Lyrique. Le compositeur romantique Ambroise Thomas redonne vie à Hamlet: reprise de la mise en scène bouillonnante de Warlikowski, à l’Opéra-Bastille.
À main gauche du plateau, Gertrude, reine du Danemark hors d’âge en chaise roulante, plaid aux genoux, regarde en boucle sur le petit écran Les Dames du Bois de Boulogne, le joyau en noir et blanc de Bresson (avec Maria Casarès dans le rôle de la fille prostituée par sa mère, on s’en souvient). Le premier acte d’Hamlet, grandiose opéra dans l’opulente tradition française, créé en 1868 à l’Académie impériale de musique (la construction du Palais Garnier ne sera achevée qu’en 1875) sur la partition de notre très académique compatriote Ambroise Thomas (1811-1896), se voit ainsi revisité en forme de flash-back, sous les auspices de Krzysztof Warlikowski. Le grand vaisseau Bastille reprend une production donnée ici même il y a trois ans, avec Ludovic Tézier dans le rôle-titre.
Du compositeur prolifique, vivante institution statufiée en son temps, au surplus gratifié d’une enviable longévité — il meurt plus qu’octogénaire —, la postérité semble avoir définitivement enterré la procession ininterrompue de ses opéras-comiques, ballets et autres opéras-bouffes, sans compter les cantates, les pièces pour orgue, pour piano, et même un Requiem qu’on exécutera lors de ses funérailles. De ce répertoire pléthorique ne seront sauvés — mais c’est heureux — que deux extraordinaires morceaux de bravoure : la tragédie lyrique Mignon, et puis cet Hamlet, écrit deux ans plus tard, pareillement sur un livret en vers concocté avec efficacité par l’incontournable duo Carré et Barbier, véritables stars de la scène lyrique. À propos de Thomas, la critique se refile depuis des lustres le bon mot de Chabrier : « Il y a deux espèces de musique, la bonne et la mauvaise. Et puis il y a la musique d’Ambroise Thomas. » De fait, elle vieillit bien : volutes de cordes à l’amplitude généreuse, suaves mélodies, et même, innovation dont cette seule singularité vaut le détour dans Hamlet : un sensationnel solo de saxophone, la nouvelle invention d’Adolphe Sax (1814-1894).
Le metteur en scène polonais a décidément la faveur du patron de la boutique parisienne, Alexandre Neef, lequel, on s’en souvient, l’avait encore convié, en avril 2025, à reprendre Don Carlos (Verdi) — il n’a pas eu tort, d’ailleurs : c’était sublime. Chez l’ardent Warlikowski, l’inspiration bouillonne, déborde, dérape, toujours passionnante, parfois discutable (cf. par exemple sa régie du Chevalier à la rose, l’an passé, au Théâtre des Champs-Élysées…). Cette fois, Hamlet se voit piégé dans l’enceinte noire, bardée de barreaux de fer, d’un hôpital psychiatrique-prison, qui enchâsse les protagonistes dans une époque improbable, quoique située pas très loin de la nôtre, en tout cas à en juger par leurs costumes et par le mobilier qui les environne. Les trônes des souverains sont en skaï rouge vif, le spectre du roi défunt endosse la vêture immaculée d’un clown, des écrans muets multiplient en arrière-plan, sous différents formats, quelques extraits de notre patrimoine cinématographique et des vidéos en noir et blanc… Revisitée par les librettistes sous les espèces d’un mélodrame familial, la tragédie de Shakespeare assume, sous l’autorité de Warlikowski, une portée psychanalytique, l’acte II nous ramenant donc « vingt ans plus tôt » : Gertrude, jeune encore, cédera entre deux draps blancs au désir incestueux de son fils Hamlet, lequel a tout de même failli étrangler sa maman deux secondes avant ; Hamlet à qui le spectre-clown de son géniteur a révélé le secret de son assassinat, occis par la main de son propre frère Claudius, nouveau roi dont le prince, flageolant entre « être ou ne pas être », a charge de se venger… Si Ophélie, la fiancée malheureuse d’Hamlet, devenue folle à lier, se coule dans sa baignoire vintage en faïence blanche pour s’y noyer au final de l’acte IV, Hamlet, lui, au dernier acte, résiste à la tentation du suicide, tranche la gorge de Claudius, mais trahit définitivement Shakespeare en échappant au trépas : « Mon âme est dans la tombe, hélas ! Et je suis Roi », chante-t-il dans l’ultime alexandrin du livret. Occupant tout le champ visuel du plateau, les quartiers d’une lune géante cernée d’un scintillement galactique sont peu à peu mangés par la nuit : fin de l’opéra. Les près de quatre heures que dure le spectacle (entracte compris, rassurez-vous) se saturent, dans une confusion orchestrée non sans brio, de toutes les bigarrures, travestissements, paillettes et flamboyances, dans le vestiaire comme dans les chorégraphies ou les décors, tous sortis de la fiévreuse imagination de Małgorzata Szczęśniak, l’inséparable scénographe de Warlikowski.
Si l’émérite basse Jean Teitgen dans le rôle de Claudius et le ténor Julien Henric dans celui de Laërte (le frère d’Ophélie) sont, avec un bonheur vocal sans mélange, les seuls rescapés de l’ancienne distribution vocale de 2023, c’est un ténor qui, cette fois, succède à notre baryton national: l’Américain John Osborn, doué d’une diction parfaite dans notre langue et d’un phrasé impeccable, campe merveilleusement Hamlet, muni d’un outillage vocal de haute précision jusque dans les plus infimes nuances… Si Ophélie est incarnée avec délicatesse et une indubitable présence dramatique par la soprano roumaine Adela Zaharia, on se prend à regretter tout de même qu’elle articule si mal le français, au point qu’il faille recourir aux sous-titres pour tenter de comprendre ce qu’elle raconte. Sous les traits de la mezzo Clémentine Margaine, Gertrude, la reine, possède un souffle, une chair, une force qui emportent la conviction. À la haute tenue de la distribution vocale — ténor Julien Henric pour Laërte, baryton Laurent Naouri pour le spectre du roi, ténor néo-zélandais Manase Latu et baryton-basse canadien Vartan Gabrielian pour, respectivement, Marcellus et Horacio, les amis d’Hamlet — s’accorde, sous la baguette expérimentée du chef danois Michael Schønwandt, 73 ans (il fut pendant dix ans le directeur musical de l’Opéra royal de Copenhague), la respiration magnifique de l’orchestre maison et des Chœurs de l’Opéra de Paris, comme toujours éclatants de santé.
(C) Bernd Uhlig / Opéra national de Paris
Alors, que penser de cette reprise qui fait le plein des outrances familières au style Warlikowski ? Elle exhume une partition romantique de toute beauté, magnifiée qui plus est par la fosse et les voix. Reste que, par comparaison, on garde en mémoire l’inoubliable mise en scène de Cyril Teste, autre transposition contemporaine, mais bien plus saisissante, il y a quatre ans à l’Opéra-Comique sous la baguette de Louis Langrée, avec Stéphane Degout et Sabine Devieilhe… C’était du grand art.
Hamlet, opéra en cinq actes d’Ambroise Thomas. Direction : Michael Schønwandt. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Paris. Avec John Osborn, Adela Zaharia, Clémentine Margaine, Jean Teitgen, Julien Henric, Laurent Naouri, Manase Latu, Vartan Gabrielian, André Heyboer, Morgan-Andrew King, Bergsvein Toverud.
Opéra-Bastille, les 21, 24, 30 septembre, 3, 6, 9 octobre à 19 h 30 ; le 27 septembre à 14 h 30.
La star hollywoodienne et notre starlette de la téléréalité récemment décédée avaient de nombreux points communs. A la fin de leurs parcours respectifs, appartenant à tout le monde, les deux femmes ne s’appartenaient plus vraiment…
Loana, Marilyn… juste un prénom, et c’est tout un univers qui surgit comme par enchantement : rose bonbon, glamour, avec paillettes, fourrures, boas de plumes, robes de soirée couvrant ou découvrant une épaule, un sein, des cuisses… C’est un visage lisse et parfait, aux lèvres entourant un sourire éclatant qui dit oui à la vie avec insouciance. C’est un kaléidoscope d’images, d’interviews, de photos, parfois mises en scène, ou volées, souvent. Cinq mois après la disparition de l’ancienne lofteuse et à l’occasion de son anniversaire, TF1 a interrogé sa mère Violette, rouvrant ainsi une séquence consacrée à la diva niçoise. Le 9 septembre, Violette témoignait à nouveau sur le plateau de Cyril Hanouna pour tenter de renouer avec sa petite-fille Mindy, la fille de Loana. Beaucoup ont vu dans sa fin tragique la conclusion aussi prévisible que pathétique de la vie d’une junkie qui s’était rêvée starlette de télé-crochet; d’une provinciale ingénue, montée à la capitale avec ses illusions, et qui a fini broyée par un monde du showbiz carnassier.
Pourtant, cette vision est par trop réductrice pour saisir le destin d’une étoile qui a explosé dans la voûte médiatique, mais dont la lumière brille encore dans le cœur de beaucoup de Français. A son évocation, flotte dans l’air comme un soupçon de tristesse qui donne envie de s’attarder; celui d’une pureté évanouie, d’une candeur trahie que l’on cherche en vain du regard autour de nous.
Comme par un chassé croisé céleste, deux semaines après sa mort débutait une exposition à la Cinémathèque française célébrant les 100 ans de la naissance de Marilyn Monroe. Et à un demi-siècle d’écart, on ne peut qu’être frappé par les similitudes des trajectoires de ces deux pin-ups qui ont mis des millions de spectateurs en émoi. Au-delà de leurs splendeurs et misères, on peut s’interroger sur les réactions extrêmes suscitées par ces courtisanes des temps modernes et, en définitive, sur ce qu’elles révèlent de nous-mêmes.
« I don’t want to be rich, I want to be wonderful »
Cette citation de Monroe, en une d’un Vogue de 1958, résume toute la magie des deux vamps. Jeunes filles sorties du ruisseau après une enfance terrifiante, dans l’ombre d’une mère défaillante aux prises avec un mari violent et enchaînant les séjours en hôpital psychiatrique, leurs débuts rappellent un conte de fées. Livrée à elle-même dès 16 ans, Marilyn travaille comme plieuse de parachutes; nous sommes en 1942. Repérée par des photographes militaires, ses débuts de mannequin sont malgré tout poussifs : n’est-elle pas couronnée « reine honoraire » du Festival des artichauts de Castroville en 1948 ? Au même âge, Loana est déjà aspirée dans les entrailles de la nuit et paie son loyer en se produisant comme danseuse dans des bars. Puis, de film en film ou par la télé-réalité, elles se trouvent toutes deux hissées au firmament de la célébrité.
En 1952, Marilyn fait la une du magazine Life qui titre « Celle dont parle le tout Hollywood ». Elle tourne dans des films qui deviendront des classiques, tels que Niagara et Les hommes préfèrent les blondes (1953), puis Sept ans de réflexion (1955) où figure la scène culte de sa robe blanche soulevée par une bouche de métro. Au début des années 1960, elle est au sommet de sa gloire : en 1962, elle chante à John F. Kennedy, avec qui on lui prête une liaison, l’inoubliable « Happy birthday to you, Mister President », qui fait d’elle une icône mondiale.
L’ascension de Loana est encore plus fulgurante. « J’ai vécu trop vite ce que les gens rêvent de faire », confie-t-elle un jour : à sa sortie du loft, suivi par 12 millions de spectateurs, une foule en délire l’ovationne sur l’avenue de la Grande-Armée. Sa vie bascule, à l’instar de Cendrillon, avec qui elle aime à se comparer : « ma productrice, c’est ma bonne fée et le loft, ma baguette magique », affirme-elle parfois.
Et, de fait, à partir de ce jour, les projets se succèdent : elle pose pour un calendrier, lance sa marque de vêtements puis sort son album qui combine reprises, comme La Madrague de BB, et romances grenadines d’adolescente. Sa musique ne se distingue guère par une grande originalité mais elle est entraînante, les mots sont justes et le clip de Comme je t’aime, évoquant un bal masqué onirique, montre que sa beauté et sa présence scénique n’ont rien à envier à une Lady Gaga ni à une Mylène Farmer. Il y a ensuite le défilé de Jean-Paul Gaultier qui, prenant le contre-pied de son image de bimbo, la vêt d’une tenue épurée noire et fluide, presque monacale, inspirée du style bouddhiste ; le couturier avait-il perçu les démons qui la tourmentaient ?
En 2007 est créé son parfum. Le nez Vincent Schaller explique alors : « J’ai traduit sa soif de vie par un duo de fruits pétillants, la « Mara des bois » et la pastèque. J’ai aussi incorporé une note gourmande rigolote, la barbe à papa (…) sur un moelleux lit de muscs et de boutons de rose » : bref, tout Loana dans un flacon. Et comme une fragrance qui monte à la tête, elle envahit alors toutes les couvertures de magazines (on en compte au moins 80 !), tous les écrans. Même Edouard Balladur avoue être fan.. c’est dire !
Une autre part du mythe tient à un épisode : celui de la piscine dans le loft, bien sûr, où une étreinte avec Jean-Édouard fait décoller définitivement l’audimat de l’émission. Et pour cause : l’ambivalence de cette scène est extrêmement troublante, frisant la pornographie et demeurant malgré tout très spontanée et innocente. Elle rappelle les récits pastoraux d’autrefois racontant les amours d’un berger et d’une bergère, jeunes et beaux, qui s’aiment dans le courant d’une source à l’abri d’un vallon moussu. Dans un accès de puritanisme qui n’a rien de gaulois, la presse à scandale a tenté à tort de présenter cette scène comme outrageuse; or le malaise ne vient pas de l’acte en soi, c’est le dispositif même de l’émission qui se court-circuite, faisant du spectateur « le troisième en trop ». La piscine, c’est aussi l’archétype biblique de Suzanne au bain, pure et sensuelle, des baigneuses qui peuplaient les toiles de Courbet ou de Cézanne; c’est bien sûr le bleu envoûtant du film de Jacques Deray (1969), où plongent les tourtereaux Delon et Schneider ; et c’est enfin et surtout la dernière séance photo de Marilyn sur le tournage de La situation ne peut plus durer (1962), qui restera inachevé.
De manière générale, c’est bien l’ambivalence de Loana qui est désarmante. Impossible à classer dans une catégorie, à réduire à un rôle, elle est entière; à la fois petite fille timide et femme fatale, fragile et dévastatrice, agissant à l’instinct, selon son cœur. Comme Marilyn, elle aime tout le monde et voit le meilleur en chacun. Dans sa dernière interview, Marilyn raconte d’ailleurs apprécier les salutations sympathiques des éboueurs qui la croisent le matin devant chez elle : « Pour moi c’est un honneur… J’aime les ouvriers, les étudiants. Les soldats. » Pareil pour Loana qui, dedans ou dehors du loft, est la même : elle ne joue pas, elle vit. Comme si, des noirceurs insondables de son passé, jaillissait une lumière irrésistible.
Une môme éprouvée par la vie
La route de Marilyn et Loana est en effet semée de peines, de leur enfance misérable à leur fin tragique. Comme toute légende, leur existence est nimbée d’une aura de mystère, à l’instar de leur mort qui reste largement inexpliquée, mêlant hypothèses de règlements de comptes, voire de complot, aux brumes des paradis artificiels.
