Dans On aurait pu se rencontrer, François Cheng livre bien davantage qu’un hommage à Victor Hugo. Dans ce récit intime, nourri de souvenirs, de rencontres et d’épreuves, l’académicien chinois devenu français interroge Dieu, la mort et la poésie. Une rencontre entre deux poètes que tout, par-delà les siècles et les cultures, semble rapprocher.
La première de couverture attire le regard : un ruban orange, sur fond de gris doré, du bleu, avec du vert en bas. Le titre est énigmatique. De quelle rencontre est-il question ? Un amour perdu ? Je lis la quatrième de couverture. Le livre est bien de François Cheng. Et c’est même son livre le plus singulier, le plus intime, le plus émouvant.
Il commence par une rencontre, dans un lycée. Un tableau donné par une descendante de Victor Hugo au nom prédestiné : Léopoldine. Vingt ans plus tard, le tableau revient à la mémoire de François Cheng. Et avec le tableau, le poète orphique par excellence : Victor Hugo. Il a ouvert les Contemplations. Tant de choses et de réflexions rassemblent les deux poètes : la perte d’êtres chers, l’exil, la descente aux enfers intérieurs, la tentation de l’abîme, une vision d’un Dieu créateur, le mal. La perte de sa fille a ravagé Hugo. François Cheng a perdu récemment sa femme après une très longue maladie. Et chacun a trouvé depuis toujours un salut dans la poésie. Aux questions sur l’homme, la mort, Dieu et la Nature, Hugo répond par « un livre de vie » unissant la voie orphique et la voie christique, le salut des âmes et leur communion par le verbe, la compassion pour tous, unis au Cosmos, la mort comme passage. Mais cette voie orphique, François Cheng l’aborde ici sur un ton familier surprenant dans le prolongement de son livre précédent : Une nuit au cap de la Chèvre.
Un livre de vie
La vie de François Cheng, nous ne l’avons jamais lue, en effet, sous cet angle intime: des êtres, des voyages, des rencontres, des choses du quotidien. Tout commence sur cette montagne inspirée de la Montagne Sainte-Geneviève, chère à son cœur, avec la bibliothèque Sainte-Geneviève. Il évoque sa famille, sa fille Anne, le grand bonheur de sa vie, qui deviendra professeur au Collège de France, ses petites-filles dont sa femme s’est occupée avec amour. Il y a aussi tous ces anges rencontrés sur son chemin, comme l’inconnue de la rue de l’Abbé-de-L’Épée, comme Marie-Christine Brunot, son élève au Collège de France, qui l’a accompagné dans ses méditations sur la mort, l’âme et la beauté. Il évoque de petites choses, comme une émission avec Bernard Pivot. Grande chose inattendue, comme son élection à l’Académie. Sans oublier l’importance des bus dans toute vie parisienne. Il parle de l’arthrose due à l’âge. De la difficulté de trouver à louer un appartement quand on vieillit. On apprend qu’il aime travailler aux Bernardins au milieu de la foule. Évoquant joliment nos « causettes » à la maison, il me fait la surprise et l’honneur d’écrire que nombre de nos échanges ont nourri son Dialogue, une passion pour la langue française.
La dernière partie de ce livre à l’architecture singulière est consacrée à la maladie de sa femme, atteinte d’Alzheimer, qu’il a accompagnée jusqu’à la fin. L’évocation de cette femme, discrète et efficace, qui a tant compté pour lui, ramène les souvenirs de la France d’« À Villequier », de Grèce et d’Italie, où il a découvert la peinture italienne. À une époque où on légifère sur la mort, François Cheng écrit ici la plus belle réponse qui soit, la plus vraie, à cette épreuve de la maladie et de la mort. La page qui explicite le titre est poignante. Et le livre se clôt sur des poèmes inédits.
« Que nous est-il arrivé ? » lui dit un jour sa femme, considérant leur trajectoire de vie si étonnante. Il est de tradition à l’Académie française d’attribuer un mot à un futur immortel. Celui de François Cheng était « recueillir ». Je ne sais pas de mot mieux choisi. Tout ce qu’il a vécu, François Cheng l’a recueilli pour nous en faire le don. Dans ce livre, fidèle à sa vocation de passeur, il unit la pensée chinoise et la poésie occidentale avec Victor Hugo qui vient à nous. Quel bonheur de relire les poèmes, appris et enseignés jadis, d’amour léger, de fleurs et d’oiseaux, mêlés aux grandes tempêtes des mots, et la grande plainte d’amour vers Dieu à la mort de Léopoldine ! Bonheur, en contrepoint, de la gratitude exprimée par François Cheng dans ces vers qui résument sa vie. « Nous savons gré au Créateur / De nous avoir donné la vie. / Le Créateur, Lui, nous sait gré / De porter haut / Le fait de vivre. »
François Cheng, On aurait pu se rencontrer, Albin Michel, 2026, 208 pages.
À la suite de mon article « Tatiana Giraud: quand la biodiversité se transforme en religion » (juin 2026), Tatiana Giraud a répondu à certaines critiques que je lui adressais. Mais, comme je vais le montrer ici, ses réponses ne répondent pas au fond de mes arguments. Je maintiens donc ma position initiale.
L’écologue Tatiana Giraud photographiée à l’Académie des Sciences en 2021. Photo retouchée. DR / Open AI.
Il est devenu assez rare, lorsqu’une personnalité est publiquement critiquée, qu’elle accepte d’entrer véritablement dans le débat : il est souvent plus confortable d’ignorer la critique ou de la réduire à une attaque personnelle que de s’exposer à la contradiction. Giraud a choisi une autre voie. C’est à son honneur. Merci à elle d’avoir pris le temps de répondre à mon article. Son droit de réponse permet de préciser notre désaccord, qui est plus profond qu’elle ne le laisse entendre.
Giraud commence par rappeler que ses « recherches, [ses] livres et [ses] enseignements » reposent sur la littérature scientifique et sur des données empiriques. Je ne l’ai évidemment jamais contesté. Mais là n’était pas mon argument. On peut parfaitement s’appuyer sur des données scientifiques incontestables et, au moment de les interpréter, adopter une certaine conception normative et contestable de la nature. Lorsque je lui reproche d’adopter une approche « quasi religieuse » de la biodiversité ou de la « sacraliser », je ne prétends donc pas que Giraud invente les déclins d’espèces ou de populations qu’elle décrit. Je critique la valeur qu’elle attribue à ces déclins et, surtout, l’asymétrie avec laquelle elle envisage les transformations du vivant : une baisse de la biodiversité apparaît presque toujours, chez elle, comme une perte, tandis que les bénéfices qui peuvent accompagner cette baisse disparaissent largement de l’analyse, comme l’illustre d’un bout à l’autre le podcast qu’elle cite elle-même (Chaleur humaine, avril 2026).
L’essayiste Thomas Lepeltier.
Elle objecte également qu’elle présente explicitement la biodiversité comme « dynamique et évolutive » et qu’elle ne défend aucun état naturel fixe qu’il faudrait préserver à l’identique. C’est exact. Elle l’écrit. Mais ce genre de déclaration, qui émaille ses écrits et ses interventions publiques, ne l’empêche pas de traiter presque systématiquement les baisses de la biodiversité comme des dégradations. Si la biodiversité est réellement un « équilibre dynamique », comme elle aime à le rappeler avec son image du vélo, pourquoi décrit-elle presque systématiquement de manière négative les transformations qui l’éloignent de son état antérieur ? Dire qu’un système est dynamique devrait au moins conduire à expliciter pourquoi son état passé devrait constituer le point de référence à partir duquel juger son évolution.
Giraud ajoute qu’elle ne se réfère à aucun « âge d’or » de la biodiversité. Là encore, c’est exact. L’expression « âge d’or » était la mienne. Elle servait simplement à souligner que, quand elle évoque des baisses de la biodiversité, elle traite presque toujours l’état antérieur comme le terme favorable de la comparaison, sans expliciter pourquoi ce niveau-là serait préférable. Or, lorsqu’on constate qu’une population d’oiseaux ou d’insectes était plus importante il y a trente ou cinquante ans, pourquoi faudrait-il considérer spontanément cet état antérieur comme préférable ? La donnée scientifique établit une évolution ; elle ne dit pas, à elle seule, quel niveau de biodiversité est préférable. On peut certes se référer à un état antérieur sans nostalgie aucune : déplorer une baisse particulière n’est pas préférer l’état d’ensemble qui la précédait. Il existe des pertes regrettables et il est légitime de les mentionner. Mais n’évoquer que des dégradations, comme le fait Giraud à propos de la biodiversité, laisse entendre que c’était mieux avant.
Elle conteste ensuite que je puisse écrire qu’elle ne raisonne jamais en termes de coûts et de bénéfices. Elle rappelle qu’elle évoque régulièrement les coûts économiques et sociaux de la protection de la biodiversité et la nécessité d’accompagner les agriculteurs dans « les transitions ». Je reconnais volontiers que ma formulation n’était pas assez précise. Giraud évoque bien les coûts d’une politique destinée à enrayer une baisse de la biodiversité et les bénéfices que l’on en tirerait. Comme dans le podcast qu’elle mentionne, elle soutient alors que l’on a toujours intérêt à maintenir ou restaurer la biodiversité. Mais elle envisage beaucoup moins les bénéfices que l’on peut tirer des transformations qui la font diminuer. Sa réponse en fournit elle-même l’illustration : pour établir qu’elle raisonne bien en coûts et bénéfices, elle indique aborder « les dimensions économiques et sociales de la préservation de la biodiversité, y compris ses coûts, ses bénéfices et leur répartition entre les différents acteurs ». Il est ainsi question uniquement du coût de protéger ou de restaurer, jamais des bénéfices que peuvent procurer les transformations qui font reculer la biodiversité. Or défricher une forêt pour créer des terres agricoles réduit généralement la biodiversité locale, mais permet aussi de produire de la nourriture. Assécher certains marais a détruit des habitats naturels, mais a également permis de gagner des terres, de limiter certaines maladies ou de construire des infrastructures. Une véritable analyse coûts-bénéfices ne consiste donc pas seulement à comparer les avantages d’une biodiversité plus ou moins riche dans un milieu donné. Elle doit aussi prendre en compte les bénéfices tirés des transformations humaines de ce milieu, même lorsque celles-ci s’accompagnent d’une baisse de la biodiversité.
La même difficulté apparaît lorsque Giraud aborde la question des pesticides. Elle explique ne pas nier la nécessité de nourrir les populations. Mais, au lieu de reconnaître que les pesticides ont contribué, avec d’autres innovations agricoles, à l’augmentation considérable des rendements depuis la Seconde Guerre mondiale, elle se contente de mettre en avant le fait que la production agricole dépend des services écosystémiques rendus par la biodiversité. C’est vrai : les pollinisateurs et la fertilité des sols rendent des services précieux. Mais cela ne dispense pas de mettre ces bénéfices en balance avec ceux que procurent les techniques qui réduisent parfois la biodiversité. Les pesticides de synthèse, qu’elle qualifie volontiers de « poisons » dans le même podcast, procurent eux aussi des bénéfices agronomiques : ils protègent les récoltes contre les ravageurs, les maladies et les mauvaises herbes et contribuent ainsi à augmenter la production alimentaire. Or que l’efficacité d’une alternative soit « étayée scientifiquement » ne signifie pas qu’elle puisse remplacer partout et sans coût les pesticides de synthèse, ni maintenir les mêmes rendements. Le laisser entendre revient à sous-estimer une contrainte essentielle : nourrir une population nombreuse avec une alimentation abondante et peu coûteuse.
Reste la question de « l’effondrement ». Giraud justifie le terme par des déclins quantifiés – 75 ou 90 % – tout en concédant elle-même qu’« on peut discuter le choix de ce terme ». Je ne m’attarderai donc pas sur le mot : le problème tient à l’image qui l’accompagne. Giraud recourt en effet fréquemment à l’analogie des rivets d’un avion : on peut en perdre plusieurs sans conséquence, jusqu’au moment où le retrait d’un rivet supplémentaire provoque la désintégration de l’appareil. Cette image ne décrit plus un déclin de population ; elle annonce un point de bascule au-delà duquel l’écosystème lui-même s’écroulerait. Une diminution de 75 ou 90 % d’une population peut évidemment avoir des conséquences écologiques majeures. Mais la littérature scientifique n’a jamais relaté la désintégration d’un écosystème en raison d’une trop grande perte d’espèces. Ce qu’elle décrit, ce sont des écosystèmes qui changent d’état, parfois profondément, pas qui s’effondrent. L’analogie des rivets ajoute donc au constat quantitatif un scénario de bascule qui relève plus du catastrophisme que du discours scientifique.
Ce n’est donc pas sur les données scientifiques que porte notre désaccord, mais sur la façon de les interpréter. Giraud peut parfaitement rappeler que la biodiversité est dynamique, qu’il n’existe pas d’état naturel immobile et que les transformations écologiques ont des coûts sociaux. Je maintiens néanmoins que, dans ses prises de position publiques, la biodiversité apparaît presque toujours comme une richesse à préserver ou à restaurer, tandis que les bénéfices des transformations qui l’ont fait reculer sont rarement envisagés. Or n’oublions jamais que l’humanité n’aurait pas pu développer l’agriculture, construire des villes et exploiter les ressources naturelles sans transformer profondément son environnement et, dans bien des cas, réduire sa biodiversité. Bien sûr, on peut préférer le maintien de la biodiversité au développement de l’humanité, comme on peut faire l’inverse. Mais il faut alors le dire et, surtout, ne pas présenter cette hiérarchie de valeurs comme un résultat scientifique. C’est cette confusion que je vise lorsque je parle d’une approche « quasi religieuse » ou d’une sacralisation de la biodiversité.
On objectera que la question ne se pose pas ainsi, puisque la production agricole dépend des services rendus par la biodiversité : la préserver ne serait pas un sacrifice, mais une condition du développement humain. Le raisonnement est pourtant fautif. Qu’une certaine biodiversité nous rende des services est incontestable. Une baisse trop importante dans certaines régions peut donc être un problème. Mais l’erreur est d’en conclure que toute baisse de la biodiversité est délétère pour l’humanité. Le développement humain, évoqué plus haut, montre que certaines transformations de la nature ayant entraîné une baisse de la biodiversité ont aussi procuré des bénéfices considérables. Il n’y a donc aucune raison d’ériger la préservation de la biodiversité en impératif absolu, encore moins la restauration de celle d’antan.
Un dernier point, enfin. Tatiana Giraud se réfère constamment à la science. Comme on vient de le voir, cela ne l’empêche pas de diffuser une vision idéalisée de la biodiversité qui ne relève plus du constat scientifique, mais du jugement de valeur. La même confusion apparaît lorsqu’elle valorise l’agriculture biologique. Le critère qui définit celle-ci n’est pas uniquement la toxicité et l’impact environnemental : c’est aussi l’origine. Le cahier des charges exclut ainsi la plupart des pesticides de synthèse, au profit de certaines substances dites « naturelles ». Les composés à base de cuivre, par exemple, sont autorisés, alors que le cuivre est un élément persistant qui peut s’accumuler dans les sols et nuire à leur faune. Soutenir le bio en tant que tel, c’est donc endosser un critère qui n’a rien de scientifique et qui peut conduire à préférer des produits plus nocifs pour la biodiversité que des molécules de synthèse. Son rejet des OGM procède du même écart. Les objections que Giraud leur adresse – les brevets, la tolérance aux herbicides, le prolongement de l’agriculture intensive – sont entendables, mais elles portent sur des usages, non sur la technique elle-même. Rien ne justifie, sur un plan scientifique, de la récuser en bloc.
Il faut donc cesser de croire que l’appartenance à une institution scientifique prestigieuse, ou le simple fait de citer des articles scientifiques, suffit à rendre scientifique le discours que l’on tient. La référence à la science peut aussi servir à donner une caution savante à des présupposés qui, eux, ne le sont pas.
Les hurlements d’effroi à propos de PISA ne troublent guère notre chroniqueur, qui avait annoncé il y a plus de vingt-cinq ans le désastre actuel. N’empêche : en faisant de l’effondrement de la France dans les classements internationaux un symptôme parmi d’autres d’une décivilisation accélérée, n’exagère-t-il pas? Les propositions qui fusent çà et là n’offrent-elles pas des solutions viables? Ou sont-elles seulement, comme il le pense, des sparadraps usés sur une carcasse morte?
Depuis que les résultats de PISA 2025 ont été proclamés, chacun y va de ses propositions pour sauver l’Ecole. De Natacha Polony à Bruno Retailleau, tous les candidats, déclarés ou probables, font assaut de suggestions, certaines de bon sens, d’autres quelque peu dérisoires de la part de gens longtemps au pouvoir qui s’alarment soudain d’une situation maintes fois décrite et dénoncée.
Je ne commenterai pas la dégringolade française, ni les causes mises en avant de ce cataclysme. J’avais décrit tout cela avant même que PISA ne paraisse. Chacun comprendra que si ces suggestions suffisaient à remettre l’Ecole sur ses pieds, on les aurait suivies depuis lurette. Le diagnostic a été posé il y a vingt-cinq ans, avec le premier tome de La Fabrique du crétin — la mort programmée de l’Ecole. J’ai approfondi les analyses dans le second tome, paru en 2022 : « Vers l’apocalypse scolaire », disais-je alors.
Triple buse que je suis : l’apocalypse est bien là, mais elle n’a rien de spécifiquement scolaire. Elle frappe l’ensemble du monde occidental — et pas seulement la « culture française », comme l’écrit Monique Canto-Sperber dans son dernier opus. La chute de l’empire romain aura l’air d’un fait divers par rapport à ce qui va s’abattre sur nous. Les analyses de l’ancienne directrice de l’ENS sont justes, mais ratent la cause principale : les barbares ne se contentent plus d’être à nos portes, ils sont déjà là. Et l’envie de survivre s’étiole chaque jour. Que nous ayons laissé filer les performances scolaires, camouflées par une inflation de mentions aux examens, est le symptôme d’un éreintement général. Plus de mille ans de civilisation se délitent sous nos yeux, avec la complicité active des gouvernants, des gens de justice, et du Conseil constitutionnel.
Dans un livre à paraître tout début mars et intitulé Guerre civile, j’écris, à propos de l’Ecole :
« Les nouvelles pédagogies, dites « constructivistes » parce qu’elles prétendent que l’élève construit lui-même ses propres savoirs, sont la clef de voûte de la servitude volontaire, ce que n’avait pas prévu La Boétie. On se rappelle peut-être le programme copieux dont Rabelais nourrit le petit Gargantua. C’était l’ambition humaniste. La raréfaction des savoirs, aujourd’hui, est l’apanage d’une génération décervelée, à laquelle on n’apprend que le vivre ensemble, l’ambiguïté du genre, l’usage des écrans et la faute originelle de l’homme blanc. Comment voudriez-vous qu’elle revendique autre chose que le droit inaliénable de s’abrutir sur son smartphone, et de réussir mécaniquement en classe parce que les enseignants sont résignés à bien noter des devoirs copiés sur l’IA qui sclérose les circuits neuronaux. Ioan Roxin, dès 2025, parlait d’un risque d’« atrophie cognitive » : « L’utilisation massive d’Internet et des réseaux sociaux a déjà fragilisé notre rapport au savoir. Bien sûr, ces outils ont des applications formidables en termes d’accès à l’information. Mais contrairement à leurs promesses, ils opèrent moins une démocratisation des connaissances qu’une illusion généralisée du savoir. Ils poussent à une médiocrité intellectuelle, émotionnelle et morale. Intellectuelle parce qu’ils favorisent une surconsommation de contenus sans véritable analyse critique, émotionnelle parce qu’ils occasionnent une dépendance toujours plus profonde aux stimulations et au divertissement, et morale, parce que nous sommes tombés dans une acceptation passive des décisions algorithmiques. » Un an plus tard, ses craintes sont devenues des réalités. Et comme d’habitude, les plus ignorants se croient les plus savants, et rejettent toute critique d’un slogan cent fois répété : « Ok, boomer ! » Le braiment poussé à son paroxysme.
« Dès que l’on cesse d’enseigner la langue, le langage se raréfie. Onomatopées, imprécations et injures, gestes menaçants et coups de couteau : la génération Alpha est une génération perdue, capable d’avaler n’importe quel programme qui ira dans le sens de leur avidité et de leur paresse. Comment voudriez-vous qu’ils sentent la nation s’effriter sous leurs pieds ? Qu’ils décèlent l’opportunisme électoral des uns et la malhonnêteté des autres, quand on leur prêche l’intersectionnalité des luttes et l’égalitarisme de la canaille ?
Aucun « complot » dans cette dégénérescence scolaire. Simplement le système, autrefois triomphant, s’est adapté à notre décadence, à l’invasion tranquille de populations exogènes, à la déqualification programmée de nos ouvriers et de nos cadres, aux besoins de plus en plus restreints d’un pays en mode de survie en attendant l’éclatement final. Pourquoi diable former des individus capables de penser dans un monde où ils ne pèseront plus rien ? L’ignorance rendra plus douce la submersion qui s’annonce : bienheureux les pauvres d’esprit. Une population d’hilotes cèdera sans combattre. On lui fera même croire, avec un salaire universel, que son effacement s’effectue dans son intérêt.
