Dans On aurait pu se rencontrer, François Cheng livre bien davantage qu’un hommage à Victor Hugo. Dans ce récit intime, nourri de souvenirs, de rencontres et d’épreuves, l’académicien chinois devenu français interroge Dieu, la mort et la poésie. Une rencontre entre deux poètes que tout, par-delà les siècles et les cultures, semble rapprocher.

La première de couverture attire le regard : un ruban orange, sur fond de gris doré, du bleu, avec du vert en bas. Le titre est énigmatique. De quelle rencontre est-il question ? Un amour perdu ? Je lis la quatrième de couverture. Le livre est bien de François Cheng. Et c’est même son livre le plus singulier, le plus intime, le plus émouvant.
Il commence par une rencontre, dans un lycée. Un tableau donné par une descendante de Victor Hugo au nom prédestiné : Léopoldine. Vingt ans plus tard, le tableau revient à la mémoire de François Cheng. Et avec le tableau, le poète orphique par excellence : Victor Hugo. Il a ouvert les Contemplations. Tant de choses et de réflexions rassemblent les deux poètes : la perte d’êtres chers, l’exil, la descente aux enfers intérieurs, la tentation de l’abîme, une vision d’un Dieu créateur, le mal. La perte de sa fille a ravagé Hugo. François Cheng a perdu récemment sa femme après une très longue maladie. Et chacun a trouvé depuis toujours un salut dans la poésie. Aux questions sur l’homme, la mort, Dieu et la Nature, Hugo répond par « un livre de vie » unissant la voie orphique et la voie christique, le salut des âmes et leur communion par le verbe, la compassion pour tous, unis au Cosmos, la mort comme passage. Mais cette voie orphique, François Cheng l’aborde ici sur un ton familier surprenant dans le prolongement de son livre précédent : Une nuit au cap de la Chèvre.
Un livre de vie
La vie de François Cheng, nous ne l’avons jamais lue, en effet, sous cet angle intime: des êtres, des voyages, des rencontres, des choses du quotidien. Tout commence sur cette montagne inspirée de la Montagne Sainte-Geneviève, chère à son cœur, avec la bibliothèque Sainte-Geneviève. Il évoque sa famille, sa fille Anne, le grand bonheur de sa vie, qui deviendra professeur au Collège de France, ses petites-filles dont sa femme s’est occupée avec amour. Il y a aussi tous ces anges rencontrés sur son chemin, comme l’inconnue de la rue de l’Abbé-de-L’Épée, comme Marie-Christine Brunot, son élève au Collège de France, qui l’a accompagné dans ses méditations sur la mort, l’âme et la beauté. Il évoque de petites choses, comme une émission avec Bernard Pivot. Grande chose inattendue, comme son élection à l’Académie. Sans oublier l’importance des bus dans toute vie parisienne. Il parle de l’arthrose due à l’âge. De la difficulté de trouver à louer un appartement quand on vieillit. On apprend qu’il aime travailler aux Bernardins au milieu de la foule. Évoquant joliment nos « causettes » à la maison, il me fait la surprise et l’honneur d’écrire que nombre de nos échanges ont nourri son Dialogue, une passion pour la langue française.
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La dernière partie de ce livre à l’architecture singulière est consacrée à la maladie de sa femme, atteinte d’Alzheimer, qu’il a accompagnée jusqu’à la fin. L’évocation de cette femme, discrète et efficace, qui a tant compté pour lui, ramène les souvenirs de la France d’« À Villequier », de Grèce et d’Italie, où il a découvert la peinture italienne. À une époque où on légifère sur la mort, François Cheng écrit ici la plus belle réponse qui soit, la plus vraie, à cette épreuve de la maladie et de la mort. La page qui explicite le titre est poignante. Et le livre se clôt sur des poèmes inédits.
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« Que nous est-il arrivé ? » lui dit un jour sa femme, considérant leur trajectoire de vie si étonnante. Il est de tradition à l’Académie française d’attribuer un mot à un futur immortel. Celui de François Cheng était « recueillir ». Je ne sais pas de mot mieux choisi. Tout ce qu’il a vécu, François Cheng l’a recueilli pour nous en faire le don. Dans ce livre, fidèle à sa vocation de passeur, il unit la pensée chinoise et la poésie occidentale avec Victor Hugo qui vient à nous. Quel bonheur de relire les poèmes, appris et enseignés jadis, d’amour léger, de fleurs et d’oiseaux, mêlés aux grandes tempêtes des mots, et la grande plainte d’amour vers Dieu à la mort de Léopoldine ! Bonheur, en contrepoint, de la gratitude exprimée par François Cheng dans ces vers qui résument sa vie. « Nous savons gré au Créateur / De nous avoir donné la vie. / Le Créateur, Lui, nous sait gré / De porter haut / Le fait de vivre. »
François Cheng, On aurait pu se rencontrer, Albin Michel, 2026, 208 pages.