Il faut dire que la jeunesse de Loana, évoquée plus haut, avec un père violent et une mère absente, n’a pas été tendre. « On s’en remet mal, lors des fêtes de Noël ou ce genre de choses », laisse-t-elle un jour échapper. Ensuite, elle aurait fait de mauvaises rencontres : compagnons violents, agents sans scrupules qui n’ont de cesse de la dépouiller et, hélas bien souvent, de la molester. A la fin de leur vie, les deux idoles se trouvent chacune enfermée dans un huis clos toxique : Marilyn avec Eunice Murray, une gouvernante pieuse, rigide et puritaine, désignée par son psychiatre le Dr Ralph Greenson qui soigne le tout Hollywood; et Loana avec une certaine Sophie, qui aurait exercé une emprise sur elle. L’hystérie continue même après leur disparition, avec les demandes extravagantes de fans réservant les sépultures voisines de celle de Marilyn, ou la tentative de vol des cendres de Loana à sa mère par la décidément fort lunatique Sophie.
Tristes destinées que celles de ces femmes vénérées par les foules et pourtant si seules et mal-aimées une fois les projecteurs éteints. Hélas, avant elles, leurs grandes sœurs Edith Piaf ou, dans la littérature, Nana de Zola, furent elles aussi portées aux nues avant d’être consumées sur l’autel des passions collectives. On peut également citer Eva Perron, canonisée de son vivant par le peuple argentin avant de partir à 33 ans seulement; le surnomaffectueux que lui donnait sa mère la flaca c’est-à-dire « la maigrichonne », n’est du reste pas sans rappeler celui de la petite Loana, « Miette », dont elle a fait le titre de son autobiographie (Elle m’appelait Miette, 2001).
Mais la grande fêlure que partagent ces femmes, c’est celle de la maternité impossible : les fausses couches et avortements successifs de Marilyn, ainsi que la petite fille d’une Loana trop démunie pour l’élever et qu’elle a dû confier aux services sociaux sans pouvoir jamais la retrouver ensuite.
« Les gens veulent tous un morceau de vous, ils vous arrachent des morceaux … et je ne pense même pas qu’ils s’en rendent compte », constatait avec amertume Marilyn peu avant sa mort. Comme si, en appartenant à tout le monde, elles ne s’appartenaient plus vraiment, au point d’être contraintes de renoncer à ce qu’il y a de plus intime et de plus précieux dans la vie d’une femme, son enfant. Ironie cruelle du sort, la mère de Loana travaillait au foyer de l’enfance, comme pour réparer cette blessure primale, mais cela n’a pas empêché cette maternité ravagée de se transmettre de mère en fille. Elle les poursuit à l’instar d’un fatum, comme le montre le message, mentionné en introduction, adressé par Violette à sa petite-fille Mindy.
C’est sans doute la part d’ombre que portait Loana, qui hantait ses nuits et qu’elle tentait d’oublier en se réfugiant dans l’alcool, les drogues et les divers traitements qui n’ont fait qu’accentuer encore sa fragilité et ses accès de mélancolie.
Ecran du non retour
Comme dans le western Rivière du non retour (1954), où Marilyn partage la vedette avec le viril et taiseux Robert Mitchum, il semblerait bien qu’une fois franchi le seuil du loft, Loana ne soit jamais vraiment revenue de derrière l’écran. En atteste cette déclaration de sa mère Violette en août dernier : « à la fin je me disais : la télé me la rendra jamais, elle ne sortira jamais de ce putain d’écran ».
Et c’est aussi l’impression ressentie par deux témoins de son infortune. Lors d’un échange entre Jean-Edouard et Loana sur le plateau de Cyril Hanouna à l’occasion des 20 ans de l’émission, celui-ci tient un discours très éloigné de celui du goujat insensible, rôle qui lui avait été attribué d’office dans le loft. Bien au contraire, il y fait montre, d’une part, d’une sincère admiration pour Loana : « je trouve son parcours assez malheureux, regrette-t-il devant elle, visiblement ému, parce qu’il y avait quand même un chemin qui était tracé qui avait l’air plutôt magnifique ». D’autre part, il semble profondément affecté par sa descente aux enfers. Quand on lui demande si ses mésaventures lui ont fait de la peine, il répond sans hésiter : « Mais bien sûr. » Aussi, il l’invite à se mettre en retrait des médias le temps de se reconstruire : « pour le rétablissement sur le long terme, [venir sur un plateau télé], ce n’est pas du tout la meilleure des choses.» Un avis partagé par l’animateur de Loft Story Benjamin Castaldi, lui aussi présent ce soir là. En somme, tous les deux ont été parmi les rares qui ont tenté, de manière certes maladroite mais avec une compassion véritable, de la protéger de cet écran dont ils sentaient bien qu’il allait la dévorer.
Et, de fait, la question se pose de savoir si Loana n’appartenait pas à la télévision. C’est comme si son masque de lofteuse avait fusionné avec son propre visage et comme si la mort télévisuelle équivalait pour elle à une mort physique. D’ailleurs ce masque avait été en partie modelé artificiellement, pour elle comme pour Marilyn, par le recours à la chirurgie esthétique afin de correspondre à la perfection en 16/9 et sur papier glacé. C’est ce qui explique le comportement anorexique de Loana dans le loft, rapporté par l’animateur, qu’elle n’a probablement pas cessé après sa sortie.
On peut également s’étonner du constant soutien matériel apporté à Loana par la société de production de Loft Story, qui lui payait son loyer suite à ses déboires financiers : Alexia Laroche-Joubert, ancienne directrice d’Endemol, déclarait à ce propos que « Loana faisait partie de [sa] vie depuis 2001, [qu’elle] [s’]occupait d’elle depuis 25 ans.» On peut imaginer que le motif ne se limitât pas à de la pure charité; tout simplement, le loft avait créé Loana, qui était devenue sa créature. Néanmoins, ce destin tragique livré au public dans les médias, dont elle est restée prisonnière, n’explique pas l’ampleur du déferlement d’amour mais aussi, nous allons le voir, de haine, qu’elle a suscité.
En effet, avec 25 ans de distance, il faut prendre la mesure du raz-de-marée qu’elle a provoqué chez le public français. Angela Lorente, la directrice de casting de Loft story, se souvient : « Ça a été une folie incommensurable, les journaux démarraient par ça. La soirée à l’Étoile qu’on avait organisée, c’était LA folie, s’anime-telle, avant de conclure : la France est tombée amoureuse de Loana. » Et en visionnant les images de sa remontée en voiture de l’avenue de la Grande-Armée, on perçoit la vague de ferveur d’une foule venue aussi nombreuse – voire plus selon certains – que pour la victoire des Bleus trois ans plus tôt. Commentant les 11,7 millions de téléspectateurs réguliers de l’émission, l’animateur Benjamin Castaldi renchérit : « on faisait 90% des 15-24 ans, plus jamais on refera ça.»
Le dernier carnaval
Pour comprendre le « phénomène Loana », on ne peut faire l’économie d’un détour par l’univers du carnaval. En effet, Loft Story, tremplin de sa notoriété, en réunit tous les ingrédients. Ils sont au nombre de trois. Tout d’abord, l’inversion des valeurs, opérée dans le loft par l’omniprésence des caméras et l’existence du confessionnal; dès lors, la vie intime est montrée à la vue de tous, les émotions sont révélées et le quotidien de jeunes gens, sélectionnés pour leur caractère extraverti et parfois incompatible entre eux, prend une dimension extraordinaire. Ensuite, comme le carnaval, le loft crée les conditions d’une fusion du groupe : lieu restreint, temps restreint et, on l’a dit, toutes les émotions de tout le monde sont tout le temps montrées, voire exagérées par l’effet loupe des caméras, des micros et les commentaires des médias. Enfin, la troisième et dernière caractéristique du carnaval est l’intensité, favorisée par la spontanéité des lofteurs, l’émission elle-même qui les incite à se mettre en scène, et un bar à disposition pour, s’il le fallait encore, désinhiber les joyeux colocataires.
Déjà lorsqu’elle dansait dans les boîtes de nuit, Loana était familière du registre subversif et spectaculaire du carnaval. Dans le loft, elle s’ y sentait à l’aise et ne s’en est pas éloignée après la fin du programme. Décrite par ses amis comme « excessive en tout », elle a continué son show dans sa vie publique sur scène et sur les réseaux sociaux. Au fil du temps, son apparence même alterne une plastique plantureuse parfaite et un corps difforme, rappelant les lois physiques de l’univers rabelaisien : tantôt obèse, tantôt étique sous l’effet des substances qu’elle absorbait, se gonflant et se dégonflant, elle subit des métamorphoses au gré de ses périodes d’amélioration ou de rechute. Son dernier livre Si dure est la nuit, si tendre est la vie (2018) illustre les balancements aux extrêmes qui ont rythmé son existence.
Le télescopage de sa personnalité avec le public a lieu précisément dans ce registre carnavalesque. Rappelons-le, depuis les origines de l’humanité, le carnaval a toujours rempli une fonction cathartique en extirpant des profondeurs des corps et des âmes, lors d’une séquence intense et transgressive, leurs émotions les plus intimes, les plus puissantes et les plus inavouables. Rituel vital de toute société, mais parfois empêché ou frelaté par le régime politique ou les normes morales du temps, il est seul à même de purger le corps social de ses rêves secrets, angoisses ou turpitudes. A cet égard, le carnaval permet un voyage dans notre inconscient individuel et collectif. Le loft, c’était ce voyage.
Ainsi, en regardant les lofteurs, c’est nous-mêmes que nous observions. On le sait, Loft story est la version française de l’émission néerlandaise Big Brother. A l’image du panoptique de Bentham au XVIIIème siècle, elle offre une vision totale de nous-mêmes, sans laisser dans l’ombre le moindre recoin. Elle expose notre version non-censurée et a l’attrait inquiétant de nos penchants profonds, des pires comme des meilleurs. Ce dispositif hypnotique fascine autant qu’il suscite l’effroi et la honte. C’est pourquoi, dès le début du Loft, les réactions au programme sont radicales : accusations de voyeurisme, de télé-poubelle, déversement d’ordures devant les studios ou encore menaces de mort adressées à l’animateur. Le verdict tombe : on ne badine pas avec les démons des Français.
Et dans ce carnaval endiablé, repris en continu par la déesse aux cent bouches, Loana nous a montré le pire qu’un être humain peut redouter : sa détresse absolue, celle de sa famille réduite en miettes, celle de la fille-mère abandonnée, de la jeune femme amoureuse rejetée par son amant d’un soir et, plus tard, le cruel spectacle de sa déchéance inexorable.
Mais elle nous a aussi montré le meilleur : la beauté, l’innocence, la vie. Plus encore, c’est une inébranlable foi en la vie qu’elle a incarnée. Elle y croyait. Elle croyait que les miracles existent, que tout est possible, qu’elle, la petite danseuse des cabarets sombres de la côte cannoise, parviendrait à mettre toute la France à ses pieds. N’oublions pas que son enfance résume à elle-seule la tragédie d’une douce France fracassée par la mondialisation. Avec un père pompiste devenu chômeur et violent et une mère désemparée, travailleuse sociale réduite un temps à dormir dans sa voiture, vole en éclats le modèle de la petite classe moyenne paisible. On trouve naturellement, dans son histoire, des facteurs individuels liés à la personnalité de ses parents, mais son environnement est malgré tout symptomatique d’un déclassement généralisé, qui n’a fait que s’amplifier au cours des décennies suivantes. Une situation qui, à nouveau, n’est pas sans rappeler celle de Marilyn dans l’Amérique d’après-guerre.
Malgré cette adversité, Loana non seulement croyait en sa revanche sur la vie, mais elle l’a obtenue : quand elle défile, majestueuse et inaccessible, sur le podium de Jean-Paul Gaultier, c’est tout le gratin de la mode, du cinéma et même les femmes de milliardaires, qui la contemplent d’en bas. Loana, c’est le bug du système, le French dream. C’est l’espérance en talons compensés.
A n’en pas douter, cette victoire magnifique lui a gagné le cœur des Français. Elle a fait vibrer en eux la corde sensible, longtemps restée muette, de la réussite, de la joie espiègle et des lendemains pleins de promesses. Avec son triomphe, les humbles sont récompensés, les chemins jonchés de ronces se dégagent, les portes s’ouvrent; et même le ciel devient plus haut. Mais, paradoxalement, le succès de Loana est aussi ce qu’on ne lui a pas pardonné.
De la chute à la rédemption
On le sait, les foules sont enclines aussi aux passions tristes. Et il leur arrive de brûler les idoles adorées la veille. Par jalousie, et parce que l’audace et le talent d’une personne leur renvoient parfois en creux le reflet de leurs tendances pusillanimes et de leurs insuffisances, que celles-ci soient réelles ou supposées. Partant, on imagine facilement que certains ont regardé la chute de Loana avec satisfaction. Suite à sa disparition, la journaliste Constance Vilanova, autrice d’un livre sur la télé-réalité, écrit alors sur son compte Instagram : « on t’a regardée sombrer comme un spectacle. Tentatives de suicide, hospitalisations psychiatriques, overdoses, violences, précarité. À chaque fois, les médias étaient là. Pas pour t’aider. Pour vendre. Et nous, on regardait. Tu es devenue une bête de foire que l’on observe sombrer comme pour se rassurer qu’ici tout va bien ».
L’animateur Benjamin Castaldi, quant à lui, dénonce le travers collectif consistant à se divertir des malheurs de Loana. Il estime que « la vérité, c’est qu’on est tous un peu responsables. Parce qu’on a tous regardé. Parce qu’on a tous commenté. Parce qu’on a tous, à un moment, détourné les yeux quand ça devenait trop dur ». Après avoir été pendant sept ans l’objet de l’admiration du public, Loana est devenue la cible de moqueries et d’un intense déchaînement de haine. Et elle n’est pas parvenue à sortir de cette spirale infernale, où son moindre faux pas était épié et exploité pour l’attaquer dans les médias, compromettant ses chances de retrouver un équilibre.
Au-delà des mauvaises rencontres, l’appareil médiatique a joué un rôle actif dans sa chute. L’émission TPMP, en particulier, a plus d’une fois organisé un lynchage public de la jeune femme, notamment en 2024 où la chaîne a été sanctionnée par l’ARCOM pour « atteinte claire à la dignité de Loana ». Ce qui n’a pas empêché l’animateur de se féliciter le lendemain d’une audience record de 1,9 millions de téléspectateurs.
Mais outre le plaisir malsain à livrer au public le spectacle de sa déchéance matérielle et physique, n’y aurait-il pas, derrière ces campagnes visant à ternir son image, une volonté de la remettre à sa place, dans les bas-fonds d’où la télé-réalité l’avait extraite ? Car l’acharnement à décrire par le menu tous ses revers, la disponibilité en abondance de drogue dans son appartement dont elle disait ne pas savoir d’où elle provenait et le lâchage brutal qu’elle a connu dans ses divers projets laissent penser que sa carrière artistique a été abrégée volontairement.
Sans parler de complot, on peut très bien envisager que son personnage libre, très populaire et échappant à tout contrôle était devenu encombrant et ait pu susciter un consensus hostile dans le milieu des médias, qui a conduit à son éviction progressive. Partant, compte-tenu des fragilités de Loana sus mentionnées, quoi de plus facile que de la déstabiliser par une campagne très défavorable ou de l’inviter à des soirées douteuses. Devenue toxicomane et affaiblie, il était dès lors aisé de lui couper l’accès à de nouveaux projets sous prétexte qu’elle n’était pas fiable. Là encore, Marilyn a connu, elle aussi, ce traitement punitif : ses cachets étaient des dizaines de fois inférieurs à ceux des autres actrices en vue et les studios l’ont boudée pendant de longues périodes. Dans le cas de Loana, la malice consistait à faire en sorte qu’elle croie que sa dégringolade était uniquement de son fait, alors que toutes les conditions de sa chute avaient été créées préalablement. Comme au temps du stalinisme, où l’on exigeait des « ennemis du peuple » qu’ils fassent leur autocritique avant leur exécution : les stars passent, le star-système demeure.
