L’agroalimentaire et la haute gastronomie déclinent à l’envi des aliments mous. Au McDo comme aux tables étoilées, c’est chaise-bébé pour tout le monde! Une civilisation qui refuse le moindre croquant dans l’assiette finit par fuir les aspérités de la pensée.
Mordre à pleines dents… Cette vieille expression française qui disait tout le plaisir archaïque qu’il y a à planter ses dents dans une nourriture ferme a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?
Nous ne mordons plus. Nous tétons, nous léchons, nous suçons, nous aspirons, nous mâchouillons, bref, nous mangeons mou… Nous sommes dans l’ère du mou.
Des céréales du matin imbibées de lait à la pizza molle du soir, nos canines sont au chômage. Depuis un demi-siècle, l’industrie agroalimentaire joue ainsi à fond la carte de l’infantilisation collective. Yaourts à boire, hamburgers, raclette, Vache qui rit, mozzarella, Nutella, houmous, tarama, guacamole, pain de mie sans croûte, flancs, mousses de marrons, riz au lait, compotes de fruits, nouilles japonaises lyophilisées, smoothies, milk-shakes, moelleux au chocolat (ce jackpot de la pâtisserie industrielle a été inventé dans les années 1980 par le grand chef Michel Bras qui, hélas pour lui, avait omis de le faire breveter !) sans oublier les bâtonnets de crabe, les purées mousseline, le steak haché, etc.
En France, le premier symptôme inquiétant de ce ramollissement général s’est déclaré dans les années 1970, quand les fiers compatriotes d’Alexandre Dumas ont commencé à réclamer à leur boulanger des « baguettes pas trop cuites », alors que cet emblème de l’art de vivre à la française ne peut être, par essence, que bien cuit et croustillant ! Cette décadence du pain avait d’ailleurs alerté un grand théologien : imagine-t-on le Christ, lors de son ultime repas, rompre une tranche pain de mie Harrys sans croûte en disant à ses disciples : « Ceci est mon corps » ? Non ! Pareil pour le vin d’ailleurs. On suppose que le vin bu par le Christ et présenté par lui comme son « sang » n’avait rien de commun avec le rouge mollasson, infusé, sans tannins et sans matière dont les sommeliers nous font aujourd’hui l’article.
Mais le mou a aussi envahi la haute gastronomie.
Je me souviens ainsi du jour où le phénomène s’est imposé à moi comme une évidence. C’était en 2009, en Suisse. Je faisais un reportage sur un jeune chef prometteur déjà auréolé de deux étoiles au Guide Michelin (il en a gagné une troisième depuis et son restaurant est classé parmi « les meilleurs du monde ») : Andreas Caminada. Le déjeuner se passait agréablement jusqu’au moment où j’ai réalisé que je n’avais utilisé ni mon couteau ni mes dents et que les entrées, les plats et les desserts étaient tous… mous !
Dix-sept ans après, le client gastronome a l’impression d’être ramené dans sa chaise bébé : tout est décortiqué, prédécoupé, servi en petites bouchées.
Quand Paul Bocuse vous servait son tournedos Rossini (accompagné de foie gras poêlé, de lamelles de truffe et de sauce madère), il vous tendait un grand couteau forgé en Auvergne. Trancher soi-même faisait partie du festin…
Légumes ultra-confits, viandes cuites à basse température, desserts mousseux passés à la turbine… Le fondant a éclipsé le croquant, le nerveux, le ferme et le fibreux qui définissaient aussi la cuisine française traditionnelle. Surtout, ne pas mastiquer !
Historiquement, c’est au chef catalan Ferran Adrià que l’on doit cette introduction du mou dans la gastronomie. De 1998 à 2010, toute la jet-set internationale faisait des pieds et des mains pour se retrouver dans son restaurant El Bulli afin de « vivre une expérience unique » basée sur la découverte de créations inédites aux textures gluantes, gélatineuses et gazeuses. Le critique gastronomique allemand Jörg Zipprick s’était alors illustré en révélant les dessous de cette cuisine moléculaire ayant massivement recours à des additifs chimiques parfois indigestes (un certain nombre de clients passaient la nuit aux toilettes). « On peut considérer la cuisine d’Adrià comme la première conçue pour une génération dont le palais avait été façonné en amont par l’industrie agroalimentaire : des textures sans résistance, des arômes intenses et immédiatement reconnaissables, parfois renforcés par des aromatisants comme l’huile de truffe, une recherche de plaisir immédiat plutôt que de complexité gustative. »
La technologie a pris le dessus et les chefs se sont mis à discourir : « Si l’on retire les explications, remarque perfidement Zipprick, beaucoup des plats qui sont servis aujourd’hui perdent une partie de leur intérêt. » L’escalope de saumon à l’oseille des frères Troisgros, la soupe à l’artichaut de Guy Savoy et la tarte au chocolat de Bernard Pacaud sont des plats qui parlaient d’eux-mêmes et qui n’avaient nul besoin d’être enrobés de mots !
Notre goût pour le mou doit aussi beaucoup à la cuisine asiatique. Grâce à Dieu, les Chinois n’étant pas encore les maîtres du monde, nous n’avons pas connu les plats glissants et gélatineux dont ils se délectent depuis des siècles : concombre de mer, méduses, tendons, tofu soyeux, nids d’hirondelles…
Le fait que Chinois et Américains aiment passionnément la nourriture molle devrait cependant nous alerter. Le mou ne serait-il pas la face cachée de l’impérialisme et de la violence ? Il existe au CNRS un laboratoire de physique dédié aux propriétés de la matière molle. Ce qui fascine les physiciens, c’est la capacité qu’a cette matière d’absorber les chocs et de maintenir sa cohésion atomique. Non seulement le mou est plus résistant que le dur mais, dans un environnement violent, le mou est même indispensable : il colmate, fluidifie, cicatrise, apaise… Ainsi donc, plus un régime est dur et violent, plus il faut de mou. Dans une société comme la nôtre où la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres, le discours lisse et mou est vital et la dialectique prohibée.
Notre apparence vestimentaire est molle. Notre langage est mou. Notre pensée est molle.
Le mou est le symptôme d’une civilisation englobante qui repousse ce qui risque de la disloquer.
La meilleure parabole de tout cela reste la série culte Le Prisonnier avec Patrick McGoohan : une cité balnéaire molle, où l’on ne peut parler de rien d’essentiel, mais dont personne ne peut s’échapper, sous peine d’être rattrapé par un terrifiant globule blanc tout mou…
En ces temps d’extrême chaleur, la climatisation est devenue un sujet brûlant. D’aucuns considèrent qu’elle devrait être généralisée, en particulier dans les lieux où, sans elle, la vie devient intenable ou ne tient parfois plus qu’à un fil, surtout lorsque les vagues de chaleur excessive se succèdent : les écoles, les hôpitaux, les Ehpad. Les écologistes préconisent de privilégier la « gestion naturelle de l’air », favorisée selon eux par la végétalisation des murs et des toits des habitations. Ils proposent également quelques astuces pour rafraîchir l’atmosphère et les corps : un drap humide sur les fenêtres, un bol de glaçons devant le ventilateur, un mouchoir glacé sur le crâne – et le tour est joué. De son côté, l’Agence de transition écologique (Ademe) recommande aux citoyens de fermer les volets le jour, d’aérer la nuit, de se mouiller le corps et de boire régulièrement de l’eau – autant de choses qui ne seraient pas venues à l’esprit des Français si l’État ne s’en était pas mêlé. Alors, clim ou pas clim ?
Le 26 juin, pour éviter une surchauffe électrique et une panne du système d’air conditionné, les hauts dirigeants de la Commission européenne ont décidé de couper la poire et le siège de ladite Commission en deux : du huitième au treizième étage, là où trônent la présidente Ursula von der Leyen et les 27 commissaires européens, la climatisation a fonctionné comme si de rien n’était. En revanche, au niveau des sept premiers étages occupés par les membres du personnel administratif et des services généraux de l’institution, elle a été coupée. Certains ont évoqué alors un « système féodal » et une caricature miniature des inégalités sociales au sein de l’UE : les classes populaires et moyennes crament et se font sermonner lorsqu’elles cherchent les moyens de se rafraîchir la couenne ; pendant ce temps, les « élites », bien au frais, mijotent une énième campagne de communication sur la « sobriété énergétique ». Cette sobriété ne s’applique naturellement qu’aux citoyens des couches inférieures, lesquels seront sûrement heureux d’apprendre que leur capacité à supporter cette injustice porte depuis quelques mois le joli nom de… « résilience climatique ». Merci qui ? Merci l’UE.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
« Salut Philippe, samedi nous fêtons les 60 ans de Thomas. Tu es cordialement et amicalement invité. » J’avais reçu ce message de la part de Fabienne, la compagne de Thomas ; il me mit de bonne humeur. Pensez : fêter les soixante ans de l’Amiénois le plus rock’n’roll. Un personnage. Sur sa page Facebook, il se présente comme « gaulliste immobilier ». C’est dire ! Thomas et moi, on se connaît depuis des années. Dans les bars, nous avons souvent entretenu des conversations sur le rock bien sûr, mais aussi sur la littérature. Car notre homme est aussi (et surtout, pourrions-nous dire) un littéraire. Un fou de lecture. Ça devient si rare. Dès que j’ai reçu l’invitation, j’en ai parlé à la Sauvageonne. Je lui ai dressé le portrait de l’animal ; elle n’a pas hésité une seconde : elle m’a suivi au raout. Il était 21 heures lorsque nous arrivâmes à l’adresse indiquée.
C’est une autre Fabienne, la compagne du chanteur-auteur-compositeur Martin Angor qui nous a ouvert la porte. (Martin me fit savoir qu’il venait d’apprendre, à la faveur d’intensives recherches, que son arrière-grand-père, Eugène, avait été guillotiné en 1872, pour avoir commis un crime crapuleux alors que les Prussiens étaient en train d’envahir la France.)
D’emblée, nous avons été happés par l’ambiance. Du rock’n’roll, bien sûr. Et du meilleur. J’avais apporté trois livres au nouveau sexagénaire : un essai sur la vie de l’écrivain et résistant Jean Prévost, un roman de Michel Embareck, copain et ancien confrère rock-critic de chez Best, et une anthologie de la poésie d’un autre bon copain, Sébastien Lapaque, du Figaro littéraire. De grandes tables avaient été dressées sur lesquelles trônaient des coupes de champagne, des verres de vin et autres friandises à faire rosir de plaisir mon vieux foie. J’allais saluer d’autres bons camarades amiénois : Matthieu, un talentueux musicien, et Mamat, l’ancien tenancier du Bar du Midi (dit le BDM), délicat établissement où j’allais dépenser ma solde du Courrier picard quand j’étais encore reporter-lieutenant-colonel de la rubrique culturelle. Mamat : un autre personnage. Un type bien ; tolérant, intelligent et drôle. Je parle de lui à plusieurs reprises dans ma trilogie (Vingt-quatre heures pour convaincre une femme, éd. Ecriture ; Le Chemin des fugues et Mise au vert, tous deux édités au Rocher sous la houlette de mon ami Arnaud Le Guern) ; j’avais rebaptisé son bistrot des initiales BDLP (Bar De La Place). Mamat et moi échangeâmes avec avidité, croquant dans le bon vieux temps qui, déjà, avait fui comme un vieux sablier. De loin, j’observai le Thomas qui allait de table en table.
Tard dans la soirée, je parvins à lui poser quelques questions. La première fut celle qui me taraudait l’esprit depuis pas mal de temps : mais pourquoi, Diable, avait-il braqué, dans sa folle jeunesse, avec un pistolet en plastique l’imprimerie du Courrier picard quand les locaux de celui-ci se trouvaient encore rue de la République ? (Car oui, notre Thomas, n’est pas seulement un rocker, c’est aussi un vrai punk, adepte de performances jusqu’au-boutistes.) La réponse ne se fit pas attendre ; elle fusa comme un riff des Sex Pistols : « Si j’ai tenté de braquer le Courrier picard, c’est à cause de l’alcool. L’alcool, c’est magnifique. » Puis vinrent des questions plus artistiques : « Mon groupe préféré ? Le Velvet Underground. Mon écrivain préféré ? Zola pour l’œuvre ; Huysmans aussi. Mon cinéaste préféré ? Rohmer. » Pourquoi est-il le personnage le plus rock’n’roll d’Amiens ? « Parce que j’ai inventé le rock’n’roll. » Et enfin, nous lui avons demandé, la Sauvageonne et moi, de prodiguer un conseil à notre belle jeunesse : « Baiser, fumer, boire de l’alcool. Faire des bébés, plein de bébés ! », répondit-il avant de descendre une coupe d’un excellent champagne. On n’est pas sérieux quand on a soixante ans.
La galerie Roger-Viollet, 6 rue de Seine dans le VIème arrondissement, expose gratuitement encore jusqu’au 3 octobre des photos couvrant la période 1900-1970 qui ont pour thème enchanteur et ensorceleur : « Paris, ouvert la nuit ». À nous, les Forts des Halles, les meneuses de revues, les auto-tamponneuses et les grands magasins illuminés…
Bien sûr, nous vivons avec les images d’un Paris canaille et populaire, un Paris à gapettes et à gisquettes, un bistrot à l’œil torve planté dans un coin patibulaire de Montmartre, des néons trop forts, Place Clichy, la Mouff’ dernier repère des esseulés et des établissements de nuit à Pigalle où toutes les filles sont belles et tristes. Notre cerveau a été habitué à ce décor vespéral, fantasmé, folklo parfois, un peu trompeur, un peu aguicheur ; le touriste étranger, notre source de devises venait y chercher un imaginaire à bon compte, des palpitations du cœur et des plats en sauce ; de Bob le Flambeur à French Cancan, de Fargue à Carco, des frères Prévert à Morand, des noceurs aux travailleurs de l’ombre, Paris, la nuit est la boule à neige que les nostalgiques secouent, les soirs de déprime. Elle nous manque. Bien sûr que Paris ne ressemble plus à un film de Melville ou de Carné, la ville se voulant moderne et avancée a perdu son cachet, son chromo, ses vieux habits, ses métiers oubliés et son style équivoque. Elle n’a pas su cultiver sa singularité. En exhumant des images principalement en noir et blanc, la galerie Roger-Viollet, archiviste de notre mémoire, fête deux événements anciens: le premier éclairage public datant de 1667 et les premiers essais d’éclairage électrique en 1843. Fiat lux comme disait Nestor Burma.
