Le livre de souvenirs de Nadine Trintignant est touchant, et les noms des vedettes qu’on y croise donnent le tournis.

J’espère que Nadine Trintignant me pardonnera cette marque de familiarité qui n’en est pas une, mais plutôt une marque d’affection, tant son livre de souvenirs, Ceux qui nous manquent, est touchant. Il est publié chez Albin Michel, avec la complicité bienveillante de Stéphane Barsacq. Dans le prologue, elle lui rend un hommage mérité.
Douleur et larmes
Avec ce livre, c’est toute une époque qui revit sous nos yeux, et il faut avouer que cela nous fait du bien de voir des gens libres, beaux comme les déesses de L’Odyssée, téméraires comme les dieux de l’Olympe, quelques-uns hélas terrassés comme Hercule. Ils mordent la vie comme on croque dans une pomme chipée sur l’arbre du voisin. Leurs grands tourments ne sont pas haineux, mais dictés par l’amour qui peut rendre fou et faire perdre la tête aux plus fragiles. La France est une fête, on s’y sent heureux comme un long dimanche de fiançailles. Même si la mort rôde, on la tient à distance, et lorsqu’elle frappe, la douleur s’habille de blanc et les larmes ne sont pas filmées.
Nadine Trintignant, cinéaste et écrivaine, ouvre grand les portes de sa mémoire. Sur le ton de la complicité, elle convie le lecteur à s’éprendre d’un récit, sincère et poignant, dont certains fragments sont liés à ceux de notre existence. On découvre sa famille, les Marquand, avec ce frère solaire, Christian, qui fit tourner les têtes, à commencer par celle du monstre sacré, terriblement tourmenté, Marlon Brando. Il y a cette scène quasi cinématographique. Brando est à Paris, il va rendre visite à sa fille Cheyenne soignée dans une clinique du Vésinet. Sous l’effet de la drogue, elle a tenté de se suicider. Nadine monte dans la limousine de Brando. Elle le reconnait à peine. « Je fus abasourdie de le voir si énorme, si défait aussi. Il attira ma tête au creux de son épaule et dit au chauffeur : ‘’On y va.’’ » À propos de sa fille, il ajoute : « Il faut que tu saches : elle me déteste. » Pendant ce temps, ce frère qui donna la réplique à BB, dans le film culte Et Dieu créa la femme, s’éloigne doucement de lui-même, la mémoire trouée par Alzheimer. Christian Marquand, malgré la maladie, ne se départit jamais de son humour. Une leçon.
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Des noms qui donnent le tournis
Les noms que l’on croise au fil des chapitres donnent le tournis. Jean Genet, par exemple, qui donne ce conseil à Nadine : « Ne dis jamais à personne ce que tu penses profondément. » Brigitte Bardot, l’insolente danseuse de mambo, qui tombe amoureuse de Jean-Louis Trintignant sur le tournage de Et Dieu créa la femme. Comme elle la comprend, elle qui succombe peu de temps après au sourire énigmatique de cet inclassable acteur, coureur automobile à ses heures perdues, fauché à ses débuts comme tous les grands acteurs de cette époque excentrique. Jean-Louis, l’intello sensible, lui lit des poèmes devant la cheminée de son petit appartement de la rue du Bac. Elle l’écoute, subjuguée. Elle écrit : « Il était la porte ouverte vers la lumière. » Premier grand amour, suivi d’un autre grand amour : Alain Corneau. « Dix-neuf ans avec Jean-Louis, trente-sept avec Alain. Quelle chance », résume-t-elle.
Marie, elle ne triche pas
La vie virevolte. Sa fidèle amie, Annie Fargue, Anouk Aimée, Maurice Ronet, Florence Malraux, Marielle, Noiret, le couple Montand/Signoret, et tant d’autres. Les souvenirs succèdent aux anecdotes. Tiens, au hasard. Sur le tournage d’un épisode de la série Madame le juge, scénario signé Modiano, Signoret observe une jeune comédienne de quinze ans, Marie. Le soir, au dîner, Signoret dit à Nadine : « Elle est bien ta petite. Elle ne triche pas. »
Après avoir perdu Pauline à neuf mois, elle perd Marie mortellement agressée par Bertrand Cantat, en juillet 2003. Jamais elle ne cite le nom du criminel, mais le livre se termine sur une évocation de Marie. « Insupportable absence », « Inadmissible manque », le remords taraude la mère. Pourquoi n’était-elle pas auprès d’elle quand les coups tombaient sur la chair de sa chair ? « Je n’ai pas été là ! As-tu cherché mes bras ? », hurle-t-elle dans le silence.
Il y a une très belle photo de Jean-Louis Trintignant avec leur fils, Vincent. Il est potelé et blond. Aucun des deux ne regarde l’objectif. L’essentiel est ailleurs. Jean-Louis le savait au milieu de ses vignes sous le soleil du sud.
Nadine Trintignant rappelle que l’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoë, a donné le nom de sa fille à un petit jardin, au bord de la Seine, dans le Marais. Elle ajoute qu’il n’est plus entretenu. J’ai trouvé ça désolant.
Nadine Trintignant, Ceux qui nous manquent, Albin Michel, 360 pages.