« L’élimination du facteur humain, dans cet enseignement de l’ignorance, est la conséquence du remplacement du qualitatif par le pur quantitatif. Les entreprises publient leurs bilans trimestriels, sans plus se soucier de la valeur réelle de leurs produits à obsolescence programmée. Le ministère de l’Education annonce le taux de réussite au baccalauréat — 95% aujourd’hui —, pas la qualité des Bacheliers. Les syndicats demandent la création de postes, sans se soucier de savoir si ces néo-profs connaîtront quoi que ce soit à ce qu’on leur demandera d’enseigner, puisqu’ils sont là, essentiellement, pour faire garderie, et confiner huit heures par jour, derrière les portes fermées qui peinent à filtrer les hurlements des petits barbares qu’on leur confie. Et qu’ils relâchent vers 16 heures afin qu’ils vaquent à leurs occupations, consistant pour l’essentiel à fixer l’écran de leur smartphone d’un œil halluciné. »
Pourrions-nous survivre ? Je ne le crois pas. Nous sommes allés de dénis en démissions, de reculades en enc… ades. Les alertes se sont multipliées (je ne suis pas le seul à avoir prévenu, depuis trente ans), mais 70 millions d’autruches se sont enfoui la tête dans les sables du « vivre ensemble ». Dans la crise globale qui n’en est qu’à ses balbutiements — et il faut bien comprendre que parler à perdre sa salive de la dysorthographie galopante ou du renchérissement de l’essence est la marque d’une cécité générale et d’un abrutissement qui ne tiendra pas longtemps —, dans cette mort collective à crédit que marque l’envolée de la dette, seuls survivront justement ceux qui ont gardé avec la culture des rapports proches, quasi charnels. Ce n’est pas en s’initiant (trop tard, toujours trop tard) aux manigances des manitous de l’IA que nous résisterons : c’est en parlant la langue la plus sophistiquée, en constituant avec des amis sûrs des niches de culture, comme autrefois les « hommes-livres » de Ray Bradbury dans Fahrenheit 451, en refusant les onomatopées d’automobilistes en colère auxquelles se résume le français aujourd’hui. Et certainement pas en surfant sur les rézosocios où s’étale la logorrhée des incapables, des incontinents et des impuissants.
Monique Canto-Sperber, La Fin de la culture française, Albin Michel, septembre 2026, 300 p.
Deux projectiles ont frappé le 21 septembre à une heure d’intervalle un marché situé derrière les lignes gouvernementales. L’analyse des images désigne les territoires houthis, mais l’affaire révèle surtout la fragilité du camp adverse, une mosaïque de tribus, de brigades salafistes et de formations saoudiennes ou anciennement émiraties, jusque dans les zones grises du jihadisme.
Une caméra de surveillance a filmé l’arrivée d’un missile sur un marché du sud-ouest du Yémen. L’analyse des images désigne les territoires contrôlés par les Houthis. Mais, derrière cette conclusion apparemment simple, l’incident révèle l’extrême complexité du conflit : le « camp gouvernemental » est un assemblage instable de tribus, de brigades salafistes et de forces parrainées par l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. La scène ne dure que quelques secondes. Sur les images d’une caméra de surveillance, des voitures circulent et des passants déambulent devant le « complexe commercial de Bab el-Mandeb », un marché populaire à ciel ouvert situé dans la région d’Al-Hajaf, dans le gouvernorat yéménite de Lahj. La zone est tenue par les forces qui se réclament du gouvernement reconnu internationalement. Soudain, un projectile traverse le champ de la caméra et frappe le marché, provoquant une violente explosion.
Les premières images, diffusées le 21 septembre, ont aussitôt nourri deux récits contradictoires. Des comptes Twitter favorables aux Houthis ont évoqué une frappe aérienne saoudienne. Les autorités yéménites ont, de leur côté, accusé Ansar Allah (le mouvement soutenu par l’Iran, plus connu sous le nom de « Houthis ») d’avoir délibérément visé le marché avec deux missiles balistiques. Selon le gouvernement, les projectiles sont tombés en deux points distincts, à environ une heure d’intervalle. Plusieurs civils auraient été blessés et des commerces ainsi que des véhicules endommagés. La distance exacte séparant les deux impacts et le bilan humain définitif ne sont toutefois pas connus.
À première vue, l’affaire paraît donc se réduire à une nouvelle bataille de propagande. L’analyse en sources ouvertes réalisée par la plateforme arabe Eekad permet néanmoins de dissiper une partie du brouillard.
Un missile venu du nord-ouest
La première difficulté consistait à localiser exactement la scène. Contrairement à ce que pourrait laisser croire son nom, le « complexe commercial de Bab el-Mandeb » n’est pas installé sur le rivage du détroit. Il se trouve à Al-Hajaf, dans le district d’Al-Mudaraba et Ras al-Ara, à une vingtaine de kilomètres de la côte et du passage maritime.
La disposition des bâtiments, des routes et des enseignes permet à Eekad de déterminer l’orientation de la caméra. Le projectile visible sur la vidéo arrive du nord-ouest. Or, dans cette direction, les premières positions tenues par les Houthis se trouvent à environ 18 kilomètres du marché. Son angle d’arrivée et sa trajectoire apparente évoquent davantage un projectile sol-sol qu’une munition larguée par un avion. Aucun débris identifiable, numéro de série ou examen du cratère n’ayant toutefois été rendu public, il reste impossible d’établir avec certitude le modèle de l’arme, et même de confirmer sa qualification de missile balistique, avancée par les autorités yéménites.
L’hypothèse d’un simple tir accidentel paraît d’autant moins vraisemblable que deux projectiles ont frappé le même périmètre à environ une heure d’intervalle. Faute de débris expertisés, d’analyse des cratères et de localisation précise des deux impacts, l’intention exacte du tireur demeure impossible à déterminer. La provenance probable du tir est ainsi plus facile à établir que la nature de la cible. Le missile a frappé une zone contrôlée par le camp gouvernemental. Mais cette expression, commode sur une carte, devient trompeuse dès que l’on regarde qui tient réellement le terrain.
Un marché au pays des Sabiha
Al-Hajaf appartient au territoire des Sabiha, ou Subayha, une importante confédération tribale établie entre Tour al-Baha, Al-Mudaraba, Ras al-Ara et les abords de Bab el-Mandeb. Les identités tribales y demeurent plus solides que les institutions étatiques. Elles structurent le recrutement militaire, l’accès aux routes, les médiations et la loyauté des combattants.
Les Sabiha ne forment pourtant pas un bloc politique ou militaire homogène. Leurs clans et leurs chefs peuvent servir dans des unités différentes, entretenir leurs propres rapports avec Riyad ou Aden et s’opposer sur les questions locales. Une partie de leurs hommes combat aujourd’hui au sein des Brigades des Géants ; d’autres ont rejoint le Bouclier de la nation ou des formations tribales et militaires de moindre importance. Ces forces se retrouvent face aux Houthis, mais elles ne partagent ni la même histoire, ni les mêmes chefs, ni toujours le même projet politique.
Les Brigades des Géants, ou Al-Amaliqa, sont les plus anciennes et les plus aguerries. Leur nom signifie littéralement « les Géants », le terme arabe sert également à désigner les Amalécites de la tradition biblique et islamique. Constituées à partir de 2016 avec l’argent, les armes et l’appui des Émirats arabes unis, elles ont recruté principalement dans les gouvernorats méridionaux de Lahj, Aden, Abyan et Chabwa. Leurs cadres sont souvent issus du salafisme, notamment de l’institut religieux de Dammaj, dans le nord du pays. Lorsque les Houthis prirent le contrôle de cette région en 2014, plusieurs milliers d’étudiants et de militants salafistes furent chassés vers le Sud. Pour nombre d’entre eux, les Houthis sont donc à la fois un adversaire militaire, l’instrument de l’influence iranienne et un ennemi religieux chiite.
Les Brigades des Géants ont joué un rôle décisif dans la reconquête du littoral de la mer Rouge, de Bab el-Mandeb à Mokha, puis dans les offensives de Chabwa et de Marib en 2022. Elles sont commandées par Abdelrahman al-Muharrami, dit Abou Zaraa, chef salafiste devenu membre du Conseil présidentiel yéménite. Son adjoint, Hamdi Choukri al-Subaihi, est lui-même, comme l’indique son nom, originaire du pays sabiha et dispose d’une forte implantation dans la région de Lahj. Les unités engagées autour de Kahboub mêlent ainsi une structure militaire moderne, des solidarités tribales et des réseaux religieux.
Le Bouclier de la nation (Dara al-Watan), répond à une logique différente. Cette force a été officiellement créée en janvier 2023 par le président du Conseil présidentiel, Rachad al-Alimi, comme une réserve placée directement sous l’autorité du commandant suprême. Financée, équipée et entraînée (mais pas encadrée) par l’Arabie saoudite, elle devait fournir à Riyad et à Al-Alimi un instrument militaire propre, capable de contrebalancer les formations soutenues par les Émirats et, en particulier, le Conseil de transition du Sud, alors favorable au rétablissement d’un État sud-yéménite indépendant.
Le Bouclier de la nation est commandé par le général Bachir Saïf Qaëd Ghubair al-Subaihi, lui aussi issu des Sabiha. Ses premiers effectifs provenaient des brigades dites du « Yémen heureux » (clin d’œil à Arabia Felix ?), levées sous patronage saoudien, ainsi que d’unités transférées d’autres formations. Il recrutait largement parmi les tribus méridionales et dans les mêmes milieux salafistes que les Brigades des Géants. Déployé autour d’Aden, à Lahj, dans l’Hadramaout et le long de la frontière saoudienne, il combat aujourd’hui aux côtés de forces dont il avait précisément été conçu pour limiter l’influence.
Les enfants armés du divorce saoudo-émirati
Cette cohabitation résume à elle seule l’étrangeté du camp gouvernemental. Les deux formations reconnaissent officiellement le même Conseil présidentiel, mais elles conservent leurs chefs, leurs réseaux tribaux et, surtout, leurs propres circuits de financement. Elles ressemblent moins aux unités d’une armée nationale qu’aux différentes maisons militaires d’une coalition féodale.
Pendant plusieurs années, cette fragmentation reflétait le partage des rôles entre les deux principaux membres de la coalition arabe. L’Arabie saoudite soutenait le gouvernement reconnu internationalement et tenait à préserver, au moins formellement, l’unité du Yémen. Les Émirats construisaient parallèlement leur propre réseau de forces dans le Sud et sur la côte occidentale : Conseil de transition du Sud, Brigades des Géants, unités de sécurité locales et Résistance nationale de Tareq Saleh. Abou Dhabi cherchait moins à reconstruire l’État yéménite qu’à contrôler les ports, les îles et les routes maritimes tout en éliminant les islamistes proches des Frères musulmans.
Cette répartition concurrente a fini par se transformer en affrontement politique. À la fin de 2025, Riyad a exigé le départ des forces émiraties. Le retrait d’Abou Dhabi, achevé au début de 2026, puis l’effondrement du Conseil de transition du Sud ont laissé derrière eux des dizaines de milliers de combattants, des commandements autonomes et des fidélités impossibles à effacer par décret. Les Brigades des Géants se sont rapprochées du camp saoudien et ont été chargées, avec le Bouclier de la nation, de sécuriser Aden. Elles n’en demeurent pas moins une création émiratie, dirigée par des hommes qui ont construit leur pouvoir grâce à Abou Dhabi.
Le problème est donc moins l’existence de deux armées rivales que l’empilement de plusieurs appareils armés. À côté des Géants et du Bouclier subsistent les forces régulières, les milices tribales, les hommes de Tareq Saleh, les réseaux de l’ancien Conseil de transition et des unités liées au parti Al-Islah, proche des Frères musulmans. Toutes combattent théoriquement Ansar Allah. Mais certaines défendent l’unité du Yémen, d’autres son éclatement ; certaines obéissent à Riyad, d’autres regrettent le patronage émirati tandis que d’autres encore suivent d’abord leur chef, leur tribu ou celui qui verse les soldes. À l’inverse, les Houthis disposent d’un commandement centralisé, d’un projet politique cohérent et d’une chaîne logistique consolidée par plus de dix années de guerre. Leur progression récente doit beaucoup à cette asymétrie : ils affrontent non pas une armée, mais une juxtaposition de forces que l’urgence oblige périodiquement à combattre ensemble.
La zone grise jihadiste
À cette fragmentation politique et tribale s’ajoute une certaine porosité avec les milieux jihadistes, ambiguïté particulièrement embarrassante pour les parrains occidentaux et arabes du gouvernement. Quelques jours après l’anniversaire des attentats du 11-Septembre, cette situation est pour le moins fâcheuse. Certes, il serait abusif d’assimiler les Brigades des Géants ou le Bouclier de la nation à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA). Le salafisme de nombreux commandants n’implique pas, par lui-même, une appartenance à Al-Qaïda ou à l’État islamique. Plusieurs de ces unités ont d’ailleurs combattu AQPA dans le Sud. Il existe néanmoins entre ces univers un fonds doctrinal commun, des réseaux familiaux et tribaux qui se recoupent et, surtout, une circulation ancienne des combattants.
Par ailleurs, la guerre contre les Houthis a souvent relégué la lutte contre Al-Qaïda au second plan. Dès 2018 une enquête de l’Associated Press avait montré que la coalition saoudo-émiratie avait négocié le retrait de jihadistes de plusieurs villes, laissé certains d’entre eux repartir avec leurs armes et recruté plusieurs centaines de combattants liés à AQPA dans des formations alliées. Ces arrangements ne prouvent pas que le camp gouvernemental soit dirigé par Al-Qaïda. Ils montrent en revanche que, sur le terrain yéménite, l’ennemi de l’ennemi peut être absorbé, payé ou momentanément toléré.
AQPA, affaiblie par les frappes américaines et ses luttes internes, conserve toutefois des réseaux dans certains gouvernorats. La branche yéménite de l’État islamique est beaucoup plus réduite, mais son idéologie survit dans de petits noyaux clandestins. Des combattants ayant fréquenté ces milieux peuvent donc se retrouver dans l’orbite de forces gouvernementales sans que leurs unités deviennent des franchises d’Al-Qaïda ou de Daech. Il est plus exact de parler d’éléments « compatibles » avec le jihadisme : mêmes références rigoristes, même hostilité aux Houthis et parfois mêmes trajectoires combattantes, mais loyautés changeantes et absence de subordination démontrée.
Pour l’Arabie saoudite, le dilemme est évident. Riyad doit reconstituer rapidement une force capable d’arrêter les Houthis, tout en unifiant des formations créées par son rival émirati et en évitant que les réseaux jihadistes ne profitent une nouvelle fois du chaos. Écarter tous les combattants idéologiquement suspects affaiblirait immédiatement le front car comme avec la guerre en Afghanistan les intégrer sans contrôle prépare les crises de demain.
Kahboub, verrou du détroit
C’est dans ce paysage qu’il faut replacer le marché d’Al-Hajaf. Depuis le début du mois de septembre, les Houthis ont profité de l’effondrement des forces de Tareq Saleh pour s’emparer d’une grande partie de la côte occidentale, notamment du port de Mokha et de Jabal al-Nar. Ils ont ainsi atteint la bordure septentrionale du territoire des Sabiha et progressent désormais vers les montagnes de Kahboub. Ces hauteurs commandent les communications entre la côte de la mer Rouge et Aden, capitale provisoire du gouvernement. Leur conquête permettrait aux Houthis de consolider l’arrière de leurs nouvelles positions littorales, de couper les forces gouvernementales de la côte et de menacer les abords méridionaux de Bab el-Mandeb. Les combats y sont particulièrement violents.
Le paradoxe de Bab el-Mandeb tient là. Les Houthis, que dix années de bombardements n’ont pas réussi à briser, avancent aujourd’hui moins parce qu’ils seraient invincibles que parce que leurs adversaires ne constituent toujours pas un camp véritablement uni. Face à une organisation centralisée, le gouvernement reconnu internationalement aligne des armées qui se méfient les unes des autres, des alliés étrangers devenus rivaux et des combattants dont certaines trajectoires passent par les marges du jihadisme ! On peut déterminer assez précisément d’où venait le missile. Comprendre sur qui, politiquement et militairement, il est tombé est autrement plus difficile…
Le chef de l’Église catholique arrive en France vendredi. Une grande messe est notamment prévue à Paris, place de la Concorde, le lendemain. Certains s’indignent du choix de ce lieu et dénoncent une faute symbolique. Élisabeth Lévy revient sur cette polémique dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.
Alexis Corbière s’indigne dans Libération que la grand-messe de Léon XIV ait lieu place de la Concorde. Ce n’est pas une lubie de laïcard qui déteste les sapins de Noël. Corbière ne fait pas dans l’anticatholicisme primaire si répandu dans son camp. Il souhaite la bienvenue à Léon XIV. Il reconnaît l’importance du catholicisme en France comme religion et comme composante majeure de notre identité. Il salue son « influence spirituelle » et son « empreinte culturelle ».
Certes, le député de Seine-Saint-Denis s’agace de broutilles. Que les services de l’Assemblée nationale aident les députés à y assister, que la municipalité de Metz paie des écrans géants, on s’en fout. Mais, sur le choix de la place de la Concorde, j’avoue que sa tribune m’a fait douter.
Il rappelle que, sur cette place, fut scellé le passage de la monarchie de droit divin à la République. La décapitation du roi n’est certes pas l’épisode le plus glorieux de notre histoire, mais on ne va pas l’expier par une messe. D’ailleurs on ne va pas l’expier du tout. C’est notre histoire, il faut faire avec.
La place de la Concorde est aussi le lieu où le président de la République passe les armées en revue chaque année. C’est donc le royaume de César, pas celui de Dieu. Le pape aurait pu célébrer la messe ailleurs : sur l’esplanade des Invalides, au Trocadéro, au Bourget ou à l’hippodrome de Longchamp, comme Jean-Paul II lors de son voyage en 1997.
Il ne s’agit pas de relancer la guerre entre l’Église et la République.
Quelques doutes ou interrogations ne vont pas gâcher la fête. Il y a toujours des idiots qui s’évanouissent à la vue d’une crèche de Noël, mais la réconciliation entre « ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas » s’est forgée dans les tranchées de 1914-1918, bien avant qu’Aragon écrive « La Rose et le Réséda ». Toutefois, la laïcité suppose que chacun reste à sa place : pouvoir spirituel d’un côté, temporel de l’autre. Le catholicisme est dispensé du devoir de discrétion qui incombe aux autres religions, c’est son droit d’aînesse. Mais il n’a plus de rôle politique — et n’en veut plus, d’ailleurs. Emmanuel Macron aurait adoré parader en compagnie du pape, semble-t-il, mais le Vatican, plus laïque que l’Élysée, a tout refusé.
Ce partage des rôles convient très bien à la majorité des catholiques. Il est en revanche beaucoup plus difficile à avaler pour l’islam. Ce n’est pas le catholicisme, mais l’entrisme islamiste qui défie la laïcité, nos institutions et nos lois. Hier avait lieu la journée contre l’islamophobie de la Femyso, succursale « jeunes » des Frères musulmans, subventionnée par l’UE et accueillie, d’après Florence Bergeaud-Blackler, au Parlement européen. Si Corbière est tellement attaché à la laïcité, il devrait d’abord dénoncer ce scandale.
🔴 EXCUSIVITE- Le FEMYSO, instance créée par les Frères musulmans se réunit ce 21 septembre à Bruxelles au PARLEMENT EUROPEEN. Ses liens avec la confrérie soulèvent des questions sur son accueil au Parlement européen et sur les financements européens qui bénéficieraient,… pic.twitter.com/SNvkavLrJU
Jeunes électeurs de gauche, c’est une femme de gauche qui vous parle: vos colères sont justes, mais votre champion, Mélenchon, l’est beaucoup moins. Ne lui abandonnez ni la justice, ni l’écologie, ni la Palestine. Vos engagements méritent mieux que ses fureurs, ses slogans et ses calculs.
Je préfère prévenir le lecteur. Je ne fais ni dans le jugement moral, ni dans ces analyses de coin de table sur la jeunesse, le « c’était mieux avant » et toutes les inepties fourbies depuis des années sur cette génération qui ne saurait plus lire, ni écrire, ni penser, ni de se comporter et serait donc incapable de penser.
Je voudrais m’adresser ici à tous les jeunes qui ont l’intention de voter pour Jean-Luc Mélenchon.
La passion de la justice, l’angoisse écologique et le désir de renverser la table, tous ces sentiments fondés et les émotions qui les accompagnent ne peuvent dispenser d’une réflexion solide et approfondie au moment de voter.
Jean-Luc Mélenchon est un merveilleux tribun. Comme l’était Benito Mussolini.