Avec l’arrivée de la lumière, Paris change de visage, les noctambules déambulent, l’activité économique ne s’arrête plus, la journée s’allonge et la Police surveille mieux ce magma humain. Incohérent. Et tentateur. Les photographes trouvent alors un terrain de jeu fait de halos, de ludions, de zébrures, de flashs et de spectres. La ville dessine une nouvelle géographique poétique et inquiétante. L’exposition fermera ses portes le 3 octobre, elle est gratuite et se visite comme l’appartement témoin d’une ville grouillante et sûre de son destin, une ville jamais à l’arrêt qui travaille, qui danse, qui peine, qui souffre, qui jouit et qui vit ensemble dans une communion d’esprit. Malgré l’opposition des classes sociales, la persistance de poches de misère, un habitat hétéroclite, chacun partage au fond de lui l’idéal de Paris. Chacun sait qu’il habite là où il faut habiter, où la mode, le flirt, la Seine bourbeuse, les monuments scintillants, la pierre de taille et le zinc du comptoir font de l’air de Paris, l’oxygène des Hommes debout. À travers ces photos, se dégage une croyance en cette ville. On fait le serment que l’on s’y perdra ou on y gagnera sa croûte, on adhèrera à ses rites, à ses mirages et à son horloge interne pour le meilleur et pour le pire. On a fait un pacte avec elle. Peu de villes peuvent prétendre à ce statut marital. Quand des yeux de provinciaux décillés ont vu le Paris des années 20 ou des années 50, ils repartent secoués, effarés, épatés et attendris pour leur capitale chérie. Elle leur a fait du gringue. Ils en pensent du mal, mais ils y penseront longtemps après. Cette Atlantide se rappellera à eux, par des éclairs, dans le sommeil de l’Aubrac ou du Berry. Et qu’il est beau notre patrimoine allumé à la bougie, l’Arc de Triomphe dans une brume spectrale, le Pont Alexandre III faussement dormant, Notre-Dame, sorte de neige éternelle, sommet alpestre qui dévoile sa face pentue, du quai Saint-Michel ou du Pont de l’Archevêché ; ça, c’est l’officiel, la face claire des livres d’Histoire, le catalogue de la ville-musée, mais il y a aussi le Paris marchand, les vitrines de Noël du Bon Marché, du Bazar de l’Hôtel de Ville, des Grands Magasins du Louvre, les fêtes foraines, les loteries, les publicités d’alcools et d’apéritifs viniques, Martini, Noilly Prat en grosses lettres brillantes au-dessus des brasseries bondées, les chevrons de Citroën sur la Tour Eiffel en 1925, le barnum commercial, les éclairages artistiques de l’Exposition Internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne de 1937 et puis les cabarets, le Sphinx, les théâtres dénudés, le Moulin Rouge, les corps en mouvement, la série de Gaston Paris dans les loges des Folies Bergères dans la deuxième moitié des années 1930 s’admire, girls dépoitraillées, se maquillant, dans l’organdi et les plumes sauvages, le sein conquérant et le regard ailleurs, et, en miroir, les alter égos des filles lançant la jambe, les Forts de Halles, carcasses sur le dos, paluches maousses, montagnes de cageots dans le Ventre de Paris, bouquetières mal réveillées au petit matin, étalages de salades et de victuailles, enfin toute la lyre.
Le fait divers est l’aphrodisiaque du romancier: du sang, des mystères, et la plume se dresse. Anne Plantagenet et Philippe Jaenada résistent aux charmes tapageurs du coupable. Du procès Jubillar au meurtre oublié de Louise Cansot, ils rendent aux victimes leur nom, leur visage, et cet honneur posthume: le premier rôle.
Les faits divers ont toujours fasciné les foules et plus encore les écrivains. Bon nombre d’entre eux ont en effet trouvé dans ces histoires terribles et souvent sordides un matériau de choix. Flaubert s’est inspiré du suicide de Delphine Delamare pour Madame Bovary, Dumas de l’histoire de François Picaud pour Le Comte de Monte-Cristo,Truman Capote de l’assassinat de la famille Clutter pour De sang-froid, et plus près de nous, Emmanuel Carrère de l’affaire Romand pour L’Adversaire. Pour un romancier, le fait divers est une manne. Yasmina Reza qui, depuis plus de quinze ans, écume les cours d’assises, ne s’en cache pas. Contrairement à elle, Anne Plantagenet, lorsqu’elle se rend à Albi le 22 septembre 2025, assiste à son tout premier procès. Celui d’un homme de 38 ans, Cédric Jubillar, accusé d’avoir tué sa femme Delphine, âgée de 33 ans, dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Le 17 octobre 2025, l’accusé est reconnu coupable du meurtre et condamné à trente ans de réclusion criminelle. Quand Anne Plantagenet écrit son livre, « l’homme le plus célèbre du Tarn » nie les faits et la victime n’a pas été retrouvée. En juillet dernier, coup de théâtre : Cédric Jubillar passe aux aveux et indique l’endroit où il a enterré le corps. Un rebondissement majeur qui n’entache en rien l’intérêt du livre. La romancière assise sur les bancs de la presse pendant les quatre semaines qu’ont duré le procès le confie dès les premières pages. Ce qui l’intéresse ici, c’est moins « le verdict qui condamnerait ou acquitterait Cédric Jubillar que les traces de la femme effacée, Delphine Aussaguel ». C’est moins le bourreau que la victime. Toutes les victimes, dont elle souligne qu’elles sont souvent les grandes oubliées des procès. Qui se souvient d’Hélène Rytmann, étranglée à mort par son mari Louis Althusser ? Qui se souviendra de l’infirmière du Tarn ? Une jeune femme solaire qui aimait son travail, ses deux enfants et dont chacun louait les qualités. Aucune partialité toutefois dans ce récit. Anne Plantagenet n’oublie ni l’enfance chaotique de l’accusé, ni son placement dans des familles d’accueil, ni les violences subies. Elle ne juge pas, ne prend pas parti. Elle appréhende chacun des acteurs de cette affaire avec la même finesse d’analyse, la même empathie, la même sensibilité et montre l’humanité dans ce qu’elle a de plus noir, de plus vulnérable, parfois aussi de plus admirable. En l’absence de corps est un texte fort. Un texte mu par la nécessité. L’histoire d’un drame qui en cache un autre. Celui que l’auteure traverse et auquel elle ne fait jamais que des allusions voilées. Comme le rappelait Jean Giono à l’occasion de l’affaire Gaston Dominici, un procès c’est d’abord une histoire de mots. Ceux d’Anne Plantagenet sont justes, tenus, au plus près de la vérité.
L’affaire Cédric Jubillar a défrayé la chronique, mais celle de Louise Cansot a largement été oubliée. Grâce à Philippe Jaenada, spécialiste patenté du fait divers, la voilà propulsée sur le devant de la scène. Tout au moins littéraire. Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949, une jeune femme est retrouvée étranglée non loin du pont du Garigliano à Paris. Le signalement de L’Inconnue du quai de Javel est le suivant : « 1,70 mètre, cheveux châtain foncé, vêtue d’une jupe noire et d’un pull mauve, jolie, très bien faite. » L’affaire est alors confiée à l’inspecteur-chef Ferrière. De Louise Cansot, on apprend qu’elle était un modèle très demandé dans le Montparnasse de la fin des années 1940, qu’elle avait quelques amants et un sérieux penchant pour la boisson. Il n’en fallait pas plus pour mettre en branle l’imagination du romancier qui, depuis Sulak en 2013, a fait de l’enquête policière la matière première de ses romans. Accompagné de Simenon, dont il relit pour l’occasion tous les livres ou presque, il part de l’enquête non aboutie de l’inspecteur-chef de l’époque pour, soixante-quinze ans plus tard, mener la sienne. Son maître : Maigret, dont il s’efforce d’appliquer la technique à la lettre. « Il ne faut ni raisonner ni même penser dans un premier temps, il convient d’abord, patiemment, de placer les gens, comme des petits personnages de théâtre, à la place qui est la leur. » Dont acte. Jaenada épluche méticuleusement le dossier de Ferrière, se rend sur les lieux fréquentés par Cansot et active le formidable réseau qu’il a mis en place au fil des années, notamment aux Archives de Paris. Très vite, il a l’intuition que quelque chose cloche dans le rapport de l’inspecteur-chef. Il traque alors ce quelque chose avec patience, obstination, obsession et, disons-le, folie. Il le reconnaît volontiers. Qui d’autre que lui irait se recueillir sur la tombe de ses personnages ? Qui d’autre irait dormir dans les chambres où ils ont dormi ? Mais tout ça, c’est fini : « J’arrête, sinon ça va finir par ressembler à une manie. » Une manie qui fait précisément toute la saveur, la virtuosité, la drôlerie aussi de ce texte monstre. « La technique et les détails sont ce qui permet de résoudre les énigmes, non ? » demande-t-il faussement naïf au début du livre. Avant d’ajouter « soyons attentifs ». Un euphémisme en regard des 500 pages qui suivent et laissent le lecteur exsangue, fasciné, stupéfait, subjugué, devant tant de maestria. Mais ne nous y trompons pas, si Jaenada traque sans relâche le coupable – et parvient à le trouver ! – c’est, là encore, la victime qui l’intéresse. Qui était-elle ? Que pensait- elle ? Quels étaient ses craintes ? Ses rêves ? Peu à peu se dessine en creux le portrait d’une jeune femme qu’on peut admirer dans les collections du Centre Pompidou dans Femme aux seins nus assise, dernière toile de Jean-Louis Boussingault. Une jeune femme qui pensait être enceinte et espérait se faire épouser. Une jeune femme qui a fini sa courte vie dans le plus grand dénuement. Le roman aussi époustouflant qu’émouvant de Philippe Jaenada lui rend justice. Une justice éminemment littéraire.
En l’absence de corps, Anne Plantagenet, Julliard, 2026.
L’Inconnue du quai de Javel, Philippe Jaenada, Flammarion, 2026.
Naître riche est avantageux : le talent s’épanouit dans le confort. Les deux frères Lartigue, Maurice, dit ‘’Zissou’’, et son cadet, Jacques, ont eu cette chance : nul besoin de travailler ; le père est financier. « J’ai suffisamment d’argent pour que mes enfants apprennent à le dépenser. Pas à en gagner », claironne-t-il. En 1905, il repère le château de Rouzat, en Auvergne. « – Et si on l’achetait ? » A la Belle-Epoque, il n’est pas si courant de creuser dans le parc une piscine en équerre, d’une longueur de 28m. Rouzat sera l’écrin de grandes vacances sans fin. On y joue au tennis – les sports de plein air sont en plein essor. Harnachés comme des scaphandriers, on excursionne en tacot. Zissou, passionné d’aviation, s’adonne en amateur à toutes sortes d’inventions, construit des maquettes, élabore quantité de prototypes innovants – radeaux, planeurs… Jacques, lui, dessine, peint, dresse des listes, tient son journal, archive tout. Dès l’âge de 9 ans, il emprunte l’appareil de photo du fortuné Monsieur Lartigue. Dans cette pratique encore dispendieuse, il s’avère vite plus doué que son géniteur. Ainsi le futur Jacques-Henri Lartigue (1894-1986) naît-il à un hobby qu’il n’envisage jamais comme un art : il se rêve peintre.
Un documentaire exceptionnel
C’est ce jeune homme au maintien altier, mondain, nonchalant et distingué, qui illumine La vie en relief, long métrage réalisé par Denis Gaubert, qu’on connaissait comme chef op – cf. le beau film de Stéphane Chez, David Lynch, une énigme à Hollywood (2025). Gaubert signe donc là son premier documentaire. Exceptionnel à tous égards.
Il faut absolument aller voir La vie en relief en salle équipée 3D. Dans la vertigineuse production photographique de Lartigue (120 000 clichés !) le film choisit en effet de n’explorer que le seul corpus des 5000 images en stéréoscopie captées par le boîtier spécial du jeune photographe, entre 1903 et 1929. Par la suite, Lartigue délaissera cet outil, l’abandonnant au profit du format panoramique en deux dimensions.
C’est le moment d’évoquer le captivant avant-programme de neuf minutes qui, également signé Gaubert, et intitulé Stéréodrome, précède le docu attaché à Lartigue, leur assemblage composant la séance. Ce court-métrage retrace la préhistoire de cette ‘’troisième dimension’’, dont on sait qu’elle fut, circa 1850, la « première forme photographique à diffusion de masse ». Fasciné par cette invention au succès foudroyant, Beaudelaire écrit : « Des milliers d’yeux avides se penchaient sur les trous du stéréoscope comme sur une lucarne de l’infini ». Elle sera le témoin oculaire d’événements tels que la guerre de Sécession, ou la Commune de Paris. De fait, Stéréodrome exhume quelques exemples saisissants de cette ‘’réalité virtuelle’’ avant la lettre, dont le chromatisme soyeux restitue ce qui a été avec une stupéfiante netteté de trait. Victime de sa réputation (circulent nombre de clichés licencieux), puis de la concurrence du cinématographe, l’empire commercial généré par le procédé est en déclin quand s’achève le XIXe siècle. Il est supplanté par des appareils plus légers, qu’on tient dans la main. Lartigue arrive à ce tournant.
Douceur de vivre
De la Belle Epoque aux Années folles, Lartigue immortalisera en relief un bonheur sans rides. Mais ce qui, déclics ravis au présent immédiat dans une sorte de fraîcheur spontanée, comme innocente, relèvera toujours pour lui du registre de l’album privé, revêt pour nous, à distance d’un siècle et plus, de la recherche d’un temps perdu : celui, à jamais révolu, où la douceur de vivre propre à cette rêveuse bourgeoisie semble traverser l’Histoire sans accrocs, dans le paysage immaculé d’un perpétuel loisir. A propos de la photo, l’irremplaçable Roland Barthes constatait : « Ce que je vois a été là, dans ce lieu qui s’étend entre l’infini et le sujet ». D’un œil exact, juvénile et cristallin, Lartigue cadre l’instant vécu avec un sûr instinct et une grâce infinie. Ses parents ; ses précepteurs MM. Aubert et Foltète ; ses amis : Oléo (qui mourra à 24 ans, 13 jours après avoir rejoint le front, en 1914), Robert Ferrand (également fauché de bonne heure par la Grande guerre) ; ‘’Bichonnage’’, sa grande cousine ; Simone, autre cousine, dont, adolescent, il est tombé secrètement amoureux et qu’il retrouvera, adulte, comme sa fantasque amie ; son frère aîné, ‘’Zissou’’, personnalité si différente de lui… De belle prestance, Jacques se selfise grâce au retardateur. Ski, luge, patinage à Saint-Moritz… Exempté en vertu de sa ‘’constitution fragile’’ (ce qui n’interdit pas de taper la raquette) puis miraculeusement ‘’rayé des contrôles’’, Lartigue traverse 14-18 en dandy, entre Arcachon, Rouzat et Paris. Pour ne pas endosser l’habit honteux d’un ‘’embusqué’’, le beau gosse huppé de 21 ans met sa 5CV rutilante à disposition de l’armée et s’engage… comme chauffeur. On le voit prendre la pose devant son auto, sanglé dans un uniforme en cuir d’excellente coupe. Il flirte avec la soprano Marthe Chenal (restée fameuse pour ses enregistrements gravés de Carmen et de La Marseillaise) ; se lie avec ‘’la fille à la seringue d’argent’’, comme on surnommait l’Américaine Kiki Preston, née Gwynne… Se fait un ami du pilote de chasse Jean Dary.