Mais retournons un instant là où tout a commencé, dans le loft : « Qui sera le couple idéal, c’est vous qui décidez », claironne la voix-off du générique. Après tout, si on rembobine l’aventure de Loana au début, avant ses années fastes et sa descente aux enfers, ne peut-on imaginer un scénario où Jean-Edouard et elle sortent tous les deux vainqueurs du loft, où il l’épouse et lui fait trois ou quatre autres enfants, dans une piscine ou ailleurs? Justement non.
Rappelons-le, Loana entre dans le loft propulsée par une force considérable, avec sa rage et sa revanche à prendre sur la vie. S’il y a certes une part de lâcheté dans le comportement de Jean-Edouard, la cause première de sa prise de distance pourrait être ailleurs : ce dernier a très bien senti qu’il était face à un phénomène qui le dépassait complètement. D’ailleurs, après les présentations au début de Loft Story, il confesse lui-même face caméra qu’il la trouve « trop tout ».
Elle était inarrêtable. A ses côtés, il aurait fallu un cow-boy de la trempe de Robert Mitchum, celui qui donne la réplique à Marilyn dans Rivière du non retour, lui frictionne les pieds et veille sur elle après l’avoir sauvée des rapides. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y eut pas de Mitchum en puissance chez Jean-Edouard… Mais c’était un rôle intenable dans le loft, où on attendait de lui d’être le DJ cool et enjôleur de la bande. Détail intéressant, dans l’émission des 20 ans après évoquée plus haut, c’est comme si le cow-boy protecteur qui sommeillait en lui s’était enfin réveillé. En se montrant soucieux des épreuves traversées par Loana et en l’incitant à se retirer des plateaux, il rappelle du reste le geste de Mitchum à la fin du film : alors que Marilyn chante dans un saloon devant un parterre de poussiéreux soupirants en santiags, il la ravit de la scène et la ramène chez lui, laissant le public médusé. Dans l’épisode de TPMP, l’attitude de Jean-Edouard part d’un noble sentiment et on peut regretter que Loana n’ait pas suivi son conseil. Mais cette tentative de sauvetage arrive trop tard. En vingt ans, la vie les a séparés.
La seconde raison expliquant le dénouement du loft est la mentalité de la France de 2001. Rappelons que dans le jeu, c’est le vote du public qui décide du choix des gagnants. A la différence des années 1960, où elle adulait BB et Johnny, l’opinion française n’a alors plus le même élan ni le même optimisme. L’euphorie des Trente Glorieuses s’est envolée et la mondialisation est passée par là : le chômage a enjambé la barre des 10%, les banlieues sont dévastées par l’insécurité, les campagnes par la vache folle et par la concurrence déloyale de pays voisins. Dans ces conditions, la France n’a plus envie de croire aux contes de fées et le joli couple Loana-Jean-Edouard, déjà déséquilibré par nature, n’a pas la préférence des téléspectateurs. Ils optent pour le duo amical Loana-Christophe. Pas vraiment glamour et plus terre à terre, ce choix est celui de la prudence et des intérêts bien compris, où les deux gagnants s’apparentent davantage à deux associés ayant conclu une bonne affaire avec le jeu.
Finalement, Loana a conquis le public par son naturel et sa féminité. Pour l’animateur Castaldi, « elle n’était pas un personnage, elle était une femme, une vraie, avec ses fêlures, sa douceur, sa fragilité à ciel ouvert. Et c’est précisément pour ça qu’on l’a aimée (…) son visage fait partie de notre histoire collective. » Elle réveillait chez les gens leur part lumineuse, la plus authentique et candide dans un monde désenchanté. Mais, hélas, Loana a été rattrapée par son ombre et celle des autres, qu’ils projetaient sur elle. A un certain point de sa vie, la foi lui a fait défaut; comme une Marie-Madeleine qui aurait manqué son rendez-vous avec Dieu, mais dont la grâce et le courage ouvrent la voie à la rédemption.
La France, quant à elle, a découvert dans le loft une héroïne à laquelle elle n’était pas prête. Loana a ravivé à la fois ses espérances de gloire et ses angoisses de déclassement. Pendant sept ans, elle a incarné une jeunesse et une beauté insolentes, ignorant le marasme ambiant et les codes impitoyables du monde du spectacle. En définitive, sa mère avait raison : Loana n’est jamais sortie du loft. Et nous non plus, d’ailleurs. Elle nous y attend, nous offrant son sourire confiant, à chaque fois que nos anges ou démons viendront nous taquiner. Enfin, une chose est sûre. Loana, Marilyn ont bel et bien gagné leur pari : dans nos cœurs, vous resterez toujours wonderful !
Pour notre chroniqueur, la messe est presque dite… Villepin rêve d’une « nation monde », Macron d’une union nationale et France Inter d’un pluralisme sans pluralistes: vivement 2027 que les Français reprennent la télécommande. Face à la faillite de la politique, Ivan Rioufol appelle les citoyens à la rescousse.
Les Français, seuls, ont la clé de leur destin. La politique, décrédibilisée par ses bilans, doit s’effacer devant les électeurs. C’est pourquoi le 2 mai 2027, issue de la présidentielle, pourrait être une délivrance. Entendre Dominique de Villepin, jeudi sur LCI, présenter la France comme une « nation monde » et se réjouir : « Nous sommes la dernière république universelle du monde ! », donne un aperçu de la démence des immigrationnistes d’en-haut. Observer, samedi, la débandade de la direction de France Inter, qui a lâché le journaliste de Valeurs Actuelles, Charles Sapin, face aux pressions de la gauche et du show-biz, confirme l’accaparement de Radio France par une caste sectaire. Refuser le pluralisme des idées, même au prix d’un éditorial de 150 secondes par semaine, ne peut qu’inciter les contribuables, avec ou sans gilets jaunes, à réclamer l’expulsion des usurpateurs d’un service public à 4 milliards d’euros.
À France Inter, le pluralisme ne passera pas ! Céline Pigalle voulait remplacer l’édito de Charles Sapin par un débat. Elle aurait aussi bien pu promettre de désinfecter le studio après ses passages. Sapin a évidemment refusé et il a eu raison. Reste une question : puisque la CGT…
L’ancien régime s’achève dans d’effrayantes convulsions. Mais ses intolérances n’auront pas le dernier mot. La mise en cause de l’appareil politique est telle que seulement 30% des électeurs jugent Marine Le Pen ou Jordan Bardella les « plus capables » (Fondapol). Ces scores restent néanmoins les meilleurs parmi les autres prétendants. Ce week-end, Le Figaro Magazine a fait paraître une étude[1] de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie sur la France à la fin du siècle. Il en ressort que la nation historique peut devenir minoritaire dès 2070 si rien ne vient freiner les entrées d’extra-européens. En revanche, un renversement de la submersion musulmane reste possible grâce à des mesures drastiques de restrictions. Or seuls les citoyens peuvent en décider, en appuyant des choix indifférents aux leçons de morale des juges.
Néanmoins, il faut compter sur la malignité d’Emmanuel Macron et la complicité des partis de gauche pour tenter d’entraver la colère du peuple trahi. Usant à nouveau de l’évitement et de la peur, le chef de l’Etat a ainsi voulu replacer, vendredi à l’Elysée, la nécessité d’une union nationale autour de sa personne décriée. Il parlera aussi aux Français jeudi soir. Devant les représentants des mouvements politiques, réunis dans le bunker sous-terrain de la salle de crise, Macron a dramatisé la « menace hybride russe », immédiatement démentie par Vladimir Poutine. De surcroit il s’est déchargé, sur le dos des Etats-Unis et d’Israël, de toute responsabilité dans la flambée des prix de l’énergie, sans envisager une réduction des taxes (près de 60%) sur les carburants. Mais qui, dans la population, veut absoudre Macron de ses fautes ?
Seule la radicalité démocratique, redoutée par le pouvoir, fera tomber l’oligarchie. Cette quête vers les racines (radix) est un mouvement de fond. Il s’exprimera spectaculairement dès vendredi avec la visite du pape Léon XIV à Paris : 600 000 personnes sont attendues pour la messe de samedi qui se tiendra Place de la Concorde et sur les Champs Elysées. Ils étaient 250 000 fidèles en 2008 pour accueillir Benoit XVI sur l’esplanade des Invalides. Cette renaissance spirituelle préfigure-t-elle une renaissance nationale ? Oui, si les Français le veulent.
La demi-pénombre de nos architectures intérieures grouille de sens et de réminiscences. Deux très grandes âmes ont fait du dévoilement de leurs pièces et gouffres intimes le centre de leur œuvre plastique : Hugo et Hammershøi. Rendez-leur visite, à Paris ou à Zurich.
L’œuvre du peintre danois Vilhelm Hammershøi (1864-1916) est un antidote esthétique à la canicule. Sa lumière extérieure tamisée, reflétée en froides clartés d’albâtre par une porte entrouverte, une nuque marmoréenne ou une nappe immaculée, nous rafraîchit les yeux. Touchée ces derniers mois par des pics de chaleur inédits et une luminosité inhabituelle, la ville de Zurich (Suisse) propose jusqu’à la fin du mois d’octobre, au musée des Beaux-Arts, de pénétrer l’intimité domestique épurée de celui que l’on nomme le « Vermeer moderne », et de caresser du regard le silence de ses intérieurs sobres et sombres léchés par la pâleur d’un jour qui ne brûle jamais.
Au premier plan, une table recouverte d’une nappe blanche aux plis impeccablement ourlés d’ombre. Sur ce linge de maison qui porte la trace d’un repassage méticuleux, de la vaisselle, blanche elle aussi : deux assiettes en porcelaine et une coupelle contenant une motte de beurre frais. Derrière cette nature morte succincte, qui rappelle, à l’échelle des choses, les Symphonies en blanc des portraits de James Abbott McNeill Whistler (1834-1903) que Vilhelm Hammershøi connaissait, une femme, assise à un piano, nous tourne le dos. Elle est vêtue d’une robe noire et ses cheveux châtains, ramassés en un chignon vaporeux, troublent la pâleur de son cou. Joue-t-elle la partition qu’elle a sous les yeux et qui, de là où nous sommes, affiche des tons de porcelaine ? Sans doute, car en plus des blancs grisés, des gris bleutés et des bruns à peine effleurés par la lumière du jour, la très silencieuse palette d’Hammershøi joue de teintes musicales : le pianiste anglais Leonard Borwick fut son ami, collectionneur et mécène.
La lumière qui sait se taire
Intérieur avec femme au piano (1901) est l’une des œuvres les plus connues du peintre danois. Elle illustre son goût pour la ligne – qu’il nomme « la forme architectonique du tableau » – et pour la lumière, à la fois froide et familière. Plis de la nappe, moulures des murs, lignes de la table, du piano et des cadres décoratifs : au milieu de ce « concert de la géométrie » (Paul Valéry), seule la motte de beurre modelée d’un jaune tendre prêt à fondre comme neige au soleil d’hiver adoucit l’austérité du mobilier anguleux. Blancheur presque surnaturelle d’un jour pourtant lointain mais qui inonde une nappe, une chaise, une partition de musique, et laisse le reste des êtres et des objets comme à l’écart du monde : la lumière sait se taire et l’œil écoute la petite musique de la vie domestique, calme et mélancolique. On pourrait dire de la représentation des appartements successifs d’Hammershøi à Copenhague ce que Paul Valéry écrivait de la peinture de Vermeer : « Nous ne la regardons pas une minute, immédiatement nous l’habitons. Nous nous imprégnons de cette atmosphère qu’elle enclot. »
L’œuvre de Vilhelm Hammershøi est faite de ces éclats sans soleil et de ces obscurités sans nuit. Ses fenêtres donnent davantage sur l’intérieur que sur l’extérieur, et ses portes grandes ouvertes mènent à d’autres portes entrebâillées. La lumière du dehors s’évanouit au sol, ombre d’elle-même, ternie par les petits carreaux des grandes ouvertures. Elle éclaire un pan de mur, un compotier ou la tranche d’un plateau en étain. Lorsqu’elle vient de l’intérieur, c’est-à-dire du regard que l’on porte sur les choses, elle illumine la nuque de sa femme Ida, la chemise du violoncelliste Henry Bramsen, et les fait exister.
Le grand maître de la peinture danoise est un architecte d’intérieur. Même ses paysages bucoliques et urbains ont des airs de pièce à vivre un peu éteinte. Il est le double inversé de son contemporain espagnol, JoaquínSorolla (1863-1923), peintre luministe qui a fait danser le soleil de Valence sur les corps salés des pêcheurs, de leurs épouses et de leurs enfants, luisants des embruns du rude travail de la mer et des douceurs juvéniles des bains d’été. Après des mois aveuglants, où il a fallu attendre l’éclipse du 12 août dernier pour ne plus entendre, l’espace d’un court instant, le soleil hurler en plein jour, les œuvres d’Hammershøi jouent avec le désir qui nous prend peut-être de regarder les rayons du soleil, enfin affaiblis par l’automne, jouer timidement avec nos intérieurs, notre mobilier et notre peau.
Quand Victor Hugo se fait architecte
L’autre grand architecte d’intérieur de cette rentrée est Victor Hugo (1802-1885) : la Maison de Victor Hugo, place des Vosges, à Paris, donne à voir les constructions mi-réalistes, mi-hallucinées, exécutées au fusain, à l’encre de Chine et à la gouache blanche par l’auteur des plus grands monuments littéraires français. Grand bâtisseur de mots, l’écrivain manifeste très tôt son intérêt pour les pierres et les édifices anciens – abbayes, églises, châteaux et cathédrales, dont il dénonce la démolition par le vandalisme révolutionnaire et la restauration hideuse par les ignares qui lui ont succédé. Son petit ouvrage Guerre aux démolisseurs (1832) est « un cri universel appelant la nouvelle France au secours de l’ancienne ». Pour Hugo, l’architecture est la forme première de la pensée humaine et doit, à ce titre, être conservée. Elle est, avant l’invention de l’imprimerie au XVe siècle, « la grande écriture du genre humain, de la pagode la plus immémoriale de l’Hindoustan jusqu’à la Cathédrale de Cologne ». À partir de Gutenberg, « le livre tue l’édifice » : c’est le sens du chapitre intitulé « Ceci tuera cela », dans Notre-Dame de Paris (1831). Mais Hugo n’oubliera pas l’édifice pour autant. Artiste total, démiurge de plume, de pierre et de pinceau, il bâtira, dans la tristesse du deuil et la solitude de l’exil, les constructions chimériques qui l’aideront à braver le chagrin et l’oubli.
« Il excelle à mêler dans des fantaisies sombres et farouches les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de Piranèse ; il sait, au milieu d’ombres menaçantes, ébaucher d’un rayon de lune ou d’un éclat de foudre, les tours d’un Burg démantelé et découper en noir la silhouette d’une ville lointaine avec sa série d’aiguilles, de clochers et de beffrois. Des châteaux, des églises en ruine d’un style insolite, d’une architecture inconnue, pleine d’amour et de mystère, dont l’aspect vous oppresse comme un cauchemar. » C’est ainsi que Théophile Gautier décrit les dessins d’Hugo.