Si je le compare au leader fasciste, c’est en raison de cette gestuelle caractéristique, des expressions de visage qui ponctuent ses phrases, de cette voix tonitruante et musicale, et de cet art de manier l’histoire de France comme Mussolini maniait celle de l’Empire romain.
Personne ne parle mieux à l’inconscient de la gauche que le leader de la France insoumise.
Personne ne réveille mieux les idéaux révolutionnaires nichés dans les recoins de notre âme française.
Dans ce moment de gris, de dangerosité et d’impuissance avérée des politiques, la furie Mélenchon touche votre jeune cœur qui a besoin de s’exalter, de se confronter, de rêver plus grand.
En exacerbant le conflit israélo-palestinien et en martelant depuis trois ans un seul mot – « Gaza ! » –, Mélenchon le manipulateur sait parfaitement qu’il émeut les jeunes idéalistes que vous êtes avec une cause romantique, absolue, qu’il faut défendre jusqu’à l’absurde. Vous avez raison de vous soucier des enfants palestiniens. Mais vous avez tort de croire le récit binaire de Mélenchon, qui vous raconte un conflit entre gentils Palestiniens et méchants Israéliens, qui deviennent vite, dans un raccourci infernal, les méchants juifs.
Bien sûr que vous n’êtes pas antisémites. Vous vous mobilisez pour une cause vieille comme le monde : la défense des opprimés qui sont à portée de voix dans un monde sur lequel vous avez le sentiment de ne plus avoir de prise. D’ailleurs, vous n’êtes pas les seuls, car vos parents et vos grands-parents se sentent eux aussi bien souvent dépossédés.
Mais il faut apprendre à regarder derrière le rideau du petit théâtre d’ombres. À ne pas se faire avoir par les discours, aussi flamboyants soient-ils. À penser contre soi-même, comme le dit Edwy Plenel, une autre de vos idoles.
Le charme noir du tribun
Sur ce conflit israélo-palestinien qui vous tient tellement à cœur, Jean-Luc Mélenchon vous fait croire qu’avec lui au pouvoir, tout changera. Mais il vous trompe. Sera-t-il en mesure de relancer des accords de paix ? D’interrompre le partenariat entre l’Union européenne et Israël ? Que fera-t-il de plus que ce que fait déjà la France ? RIEN.
Sa parole est-elle crédible dans ce Moyen-Orient si compliqué sur lequel il a dit à peu près tout et n’importe quoi ? Est-il capable de tenir tête à Donald Trump ou à Vladimir Poutine sur la question ukrainienne, lui qui n’a jamais caché, jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, son tropisme pour le satrape du Kremlin ? NON.
Comment pourrait-il sauvegarder les intérêts de la France et de l’Europe face à la Chine, dont l’une de ses plus proches, Sophia Chikirou, salue le modèle ?
Pouvez-vous vraiment avaler qu’il suffira de brûler la dette ou de la geler (car en quarante-huit heures, il est passé de l’un à l’autre) pour trouver les marges budgétaires nécessaires à la refondation écologique et républicaine ?
Peut-on croire, même quand on a 25 ans que, si Mélenchon arrive au pouvoir, il réglera le problème de la canicule comme il l’a promis dans son discours de rentrée ?
Et puis demandez-vous qui est Jean-Luc Mélenchon : le laïcard farouche des années 2000 qui ne supportait pas de voir une femme voilée ? Ou celui de 2026 qui prétend que la « Nouvelle France » va succéder à l’ancienne, trop « blanche et moche », selon ses propres mots ? Avez-vous combattu le racisme pour en accepter un nouveau ?
Pensez-vous vraiment que Mélenchon défendra les droits des femmes et des minorités sexuelles, quand il accorde son plein soutien au nouveau régime sénégalais qui persécute les homosexuels et se garde bien de trop critiquer le régime des mollahs iraniens qui massacre sa jeunesse et les femmes qui refusent de porter le voile ?
Au cas où vous auriez raté quelques cours d’histoire, permettez à une vieille routarde de la politique de vous rafraîchir la mémoire. Mélenchon promet une Constituante, dont personne ne connaît vraiment les contours et les modalités, pour fonder une VIe République. On a déjà entendu ça. Dans un livre intitulé Le Coup d’État permanent, un autre homme de gauche a déjà dénoncé les pouvoirs exorbitants accordés au président par la Constitution de 1958 et promis de la remplacer par une autre. Mais une fois président lui-même, il a trouvé que ce texte lui convenait très bien. Il s’appelait François Mitterrand.
Comme le dit un vieux proverbe pyrénéen, « les promesses rendent les fous joyeux ».
Jean-Luc Mélenchon est un marchand de poudre de perlimpinpin.
Vous êtes jeunes, c’est une chance. Vous êtes de gauche et vous avez raison. Vous cherchez des dirigeants en qui avoir confiance et je vous comprends. C’est pourquoi je vous encourage à méditer sur la vie d’un homme extraordinaire, Léon Blum, leader du Front populaire, juif, attaqué sa vie entière par des antisémites forcenés. Charles Maurras disait de lui : « Il faut le fusiller, mais dans le dos. » Jamais Léon Blum ne perdit son sourire malicieux, jamais il ne se laissa aller à l’insulte, au bruit, à la fureur et pourtant, c’est lui qui en 1936 révolutionna véritablement la société française.
Dans un petit ouvrage intitulé Pour être socialiste, il s’adresse à la jeunesse qu’il chérissait : « Vous êtes à l’instant des choix décisifs. […] Réfléchissez, examinez. »
Oui, vous êtes à l’instant des choix décisifs. Alors faites mentir le dicton. Quand on est jeune, on n’est pas con. N’abusez pas du Mélenchon. Mélenchon.
Un an après la reconnaissance de l’État palestinien, l’heure est au premier bilan. De la Palestine à la Syrie, Emmanuel Macron semble reproduire la même méthode: multiplier les gestes de reconnaissance et de normalisation avant d’avoir obtenu les contreparties qui devraient les conditionner.
Il y a un an, jour pour jour, Emmanuel Macron reconnaissait l’État palestinien. Il présentait cette décision comme un moyen « d’ouvrir ce chemin de paix » et de préserver la solution à deux États. Il avait préparé tout un dispositif diplomatique autour de cette reconnaissance, avec notamment une initiative commune avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. Celui-ci devait s’exprimer avec lui à l’ONU pour entériner cette reconnaissance. Il n’est finalement pas venu. Pire, le même jour, l’Arabie saoudite, comme plusieurs pays musulmans, se retrouvait à la Maison-Blanche autour de Donald Trump et de son plan, sans même qu’Emmanuel Macron soit invité. Le président français s’est retrouvé seul à errer dans les rues de New York. Quelle humiliation. Un an après, une question simple s’impose : qu’est-ce que cette reconnaissance a réellement changé ?
Le Hamas n’a pas été désarmé. Les programmes scolaires palestiniens restent un sujet de controverse. Le système de versements de l’Autorité palestinienne aux prisonniers et aux familles de terroristes, appelé « Pay-for-Slay », continue de susciter de sérieuses accusations malgré les réformes promises par Mahmoud Abbas. Et les relations entre la France et Israël ont traversé depuis une crise particulièrement grave.
Pourquoi reconnaître avant d’obtenir ?
On peut donc continuer à s’interroger sur les véritables motivations de cette reconnaissance : obsession contre Israël ? Volonté de plaire à ses adversaires ? Politique intérieure ? Cette dernière hypothèse serait particulièrement préoccupante. Car cela signifierait que le président de la République adapte une décision de politique étrangère à ce qu’il suppose être les attentes d’une partie de l’opinion française, notamment de milieux profondément hostiles à Israël. Après son absence à la marche contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023, la question ne peut qu’interroger. On aura noté, d’ailleurs, que cette reconnaissance, intervenue après le pogrom du 7-Octobre, a été perçue comme une récompense par les soutiens du Hamas, une validation de l’acte, de quoi encourager à poursuivre sur le même chemin : la violence et le terrorisme. Quelle lourde erreur politique ce serait si ceux qui ont justifié ou célébré le massacre avaient pu y voir la confirmation qu’après le terrorisme viendrait la reconnaissance politique.
Mais au-delà même du choix palestinien, quelque chose frappe dans la méthode d’Emmanuel Macron : on accorde d’abord et on espère obtenir ensuite. Pourquoi ne pas avoir fait de la reconnaissance l’aboutissement d’un processus ? Pourquoi ne pas avoir exigé auparavant des transformations vérifiables de l’Autorité palestinienne : gouvernance, programmes scolaires, incitation à la haine, système de rémunération des prisonniers et des familles, préparation concrète de l’après-Hamas ? Une reconnaissance internationale est précisément un levier. Une fois accordée, ce levier disparaît en partie.
En Syrie, la même précipitation
Je retrouve aujourd’hui cette mécanique en Syrie. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Sharaa, la France a choisi une normalisation extrêmement rapide. Emmanuel Macron fut le premier dirigeant occidental à le recevoir à l’Élysée. L’Europe a levé ses sanctions économiques. Les relations diplomatiques se reconstruisent. Et les États-Unis viennent encore de lever certaines restrictions juridiques spécifiques qui pesaient sur les ventes d’armes et leur financement à destination de la Syrie. Cela ne signifie évidemment pas que Washington va livrer des armes à Damas demain. Mais cela montre la vitesse à laquelle avance la normalisation. Et je pose exactement la même question : qu’obtient-on avant de donner ? Quelles garanties concrètes avons-nous obtenues pour les Druzes, les Alaouites, les Kurdes ou les chrétiens ? Quelle rupture vérifiable avec les réseaux et l’idéologie djihadistes ? Quelle évolution de l’endoctrinement anti-israélien et antisémite qui a façonné plusieurs générations de Syriens ? Quelles garanties pour la sécurité d’Israël ? Les programmes scolaires qui viennent d’être validés enseignent le djihad contre Israël et énumèrent les « fautes divines des Juifs ».
Dialoguer avec Damas est nécessaire. Aider demain la Syrie à se reconstruire le sera aussi. Mais précisément parce que la Syrie a besoin de l’Occident, nous disposons d’un levier considérable. Il ne s’agit pas de refuser le dialogue avec ceux qui nous dérangent. Une diplomatie qui ne parlerait qu’à ses amis ne serait pas une diplomatie, évidemment. Il s’agit de faire du dialogue un levier et non une récompense accordée par avance.
La diplomatie des images
C’est peut-être ce qui me gêne le plus dans la diplomatie d’Emmanuel Macron : cette fascination pour le geste et l’image qui semblent trop souvent précéder le résultat. Mahmoud Abbas hier. Joulani[1] aujourd’hui. Mais prendre un dirigeant dans ses bras ne transforme ni une société ni un système. On ne réforme pas l’Autorité palestinienne en reconnaissant par avance l’État qu’elle réclame. On ne transforme pas la Syrie parce que Joulani porte désormais un costume et fréquente les palais présidentiels.
Car derrière les hommes demeurent des matrices idéologiques. La matrice de la haine, elle, continue de fonctionner, dans les territoires administrés par l’Autorité palestinienne comme en Syrie, avec la reconnaissance et le soutien financier de l’Occident.
Un an après la reconnaissance de l’État palestinien, c’est donc moins le sourire d’Emmanuel Macron sur les photographies officielles qui m’intéresse que ce qu’il a obtenu en échange. La diplomatie ne peut pas se contenter des sourires. Elle doit être jugée sur ses résultats. Même les sourires et les accolades doivent avoir un prix. Ce qu’Emmanuel Macron ne semble toujours pas comprendre.
Décoré au Sénat devant les grandes figures de la droite et du centre, François Baroin n’a toujours pas dit s’il comptait reprendre du service en 2027. Parrainage de Bruno Retailleau, discours sibyllin, référence appuyée à Victor Hugo: le maire de Troyes distille les indices sans jamais lever le voile sur ses intentions.
François Baroin, trop lucide ? François Baroin, chevalier de la Légion d’honneur, a été décoré au Sénat devant le « gotha de la chiraquie et de la sarkozie »… et il aurait multiplié les « signaux énigmatiques ». « Et si c’était lui ? », s’interroge Le Point.
L’attente permanente de François Baroin par la droite – qu’on songe notamment au « pressing », longtemps exercé par Éric Ciotti pour l’imposer comme candidat présidentiel – n’est pas ridicule. On a tout à fait le droit d’avoir des préférences partisanes et parfois de s’y tenir en dépit de beaucoup d’évidences contraires.
Ces « signaux énigmatiques », quels sont-ils, à supposer qu’il soit possible de percer leur secret, peut-être seulement prétendu ?
Une droite qui attend son sauveur
Même les amis les plus proches de François Baroin, par exemple Jean-Michel Blanquer, n’ont jamais su nous donner d’informations décisives sur sa personnalité, sa psychologie et les motifs profonds de ses choix, de ses abstentions ou de ses hésitations. Parce que, probablement, ils se satisfont d’explications superficielles tenant à des considérations banales sur le bonheur, la qualité de vie, l’importance d’autres occupations. Sans doute ne sont-elles pas toutes fausses, mais pour le moins insuffisantes.
Nous avons appris qu’il avait donné son parrainage à Bruno Retailleau, ce qui laisse présumer une forte proximité avec le projet de celui-ci. D’ailleurs, dans ses rares déclarations publiques, François Baroin n’a jamais été avare de propos critiques sur Emmanuel Macron et son bilan. On aurait pu penser qu’alors, par un mouvement naturel d’opposition, il se serait voulu sans tarder, se fondant sur la légitimité de son passé, l’incarnation d’une contradiction officielle et décisive. Pourtant, cela n’a pas été sa démarche.
Pour qui le connaît un peu comme moi, on doit tout de suite exclure ce narcissisme vulgaire qui le ferait jouir précisément d’être désespérément attendu alors que, dans son for intérieur, il saurait que c’est pour rien, puisque pas une seconde il n’aurait envisagé de répondre positivement. Ce serait une forme de sadisme politique, et elle est étrangère à François Baroin, qui est un honnête homme singulier.
Ses dispositions – et ses fonctions de maire et de ministre l’ont démontré – ne l’ont jamais rendu hostile à la notion d’engagement, avec ce qu’elle implique d’adhésion et de solidarité, d’un combat mené pour tous au nom de valeurs incontestables telles que la liberté, la responsabilité et l’autonomie des êtres. Mais, à la réflexion, cette implication forte et active, où s’allient chez lui intelligence et tolérance, ne l’a jamais conduit à pousser les feux de l’engagement. Jamais il ne l’a érigé au-dessus de tout, avec l’énergie, voire l’acharnement, d’une personnalité publique obsédée par la volonté de contredire ou de vaincre l’autre à tout prix.
Comme s’il se soumettait à un impératif de modération et de nuance faisant de lui, dans le monde d’aujourd’hui, une rareté, d’autant plus qu’il n’excluait pas, sur le fond, des convictions très sincèrement ancrées. La douceur de sa voix était ainsi moins un élément physique qu’une part de sa philosophie.
On a l’impression qu’au moment où il s’exprime, une lucidité supérieure l’incite à s’observer, à s’écouter, pour ne pas risquer des débordements qui le dégraderaient. Non pas cynique, désinvolte ou revenu de tout, mais campé dans le refus d’ajouter de la violence à la violence intrinsèque des débats d’aujourd’hui, sa retenue donnant précisément du prix à la vigueur de ses dénonciations.
La lucidité plutôt que l’ambition
Cette lucidité que j’ai évoquée est sans doute le ressort essentiel, non pas de cette valse-hésitation – il n’a jamais joué de ce registre, sauf à présumer chez lui des luttes intimes et secrètes –, mais de ces atermoiements qu’on lui prête et qui résultent davantage de la vision de ses amis, impatients de le voir servir, que de ses propres hésitations.
Cette qualité est chez lui à ce point développée, sans se mêler, malgré les apparences, à la moindre surestimation de soi, qu’elle le conduit à ne rien se dissimuler de la situation tragique de la France sur tous les plans, ni de l’immensité de la tâche de restauration qui attendrait le pouvoir en 2027. Peut-être le conduit-elle aussi à douter de l’efficacité même de l’action politique pour surmonter cet Himalaya que les passivités multiples d’antan n’ont cessé d’élever. Avec, malgré la meilleure volonté du monde, une forme d’épuisement avant même le début de l’entreprise ?
Au sein du « gotha de la chiraquie et de la sarkozie » réuni au Sénat, François Baroin pouvait certes éprouver la satisfaction d’être présent et honoré. Mais dominait probablement chez lui cette ironie propre aux êtres doubles, capables d’être pleinement là sans jamais se payer de mots ni se laisser prendre au jeu des fausses fraternités : quelle comédie !
La guerre moderne ne manque plus d’informations, elle en produit trop. À Gaza comme au Liban, Tsahal doit transformer cette masse de données en objectifs militaires. Interceptions, téléphones, drones, satellites et intelligence artificielle alimentent ainsi une véritable « usine à cibles ». Ces systèmes ne décident jamais seuls de tuer, mais permettent d’identifier des objectifs à une vitesse et dans des quantités autrefois impossibles. Des conditions qui mettent à rude épreuve l’homme qui doit donner le feu vert.
Dans la série israélienne Fauda, le téléspectateur assiste régulièrement à une scène devenue familière. Dans une salle de commandement, des militaires suivent sur leurs écrans un homme qui ignore qu’il est observé. Un téléphone est localisé, une caméra ou un drone prend le relais, des conversations sont interceptées. L’homme monte dans une voiture, rejoint une maison, rencontre quelqu’un. Peu à peu, ces fragments d’information dessinent un tableau en pointillés qui finit par se préciser. Cette personne est bien celle que l’on recherche. Reste à décider ce que l’on fait d’elle.
La fiction simplifie évidemment le processus, mais elle en saisit assez bien la logique. Le drone qui tire ou l’avion qui largue une bombe sont au bout d’une chaîne beaucoup plus longue, dont la partie décisive se déroule souvent loin du champ de bataille. Avant de détruire une cible, il faut d’abord la fabriquer.
C’est cette partie invisible de la guerre israélienne que le documentaire NAZA, réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor, place au centre de son propos. Présenté en septembre à la Mostra de Venise, le film repose sur les témoignages anonymisés de 24 membres ou anciens membres de l’appareil militaire et du renseignement israélien. Son titre est révélateur : naza est un acronyme utilisé dans le jargon militaire israélien pour désigner les dommages collatéraux anticipés, c’est-à-dire le nombre de personnes « non impliquées » (bilti me’oravim) dont on estime qu’elles risquent d’être tuées lors de la frappe d’une cible militaire.
La nuance est importante. Dans le vocabulaire opérationnel israélien, la distinction n’est pas simplement entre « civils » et « militaires », mais entre personnes impliquées et non impliquées dans les hostilités. Cette terminologie ne correspond toutefois pas exactement aux catégories du droit international humanitaire. Celui-ci distingue d’abord combattants et civils, mais un civil qui participe directement aux hostilités perd, pendant cette participation, la protection dont bénéficient normalement les civils contre les attaques. Il demeure juridiquement un civil, tout en pouvant, sous certaines conditions, devenir une cible licite. Dans le calcul du naza, l’armée cherche donc à estimer le nombre de « non-impliqués » susceptibles d’être tués ou blessés avec la cible.
Le film pose ainsi la question du dommage collatéral, mais en soulève une autre, plus fondamentale encore : comment une personne ou un bâtiment devient-il une cible ?
Construire une cible
Une armée moderne dispose d’une quantité presque illimitée d’informations, et Tsahal plus encore que beaucoup d’autres. Son unité 8200, spécialisée notamment dans le renseignement d’origine électromagnétique et le cyber, n’a pas d’équivalent exact en France. Ses fonctions sont réparties chez nous entre plusieurs organismes, notamment la Direction du renseignement militaire (DRM), la DGSE, le COMCYBER et différentes unités spécialisées. Comme la DRM française, le renseignement militaire israélien agrège des sources extrêmement diverses : interceptions, images aériennes et satellitaires, drones, renseignement humain, données géospatiales, bases de données et sources ouvertes.
Le problème n’est donc plus seulement de recueillir l’information, mais de la traiter pour transformer des points en tableau. Imaginez plusieurs millions d’habitants utilisant téléphones et applications, se déplaçant, changeant de carte SIM (une grande raté des services israéliens la veille de 7 octobre), appelant leurs proches, entrant dans des bâtiments surveillés ou rencontrant des personnes déjà connues des services. Chacun de ces événements constitue un signal. Pris isolément, il ne signifie presque rien. Croisé avec des dizaines d’autres, il peut faire apparaître des schémas de comportements, de connexions et de déplacements.
C’est là que l’intelligence artificielle change l’échelle du problème. Un analyste peut examiner minutieusement le dossier d’un suspect mais il ne peut en examiner simultanément des dizaines de milliers ni confronter chacun d’eux, en permanence, à des millions de nouvelles données. L’IA le peut. L’objectif n’est donc pas nécessairement de remplacer l’analyste, mais de faire émerger de cet océan d’informations les cas qui méritent son attention. C’est la naissance de ce que certains responsables israéliens ont eux-mêmes conceptualisé comme une target factory, une « usine à cibles ».