Après la Victoire vient l’instant des noces. De Madeleine Messager, dite ‘’Bibi’’, mi-british, 22 ans – une image délicieusement impudique et fugace nous la dévoile, presque nue, assise sur la lunette des WC – leur nait un fils, Dani. Oui, décidément, la photo est un jeu, comme la vie de palace en est un autre : Antibes, Chamonix, Monte Carlo, Hendaye… C’est l’époque de Gaby Deslys, la pionnière du music-hall, le temps des jazz band, des garçonnes, des chapeaux-cloche. On fréquente chez les Puiforcat, on roule en Hispano Suza 7 places – seul le roi d’Espagne l’aurait déjà conduite. La tribu Lartigue cohabite toujours sous le même toit, à Rouzat, propriété que les revers de fortune du patriarche obligent à vendre en 1923. Jacques, qui a étudié à l’académie Julian, se lance alors dans la carrière de peintre – son exposition chez Georges Petit n’aura aucun succès. Proche de Sacha Guitry, il s’éprend un moment d’Yvonne Printemps, sa femme ‘’à la voix de rossignol’’, sans lui sacrifier toutefois la précieuse amitié du mari… Jouir du luxe sans le posséder, mirage de poète !
Véhiculée par l’Amérique, la reconnaissance vient à Jacques Henri Lartigue dans son âge avancé. C’est en 1986 que seront montrées, dans sa dernière exposition, quelques mois avant sa mort à 92 ans, ces photos stéréoscopiques. De ces quelque 5000 plaques patiemment restaurées (sans I.A., notez-le !) La vie en relief n’en dévoile que… 323 ! Toutes sublimes. Sur cet hommage intelligemment elliptique courent les variations d’une bande-son agile, et un texte d’admirable tenue, impeccablement articulé, qui plus est, par Luana Bajrami et Hervé Pierre. Les citations de Lartigue sont lues par Milo-Machado-Graner, l’adolescent de Anatomie d’une chute (Justine Triet) et Adieu monde cruel (Félix de Givry).
En salles le 16 septembre : La vie en relief, précédé de Stéréodrome. Documentaire de Denis Gaubert. Durée : 14mn + 1h08.
Aux Pays-Bas, l’opinion et l’opposition se scandalisent de la situation d’un migrant syrien mis en cause à 114 reprises par la police.
L’échec des Pays-Bas à se débarrasser d’étrangers criminels — et, partant, celui de leur politique d’asile — se résume désormais à un chiffre: 114. C’est le nombre de vols, d’agressions contre des femmes et d’autres méfaits qu’accumule le Syrien Mohammed K., âgé de dix-huit ans, depuis son arrivée aux Pays-Bas comme réfugié à l’âge de quatorze ans.
Le chiffre « officiel » de 114 signalements a été rendu public lors de récentes délibérations du tribunal d’Amsterdam en vue du futur procès contre Mohammed K. et deux autres jeunes Syriens accusés d’avoir violemment volé des prostituées chez elles.
Cependant, son avocate a plaidé pour l’indulgence vis-à-vis de son client, qui retrouvera sûrement le droit chemin, a-t-elle assuré, une fois scellé le regroupement familial à Amsterdam avec ses parents et ses petits frères restés en Syrie… Autre gage de la réussite de sa réintégration, toujours selon son avocate : son client s’établira dans un logement social qui sera bientôt attribué à son clan familial dans la capitale néerlandaise. Les préparatifs seraient d’ores et déjà enclenchés par l’organisation chargée de l’accueil des réfugiés dans une ville où sévit pourtant une pénurie de logements gravissime pour les autochtones.
De plus, selon le plaidoyer de l’avocate, Mohammed se prépare à une vie rangée comme père de famille puisqu’en dehors de ses activités criminelles, il a trouvé le temps de mettre sa petite amie enceinte. (Le sexe avant le mariage, ne serait-ce pas haram ?, a feint de s’indigner un internaute).
Perdu !
Le 3 septembre, le tribunal s’est montré sourd à tant d’invraisemblables assurances et a décrété que Monsieur K. et ses coaccusés resteraient en détention provisoire. Leur procès pour vol avec violence contre des prostituées, commis en mai dernier, est prévu en novembre.
Le chiffre de 114, en combinaison avec le possible regroupement familial du multirécidiviste avec les siens, a eu le mérite de réunir la droite dure et des chrétiens de gauche dans leur indignation. Au Parlement, M. Geert Wilders, dirigeant du Parti pour la Liberté, anti-immigrationniste par excellence, et un député protestant autrefois accusé d’immigrationnisme ont exigé à l’unisson le renvoi chez lui de cette « tête à claques », aux dires d’un collègue.
Et dans cette affaire, l’indignation populaire ne vise pas uniquement Mohammed K., mais également les autorités policières et judiciaires, ainsi que l’instance qui lui a accordé l’asile politique. Lesquelles n’ont jamais agi pour mettre un terme à son parcours criminel et qui pourraient, en plus, le récompenser par un logement social! Ou même deux, a soupesé M. Wilders, vu que la famille du malfrat risque d’être nombreuse.
Si le ministre de l’Asile et de l’Immigration, M. Bart van den Brink, a assuré aux parlementaires comprendre « la colère, la frustration et l’inquiétude » dans le pays, ses lapalissades semblaient faites pour les aggraver. Ainsi, il a refusé de répondre à des questions détaillées sur l’affaire et s’est caché derrière le droit européen qui rendrait difficile la révocation du statut de réfugié une fois celui-ci accordé. Quant à extrader le détenteur du précieux sésame, ma bonne dame… Le ministre a finalement promis à des parlementaires indignés qu’il tenterait, une fois le jeune Syrien enfin condamné, de le renvoyer dare-dare. Qui l’eût cru ?
Un pays malade
Dans cette affaire, beaucoup de questions restent encore sans réponse, puisque le ministre préfère se taire. Comment et pourquoi Mohammed K. a-t-il quitté la Syrie, et comment a-t-il pu, à 14 ans, rejoindre les Pays-Bas ? Et si ses parents avaient envoyé leur enfant en tant qu’éclaireur en vue d’un regroupement dans un lieu sûr et prospère ? Pourquoi ce morveux a-t-il obtenu le statut de réfugié qui, apparemment, a servi de sauf-conduit quand ses 113 premiers larcins notés dans les registres de la police sont restés sans conséquences ?
La 114e fois fut la bonne, quand les prostituées ont été violemment frappées, tirées par les cheveux, menacées et blessées avec au moins un couteau, selon le ministère public. Tout cela pour un piètre butin… Des faits gravissimes, c’est vrai. Mais, pendant ses nombreux méfaits précédents, Mohammed K. avait également fait usage d’un couteau, toujours contre des femmes, sans que la police n’ait jugé les faits suffisamment graves pour l’arrêter et l’incarcérer. « Dans quel pays malade vivons-nous ? » a fulminé Geert Wilders devant le ministre. Et, à dire vrai, pas besoin d’être « d’extrême droite » ou de soutenir M. Wilders pour se poser cette question.
Certains livres de l’Antiquité redeviennent « à la mode », si j’ose dire. Les lecteurs, influencés par des messages publicitaires incessants, sont attirés vers eux, peut-être convaincus d’y retrouver une émotion de jeunesse, qui leur rappelle le lycée ou les grandes vacances. En ce moment, la librairie est pleine des ouvrages d’Homère, auteur de plusieurs vrais best-sellers, dont un adapté cette année au cinéma. Je ne reviendrai pas sur The Odyssey, mis à la sauce hollywoodienne par un réalisateur souvent mieux inspiré, mais à la réputation enflée. Un détail m’a choqué : son personnage d’Ulysse y parle, non le grec ancien, mais un anglais parfait, avec l’accent d’Oxford, comme le montre la bande-annonce. Je n’ai pas été plus loin. Bref, la reconstitution historique d’un chef-d’œuvre poétique trouve ses limites. On ne cultive plus les « humanités », mais le « divertissement », à prendre aussi bien au sens pascalien du terme.
Nommer le mal
Cette semaine, j’avais le projet d’écrire une chronique sur La Guerre éternelle, d’Olivier Rolin. Je l’avais sous le bras, lorsque j’ai dû me rendre, en taxi, aux urgences de l’Hôpital militaire, pour une douleur ressentie sous l’ongle du gros orteil, au pied gauche. En fait, c’était ce qu’on appelle un panaris, dans sa phase première d’évolution. Le Garnier Delamare, fascinant dictionnaire des termes médicaux, que tout hypocondriaque se doit de posséder dans sa bibliothèque, nous apprend que panaris est le nom « générique », je cite, « donné à toutes les inflammations aiguës des doigts ». Le diagnostic qui fut établi dans mon cas mentionnait : « panaris péri-unguéal de l’hallux gauche », sachant que « unguéal » évoque tout ce qui est relatif à l’ongle, et qu’« hallux » signifiele gros orteil. J’aime beaucoup ce langage technique de l’art, digne du Malade imaginaire, ma pièce préférée de Molière. Il suffit d’un dictionnaire spécialisé pour en venir à bout. Cela reste une prose rare qui sert à nommer le mal. De la littérature à plein régime, selon moi.
Littérature comparée
J’étais aux urgences et l’attente risquait d’être longue. J’ouvris le livre de Rolin, pour m’occuper un peu l’esprit. J’ai déjà eu l’occasion de dire que l’hôpital était un lieu privilégié pour lire un livre. Si bien que, durant presque quatre heures que dura mon attente, je pus savourer tranquillement La Guerre éternelle. C’est un ouvrage qui se lit bien, et vous fait oublier tous vos maux, ou presque. Rolin répond au défi de parler de l’Iliade. Il aime moins l’Odyssée, semble-t-il. Ulysse le rebute par sa violence. Il est vrai que l’Iliade constitue une histoire d’une richesse extraordinaire. En tout cas, elle provoque chez Rolin une multitude de comparaisons et associations d’idées, dont il tisse, comme Pénélope sa toile, un livre très érudit, mais jamais pesant. Au détour d’une phrase, Rolin vous citera Mandelstam, ce plus grand des poètes, ou Michaux : « Évoquer Michaux à propos d’Homère, cela peut sembler incongru, mais cette incongruité-là, je la revendique comme étant l’expérience même de la grande liberté de la littérature… » C’est déjà une allusion aux « cultural studies », avec cette nécessité de toujours comparer, d’aller d’une référence à une autre, pour analyser à fond un texte littéraire. Cela crée des constructions savantes, qui doivent nous éclairer.
Pietro Citati et Lolita Pille
En lisant cet essai très personnel consacré à l’Iliade, je repensais à un livre du grand critique italien Pietro Citati. Il avait écrit au début des années 2000 La Pensée chatoyante, sous-titré « Ulysse et l’Odyssée ». En dépit du choix antagonique Odyssée/Iliade, une grande unité rapproche les deux ouvrages. Le commentaire est sans doute plus peaufiné chez Citati. Il essaie de tout dire, avec brio. Il est original à tout instant. De nos jours, ce type de livre est réservé aux universitaires, le génie en moins. C’est dommage. Les écrivains devraient savoir écrire sur les livres qu’ils aiment, montrer comment ils ont été inspirés par telles œuvres, et non par telles autres. Et répondre à la question de Maurice Blanchot : « Comment la littérature est-elle possible ? » Car, au fond, dans La Guerre éternelle, Rolin essaie de tirer tout cela au clair. La jeune romancière Lolita Pille s’est risquée récemment à l’exercice, dans Antigone Reine (éd. Du Cherche Midi). Résultat des courses, pour elle : une confession certes sincère, peut-être constructive, mais, en contrepartie, le double aveu obligé de son homosexualité et de son engagement féministe extrême. Heureusement, lire un livre n’entraîne pas tous les jours de telles conséquences chez les jeunes lectrices…
Olivier Rolin insiste sur un point qui m’a retenu : l’Iliade est le livre de la nostalgie. Ceci s’explique : avant la guerre, il y avait la paix. Cette paix d’avant ne reviendra plus jamais. Hélène a beau se remémorer le temps des plaisirs (comme chez Offenbach), la douceur de vivre a été anéantie. Il suffit d’un simple changement très banal, par exemple un vase dont on jette les fleurs. Giraudoux, dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu, avait senti cette piqûre au cœur. Ses dialogues étaient légers, mais le propos grave, malgré des jeux de mots qui, à la longue, deviennent fatigants. Et puis Jean-Luc Godard, qui proclame, dans un de ses derniers films sur la guerre en Bosnie, je crois, cette sorte de slogan dénonciateur des crimes : « Tais-toi, Cassandre ! » C’est ici que Rolin place un hommage à celle qu’il appelle « Jane », c’est-à-dire l’actrice Jane Birkin. Jane Birkin s’était intéressée, elle aussi, à cette littérature. Elle avait joué des tragiques grecs comme Euripide ou Sophocle, mais, en l’occurrence, pas le personnage d’Hécube, la reine de Troie, dans la pièce intitulée Les Troyennes. Bref passage d’Olivier Rolin, mais suffisant pour qu’on ait l’impression que son livre est tout entier un hommage qu’il rend à l’actrice. « La chute de Troie, écrit Rolin, c’est aussi la fin de ce qu’on aime. »
Il me semble que La Guerre éternelle est une très belle réussite littéraire. Rolin, on le sait, revient de loin (l’engagement maoïste des années 70, l’action directe révolutionnaire). C’est une leçon qu’il n’a pas oubliée. Il y a aujourd’hui un certain respect à observer devant tant d’exigence littéraire. Parlant toujours de l’Iliade, il écrit que ses vers, arrachés au temps, « recèlent une telle puissance d’émotion pour ceux, dont je suis, qui ont appris à lire le monde en aimant les défaits de l’Histoire ‒ […] les marins de Cronstadt, le ghetto de Varsovie… » Etc., etc. Voilà un éloge de la faiblesse et de l’échec qui fera pardonner beaucoup de choses, et nous rend précieuse cette méditation pleine de sagesse sur l’Iliade.
Olivier Rolin, La Guerre éternelle. Éd. Gallimard, 221 pages.
Pietro Citati,La Pensée chatoyante. Ulysse et l’Odyssée. Éd. « L’Arpenteur » ‒ Gallimard, 2004.
Lolita Pille. Antigone Reine. Éd. Le Cherche midi. 390 pages. Prix Essai France Télévision 2026.
Aux Etats-Unis, des polémiques ont entouré la commémoration des 25 ans des dramatiques attentats islamistes.
Quelques mois après l’attentat du World Trade Center de 2001, un livre grand format, illustré de nombreuses photographies, publié par Life Magazine, est devenu le meilleur bestseller dans la catégorie « non-fiction » aux États-Unis. Intitulé One Nation – une référence aux paroles du Serment d’allégeance au drapeau : « une nation unie sous l’autorité de Dieu », adopté en 1942, au plus fort de la Deuxième guerre mondiale – il commémorait à la fois le trauma que la nation américaine venait de vivre et la résilience dont elle a fait preuve face à la tragédie et à la menace islamiste. Dans le Wall Street Journal hier matin, l’écrivain Bob Greene a rappelé cette publication tout en regrettant le manque d’unité qui est venu dominer la vie américaine depuis. La 25e commémoration du 11 septembre peut-elle restaurer ce sens d’unité qui semble tellement manquer à l’heure actuelle où le pays est engagé dans une nouvelle guerre au Moyen Orient ; où ses citoyens souffrent de difficultés économiques ; et où ses gouvernants et élus se préparent à des élections de mi-mandat en novembre qui verront s’affronter les deux extrêmes : celui des ultras du mouvement MAGA et celui des Socialistes démocrates d’Amérique, aile radicale du Parti démocrate ?
