Brutalisation de la vie publique. « Allez faire du racisme à la télé et foutez-nous la paix ! » Voilà ce que s’est cru permis de lancer Jean-Luc Mélenchon aux journalistes de BFMTV qui le suivaient, samedi dernier, lors de la manifestation parisienne contre la vie chère. Une sortie qui n’a finalement pas suscité les réactions indignées qu’elle mériterait. Imagine-t-on un seul instant un responsable politique de droite s’adresser ainsi à des journalistes sans déclencher un tollé? Le leader de l’extrême gauche est décidément trop fort.
Cela fait longtemps que les citoyens soucieux d’équité politique et médiatique ont remarqué que Jean-Luc Mélenchon, sa garde rapprochée inconditionnelle et LFI en général bénéficient, sinon d’une complaisance, du moins d’une neutralité bienveillante, quand leurs adversaires sont traités avec beaucoup moins d’égards.
Inégalité de traitement
C’est d’abord ce contraste qui frappe. Sarah Knafo a été soumise, sur France Info, à une interview menée par deux journalistes dans des conditions choquantes au regard de la déontologie. Non seulement la chaîne n’a pas jugé bon de présenter des excuses, mais elle s’est même flattée de son refus. Mathilde Panot, refusant de se prononcer sur la nature dictatoriale ou non du régime de Mao, n’encourt pas le moindre reproche. Manuel Bompard, que je respecte, désireux de nous apitoyer sur « un malheureux risquant quatorze mois d’emprisonnement pour avoir ramassé une boîte de lait infantile en passant devant une pharmacie », a oublié de nous préciser que ce prétendu misérable était en train de piller l’établissement, qu’il avait abandonné la boîte, sans intérêt pour lui, et qu’il avait déjà été condamné à sept reprises, notamment pour des faits de violences, de stupéfiants et d’escroquerie. C’est ce que nous apprend Stéphanie Mesnier-Angeli, dans sa remarquable revue de presse présentée chaque matin sur sa page Facebook.
A lire aussi, Jeremy Stubbs: Islamo-gauchisme: la fracture berlinoise?
Prises isolément, ces inégalités de traitement ne sont pas gravissimes. Mais leur caractère systématique révèle à quel point, jusque dans les faits les plus anodins, certaines indulgences peuvent surprendre.
Lorsqu’elles concernent le gourou Jean-Luc Mélenchon, sérieux prétendant au second tour de la prochaine élection présidentielle, elles deviennent les instruments d’une véritable injustice démocratique.
S’en tenir au seul « privilège rouge », notion chère à Gilles-William Goldnadel, ne suffirait pas à expliquer ce phénomène. Car il existe une autre clé de compréhension, qui tient à M. Mélenchon lui-même, à son talent, à ses outrances et à la crainte qu’il inspire à l’ensemble des médias.
Jean-Luc, fais-moi mal
C’est l’un de ces paradoxes qui éclairent la condition humaine et le comportement de ceux qui informent et commentent face aux responsables politiques. Les courtois sont perçus comme faibles, et les personnalités équilibrées ont l’infortune de ne susciter aucun scandale. On n’entendra jamais un Bruno Retailleau menacer tel ou telle journaliste, alors que Jean-Luc Mélenchon, sur un plateau de télévision, n’hésite pas à intimider ses interlocuteurs, à les agresser délibérément, à prendre l’ascendant dans l’échange et le pouvoir dans l’argumentation. À croire que les journalistes se régalent de son sadisme et jouissent du masochisme qu’il leur impose.
A lire aussi, Elisabeth Lévy: Pluraliste ta mère !
La radicalité de Jean-Luc Mélenchon leur plaît infiniment. Ils se refusent à la qualifier d’extrême gauche, alors que ses provocations, sa volonté de mettre à bas un héritage conservateur immémorial, sa contestation du droit de propriété, son antisémitisme déguisé en liberté d’expression, sa vision absurdement hémiplégique du monde, sa posture de révolutionnaire à la Chávez et sa tentation de ressusciter un Robespierre actualisé face à des passéistes frileux constituent autant de démonstrations qui, loin de provoquer l’indignation ou le rejet, semblent exercer une véritable fascination.
Pour justifier les pires partialités, on s’obstine à qualifier d’extrême droite le Rassemblement national, malgré les analyses de nombreux politologues et l’existence de dénominations qui me paraissent bien plus plausibles. Mais il faut entretenir l’opprobre et persister à reprocher à ce parti un extrémisme dénoncé sur le plan moral faute de savoir le combattre sur un registre politique et social. D’ailleurs, au grand dam d’une partie de ses soutiens, il se normalise tellement que le sulfureux d’hier s’est considérablement attiédi.
Un vrai cynique
Il serait injuste de ne pas mentionner, dans cette courtisanerie médiatique, le rôle de l’intelligence rouée et sans scrupule de M. Mélenchon. Avec une ostentation partisane absolue, il ouvre une multitude de pages démagogiques pour attirer à lui les jeunes, les « gamers », une part sombre des cités et des banlieues, certains musulmans haineux vivant en France mais ne l’aimant pas, l’immense cohorte des jaloux sociaux et tous ceux qui préfèrent le nivellement par le bas à l’exigence par le haut.
A lire aussi, Patrick Atlan : L’inquiétant ensauvagement de Didier Eribon
Où sont les journalistes qui, même dans un questionnement courtois, oseraient mettre en lumière cette éthique politique erratique, cette manière de feindre la modération avant de jeter de l’huile sur un feu toujours incandescent dans notre pays ?
Et, bien sûr, il y a son talent oratoire. Il séduit et donne envie de l’imiter, parfois même de l’admirer. Jean-Luc Mélenchon est l’illustration éclatante et perverse d’un univers déboussolé : une classe politique critiquée, un leader d’extrême gauche que peu de Français souhaitent voir accéder au pouvoir mais qui fait, à lui seul, autant de bruit que mille autres, grâce à une verve brillante et cynique qui n’appartient qu’à lui ; et un monde médiatique qui s’en prend confortablement aux plus faibles pour ménager les dominateurs de l’instant et ceux qu’il imagine déjà maîtres de demain.
L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion
Prix: 15,00 €
2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,87 €
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