Habsora : trouver le « où »
Le premier système à avoir attiré l’attention est Habsora, « la Bonne Nouvelle » ou The Gospel. Son objet principal est la cible physique, un immeuble, une maison, un tunnel, un dépôt d’armes, un centre de commandement ou autre emplacement susceptible d’avoir une fonction militaire.
Habsora croise rapidement des masses d’informations afin de faire apparaître des objectifs potentiels. Il ne largue évidemment aucune bombe, il produit simplement des recommandations que des analystes doivent examiner. Le changement essentiel est celui de l’échelle.
Dans la conduite de la guerre, la production des cibles constitue un goulot d’étranglement. Il faut découvrir l’objectif, établir son utilisation militaire, vérifier l’information, déterminer les moyens nécessaires à sa destruction et estimer les conséquences de l’attaque. Une aviation capable d’effectuer des centaines de frappes par jour n’est pas d’une grande utilité si elle ne dispose pas de suffisamment de cibles. L’automatisation permet de desserrer ce goulot d’étranglement : la puissance de feu peut désormais être alimentée par une puissance de calcul capable de renouveler rapidement la liste des objectifs.
Lavender : trouver le « qui »
Avec Lavender, on change de dimension. L’objet n’est plus principalement le bâtiment, mais l’individu. Selon une enquête publiée en avril 2024 par Yuval Abraham, fondée sur les témoignages de six membres des services de renseignement, Lavender aurait permis de classer des Palestiniens en fonction de leur probabilité supposée d’appartenance au Hamas ou au Jihad islamique. Au début de la guerre déclenchée après le 7 octobre, jusqu’à 37 000 personnes auraient ainsi été signalées comme militants potentiels.
Le principe est celui qui régit une grande partie de l’intelligence artificielle : rechercher des corrélations. À partir de profils connus, le système recherche dans des ensembles beaucoup plus vastes des caractéristiques ou comportements comparables : relations téléphoniques, réseaux sociaux ou familiaux, déplacements, changements de téléphone, lieux fréquentés. L’accumulation de ces indices fait remonter un individu dans la hiérarchie des suspects.
L’erreur est aussi humaine
D’après ces témoignages, Lavender aurait attribué aux individus un score représentant la probabilité de leur appartenance à une organisation armée. Un contrôle effectué sur un échantillon aurait révélé une précision d’environ 90 %, soit un taux d’erreur proche de 10 %. Le chiffre est considérable lorsqu’il est appliqué à des dizaines de milliers de personnes. Mais l’alternative à l’algorithme n’est pas un renseignement humain infaillible.
Il n’existe pas, pour les guerres précédant l’emploi massif de l’intelligence artificielle, de « taux d’erreur humain » directement comparable à celui avancé pour Lavender. Les erreurs de ciblage sont en revanche abondamment documentées. Pendant la guerre du Kosovo en 1999, les États-Unis frappèrent ainsi par erreur l’ambassade de Chine à Belgrade alors qu’ils pensaient viser un organisme yougoslave situé quelques centaines de mètres plus loin. Un analyste avait mal localisé la cible, les bases de données n’avaient pas été correctement actualisées et les différents niveaux de contrôle humain ne détectèrent pas l’erreur.
Cet exemple permet de distinguer deux phénomènes souvent confondus. L’erreur de frappe survient lorsque l’armée a correctement identifié ce qu’elle veut détruire, mais que la munition manque son objectif. L’erreur de ciblage survient lorsque la munition atteint exactement les coordonnées assignées, mais que l’armée s’est trompée sur l’identité de la personne ou la nature du bâtiment. Avec la généralisation des armes guidées de précision, cette seconde catégorie prend une importance croissante.
Multiplier les vérifications humaines ne suffit d’ailleurs pas si tous les analystes travaillent à partir de la même donnée erronée. À cela s’ajoutent fatigue, biais d’interprétation, informations mal recoupées et simples fautes d’appréciation. Surtout, une vérification entièrement humaine impose de traiter moins de dossiers et beaucoup plus lentement. Or ce ralentissement a lui aussi un coût militaire, car pendant qu’un analyste reconstitue un dossier, une personne effectivement impliquée peut changer de téléphone, quitter son domicile ou disparaître du radar.
Le véritable arbitrage porte donc sur le partage du travail entre la machine et l’homme. Plus la vérification humaine est approfondie, plus elle peut détecter les faux positifs, mais plus le processus ralentit. À l’inverse, plus on fait confiance au tri automatisé, plus on accélère la production de cibles, au risque de transformer une erreur statistique en erreur de ciblage. Nous ne disposons pas de données permettant d’établir que l’une des deux méthodes produit, toutes choses égales par ailleurs, le taux d’erreur le plus faible. L’enjeu est plutôt de combiner la capacité de la machine à traiter des millions de données avec celle de l’homme à replacer les corrélations dans leur contexte.
Selon certaines témoignages, durant certaines phases de la guerre, la vérification humaine avait pu devenir extrêmement rapide, parfois moins d’une minute par individu. Les militaires auraient alors moins reconstruit chaque dossier qu’examiné le résultat produit par la machine avant de le valider.
De son côté, Tsahal affirme que Lavender est une base de données permettant de croiser différentes sources de renseignement, et non une machine produisant automatiquement une liste de personnes à tuer. Elle précise qu’aucun individu ne peut être considéré comme une cible militaire sur la seule base de son inclusion dans cette base et que l’analyste doit effectuer une évaluation indépendante.
La question demeure : à partir de quel moment l’aide à la décision devient-elle suffisamment puissante pour orienter la décision elle-même ?
« Papa où t’es? » : attendre le retour à la maison
Identifier un homme ne suffit pas. Encore faut-il savoir où il se trouve. Un autre outil, surnommé par ses utilisateurs Where’s Daddy?, aurait servi à suivre certains individus afin de savoir quand ils regagnaient leur domicile.
La logique est simple. Un combattant clandestin est difficile à localiser lorsqu’il se déplace mais son domicile constitue un point fixe et connu. Mais c’est aussi lorsqu’il rentre chez lui qu’il a le plus de chances de se trouver avec sa famille ou ses voisins. Le meilleur moment du point de vue de l’identification peut donc être l’un des pires du point de vue des dommages collatéraux.
On revient alors à NAZA. Une fois l’homme identifié, localisé et considéré comme une cible militaire légitime, combien de personnes risque-t-on de tuer avec lui ? Une frappe constitue presque toujours un calcul de probabilités. Quelle est la probabilité que l’individu recherché soit réellement présent ? Quelle est son importance militaire ? Quel armement employer ? Combien de non-impliqués se trouvent dans le bâtiment ? L’explosion risque-t-elle d’en atteindre un autre ? Et surtout, l’avantage militaire attendu justifie-t-il les pertes prévisibles ? Le dommage collatéral est donc, autant que possible, estimé avant l’attaque. C’est précisément ce calcul que désigne le mot naza.
Une chaîne plutôt qu’une algorithme
Ce qui se met en place est donc un écosystème. Des moyens collectent les données, d’autres les croisent. Habsora aide à faire émerger des objectifs physiques, Lavender organise les informations concernant des individus et d’autres outils permettent de les localiser. Des analystes vérifient ces informations, des logiciels contribuent à calculer les dommages potentiels, le commandement décide et d’autres systèmes peuvent encore aider à choisir l’arme, l’avion ou le moment de la frappe.
À cette chaîne s’ajoute parfois l’avertissement, destiné à réduire les conséquences pour les non-impliqués avec appel téléphonique, SMS ou roof knocking, littéralement « frapper sur le toit ». Un projectile de faible puissance est tiré sur le bâtiment ou à proximité pour prévenir ses occupants qu’une frappe va suivre et leur laisser le temps d’évacuer. Employée par Tsahal depuis la guerre de 2008-2009, cette procédure a été utilisée à de nombreuses reprises à Gaza.
Elle illustre elle aussi les arbitrages du ciblage. Le procédé est surtout utilisable lorsque l’objectif est le bâtiment lui-même (dépôt d’armes, centre de commandement ou autre infrastructure) que l’on peut détruire après avoir fait sortir ses occupants. Il devient plus difficile à employer lorsque l’objectif est une personne car la prévenir revient à lui donner la possibilité de s’enfuir. La protection des non-impliqués entre alors directement en tension avec l’objectif militaire de la frappe.
À chacune de ces étapes demeure théoriquement un être humain. Mais l’ensemble fonctionne de plus en plus à la vitesse de la machine. C’est probablement là que se trouve la véritable révolution.
Pendant longtemps, l’avantage militaire israélien reposait notamment sur la qualité de son renseignement et de son aviation. Entre les deux s’est désormais installée une troisième puissance avec la capacité à transformer des quantités gigantesques de données en objectifs utilisables. Le renseignement devient une industrie.
Cette logique ne concerne pas seulement Gaza. Au Liban, le Hezbollah dispose de centres de commandement, dépôts, lanceurs, tunnels, réseaux de communication et responsables militaires insérés dans un environnement civil beaucoup plus vaste.
Pour Israël, une guerre contre le Hezbollah pose donc immédiatement le problème du stock de cibles. D’où le travail effectué en temps de paix pour constituer des target banks, des banques de cibles qu’il faut continuellement actualiser. Une information exacte au moment où elle entre dans la base peut devenir mortellement fausse quelques années plus tard.
La frappe américaine du 28 février 2026 contre l’école primaire pour filles Shajareh Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l’Iran, en fournit une illustration tragique. Alors que débutaient les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, l’école située à proximité d’une installation des Gardiens de la révolution fut détruite. Plus de 150 personnes furent tuées, en majorité des enfants. Selon les conclusions d’une enquête militaire américaine rapportées par plusieurs médias, il s’agirait d’une erreur de ciblage fondée sur des renseignements périmés. L’école fonctionnait pourtant ouvertement depuis des années : le problème n’aurait pas été l’absence d’informations récentes, mais leur mauvaise intégration dans la chaîne de ciblage.
C’est le danger d’une banque de cibles statique. Un missile est déplacé, un responsable change de domicile, une entrée de tunnel est abandonnée, un bâtiment change d’affectation. L’enjeu est donc de transformer cette banque en un flux permanent de cibles réévaluées et actualisées grâce à la surveillance électronique, aux drones, aux bases de données et à l’intelligence artificielle. Encore faut-il que l’information nouvelle remonte effectivement jusqu’à la cible enregistréecar l’algorithme le plus performant et le missile le plus précis ne corrigent pas une donnée de départ erronée.
Il faut ainsi se représenter la guerre israélienne contemporaine moins comme une succession de frappes que comme une chaîne industrielle. Des milliards de données sont triées, des corrélations apparaissent, un analyste examine. Un suspect devient un nom, puis une cible potentielle. Celle-ci est localisée, les dommages prévisibles sont estimés, l’avantage militaire évalué, un commandant autorise ou refuse et une munition est choisie. Alors seulement vient la frappe.
Le débat suscité par NAZA ne porte donc pas seulement sur l’intelligence artificielle, encore moins sur l’image de robots décidant seuls de tuer. Il concerne quelque chose de plus réel : l’industrialisation de la décision militaire. L’IA permet de rechercher plus vite, de croiser davantage de données et de produire beaucoup plus de cibles. Elle peut aussi réduire certaines erreurs humaines, mais permet simultanément de passer de quelques dizaines de dossiers minutieusement étudiés à des milliers de décisions successives.
La question n’est alors plus seulement de savoir si un homme demeure « dans la boucle », mais ce que signifie cette présence humaine lorsqu’une organisation militaire doit absorber le rythme imposé par les algorithmes.
Le futur de la guerre n’est pas nécessairement celui d’une intelligence artificielle qui appuie elle-même sur le bouton. Il peut être celui, beaucoup plus proche, d’une machine qui présente continuellement à l’homme des milliers de boutons sur lesquels appuyer.
Inquiétante, hors norme, chantant trop fort, excentrique, occupant une place étrange dans l’industrie du spectacle… La pluie d’hommages qui s’est abattue sur la chanteuse Catherine Ringer, morte lundi dernier, appelle quelques réflexions.
Il se passe depuis la mort de Catherine Ringer quelque chose que je ne comprends pas tout à fait et qui, à mesure que passent les heures, m’étonne davantage : on dirait que la France vient de découvrir Catherine Ringer.
Je regarde les journaux, j’écoute les radios, je vois défiler les images et je découvre soudain une immense artiste, une voix exceptionnelle, une femme libre, une interprète sans équivalent, une créature inclassable, une aventurière de la chanson française, presque un trésor national dont nous aurions ignoré jusqu’à présent que nous le possédions ; et je me demande où nous étions pendant toutes ces années puisque cette femme, que l’on célèbre aujourd’hui avec cette ferveur réservée aux êtres dont la disparition nous révèle brusquement la présence, était là depuis quarante ans, sous nos yeux, dans nos oreilles, avec ses jambes, sa bouche, ses cheveux, ses robes impossibles, ses grimaces, ses cris, ses roulements d’yeux, ses obscénités, sa grâce, son mauvais goût magnifique, sa vulgarité parfois sublime et cette voix qui semblait avoir avalé une chanteuse de cabaret berlinois, une gamine des rues de Paris, une diva d’opéra, une sorcière yiddish, une punk, une amoureuse abandonnée et quelques animaux sauvages.
Nous connaissions tout cela. Enfin, nous pensions le connaître. Nous connaissions Marcia Baïla, naturellement, Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A., Fred Chichin avec sa guitare et son visage maigre, Catherine bondissant à côté de lui comme si la musique lui traversait les membres, les Rita Mitsouko, ce nom lui-même qui ne ressemblait à rien de connu, ni groupe de rock, ni couple de variété, ni vraiment français, ni vraiment étranger, quelque chose qui aurait pu être le nom d’un cocktail japonais, d’une danseuse de Pigalle, d’une princesse mongole ou d’un médicament interdit. Tout cela faisait partie du décor. Et c’est peut-être justement le problème. À force d’être là, Catherine Ringer était devenue invisible.
Laideur volontaire
Elle était devenue « Catherine Ringer », c’est-à-dire une évidence, comme ces monuments devant lesquels on passe chaque matin sans lever les yeux jusqu’au jour où quelqu’un vous apprend qu’ils vont disparaître. Nous savions qu’elle était originale, comme on sait que la tour Eiffel est en fer. Nous savions qu’elle avait une voix extraordinaire, comme on sait que la Seine traverse Paris. Nous savions que les Rita Mitsouko avaient inventé quelque chose, mais nous ne savions plus très bien quoi, et cela n’avait d’ailleurs aucune importance puisque Marcia Baïla repasserait un jour ou l’autre à la radio.
Et puis elle meurt. Et tout à coup nous nous retournons. Mais qu’est-ce que c’était que cette femme ? C’est alors que commence l’étonnement.
Parce qu’en réécoutant aujourd’hui les Rita Mitsouko, on s’aperçoit que ce que nous avions rangé dans la petite boîte commode des années quatre-vingt ne rentre dans aucune boîte. C’était de la pop, certainement, mais traversée de rock, de funk, de punk, de chanson française, de cabaret, de musiques venues d’ailleurs, d’élégance et de mauvais goût, avec des mélodies immédiatement mémorisables sur lesquelles cette femme faisait subir à sa voix des choses qu’une chanteuse raisonnable n’aurait jamais osé lui faire subir.
Elle pouvait chanter juste et soudain préférer le cri, devenir nasillarde, rauque, enfantine, énorme, presque laide, puis laisser surgir au milieu de cette laideur volontaire une note d’une beauté bouleversante, comme si la beauté ne l’intéressait qu’à condition d’avoir auparavant traversé le grotesque.
Et son corps faisait la même chose. Catherine Ringer n’était pas une chanteuse accompagnée d’un corps. Le corps chantait avec elle. Les hanches, les épaules, les mains, la bouche, les yeux, les cheveux participaient à la chanson ; elle pouvait devenir grotesque sans perdre sa sensualité, sexuelle sans devenir aguicheuse, drôle sans cesser d’être inquiétante, féminine sans correspondre à aucune des féminités préparées par l’industrie du spectacle.
Elle était trop. Trop vivante, trop voyante, trop charnelle, trop intelligente pour le rôle de la chanteuse excentrique qu’on lui avait commodément attribué.
Et derrière toutes ces couleurs, il y avait du noir. Son père, Sam Ringer, était un artiste juif polonais qui avait connu les camps nazis, Auschwitz parmi eux, et qui était revenu de l’univers concentrationnaire vivant mais profondément atteint. Catherine Ringer a parlé de ce père malade, de ses internements psychiatriques, de cette folie qui faisait partie de l’enfance et de cette présence de la catastrophe qui, dans certaines familles juives de l’après-guerre, n’avait nul besoin d’être racontée chaque soir pour occuper toute la maison.
Il faut être prudent avec ces choses-là. Un enfant n’est pas le commentaire psychologique de ses parents et une œuvre ne se laisse pas enfermer dans une biographie. On ne peut pas prendre Auschwitz, ajouter un père devenu fou, mélanger avec une petite fille et prétendre avoir trouvé la formule secrète de Catherine Ringer. Mais on peut regarder.
Et lorsque l’on regarde après avoir su cela, toutes ces couleurs deviennent plus étranges. Cette profusion de vêtements, de gestes, de cris, de rires, cette sexualité affichée sans honte, cette gourmandise de vivre, cette façon de se barbouiller presque de musique, de devenir successivement belle, monstrueuse, enfantine, obscène, tendre, animale, cette manière de ne jamais consentir à la dignité compassée que l’on attend généralement des artistes vieillissants : peut-être n’était-ce pas seulement une esthétique. Peut-être était-ce une réponse.
Car que fait-on lorsqu’on naît après la catastrophe et que celle-ci est assise à la table familiale sous les traits d’un père revenu de l’endroit dont tant d’autres ne sont pas revenus ?
On vit. Mais on peut vivre à voix basse. Elle avait choisi de vivre à voix haute.
Alors il fallait des robes rouges, vertes, jaunes, des lèvres énormes, des cheveux en bataille, des rythmes qui cognent, des jambes qui dansent, des refrains qui s’accrochent au cerveau, de l’amour, du sexe, de l’humour, du ridicule, de la beauté, du vacarme, tout ce que la mort déteste parce que tout cela affirme scandaleusement qu’un corps est encore là.
Et voici que Marcia Baïla apparaît autrement. Cette chanson sur laquelle la France a dansé pendant quarante ans est une chanson adressée à une morte. Une danseuse emportée par le cancer. Voilà bien l’étrangeté Ringer : prendre la mort, lui mettre du rouge à lèvres, l’habiller de couleurs éclatantes et la faire danser. Pas nier la mort. Danser devant elle.
Un étrange déluge d’hommages
Il y avait peut-être déjà tout Catherine Ringer dans cette contradiction : la fête et le tombeau, le rire et la disparition, le corps triomphant et le corps condamné, cette conviction qu’il faut faire davantage de bruit précisément parce que le silence finira par gagner.
Et puis il y eut Fred.
Fred Chichin, l’autre moitié de cette étrange bête à deux têtes appelée Rita Mitsouko, meurt en 2007. Le cancer encore. La disparition encore. Et Catherine reste là.
Elle ne se transforme pas en veuve officielle des Rita Mitsouko, ne construit pas un mausolée autour de leur jeunesse, ne passe pas les années suivantes à administrer pieusement sa légende. Elle chante, elle travaille, elle tente autre chose, elle vieillit, elle monte encore sur scène et continue à faire vivre les chansons.
Le père avait disparu. Fred avait disparu. Elle restait.
Et je me demande maintenant si ce n’est pas cela que nous n’avions pas complètement compris lorsque nous la regardions faire ses grimaces : il y avait chez cette femme quelque chose de beaucoup plus grave que son apparence, précisément parce qu’elle refusait d’avoir l’air grave.
Nous sommes tellement habitués à reconnaître la profondeur lorsqu’elle porte du noir, parle lentement et regarde tristement la caméra que nous savons mal la reconnaître lorsqu’elle arrive en robe bariolée en remuant les fesses.
Voilà pourquoi l’actuel déluge d’hommages me paraît si étrange. Non parce que ces hommages seraient faux, mais parce qu’ils sont vrais. Tout ce qu’on nous dit aujourd’hui était là hier. Cette liberté était là. Cette voix était là. Cette histoire était là. Cette femme était là.
Pourquoi faut-il donc qu’elle disparaisse pour que nous la regardions ?
Peut-être parce que la mort accomplit cette opération cruelle : elle retire brusquement le décor autour des êtres et nous oblige à voir la forme exacte du vide qu’ils laissent.
Voilà peut-être ce que nous découvrons aujourd’hui avec tant de retard. Non pas seulement une grande chanteuse. Quelque chose de plus rare : une femme qui avait fait de toute son existence une insurrection de la vie contre ce qu’elle savait de la mort.