Devoir de mémoire versus devoir de controverses
Assistant à la cérémonie au Pentagone en Virginie, le président Trump a fait l’éloge de l’esprit d’unité qui a prévalu après l’attentat de 2001. Pourtant, la commémoration du 11 septembre a elle-même suscité des controverses cette année. Les médias de gauche ont tout essayé pour mettre en doute le récit de Trump au sujet de son rapport aux événements tragiques et à la cérémonie d’hommage. Le président a polémiqué avec le New York Magazine au sujet de sa présence au non, accompagné par une centaine de ses ouvriers du bâtiment, sur le site de Ground Zero le lendemain de l’attaque. Il a prétendu que, le 12 septembre, il avait dû être évacué par deux pompiers qui craignaient la chute d’un autre tour : One Liberty Plaza. Le journal a qualifié cette histoire de « mensonge bizarre » sans citer aucune preuve de son absence, mais seulement une prétendue absence de preuves de sa présence.
Trump a polémiqué aussi avec le New York Times qui a attribué sa décision d’assister hier, non à la cérémonie new-yorkaise, mais à celle du Pentagone, à sa frustration de ne pas pouvoir faire de discours sur le site du World Trade Center. En effet, aucun participant ne peut prendre la parole lors de la commémoration à Ground Zero, coutume adoptée en 2012. Trump a riposté en déclarant qu’il connaissait et respectait cette coutume. Il faut ajouter qu’il avait déjà privilégié le Pentagone pour la cérémonie de l’année dernière. En même temps, avec des élections cruciales imminentes, Trump est évidemment en campagne. J. D. Vance était pourtant présent à New York aux côtés des autres présidents en vie, de Bush à Biden.
Un autre homme politique a été au centre de controverses encore plus âpres. Zohran Mamdani, le maire démocrate de New York, a fait l’objet de critiques de la part de ceux qui croyaient qu’il n’avait pas sa place à la cérémonie, moins parce qu’il est musulman que pour ses accointances avec des militants propalestiniens dont certaines déclarations avaient semblé justifier le terrorisme. Trois mois avant la commémoration, les médias ont ressorti – non pour la première fois – un livre écrit par le père du maire, Mahmood Mamdani. Ce musulman né en Inde a vécu au Ouganda avant d’émigrer aux États-Unis où il est devenu professeur à l’université de Columbia, spécialisé dans l’anthropologie du colonialisme et du post-colonialisme. Son volume, Good Muslim, Bad Muslim. America, the Cold War, and the Roots of Terror, publié trois ans après l’attentat de New York, semble faire l’apologie des pires actions terroristes. On y lit notamment: « Les attentats suicides à la bombe doivent être compris comme une dimension de la violence politique moderne, plutôt que stigmatisés comme un signe de barbarie ». Tel père, tel fils, affirment ceux pour qui Mamdani est nécessairement aux antipodes de l’esprit d’unité du 11-septembre. Effectivement, le maire de New York ne craint pas de fréquenter le militant Hasan Piker qui, en 2019, a déclaré que l’Amérique méritait l’attaque des Tours jumelles. Piker lui-même a pris ses distances avec cette formule depuis, et Mamdani l’a condamnée de manière explicite, mais pour certains le doute est trop fort.
C’est dans ce contexte qu’un homme ayant perdu son épouse dans l’attentat, Giovanni Galante, avait lancé une pétition avant la commémoration appelant à la « désinvitation » de Mamdani. Car, selon le préambule de la pétition, l’événement devait être « centré sur la mémoire, l’unité et le rejet sans équivoque de cette violence et de cet extrémisme qui ont caractérisé le 11 septembre ». Plus de 100 000 personnes avaient signé le document. Celui qui était le gouverneur de l’État de New York en 2001, le Républicain George Pataki, ainsi que celui qui était le maire de la ville, Rudy Giuliani, avaient exhorté Mamdani à ne pas assister à la cérémonie.
Cependant, de son côté, Mamdani a travaillé ces dernières semaines à renforcer sa légitimité en tant que maire d’une ville martyrisée. Il a visité des casernes de pompiers où les équipes avaient perdu des collègues dans la conflagration et il a inauguré différentes formes d’hommage aux victimes. Vendredi 4 septembre, il a signé un décret officiel désignant la date du 11 septembre un « Jour de mémoire et de cérémonie ». Petit – ou grand – bémol, après la signature du document, il a fait passer le stylo utilisé à son conseil juridique principal, Ramzi Kassem, l’avocat d’Ahmed al-Darbi, un membre d’al-Qaïda, et de Mahmoud Khalil, de double nationalité algérienne et palestinienne, un des leaders du mouvement propalestinien à l’université de Columbia, arrêté par ICE en 2025.
Mamdani lui-même a jeté de l’huile sur le feu en créant la controverse avec ses prédécesseurs. Le 8 septembre, la mairie a publié plus de 170 000 documents réputés perdus par les services administratifs de New York. Ces documents montreraient que les autorités auraient caché aux citoyens les dangers persistants de la pollution de l’air par la destruction des deux tours. Selon le maire actuel, ceux qui l’ont devancé « ont menti ». Pourtant, il n’est pas clair que ces documents aient été délibérément cachés, et les autorités ont créé un fonds pour indemniser les personnes ayant été exposées à des toxines, fonds qui, depuis 2011, a versé 16,9 milliards de dollars à ces victimes.
Pourtant, malgré tout, Mamdani et Giuliani se sont quand même serré la main hier sur la grande place. Ils ont sauvé les apparences. Peut-être qu’il reste une lueur d’espoir pour l’esprit d’unité.
Le bilan des 25 ans
La réaction des États-Unis à l’attaque, la Global War on Terror (la « Guerre contre le terrorisme »), a été un succès dans la mesure où aucun autre attentat islamiste d’une échelle comparable n’a eu lieu sur le sol américain. Le pire incident est arrivé en 2019 quand un officier de l’armée de l’air saoudienne a tué trois Américains sur une base navale. Dans la suite du 11 septembre, une possible expansion mondiale d’Al-Qaïda a été entravée, bien que l’État islamique et d’autres organisations terroristes en aient pris la relève. Oussama ben Laden, le leader charismatique derrière l’attentat, a enfin été exécuté en 2011. Et pendant ce temps, une possible persécution des musulmans aux États-Unis, à laquelle certaines violences au lendemain du 11 septembre semblaient être le prélude, a été évitée.
Pourtant, l’atrocité de 2001 a mis fin au monde unipolaire dominé par les États-Unis qui a suivi la fin de la Guerre froide. Dans la nouvelle guerre, celle contre le terrorisme, les Américains ont déployé toute leur puissance et pourtant leur position hégémonique a été progressivement affaiblie. La guerre en Afghanistan, l’arrière-base d’Al-Qaïda, était justifiée mais elle a duré trop longtemps. Elle a poursuivi un but trop ambitieux en cherchant, par des moyens inadaptés, à transformer la culture d’un pays qui n’était nullement prêt au changement. En revanche, la guerre en Irak n’était pas justifiée, car Saddam Hussein n’avait rien à voir avec le 11 septembre et ne possédait pas d’armes de destruction massive, mais au moins elle était plus courte. Ces deux guerres ont coûté huit billions de dollars aux Américains, dont le budget national n’est plus en équilibre depuis 2001. L’endettement astronomique du pays représente une menace majeure pour son pouvoir économique. En même temps, la guerre contre le terrorisme a nécessité la création d’un véritable État sécuritaire. Les activités du nouveau département de la Sécurité intérieure qui espionne ses propres citoyens, la prison de Guantánamo, l’incarcération de suspects sans procès et le recours à la torture ont sérieusement écorné l’image des États-Unis comme un défenseur de la liberté et des droits humains. Sur le plan géopolitique, la réaction au 11 septembre a renforcé une obsession américaine avec le Moyen Orient, aux dépens de sa politique par rapport à l’Asie et la zone du Pacifique. Cette obsession a constitué – et constitue encore – une distraction coûteuse en termes stratégiques à une époque où la Chine n’a cessé d’accroître sa propre puissance et étendre son influence. Donald Trump, qui a été élu en 2024 en critiquant les « guerres sans fin » du passé, a suivi ce tropisme en lançant sa propre guerre contre l’Iran. Ce conflit a drainé vers le Moyen Orient les forces militaires et les ressources que l’Amérique avait consacrées à son effort pour contenir la Chine et renforcer ses alliés à l’Est, comme le Japon ou la Corée du Sud. Devant le Pentagone hier, Trump a fait le lien entre la campagne qui a suivi le 11 septembre et sa lutte actuelle contre l’Iran. Les deux font preuve d’un même esprit de combattivité, mais peut-être aussi d’une même myopie stratégique.
Ce qui est arrivé à New York en 2001 n’était pas la conséquence d’un manque d’analyse des menaces mais d’une incapacité à prendre les mesures nécessaires à temps. De nombreux attentats au cours des années 1990, y compris une première attaque du World Trade Center par véhicule piégé en 1993, montraient clairement la source et la nature des dangers. Il ne faudrait surtout pas que le phénomène se répète aujourd’hui. En 2001, les ennemis de l’Amérique et de l’Occident ont certes détourné des avions, mais leurs armes de bas niveau étaient tout sauf sophistiquées : des cutters. Aujourd’hui, ces ennemis ont accès à des armes plus sophistiquées qui leur permettent de frapper à distance sans même se déplacer : des drones ou des cyberattaques, ces dernières rendues encore plus destructrices par l’intelligence artificielle. La grande leçon de septembre 2001, c’est que, tout en menant les conflits actuels, il faut anticiper les prochains conflits.
Reliques
Hier, la cérémonie a eu lieu à New York avec toute la dignité requise. 2753 chaises vides – une pour chaque victime directe de l’attentat – ont été disposées dans Bryant Park. Sur la grande place à New York, les présidents Bush, Clinton, Obama et Biden ont écouté en silence la lecture des noms de toutes les victimes du 11 septembre, lecture solennelle entrecoupée de moments de recueillement et de tintements de cloche. Cette année, pour la première fois, un moment supplémentaire a été réservé pour les victimes de maladies et de blessures provoquées par l’attentat. Le nombre de ces victimes est aujourd’hui trois fois celui des victimes directes. Partout aux États-Unis, d’autres cérémonies de commémoration ont eu lieu et d’autres encore à l’étranger, au palais de Buckingham, par exemple, ou à Milan.
Les suites du 11 septembre continuent. Des familles de 10 000 victimes préparent un procès contre l’Arabie saoudite qu’elles accusent d’avoir financé l’attentat. La première phase débutera en octobre. En même temps, l’Amérique abrite en son sein une vipère qui cherche à la mordre de l’intérieur : les propagandistes décoloniaux, anti-américains et « antisionistes », souvent financés par des États pétroliers du Moyen Orient, qui sévissent dans les universités et même dans un certain nombre d’écoles. L’attitude au 11 septembre de ces militants est pour le moins ambigüe.
Un autre livre sur le 11 septembre vient de paraître. Ce nouveau volume, Scattered Steel. The Afterlife of the World Trade Center, de Samuel et Max Holleran (Three Hills), parle du sort de l’acier récupéré dans les ruines de Ground Zero. La plus grande partie a été recyclée ; une certaine quantité a été préservée pour des besoins de l’enquête criminelle ; et moins de 1% a été transformé dans des reliques commémoratives. Ces morceaux d’acier tordu, fondu, noirci, ont été transportés partout aux États-Unis et même à l’étranger, pour finir exposés devant des casernes de pompiers, devant des gares ou dans des parcs. Leur installation a souvent été inaugurée par des cérémonies civiques. Cette présence qui hante le paysage urbain ou suburbain est une relique d’une tragédie mais aussi un avertissement. Ces vestiges sont des symboles de l’esprit d’unité que nous ne devons pas perdre. Ils nous rappellent l’importance fondamentale de ce que c’est qu’une nation, de toutes nos nations, et de l’alliance des nations occidentales.
Islamisation de la France. Au Fauga, en Haute-Garonne, une institutrice a été menacée de décapitation par le père d’un élève, vendredi 4 septembre, après qu’une de ses collègues a sanctionné son fils. L’enseignante a porté plainte et le père a été condamné ce jeudi à six mois de prison ferme. Ses deux enfants seront désormais scolarisés dans une autre école.
Oui, enfin ! À Toulouse, un président de tribunal courageux, prenant l’exacte mesure de la gravité des faits, a dit le droit et rendu la justice. Six mois de prison ferme avec mandat de dépôt à l’encontre d’un père d’élèves de quarante-sept ans coupable d’avoir menacé de décapitation une enseignante de l’établissement où sont accueillis deux de ses enfants. Le mandat de dépôt nous indique que, dès le soir du jugement, le coupable a dormi en taule. La main du magistrat, décidément, n’a pas tremblé.
M. Abdelkader B. – Oui, il se nomme Abdelkader, je n’y peux rien. Il s’appellerait Antoine, Raymond, Bébert ou Archibald, je donnerais aussi son prénom, évidemment. Il ne s’agit nullement de stigmatiser (j’entends d’ici les belles âmes…) mais tout simplement de rendre compte des faits, rendre compte de la réalité en répondant aux basiques questions journalistiques : qui, quoi, où, quand, etc. Qui ? nous venons de désigner le condamné. Quoi ? Menace de décapitation à l’encontre d’une enseignante après que le rejeton du condamné en question a été puni à l’école. Où ? Précisément dans cette école, au Fauga, petite ville de Haute-Garonne.
De son propre aveu, la victime « s’est vu finir en Samuel Paty ». On la comprend. Il y a, chez nous en France, en effet, d’atroces précédents, des enseignants immolés sur l’autel de la bêtise, de la barbarie et de la haine réunies. Ce sont donc Samuel Paty, Dominique Bernard et Agnès Lassalle. Probablement, M. Abdelkader B. n’en avait jamais entendu parler ? Par bonheur, le président du tribunal, lui, ne les avait pas oubliés. Qu’il en soit remercié et félicité.
Une hirondelle ne fait pas le printemps, comme se plaisait à dire ce vieil Aristote, mais si la fermeté de ce magistrat pouvait sonner quelque chose comme la fin d’un certain laxisme judiciaire qui n’a que trop duré et fait tant de dégâts chez les victimes, ce serait, oui, une sacrée embellie.
Mais le chemin est certainement encore long et semé d’embûches. Il y aura beaucoup à faire, c’est certain, pour changer les mentalités.
Au cours du procès, l’avocate du prévenu a cru présenter une défense non seulement cohérente mais décente, en proposant que son client ne soit condamné qu’à une peine d’intérêt général. Elle ajouta pour tout argument que « cela suffirait à réparer le mal fait à la société ».
Et le mal fait à la victime, on s’en tape ?
L’avocate non plus n’aura probablement jamais entendu parler des trois martyrs que nous avons cités.