Tout semble en effet bâti au bord de l’infini, sous des pâleurs de lune éphémères. Murailles crénelées, châteaux improbables happés par des abîmes d’encre, donjons solitaires défiant l’obscurité du gouffre, tours de Pise gothiques à demi éboulées et harnachées de poulies fantasques, escaliers effondrés conduisant tant bien que mal à un morceau de ciel bleu grillagé : l’architecture hugolienne mime son architecte hanté par « ce qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime », décidé à aller voir « au seuil de l’ombre et du vide », si à travers « l’impénétrable voile / on apercevait Dieu comme une sombre étoile. » Ses visions fantaisistes et ses bâtisses incongrues prolongent, dans des lavis d’encre noire et des rehauts de blanc, son goût pour les objets composites et hybrides dont il aimait saturer Hauteville House, sa maison de Guernesey. Mêlant parfois ses initiales bannies aux enceintes incertaines de ses demeures imaginaires, Hugo réconcilie la pierre et la plume, le livre et l’édifice, ceci et cela.
Les architectures fantasmées du grand homme sont des vues extérieures, mais nous parvenons souvent à « voir par-dessus le mur », pour reprendre l’un des vers du poète. Alors que l’imagination romanesque a besoin de mots précis et techniques pour transformer le verbe en pierre, l’univers onirique, sous le pinceau, a le privilège du flou que l’écriture ne peut investir. Nommer, c’est toujours tracer des contours. Rien de mieux, alors, que le dessin et la peinture pour figurer des gouffres « où nul bord n’apparaît ». Si le phare des Casquets de L’homme qui rit (1869)a quelque chose de « sobre, exact, nu, précis, correct », l’encre intitulée Phare des Casquets est, quant à elle, un démenti visuel à sa description littéraire : en gravissant les marches tortueuses du phare en ruine, on voit « des choses sombres / [et] l’ombre infinie où se perdent les nombres ». Celui qui a tout nommé, du grand au petit, du drame personnel à la tragédie nationale, qui a écrit La Légende des siècles et croqué les choses les plus infimes depuis la fenêtre de sa chambre, celui qui a contemplé et agi, observé et imaginé, pensé et senti, a toutefois laissé, dans ses encres sans phrases, sans roman, sans théâtre et sans poésie, la part d’innommable qui fait des arts visuels une autre façon d’habiter le monde. Entre ceci et cela, cette fois.
Les « manières de sombre » (Gérard Titus-Carmel) d’Hugo et Hammershøi signent la fin de l’été. L’attention au silence de leurs œuvres sera un précieux dérivatif aux cacophonies habituelles de la rentrée et à la probable surexposition des sujets médiatiques.
À voir
« Hugo et l’architecture. De la pierre à la plume », Maison de Victor Hugo, 6, place des Vosges 75004 Paris. Jusqu’au 22 novembre.
« Vilhelm Hammershøi. L’attention au silence », Musée des Beaux-Arts, Heimplatz 1, 8001 Zurich (Suisse). Jusqu’au 25 octobre.
A New York, en 2007, une jeune chanteuse de jazz de 27 ans meurt sur les rails du métro. Accident, suicide ou crime? Un jeune journaliste et un ancien photographe de guerre se lancent sur les traces de la mystérieuse Sarah. Avec La Femme au manteau de loutre, Alain Genestar signe un polar musical où le jazz, la mort et le diable jouent une étrange partition.
New York, 2007. La ville verticale et violente, longtemps système nerveux de la planète, qui jazze, swingue, a parfois des coups de blues, avec la neige de janvier qui se transforme en boue grise sur la 60e Rue, non loin de la « Fifth Avenue Station », est le cadre du nouveau roman d’Alain Genestar, La Femme au manteau de loutre. Le lieu du drame.
Alain Genestar a publié le remarquable Pour mémoire, retour à Auschwitz, avec Simone Veil, en 2018 – Pocket, 2025 – qu’il faut relire d’urgence en ces temps de grande confusion généralisée. Il fut directeur du Journal du dimanche et de Paris Match, et cofondateur, avec sa famille, de Polka, un magazine chic de photos. Il connaît New York, qu’il arpente à pied, écoute du jazz, l’une de ses passions, lorsque le crépuscule vire au morose.
Une femme sur les rails
Le lieu du drame, donc. Une jeune femme en manteau de loutre vient d’être percutée par une rame de métro. On emploie l’euphémisme «accident de personne». Suicide ? Crime ? Le doute est permis. Un jeune journaliste stagiaire au Times s’empare du fait divers. Il se nomme Joaquin Macarell. Du sang catalan coule dans ses veines. C’est dire qu’il ne lâchera pas le morceau facilement. Il est aidé dans ses recherches par un ancien photographe de guerre saturé de scènes insoutenables. Ce point important du roman permet à Genestar d’évoquer l’immense Sebastião Salgado, décédé en 2025. Un jour, devant des étudiants, le photographe lance : « La photographie est un acte d’engagement. C’est une manière de dénoncer les injustices, de montrer ce qui est invincible, de rendre les choses visibles. » Citant encore Salgado, Genestar souligne qu’on peut « mourir de l’intérieur » à force de photographier l’agonie des opprimés de la terre.
Le jazz dénonce également les injustices sociales et tente de calmer les blessures. Le roman, d’une époustouflante érudition, nous fait partager ce monde musical envoûtant. On va même découvrir le désespérant « Club des 27 », rassemblant les génies de la musique et du chant morts à l’âge de 27 ans. Le résultat d’un pacte mystérieux passé avec le diable ? Le roman explore la piste.
Le jazz au cœur de l’enquête
Alors pourquoi l’irruption du jazz dans ce drame urbain ? Il semblerait que la victime se prénomme Sarah, qu’elle soit une chanteuse qui vient d’avoir 27 ans. Avec Dinah, sa sœur, de deux ans sa cadette, elles se produisent régulièrement autour de minuit dans un club de Harlem, le St. Nick’s. Elles sont belles et talentueuses, dotées d’une voix de mezzo-soprano. On pense aussitôt à Aretha Franklin. La comparaison est certes flatteuse, mais justifiée. L’entrée dans le club ravira les amateurs. Extrait : « Au St. Nick’s, il n’y a pas de scène, les musiciens jouent au milieu du public. Un public peu nombreux vu que l’espace se réduit à une sorte de couloir avec le vestiaire à l’entrée à gauche, un bar qui court sur la droite tout en longueur jusqu’au fond de la salle où se produisent quatre artistes (…), ce qui crée une ambiance intime et une acoustique très particulière, un peu sourde, confinée. » Je me revois entrant dans le pub londonien The Good Mixer, dans le quartier de Camden, sur les traces d’Amy Winehouse, la sulfureuse Amy, elle aussi morte à 27 ans, usée par le star-system. J’écrivais là, sur un coin de table, sa bio.
Le diable joue sa partition
L’enquête se poursuit et Genestar transforme son roman musical en polar noir. Les pistes sont nombreuses et sinueuses. On découvre un pianiste génial, psychopathe, conducteur de métro, qui fréquentait Sarah. On n’en dira pas plus. On apprend que les oiseaux des zoos de Central Park et du Bronx s’entretuent parfois dans leurs volières. Déjà, un certain Holden Caulfield se demandait où allaient les canards de Central Park l’hiver. On s’interroge sur l’identité réelle de la victime. Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à sa jeune sœur. Toutes les deux possédaient un manteau de loutre. Et puis, rebondissement : un autre suicide, le 25 février 2004, a eu lieu à la station « West Farms Square ». La victime s’appelait Louise Fordham. Elle avait 27 ans, était chanteuse de jazz, fréquentait un pianiste d’une quarantaine d’années. Et ce n’est pas fini.
À la fin, il reste une ville gigantesque sous la neige, quelques notes de jazz, le diable qui joue sa partition entre deux buildings, et la silhouette d’une femme qui ferme son col pour éviter que les flocons n’altèrent sa voix extraordinaire ; elle va vers la mort, la sienne.
Alain Genestar, La femme au manteau de loutre, Grasset, 288 pages.
Le sélectionneur de la Mannschaft et égérie du site de voyages Trivago Jürgen Klopp (notre photo) fait parler de lui en sortant de sa réserve politique, et en donnant le sentiment de fustiger les bons résultats électoraux de l’AfD. Mais, quoi que l’on pense de ce parti, les « questions interdites » ne disparaissent pas toutes seules, observe Charles Rojzman. Et un peuple ne peut peut-être pas transmettre indéfiniment son appartenance nationale sous la forme de la culpabilité.
Il arrive que quelques événements rapprochés, dont chacun pourrait paraître secondaire, révèlent soudain la profondeur d’un bouleversement que l’on refusait jusque-là de regarder.
Le 6 septembre 2026, en Saxe-Anhalt, l’AfD a recueilli près de 44 % des suffrages et obtenu 39 des 83 sièges du Landtag, devenant de très loin la première force politique de ce Land de l’ancienne Allemagne de l’Est et ébranlant cette Brandmauer, ce « mur coupe-feu » par lequel les autres partis allemands s’interdisent toute alliance avec elle. Onze jours plus tard, le 17 septembre, Jürgen Klopp, l’une des personnalités les plus populaires du pays, surgissait dans ce débat d’une manière inattendue en demandant aux Allemands de ne plus abandonner la fierté nationale aux « mauvaises personnes », de reprendre leur drapeau et de retrouver ce qu’il appelle un « patriotisme positif ».
La déclaration mérite que l’on s’y arrête, précisément parce que Klopp ne parle pas au nom de l’AfD mais contre ce qu’il considère comme ses dérives. Pour lui aussi, cependant, quelque chose est devenu impossible : laisser entendre que la fierté allemande appartiendrait nécessairement aux extrémistes. On mesure le chemin parcouru lorsque, dans le pays d’Auschwitz, un homme qui entend combattre l’extrême droite commence par réclamer le droit d’aimer le drapeau national.
Pendant ce temps, une autre bataille s’est ouverte, moins spectaculaire mais peut-être plus importante encore : celle de la culture.
Le 2 mars 2026, le groupe AfD au Bundestag avait publié un véritable manifeste culturel annonçant qu’un futur gouvernement déciderait « avec assurance » quelles œuvres et quelles institutions mériteraient l’argent public, que les financements devraient s’orienter vers « le peuple, la liberté et la nation », privilégier ce qui possède une importance nationale et servir, selon une formule dont le caractère intempestif est précisément ce qui frappe, « le vrai, le bien et le beau ». Puis, le 18 août, le même groupe demandait une « réorientation fondamentale » de la culture mémorielle allemande, afin que l’histoire du pays ne soit plus principalement envisagée à travers les crimes des dictatures nazie et communiste, mais retrouve aussi ses continuités, ses œuvres et ses moments de grandeur.
Voilà donc que la querelle cesse d’être abstraite. Un parti qui annonce vouloir transformer la culture vient de démontrer qu’il pouvait devenir la première force politique d’un Land allemand, et aussitôt revient, comme il revient toujours en Allemagne, le spectre familier : 1933.
Comme si l’Allemagne ne pouvait jamais parler de nation, de culture, de transmission, de famille, d’immigration ou d’identité sans que l’ombre d’Hitler se lève derrière elle ; comme si près d’un siècle d’histoire n’avait rien changé ; comme si toute volonté de rompre avec les orthodoxies progressistes contemporaines devait nécessairement conduire, par quelque pente fatale, à l’Entartete Kunst, aux autodafés, aux chemises brunes et finalement à Auschwitz.
Mais est-ce vraiment la même histoire ?
Car l’AfD ne mène plus seulement une bataille contre l’immigration. Elle mène un combat culturel, et elle le mène précisément sur les terrains que l’Allemagne officielle avait cru pouvoir soustraire à la discussion : la nation, l’islam, la famille, le sexe, l’école, la langue, les cultures venues d’ailleurs, la mémoire et, derrière toutes ces questions, le droit d’un peuple à considérer que sa propre culture possède chez lui une place particulière.
À la société multiculturelle, l’AfD oppose une deutsche Leitkultur, une culture allemande de référence, enracinée dans la langue, le christianisme, l’héritage antique, l’humanisme, les Lumières, les traditions et les œuvres allemandes. Elle combat le gender mainstreaming, certaines politiques publiques concernant les identités LGBT et trans, l’écriture genrée et cette conception de l’intégration selon laquelle la société allemande devrait progressivement mettre sa propre culture sur le même plan que toutes celles qui sont venues s’établir sur son territoire.
On peut combattre ces orientations, et certaines déclarations de responsables de l’AfD ainsi que les conceptions ethnoculturelles présentes dans certains de ses courants méritent d’être examinées sans complaisance. Mais répondre à l’ensemble de ces questions par un seul mot, Hitler, constitue une manière particulièrement commode de ne répondre à aucune.
Car Hitler n’était pas un conservateur inquiet de voir disparaître les traditions allemandes sous les coups de la mondialisation et du multiculturalisme. Le national-socialisme était un système totalitaire fondé sur une conception raciale de l’humanité, qui avait détruit les partis politiques, supprimé les libertés, persécuté les opposants et les Juifs et soumis progressivement l’ensemble de la vie culturelle à l’État.
L’Entartete Kunst, l’« art dégénéré », ne fut pas une querelle concernant les subventions publiques. Les œuvres étaient confisquées, les artistes exclus, les musées purgés, tandis que la Reichskulturkammer contrôlait l’accès même aux professions artistiques et intellectuelles. Derrière le jugement esthétique se trouvait le jugement racial : certains hommes n’étaient pas seulement accusés de produire un mauvais art, ils étaient considérés comme corrupteurs du peuple en raison de leur origine ou de leurs idées.
Voilà la différence essentielle entre un combat culturel mené dans une démocratie et une mise au pas totalitaire.
Que l’AfD veuille aujourd’hui modifier profondément les critères selon lesquels l’État distribue ses subventions mérite évidemment discussion et vigilance. Elle l’annonce sans détour : la liberté artistique ne créant pas, selon elle, un droit à la subvention, un gouvernement AfD choisirait ce qu’il souhaite financer.
Il faut prendre cette affirmation au sérieux, car l’argent public peut devenir un formidable moyen de pression sur la création ; mais refuser de financer une œuvre n’est pas encore l’interdire, combattre une idéologie n’est pas supprimer la liberté de ceux qui y adhèrent, vouloir transmettre une culture majoritaire n’est pas décider racialement quels hommes ont le droit d’appartenir au peuple.
Ces distinctions paraissent élémentaires, et pourtant notre époque semble avoir de plus en plus de peine à les faire, peut-être parce que le monde contre lequel se révolte aujourd’hui l’AfD n’est précisément plus celui de 1933.
Nous continuons à chercher avec une application presque obsessionnelle les monstres du passé tandis que nous éprouvons beaucoup plus de difficultés à reconnaître les idéologies de notre propre temps. Le nazisme a été vaincu militairement, politiquement et moralement ; cela ne signifie évidemment ni que l’antisémitisme ait disparu ni que des mouvements néonazis n’existent plus, mais simplement que les dangers qui menacent les démocraties européennes ne se présenteront pas nécessairement avec les uniformes, les mots et les symboles de 1933.
À mes yeux, une autre entreprise de déconstruction culturelle s’est développée au cœur même des démocraties occidentales, que l’on désigne, faute d’un mot plus satisfaisant, sous le nom de wokisme. Je ne parle évidemment pas ici du combat nécessaire contre le racisme ou les discriminations, mais de ce qu’il devient lorsqu’il se constitue en vision générale du monde, distribuant les hommes entre dominants et dominés, coupables et victimes, colonisateurs et colonisés, Blancs et « racisés », Occidentaux et peuples soumis, et finissant par soumettre l’histoire, la langue, l’art, la famille et jusqu’aux relations entre les sexes à cette grille morale.