Dans On aurait pu se rencontrer, François Cheng livre bien davantage qu’un hommage à Victor Hugo. Dans ce récit intime, nourri de souvenirs, de rencontres et d’épreuves, l’académicien chinois devenu français interroge Dieu, la mort et la poésie. Une rencontre entre deux poètes que tout, par-delà les siècles et les cultures, semble rapprocher.
La première de couverture attire le regard : un ruban orange, sur fond de gris doré, du bleu, avec du vert en bas. Le titre est énigmatique. De quelle rencontre est-il question ? Un amour perdu ? Je lis la quatrième de couverture. Le livre est bien de François Cheng. Et c’est même son livre le plus singulier, le plus intime, le plus émouvant.
Il commence par une rencontre, dans un lycée. Un tableau donné par une descendante de Victor Hugo au nom prédestiné : Léopoldine. Vingt ans plus tard, le tableau revient à la mémoire de François Cheng. Et avec le tableau, le poète orphique par excellence : Victor Hugo. Il a ouvert les Contemplations. Tant de choses et de réflexions rassemblent les deux poètes : la perte d’êtres chers, l’exil, la descente aux enfers intérieurs, la tentation de l’abîme, une vision d’un Dieu créateur, le mal. La perte de sa fille a ravagé Hugo. François Cheng a perdu récemment sa femme après une très longue maladie. Et chacun a trouvé depuis toujours un salut dans la poésie. Aux questions sur l’homme, la mort, Dieu et la Nature, Hugo répond par « un livre de vie » unissant la voie orphique et la voie christique, le salut des âmes et leur communion par le verbe, la compassion pour tous, unis au Cosmos, la mort comme passage. Mais cette voie orphique, François Cheng l’aborde ici sur un ton familier surprenant dans le prolongement de son livre précédent : Une nuit au cap de la Chèvre.
Un livre de vie
La vie de François Cheng, nous ne l’avons jamais lue, en effet, sous cet angle intime: des êtres, des voyages, des rencontres, des choses du quotidien. Tout commence sur cette montagne inspirée de la Montagne Sainte-Geneviève, chère à son cœur, avec la bibliothèque Sainte-Geneviève. Il évoque sa famille, sa fille Anne, le grand bonheur de sa vie, qui deviendra professeur au Collège de France, ses petites-filles dont sa femme s’est occupée avec amour. Il y a aussi tous ces anges rencontrés sur son chemin, comme l’inconnue de la rue de l’Abbé-de-L’Épée, comme Marie-Christine Brunot, son élève au Collège de France, qui l’a accompagné dans ses méditations sur la mort, l’âme et la beauté. Il évoque de petites choses, comme une émission avec Bernard Pivot. Grande chose inattendue, comme son élection à l’Académie. Sans oublier l’importance des bus dans toute vie parisienne. Il parle de l’arthrose due à l’âge. De la difficulté de trouver à louer un appartement quand on vieillit. On apprend qu’il aime travailler aux Bernardins au milieu de la foule. Évoquant joliment nos « causettes » à la maison, il me fait la surprise et l’honneur d’écrire que nombre de nos échanges ont nourri son Dialogue, une passion pour la langue française.
La dernière partie de ce livre à l’architecture singulière est consacrée à la maladie de sa femme, atteinte d’Alzheimer, qu’il a accompagnée jusqu’à la fin. L’évocation de cette femme, discrète et efficace, qui a tant compté pour lui, ramène les souvenirs de la France d’« À Villequier », de Grèce et d’Italie, où il a découvert la peinture italienne. À une époque où on légifère sur la mort, François Cheng écrit ici la plus belle réponse qui soit, la plus vraie, à cette épreuve de la maladie et de la mort. La page qui explicite le titre est poignante. Et le livre se clôt sur des poèmes inédits.
« Que nous est-il arrivé ? » lui dit un jour sa femme, considérant leur trajectoire de vie si étonnante. Il est de tradition à l’Académie française d’attribuer un mot à un futur immortel. Celui de François Cheng était « recueillir ». Je ne sais pas de mot mieux choisi. Tout ce qu’il a vécu, François Cheng l’a recueilli pour nous en faire le don. Dans ce livre, fidèle à sa vocation de passeur, il unit la pensée chinoise et la poésie occidentale avec Victor Hugo qui vient à nous. Quel bonheur de relire les poèmes, appris et enseignés jadis, d’amour léger, de fleurs et d’oiseaux, mêlés aux grandes tempêtes des mots, et la grande plainte d’amour vers Dieu à la mort de Léopoldine ! Bonheur, en contrepoint, de la gratitude exprimée par François Cheng dans ces vers qui résument sa vie. « Nous savons gré au Créateur / De nous avoir donné la vie. / Le Créateur, Lui, nous sait gré / De porter haut / Le fait de vivre. »
François Cheng, On aurait pu se rencontrer, Albin Michel, 2026, 208 pages.
À la suite de mon article « Tatiana Giraud: quand la biodiversité se transforme en religion » (juin 2026), Tatiana Giraud a répondu à certaines critiques que je lui adressais. Mais, comme je vais le montrer ici, ses réponses ne répondent pas au fond de mes arguments. Je maintiens donc ma position initiale.
L’écologue Tatiana Giraud photographiée à l’Académie des Sciences en 2021. Photo retouchée. DR / Open AI.
Il est devenu assez rare, lorsqu’une personnalité est publiquement critiquée, qu’elle accepte d’entrer véritablement dans le débat : il est souvent plus confortable d’ignorer la critique ou de la réduire à une attaque personnelle que de s’exposer à la contradiction. Giraud a choisi une autre voie. C’est à son honneur. Merci à elle d’avoir pris le temps de répondre à mon article. Son droit de réponse permet de préciser notre désaccord, qui est plus profond qu’elle ne le laisse entendre.
Giraud commence par rappeler que ses « recherches, [ses] livres et [ses] enseignements » reposent sur la littérature scientifique et sur des données empiriques. Je ne l’ai évidemment jamais contesté. Mais là n’était pas mon argument. On peut parfaitement s’appuyer sur des données scientifiques incontestables et, au moment de les interpréter, adopter une certaine conception normative et contestable de la nature. Lorsque je lui reproche d’adopter une approche « quasi religieuse » de la biodiversité ou de la « sacraliser », je ne prétends donc pas que Giraud invente les déclins d’espèces ou de populations qu’elle décrit. Je critique la valeur qu’elle attribue à ces déclins et, surtout, l’asymétrie avec laquelle elle envisage les transformations du vivant : une baisse de la biodiversité apparaît presque toujours, chez elle, comme une perte, tandis que les bénéfices qui peuvent accompagner cette baisse disparaissent largement de l’analyse, comme l’illustre d’un bout à l’autre le podcast qu’elle cite elle-même (Chaleur humaine, avril 2026).
L’essayiste Thomas Lepeltier.
Elle objecte également qu’elle présente explicitement la biodiversité comme « dynamique et évolutive » et qu’elle ne défend aucun état naturel fixe qu’il faudrait préserver à l’identique. C’est exact. Elle l’écrit. Mais ce genre de déclaration, qui émaille ses écrits et ses interventions publiques, ne l’empêche pas de traiter presque systématiquement les baisses de la biodiversité comme des dégradations. Si la biodiversité est réellement un « équilibre dynamique », comme elle aime à le rappeler avec son image du vélo, pourquoi décrit-elle presque systématiquement de manière négative les transformations qui l’éloignent de son état antérieur ? Dire qu’un système est dynamique devrait au moins conduire à expliciter pourquoi son état passé devrait constituer le point de référence à partir duquel juger son évolution.
Giraud ajoute qu’elle ne se réfère à aucun « âge d’or » de la biodiversité. Là encore, c’est exact. L’expression « âge d’or » était la mienne. Elle servait simplement à souligner que, quand elle évoque des baisses de la biodiversité, elle traite presque toujours l’état antérieur comme le terme favorable de la comparaison, sans expliciter pourquoi ce niveau-là serait préférable. Or, lorsqu’on constate qu’une population d’oiseaux ou d’insectes était plus importante il y a trente ou cinquante ans, pourquoi faudrait-il considérer spontanément cet état antérieur comme préférable ? La donnée scientifique établit une évolution ; elle ne dit pas, à elle seule, quel niveau de biodiversité est préférable. On peut certes se référer à un état antérieur sans nostalgie aucune : déplorer une baisse particulière n’est pas préférer l’état d’ensemble qui la précédait. Il existe des pertes regrettables et il est légitime de les mentionner. Mais n’évoquer que des dégradations, comme le fait Giraud à propos de la biodiversité, laisse entendre que c’était mieux avant.
Elle conteste ensuite que je puisse écrire qu’elle ne raisonne jamais en termes de coûts et de bénéfices. Elle rappelle qu’elle évoque régulièrement les coûts économiques et sociaux de la protection de la biodiversité et la nécessité d’accompagner les agriculteurs dans « les transitions ». Je reconnais volontiers que ma formulation n’était pas assez précise. Giraud évoque bien les coûts d’une politique destinée à enrayer une baisse de la biodiversité et les bénéfices que l’on en tirerait. Comme dans le podcast qu’elle mentionne, elle soutient alors que l’on a toujours intérêt à maintenir ou restaurer la biodiversité. Mais elle envisage beaucoup moins les bénéfices que l’on peut tirer des transformations qui la font diminuer. Sa réponse en fournit elle-même l’illustration : pour établir qu’elle raisonne bien en coûts et bénéfices, elle indique aborder « les dimensions économiques et sociales de la préservation de la biodiversité, y compris ses coûts, ses bénéfices et leur répartition entre les différents acteurs ». Il est ainsi question uniquement du coût de protéger ou de restaurer, jamais des bénéfices que peuvent procurer les transformations qui font reculer la biodiversité. Or défricher une forêt pour créer des terres agricoles réduit généralement la biodiversité locale, mais permet aussi de produire de la nourriture. Assécher certains marais a détruit des habitats naturels, mais a également permis de gagner des terres, de limiter certaines maladies ou de construire des infrastructures. Une véritable analyse coûts-bénéfices ne consiste donc pas seulement à comparer les avantages d’une biodiversité plus ou moins riche dans un milieu donné. Elle doit aussi prendre en compte les bénéfices tirés des transformations humaines de ce milieu, même lorsque celles-ci s’accompagnent d’une baisse de la biodiversité.
La même difficulté apparaît lorsque Giraud aborde la question des pesticides. Elle explique ne pas nier la nécessité de nourrir les populations. Mais, au lieu de reconnaître que les pesticides ont contribué, avec d’autres innovations agricoles, à l’augmentation considérable des rendements depuis la Seconde Guerre mondiale, elle se contente de mettre en avant le fait que la production agricole dépend des services écosystémiques rendus par la biodiversité. C’est vrai : les pollinisateurs et la fertilité des sols rendent des services précieux. Mais cela ne dispense pas de mettre ces bénéfices en balance avec ceux que procurent les techniques qui réduisent parfois la biodiversité. Les pesticides de synthèse, qu’elle qualifie volontiers de « poisons » dans le même podcast, procurent eux aussi des bénéfices agronomiques : ils protègent les récoltes contre les ravageurs, les maladies et les mauvaises herbes et contribuent ainsi à augmenter la production alimentaire. Or que l’efficacité d’une alternative soit « étayée scientifiquement » ne signifie pas qu’elle puisse remplacer partout et sans coût les pesticides de synthèse, ni maintenir les mêmes rendements. Le laisser entendre revient à sous-estimer une contrainte essentielle : nourrir une population nombreuse avec une alimentation abondante et peu coûteuse.
Reste la question de « l’effondrement ». Giraud justifie le terme par des déclins quantifiés – 75 ou 90 % – tout en concédant elle-même qu’« on peut discuter le choix de ce terme ». Je ne m’attarderai donc pas sur le mot : le problème tient à l’image qui l’accompagne. Giraud recourt en effet fréquemment à l’analogie des rivets d’un avion : on peut en perdre plusieurs sans conséquence, jusqu’au moment où le retrait d’un rivet supplémentaire provoque la désintégration de l’appareil. Cette image ne décrit plus un déclin de population ; elle annonce un point de bascule au-delà duquel l’écosystème lui-même s’écroulerait. Une diminution de 75 ou 90 % d’une population peut évidemment avoir des conséquences écologiques majeures. Mais la littérature scientifique n’a jamais relaté la désintégration d’un écosystème en raison d’une trop grande perte d’espèces. Ce qu’elle décrit, ce sont des écosystèmes qui changent d’état, parfois profondément, pas qui s’effondrent. L’analogie des rivets ajoute donc au constat quantitatif un scénario de bascule qui relève plus du catastrophisme que du discours scientifique.
Ce n’est donc pas sur les données scientifiques que porte notre désaccord, mais sur la façon de les interpréter. Giraud peut parfaitement rappeler que la biodiversité est dynamique, qu’il n’existe pas d’état naturel immobile et que les transformations écologiques ont des coûts sociaux. Je maintiens néanmoins que, dans ses prises de position publiques, la biodiversité apparaît presque toujours comme une richesse à préserver ou à restaurer, tandis que les bénéfices des transformations qui l’ont fait reculer sont rarement envisagés. Or n’oublions jamais que l’humanité n’aurait pas pu développer l’agriculture, construire des villes et exploiter les ressources naturelles sans transformer profondément son environnement et, dans bien des cas, réduire sa biodiversité. Bien sûr, on peut préférer le maintien de la biodiversité au développement de l’humanité, comme on peut faire l’inverse. Mais il faut alors le dire et, surtout, ne pas présenter cette hiérarchie de valeurs comme un résultat scientifique. C’est cette confusion que je vise lorsque je parle d’une approche « quasi religieuse » ou d’une sacralisation de la biodiversité.
On objectera que la question ne se pose pas ainsi, puisque la production agricole dépend des services rendus par la biodiversité : la préserver ne serait pas un sacrifice, mais une condition du développement humain. Le raisonnement est pourtant fautif. Qu’une certaine biodiversité nous rende des services est incontestable. Une baisse trop importante dans certaines régions peut donc être un problème. Mais l’erreur est d’en conclure que toute baisse de la biodiversité est délétère pour l’humanité. Le développement humain, évoqué plus haut, montre que certaines transformations de la nature ayant entraîné une baisse de la biodiversité ont aussi procuré des bénéfices considérables. Il n’y a donc aucune raison d’ériger la préservation de la biodiversité en impératif absolu, encore moins la restauration de celle d’antan.
Un dernier point, enfin. Tatiana Giraud se réfère constamment à la science. Comme on vient de le voir, cela ne l’empêche pas de diffuser une vision idéalisée de la biodiversité qui ne relève plus du constat scientifique, mais du jugement de valeur. La même confusion apparaît lorsqu’elle valorise l’agriculture biologique. Le critère qui définit celle-ci n’est pas uniquement la toxicité et l’impact environnemental : c’est aussi l’origine. Le cahier des charges exclut ainsi la plupart des pesticides de synthèse, au profit de certaines substances dites « naturelles ». Les composés à base de cuivre, par exemple, sont autorisés, alors que le cuivre est un élément persistant qui peut s’accumuler dans les sols et nuire à leur faune. Soutenir le bio en tant que tel, c’est donc endosser un critère qui n’a rien de scientifique et qui peut conduire à préférer des produits plus nocifs pour la biodiversité que des molécules de synthèse. Son rejet des OGM procède du même écart. Les objections que Giraud leur adresse – les brevets, la tolérance aux herbicides, le prolongement de l’agriculture intensive – sont entendables, mais elles portent sur des usages, non sur la technique elle-même. Rien ne justifie, sur un plan scientifique, de la récuser en bloc.
Il faut donc cesser de croire que l’appartenance à une institution scientifique prestigieuse, ou le simple fait de citer des articles scientifiques, suffit à rendre scientifique le discours que l’on tient. La référence à la science peut aussi servir à donner une caution savante à des présupposés qui, eux, ne le sont pas.
Les hurlements d’effroi à propos de PISA ne troublent guère notre chroniqueur, qui avait annoncé il y a plus de vingt-cinq ans le désastre actuel. N’empêche : en faisant de l’effondrement de la France dans les classements internationaux un symptôme parmi d’autres d’une décivilisation accélérée, n’exagère-t-il pas? Les propositions qui fusent çà et là n’offrent-elles pas des solutions viables? Ou sont-elles seulement, comme il le pense, des sparadraps usés sur une carcasse morte?
Depuis que les résultats de PISA 2025 ont été proclamés, chacun y va de ses propositions pour sauver l’Ecole. De Natacha Polony à Bruno Retailleau, tous les candidats, déclarés ou probables, font assaut de suggestions, certaines de bon sens, d’autres quelque peu dérisoires de la part de gens longtemps au pouvoir qui s’alarment soudain d’une situation maintes fois décrite et dénoncée.
Je ne commenterai pas la dégringolade française, ni les causes mises en avant de ce cataclysme. J’avais décrit tout cela avant même que PISA ne paraisse. Chacun comprendra que si ces suggestions suffisaient à remettre l’Ecole sur ses pieds, on les aurait suivies depuis lurette. Le diagnostic a été posé il y a vingt-cinq ans, avec le premier tome de La Fabrique du crétin — la mort programmée de l’Ecole. J’ai approfondi les analyses dans le second tome, paru en 2022 : « Vers l’apocalypse scolaire », disais-je alors.
Triple buse que je suis : l’apocalypse est bien là, mais elle n’a rien de spécifiquement scolaire. Elle frappe l’ensemble du monde occidental — et pas seulement la « culture française », comme l’écrit Monique Canto-Sperber dans son dernier opus. La chute de l’empire romain aura l’air d’un fait divers par rapport à ce qui va s’abattre sur nous. Les analyses de l’ancienne directrice de l’ENS sont justes, mais ratent la cause principale : les barbares ne se contentent plus d’être à nos portes, ils sont déjà là. Et l’envie de survivre s’étiole chaque jour. Que nous ayons laissé filer les performances scolaires, camouflées par une inflation de mentions aux examens, est le symptôme d’un éreintement général. Plus de mille ans de civilisation se délitent sous nos yeux, avec la complicité active des gouvernants, des gens de justice, et du Conseil constitutionnel.
Dans un livre à paraître tout début mars et intitulé Guerre civile, j’écris, à propos de l’Ecole :
« Les nouvelles pédagogies, dites « constructivistes » parce qu’elles prétendent que l’élève construit lui-même ses propres savoirs, sont la clef de voûte de la servitude volontaire, ce que n’avait pas prévu La Boétie. On se rappelle peut-être le programme copieux dont Rabelais nourrit le petit Gargantua. C’était l’ambition humaniste. La raréfaction des savoirs, aujourd’hui, est l’apanage d’une génération décervelée, à laquelle on n’apprend que le vivre ensemble, l’ambiguïté du genre, l’usage des écrans et la faute originelle de l’homme blanc. Comment voudriez-vous qu’elle revendique autre chose que le droit inaliénable de s’abrutir sur son smartphone, et de réussir mécaniquement en classe parce que les enseignants sont résignés à bien noter des devoirs copiés sur l’IA qui sclérose les circuits neuronaux. Ioan Roxin, dès 2025, parlait d’un risque d’« atrophie cognitive » : « L’utilisation massive d’Internet et des réseaux sociaux a déjà fragilisé notre rapport au savoir. Bien sûr, ces outils ont des applications formidables en termes d’accès à l’information. Mais contrairement à leurs promesses, ils opèrent moins une démocratisation des connaissances qu’une illusion généralisée du savoir. Ils poussent à une médiocrité intellectuelle, émotionnelle et morale. Intellectuelle parce qu’ils favorisent une surconsommation de contenus sans véritable analyse critique, émotionnelle parce qu’ils occasionnent une dépendance toujours plus profonde aux stimulations et au divertissement, et morale, parce que nous sommes tombés dans une acceptation passive des décisions algorithmiques. » Un an plus tard, ses craintes sont devenues des réalités. Et comme d’habitude, les plus ignorants se croient les plus savants, et rejettent toute critique d’un slogan cent fois répété : « Ok, boomer ! » Le braiment poussé à son paroxysme.
« Dès que l’on cesse d’enseigner la langue, le langage se raréfie. Onomatopées, imprécations et injures, gestes menaçants et coups de couteau : la génération Alpha est une génération perdue, capable d’avaler n’importe quel programme qui ira dans le sens de leur avidité et de leur paresse. Comment voudriez-vous qu’ils sentent la nation s’effriter sous leurs pieds ? Qu’ils décèlent l’opportunisme électoral des uns et la malhonnêteté des autres, quand on leur prêche l’intersectionnalité des luttes et l’égalitarisme de la canaille ?
Aucun « complot » dans cette dégénérescence scolaire. Simplement le système, autrefois triomphant, s’est adapté à notre décadence, à l’invasion tranquille de populations exogènes, à la déqualification programmée de nos ouvriers et de nos cadres, aux besoins de plus en plus restreints d’un pays en mode de survie en attendant l’éclatement final. Pourquoi diable former des individus capables de penser dans un monde où ils ne pèseront plus rien ? L’ignorance rendra plus douce la submersion qui s’annonce : bienheureux les pauvres d’esprit. Une population d’hilotes cèdera sans combattre. On lui fera même croire, avec un salaire universel, que son effacement s’effectue dans son intérêt.