Certes, cette dame est dans son rôle de défenseur. Mais pour qu’une défense soit efficace, digne, rationnelle et raisonnable, ne doit-elle pas tenir compte de la réelle gravité des actes commis, leur être proportionnée ? Donner à penser qu’une peine de balayage de square ou de surveillance de sortie d’école pourrait réparer si peu que ce soit les dommages causés par une menace de mort par décapitation me semble juste friser le foutage de gueule caractérisé avec effets de manche… Quand je disais qu’il y aurait du boulot pour faire évoluer certaines mentalités, je crois que je ne me trompais guère…
L’agroalimentaire et la haute gastronomie déclinent à l’envi des aliments mous. Au McDo comme aux tables étoilées, c’est chaise-bébé pour tout le monde! Une civilisation qui refuse le moindre croquant dans l’assiette finit par fuir les aspérités de la pensée.
Mordre à pleines dents… Cette vieille expression française qui disait tout le plaisir archaïque qu’il y a à planter ses dents dans une nourriture ferme a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?
Nous ne mordons plus. Nous tétons, nous léchons, nous suçons, nous aspirons, nous mâchouillons, bref, nous mangeons mou… Nous sommes dans l’ère du mou.
Des céréales du matin imbibées de lait à la pizza molle du soir, nos canines sont au chômage. Depuis un demi-siècle, l’industrie agroalimentaire joue ainsi à fond la carte de l’infantilisation collective. Yaourts à boire, hamburgers, raclette, Vache qui rit, mozzarella, Nutella, houmous, tarama, guacamole, pain de mie sans croûte, flancs, mousses de marrons, riz au lait, compotes de fruits, nouilles japonaises lyophilisées, smoothies, milk-shakes, moelleux au chocolat (ce jackpot de la pâtisserie industrielle a été inventé dans les années 1980 par le grand chef Michel Bras qui, hélas pour lui, avait omis de le faire breveter !) sans oublier les bâtonnets de crabe, les purées mousseline, le steak haché, etc.
En France, le premier symptôme inquiétant de ce ramollissement général s’est déclaré dans les années 1970, quand les fiers compatriotes d’Alexandre Dumas ont commencé à réclamer à leur boulanger des « baguettes pas trop cuites », alors que cet emblème de l’art de vivre à la française ne peut être, par essence, que bien cuit et croustillant ! Cette décadence du pain avait d’ailleurs alerté un grand théologien : imagine-t-on le Christ, lors de son ultime repas, rompre une tranche pain de mie Harrys sans croûte en disant à ses disciples : « Ceci est mon corps » ? Non ! Pareil pour le vin d’ailleurs. On suppose que le vin bu par le Christ et présenté par lui comme son « sang » n’avait rien de commun avec le rouge mollasson, infusé, sans tannins et sans matière dont les sommeliers nous font aujourd’hui l’article.
Mais le mou a aussi envahi la haute gastronomie.
Je me souviens ainsi du jour où le phénomène s’est imposé à moi comme une évidence. C’était en 2009, en Suisse. Je faisais un reportage sur un jeune chef prometteur déjà auréolé de deux étoiles au Guide Michelin (il en a gagné une troisième depuis et son restaurant est classé parmi « les meilleurs du monde ») : Andreas Caminada. Le déjeuner se passait agréablement jusqu’au moment où j’ai réalisé que je n’avais utilisé ni mon couteau ni mes dents et que les entrées, les plats et les desserts étaient tous… mous !
Dix-sept ans après, le client gastronome a l’impression d’être ramené dans sa chaise bébé : tout est décortiqué, prédécoupé, servi en petites bouchées.
Quand Paul Bocuse vous servait son tournedos Rossini (accompagné de foie gras poêlé, de lamelles de truffe et de sauce madère), il vous tendait un grand couteau forgé en Auvergne. Trancher soi-même faisait partie du festin…
Légumes ultra-confits, viandes cuites à basse température, desserts mousseux passés à la turbine… Le fondant a éclipsé le croquant, le nerveux, le ferme et le fibreux qui définissaient aussi la cuisine française traditionnelle. Surtout, ne pas mastiquer !
Historiquement, c’est au chef catalan Ferran Adrià que l’on doit cette introduction du mou dans la gastronomie. De 1998 à 2010, toute la jet-set internationale faisait des pieds et des mains pour se retrouver dans son restaurant El Bulli afin de « vivre une expérience unique » basée sur la découverte de créations inédites aux textures gluantes, gélatineuses et gazeuses. Le critique gastronomique allemand Jörg Zipprick s’était alors illustré en révélant les dessous de cette cuisine moléculaire ayant massivement recours à des additifs chimiques parfois indigestes (un certain nombre de clients passaient la nuit aux toilettes). « On peut considérer la cuisine d’Adrià comme la première conçue pour une génération dont le palais avait été façonné en amont par l’industrie agroalimentaire : des textures sans résistance, des arômes intenses et immédiatement reconnaissables, parfois renforcés par des aromatisants comme l’huile de truffe, une recherche de plaisir immédiat plutôt que de complexité gustative. »
La technologie a pris le dessus et les chefs se sont mis à discourir : « Si l’on retire les explications, remarque perfidement Zipprick, beaucoup des plats qui sont servis aujourd’hui perdent une partie de leur intérêt. » L’escalope de saumon à l’oseille des frères Troisgros, la soupe à l’artichaut de Guy Savoy et la tarte au chocolat de Bernard Pacaud sont des plats qui parlaient d’eux-mêmes et qui n’avaient nul besoin d’être enrobés de mots !
Notre goût pour le mou doit aussi beaucoup à la cuisine asiatique. Grâce à Dieu, les Chinois n’étant pas encore les maîtres du monde, nous n’avons pas connu les plats glissants et gélatineux dont ils se délectent depuis des siècles : concombre de mer, méduses, tendons, tofu soyeux, nids d’hirondelles…
Le fait que Chinois et Américains aiment passionnément la nourriture molle devrait cependant nous alerter. Le mou ne serait-il pas la face cachée de l’impérialisme et de la violence ? Il existe au CNRS un laboratoire de physique dédié aux propriétés de la matière molle. Ce qui fascine les physiciens, c’est la capacité qu’a cette matière d’absorber les chocs et de maintenir sa cohésion atomique. Non seulement le mou est plus résistant que le dur mais, dans un environnement violent, le mou est même indispensable : il colmate, fluidifie, cicatrise, apaise… Ainsi donc, plus un régime est dur et violent, plus il faut de mou. Dans une société comme la nôtre où la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres, le discours lisse et mou est vital et la dialectique prohibée.
Notre apparence vestimentaire est molle. Notre langage est mou. Notre pensée est molle.
Le mou est le symptôme d’une civilisation englobante qui repousse ce qui risque de la disloquer.
La meilleure parabole de tout cela reste la série culte Le Prisonnier avec Patrick McGoohan : une cité balnéaire molle, où l’on ne peut parler de rien d’essentiel, mais dont personne ne peut s’échapper, sous peine d’être rattrapé par un terrifiant globule blanc tout mou…
En ces temps d’extrême chaleur, la climatisation est devenue un sujet brûlant. D’aucuns considèrent qu’elle devrait être généralisée, en particulier dans les lieux où, sans elle, la vie devient intenable ou ne tient parfois plus qu’à un fil, surtout lorsque les vagues de chaleur excessive se succèdent : les écoles, les hôpitaux, les Ehpad. Les écologistes préconisent de privilégier la « gestion naturelle de l’air », favorisée selon eux par la végétalisation des murs et des toits des habitations. Ils proposent également quelques astuces pour rafraîchir l’atmosphère et les corps : un drap humide sur les fenêtres, un bol de glaçons devant le ventilateur, un mouchoir glacé sur le crâne – et le tour est joué. De son côté, l’Agence de transition écologique (Ademe) recommande aux citoyens de fermer les volets le jour, d’aérer la nuit, de se mouiller le corps et de boire régulièrement de l’eau – autant de choses qui ne seraient pas venues à l’esprit des Français si l’État ne s’en était pas mêlé. Alors, clim ou pas clim ?
Le 26 juin, pour éviter une surchauffe électrique et une panne du système d’air conditionné, les hauts dirigeants de la Commission européenne ont décidé de couper la poire et le siège de ladite Commission en deux : du huitième au treizième étage, là où trônent la présidente Ursula von der Leyen et les 27 commissaires européens, la climatisation a fonctionné comme si de rien n’était. En revanche, au niveau des sept premiers étages occupés par les membres du personnel administratif et des services généraux de l’institution, elle a été coupée. Certains ont évoqué alors un « système féodal » et une caricature miniature des inégalités sociales au sein de l’UE : les classes populaires et moyennes crament et se font sermonner lorsqu’elles cherchent les moyens de se rafraîchir la couenne ; pendant ce temps, les « élites », bien au frais, mijotent une énième campagne de communication sur la « sobriété énergétique ». Cette sobriété ne s’applique naturellement qu’aux citoyens des couches inférieures, lesquels seront sûrement heureux d’apprendre que leur capacité à supporter cette injustice porte depuis quelques mois le joli nom de… « résilience climatique ». Merci qui ? Merci l’UE.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
« Salut Philippe, samedi nous fêtons les 60 ans de Thomas. Tu es cordialement et amicalement invité. » J’avais reçu ce message de la part de Fabienne, la compagne de Thomas ; il me mit de bonne humeur. Pensez : fêter les soixante ans de l’Amiénois le plus rock’n’roll. Un personnage. Sur sa page Facebook, il se présente comme « gaulliste immobilier ». C’est dire ! Thomas et moi, on se connaît depuis des années. Dans les bars, nous avons souvent entretenu des conversations sur le rock bien sûr, mais aussi sur la littérature. Car notre homme est aussi (et surtout, pourrions-nous dire) un littéraire. Un fou de lecture. Ça devient si rare. Dès que j’ai reçu l’invitation, j’en ai parlé à la Sauvageonne. Je lui ai dressé le portrait de l’animal ; elle n’a pas hésité une seconde : elle m’a suivi au raout. Il était 21 heures lorsque nous arrivâmes à l’adresse indiquée.
C’est une autre Fabienne, la compagne du chanteur-auteur-compositeur Martin Angor qui nous a ouvert la porte. (Martin me fit savoir qu’il venait d’apprendre, à la faveur d’intensives recherches, que son arrière-grand-père, Eugène, avait été guillotiné en 1872, pour avoir commis un crime crapuleux alors que les Prussiens étaient en train d’envahir la France.)
D’emblée, nous avons été happés par l’ambiance. Du rock’n’roll, bien sûr. Et du meilleur. J’avais apporté trois livres au nouveau sexagénaire : un essai sur la vie de l’écrivain et résistant Jean Prévost, un roman de Michel Embareck, copain et ancien confrère rock-critic de chez Best, et une anthologie de la poésie d’un autre bon copain, Sébastien Lapaque, du Figaro littéraire. De grandes tables avaient été dressées sur lesquelles trônaient des coupes de champagne, des verres de vin et autres friandises à faire rosir de plaisir mon vieux foie. J’allais saluer d’autres bons camarades amiénois : Matthieu, un talentueux musicien, et Mamat, l’ancien tenancier du Bar du Midi (dit le BDM), délicat établissement où j’allais dépenser ma solde du Courrier picard quand j’étais encore reporter-lieutenant-colonel de la rubrique culturelle. Mamat : un autre personnage. Un type bien ; tolérant, intelligent et drôle. Je parle de lui à plusieurs reprises dans ma trilogie (Vingt-quatre heures pour convaincre une femme, éd. Ecriture ; Le Chemin des fugues et Mise au vert, tous deux édités au Rocher sous la houlette de mon ami Arnaud Le Guern) ; j’avais rebaptisé son bistrot des initiales BDLP (Bar De La Place). Mamat et moi échangeâmes avec avidité, croquant dans le bon vieux temps qui, déjà, avait fui comme un vieux sablier. De loin, j’observai le Thomas qui allait de table en table.
Tard dans la soirée, je parvins à lui poser quelques questions. La première fut celle qui me taraudait l’esprit depuis pas mal de temps : mais pourquoi, Diable, avait-il braqué, dans sa folle jeunesse, avec un pistolet en plastique l’imprimerie du Courrier picard quand les locaux de celui-ci se trouvaient encore rue de la République ? (Car oui, notre Thomas, n’est pas seulement un rocker, c’est aussi un vrai punk, adepte de performances jusqu’au-boutistes.) La réponse ne se fit pas attendre ; elle fusa comme un riff des Sex Pistols : « Si j’ai tenté de braquer le Courrier picard, c’est à cause de l’alcool. L’alcool, c’est magnifique. » Puis vinrent des questions plus artistiques : « Mon groupe préféré ? Le Velvet Underground. Mon écrivain préféré ? Zola pour l’œuvre ; Huysmans aussi. Mon cinéaste préféré ? Rohmer. » Pourquoi est-il le personnage le plus rock’n’roll d’Amiens ? « Parce que j’ai inventé le rock’n’roll. » Et enfin, nous lui avons demandé, la Sauvageonne et moi, de prodiguer un conseil à notre belle jeunesse : « Baiser, fumer, boire de l’alcool. Faire des bébés, plein de bébés ! », répondit-il avant de descendre une coupe d’un excellent champagne. On n’est pas sérieux quand on a soixante ans.
La galerie Roger-Viollet, 6 rue de Seine dans le VIème arrondissement, expose gratuitement encore jusqu’au 3 octobre des photos couvrant la période 1900-1970 qui ont pour thème enchanteur et ensorceleur : « Paris, ouvert la nuit ». À nous, les Forts des Halles, les meneuses de revues, les auto-tamponneuses et les grands magasins illuminés…
Bien sûr, nous vivons avec les images d’un Paris canaille et populaire, un Paris à gapettes et à gisquettes, un bistrot à l’œil torve planté dans un coin patibulaire de Montmartre, des néons trop forts, Place Clichy, la Mouff’ dernier repère des esseulés et des établissements de nuit à Pigalle où toutes les filles sont belles et tristes. Notre cerveau a été habitué à ce décor vespéral, fantasmé, folklo parfois, un peu trompeur, un peu aguicheur ; le touriste étranger, notre source de devises venait y chercher un imaginaire à bon compte, des palpitations du cœur et des plats en sauce ; de Bob le Flambeur à French Cancan, de Fargue à Carco, des frères Prévert à Morand, des noceurs aux travailleurs de l’ombre, Paris, la nuit est la boule à neige que les nostalgiques secouent, les soirs de déprime. Elle nous manque. Bien sûr que Paris ne ressemble plus à un film de Melville ou de Carné, la ville se voulant moderne et avancée a perdu son cachet, son chromo, ses vieux habits, ses métiers oubliés et son style équivoque. Elle n’a pas su cultiver sa singularité. En exhumant des images principalement en noir et blanc, la galerie Roger-Viollet, archiviste de notre mémoire, fête deux événements anciens: le premier éclairage public datant de 1667 et les premiers essais d’éclairage électrique en 1843. Fiat lux comme disait Nestor Burma.