Le paradoxe est considérable : cette idéologie ne proclame pas la supériorité de l’Occident, elle instruit son procès ; elle ne demande pas aux Européens de conquérir le monde, elle leur apprend à soupçonner leur propre héritage ; elle ne glorifie pas la nation, elle voit volontiers dans celle-ci le masque d’une domination dont il faudrait se libérer.
Et c’est ici que surgit l’une des contradictions les plus étranges de notre temps : la convergence provisoire d’une partie de cette gauche identitaire avec l’islamisme.
Ils ne veulent pourtant pas du même monde. Sur les femmes, la sexualité, l’homosexualité, la religion, la famille et la liberté individuelle, leurs conceptions peuvent être radicalement opposées ; le militant occidental qui revendique la fluidité des identités sexuelles appartient même à un univers moral presque inverse de celui de l’islamiste qui entend soumettre la société à une norme religieuse.
Et pourtant ils peuvent cheminer quelque temps ensemble, non parce qu’ils désirent la même société, mais parce qu’ils peuvent désigner le même coupable : l’Occident, son passé colonial, ses institutions, sa prétention à l’universalité et, souvent, Israël, transformé en incarnation presque abstraite du colonisateur occidental.
C’est pourquoi je parlerais moins d’alliance que de cheval de Troie.
Le cheval de Troie n’est pas l’islam dissimulé derrière le drapeau arc-en-ciel, ce qui serait une caricature aussi facile que fausse ; il est beaucoup plus subtil, puisqu’il réside dans l’interdiction morale de regarder les contradictions du réel.
À force d’expliquer qu’il serait illégitime de juger une culture étrangère à partir des principes de la nôtre, on finit par perdre les moyens intellectuels de défendre les libertés mêmes dont on se réclame. Comment défendre l’égalité des femmes si toute critique d’une pratique religieuse devient suspecte d’« islamophobie » ? Comment défendre les homosexuels si l’on hésite à dénoncer l’homophobie présente dans certains milieux par crainte de stigmatiser une minorité ? Comment exiger l’intégration si l’idée même qu’une culture d’accueil puisse demander quelque chose à celui qu’elle accueille devient suspecte de domination ?
Le danger contemporain n’est donc pas, à mes yeux, la répétition mécanique du nazisme, comme si l’Histoire était condamnée à remettre éternellement le même uniforme ; il réside aussi dans notre incapacité à reconnaître les contradictions nouvelles lorsqu’elles ne ressemblent pas aux catastrophes anciennes.
Reste alors la question allemande la plus douloureuse : la mémoire.
L’AfD demande désormais explicitement que l’histoire nationale ne soit plus regardée principalement à travers les catastrophes du XXe siècle. Dans son texte du 18 août, elle réclame que soient davantage présents Otton le Grand, le Saint-Empire, les mouvements nationaux et libéraux du XIXe siècle, l’Empire, Weimar et la réunification, tout en affirmant que les crimes nazis et ceux de la dictature est-allemande doivent continuer d’être commémorés.
Ses adversaires redoutent qu’un tel rééquilibrage ne conduise progressivement à relativiser Auschwitz, et cette inquiétude mérite d’être entendue ; mais l’interrogation inverse mérite elle aussi d’être posée : un peuple peut-il transmettre indéfiniment son appartenance nationale principalement sous la forme de la culpabilité ?
La déclaration de Klopp devient alors plus intéressante qu’elle n’en avait l’air. Lorsqu’un homme qui entend précisément tenir le nationalisme radical à distance éprouve le besoin de dire, le 17 septembre 2026, que le drapeau allemand et la fierté nationale ne doivent pas être abandonnés aux « mauvaises personnes », c’est que la question de l’appartenance nationale est sortie du seul univers de l’AfD.
Et voilà pourquoi tout cela nous concerne directement en France.
Nous avons longtemps cru que notre tradition républicaine nous protégerait du vertige allemand. Nous avions l’universalisme, la laïcité, notre langue et cette formidable capacité d’assimilation qui avait fait Français des Italiens, des Polonais, des Espagnols, des Portugais, des Arméniens, des Juifs venus d’Europe orientale et de tant d’autres ; l’étranger pouvait devenir français parce qu’il existait encore quelque chose d’assez fortement constitué pour qu’il puisse désirer le devenir. C’est cette évidence qui s’est fragilisée.
Nous voulons toujours l’intégration, mais nous avons de plus en plus de mal à dire à quoi il faudrait s’intégrer.
La bataille ne porte donc plus seulement sur le nombre d’étrangers que nous pouvons accueillir, mais sur une question autrement redoutable : qui doit s’adapter à qui ?
Est-ce à celui qui arrive d’entrer progressivement dans une civilisation, d’en apprendre la langue, d’en respecter les lois mais aussi d’en comprendre les usages, les libertés, les rapports entre les sexes, la place de la religion et cette multitude de règles invisibles qui constituent une manière de vivre ensemble ; ou appartient-il à la société d’accueil de se transformer continuellement afin que personne ne puisse éprouver le sentiment que la culture qu’il rencontre possède davantage de légitimité historique que celle qu’il apporte ?
Voilà notre combat culturel.
Il se joue lorsque nous nous demandons ce que l’école doit transmettre et si elle doit encore transmettre quelque chose ; lorsque l’islamisme rencontre une République qui ne sait plus toujours si elle peut exiger davantage que l’obéissance formelle à la loi ; lorsque les questions de sexe et de genre entrent dans l’école ; lorsque notre histoire est relue principalement à travers l’esclavage, la colonisation et les discriminations, tandis qu’il devient de plus en plus difficile de célébrer sans précautions ce que la France a créé, pensé, bâti et donné au monde.
Ce qui se passe en Allemagne ne nous indique nullement quelle réponse politique nous devrions adopter en France. Cela nous avertit de quelque chose de plus profond : les questions interdites ne disparaissent pas.
Une partie des Européens ne demande plus seulement davantage de pouvoir d’achat, davantage de sécurité ou une meilleure retraite. Elle demande que quelque chose demeure : une langue, une histoire, des œuvres, des paysages, des usages, une certaine idée de la liberté, la possibilité de transmettre à ses enfants un monde qui ne soit pas devenu entièrement étranger à celui qu’elle a reçu.
Cela peut conduire au meilleur comme au pire, et l’histoire allemande suffit à rappeler où mène une politique qui transforme l’amour de son propre monde en obsession de la pureté et l’étranger en ennemi par nature ; mais il existe une erreur inverse, dont nous commençons seulement à mesurer les conséquences : croire que, pour empêcher le retour du pire, nous devrions renoncer à toute préférence pour ce que nous sommes.
Lorsque les partis démocratiques abandonnent les questions de transmission, d’identité, d’immigration, de civilisation et d’appartenance parce qu’ils les considèrent comme moralement suspectes, ils ne les font pas disparaître ; ils les abandonnent à ceux qui acceptent de les poser.
Peut-être est-ce même le paradoxe de cette Allemagne nouvelle que Jürgen Klopp vient, involontairement, de résumer : pour empêcher les nationalistes radicaux de confisquer la nation, encore faut-il que les autres cessent d’avoir honte de la prononcer.
Et plus les adversaires de l’AfD répondront aux questions de 2026 avec les seules images de 1933, plus ils risquent de montrer qu’ils n’ont compris ni 1933, dont la singularité mérite mieux que d’être transformée en injure politique, ni 2026, dont les bouleversements exigent que nous regardions enfin le monde tel qu’il est devenu.
Car la question qui monte en Allemagne est déjà devant nous : qu’avons-nous le droit de conserver de ce que nous sommes, qu’avons-nous le devoir de transmettre, et que sommes-nous en droit de demander à ceux qui veulent vivre parmi nous ?
Ce ne sont pas des questions nazies. Ce sont des questions démocratiques. Et les abandonner à ceux que l’on refuse d’entendre serait peut-être la plus dangereuse des démissions.
Dans la bataille politique, culturelle et médiatique engagée en vue de 2027, il est à craindre que la droite ne tolère finalement pas plus que la gauche les véritables dissidents. Et préfère se complaire dans un monolithisme idéologique rassurant. Philippe Bilger dénonce ici les décalages entre des postures et la réalité.
La venue en France de ce pape d’exception, Léon XIV, m’orientait vers un billet où le contraste éclatant entre une forme d’éternité et notre périlleuse contingence nationale aurait constitué le fond de mon propos. Puis j’ai lu, dans le JDNews, sous une magnifique couverture consacrée à Sarah Knafo, dans la rubrique « Les Gens », l’inlassable promotion de Philippe de Villiers, qui publiera Résurrection chez Fayard le 7 octobre. Après nous avoir déprimés avec Mémoricide et Populicide, il a donc décidé de nous revigorer.
Il veut ressusciter la « France éternelle ». Pour lui, « l’heure du sursaut » a sonné : il s’agit de « lever une cohorte de dissidents, une minorité restauratrice ». Rien de très neuf dans ses convictions et ses injonctions habituelles. Mais il n’empêche que cette « cohorte de dissidents » m’a alerté. D’abord, à supposer que la « France éternelle » ait jamais eu une existence tangible plutôt que symbolique, pourquoi faudrait-il la ressusciter ? Elle n’est pas morte. On peut la considérer comme étouffée sous mille entraves et déguisements qui la masquent, mais il s’agirait alors – tâche immense ! – de la délivrer de ce qui dissimule en partie son identité. On a le droit aussi de souligner que l’éternité selon Philippe de Villiers n’est pas forcément la nôtre, en tout cas pas intégralement…
C’est surtout cet appel aux « dissidents » qui interpelle. Comme si la droite conservatrice, souverainiste aussi, aspirait vraiment à les voir « se lever en cohorte », alors que tout démontre, sur les plans politique et médiatique, qu’elle ne les aime guère et supporte encore moins qu’on conteste son bloc homogène, monomaniaque et étouffant.
La triste dérive de la droite d’aujourd’hui est précisément qu’elle ne raffole que des « dissidents » bien dans le moule : apparemment contestataires, mais en réalité parfaitement intégrés à un modèle dominant devenu aussi monolithique que celui de l’extrême gauche et d’une part de la gauche. Sur les plateaux de télévision, il est presque douloureux, intellectuellement, d’écouter des journalistes clairement de droite, comme enfermés chacun dans leur prison, incapables d’entendre leurs contradicteurs et montrant d’emblée les crocs pour ne pas risquer, si peu que ce soit, d’être influencés par autrui. Ils se confortent les uns les autres dans une sorte de concert où personne ne paraît gêné d’ânonner ce que l’autre vient de dire, persuadés d’avoir raison parce que la droite au nom de laquelle ils s’expriment serait, elle, responsable.
De grâce, alors, qu’on ne prétende pas, avec Philippe de Villiers, éprouver une quelconque fraternité pour les « dissidents », puisque le rêve de la classe médiatique, quelle que soit sa tonalité, est de n’avoir affaire qu’à une pensée unique, aisément gérable par les animateurs. J’évoquais plus haut « une part de la gauche ». Il existe en effet quelques personnalités dont l’honnêteté foncière se révèle plus forte que l’idéologie, fût-elle socialiste. Jérôme Guedj, par exemple, est assez libre pour dénoncer la manière dont Philippe Brun a été traité.
Si nous étions véritablement conscients de la nécessité d’un authentique pluralisme dans notre espace démocratique, nous accepterions, en dépit de nos convictions partisanes, de considérer d’étranges dissidences.
Jean-Luc Mélenchon a réussi le tour de force d’être le dissident le plus officiel du monde. Bruno Retailleau est un radical qui n’oublie jamais qu’il n’est pas tout seul. Marine Le Pen n’est plus du tout dans ce registre. Il ne suffit pas de puiser à droite puis, pour autre chose, à gauche pour troubler le jeu politique traditionnel. En revanche, Nicolas Dupont-Aignan, qui va se représenter pour la quatrième fois, incarne à sa manière une forme de dissidence, par sa constance sans espoir et son argumentation répétitive, indignée, jamais lasse. Personne ne l’admettra, mais le véritable dissident est Éric Zemmour, bien davantage que Philippe de Villiers, dont il est l’ami mais qui peut, lui, monologuer en majesté sans être contredit. Zemmour, au contraire, dérange. La haine qu’il suscite, sa radicalité intellectuelle, cette volonté de pousser jusqu’au bout un raisonnement implacable et provocateur, mais sans la violence d’un Mélenchon, sa capacité à défendre un argumentaire qui choque même lorsqu’il relève du bon sens, son refus de complaire aux journalistes qui l’interrogent, sa profonde solitude dans le monde partisan malgré Reconquête! : tout fait de lui l’exemple unique d’une authentique dissidence. Avec, lorsque l’amitié s’en mêle, cette élégance de laisser l’autre libre de ses choix. La droite n’aime pas les dissidents : ils risqueraient de déranger son confort intellectuel.
Déjà las de la kermesse éditoriale de septembre, Monsieur Nostalgie avait décidé de ne plus lire les nouveautés de la rentrée littéraire, non par snobisme mais par fatigue morale. Il fait exception pour Grégory Rateau et Massimiliano Mocchia di Coggiola…
Les livres s’empilent. L’ennui demeure. Est-ce l’effet de l’âge, la cinquantaine déjà entamée, ou la lassitude du chroniqueur « littéraire » devant ces montagnes de nouveautés, semblables aux cageots empilés jadis dans le Ventre de Paris ? Je n’ai plus la voracité de l’apprenti-écrivant, ni le courage physique des Forts des Halles. Un jour, ma dissidence, rassurez-vous, si peu dangereuse ou équivoque, risible même, m’a sauté aux yeux. Je me suis retrouvé dans les marges de mon milieu professionnel à force de proférer mon attachement au style et au cadencement de la phrase. On a d’abord souri, estimant que c’était là une posture sociale, un anarcho-droitisme des temps immémoriaux, puis la marque d’une déraison, d’un manque de goût, de ces ringardises campagnardes qui vous délégitiment dans les sphères instruites et parisiennes. Par provocation, j’ai longtemps affirmé, entre confrères et gendelettres, que mon premier critère de « jugement » était l’écriture.
Je suis un terrien du Berry, des talus et des boisseaux ; mon premier tamis devant un ouvrage est d’une simplicité biblique : est-ce bien ou mal écrit ? Propos hérétique à l’heure de l’écriture blanche et administrativement normée. J’ajoutais, benoîtement, sans penser à mal, cette question inaudible, voire déviante en 2026. L’auteur est-il un rédacteur anonyme, un pousseur de mots, un constructeur assemblant formules et théories au service d’une idée, ou un archange, supplicié du texte et flibustier de la page blanche ? Je passais pour un ravi de la crèche. Un de ces besogneux, limités intellectuellement, qui estiment la qualité d’un roman, d’un essai ou d’un article à sa fluidité, à son irrigation, à son rythme propre, à sa chorégraphie, oui, à sa beauté intrinsèque. Une beauté déchirante ou gourmande, lugubre ou naturaliste, peu importe le contenant, mais une beauté qui s’articule autour des mots. On ne m’a alors plus adressé la parole. Je ne comprenais décidément rien à la littérature. J’en étais à scruter la cadence des phrases, leur amoncellement, pathologie durable d’une adolescence mal dégrossie ; au-delà de l’histoire, je m’attachais à la phrase innervée, juteuse, cascadeuse, qui en appelle d’autres, jamais la même et cependant finissant par creuser un sillon et ouvrir les vannes du plaisir.
