas leur question fétiche : combien d’enfants africains aurait-on sauvés avec l’argent investi pour permettre aux baby-boomers de rester forever young ?
Les voilà aujourd’hui, en tout cas pour le gros des troupes, à quelques années de la retraite. Évidemment, on ne parle que de ça.
[access capability= »lire_inedits »]Dans les dernières décennies du XXe siècle, les jeunes entrant dans la vie active étaient plus nombreux que les personnes qui atteignaient l’âge de la retraite – on ne disait pas encore « seniors ». Alors que les derniers membres des « classes creuses » (nés avant 1943) cessent leur activité, le rapport entre actifs et inactifs est en train de s’inverser, en particulier en France, où le « baby-boom » a été particulièrement intense.
En finir avec la dictature des enfants du « baby-boom »
Moins d’actifs potentiels, plus d’inactifs réels : on a longtemps cru que cette formule allait au moins résoudre le lancinant problème du chômage. Le départ massif en retraite des parents aurait libéré des emplois pour les enfants et petits-enfants. En réalité, il n’en est rien, dès lors que les entreprises, tout comme l’administration, ne procèdent pas au remplacement systématique des départs en retraite et que, par surcroît, un nombre croissant de retraités sont déjà chômeurs depuis de longues années. À quoi il faut ajouter que ces retraités plus nombreux vivent plus longtemps, ce qui rend heureux leurs enfants et chagrine les cotisants – qui sont les mêmes mais, heureusement, ne le savent pas.
Ça va mieux pour les vieux, moins bien pour les jeunes
Le résultat est un déséquilibre croissant entre la génération qui arrive à la fin de sa vie professionnelle et celles qui suivent. La paupérisation de la jeunesse se lit dans les stratégies des familles qui pallient les carences de l’État et procèdent à un transfert de richesse entre les générations de plus en plus précoce. Depuis le début des années 1990, le nombre de parents qui aident leurs enfants après que ceux-ci ont quitté le domicile familial ne cesse de croître. Le montant des donations entre vivants dépasse celui des héritages − on profite de ses parents plus longtemps, mais de leurs économies plus tard. L’âge moyen auquel on hérite est passé de 42 ans en 1984 à 47 ans aujourd’hui.
En conséquence, cela fait trente ans qu’on observe une dégradation du sort des « jeunes adultes en phase d’insertion » – statut qui perdure désormais jusqu’à un âge où l’on était naguère confirmé : dévalorisation des diplômes, stagnation du salaire d’embauche, emplois rares et difficiles d’accès, multiplication des emplois précaires… inutile de s’étendre. Les nouvelles générations semblent décalées par rapport à leur âge, car tout leur arrive plus tard : l’indépendance, le travail, la carrière, l’achat d’un logement, les enfants et, on le sait désormais, la retraite. Et quand tout cela finit par arriver, c’est en modèle réduit. Petit à petit, c’est l’avenir même qui change de couleur : il n’a plus celle de l’espoir, mais de l’angoisse.
Après les Trente Glorieuses, voici les Trente Anxieuses
Après les Trente Glorieuses, voici les Trente Anxieuses, résumées en un constat : ça va mieux pour les vieux, moins bien pour les jeunes. En 1970, 35 % de Français de plus de 65 ans étaient considérés comme pauvres quand le taux de pauvreté général était de 19,1 %. En 2006, seulement 7,7 % de plus de 65 ans (contre 13,2 % de la population) vivent en dessous du seuil de pauvreté – oui, c’est trop, mais nous parlons du monde réel. Dans la même année, 18,9 % des jeunes de 18 à 24 ans étaient considérés comme pauvres, et il ne s’agissait pas seulement d’étudiants.
L’écart grandissant entre le salaire du parent et celui de son fils ou de sa fille (15 % en 1975, 35 % en 2000) démontre à quel point les uns ont bénéficié du plein emploi et de contrats protecteurs permettant une augmentation quasi automatique des salaires par ancienneté et avancement tandis que les autres doivent se frayer un chemin sur un marché difficile voire hostile, accepter des salaires bas à l’embauche qui, de plus, stagnent tout au long de carrières de plus en plus erratiques. Les fanatiques du « risque » – généralement pour les autres, comme ces hauts fonctionnaires qui dérégulent à tout-va protégés par un statut en béton – adorent, les millions de gens qui aspirent à vivre agréablement du fruit d’un travail raisonnablement intéressant un peu moins.
La démographie ne dit pas la démocratie
La France doit en finir avec les exigences démesurées de la « génération lyrique ». La démographie ne dit pas l’entièreté de la démographie. Être les plus nombreux ne suffit pas à être les plus légitimes. Les intérêts des plus de 60 ans ne sont pas nécessairement ceux de la société. Ils ont eu le privilège de vivre leur vie adulte dans un monde qui croyait au progrès illimité des forces productives et avait quelques raisons d’y croire. Ils ont le devoir de rendre un peu de ce qu’ils ont reçu au profit des plus jeunes qui sont aussi les plus pauvres.
Soyons clairs et vaguement prosaïques. La solution juste à l’équation des retraites, c’est de diminuer le montant des pensions des Français nés entre 1943 et 1960. Et lorsque les enfants moins chanceux des années 1960-1970 arriveront au terme de leur vie professionnelle, la justice commandera d’augmenter ce montant. L’ennui, c’est que le monde heureux du « one man one vote » est aussi celui du « combien de divisions ? ». Désormais, le premier parti est le parti des vieux. On peut craindre qu’ils préfèrent leur retraite à la justice. À moins, bien sûr, que la société des individus ne retrouve le sens de l’intérêt général.
La génération lyrique : essai sur la vie et l'oeuvre des premiers-nés du baby-boom
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