Avec l’arrivée de la lumière, Paris change de visage, les noctambules déambulent, l’activité économique ne s’arrête plus, la journée s’allonge et la Police surveille mieux ce magma humain. Incohérent. Et tentateur. Les photographes trouvent alors un terrain de jeu fait de halos, de ludions, de zébrures, de flashs et de spectres. La ville dessine une nouvelle géographique poétique et inquiétante. L’exposition fermera ses portes le 3 octobre, elle est gratuite et se visite comme l’appartement témoin d’une ville grouillante et sûre de son destin, une ville jamais à l’arrêt qui travaille, qui danse, qui peine, qui souffre, qui jouit et qui vit ensemble dans une communion d’esprit. Malgré l’opposition des classes sociales, la persistance de poches de misère, un habitat hétéroclite, chacun partage au fond de lui l’idéal de Paris. Chacun sait qu’il habite là où il faut habiter, où la mode, le flirt, la Seine bourbeuse, les monuments scintillants, la pierre de taille et le zinc du comptoir font de l’air de Paris, l’oxygène des Hommes debout. À travers ces photos, se dégage une croyance en cette ville. On fait le serment que l’on s’y perdra ou on y gagnera sa croûte, on adhèrera à ses rites, à ses mirages et à son horloge interne pour le meilleur et pour le pire. On a fait un pacte avec elle. Peu de villes peuvent prétendre à ce statut marital. Quand des yeux de provinciaux décillés ont vu le Paris des années 20 ou des années 50, ils repartent secoués, effarés, épatés et attendris pour leur capitale chérie. Elle leur a fait du gringue. Ils en pensent du mal, mais ils y penseront longtemps après. Cette Atlantide se rappellera à eux, par des éclairs, dans le sommeil de l’Aubrac ou du Berry. Et qu’il est beau notre patrimoine allumé à la bougie, l’Arc de Triomphe dans une brume spectrale, le Pont Alexandre III faussement dormant, Notre-Dame, sorte de neige éternelle, sommet alpestre qui dévoile sa face pentue, du quai Saint-Michel ou du Pont de l’Archevêché ; ça, c’est l’officiel, la face claire des livres d’Histoire, le catalogue de la ville-musée, mais il y a aussi le Paris marchand, les vitrines de Noël du Bon Marché, du Bazar de l’Hôtel de Ville, des Grands Magasins du Louvre, les fêtes foraines, les loteries, les publicités d’alcools et d’apéritifs viniques, Martini, Noilly Prat en grosses lettres brillantes au-dessus des brasseries bondées, les chevrons de Citroën sur la Tour Eiffel en 1925, le barnum commercial, les éclairages artistiques de l’Exposition Internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne de 1937 et puis les cabarets, le Sphinx, les théâtres dénudés, le Moulin Rouge, les corps en mouvement, la série de Gaston Paris dans les loges des Folies Bergères dans la deuxième moitié des années 1930 s’admire, girls dépoitraillées, se maquillant, dans l’organdi et les plumes sauvages, le sein conquérant et le regard ailleurs, et, en miroir, les alter égos des filles lançant la jambe, les Forts de Halles, carcasses sur le dos, paluches maousses, montagnes de cageots dans le Ventre de Paris, bouquetières mal réveillées au petit matin, étalages de salades et de victuailles, enfin toute la lyre.
Le fait divers est l’aphrodisiaque du romancier: du sang, des mystères, et la plume se dresse. Anne Plantagenet et Philippe Jaenada résistent aux charmes tapageurs du coupable. Du procès Jubillar au meurtre oublié de Louise Cansot, ils rendent aux victimes leur nom, leur visage, et cet honneur posthume: le premier rôle.
Les faits divers ont toujours fasciné les foules et plus encore les écrivains. Bon nombre d’entre eux ont en effet trouvé dans ces histoires terribles et souvent sordides un matériau de choix. Flaubert s’est inspiré du suicide de Delphine Delamare pour Madame Bovary, Dumas de l’histoire de François Picaud pour Le Comte de Monte-Cristo,Truman Capote de l’assassinat de la famille Clutter pour De sang-froid, et plus près de nous, Emmanuel Carrère de l’affaire Romand pour L’Adversaire. Pour un romancier, le fait divers est une manne. Yasmina Reza qui, depuis plus de quinze ans, écume les cours d’assises, ne s’en cache pas. Contrairement à elle, Anne Plantagenet, lorsqu’elle se rend à Albi le 22 septembre 2025, assiste à son tout premier procès. Celui d’un homme de 38 ans, Cédric Jubillar, accusé d’avoir tué sa femme Delphine, âgée de 33 ans, dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Le 17 octobre 2025, l’accusé est reconnu coupable du meurtre et condamné à trente ans de réclusion criminelle. Quand Anne Plantagenet écrit son livre, « l’homme le plus célèbre du Tarn » nie les faits et la victime n’a pas été retrouvée. En juillet dernier, coup de théâtre : Cédric Jubillar passe aux aveux et indique l’endroit où il a enterré le corps. Un rebondissement majeur qui n’entache en rien l’intérêt du livre. La romancière assise sur les bancs de la presse pendant les quatre semaines qu’ont duré le procès le confie dès les premières pages. Ce qui l’intéresse ici, c’est moins « le verdict qui condamnerait ou acquitterait Cédric Jubillar que les traces de la femme effacée, Delphine Aussaguel ». C’est moins le bourreau que la victime. Toutes les victimes, dont elle souligne qu’elles sont souvent les grandes oubliées des procès. Qui se souvient d’Hélène Rytmann, étranglée à mort par son mari Louis Althusser ? Qui se souviendra de l’infirmière du Tarn ? Une jeune femme solaire qui aimait son travail, ses deux enfants et dont chacun louait les qualités. Aucune partialité toutefois dans ce récit. Anne Plantagenet n’oublie ni l’enfance chaotique de l’accusé, ni son placement dans des familles d’accueil, ni les violences subies. Elle ne juge pas, ne prend pas parti. Elle appréhende chacun des acteurs de cette affaire avec la même finesse d’analyse, la même empathie, la même sensibilité et montre l’humanité dans ce qu’elle a de plus noir, de plus vulnérable, parfois aussi de plus admirable. En l’absence de corps est un texte fort. Un texte mu par la nécessité. L’histoire d’un drame qui en cache un autre. Celui que l’auteure traverse et auquel elle ne fait jamais que des allusions voilées. Comme le rappelait Jean Giono à l’occasion de l’affaire Gaston Dominici, un procès c’est d’abord une histoire de mots. Ceux d’Anne Plantagenet sont justes, tenus, au plus près de la vérité.
L’affaire Cédric Jubillar a défrayé la chronique, mais celle de Louise Cansot a largement été oubliée. Grâce à Philippe Jaenada, spécialiste patenté du fait divers, la voilà propulsée sur le devant de la scène. Tout au moins littéraire. Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949, une jeune femme est retrouvée étranglée non loin du pont du Garigliano à Paris. Le signalement de L’Inconnue du quai de Javel est le suivant : « 1,70 mètre, cheveux châtain foncé, vêtue d’une jupe noire et d’un pull mauve, jolie, très bien faite. » L’affaire est alors confiée à l’inspecteur-chef Ferrière. De Louise Cansot, on apprend qu’elle était un modèle très demandé dans le Montparnasse de la fin des années 1940, qu’elle avait quelques amants et un sérieux penchant pour la boisson. Il n’en fallait pas plus pour mettre en branle l’imagination du romancier qui, depuis Sulak en 2013, a fait de l’enquête policière la matière première de ses romans. Accompagné de Simenon, dont il relit pour l’occasion tous les livres ou presque, il part de l’enquête non aboutie de l’inspecteur-chef de l’époque pour, soixante-quinze ans plus tard, mener la sienne. Son maître : Maigret, dont il s’efforce d’appliquer la technique à la lettre. « Il ne faut ni raisonner ni même penser dans un premier temps, il convient d’abord, patiemment, de placer les gens, comme des petits personnages de théâtre, à la place qui est la leur. » Dont acte. Jaenada épluche méticuleusement le dossier de Ferrière, se rend sur les lieux fréquentés par Cansot et active le formidable réseau qu’il a mis en place au fil des années, notamment aux Archives de Paris. Très vite, il a l’intuition que quelque chose cloche dans le rapport de l’inspecteur-chef. Il traque alors ce quelque chose avec patience, obstination, obsession et, disons-le, folie. Il le reconnaît volontiers. Qui d’autre que lui irait se recueillir sur la tombe de ses personnages ? Qui d’autre irait dormir dans les chambres où ils ont dormi ? Mais tout ça, c’est fini : « J’arrête, sinon ça va finir par ressembler à une manie. » Une manie qui fait précisément toute la saveur, la virtuosité, la drôlerie aussi de ce texte monstre. « La technique et les détails sont ce qui permet de résoudre les énigmes, non ? » demande-t-il faussement naïf au début du livre. Avant d’ajouter « soyons attentifs ». Un euphémisme en regard des 500 pages qui suivent et laissent le lecteur exsangue, fasciné, stupéfait, subjugué, devant tant de maestria. Mais ne nous y trompons pas, si Jaenada traque sans relâche le coupable – et parvient à le trouver ! – c’est, là encore, la victime qui l’intéresse. Qui était-elle ? Que pensait- elle ? Quels étaient ses craintes ? Ses rêves ? Peu à peu se dessine en creux le portrait d’une jeune femme qu’on peut admirer dans les collections du Centre Pompidou dans Femme aux seins nus assise, dernière toile de Jean-Louis Boussingault. Une jeune femme qui pensait être enceinte et espérait se faire épouser. Une jeune femme qui a fini sa courte vie dans le plus grand dénuement. Le roman aussi époustouflant qu’émouvant de Philippe Jaenada lui rend justice. Une justice éminemment littéraire.
En l’absence de corps, Anne Plantagenet, Julliard, 2026.
Naître riche est avantageux : le talent s’épanouit dans le confort. Les deux frères Lartigue, Maurice, dit ‘’Zissou’’, et son cadet, Jacques, ont eu cette chance : nul besoin de travailler ; le père est financier. « J’ai suffisamment d’argent pour que mes enfants apprennent à le dépenser. Pas à en gagner », claironne-t-il. En 1905, il repère le château de Rouzat, en Auvergne. « – Et si on l’achetait ? » A la Belle-Epoque, il n’est pas si courant de creuser dans le parc une piscine en équerre, d’une longueur de 28m. Rouzat sera l’écrin de grandes vacances sans fin. On y joue au tennis – les sports de plein air sont en plein essor. Harnachés comme des scaphandriers, on excursionne en tacot. Zissou, passionné d’aviation, s’adonne en amateur à toutes sortes d’inventions, construit des maquettes, élabore quantité de prototypes innovants – radeaux, planeurs… Jacques, lui, dessine, peint, dresse des listes, tient son journal, archive tout. Dès l’âge de 9 ans, il emprunte l’appareil de photo du fortuné Monsieur Lartigue. Dans cette pratique encore dispendieuse, il s’avère vite plus doué que son géniteur. Ainsi le futur Jacques-Henri Lartigue (1894-1986) naît-il à un hobby qu’il n’envisage jamais comme un art : il se rêve peintre.
Un documentaire exceptionnel
C’est ce jeune homme au maintien altier, mondain, nonchalant et distingué, qui illumine La vie en relief, long métrage réalisé par Denis Gaubert, qu’on connaissait comme chef op – cf. le beau film de Stéphane Chez, David Lynch, une énigme à Hollywood (2025). Gaubert signe donc là son premier documentaire. Exceptionnel à tous égards.
Il faut absolument aller voir La vie en relief en salle équipée 3D. Dans la vertigineuse production photographique de Lartigue (120 000 clichés !) le film choisit en effet de n’explorer que le seul corpus des 5000 images en stéréoscopie captées par le boîtier spécial du jeune photographe, entre 1903 et 1929. Par la suite, Lartigue délaissera cet outil, l’abandonnant au profit du format panoramique en deux dimensions.
C’est le moment d’évoquer le captivant avant-programme de neuf minutes qui, également signé Gaubert, et intitulé Stéréodrome, précède le docu attaché à Lartigue, leur assemblage composant la séance. Ce court-métrage retrace la préhistoire de cette ‘’troisième dimension’’, dont on sait qu’elle fut, circa 1850, la « première forme photographique à diffusion de masse ». Fasciné par cette invention au succès foudroyant, Beaudelaire écrit : « Des milliers d’yeux avides se penchaient sur les trous du stéréoscope comme sur une lucarne de l’infini ». Elle sera le témoin oculaire d’événements tels que la guerre de Sécession, ou la Commune de Paris. De fait, Stéréodrome exhume quelques exemples saisissants de cette ‘’réalité virtuelle’’ avant la lettre, dont le chromatisme soyeux restitue ce qui a été avec une stupéfiante netteté de trait. Victime de sa réputation (circulent nombre de clichés licencieux), puis de la concurrence du cinématographe, l’empire commercial généré par le procédé est en déclin quand s’achève le XIXe siècle. Il est supplanté par des appareils plus légers, qu’on tient dans la main. Lartigue arrive à ce tournant.
Douceur de vivre
De la Belle Epoque aux Années folles, Lartigue immortalisera en relief un bonheur sans rides. Mais ce qui, déclics ravis au présent immédiat dans une sorte de fraîcheur spontanée, comme innocente, relèvera toujours pour lui du registre de l’album privé, revêt pour nous, à distance d’un siècle et plus, de la recherche d’un temps perdu : celui, à jamais révolu, où la douceur de vivre propre à cette rêveuse bourgeoisie semble traverser l’Histoire sans accrocs, dans le paysage immaculé d’un perpétuel loisir. A propos de la photo, l’irremplaçable Roland Barthes constatait : « Ce que je vois a été là, dans ce lieu qui s’étend entre l’infini et le sujet ». D’un œil exact, juvénile et cristallin, Lartigue cadre l’instant vécu avec un sûr instinct et une grâce infinie. Ses parents ; ses précepteurs MM. Aubert et Foltète ; ses amis : Oléo (qui mourra à 24 ans, 13 jours après avoir rejoint le front, en 1914), Robert Ferrand (également fauché de bonne heure par la Grande guerre) ; ‘’Bichonnage’’, sa grande cousine ; Simone, autre cousine, dont, adolescent, il est tombé secrètement amoureux et qu’il retrouvera, adulte, comme sa fantasque amie ; son frère aîné, ‘’Zissou’’, personnalité si différente de lui… De belle prestance, Jacques se selfise grâce au retardateur. Ski, luge, patinage à Saint-Moritz… Exempté en vertu de sa ‘’constitution fragile’’ (ce qui n’interdit pas de taper la raquette) puis miraculeusement ‘’rayé des contrôles’’, Lartigue traverse 14-18 en dandy, entre Arcachon, Rouzat et Paris. Pour ne pas endosser l’habit honteux d’un ‘’embusqué’’, le beau gosse huppé de 21 ans met sa 5CV rutilante à disposition de l’armée et s’engage… comme chauffeur. On le voit prendre la pose devant son auto, sanglé dans un uniforme en cuir d’excellente coupe. Il flirte avec la soprano Marthe Chenal (restée fameuse pour ses enregistrements gravés de Carmen et de La Marseillaise) ; se lie avec ‘’la fille à la seringue d’argent’’, comme on surnommait l’Américaine Kiki Preston, née Gwynne… Se fait un ami du pilote de chasse Jean Dary.