« L’élimination du facteur humain, dans cet enseignement de l’ignorance, est la conséquence du remplacement du qualitatif par le pur quantitatif. Les entreprises publient leurs bilans trimestriels, sans plus se soucier de la valeur réelle de leurs produits à obsolescence programmée. Le ministère de l’Education annonce le taux de réussite au baccalauréat — 95% aujourd’hui —, pas la qualité des Bacheliers. Les syndicats demandent la création de postes, sans se soucier de savoir si ces néo-profs connaîtront quoi que ce soit à ce qu’on leur demandera d’enseigner, puisqu’ils sont là, essentiellement, pour faire garderie, et confiner huit heures par jour, derrière les portes fermées qui peinent à filtrer les hurlements des petits barbares qu’on leur confie. Et qu’ils relâchent vers 16 heures afin qu’ils vaquent à leurs occupations, consistant pour l’essentiel à fixer l’écran de leur smartphone d’un œil halluciné. »
Pourrions-nous survivre ? Je ne le crois pas. Nous sommes allés de dénis en démissions, de reculades en enc… ades. Les alertes se sont multipliées (je ne suis pas le seul à avoir prévenu, depuis trente ans), mais 70 millions d’autruches se sont enfoui la tête dans les sables du « vivre ensemble ». Dans la crise globale qui n’en est qu’à ses balbutiements — et il faut bien comprendre que parler à perdre sa salive de la dysorthographie galopante ou du renchérissement de l’essence est la marque d’une cécité générale et d’un abrutissement qui ne tiendra pas longtemps —, dans cette mort collective à crédit que marque l’envolée de la dette, seuls survivront justement ceux qui ont gardé avec la culture des rapports proches, quasi charnels. Ce n’est pas en s’initiant (trop tard, toujours trop tard) aux manigances des manitous de l’IA que nous résisterons : c’est en parlant la langue la plus sophistiquée, en constituant avec des amis sûrs des niches de culture, comme autrefois les « hommes-livres » de Ray Bradbury dans Fahrenheit 451, en refusant les onomatopées d’automobilistes en colère auxquelles se résume le français aujourd’hui. Et certainement pas en surfant sur les rézosocios où s’étale la logorrhée des incapables, des incontinents et des impuissants.
Monique Canto-Sperber, La Fin de la culture française, Albin Michel, septembre 2026, 300 p.
Deux projectiles ont frappé le 21 septembre à une heure d’intervalle un marché situé derrière les lignes gouvernementales. L’analyse des images désigne les territoires houthis, mais l’affaire révèle surtout la fragilité du camp adverse, une mosaïque de tribus, de brigades salafistes et de formations saoudiennes ou anciennement émiraties, jusque dans les zones grises du jihadisme.
Une caméra de surveillance a filmé l’arrivée d’un missile sur un marché du sud-ouest du Yémen. L’analyse des images désigne les territoires contrôlés par les Houthis. Mais, derrière cette conclusion apparemment simple, l’incident révèle l’extrême complexité du conflit : le « camp gouvernemental » est un assemblage instable de tribus, de brigades salafistes et de forces parrainées par l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. La scène ne dure que quelques secondes. Sur les images d’une caméra de surveillance, des voitures circulent et des passants déambulent devant le « complexe commercial de Bab el-Mandeb », un marché populaire à ciel ouvert situé dans la région d’Al-Hajaf, dans le gouvernorat yéménite de Lahj. La zone est tenue par les forces qui se réclament du gouvernement reconnu internationalement. Soudain, un projectile traverse le champ de la caméra et frappe le marché, provoquant une violente explosion.
Les premières images, diffusées le 21 septembre, ont aussitôt nourri deux récits contradictoires. Des comptes Twitter favorables aux Houthis ont évoqué une frappe aérienne saoudienne. Les autorités yéménites ont, de leur côté, accusé Ansar Allah (le mouvement soutenu par l’Iran, plus connu sous le nom de « Houthis ») d’avoir délibérément visé le marché avec deux missiles balistiques. Selon le gouvernement, les projectiles sont tombés en deux points distincts, à environ une heure d’intervalle. Plusieurs civils auraient été blessés et des commerces ainsi que des véhicules endommagés. La distance exacte séparant les deux impacts et le bilan humain définitif ne sont toutefois pas connus.
À première vue, l’affaire paraît donc se réduire à une nouvelle bataille de propagande. L’analyse en sources ouvertes réalisée par la plateforme arabe Eekad permet néanmoins de dissiper une partie du brouillard.
Un missile venu du nord-ouest
La première difficulté consistait à localiser exactement la scène. Contrairement à ce que pourrait laisser croire son nom, le « complexe commercial de Bab el-Mandeb » n’est pas installé sur le rivage du détroit. Il se trouve à Al-Hajaf, dans le district d’Al-Mudaraba et Ras al-Ara, à une vingtaine de kilomètres de la côte et du passage maritime.
La disposition des bâtiments, des routes et des enseignes permet à Eekad de déterminer l’orientation de la caméra. Le projectile visible sur la vidéo arrive du nord-ouest. Or, dans cette direction, les premières positions tenues par les Houthis se trouvent à environ 18 kilomètres du marché. Son angle d’arrivée et sa trajectoire apparente évoquent davantage un projectile sol-sol qu’une munition larguée par un avion. Aucun débris identifiable, numéro de série ou examen du cratère n’ayant toutefois été rendu public, il reste impossible d’établir avec certitude le modèle de l’arme, et même de confirmer sa qualification de missile balistique, avancée par les autorités yéménites.
L’hypothèse d’un simple tir accidentel paraît d’autant moins vraisemblable que deux projectiles ont frappé le même périmètre à environ une heure d’intervalle. Faute de débris expertisés, d’analyse des cratères et de localisation précise des deux impacts, l’intention exacte du tireur demeure impossible à déterminer. La provenance probable du tir est ainsi plus facile à établir que la nature de la cible. Le missile a frappé une zone contrôlée par le camp gouvernemental. Mais cette expression, commode sur une carte, devient trompeuse dès que l’on regarde qui tient réellement le terrain.
Un marché au pays des Sabiha
Al-Hajaf appartient au territoire des Sabiha, ou Subayha, une importante confédération tribale établie entre Tour al-Baha, Al-Mudaraba, Ras al-Ara et les abords de Bab el-Mandeb. Les identités tribales y demeurent plus solides que les institutions étatiques. Elles structurent le recrutement militaire, l’accès aux routes, les médiations et la loyauté des combattants.
Les Sabiha ne forment pourtant pas un bloc politique ou militaire homogène. Leurs clans et leurs chefs peuvent servir dans des unités différentes, entretenir leurs propres rapports avec Riyad ou Aden et s’opposer sur les questions locales. Une partie de leurs hommes combat aujourd’hui au sein des Brigades des Géants ; d’autres ont rejoint le Bouclier de la nation ou des formations tribales et militaires de moindre importance. Ces forces se retrouvent face aux Houthis, mais elles ne partagent ni la même histoire, ni les mêmes chefs, ni toujours le même projet politique.
Les Brigades des Géants, ou Al-Amaliqa, sont les plus anciennes et les plus aguerries. Leur nom signifie littéralement « les Géants », le terme arabe sert également à désigner les Amalécites de la tradition biblique et islamique. Constituées à partir de 2016 avec l’argent, les armes et l’appui des Émirats arabes unis, elles ont recruté principalement dans les gouvernorats méridionaux de Lahj, Aden, Abyan et Chabwa. Leurs cadres sont souvent issus du salafisme, notamment de l’institut religieux de Dammaj, dans le nord du pays. Lorsque les Houthis prirent le contrôle de cette région en 2014, plusieurs milliers d’étudiants et de militants salafistes furent chassés vers le Sud. Pour nombre d’entre eux, les Houthis sont donc à la fois un adversaire militaire, l’instrument de l’influence iranienne et un ennemi religieux chiite.
Les Brigades des Géants ont joué un rôle décisif dans la reconquête du littoral de la mer Rouge, de Bab el-Mandeb à Mokha, puis dans les offensives de Chabwa et de Marib en 2022. Elles sont commandées par Abdelrahman al-Muharrami, dit Abou Zaraa, chef salafiste devenu membre du Conseil présidentiel yéménite. Son adjoint, Hamdi Choukri al-Subaihi, est lui-même, comme l’indique son nom, originaire du pays sabiha et dispose d’une forte implantation dans la région de Lahj. Les unités engagées autour de Kahboub mêlent ainsi une structure militaire moderne, des solidarités tribales et des réseaux religieux.
Le Bouclier de la nation (Dara al-Watan), répond à une logique différente. Cette force a été officiellement créée en janvier 2023 par le président du Conseil présidentiel, Rachad al-Alimi, comme une réserve placée directement sous l’autorité du commandant suprême. Financée, équipée et entraînée (mais pas encadrée) par l’Arabie saoudite, elle devait fournir à Riyad et à Al-Alimi un instrument militaire propre, capable de contrebalancer les formations soutenues par les Émirats et, en particulier, le Conseil de transition du Sud, alors favorable au rétablissement d’un État sud-yéménite indépendant.
Le Bouclier de la nation est commandé par le général Bachir Saïf Qaëd Ghubair al-Subaihi, lui aussi issu des Sabiha. Ses premiers effectifs provenaient des brigades dites du « Yémen heureux » (clin d’œil à Arabia Felix ?), levées sous patronage saoudien, ainsi que d’unités transférées d’autres formations. Il recrutait largement parmi les tribus méridionales et dans les mêmes milieux salafistes que les Brigades des Géants. Déployé autour d’Aden, à Lahj, dans l’Hadramaout et le long de la frontière saoudienne, il combat aujourd’hui aux côtés de forces dont il avait précisément été conçu pour limiter l’influence.
Les enfants armés du divorce saoudo-émirati
Cette cohabitation résume à elle seule l’étrangeté du camp gouvernemental. Les deux formations reconnaissent officiellement le même Conseil présidentiel, mais elles conservent leurs chefs, leurs réseaux tribaux et, surtout, leurs propres circuits de financement. Elles ressemblent moins aux unités d’une armée nationale qu’aux différentes maisons militaires d’une coalition féodale.
Pendant plusieurs années, cette fragmentation reflétait le partage des rôles entre les deux principaux membres de la coalition arabe. L’Arabie saoudite soutenait le gouvernement reconnu internationalement et tenait à préserver, au moins formellement, l’unité du Yémen. Les Émirats construisaient parallèlement leur propre réseau de forces dans le Sud et sur la côte occidentale : Conseil de transition du Sud, Brigades des Géants, unités de sécurité locales et Résistance nationale de Tareq Saleh. Abou Dhabi cherchait moins à reconstruire l’État yéménite qu’à contrôler les ports, les îles et les routes maritimes tout en éliminant les islamistes proches des Frères musulmans.
Cette répartition concurrente a fini par se transformer en affrontement politique. À la fin de 2025, Riyad a exigé le départ des forces émiraties. Le retrait d’Abou Dhabi, achevé au début de 2026, puis l’effondrement du Conseil de transition du Sud ont laissé derrière eux des dizaines de milliers de combattants, des commandements autonomes et des fidélités impossibles à effacer par décret. Les Brigades des Géants se sont rapprochées du camp saoudien et ont été chargées, avec le Bouclier de la nation, de sécuriser Aden. Elles n’en demeurent pas moins une création émiratie, dirigée par des hommes qui ont construit leur pouvoir grâce à Abou Dhabi.
Le problème est donc moins l’existence de deux armées rivales que l’empilement de plusieurs appareils armés. À côté des Géants et du Bouclier subsistent les forces régulières, les milices tribales, les hommes de Tareq Saleh, les réseaux de l’ancien Conseil de transition et des unités liées au parti Al-Islah, proche des Frères musulmans. Toutes combattent théoriquement Ansar Allah. Mais certaines défendent l’unité du Yémen, d’autres son éclatement ; certaines obéissent à Riyad, d’autres regrettent le patronage émirati tandis que d’autres encore suivent d’abord leur chef, leur tribu ou celui qui verse les soldes. À l’inverse, les Houthis disposent d’un commandement centralisé, d’un projet politique cohérent et d’une chaîne logistique consolidée par plus de dix années de guerre. Leur progression récente doit beaucoup à cette asymétrie : ils affrontent non pas une armée, mais une juxtaposition de forces que l’urgence oblige périodiquement à combattre ensemble.
La zone grise jihadiste
À cette fragmentation politique et tribale s’ajoute une certaine porosité avec les milieux jihadistes, ambiguïté particulièrement embarrassante pour les parrains occidentaux et arabes du gouvernement. Quelques jours après l’anniversaire des attentats du 11-Septembre, cette situation est pour le moins fâcheuse. Certes, il serait abusif d’assimiler les Brigades des Géants ou le Bouclier de la nation à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA). Le salafisme de nombreux commandants n’implique pas, par lui-même, une appartenance à Al-Qaïda ou à l’État islamique. Plusieurs de ces unités ont d’ailleurs combattu AQPA dans le Sud. Il existe néanmoins entre ces univers un fonds doctrinal commun, des réseaux familiaux et tribaux qui se recoupent et, surtout, une circulation ancienne des combattants.
Par ailleurs, la guerre contre les Houthis a souvent relégué la lutte contre Al-Qaïda au second plan. Dès 2018 une enquête de l’Associated Press avait montré que la coalition saoudo-émiratie avait négocié le retrait de jihadistes de plusieurs villes, laissé certains d’entre eux repartir avec leurs armes et recruté plusieurs centaines de combattants liés à AQPA dans des formations alliées. Ces arrangements ne prouvent pas que le camp gouvernemental soit dirigé par Al-Qaïda. Ils montrent en revanche que, sur le terrain yéménite, l’ennemi de l’ennemi peut être absorbé, payé ou momentanément toléré.
AQPA, affaiblie par les frappes américaines et ses luttes internes, conserve toutefois des réseaux dans certains gouvernorats. La branche yéménite de l’État islamique est beaucoup plus réduite, mais son idéologie survit dans de petits noyaux clandestins. Des combattants ayant fréquenté ces milieux peuvent donc se retrouver dans l’orbite de forces gouvernementales sans que leurs unités deviennent des franchises d’Al-Qaïda ou de Daech. Il est plus exact de parler d’éléments « compatibles » avec le jihadisme : mêmes références rigoristes, même hostilité aux Houthis et parfois mêmes trajectoires combattantes, mais loyautés changeantes et absence de subordination démontrée.
Pour l’Arabie saoudite, le dilemme est évident. Riyad doit reconstituer rapidement une force capable d’arrêter les Houthis, tout en unifiant des formations créées par son rival émirati et en évitant que les réseaux jihadistes ne profitent une nouvelle fois du chaos. Écarter tous les combattants idéologiquement suspects affaiblirait immédiatement le front car comme avec la guerre en Afghanistan les intégrer sans contrôle prépare les crises de demain.
Kahboub, verrou du détroit
C’est dans ce paysage qu’il faut replacer le marché d’Al-Hajaf. Depuis le début du mois de septembre, les Houthis ont profité de l’effondrement des forces de Tareq Saleh pour s’emparer d’une grande partie de la côte occidentale, notamment du port de Mokha et de Jabal al-Nar. Ils ont ainsi atteint la bordure septentrionale du territoire des Sabiha et progressent désormais vers les montagnes de Kahboub. Ces hauteurs commandent les communications entre la côte de la mer Rouge et Aden, capitale provisoire du gouvernement. Leur conquête permettrait aux Houthis de consolider l’arrière de leurs nouvelles positions littorales, de couper les forces gouvernementales de la côte et de menacer les abords méridionaux de Bab el-Mandeb. Les combats y sont particulièrement violents.
Le paradoxe de Bab el-Mandeb tient là. Les Houthis, que dix années de bombardements n’ont pas réussi à briser, avancent aujourd’hui moins parce qu’ils seraient invincibles que parce que leurs adversaires ne constituent toujours pas un camp véritablement uni. Face à une organisation centralisée, le gouvernement reconnu internationalement aligne des armées qui se méfient les unes des autres, des alliés étrangers devenus rivaux et des combattants dont certaines trajectoires passent par les marges du jihadisme ! On peut déterminer assez précisément d’où venait le missile. Comprendre sur qui, politiquement et militairement, il est tombé est autrement plus difficile…
Le chef de l’Église catholique arrive en France vendredi. Une grande messe est notamment prévue à Paris, place de la Concorde, le lendemain. Certains s’indignent du choix de ce lieu et dénoncent une faute symbolique. Élisabeth Lévy revient sur cette polémique dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.
Alexis Corbière s’indigne dans Libération que la grand-messe de Léon XIV ait lieu place de la Concorde. Ce n’est pas une lubie de laïcard qui déteste les sapins de Noël. Corbière ne fait pas dans l’anticatholicisme primaire si répandu dans son camp. Il souhaite la bienvenue à Léon XIV. Il reconnaît l’importance du catholicisme en France comme religion et comme composante majeure de notre identité. Il salue son « influence spirituelle » et son « empreinte culturelle ».
Certes, le député de Seine-Saint-Denis s’agace de broutilles. Que les services de l’Assemblée nationale aident les députés à y assister, que la municipalité de Metz paie des écrans géants, on s’en fout. Mais, sur le choix de la place de la Concorde, j’avoue que sa tribune m’a fait douter.
Il rappelle que, sur cette place, fut scellé le passage de la monarchie de droit divin à la République. La décapitation du roi n’est certes pas l’épisode le plus glorieux de notre histoire, mais on ne va pas l’expier par une messe. D’ailleurs on ne va pas l’expier du tout. C’est notre histoire, il faut faire avec.
La place de la Concorde est aussi le lieu où le président de la République passe les armées en revue chaque année. C’est donc le royaume de César, pas celui de Dieu. Le pape aurait pu célébrer la messe ailleurs : sur l’esplanade des Invalides, au Trocadéro, au Bourget ou à l’hippodrome de Longchamp, comme Jean-Paul II lors de son voyage en 1997.
Il ne s’agit pas de relancer la guerre entre l’Église et la République.
Quelques doutes ou interrogations ne vont pas gâcher la fête. Il y a toujours des idiots qui s’évanouissent à la vue d’une crèche de Noël, mais la réconciliation entre « ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas » s’est forgée dans les tranchées de 1914-1918, bien avant qu’Aragon écrive « La Rose et le Réséda ». Toutefois, la laïcité suppose que chacun reste à sa place : pouvoir spirituel d’un côté, temporel de l’autre. Le catholicisme est dispensé du devoir de discrétion qui incombe aux autres religions, c’est son droit d’aînesse. Mais il n’a plus de rôle politique — et n’en veut plus, d’ailleurs. Emmanuel Macron aurait adoré parader en compagnie du pape, semble-t-il, mais le Vatican, plus laïque que l’Élysée, a tout refusé.
Ce partage des rôles convient très bien à la majorité des catholiques. Il est en revanche beaucoup plus difficile à avaler pour l’islam. Ce n’est pas le catholicisme, mais l’entrisme islamiste qui défie la laïcité, nos institutions et nos lois. Hier avait lieu la journée contre l’islamophobie de la Femyso, succursale « jeunes » des Frères musulmans, subventionnée par l’UE et accueillie, d’après Florence Bergeaud-Blackler, au Parlement européen. Si Corbière est tellement attaché à la laïcité, il devrait d’abord dénoncer ce scandale.
🔴 EXCUSIVITE- Le FEMYSO, instance créée par les Frères musulmans se réunit ce 21 septembre à Bruxelles au PARLEMENT EUROPEEN. Ses liens avec la confrérie soulèvent des questions sur son accueil au Parlement européen et sur les financements européens qui bénéficieraient,… pic.twitter.com/SNvkavLrJU
Françoise Degois, ancienne journaliste politique à France Inter et ex-conseillère spéciale de Ségolène Royal. / Capture d'écran Le Média
Jeunes électeurs de gauche, c’est une femme de gauche qui vous parle: vos colères sont justes, mais votre champion, Mélenchon, l’est beaucoup moins. Ne lui abandonnez ni la justice, ni l’écologie, ni la Palestine. Vos engagements méritent mieux que ses fureurs, ses slogans et ses calculs.
Je préfère prévenir le lecteur. Je ne fais ni dans le jugement moral, ni dans ces analyses de coin de table sur la jeunesse, le « c’était mieux avant » et toutes les inepties fourbies depuis des années sur cette génération qui ne saurait plus lire, ni écrire, ni penser, ni de se comporter et serait donc incapable de penser.
Je voudrais m’adresser ici à tous les jeunes qui ont l’intention de voter pour Jean-Luc Mélenchon.
La passion de la justice, l’angoisse écologique et le désir de renverser la table, tous ces sentiments fondés et les émotions qui les accompagnent ne peuvent dispenser d’une réflexion solide et approfondie au moment de voter.