Le style, cette vieille hérésie
Grégory Rateau publie à la rentrée L’Homme d’en dessous aux éditions Nouvelle Marge. Amis de Causeur, vous connaissez sa plume perforatrice dans ses chroniques. D’abord, la couverture, dans les tons orangés, signée Patrick Sirot, m’a happé ; j’y ai retrouvé l’œil abyssal de Topor et la lucidité désarmante d’un Chaval. Je sentais les déveines successives et les horreurs des grands ensembles en embuscade, le refus des convenances, la hargne contre le cajolement moderne, une misanthropie sèche et jouissive, un débord libératoire. Tout un programme.
Grégory Rateau écrit à l’uppercut avec, toutefois, une science exacte de la graduation. Il porte ses coups moderato cantabile. Il maîtrise sa langue, elle n’est jamais relâchée. J’ai cru parfois entendre la mélodie de la solitude sourdre de certains chapitres. L’excavation de notre misère, notre bien commun à tous. Il y a du Simenon dans cette recherche de l’homme nu et du Carco carcéral dans le quotidien de l’enfermement. Rateau, inspiré, chirurgical par moments, moraliste expatrié, porté assurément par la rudesse de son sujet, nous délivre la confession brute d’un tueur pâtissier, un tueur de voisins ; de sa cellule, un certain Paul Leroux parle et le lecteur attentif au moindre bruit d’écrou écoute. Nous sommes saisis. Aux aguets.
Ce court roman d’une centaine de pages ne se raconte pas, il ne se markette pas en fiches étudiantes. Alors, pourquoi ai-je aimé l’âpreté de cet écrivain ? Parce qu’il y a derrière chaque phrase des claquements de bottes, du sang, de la sueur, de la suie et du trouble par rhizomes. « D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais fait dans l’unanimité », écrit-il dès les premières pages. Phrase admirable d’équilibre et de pugilat. Rateau se distingue dans cette rentrée par une voix irrégulière. Cette « petite chose » qui fait toute la différence entre la purée des mots et la noble littérature.
Dans un genre diamétralement opposé et pourtant irrigué de la même veine, je vous conseille l’essai Dandysmes de Massimiliano Mocchia di Coggiola aux jamais banales éditions Le Chat Rouge. Étonnamment, on navigue dans les mêmes eaux tangentes ; les figures de Drieu, de Rigaut et D’Annunzio font le pont. Ce sont d’habiles intercesseurs de malheur. Dans ce recueil illustré, les aphorismes pleuvent, on apprend à s’habiller et à se détacher du fat progrès, on s’instruit aussi sur le sens des mondanités et des excentricités. Le dandysme n’est pas une pose, mais assurément une nécessité. C’est une définition de la littérature tout à fait valable.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La Sauvageonne, souvent, m’envie ; je possède un petit jardin. Elle n’en possède pas ; elle vit en appartement. Chez elle, son contact avec le végétal se limite à arroser, de temps à autre, quelques plantes vertes. J’adore jardiner, faire pousser courges, aubergines, piments, radis, salades, etc. Je me régale de délicieuses ratatouilles. Mais, cette année, à cause de la canicule, jardiner se révéla impossible. A peine les semis commençaient-ils à lever qu’ils grillèrent une première fois. Je fis d’autres tentatives lestées de copieux arrosages. Sournoise, cette saleté de canicule, fruit de l’immonde capitalisme décomplexé et mondialisé, détruisit tout. Dégoûté, je renonçai et laissai la végétation envahir mon potager et mes massifs de fleurs.
Débroussaillage chez Philippe Lacoche.
Comme l’automne approchait à grands pas, je décidai de réagir et me mit à débroussailler. Un travail de Titan. Un rosier, plus piquant que la prose de Léon Bloy, me donna du fil à retordre et, malgré les gants protecteurs, m’écorcha bras et mains. (Je hais les rosiers. J’en ai parlé à mon bon voisin Tio Guy qui, dans quelques semaines, équipé de sa tronçonneuse, viendra lui faire sa fête.) En arrachant tant bien que mal vigne vierge, lierre et hautes herbes folles, je pensais à mon père et à mon grand-père, tous deux férus de jardinage. Qu’auraient-ils fait, eux ? Comment s’en seraient-ils sortis ? Certes, ils n’avaient jamais été confrontés à cette imbécile et délétère canicule, mais, j’en étais certain, ils eussent été plus efficaces. Je revoyais mon grand-père, penché, malgré son grand âge, sur les plans de Bintje et de Sirtema ; je revoyais mon père, binant les allées…
Tout cela se passait au cœur des Trente glorieuses ; les douces Trente glorieuses. Bien sûr que c’était mieux avant ! Début juillet, au moment du Tour de France, j’organisais avec quelques copains de la cité Roosevelt de Tergnier, ce que nous nommions le Tour des Allées. Et dans les allées proprettes qui entouraient le potager paternel, allées proprettes car rasées de près par mon père, nous faisions avancer à l’aide de billes des petits coureurs ; ils avaient pour noms Felice Gimondi, Federico Bahamontes, Jean Jourden, Walter Goodefroot, Bernard Guyot, José Samyn, Lucien Aimar, Karl-Heinz Kunde, André Darrigade, Gilbert et Gustave Desmet, Rick Van Loy, Jan Jansen, etc. Il faisait chaud, certes, mais on était bien ; si bien.
Serait-ce cette fichue canicule qui a perturbé un adorable petit escargot que la Sauvageonne et moi avons retrouvé dans ma voiture ? On l’apercevait ; on le laissait vivre sa vie dans l’habitacle. Il était si mignon. Jusqu’au jour où il est tombé dans l’interstice séparant la portière de la vitre latérale droite. Plus moyen de l’en déloger. La Sauvageonne, après bien des efforts, y est parvenue. Moi, avec mes gros doigts et ma maladresse légendaire, je cumulais les échecs. Lors du sauvetage, je l’observais ; elle était adorable, maternelle. Elle a décidé de le prénommer Hugo. Hugo l’escargot. Nous avons fini par le relâcher sur un coin d’herbe de la rue Jules-Barni, à Amiens. Les adieux furent déchirants ; il nous fit un signe de reconnaissance avec ses cornes minuscules. Même notre jument Yvonne, notre fidèle Yvonne qui en a vu d’autres, avait les larmes aux yeux. On est peu de chose sur cette fichue terre.
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Cette liberté a un prix. Elle nous vaut d’être insultés, caricaturés et «extrême-droitisés» par des adversaires qui, souvent, ne prennent même pas la peine de nous lire. Ces attaques éloignent certains lecteurs et effraient des annonceurs rarement portés à l’héroïsme. Voilà pourquoi notre situation économique demeure précaire.
Mais le formidable élan de la semaine écoulée nous donne une raison d’espérer. Nous avons franchi la moitié du chemin. Il nous faut maintenant aller jusqu’au bout.
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Car Causeur n’est pas un refuge où chacun retrouve exactement ce qu’il pense déjà. C’est un théâtre où l’on débat, où l’on se contredit et où l’on s’engueule parfois entre amis. C’est précieux. Et devenu suffisamment rare pour mériter d’être défendu.
Lyrique. Le compositeur romantique Ambroise Thomas redonne vie à Hamlet: reprise de la mise en scène bouillonnante de Warlikowski, à l’Opéra-Bastille.
À main gauche du plateau, Gertrude, reine du Danemark hors d’âge en chaise roulante, plaid aux genoux, regarde en boucle sur le petit écran Les Dames du Bois de Boulogne, le joyau en noir et blanc de Bresson (avec Maria Casarès dans le rôle de la fille prostituée par sa mère, on s’en souvient). Le premier acte d’Hamlet, grandiose opéra dans l’opulente tradition française, créé en 1868 à l’Académie impériale de musique (la construction du Palais Garnier ne sera achevée qu’en 1875) sur la partition de notre très académique compatriote Ambroise Thomas (1811-1896), se voit ainsi revisité en forme de flash-back, sous les auspices de Krzysztof Warlikowski. Le grand vaisseau Bastille reprend une production donnée ici même il y a trois ans, avec Ludovic Tézier dans le rôle-titre.
Du compositeur prolifique, vivante institution statufiée en son temps, au surplus gratifié d’une enviable longévité — il meurt plus qu’octogénaire —, la postérité semble avoir définitivement enterré la procession ininterrompue de ses opéras-comiques, ballets et autres opéras-bouffes, sans compter les cantates, les pièces pour orgue, pour piano, et même un Requiem qu’on exécutera lors de ses funérailles. De ce répertoire pléthorique ne seront sauvés — mais c’est heureux — que deux extraordinaires morceaux de bravoure : la tragédie lyrique Mignon, et puis cet Hamlet, écrit deux ans plus tard, pareillement sur un livret en vers concocté avec efficacité par l’incontournable duo Carré et Barbier, véritables stars de la scène lyrique. À propos de Thomas, la critique se refile depuis des lustres le bon mot de Chabrier : « Il y a deux espèces de musique, la bonne et la mauvaise. Et puis il y a la musique d’Ambroise Thomas. » De fait, elle vieillit bien : volutes de cordes à l’amplitude généreuse, suaves mélodies, et même, innovation dont cette seule singularité vaut le détour dans Hamlet : un sensationnel solo de saxophone, la nouvelle invention d’Adolphe Sax (1814-1894).
Le metteur en scène polonais a décidément la faveur du patron de la boutique parisienne, Alexandre Neef, lequel, on s’en souvient, l’avait encore convié, en avril 2025, à reprendre Don Carlos (Verdi) — il n’a pas eu tort, d’ailleurs : c’était sublime. Chez l’ardent Warlikowski, l’inspiration bouillonne, déborde, dérape, toujours passionnante, parfois discutable (cf. par exemple sa régie du Chevalier à la rose, l’an passé, au Théâtre des Champs-Élysées…). Cette fois, Hamlet se voit piégé dans l’enceinte noire, bardée de barreaux de fer, d’un hôpital psychiatrique-prison, qui enchâsse les protagonistes dans une époque improbable, quoique située pas très loin de la nôtre, en tout cas à en juger par leurs costumes et par le mobilier qui les environne. Les trônes des souverains sont en skaï rouge vif, le spectre du roi défunt endosse la vêture immaculée d’un clown, des écrans muets multiplient en arrière-plan, sous différents formats, quelques extraits de notre patrimoine cinématographique et des vidéos en noir et blanc… Revisitée par les librettistes sous les espèces d’un mélodrame familial, la tragédie de Shakespeare assume, sous l’autorité de Warlikowski, une portée psychanalytique, l’acte II nous ramenant donc « vingt ans plus tôt » : Gertrude, jeune encore, cédera entre deux draps blancs au désir incestueux de son fils Hamlet, lequel a tout de même failli étrangler sa maman deux secondes avant ; Hamlet à qui le spectre-clown de son géniteur a révélé le secret de son assassinat, occis par la main de son propre frère Claudius, nouveau roi dont le prince, flageolant entre « être ou ne pas être », a charge de se venger… Si Ophélie, la fiancée malheureuse d’Hamlet, devenue folle à lier, se coule dans sa baignoire vintage en faïence blanche pour s’y noyer au final de l’acte IV, Hamlet, lui, au dernier acte, résiste à la tentation du suicide, tranche la gorge de Claudius, mais trahit définitivement Shakespeare en échappant au trépas : « Mon âme est dans la tombe, hélas ! Et je suis Roi », chante-t-il dans l’ultime alexandrin du livret. Occupant tout le champ visuel du plateau, les quartiers d’une lune géante cernée d’un scintillement galactique sont peu à peu mangés par la nuit : fin de l’opéra. Les près de quatre heures que dure le spectacle (entracte compris, rassurez-vous) se saturent, dans une confusion orchestrée non sans brio, de toutes les bigarrures, travestissements, paillettes et flamboyances, dans le vestiaire comme dans les chorégraphies ou les décors, tous sortis de la fiévreuse imagination de Małgorzata Szczęśniak, l’inséparable scénographe de Warlikowski.
Si l’émérite basse Jean Teitgen dans le rôle de Claudius et le ténor Julien Henric dans celui de Laërte (le frère d’Ophélie) sont, avec un bonheur vocal sans mélange, les seuls rescapés de l’ancienne distribution vocale de 2023, c’est un ténor qui, cette fois, succède à notre baryton national: l’Américain John Osborn, doué d’une diction parfaite dans notre langue et d’un phrasé impeccable, campe merveilleusement Hamlet, muni d’un outillage vocal de haute précision jusque dans les plus infimes nuances… Si Ophélie est incarnée avec délicatesse et une indubitable présence dramatique par la soprano roumaine Adela Zaharia, on se prend à regretter tout de même qu’elle articule si mal le français, au point qu’il faille recourir aux sous-titres pour tenter de comprendre ce qu’elle raconte. Sous les traits de la mezzo Clémentine Margaine, Gertrude, la reine, possède un souffle, une chair, une force qui emportent la conviction. À la haute tenue de la distribution vocale — ténor Julien Henric pour Laërte, baryton Laurent Naouri pour le spectre du roi, ténor néo-zélandais Manase Latu et baryton-basse canadien Vartan Gabrielian pour, respectivement, Marcellus et Horacio, les amis d’Hamlet — s’accorde, sous la baguette expérimentée du chef danois Michael Schønwandt, 73 ans (il fut pendant dix ans le directeur musical de l’Opéra royal de Copenhague), la respiration magnifique de l’orchestre maison et des Chœurs de l’Opéra de Paris, comme toujours éclatants de santé.
(C) Bernd Uhlig / Opéra national de Paris
Alors, que penser de cette reprise qui fait le plein des outrances familières au style Warlikowski ? Elle exhume une partition romantique de toute beauté, magnifiée qui plus est par la fosse et les voix. Reste que, par comparaison, on garde en mémoire l’inoubliable mise en scène de Cyril Teste, autre transposition contemporaine, mais bien plus saisissante, il y a quatre ans à l’Opéra-Comique sous la baguette de Louis Langrée, avec Stéphane Degout et Sabine Devieilhe… C’était du grand art.
Hamlet, opéra en cinq actes d’Ambroise Thomas. Direction : Michael Schønwandt. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Paris. Avec John Osborn, Adela Zaharia, Clémentine Margaine, Jean Teitgen, Julien Henric, Laurent Naouri, Manase Latu, Vartan Gabrielian, André Heyboer, Morgan-Andrew King, Bergsvein Toverud.
Opéra-Bastille, les 21, 24, 30 septembre, 3, 6, 9 octobre à 19 h 30 ; le 27 septembre à 14 h 30.
La star hollywoodienne et notre starlette de la téléréalité récemment décédée avaient de nombreux points communs. A la fin de leurs parcours respectifs, appartenant à tout le monde, les deux femmes ne s’appartenaient plus vraiment…
Loana, Marilyn… juste un prénom, et c’est tout un univers qui surgit comme par enchantement : rose bonbon, glamour, avec paillettes, fourrures, boas de plumes, robes de soirée couvrant ou découvrant une épaule, un sein, des cuisses… C’est un visage lisse et parfait, aux lèvres entourant un sourire éclatant qui dit oui à la vie avec insouciance. C’est un kaléidoscope d’images, d’interviews, de photos, parfois mises en scène, ou volées, souvent. Cinq mois après la disparition de l’ancienne lofteuse et à l’occasion de son anniversaire, TF1 a interrogé sa mère Violette, rouvrant ainsi une séquence consacrée à la diva niçoise. Le 9 septembre, Violette témoignait à nouveau sur le plateau de Cyril Hanouna pour tenter de renouer avec sa petite-fille Mindy, la fille de Loana. Beaucoup ont vu dans sa fin tragique la conclusion aussi prévisible que pathétique de la vie d’une junkie qui s’était rêvée starlette de télé-crochet; d’une provinciale ingénue, montée à la capitale avec ses illusions, et qui a fini broyée par un monde du showbiz carnassier.