Après la Victoire vient l’instant des noces. De Madeleine Messager, dite ‘’Bibi’’, mi-british, 22 ans – une image délicieusement impudique et fugace nous la dévoile, presque nue, assise sur la lunette des WC – leur nait un fils, Dani. Oui, décidément, la photo est un jeu, comme la vie de palace en est un autre : Antibes, Chamonix, Monte Carlo, Hendaye… C’est l’époque de Gaby Deslys, la pionnière du music-hall, le temps des jazz band, des garçonnes, des chapeaux-cloche. On fréquente chez les Puiforcat, on roule en Hispano Suza 7 places – seul le roi d’Espagne l’aurait déjà conduite. La tribu Lartigue cohabite toujours sous le même toit, à Rouzat, propriété que les revers de fortune du patriarche obligent à vendre en 1923. Jacques, qui a étudié à l’académie Julian, se lance alors dans la carrière de peintre – son exposition chez Georges Petit n’aura aucun succès. Proche de Sacha Guitry, il s’éprend un moment d’Yvonne Printemps, sa femme ‘’à la voix de rossignol’’, sans lui sacrifier toutefois la précieuse amitié du mari… Jouir du luxe sans le posséder, mirage de poète !
Véhiculée par l’Amérique, la reconnaissance vient à Jacques Henri Lartigue dans son âge avancé. C’est en 1986 que seront montrées, dans sa dernière exposition, quelques mois avant sa mort à 92 ans, ces photos stéréoscopiques. De ces quelque 5000 plaques patiemment restaurées (sans I.A., notez-le !) La vie en relief n’en dévoile que… 323 ! Toutes sublimes. Sur cet hommage intelligemment elliptique courent les variations d’une bande-son agile, et un texte d’admirable tenue, impeccablement articulé, qui plus est, par Luana Bajrami et Hervé Pierre. Les citations de Lartigue sont lues par Milo-Machado-Graner, l’adolescent de Anatomie d’une chute (Justine Triet) et Adieu monde cruel (Félix de Givry).
En salles le 16 septembre : La vie en relief, précédé de Stéréodrome. Documentaire de Denis Gaubert. Durée : 14mn + 1h08.
Aux Pays-Bas, l’opinion et l’opposition se scandalisent de la situation d’un migrant syrien mis en cause à 114 reprises par la police.
L’échec des Pays-Bas à se débarrasser d’étrangers criminels — et, partant, celui de leur politique d’asile — se résume désormais à un chiffre: 114. C’est le nombre de vols, d’agressions contre des femmes et d’autres méfaits qu’accumule le Syrien Mohammed K., âgé de dix-huit ans, depuis son arrivée aux Pays-Bas comme réfugié à l’âge de quatorze ans.
Le chiffre « officiel » de 114 signalements a été rendu public lors de récentes délibérations du tribunal d’Amsterdam en vue du futur procès contre Mohammed K. et deux autres jeunes Syriens accusés d’avoir violemment volé des prostituées chez elles.
Cependant, son avocate a plaidé pour l’indulgence vis-à-vis de son client, qui retrouvera sûrement le droit chemin, a-t-elle assuré, une fois scellé le regroupement familial à Amsterdam avec ses parents et ses petits frères restés en Syrie… Autre gage de la réussite de sa réintégration, toujours selon son avocate : son client s’établira dans un logement social qui sera bientôt attribué à son clan familial dans la capitale néerlandaise. Les préparatifs seraient d’ores et déjà enclenchés par l’organisation chargée de l’accueil des réfugiés dans une ville où sévit pourtant une pénurie de logements gravissime pour les autochtones.
De plus, selon le plaidoyer de l’avocate, Mohammed se prépare à une vie rangée comme père de famille puisqu’en dehors de ses activités criminelles, il a trouvé le temps de mettre sa petite amie enceinte. (Le sexe avant le mariage, ne serait-ce pas haram ?, a feint de s’indigner un internaute).
Perdu !
Le 3 septembre, le tribunal s’est montré sourd à tant d’invraisemblables assurances et a décrété que Monsieur K. et ses coaccusés resteraient en détention provisoire. Leur procès pour vol avec violence contre des prostituées, commis en mai dernier, est prévu en novembre.
Le chiffre de 114, en combinaison avec le possible regroupement familial du multirécidiviste avec les siens, a eu le mérite de réunir la droite dure et des chrétiens de gauche dans leur indignation. Au Parlement, M. Geert Wilders, dirigeant du Parti pour la Liberté, anti-immigrationniste par excellence, et un député protestant autrefois accusé d’immigrationnisme ont exigé à l’unisson le renvoi chez lui de cette « tête à claques », aux dires d’un collègue.
Et dans cette affaire, l’indignation populaire ne vise pas uniquement Mohammed K., mais également les autorités policières et judiciaires, ainsi que l’instance qui lui a accordé l’asile politique. Lesquelles n’ont jamais agi pour mettre un terme à son parcours criminel et qui pourraient, en plus, le récompenser par un logement social! Ou même deux, a soupesé M. Wilders, vu que la famille du malfrat risque d’être nombreuse.
Si le ministre de l’Asile et de l’Immigration, M. Bart van den Brink, a assuré aux parlementaires comprendre « la colère, la frustration et l’inquiétude » dans le pays, ses lapalissades semblaient faites pour les aggraver. Ainsi, il a refusé de répondre à des questions détaillées sur l’affaire et s’est caché derrière le droit européen qui rendrait difficile la révocation du statut de réfugié une fois celui-ci accordé. Quant à extrader le détenteur du précieux sésame, ma bonne dame… Le ministre a finalement promis à des parlementaires indignés qu’il tenterait, une fois le jeune Syrien enfin condamné, de le renvoyer dare-dare. Qui l’eût cru ?
Un pays malade
Dans cette affaire, beaucoup de questions restent encore sans réponse, puisque le ministre préfère se taire. Comment et pourquoi Mohammed K. a-t-il quitté la Syrie, et comment a-t-il pu, à 14 ans, rejoindre les Pays-Bas ? Et si ses parents avaient envoyé leur enfant en tant qu’éclaireur en vue d’un regroupement dans un lieu sûr et prospère ? Pourquoi ce morveux a-t-il obtenu le statut de réfugié qui, apparemment, a servi de sauf-conduit quand ses 113 premiers larcins notés dans les registres de la police sont restés sans conséquences ?
La 114e fois fut la bonne, quand les prostituées ont été violemment frappées, tirées par les cheveux, menacées et blessées avec au moins un couteau, selon le ministère public. Tout cela pour un piètre butin… Des faits gravissimes, c’est vrai. Mais, pendant ses nombreux méfaits précédents, Mohammed K. avait également fait usage d’un couteau, toujours contre des femmes, sans que la police n’ait jugé les faits suffisamment graves pour l’arrêter et l’incarcérer. « Dans quel pays malade vivons-nous ? » a fulminé Geert Wilders devant le ministre. Et, à dire vrai, pas besoin d’être « d’extrême droite » ou de soutenir M. Wilders pour se poser cette question.
Certains livres de l’Antiquité redeviennent « à la mode », si j’ose dire. Les lecteurs, influencés par des messages publicitaires incessants, sont attirés vers eux, peut-être convaincus d’y retrouver une émotion de jeunesse, qui leur rappelle le lycée ou les grandes vacances. En ce moment, la librairie est pleine des ouvrages d’Homère, auteur de plusieurs vrais best-sellers, dont un adapté cette année au cinéma. Je ne reviendrai pas sur The Odyssey, mis à la sauce hollywoodienne par un réalisateur souvent mieux inspiré, mais à la réputation enflée. Un détail m’a choqué : son personnage d’Ulysse y parle, non le grec ancien, mais un anglais parfait, avec l’accent d’Oxford, comme le montre la bande-annonce. Je n’ai pas été plus loin. Bref, la reconstitution historique d’un chef-d’œuvre poétique trouve ses limites. On ne cultive plus les « humanités », mais le « divertissement », à prendre aussi bien au sens pascalien du terme.
Nommer le mal
Cette semaine, j’avais le projet d’écrire une chronique sur La Guerre éternelle, d’Olivier Rolin. Je l’avais sous le bras, lorsque j’ai dû me rendre, en taxi, aux urgences de l’Hôpital militaire, pour une douleur ressentie sous l’ongle du gros orteil, au pied gauche. En fait, c’était ce qu’on appelle un panaris, dans sa phase première d’évolution. Le Garnier Delamare, fascinant dictionnaire des termes médicaux, que tout hypocondriaque se doit de posséder dans sa bibliothèque, nous apprend que panaris est le nom « générique », je cite, « donné à toutes les inflammations aiguës des doigts ». Le diagnostic qui fut établi dans mon cas mentionnait : « panaris péri-unguéal de l’hallux gauche », sachant que « unguéal » évoque tout ce qui est relatif à l’ongle, et qu’« hallux » signifiele gros orteil. J’aime beaucoup ce langage technique de l’art, digne du Malade imaginaire, ma pièce préférée de Molière. Il suffit d’un dictionnaire spécialisé pour en venir à bout. Cela reste une prose rare qui sert à nommer le mal. De la littérature à plein régime, selon moi.
Littérature comparée
J’étais aux urgences et l’attente risquait d’être longue. J’ouvris le livre de Rolin, pour m’occuper un peu l’esprit. J’ai déjà eu l’occasion de dire que l’hôpital était un lieu privilégié pour lire un livre. Si bien que, durant presque quatre heures que dura mon attente, je pus savourer tranquillement La Guerre éternelle. C’est un ouvrage qui se lit bien, et vous fait oublier tous vos maux, ou presque. Rolin répond au défi de parler de l’Iliade. Il aime moins l’Odyssée, semble-t-il. Ulysse le rebute par sa violence. Il est vrai que l’Iliade constitue une histoire d’une richesse extraordinaire. En tout cas, elle provoque chez Rolin une multitude de comparaisons et associations d’idées, dont il tisse, comme Pénélope sa toile, un livre très érudit, mais jamais pesant. Au détour d’une phrase, Rolin vous citera Mandelstam, ce plus grand des poètes, ou Michaux : « Évoquer Michaux à propos d’Homère, cela peut sembler incongru, mais cette incongruité-là, je la revendique comme étant l’expérience même de la grande liberté de la littérature… » C’est déjà une allusion aux « cultural studies », avec cette nécessité de toujours comparer, d’aller d’une référence à une autre, pour analyser à fond un texte littéraire. Cela crée des constructions savantes, qui doivent nous éclairer.
Pietro Citati et Lolita Pille
En lisant cet essai très personnel consacré à l’Iliade, je repensais à un livre du grand critique italien Pietro Citati. Il avait écrit au début des années 2000 La Pensée chatoyante, sous-titré « Ulysse et l’Odyssée ». En dépit du choix antagonique Odyssée/Iliade, une grande unité rapproche les deux ouvrages. Le commentaire est sans doute plus peaufiné chez Citati. Il essaie de tout dire, avec brio. Il est original à tout instant. De nos jours, ce type de livre est réservé aux universitaires, le génie en moins. C’est dommage. Les écrivains devraient savoir écrire sur les livres qu’ils aiment, montrer comment ils ont été inspirés par telles œuvres, et non par telles autres. Et répondre à la question de Maurice Blanchot : « Comment la littérature est-elle possible ? » Car, au fond, dans La Guerre éternelle, Rolin essaie de tirer tout cela au clair. La jeune romancière Lolita Pille s’est risquée récemment à l’exercice, dans Antigone Reine (éd. Du Cherche Midi). Résultat des courses, pour elle : une confession certes sincère, peut-être constructive, mais, en contrepartie, le double aveu obligé de son homosexualité et de son engagement féministe extrême. Heureusement, lire un livre n’entraîne pas tous les jours de telles conséquences chez les jeunes lectrices…
Olivier Rolin insiste sur un point qui m’a retenu : l’Iliade est le livre de la nostalgie. Ceci s’explique : avant la guerre, il y avait la paix. Cette paix d’avant ne reviendra plus jamais. Hélène a beau se remémorer le temps des plaisirs (comme chez Offenbach), la douceur de vivre a été anéantie. Il suffit d’un simple changement très banal, par exemple un vase dont on jette les fleurs. Giraudoux, dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu, avait senti cette piqûre au cœur. Ses dialogues étaient légers, mais le propos grave, malgré des jeux de mots qui, à la longue, deviennent fatigants. Et puis Jean-Luc Godard, qui proclame, dans un de ses derniers films sur la guerre en Bosnie, je crois, cette sorte de slogan dénonciateur des crimes : « Tais-toi, Cassandre ! » C’est ici que Rolin place un hommage à celle qu’il appelle « Jane », c’est-à-dire l’actrice Jane Birkin. Jane Birkin s’était intéressée, elle aussi, à cette littérature. Elle avait joué des tragiques grecs comme Euripide ou Sophocle, mais, en l’occurrence, pas le personnage d’Hécube, la reine de Troie, dans la pièce intitulée Les Troyennes. Bref passage d’Olivier Rolin, mais suffisant pour qu’on ait l’impression que son livre est tout entier un hommage qu’il rend à l’actrice. « La chute de Troie, écrit Rolin, c’est aussi la fin de ce qu’on aime. »
Il me semble que La Guerre éternelle est une très belle réussite littéraire. Rolin, on le sait, revient de loin (l’engagement maoïste des années 70, l’action directe révolutionnaire). C’est une leçon qu’il n’a pas oubliée. Il y a aujourd’hui un certain respect à observer devant tant d’exigence littéraire. Parlant toujours de l’Iliade, il écrit que ses vers, arrachés au temps, « recèlent une telle puissance d’émotion pour ceux, dont je suis, qui ont appris à lire le monde en aimant les défaits de l’Histoire ‒ […] les marins de Cronstadt, le ghetto de Varsovie… » Etc., etc. Voilà un éloge de la faiblesse et de l’échec qui fera pardonner beaucoup de choses, et nous rend précieuse cette méditation pleine de sagesse sur l’Iliade.
Olivier Rolin, La Guerre éternelle. Éd. Gallimard, 221 pages.
Aux Etats-Unis, des polémiques ont entouré la commémoration des 25 ans des dramatiques attentats islamistes.
Quelques mois après l’attentat du World Trade Center de 2001, un livre grand format, illustré de nombreuses photographies, publié par Life Magazine, est devenu le meilleur bestseller dans la catégorie « non-fiction » aux États-Unis. Intitulé One Nation – une référence aux paroles du Serment d’allégeance au drapeau : « une nation unie sous l’autorité de Dieu », adopté en 1942, au plus fort de la Deuxième guerre mondiale – il commémorait à la fois le trauma que la nation américaine venait de vivre et la résilience dont elle a fait preuve face à la tragédie et à la menace islamiste. Dans le Wall Street Journal hier matin, l’écrivain Bob Greene a rappelé cette publication tout en regrettant le manque d’unité qui est venu dominer la vie américaine depuis. La 25e commémoration du 11 septembre peut-elle restaurer ce sens d’unité qui semble tellement manquer à l’heure actuelle où le pays est engagé dans une nouvelle guerre au Moyen Orient ; où ses citoyens souffrent de difficultés économiques ; et où ses gouvernants et élus se préparent à des élections de mi-mandat en novembre qui verront s’affronter les deux extrêmes : celui des ultras du mouvement MAGA et celui des Socialistes démocrates d’Amérique, aile radicale du Parti démocrate ?