Jean-Luc Mélenchon est un merveilleux tribun. Comme l’était Benito Mussolini.
Si je le compare au leader fasciste, c’est en raison de cette gestuelle caractéristique, des expressions de visage qui ponctuent ses phrases, de cette voix tonitruante et musicale, et de cet art de manier l’histoire de France comme Mussolini maniait celle de l’Empire romain.
Personne ne parle mieux à l’inconscient de la gauche que le leader de la France insoumise.
Personne ne réveille mieux les idéaux révolutionnaires nichés dans les recoins de notre âme française.
Dans ce moment de gris, de dangerosité et d’impuissance avérée des politiques, la furie Mélenchon touche votre jeune cœur qui a besoin de s’exalter, de se confronter, de rêver plus grand.
En exacerbant le conflit israélo-palestinien et en martelant depuis trois ans un seul mot – « Gaza ! » –, Mélenchon le manipulateur sait parfaitement qu’il émeut les jeunes idéalistes que vous êtes avec une cause romantique, absolue, qu’il faut défendre jusqu’à l’absurde. Vous avez raison de vous soucier des enfants palestiniens. Mais vous avez tort de croire le récit binaire de Mélenchon, qui vous raconte un conflit entre gentils Palestiniens et méchants Israéliens, qui deviennent vite, dans un raccourci infernal, les méchants juifs.
Bien sûr que vous n’êtes pas antisémites. Vous vous mobilisez pour une cause vieille comme le monde : la défense des opprimés qui sont à portée de voix dans un monde sur lequel vous avez le sentiment de ne plus avoir de prise. D’ailleurs, vous n’êtes pas les seuls, car vos parents et vos grands-parents se sentent eux aussi bien souvent dépossédés.
Mais il faut apprendre à regarder derrière le rideau du petit théâtre d’ombres. À ne pas se faire avoir par les discours, aussi flamboyants soient-ils. À penser contre soi-même, comme le dit Edwy Plenel, une autre de vos idoles.
Le charme noir du tribun
Sur ce conflit israélo-palestinien qui vous tient tellement à cœur, Jean-Luc Mélenchon vous fait croire qu’avec lui au pouvoir, tout changera. Mais il vous trompe. Sera-t-il en mesure de relancer des accords de paix ? D’interrompre le partenariat entre l’Union européenne et Israël ? Que fera-t-il de plus que ce que fait déjà la France ? RIEN.
Sa parole est-elle crédible dans ce Moyen-Orient si compliqué sur lequel il a dit à peu près tout et n’importe quoi ? Est-il capable de tenir tête à Donald Trump ou à Vladimir Poutine sur la question ukrainienne, lui qui n’a jamais caché, jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, son tropisme pour le satrape du Kremlin ? NON.
Comment pourrait-il sauvegarder les intérêts de la France et de l’Europe face à la Chine, dont l’une de ses plus proches, Sophia Chikirou, salue le modèle ?
Pouvez-vous vraiment avaler qu’il suffira de brûler la dette ou de la geler (car en quarante-huit heures, il est passé de l’un à l’autre) pour trouver les marges budgétaires nécessaires à la refondation écologique et républicaine ?
Peut-on croire, même quand on a 25 ans que, si Mélenchon arrive au pouvoir, il réglera le problème de la canicule comme il l’a promis dans son discours de rentrée ?
Et puis demandez-vous qui est Jean-Luc Mélenchon : le laïcard farouche des années 2000 qui ne supportait pas de voir une femme voilée ? Ou celui de 2026 qui prétend que la « Nouvelle France » va succéder à l’ancienne, trop « blanche et moche », selon ses propres mots ? Avez-vous combattu le racisme pour en accepter un nouveau ?
Pensez-vous vraiment que Mélenchon défendra les droits des femmes et des minorités sexuelles, quand il accorde son plein soutien au nouveau régime sénégalais qui persécute les homosexuels et se garde bien de trop critiquer le régime des mollahs iraniens qui massacre sa jeunesse et les femmes qui refusent de porter le voile ?
Au cas où vous auriez raté quelques cours d’histoire, permettez à une vieille routarde de la politique de vous rafraîchir la mémoire. Mélenchon promet une Constituante, dont personne ne connaît vraiment les contours et les modalités, pour fonder une VIe République. On a déjà entendu ça. Dans un livre intitulé Le Coup d’État permanent, un autre homme de gauche a déjà dénoncé les pouvoirs exorbitants accordés au président par la Constitution de 1958 et promis de la remplacer par une autre. Mais une fois président lui-même, il a trouvé que ce texte lui convenait très bien. Il s’appelait François Mitterrand.
Comme le dit un vieux proverbe pyrénéen, « les promesses rendent les fous joyeux ».
Jean-Luc Mélenchon est un marchand de poudre de perlimpinpin.
Vous êtes jeunes, c’est une chance. Vous êtes de gauche et vous avez raison. Vous cherchez des dirigeants en qui avoir confiance et je vous comprends. C’est pourquoi je vous encourage à méditer sur la vie d’un homme extraordinaire, Léon Blum, leader du Front populaire, juif, attaqué sa vie entière par des antisémites forcenés. Charles Maurras disait de lui : « Il faut le fusiller, mais dans le dos. » Jamais Léon Blum ne perdit son sourire malicieux, jamais il ne se laissa aller à l’insulte, au bruit, à la fureur et pourtant, c’est lui qui en 1936 révolutionna véritablement la société française.
Dans un petit ouvrage intitulé Pour être socialiste, il s’adresse à la jeunesse qu’il chérissait : « Vous êtes à l’instant des choix décisifs. […] Réfléchissez, examinez. »
Oui, vous êtes à l’instant des choix décisifs. Alors faites mentir le dicton. Quand on est jeune, on n’est pas con. N’abusez pas du Mélenchon. Mélenchon.
Un an après la reconnaissance de l’État palestinien, l’heure est au premier bilan. De la Palestine à la Syrie, Emmanuel Macron semble reproduire la même méthode: multiplier les gestes de reconnaissance et de normalisation avant d’avoir obtenu les contreparties qui devraient les conditionner.
Il y a un an, jour pour jour, Emmanuel Macron reconnaissait l’État palestinien. Il présentait cette décision comme un moyen « d’ouvrir ce chemin de paix » et de préserver la solution à deux États. Il avait préparé tout un dispositif diplomatique autour de cette reconnaissance, avec notamment une initiative commune avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. Celui-ci devait s’exprimer avec lui à l’ONU pour entériner cette reconnaissance. Il n’est finalement pas venu. Pire, le même jour, l’Arabie saoudite, comme plusieurs pays musulmans, se retrouvait à la Maison-Blanche autour de Donald Trump et de son plan, sans même qu’Emmanuel Macron soit invité. Le président français s’est retrouvé seul à errer dans les rues de New York. Quelle humiliation. Un an après, une question simple s’impose : qu’est-ce que cette reconnaissance a réellement changé ?
Le Hamas n’a pas été désarmé. Les programmes scolaires palestiniens restent un sujet de controverse. Le système de versements de l’Autorité palestinienne aux prisonniers et aux familles de terroristes, appelé « Pay-for-Slay », continue de susciter de sérieuses accusations malgré les réformes promises par Mahmoud Abbas. Et les relations entre la France et Israël ont traversé depuis une crise particulièrement grave.
Pourquoi reconnaître avant d’obtenir ?
On peut donc continuer à s’interroger sur les véritables motivations de cette reconnaissance : obsession contre Israël ? Volonté de plaire à ses adversaires ? Politique intérieure ? Cette dernière hypothèse serait particulièrement préoccupante. Car cela signifierait que le président de la République adapte une décision de politique étrangère à ce qu’il suppose être les attentes d’une partie de l’opinion française, notamment de milieux profondément hostiles à Israël. Après son absence à la marche contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023, la question ne peut qu’interroger. On aura noté, d’ailleurs, que cette reconnaissance, intervenue après le pogrom du 7-Octobre, a été perçue comme une récompense par les soutiens du Hamas, une validation de l’acte, de quoi encourager à poursuivre sur le même chemin : la violence et le terrorisme. Quelle lourde erreur politique ce serait si ceux qui ont justifié ou célébré le massacre avaient pu y voir la confirmation qu’après le terrorisme viendrait la reconnaissance politique.
Mais au-delà même du choix palestinien, quelque chose frappe dans la méthode d’Emmanuel Macron : on accorde d’abord et on espère obtenir ensuite. Pourquoi ne pas avoir fait de la reconnaissance l’aboutissement d’un processus ? Pourquoi ne pas avoir exigé auparavant des transformations vérifiables de l’Autorité palestinienne : gouvernance, programmes scolaires, incitation à la haine, système de rémunération des prisonniers et des familles, préparation concrète de l’après-Hamas ? Une reconnaissance internationale est précisément un levier. Une fois accordée, ce levier disparaît en partie.
En Syrie, la même précipitation
Je retrouve aujourd’hui cette mécanique en Syrie. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Sharaa, la France a choisi une normalisation extrêmement rapide. Emmanuel Macron fut le premier dirigeant occidental à le recevoir à l’Élysée. L’Europe a levé ses sanctions économiques. Les relations diplomatiques se reconstruisent. Et les États-Unis viennent encore de lever certaines restrictions juridiques spécifiques qui pesaient sur les ventes d’armes et leur financement à destination de la Syrie. Cela ne signifie évidemment pas que Washington va livrer des armes à Damas demain. Mais cela montre la vitesse à laquelle avance la normalisation. Et je pose exactement la même question : qu’obtient-on avant de donner ? Quelles garanties concrètes avons-nous obtenues pour les Druzes, les Alaouites, les Kurdes ou les chrétiens ? Quelle rupture vérifiable avec les réseaux et l’idéologie djihadistes ? Quelle évolution de l’endoctrinement anti-israélien et antisémite qui a façonné plusieurs générations de Syriens ? Quelles garanties pour la sécurité d’Israël ? Les programmes scolaires qui viennent d’être validés enseignent le djihad contre Israël et énumèrent les « fautes divines des Juifs ».
Dialoguer avec Damas est nécessaire. Aider demain la Syrie à se reconstruire le sera aussi. Mais précisément parce que la Syrie a besoin de l’Occident, nous disposons d’un levier considérable. Il ne s’agit pas de refuser le dialogue avec ceux qui nous dérangent. Une diplomatie qui ne parlerait qu’à ses amis ne serait pas une diplomatie, évidemment. Il s’agit de faire du dialogue un levier et non une récompense accordée par avance.
La diplomatie des images
C’est peut-être ce qui me gêne le plus dans la diplomatie d’Emmanuel Macron : cette fascination pour le geste et l’image qui semblent trop souvent précéder le résultat. Mahmoud Abbas hier. Joulani[1] aujourd’hui. Mais prendre un dirigeant dans ses bras ne transforme ni une société ni un système. On ne réforme pas l’Autorité palestinienne en reconnaissant par avance l’État qu’elle réclame. On ne transforme pas la Syrie parce que Joulani porte désormais un costume et fréquente les palais présidentiels.
Car derrière les hommes demeurent des matrices idéologiques. La matrice de la haine, elle, continue de fonctionner, dans les territoires administrés par l’Autorité palestinienne comme en Syrie, avec la reconnaissance et le soutien financier de l’Occident.
Un an après la reconnaissance de l’État palestinien, c’est donc moins le sourire d’Emmanuel Macron sur les photographies officielles qui m’intéresse que ce qu’il a obtenu en échange. La diplomatie ne peut pas se contenter des sourires. Elle doit être jugée sur ses résultats. Même les sourires et les accolades doivent avoir un prix. Ce qu’Emmanuel Macron ne semble toujours pas comprendre.
Décoré au Sénat devant les grandes figures de la droite et du centre, François Baroin n’a toujours pas dit s’il comptait reprendre du service en 2027. Parrainage de Bruno Retailleau, discours sibyllin, référence appuyée à Victor Hugo: le maire de Troyes distille les indices sans jamais lever le voile sur ses intentions.
François Baroin, trop lucide ? François Baroin, chevalier de la Légion d’honneur, a été décoré au Sénat devant le « gotha de la chiraquie et de la sarkozie »… et il aurait multiplié les « signaux énigmatiques ». « Et si c’était lui ? », s’interroge Le Point.
L’attente permanente de François Baroin par la droite – qu’on songe notamment au « pressing », longtemps exercé par Éric Ciotti pour l’imposer comme candidat présidentiel – n’est pas ridicule. On a tout à fait le droit d’avoir des préférences partisanes et parfois de s’y tenir en dépit de beaucoup d’évidences contraires.
Ces « signaux énigmatiques », quels sont-ils, à supposer qu’il soit possible de percer leur secret, peut-être seulement prétendu ?
Une droite qui attend son sauveur
Même les amis les plus proches de François Baroin, par exemple Jean-Michel Blanquer, n’ont jamais su nous donner d’informations décisives sur sa personnalité, sa psychologie et les motifs profonds de ses choix, de ses abstentions ou de ses hésitations. Parce que, probablement, ils se satisfont d’explications superficielles tenant à des considérations banales sur le bonheur, la qualité de vie, l’importance d’autres occupations. Sans doute ne sont-elles pas toutes fausses, mais pour le moins insuffisantes.
Nous avons appris qu’il avait donné son parrainage à Bruno Retailleau, ce qui laisse présumer une forte proximité avec le projet de celui-ci. D’ailleurs, dans ses rares déclarations publiques, François Baroin n’a jamais été avare de propos critiques sur Emmanuel Macron et son bilan. On aurait pu penser qu’alors, par un mouvement naturel d’opposition, il se serait voulu sans tarder, se fondant sur la légitimité de son passé, l’incarnation d’une contradiction officielle et décisive. Pourtant, cela n’a pas été sa démarche.
Pour qui le connaît un peu comme moi, on doit tout de suite exclure ce narcissisme vulgaire qui le ferait jouir précisément d’être désespérément attendu alors que, dans son for intérieur, il saurait que c’est pour rien, puisque pas une seconde il n’aurait envisagé de répondre positivement. Ce serait une forme de sadisme politique, et elle est étrangère à François Baroin, qui est un honnête homme singulier.
Ses dispositions – et ses fonctions de maire et de ministre l’ont démontré – ne l’ont jamais rendu hostile à la notion d’engagement, avec ce qu’elle implique d’adhésion et de solidarité, d’un combat mené pour tous au nom de valeurs incontestables telles que la liberté, la responsabilité et l’autonomie des êtres. Mais, à la réflexion, cette implication forte et active, où s’allient chez lui intelligence et tolérance, ne l’a jamais conduit à pousser les feux de l’engagement. Jamais il ne l’a érigé au-dessus de tout, avec l’énergie, voire l’acharnement, d’une personnalité publique obsédée par la volonté de contredire ou de vaincre l’autre à tout prix.
Comme s’il se soumettait à un impératif de modération et de nuance faisant de lui, dans le monde d’aujourd’hui, une rareté, d’autant plus qu’il n’excluait pas, sur le fond, des convictions très sincèrement ancrées. La douceur de sa voix était ainsi moins un élément physique qu’une part de sa philosophie.
On a l’impression qu’au moment où il s’exprime, une lucidité supérieure l’incite à s’observer, à s’écouter, pour ne pas risquer des débordements qui le dégraderaient. Non pas cynique, désinvolte ou revenu de tout, mais campé dans le refus d’ajouter de la violence à la violence intrinsèque des débats d’aujourd’hui, sa retenue donnant précisément du prix à la vigueur de ses dénonciations.
La lucidité plutôt que l’ambition
Cette lucidité que j’ai évoquée est sans doute le ressort essentiel, non pas de cette valse-hésitation – il n’a jamais joué de ce registre, sauf à présumer chez lui des luttes intimes et secrètes –, mais de ces atermoiements qu’on lui prête et qui résultent davantage de la vision de ses amis, impatients de le voir servir, que de ses propres hésitations.
Cette qualité est chez lui à ce point développée, sans se mêler, malgré les apparences, à la moindre surestimation de soi, qu’elle le conduit à ne rien se dissimuler de la situation tragique de la France sur tous les plans, ni de l’immensité de la tâche de restauration qui attendrait le pouvoir en 2027. Peut-être le conduit-elle aussi à douter de l’efficacité même de l’action politique pour surmonter cet Himalaya que les passivités multiples d’antan n’ont cessé d’élever. Avec, malgré la meilleure volonté du monde, une forme d’épuisement avant même le début de l’entreprise ?
Au sein du « gotha de la chiraquie et de la sarkozie » réuni au Sénat, François Baroin pouvait certes éprouver la satisfaction d’être présent et honoré. Mais dominait probablement chez lui cette ironie propre aux êtres doubles, capables d’être pleinement là sans jamais se payer de mots ni se laisser prendre au jeu des fausses fraternités : quelle comédie !
La guerre moderne ne manque plus d’informations, elle en produit trop. À Gaza comme au Liban, Tsahal doit transformer cette masse de données en objectifs militaires. Interceptions, téléphones, drones, satellites et intelligence artificielle alimentent ainsi une véritable « usine à cibles ». Ces systèmes ne décident jamais seuls de tuer, mais permettent d’identifier des objectifs à une vitesse et dans des quantités autrefois impossibles. Des conditions qui mettent à rude épreuve l’homme qui doit donner le feu vert.
Dans la série israélienne Fauda, le téléspectateur assiste régulièrement à une scène devenue familière. Dans une salle de commandement, des militaires suivent sur leurs écrans un homme qui ignore qu’il est observé. Un téléphone est localisé, une caméra ou un drone prend le relais, des conversations sont interceptées. L’homme monte dans une voiture, rejoint une maison, rencontre quelqu’un. Peu à peu, ces fragments d’information dessinent un tableau en pointillés qui finit par se préciser. Cette personne est bien celle que l’on recherche. Reste à décider ce que l’on fait d’elle.
La fiction simplifie évidemment le processus, mais elle en saisit assez bien la logique. Le drone qui tire ou l’avion qui largue une bombe sont au bout d’une chaîne beaucoup plus longue, dont la partie décisive se déroule souvent loin du champ de bataille. Avant de détruire une cible, il faut d’abord la fabriquer.
C’est cette partie invisible de la guerre israélienne que le documentaire NAZA, réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor, place au centre de son propos. Présenté en septembre à la Mostra de Venise, le film repose sur les témoignages anonymisés de 24 membres ou anciens membres de l’appareil militaire et du renseignement israélien. Son titre est révélateur : naza est un acronyme utilisé dans le jargon militaire israélien pour désigner les dommages collatéraux anticipés, c’est-à-dire le nombre de personnes « non impliquées » (bilti me’oravim) dont on estime qu’elles risquent d’être tuées lors de la frappe d’une cible militaire.
La nuance est importante. Dans le vocabulaire opérationnel israélien, la distinction n’est pas simplement entre « civils » et « militaires », mais entre personnes impliquées et non impliquées dans les hostilités. Cette terminologie ne correspond toutefois pas exactement aux catégories du droit international humanitaire. Celui-ci distingue d’abord combattants et civils, mais un civil qui participe directement aux hostilités perd, pendant cette participation, la protection dont bénéficient normalement les civils contre les attaques. Il demeure juridiquement un civil, tout en pouvant, sous certaines conditions, devenir une cible licite. Dans le calcul du naza, l’armée cherche donc à estimer le nombre de « non-impliqués » susceptibles d’être tués ou blessés avec la cible.
Le film pose ainsi la question du dommage collatéral, mais en soulève une autre, plus fondamentale encore : comment une personne ou un bâtiment devient-il une cible ?
Construire une cible
Une armée moderne dispose d’une quantité presque illimitée d’informations, et Tsahal plus encore que beaucoup d’autres. Son unité 8200, spécialisée notamment dans le renseignement d’origine électromagnétique et le cyber, n’a pas d’équivalent exact en France. Ses fonctions sont réparties chez nous entre plusieurs organismes, notamment la Direction du renseignement militaire (DRM), la DGSE, le COMCYBER et différentes unités spécialisées. Comme la DRM française, le renseignement militaire israélien agrège des sources extrêmement diverses : interceptions, images aériennes et satellitaires, drones, renseignement humain, données géospatiales, bases de données et sources ouvertes.
Le problème n’est donc plus seulement de recueillir l’information, mais de la traiter pour transformer des points en tableau. Imaginez plusieurs millions d’habitants utilisant téléphones et applications, se déplaçant, changeant de carte SIM (une grande raté des services israéliens la veille de 7 octobre), appelant leurs proches, entrant dans des bâtiments surveillés ou rencontrant des personnes déjà connues des services. Chacun de ces événements constitue un signal. Pris isolément, il ne signifie presque rien. Croisé avec des dizaines d’autres, il peut faire apparaître des schémas de comportements, de connexions et de déplacements.
C’est là que l’intelligence artificielle change l’échelle du problème. Un analyste peut examiner minutieusement le dossier d’un suspect mais il ne peut en examiner simultanément des dizaines de milliers ni confronter chacun d’eux, en permanence, à des millions de nouvelles données. L’IA le peut. L’objectif n’est donc pas nécessairement de remplacer l’analyste, mais de faire émerger de cet océan d’informations les cas qui méritent son attention. C’est la naissance de ce que certains responsables israéliens ont eux-mêmes conceptualisé comme une target factory, une « usine à cibles ».