Pourtant, cette vision est par trop réductrice pour saisir le destin d’une étoile qui a explosé dans la voûte médiatique, mais dont la lumière brille encore dans le cœur de beaucoup de Français. A son évocation, flotte dans l’air comme un soupçon de tristesse qui donne envie de s’attarder; celui d’une pureté évanouie, d’une candeur trahie que l’on cherche en vain du regard autour de nous.
Comme par un chassé croisé céleste, deux semaines après sa mort débutait une exposition à la Cinémathèque française célébrant les 100 ans de la naissance de Marilyn Monroe. Et à un demi-siècle d’écart, on ne peut qu’être frappé par les similitudes des trajectoires de ces deux pin-ups qui ont mis des millions de spectateurs en émoi. Au-delà de leurs splendeurs et misères, on peut s’interroger sur les réactions extrêmes suscitées par ces courtisanes des temps modernes et, en définitive, sur ce qu’elles révèlent de nous-mêmes.
« I don’t want to be rich, I want to be wonderful »
Cette citation de Monroe, en une d’un Vogue de 1958, résume toute la magie des deux vamps. Jeunes filles sorties du ruisseau après une enfance terrifiante, dans l’ombre d’une mère défaillante aux prises avec un mari violent et enchaînant les séjours en hôpital psychiatrique, leurs débuts rappellent un conte de fées. Livrée à elle-même dès 16 ans, Marilyn travaille comme plieuse de parachutes; nous sommes en 1942. Repérée par des photographes militaires, ses débuts de mannequin sont malgré tout poussifs : n’est-elle pas couronnée « reine honoraire » du Festival des artichauts de Castroville en 1948 ? Au même âge, Loana est déjà aspirée dans les entrailles de la nuit et paie son loyer en se produisant comme danseuse dans des bars. Puis, de film en film ou par la télé-réalité, elles se trouvent toutes deux hissées au firmament de la célébrité.
En 1952, Marilyn fait la une du magazine Life qui titre « Celle dont parle le tout Hollywood ». Elle tourne dans des films qui deviendront des classiques, tels que Niagara et Les hommes préfèrent les blondes (1953), puis Sept ans de réflexion (1955) où figure la scène culte de sa robe blanche soulevée par une bouche de métro. Au début des années 1960, elle est au sommet de sa gloire : en 1962, elle chante à John F. Kennedy, avec qui on lui prête une liaison, l’inoubliable « Happy birthday to you, Mister President », qui fait d’elle une icône mondiale.
L’ascension de Loana est encore plus fulgurante. « J’ai vécu trop vite ce que les gens rêvent de faire », confie-t-elle un jour : à sa sortie du loft, suivi par 12 millions de spectateurs, une foule en délire l’ovationne sur l’avenue de la Grande-Armée. Sa vie bascule, à l’instar de Cendrillon, avec qui elle aime à se comparer : « ma productrice, c’est ma bonne fée et le loft, ma baguette magique », affirme-elle parfois.
Et, de fait, à partir de ce jour, les projets se succèdent : elle pose pour un calendrier, lance sa marque de vêtements puis sort son album qui combine reprises, comme La Madrague de BB, et romances grenadines d’adolescente. Sa musique ne se distingue guère par une grande originalité mais elle est entraînante, les mots sont justes et le clip de Comme je t’aime, évoquant un bal masqué onirique, montre que sa beauté et sa présence scénique n’ont rien à envier à une Lady Gaga ni à une Mylène Farmer. Il y a ensuite le défilé de Jean-Paul Gaultier qui, prenant le contre-pied de son image de bimbo, la vêt d’une tenue épurée noire et fluide, presque monacale, inspirée du style bouddhiste ; le couturier avait-il perçu les démons qui la tourmentaient ?
En 2007 est créé son parfum. Le nez Vincent Schaller explique alors : « J’ai traduit sa soif de vie par un duo de fruits pétillants, la « Mara des bois » et la pastèque. J’ai aussi incorporé une note gourmande rigolote, la barbe à papa (…) sur un moelleux lit de muscs et de boutons de rose » : bref, tout Loana dans un flacon. Et comme une fragrance qui monte à la tête, elle envahit alors toutes les couvertures de magazines (on en compte au moins 80 !), tous les écrans. Même Edouard Balladur avoue être fan.. c’est dire !
Une autre part du mythe tient à un épisode : celui de la piscine dans le loft, bien sûr, où une étreinte avec Jean-Édouard fait décoller définitivement l’audimat de l’émission. Et pour cause : l’ambivalence de cette scène est extrêmement troublante, frisant la pornographie et demeurant malgré tout très spontanée et innocente. Elle rappelle les récits pastoraux d’autrefois racontant les amours d’un berger et d’une bergère, jeunes et beaux, qui s’aiment dans le courant d’une source à l’abri d’un vallon moussu. Dans un accès de puritanisme qui n’a rien de gaulois, la presse à scandale a tenté à tort de présenter cette scène comme outrageuse; or le malaise ne vient pas de l’acte en soi, c’est le dispositif même de l’émission qui se court-circuite, faisant du spectateur « le troisième en trop ». La piscine, c’est aussi l’archétype biblique de Suzanne au bain, pure et sensuelle, des baigneuses qui peuplaient les toiles de Courbet ou de Cézanne; c’est bien sûr le bleu envoûtant du film de Jacques Deray (1969), où plongent les tourtereaux Delon et Schneider ; et c’est enfin et surtout la dernière séance photo de Marilyn sur le tournage de La situation ne peut plus durer (1962), qui restera inachevé.
De manière générale, c’est bien l’ambivalence de Loana qui est désarmante. Impossible à classer dans une catégorie, à réduire à un rôle, elle est entière; à la fois petite fille timide et femme fatale, fragile et dévastatrice, agissant à l’instinct, selon son cœur. Comme Marilyn, elle aime tout le monde et voit le meilleur en chacun. Dans sa dernière interview, Marilyn raconte d’ailleurs apprécier les salutations sympathiques des éboueurs qui la croisent le matin devant chez elle : « Pour moi c’est un honneur… J’aime les ouvriers, les étudiants. Les soldats. » Pareil pour Loana qui, dedans ou dehors du loft, est la même : elle ne joue pas, elle vit. Comme si, des noirceurs insondables de son passé, jaillissait une lumière irrésistible.
Une môme éprouvée par la vie
La route de Marilyn et Loana est en effet semée de peines, de leur enfance misérable à leur fin tragique. Comme toute légende, leur existence est nimbée d’une aura de mystère, à l’instar de leur mort qui reste largement inexpliquée, mêlant hypothèses de règlements de comptes, voire de complot, aux brumes des paradis artificiels.
Il faut dire que la jeunesse de Loana, évoquée plus haut, avec un père violent et une mère absente, n’a pas été tendre. « On s’en remet mal, lors des fêtes de Noël ou ce genre de choses », laisse-t-elle un jour échapper. Ensuite, elle aurait fait de mauvaises rencontres : compagnons violents, agents sans scrupules qui n’ont de cesse de la dépouiller et, hélas bien souvent, de la molester. A la fin de leur vie, les deux idoles se trouvent chacune enfermée dans un huis clos toxique : Marilyn avec Eunice Murray, une gouvernante pieuse, rigide et puritaine, désignée par son psychiatre le Dr Ralph Greenson qui soigne le tout Hollywood; et Loana avec une certaine Sophie, qui aurait exercé une emprise sur elle. L’hystérie continue même après leur disparition, avec les demandes extravagantes de fans réservant les sépultures voisines de celle de Marilyn, ou la tentative de vol des cendres de Loana à sa mère par la décidément fort lunatique Sophie.
Tristes destinées que celles de ces femmes vénérées par les foules et pourtant si seules et mal-aimées une fois les projecteurs éteints. Hélas, avant elles, leurs grandes sœurs Edith Piaf ou, dans la littérature, Nana de Zola, furent elles aussi portées aux nues avant d’être consumées sur l’autel des passions collectives. On peut également citer Eva Perron, canonisée de son vivant par le peuple argentin avant de partir à 33 ans seulement; le surnomaffectueux que lui donnait sa mère la flaca c’est-à-dire « la maigrichonne », n’est du reste pas sans rappeler celui de la petite Loana, « Miette », dont elle a fait le titre de son autobiographie (Elle m’appelait Miette, 2001).
Mais la grande fêlure que partagent ces femmes, c’est celle de la maternité impossible : les fausses couches et avortements successifs de Marilyn, ainsi que la petite fille d’une Loana trop démunie pour l’élever et qu’elle a dû confier aux services sociaux sans pouvoir jamais la retrouver ensuite.
« Les gens veulent tous un morceau de vous, ils vous arrachent des morceaux … et je ne pense même pas qu’ils s’en rendent compte », constatait avec amertume Marilyn peu avant sa mort. Comme si, en appartenant à tout le monde, elles ne s’appartenaient plus vraiment, au point d’être contraintes de renoncer à ce qu’il y a de plus intime et de plus précieux dans la vie d’une femme, son enfant. Ironie cruelle du sort, la mère de Loana travaillait au foyer de l’enfance, comme pour réparer cette blessure primale, mais cela n’a pas empêché cette maternité ravagée de se transmettre de mère en fille. Elle les poursuit à l’instar d’un fatum, comme le montre le message, mentionné en introduction, adressé par Violette à sa petite-fille Mindy.
C’est sans doute la part d’ombre que portait Loana, qui hantait ses nuits et qu’elle tentait d’oublier en se réfugiant dans l’alcool, les drogues et les divers traitements qui n’ont fait qu’accentuer encore sa fragilité et ses accès de mélancolie.
Ecran du non retour
Comme dans le western Rivière du non retour (1954), où Marilyn partage la vedette avec le viril et taiseux Robert Mitchum, il semblerait bien qu’une fois franchi le seuil du loft, Loana ne soit jamais vraiment revenue de derrière l’écran. En atteste cette déclaration de sa mère Violette en août dernier : « à la fin je me disais : la télé me la rendra jamais, elle ne sortira jamais de ce putain d’écran ».
Et c’est aussi l’impression ressentie par deux témoins de son infortune. Lors d’un échange entre Jean-Edouard et Loana sur le plateau de Cyril Hanouna à l’occasion des 20 ans de l’émission, celui-ci tient un discours très éloigné de celui du goujat insensible, rôle qui lui avait été attribué d’office dans le loft. Bien au contraire, il y fait montre, d’une part, d’une sincère admiration pour Loana : « je trouve son parcours assez malheureux, regrette-t-il devant elle, visiblement ému, parce qu’il y avait quand même un chemin qui était tracé qui avait l’air plutôt magnifique ». D’autre part, il semble profondément affecté par sa descente aux enfers. Quand on lui demande si ses mésaventures lui ont fait de la peine, il répond sans hésiter : « Mais bien sûr. » Aussi, il l’invite à se mettre en retrait des médias le temps de se reconstruire : « pour le rétablissement sur le long terme, [venir sur un plateau télé], ce n’est pas du tout la meilleure des choses.» Un avis partagé par l’animateur de Loft Story Benjamin Castaldi, lui aussi présent ce soir là. En somme, tous les deux ont été parmi les rares qui ont tenté, de manière certes maladroite mais avec une compassion véritable, de la protéger de cet écran dont ils sentaient bien qu’il allait la dévorer.
Et, de fait, la question se pose de savoir si Loana n’appartenait pas à la télévision. C’est comme si son masque de lofteuse avait fusionné avec son propre visage et comme si la mort télévisuelle équivalait pour elle à une mort physique. D’ailleurs ce masque avait été en partie modelé artificiellement, pour elle comme pour Marilyn, par le recours à la chirurgie esthétique afin de correspondre à la perfection en 16/9 et sur papier glacé. C’est ce qui explique le comportement anorexique de Loana dans le loft, rapporté par l’animateur, qu’elle n’a probablement pas cessé après sa sortie.
On peut également s’étonner du constant soutien matériel apporté à Loana par la société de production de Loft Story, qui lui payait son loyer suite à ses déboires financiers : Alexia Laroche-Joubert, ancienne directrice d’Endemol, déclarait à ce propos que « Loana faisait partie de [sa] vie depuis 2001, [qu’elle] [s’]occupait d’elle depuis 25 ans.» On peut imaginer que le motif ne se limitât pas à de la pure charité; tout simplement, le loft avait créé Loana, qui était devenue sa créature. Néanmoins, ce destin tragique livré au public dans les médias, dont elle est restée prisonnière, n’explique pas l’ampleur du déferlement d’amour mais aussi, nous allons le voir, de haine, qu’elle a suscité.
En effet, avec 25 ans de distance, il faut prendre la mesure du raz-de-marée qu’elle a provoqué chez le public français. Angela Lorente, la directrice de casting de Loft story, se souvient : « Ça a été une folie incommensurable, les journaux démarraient par ça. La soirée à l’Étoile qu’on avait organisée, c’était LA folie, s’anime-telle, avant de conclure : la France est tombée amoureuse de Loana. » Et en visionnant les images de sa remontée en voiture de l’avenue de la Grande-Armée, on perçoit la vague de ferveur d’une foule venue aussi nombreuse – voire plus selon certains – que pour la victoire des Bleus trois ans plus tôt. Commentant les 11,7 millions de téléspectateurs réguliers de l’émission, l’animateur Benjamin Castaldi renchérit : « on faisait 90% des 15-24 ans, plus jamais on refera ça.»
Le dernier carnaval
Pour comprendre le « phénomène Loana », on ne peut faire l’économie d’un détour par l’univers du carnaval. En effet, Loft Story, tremplin de sa notoriété, en réunit tous les ingrédients. Ils sont au nombre de trois. Tout d’abord, l’inversion des valeurs, opérée dans le loft par l’omniprésence des caméras et l’existence du confessionnal; dès lors, la vie intime est montrée à la vue de tous, les émotions sont révélées et le quotidien de jeunes gens, sélectionnés pour leur caractère extraverti et parfois incompatible entre eux, prend une dimension extraordinaire. Ensuite, comme le carnaval, le loft crée les conditions d’une fusion du groupe : lieu restreint, temps restreint et, on l’a dit, toutes les émotions de tout le monde sont tout le temps montrées, voire exagérées par l’effet loupe des caméras, des micros et les commentaires des médias. Enfin, la troisième et dernière caractéristique du carnaval est l’intensité, favorisée par la spontanéité des lofteurs, l’émission elle-même qui les incite à se mettre en scène, et un bar à disposition pour, s’il le fallait encore, désinhiber les joyeux colocataires.
Déjà lorsqu’elle dansait dans les boîtes de nuit, Loana était familière du registre subversif et spectaculaire du carnaval. Dans le loft, elle s’ y sentait à l’aise et ne s’en est pas éloignée après la fin du programme. Décrite par ses amis comme « excessive en tout », elle a continué son show dans sa vie publique sur scène et sur les réseaux sociaux. Au fil du temps, son apparence même alterne une plastique plantureuse parfaite et un corps difforme, rappelant les lois physiques de l’univers rabelaisien : tantôt obèse, tantôt étique sous l’effet des substances qu’elle absorbait, se gonflant et se dégonflant, elle subit des métamorphoses au gré de ses périodes d’amélioration ou de rechute. Son dernier livre Si dure est la nuit, si tendre est la vie (2018) illustre les balancements aux extrêmes qui ont rythmé son existence.