Devoir de mémoire versus devoir de controverses
Assistant à la cérémonie au Pentagone en Virginie, le président Trump a fait l’éloge de l’esprit d’unité qui a prévalu après l’attentat de 2001. Pourtant, la commémoration du 11 septembre a elle-même suscité des controverses cette année. Les médias de gauche ont tout essayé pour mettre en doute le récit de Trump au sujet de son rapport aux événements tragiques et à la cérémonie d’hommage. Le président a polémiqué avec le New York Magazine au sujet de sa présence au non, accompagné par une centaine de ses ouvriers du bâtiment, sur le site de Ground Zero le lendemain de l’attaque. Il a prétendu que, le 12 septembre, il avait dû être évacué par deux pompiers qui craignaient la chute d’un autre tour : One Liberty Plaza. Le journal a qualifié cette histoire de « mensonge bizarre » sans citer aucune preuve de son absence, mais seulement une prétendue absence de preuves de sa présence.
Trump a polémiqué aussi avec le New York Times qui a attribué sa décision d’assister hier, non à la cérémonie new-yorkaise, mais à celle du Pentagone, à sa frustration de ne pas pouvoir faire de discours sur le site du World Trade Center. En effet, aucun participant ne peut prendre la parole lors de la commémoration à Ground Zero, coutume adoptée en 2012. Trump a riposté en déclarant qu’il connaissait et respectait cette coutume. Il faut ajouter qu’il avait déjà privilégié le Pentagone pour la cérémonie de l’année dernière. En même temps, avec des élections cruciales imminentes, Trump est évidemment en campagne. J. D. Vance était pourtant présent à New York aux côtés des autres présidents en vie, de Bush à Biden.
Un autre homme politique a été au centre de controverses encore plus âpres. Zohran Mamdani, le maire démocrate de New York, a fait l’objet de critiques de la part de ceux qui croyaient qu’il n’avait pas sa place à la cérémonie, moins parce qu’il est musulman que pour ses accointances avec des militants propalestiniens dont certaines déclarations avaient semblé justifier le terrorisme. Trois mois avant la commémoration, les médias ont ressorti – non pour la première fois – un livre écrit par le père du maire, Mahmood Mamdani. Ce musulman né en Inde a vécu au Ouganda avant d’émigrer aux États-Unis où il est devenu professeur à l’université de Columbia, spécialisé dans l’anthropologie du colonialisme et du post-colonialisme. Son volume, Good Muslim, Bad Muslim. America, the Cold War, and the Roots of Terror, publié trois ans après l’attentat de New York, semble faire l’apologie des pires actions terroristes. On y lit notamment: « Les attentats suicides à la bombe doivent être compris comme une dimension de la violence politique moderne, plutôt que stigmatisés comme un signe de barbarie ». Tel père, tel fils, affirment ceux pour qui Mamdani est nécessairement aux antipodes de l’esprit d’unité du 11-septembre. Effectivement, le maire de New York ne craint pas de fréquenter le militant Hasan Piker qui, en 2019, a déclaré que l’Amérique méritait l’attaque des Tours jumelles. Piker lui-même a pris ses distances avec cette formule depuis, et Mamdani l’a condamnée de manière explicite, mais pour certains le doute est trop fort.
C’est dans ce contexte qu’un homme ayant perdu son épouse dans l’attentat, Giovanni Galante, avait lancé une pétition avant la commémoration appelant à la « désinvitation » de Mamdani. Car, selon le préambule de la pétition, l’événement devait être « centré sur la mémoire, l’unité et le rejet sans équivoque de cette violence et de cet extrémisme qui ont caractérisé le 11 septembre ». Plus de 100 000 personnes avaient signé le document. Celui qui était le gouverneur de l’État de New York en 2001, le Républicain George Pataki, ainsi que celui qui était le maire de la ville, Rudy Giuliani, avaient exhorté Mamdani à ne pas assister à la cérémonie.
Cependant, de son côté, Mamdani a travaillé ces dernières semaines à renforcer sa légitimité en tant que maire d’une ville martyrisée. Il a visité des casernes de pompiers où les équipes avaient perdu des collègues dans la conflagration et il a inauguré différentes formes d’hommage aux victimes. Vendredi 4 septembre, il a signé un décret officiel désignant la date du 11 septembre un « Jour de mémoire et de cérémonie ». Petit – ou grand – bémol, après la signature du document, il a fait passer le stylo utilisé à son conseil juridique principal, Ramzi Kassem, l’avocat d’Ahmed al-Darbi, un membre d’al-Qaïda, et de Mahmoud Khalil, de double nationalité algérienne et palestinienne, un des leaders du mouvement propalestinien à l’université de Columbia, arrêté par ICE en 2025.
Mamdani lui-même a jeté de l’huile sur le feu en créant la controverse avec ses prédécesseurs. Le 8 septembre, la mairie a publié plus de 170 000 documents réputés perdus par les services administratifs de New York. Ces documents montreraient que les autorités auraient caché aux citoyens les dangers persistants de la pollution de l’air par la destruction des deux tours. Selon le maire actuel, ceux qui l’ont devancé « ont menti ». Pourtant, il n’est pas clair que ces documents aient été délibérément cachés, et les autorités ont créé un fonds pour indemniser les personnes ayant été exposées à des toxines, fonds qui, depuis 2011, a versé 16,9 milliards de dollars à ces victimes.
Pourtant, malgré tout, Mamdani et Giuliani se sont quand même serré la main hier sur la grande place. Ils ont sauvé les apparences. Peut-être qu’il reste une lueur d’espoir pour l’esprit d’unité.
Le bilan des 25 ans
La réaction des États-Unis à l’attaque, la Global War on Terror (la « Guerre contre le terrorisme »), a été un succès dans la mesure où aucun autre attentat islamiste d’une échelle comparable n’a eu lieu sur le sol américain. Le pire incident est arrivé en 2019 quand un officier de l’armée de l’air saoudienne a tué trois Américains sur une base navale. Dans la suite du 11 septembre, une possible expansion mondiale d’Al-Qaïda a été entravée, bien que l’État islamique et d’autres organisations terroristes en aient pris la relève. Oussama ben Laden, le leader charismatique derrière l’attentat, a enfin été exécuté en 2011. Et pendant ce temps, une possible persécution des musulmans aux États-Unis, à laquelle certaines violences au lendemain du 11 septembre semblaient être le prélude, a été évitée.
Pourtant, l’atrocité de 2001 a mis fin au monde unipolaire dominé par les États-Unis qui a suivi la fin de la Guerre froide. Dans la nouvelle guerre, celle contre le terrorisme, les Américains ont déployé toute leur puissance et pourtant leur position hégémonique a été progressivement affaiblie. La guerre en Afghanistan, l’arrière-base d’Al-Qaïda, était justifiée mais elle a duré trop longtemps. Elle a poursuivi un but trop ambitieux en cherchant, par des moyens inadaptés, à transformer la culture d’un pays qui n’était nullement prêt au changement. En revanche, la guerre en Irak n’était pas justifiée, car Saddam Hussein n’avait rien à voir avec le 11 septembre et ne possédait pas d’armes de destruction massive, mais au moins elle était plus courte. Ces deux guerres ont coûté huit billions de dollars aux Américains, dont le budget national n’est plus en équilibre depuis 2001. L’endettement astronomique du pays représente une menace majeure pour son pouvoir économique. En même temps, la guerre contre le terrorisme a nécessité la création d’un véritable État sécuritaire. Les activités du nouveau département de la Sécurité intérieure qui espionne ses propres citoyens, la prison de Guantánamo, l’incarcération de suspects sans procès et le recours à la torture ont sérieusement écorné l’image des États-Unis comme un défenseur de la liberté et des droits humains. Sur le plan géopolitique, la réaction au 11 septembre a renforcé une obsession américaine avec le Moyen Orient, aux dépens de sa politique par rapport à l’Asie et la zone du Pacifique. Cette obsession a constitué – et constitue encore – une distraction coûteuse en termes stratégiques à une époque où la Chine n’a cessé d’accroître sa propre puissance et étendre son influence. Donald Trump, qui a été élu en 2024 en critiquant les « guerres sans fin » du passé, a suivi ce tropisme en lançant sa propre guerre contre l’Iran. Ce conflit a drainé vers le Moyen Orient les forces militaires et les ressources que l’Amérique avait consacrées à son effort pour contenir la Chine et renforcer ses alliés à l’Est, comme le Japon ou la Corée du Sud. Devant le Pentagone hier, Trump a fait le lien entre la campagne qui a suivi le 11 septembre et sa lutte actuelle contre l’Iran. Les deux font preuve d’un même esprit de combattivité, mais peut-être aussi d’une même myopie stratégique.
Ce qui est arrivé à New York en 2001 n’était pas la conséquence d’un manque d’analyse des menaces mais d’une incapacité à prendre les mesures nécessaires à temps. De nombreux attentats au cours des années 1990, y compris une première attaque du World Trade Center par véhicule piégé en 1993, montraient clairement la source et la nature des dangers. Il ne faudrait surtout pas que le phénomène se répète aujourd’hui. En 2001, les ennemis de l’Amérique et de l’Occident ont certes détourné des avions, mais leurs armes de bas niveau étaient tout sauf sophistiquées : des cutters. Aujourd’hui, ces ennemis ont accès à des armes plus sophistiquées qui leur permettent de frapper à distance sans même se déplacer : des drones ou des cyberattaques, ces dernières rendues encore plus destructrices par l’intelligence artificielle. La grande leçon de septembre 2001, c’est que, tout en menant les conflits actuels, il faut anticiper les prochains conflits.
Reliques
Hier, la cérémonie a eu lieu à New York avec toute la dignité requise. 2753 chaises vides – une pour chaque victime directe de l’attentat – ont été disposées dans Bryant Park. Sur la grande place à New York, les présidents Bush, Clinton, Obama et Biden ont écouté en silence la lecture des noms de toutes les victimes du 11 septembre, lecture solennelle entrecoupée de moments de recueillement et de tintements de cloche. Cette année, pour la première fois, un moment supplémentaire a été réservé pour les victimes de maladies et de blessures provoquées par l’attentat. Le nombre de ces victimes est aujourd’hui trois fois celui des victimes directes. Partout aux États-Unis, d’autres cérémonies de commémoration ont eu lieu et d’autres encore à l’étranger, au palais de Buckingham, par exemple, ou à Milan.
Les suites du 11 septembre continuent. Des familles de 10 000 victimes préparent un procès contre l’Arabie saoudite qu’elles accusent d’avoir financé l’attentat. La première phase débutera en octobre. En même temps, l’Amérique abrite en son sein une vipère qui cherche à la mordre de l’intérieur : les propagandistes décoloniaux, anti-américains et « antisionistes », souvent financés par des États pétroliers du Moyen Orient, qui sévissent dans les universités et même dans un certain nombre d’écoles. L’attitude au 11 septembre de ces militants est pour le moins ambigüe.
Un autre livre sur le 11 septembre vient de paraître. Ce nouveau volume, Scattered Steel. The Afterlife of the World Trade Center, de Samuel et Max Holleran (Three Hills), parle du sort de l’acier récupéré dans les ruines de Ground Zero. La plus grande partie a été recyclée ; une certaine quantité a été préservée pour des besoins de l’enquête criminelle ; et moins de 1% a été transformé dans des reliques commémoratives. Ces morceaux d’acier tordu, fondu, noirci, ont été transportés partout aux États-Unis et même à l’étranger, pour finir exposés devant des casernes de pompiers, devant des gares ou dans des parcs. Leur installation a souvent été inaugurée par des cérémonies civiques. Cette présence qui hante le paysage urbain ou suburbain est une relique d’une tragédie mais aussi un avertissement. Ces vestiges sont des symboles de l’esprit d’unité que nous ne devons pas perdre. Ils nous rappellent l’importance fondamentale de ce que c’est qu’une nation, de toutes nos nations, et de l’alliance des nations occidentales.
Islamisation de la France. Au Fauga, en Haute-Garonne, une institutrice a été menacée de décapitation par le père d’un élève, vendredi 4 septembre, après qu’une de ses collègues a sanctionné son fils. L’enseignante a porté plainte et le père a été condamné ce jeudi à six mois de prison ferme. Ses deux enfants seront désormais scolarisés dans une autre école.
Oui, enfin ! À Toulouse, un président de tribunal courageux, prenant l’exacte mesure de la gravité des faits, a dit le droit et rendu la justice. Six mois de prison ferme avec mandat de dépôt à l’encontre d’un père d’élèves de quarante-sept ans coupable d’avoir menacé de décapitation une enseignante de l’établissement où sont accueillis deux de ses enfants. Le mandat de dépôt nous indique que, dès le soir du jugement, le coupable a dormi en taule. La main du magistrat, décidément, n’a pas tremblé.
M. Abdelkader B. – Oui, il se nomme Abdelkader, je n’y peux rien. Il s’appellerait Antoine, Raymond, Bébert ou Archibald, je donnerais aussi son prénom, évidemment. Il ne s’agit nullement de stigmatiser (j’entends d’ici les belles âmes…) mais tout simplement de rendre compte des faits, rendre compte de la réalité en répondant aux basiques questions journalistiques : qui, quoi, où, quand, etc. Qui ? nous venons de désigner le condamné. Quoi ? Menace de décapitation à l’encontre d’une enseignante après que le rejeton du condamné en question a été puni à l’école. Où ? Précisément dans cette école, au Fauga, petite ville de Haute-Garonne.
De son propre aveu, la victime « s’est vu finir en Samuel Paty ». On la comprend. Il y a, chez nous en France, en effet, d’atroces précédents, des enseignants immolés sur l’autel de la bêtise, de la barbarie et de la haine réunies. Ce sont donc Samuel Paty, Dominique Bernard et Agnès Lassalle. Probablement, M. Abdelkader B. n’en avait jamais entendu parler ? Par bonheur, le président du tribunal, lui, ne les avait pas oubliés. Qu’il en soit remercié et félicité.
Une hirondelle ne fait pas le printemps, comme se plaisait à dire ce vieil Aristote, mais si la fermeté de ce magistrat pouvait sonner quelque chose comme la fin d’un certain laxisme judiciaire qui n’a que trop duré et fait tant de dégâts chez les victimes, ce serait, oui, une sacrée embellie.
Mais le chemin est certainement encore long et semé d’embûches. Il y aura beaucoup à faire, c’est certain, pour changer les mentalités.
Au cours du procès, l’avocate du prévenu a cru présenter une défense non seulement cohérente mais décente, en proposant que son client ne soit condamné qu’à une peine d’intérêt général. Elle ajouta pour tout argument que « cela suffirait à réparer le mal fait à la société ».
Et le mal fait à la victime, on s’en tape ?
L’avocate non plus n’aura probablement jamais entendu parler des trois martyrs que nous avons cités.
Certes, cette dame est dans son rôle de défenseur. Mais pour qu’une défense soit efficace, digne, rationnelle et raisonnable, ne doit-elle pas tenir compte de la réelle gravité des actes commis, leur être proportionnée ? Donner à penser qu’une peine de balayage de square ou de surveillance de sortie d’école pourrait réparer si peu que ce soit les dommages causés par une menace de mort par décapitation me semble juste friser le foutage de gueule caractérisé avec effets de manche… Quand je disais qu’il y aurait du boulot pour faire évoluer certaines mentalités, je crois que je ne me trompais guère…