Habsora : trouver le « où »
Le premier système à avoir attiré l’attention est Habsora, « la Bonne Nouvelle » ou The Gospel. Son objet principal est la cible physique, un immeuble, une maison, un tunnel, un dépôt d’armes, un centre de commandement ou autre emplacement susceptible d’avoir une fonction militaire.
Habsora croise rapidement des masses d’informations afin de faire apparaître des objectifs potentiels. Il ne largue évidemment aucune bombe, il produit simplement des recommandations que des analystes doivent examiner. Le changement essentiel est celui de l’échelle.
Dans la conduite de la guerre, la production des cibles constitue un goulot d’étranglement. Il faut découvrir l’objectif, établir son utilisation militaire, vérifier l’information, déterminer les moyens nécessaires à sa destruction et estimer les conséquences de l’attaque. Une aviation capable d’effectuer des centaines de frappes par jour n’est pas d’une grande utilité si elle ne dispose pas de suffisamment de cibles. L’automatisation permet de desserrer ce goulot d’étranglement : la puissance de feu peut désormais être alimentée par une puissance de calcul capable de renouveler rapidement la liste des objectifs.
Lavender : trouver le « qui »
Avec Lavender, on change de dimension. L’objet n’est plus principalement le bâtiment, mais l’individu. Selon une enquête publiée en avril 2024 par Yuval Abraham, fondée sur les témoignages de six membres des services de renseignement, Lavender aurait permis de classer des Palestiniens en fonction de leur probabilité supposée d’appartenance au Hamas ou au Jihad islamique. Au début de la guerre déclenchée après le 7 octobre, jusqu’à 37 000 personnes auraient ainsi été signalées comme militants potentiels.
Le principe est celui qui régit une grande partie de l’intelligence artificielle : rechercher des corrélations. À partir de profils connus, le système recherche dans des ensembles beaucoup plus vastes des caractéristiques ou comportements comparables : relations téléphoniques, réseaux sociaux ou familiaux, déplacements, changements de téléphone, lieux fréquentés. L’accumulation de ces indices fait remonter un individu dans la hiérarchie des suspects.
L’erreur est aussi humaine
D’après ces témoignages, Lavender aurait attribué aux individus un score représentant la probabilité de leur appartenance à une organisation armée. Un contrôle effectué sur un échantillon aurait révélé une précision d’environ 90 %, soit un taux d’erreur proche de 10 %. Le chiffre est considérable lorsqu’il est appliqué à des dizaines de milliers de personnes. Mais l’alternative à l’algorithme n’est pas un renseignement humain infaillible.
Il n’existe pas, pour les guerres précédant l’emploi massif de l’intelligence artificielle, de « taux d’erreur humain » directement comparable à celui avancé pour Lavender. Les erreurs de ciblage sont en revanche abondamment documentées. Pendant la guerre du Kosovo en 1999, les États-Unis frappèrent ainsi par erreur l’ambassade de Chine à Belgrade alors qu’ils pensaient viser un organisme yougoslave situé quelques centaines de mètres plus loin. Un analyste avait mal localisé la cible, les bases de données n’avaient pas été correctement actualisées et les différents niveaux de contrôle humain ne détectèrent pas l’erreur.
Cet exemple permet de distinguer deux phénomènes souvent confondus. L’erreur de frappe survient lorsque l’armée a correctement identifié ce qu’elle veut détruire, mais que la munition manque son objectif. L’erreur de ciblage survient lorsque la munition atteint exactement les coordonnées assignées, mais que l’armée s’est trompée sur l’identité de la personne ou la nature du bâtiment. Avec la généralisation des armes guidées de précision, cette seconde catégorie prend une importance croissante.
Multiplier les vérifications humaines ne suffit d’ailleurs pas si tous les analystes travaillent à partir de la même donnée erronée. À cela s’ajoutent fatigue, biais d’interprétation, informations mal recoupées et simples fautes d’appréciation. Surtout, une vérification entièrement humaine impose de traiter moins de dossiers et beaucoup plus lentement. Or ce ralentissement a lui aussi un coût militaire, car pendant qu’un analyste reconstitue un dossier, une personne effectivement impliquée peut changer de téléphone, quitter son domicile ou disparaître du radar.
Le véritable arbitrage porte donc sur le partage du travail entre la machine et l’homme. Plus la vérification humaine est approfondie, plus elle peut détecter les faux positifs, mais plus le processus ralentit. À l’inverse, plus on fait confiance au tri automatisé, plus on accélère la production de cibles, au risque de transformer une erreur statistique en erreur de ciblage. Nous ne disposons pas de données permettant d’établir que l’une des deux méthodes produit, toutes choses égales par ailleurs, le taux d’erreur le plus faible. L’enjeu est plutôt de combiner la capacité de la machine à traiter des millions de données avec celle de l’homme à replacer les corrélations dans leur contexte.
Selon certaines témoignages, durant certaines phases de la guerre, la vérification humaine avait pu devenir extrêmement rapide, parfois moins d’une minute par individu. Les militaires auraient alors moins reconstruit chaque dossier qu’examiné le résultat produit par la machine avant de le valider.
De son côté, Tsahal affirme que Lavender est une base de données permettant de croiser différentes sources de renseignement, et non une machine produisant automatiquement une liste de personnes à tuer. Elle précise qu’aucun individu ne peut être considéré comme une cible militaire sur la seule base de son inclusion dans cette base et que l’analyste doit effectuer une évaluation indépendante.
La question demeure : à partir de quel moment l’aide à la décision devient-elle suffisamment puissante pour orienter la décision elle-même ?
« Papa où t’es? » : attendre le retour à la maison
Identifier un homme ne suffit pas. Encore faut-il savoir où il se trouve. Un autre outil, surnommé par ses utilisateurs Where’s Daddy?, aurait servi à suivre certains individus afin de savoir quand ils regagnaient leur domicile.
La logique est simple. Un combattant clandestin est difficile à localiser lorsqu’il se déplace mais son domicile constitue un point fixe et connu. Mais c’est aussi lorsqu’il rentre chez lui qu’il a le plus de chances de se trouver avec sa famille ou ses voisins. Le meilleur moment du point de vue de l’identification peut donc être l’un des pires du point de vue des dommages collatéraux.
On revient alors à NAZA. Une fois l’homme identifié, localisé et considéré comme une cible militaire légitime, combien de personnes risque-t-on de tuer avec lui ? Une frappe constitue presque toujours un calcul de probabilités. Quelle est la probabilité que l’individu recherché soit réellement présent ? Quelle est son importance militaire ? Quel armement employer ? Combien de non-impliqués se trouvent dans le bâtiment ? L’explosion risque-t-elle d’en atteindre un autre ? Et surtout, l’avantage militaire attendu justifie-t-il les pertes prévisibles ? Le dommage collatéral est donc, autant que possible, estimé avant l’attaque. C’est précisément ce calcul que désigne le mot naza.
Une chaîne plutôt qu’une algorithme
Ce qui se met en place est donc un écosystème. Des moyens collectent les données, d’autres les croisent. Habsora aide à faire émerger des objectifs physiques, Lavender organise les informations concernant des individus et d’autres outils permettent de les localiser. Des analystes vérifient ces informations, des logiciels contribuent à calculer les dommages potentiels, le commandement décide et d’autres systèmes peuvent encore aider à choisir l’arme, l’avion ou le moment de la frappe.
À cette chaîne s’ajoute parfois l’avertissement, destiné à réduire les conséquences pour les non-impliqués avec appel téléphonique, SMS ou roof knocking, littéralement « frapper sur le toit ». Un projectile de faible puissance est tiré sur le bâtiment ou à proximité pour prévenir ses occupants qu’une frappe va suivre et leur laisser le temps d’évacuer. Employée par Tsahal depuis la guerre de 2008-2009, cette procédure a été utilisée à de nombreuses reprises à Gaza.
Elle illustre elle aussi les arbitrages du ciblage. Le procédé est surtout utilisable lorsque l’objectif est le bâtiment lui-même (dépôt d’armes, centre de commandement ou autre infrastructure) que l’on peut détruire après avoir fait sortir ses occupants. Il devient plus difficile à employer lorsque l’objectif est une personne car la prévenir revient à lui donner la possibilité de s’enfuir. La protection des non-impliqués entre alors directement en tension avec l’objectif militaire de la frappe.
À chacune de ces étapes demeure théoriquement un être humain. Mais l’ensemble fonctionne de plus en plus à la vitesse de la machine. C’est probablement là que se trouve la véritable révolution.
Pendant longtemps, l’avantage militaire israélien reposait notamment sur la qualité de son renseignement et de son aviation. Entre les deux s’est désormais installée une troisième puissance avec la capacité à transformer des quantités gigantesques de données en objectifs utilisables. Le renseignement devient une industrie.
Cette logique ne concerne pas seulement Gaza. Au Liban, le Hezbollah dispose de centres de commandement, dépôts, lanceurs, tunnels, réseaux de communication et responsables militaires insérés dans un environnement civil beaucoup plus vaste.
Pour Israël, une guerre contre le Hezbollah pose donc immédiatement le problème du stock de cibles. D’où le travail effectué en temps de paix pour constituer des target banks, des banques de cibles qu’il faut continuellement actualiser. Une information exacte au moment où elle entre dans la base peut devenir mortellement fausse quelques années plus tard.
La frappe américaine du 28 février 2026 contre l’école primaire pour filles Shajareh Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l’Iran, en fournit une illustration tragique. Alors que débutaient les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, l’école située à proximité d’une installation des Gardiens de la révolution fut détruite. Plus de 150 personnes furent tuées, en majorité des enfants. Selon les conclusions d’une enquête militaire américaine rapportées par plusieurs médias, il s’agirait d’une erreur de ciblage fondée sur des renseignements périmés. L’école fonctionnait pourtant ouvertement depuis des années : le problème n’aurait pas été l’absence d’informations récentes, mais leur mauvaise intégration dans la chaîne de ciblage.
C’est le danger d’une banque de cibles statique. Un missile est déplacé, un responsable change de domicile, une entrée de tunnel est abandonnée, un bâtiment change d’affectation. L’enjeu est donc de transformer cette banque en un flux permanent de cibles réévaluées et actualisées grâce à la surveillance électronique, aux drones, aux bases de données et à l’intelligence artificielle. Encore faut-il que l’information nouvelle remonte effectivement jusqu’à la cible enregistréecar l’algorithme le plus performant et le missile le plus précis ne corrigent pas une donnée de départ erronée.
Il faut ainsi se représenter la guerre israélienne contemporaine moins comme une succession de frappes que comme une chaîne industrielle. Des milliards de données sont triées, des corrélations apparaissent, un analyste examine. Un suspect devient un nom, puis une cible potentielle. Celle-ci est localisée, les dommages prévisibles sont estimés, l’avantage militaire évalué, un commandant autorise ou refuse et une munition est choisie. Alors seulement vient la frappe.
Le débat suscité par NAZA ne porte donc pas seulement sur l’intelligence artificielle, encore moins sur l’image de robots décidant seuls de tuer. Il concerne quelque chose de plus réel : l’industrialisation de la décision militaire. L’IA permet de rechercher plus vite, de croiser davantage de données et de produire beaucoup plus de cibles. Elle peut aussi réduire certaines erreurs humaines, mais permet simultanément de passer de quelques dizaines de dossiers minutieusement étudiés à des milliers de décisions successives.
La question n’est alors plus seulement de savoir si un homme demeure « dans la boucle », mais ce que signifie cette présence humaine lorsqu’une organisation militaire doit absorber le rythme imposé par les algorithmes.
Le futur de la guerre n’est pas nécessairement celui d’une intelligence artificielle qui appuie elle-même sur le bouton. Il peut être celui, beaucoup plus proche, d’une machine qui présente continuellement à l’homme des milliers de boutons sur lesquels appuyer.
Inquiétante, hors norme, chantant trop fort, excentrique, occupant une place étrange dans l’industrie du spectacle… La pluie d’hommages qui s’est abattue sur la chanteuse Catherine Ringer, morte lundi dernier, appelle quelques réflexions.
Il se passe depuis la mort de Catherine Ringer quelque chose que je ne comprends pas tout à fait et qui, à mesure que passent les heures, m’étonne davantage : on dirait que la France vient de découvrir Catherine Ringer.
Je regarde les journaux, j’écoute les radios, je vois défiler les images et je découvre soudain une immense artiste, une voix exceptionnelle, une femme libre, une interprète sans équivalent, une créature inclassable, une aventurière de la chanson française, presque un trésor national dont nous aurions ignoré jusqu’à présent que nous le possédions ; et je me demande où nous étions pendant toutes ces années puisque cette femme, que l’on célèbre aujourd’hui avec cette ferveur réservée aux êtres dont la disparition nous révèle brusquement la présence, était là depuis quarante ans, sous nos yeux, dans nos oreilles, avec ses jambes, sa bouche, ses cheveux, ses robes impossibles, ses grimaces, ses cris, ses roulements d’yeux, ses obscénités, sa grâce, son mauvais goût magnifique, sa vulgarité parfois sublime et cette voix qui semblait avoir avalé une chanteuse de cabaret berlinois, une gamine des rues de Paris, une diva d’opéra, une sorcière yiddish, une punk, une amoureuse abandonnée et quelques animaux sauvages.
Nous connaissions tout cela. Enfin, nous pensions le connaître. Nous connaissions Marcia Baïla, naturellement, Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A., Fred Chichin avec sa guitare et son visage maigre, Catherine bondissant à côté de lui comme si la musique lui traversait les membres, les Rita Mitsouko, ce nom lui-même qui ne ressemblait à rien de connu, ni groupe de rock, ni couple de variété, ni vraiment français, ni vraiment étranger, quelque chose qui aurait pu être le nom d’un cocktail japonais, d’une danseuse de Pigalle, d’une princesse mongole ou d’un médicament interdit. Tout cela faisait partie du décor. Et c’est peut-être justement le problème. À force d’être là, Catherine Ringer était devenue invisible.
Laideur volontaire
Elle était devenue « Catherine Ringer », c’est-à-dire une évidence, comme ces monuments devant lesquels on passe chaque matin sans lever les yeux jusqu’au jour où quelqu’un vous apprend qu’ils vont disparaître. Nous savions qu’elle était originale, comme on sait que la tour Eiffel est en fer. Nous savions qu’elle avait une voix extraordinaire, comme on sait que la Seine traverse Paris. Nous savions que les Rita Mitsouko avaient inventé quelque chose, mais nous ne savions plus très bien quoi, et cela n’avait d’ailleurs aucune importance puisque Marcia Baïla repasserait un jour ou l’autre à la radio.
Et puis elle meurt. Et tout à coup nous nous retournons. Mais qu’est-ce que c’était que cette femme ? C’est alors que commence l’étonnement.
Parce qu’en réécoutant aujourd’hui les Rita Mitsouko, on s’aperçoit que ce que nous avions rangé dans la petite boîte commode des années quatre-vingt ne rentre dans aucune boîte. C’était de la pop, certainement, mais traversée de rock, de funk, de punk, de chanson française, de cabaret, de musiques venues d’ailleurs, d’élégance et de mauvais goût, avec des mélodies immédiatement mémorisables sur lesquelles cette femme faisait subir à sa voix des choses qu’une chanteuse raisonnable n’aurait jamais osé lui faire subir.
Elle pouvait chanter juste et soudain préférer le cri, devenir nasillarde, rauque, enfantine, énorme, presque laide, puis laisser surgir au milieu de cette laideur volontaire une note d’une beauté bouleversante, comme si la beauté ne l’intéressait qu’à condition d’avoir auparavant traversé le grotesque.
Et son corps faisait la même chose. Catherine Ringer n’était pas une chanteuse accompagnée d’un corps. Le corps chantait avec elle. Les hanches, les épaules, les mains, la bouche, les yeux, les cheveux participaient à la chanson ; elle pouvait devenir grotesque sans perdre sa sensualité, sexuelle sans devenir aguicheuse, drôle sans cesser d’être inquiétante, féminine sans correspondre à aucune des féminités préparées par l’industrie du spectacle.
Elle était trop. Trop vivante, trop voyante, trop charnelle, trop intelligente pour le rôle de la chanteuse excentrique qu’on lui avait commodément attribué.
Et derrière toutes ces couleurs, il y avait du noir. Son père, Sam Ringer, était un artiste juif polonais qui avait connu les camps nazis, Auschwitz parmi eux, et qui était revenu de l’univers concentrationnaire vivant mais profondément atteint. Catherine Ringer a parlé de ce père malade, de ses internements psychiatriques, de cette folie qui faisait partie de l’enfance et de cette présence de la catastrophe qui, dans certaines familles juives de l’après-guerre, n’avait nul besoin d’être racontée chaque soir pour occuper toute la maison.
Il faut être prudent avec ces choses-là. Un enfant n’est pas le commentaire psychologique de ses parents et une œuvre ne se laisse pas enfermer dans une biographie. On ne peut pas prendre Auschwitz, ajouter un père devenu fou, mélanger avec une petite fille et prétendre avoir trouvé la formule secrète de Catherine Ringer. Mais on peut regarder.
Et lorsque l’on regarde après avoir su cela, toutes ces couleurs deviennent plus étranges. Cette profusion de vêtements, de gestes, de cris, de rires, cette sexualité affichée sans honte, cette gourmandise de vivre, cette façon de se barbouiller presque de musique, de devenir successivement belle, monstrueuse, enfantine, obscène, tendre, animale, cette manière de ne jamais consentir à la dignité compassée que l’on attend généralement des artistes vieillissants : peut-être n’était-ce pas seulement une esthétique. Peut-être était-ce une réponse.
Car que fait-on lorsqu’on naît après la catastrophe et que celle-ci est assise à la table familiale sous les traits d’un père revenu de l’endroit dont tant d’autres ne sont pas revenus ?
On vit. Mais on peut vivre à voix basse. Elle avait choisi de vivre à voix haute.
Alors il fallait des robes rouges, vertes, jaunes, des lèvres énormes, des cheveux en bataille, des rythmes qui cognent, des jambes qui dansent, des refrains qui s’accrochent au cerveau, de l’amour, du sexe, de l’humour, du ridicule, de la beauté, du vacarme, tout ce que la mort déteste parce que tout cela affirme scandaleusement qu’un corps est encore là.
Et voici que Marcia Baïla apparaît autrement. Cette chanson sur laquelle la France a dansé pendant quarante ans est une chanson adressée à une morte. Une danseuse emportée par le cancer. Voilà bien l’étrangeté Ringer : prendre la mort, lui mettre du rouge à lèvres, l’habiller de couleurs éclatantes et la faire danser. Pas nier la mort. Danser devant elle.
Un étrange déluge d’hommages
Il y avait peut-être déjà tout Catherine Ringer dans cette contradiction : la fête et le tombeau, le rire et la disparition, le corps triomphant et le corps condamné, cette conviction qu’il faut faire davantage de bruit précisément parce que le silence finira par gagner.
Et puis il y eut Fred.
Fred Chichin, l’autre moitié de cette étrange bête à deux têtes appelée Rita Mitsouko, meurt en 2007. Le cancer encore. La disparition encore. Et Catherine reste là.
Elle ne se transforme pas en veuve officielle des Rita Mitsouko, ne construit pas un mausolée autour de leur jeunesse, ne passe pas les années suivantes à administrer pieusement sa légende. Elle chante, elle travaille, elle tente autre chose, elle vieillit, elle monte encore sur scène et continue à faire vivre les chansons.
Le père avait disparu. Fred avait disparu. Elle restait.
Et je me demande maintenant si ce n’est pas cela que nous n’avions pas complètement compris lorsque nous la regardions faire ses grimaces : il y avait chez cette femme quelque chose de beaucoup plus grave que son apparence, précisément parce qu’elle refusait d’avoir l’air grave.
Nous sommes tellement habitués à reconnaître la profondeur lorsqu’elle porte du noir, parle lentement et regarde tristement la caméra que nous savons mal la reconnaître lorsqu’elle arrive en robe bariolée en remuant les fesses.
Voilà pourquoi l’actuel déluge d’hommages me paraît si étrange. Non parce que ces hommages seraient faux, mais parce qu’ils sont vrais. Tout ce qu’on nous dit aujourd’hui était là hier. Cette liberté était là. Cette voix était là. Cette histoire était là. Cette femme était là.
Pourquoi faut-il donc qu’elle disparaisse pour que nous la regardions ?
Peut-être parce que la mort accomplit cette opération cruelle : elle retire brusquement le décor autour des êtres et nous oblige à voir la forme exacte du vide qu’ils laissent.
Voilà peut-être ce que nous découvrons aujourd’hui avec tant de retard. Non pas seulement une grande chanteuse. Quelque chose de plus rare : une femme qui avait fait de toute son existence une insurrection de la vie contre ce qu’elle savait de la mort.