Le télescopage de sa personnalité avec le public a lieu précisément dans ce registre carnavalesque. Rappelons-le, depuis les origines de l’humanité, le carnaval a toujours rempli une fonction cathartique en extirpant des profondeurs des corps et des âmes, lors d’une séquence intense et transgressive, leurs émotions les plus intimes, les plus puissantes et les plus inavouables. Rituel vital de toute société, mais parfois empêché ou frelaté par le régime politique ou les normes morales du temps, il est seul à même de purger le corps social de ses rêves secrets, angoisses ou turpitudes. A cet égard, le carnaval permet un voyage dans notre inconscient individuel et collectif. Le loft, c’était ce voyage.
Ainsi, en regardant les lofteurs, c’est nous-mêmes que nous observions. On le sait, Loft story est la version française de l’émission néerlandaise Big Brother. A l’image du panoptique de Bentham au XVIIIème siècle, elle offre une vision totale de nous-mêmes, sans laisser dans l’ombre le moindre recoin. Elle expose notre version non-censurée et a l’attrait inquiétant de nos penchants profonds, des pires comme des meilleurs. Ce dispositif hypnotique fascine autant qu’il suscite l’effroi et la honte. C’est pourquoi, dès le début du Loft, les réactions au programme sont radicales : accusations de voyeurisme, de télé-poubelle, déversement d’ordures devant les studios ou encore menaces de mort adressées à l’animateur. Le verdict tombe : on ne badine pas avec les démons des Français.
Et dans ce carnaval endiablé, repris en continu par la déesse aux cent bouches, Loana nous a montré le pire qu’un être humain peut redouter : sa détresse absolue, celle de sa famille réduite en miettes, celle de la fille-mère abandonnée, de la jeune femme amoureuse rejetée par son amant d’un soir et, plus tard, le cruel spectacle de sa déchéance inexorable.
Mais elle nous a aussi montré le meilleur : la beauté, l’innocence, la vie. Plus encore, c’est une inébranlable foi en la vie qu’elle a incarnée. Elle y croyait. Elle croyait que les miracles existent, que tout est possible, qu’elle, la petite danseuse des cabarets sombres de la côte cannoise, parviendrait à mettre toute la France à ses pieds. N’oublions pas que son enfance résume à elle-seule la tragédie d’une douce France fracassée par la mondialisation. Avec un père pompiste devenu chômeur et violent et une mère désemparée, travailleuse sociale réduite un temps à dormir dans sa voiture, vole en éclats le modèle de la petite classe moyenne paisible. On trouve naturellement, dans son histoire, des facteurs individuels liés à la personnalité de ses parents, mais son environnement est malgré tout symptomatique d’un déclassement généralisé, qui n’a fait que s’amplifier au cours des décennies suivantes. Une situation qui, à nouveau, n’est pas sans rappeler celle de Marilyn dans l’Amérique d’après-guerre.
Malgré cette adversité, Loana non seulement croyait en sa revanche sur la vie, mais elle l’a obtenue : quand elle défile, majestueuse et inaccessible, sur le podium de Jean-Paul Gaultier, c’est tout le gratin de la mode, du cinéma et même les femmes de milliardaires, qui la contemplent d’en bas. Loana, c’est le bug du système, le French dream. C’est l’espérance en talons compensés.
A n’en pas douter, cette victoire magnifique lui a gagné le cœur des Français. Elle a fait vibrer en eux la corde sensible, longtemps restée muette, de la réussite, de la joie espiègle et des lendemains pleins de promesses. Avec son triomphe, les humbles sont récompensés, les chemins jonchés de ronces se dégagent, les portes s’ouvrent; et même le ciel devient plus haut. Mais, paradoxalement, le succès de Loana est aussi ce qu’on ne lui a pas pardonné.
De la chute à la rédemption
On le sait, les foules sont enclines aussi aux passions tristes. Et il leur arrive de brûler les idoles adorées la veille. Par jalousie, et parce que l’audace et le talent d’une personne leur renvoient parfois en creux le reflet de leurs tendances pusillanimes et de leurs insuffisances, que celles-ci soient réelles ou supposées. Partant, on imagine facilement que certains ont regardé la chute de Loana avec satisfaction. Suite à sa disparition, la journaliste Constance Vilanova, autrice d’un livre sur la télé-réalité, écrit alors sur son compte Instagram : « on t’a regardée sombrer comme un spectacle. Tentatives de suicide, hospitalisations psychiatriques, overdoses, violences, précarité. À chaque fois, les médias étaient là. Pas pour t’aider. Pour vendre. Et nous, on regardait. Tu es devenue une bête de foire que l’on observe sombrer comme pour se rassurer qu’ici tout va bien ».
L’animateur Benjamin Castaldi, quant à lui, dénonce le travers collectif consistant à se divertir des malheurs de Loana. Il estime que « la vérité, c’est qu’on est tous un peu responsables. Parce qu’on a tous regardé. Parce qu’on a tous commenté. Parce qu’on a tous, à un moment, détourné les yeux quand ça devenait trop dur ». Après avoir été pendant sept ans l’objet de l’admiration du public, Loana est devenue la cible de moqueries et d’un intense déchaînement de haine. Et elle n’est pas parvenue à sortir de cette spirale infernale, où son moindre faux pas était épié et exploité pour l’attaquer dans les médias, compromettant ses chances de retrouver un équilibre.
Au-delà des mauvaises rencontres, l’appareil médiatique a joué un rôle actif dans sa chute. L’émission TPMP, en particulier, a plus d’une fois organisé un lynchage public de la jeune femme, notamment en 2024 où la chaîne a été sanctionnée par l’ARCOM pour « atteinte claire à la dignité de Loana ». Ce qui n’a pas empêché l’animateur de se féliciter le lendemain d’une audience record de 1,9 millions de téléspectateurs.
Mais outre le plaisir malsain à livrer au public le spectacle de sa déchéance matérielle et physique, n’y aurait-il pas, derrière ces campagnes visant à ternir son image, une volonté de la remettre à sa place, dans les bas-fonds d’où la télé-réalité l’avait extraite ? Car l’acharnement à décrire par le menu tous ses revers, la disponibilité en abondance de drogue dans son appartement dont elle disait ne pas savoir d’où elle provenait et le lâchage brutal qu’elle a connu dans ses divers projets laissent penser que sa carrière artistique a été abrégée volontairement.
Sans parler de complot, on peut très bien envisager que son personnage libre, très populaire et échappant à tout contrôle était devenu encombrant et ait pu susciter un consensus hostile dans le milieu des médias, qui a conduit à son éviction progressive. Partant, compte-tenu des fragilités de Loana sus mentionnées, quoi de plus facile que de la déstabiliser par une campagne très défavorable ou de l’inviter à des soirées douteuses. Devenue toxicomane et affaiblie, il était dès lors aisé de lui couper l’accès à de nouveaux projets sous prétexte qu’elle n’était pas fiable. Là encore, Marilyn a connu, elle aussi, ce traitement punitif : ses cachets étaient des dizaines de fois inférieurs à ceux des autres actrices en vue et les studios l’ont boudée pendant de longues périodes. Dans le cas de Loana, la malice consistait à faire en sorte qu’elle croie que sa dégringolade était uniquement de son fait, alors que toutes les conditions de sa chute avaient été créées préalablement. Comme au temps du stalinisme, où l’on exigeait des « ennemis du peuple » qu’ils fassent leur autocritique avant leur exécution : les stars passent, le star-système demeure.
Mais retournons un instant là où tout a commencé, dans le loft : « Qui sera le couple idéal, c’est vous qui décidez », claironne la voix-off du générique. Après tout, si on rembobine l’aventure de Loana au début, avant ses années fastes et sa descente aux enfers, ne peut-on imaginer un scénario où Jean-Edouard et elle sortent tous les deux vainqueurs du loft, où il l’épouse et lui fait trois ou quatre autres enfants, dans une piscine ou ailleurs? Justement non.
Rappelons-le, Loana entre dans le loft propulsée par une force considérable, avec sa rage et sa revanche à prendre sur la vie. S’il y a certes une part de lâcheté dans le comportement de Jean-Edouard, la cause première de sa prise de distance pourrait être ailleurs : ce dernier a très bien senti qu’il était face à un phénomène qui le dépassait complètement. D’ailleurs, après les présentations au début de Loft Story, il confesse lui-même face caméra qu’il la trouve « trop tout ».
Elle était inarrêtable. A ses côtés, il aurait fallu un cow-boy de la trempe de Robert Mitchum, celui qui donne la réplique à Marilyn dans Rivière du non retour, lui frictionne les pieds et veille sur elle après l’avoir sauvée des rapides. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y eut pas de Mitchum en puissance chez Jean-Edouard… Mais c’était un rôle intenable dans le loft, où on attendait de lui d’être le DJ cool et enjôleur de la bande. Détail intéressant, dans l’émission des 20 ans après évoquée plus haut, c’est comme si le cow-boy protecteur qui sommeillait en lui s’était enfin réveillé. En se montrant soucieux des épreuves traversées par Loana et en l’incitant à se retirer des plateaux, il rappelle du reste le geste de Mitchum à la fin du film : alors que Marilyn chante dans un saloon devant un parterre de poussiéreux soupirants en santiags, il la ravit de la scène et la ramène chez lui, laissant le public médusé. Dans l’épisode de TPMP, l’attitude de Jean-Edouard part d’un noble sentiment et on peut regretter que Loana n’ait pas suivi son conseil. Mais cette tentative de sauvetage arrive trop tard. En vingt ans, la vie les a séparés.
La seconde raison expliquant le dénouement du loft est la mentalité de la France de 2001. Rappelons que dans le jeu, c’est le vote du public qui décide du choix des gagnants. A la différence des années 1960, où elle adulait BB et Johnny, l’opinion française n’a alors plus le même élan ni le même optimisme. L’euphorie des Trente Glorieuses s’est envolée et la mondialisation est passée par là : le chômage a enjambé la barre des 10%, les banlieues sont dévastées par l’insécurité, les campagnes par la vache folle et par la concurrence déloyale de pays voisins. Dans ces conditions, la France n’a plus envie de croire aux contes de fées et le joli couple Loana-Jean-Edouard, déjà déséquilibré par nature, n’a pas la préférence des téléspectateurs. Ils optent pour le duo amical Loana-Christophe. Pas vraiment glamour et plus terre à terre, ce choix est celui de la prudence et des intérêts bien compris, où les deux gagnants s’apparentent davantage à deux associés ayant conclu une bonne affaire avec le jeu.
Finalement, Loana a conquis le public par son naturel et sa féminité. Pour l’animateur Castaldi, « elle n’était pas un personnage, elle était une femme, une vraie, avec ses fêlures, sa douceur, sa fragilité à ciel ouvert. Et c’est précisément pour ça qu’on l’a aimée (…) son visage fait partie de notre histoire collective. » Elle réveillait chez les gens leur part lumineuse, la plus authentique et candide dans un monde désenchanté. Mais, hélas, Loana a été rattrapée par son ombre et celle des autres, qu’ils projetaient sur elle. A un certain point de sa vie, la foi lui a fait défaut; comme une Marie-Madeleine qui aurait manqué son rendez-vous avec Dieu, mais dont la grâce et le courage ouvrent la voie à la rédemption.
La France, quant à elle, a découvert dans le loft une héroïne à laquelle elle n’était pas prête. Loana a ravivé à la fois ses espérances de gloire et ses angoisses de déclassement. Pendant sept ans, elle a incarné une jeunesse et une beauté insolentes, ignorant le marasme ambiant et les codes impitoyables du monde du spectacle. En définitive, sa mère avait raison : Loana n’est jamais sortie du loft. Et nous non plus, d’ailleurs. Elle nous y attend, nous offrant son sourire confiant, à chaque fois que nos anges ou démons viendront nous taquiner. Enfin, une chose est sûre. Loana, Marilyn ont bel et bien gagné leur pari : dans nos cœurs, vous resterez toujours wonderful !
Pour notre chroniqueur, la messe est presque dite… Villepin rêve d’une « nation monde », Macron d’une union nationale et France Inter d’un pluralisme sans pluralistes: vivement 2027 que les Français reprennent la télécommande. Face à la faillite de la politique, Ivan Rioufol appelle les citoyens à la rescousse.
Les Français, seuls, ont la clé de leur destin. La politique, décrédibilisée par ses bilans, doit s’effacer devant les électeurs. C’est pourquoi le 2 mai 2027, issue de la présidentielle, pourrait être une délivrance. Entendre Dominique de Villepin, jeudi sur LCI, présenter la France comme une « nation monde » et se réjouir : « Nous sommes la dernière république universelle du monde ! », donne un aperçu de la démence des immigrationnistes d’en-haut. Observer, samedi, la débandade de la direction de France Inter, qui a lâché le journaliste de Valeurs Actuelles, Charles Sapin, face aux pressions de la gauche et du show-biz, confirme l’accaparement de Radio France par une caste sectaire. Refuser le pluralisme des idées, même au prix d’un éditorial de 150 secondes par semaine, ne peut qu’inciter les contribuables, avec ou sans gilets jaunes, à réclamer l’expulsion des usurpateurs d’un service public à 4 milliards d’euros.
À France Inter, le pluralisme ne passera pas ! Céline Pigalle voulait remplacer l’édito de Charles Sapin par un débat. Elle aurait aussi bien pu promettre de désinfecter le studio après ses passages. Sapin a évidemment refusé et il a eu raison. Reste une question : puisque la CGT…
L’ancien régime s’achève dans d’effrayantes convulsions. Mais ses intolérances n’auront pas le dernier mot. La mise en cause de l’appareil politique est telle que seulement 30% des électeurs jugent Marine Le Pen ou Jordan Bardella les « plus capables » (Fondapol). Ces scores restent néanmoins les meilleurs parmi les autres prétendants. Ce week-end, Le Figaro Magazine a fait paraître une étude[1] de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie sur la France à la fin du siècle. Il en ressort que la nation historique peut devenir minoritaire dès 2070 si rien ne vient freiner les entrées d’extra-européens. En revanche, un renversement de la submersion musulmane reste possible grâce à des mesures drastiques de restrictions. Or seuls les citoyens peuvent en décider, en appuyant des choix indifférents aux leçons de morale des juges.
Néanmoins, il faut compter sur la malignité d’Emmanuel Macron et la complicité des partis de gauche pour tenter d’entraver la colère du peuple trahi. Usant à nouveau de l’évitement et de la peur, le chef de l’Etat a ainsi voulu replacer, vendredi à l’Elysée, la nécessité d’une union nationale autour de sa personne décriée. Il parlera aussi aux Français jeudi soir. Devant les représentants des mouvements politiques, réunis dans le bunker sous-terrain de la salle de crise, Macron a dramatisé la « menace hybride russe », immédiatement démentie par Vladimir Poutine. De surcroit il s’est déchargé, sur le dos des Etats-Unis et d’Israël, de toute responsabilité dans la flambée des prix de l’énergie, sans envisager une réduction des taxes (près de 60%) sur les carburants. Mais qui, dans la population, veut absoudre Macron de ses fautes ?
Seule la radicalité démocratique, redoutée par le pouvoir, fera tomber l’oligarchie. Cette quête vers les racines (radix) est un mouvement de fond. Il s’exprimera spectaculairement dès vendredi avec la visite du pape Léon XIV à Paris : 600 000 personnes sont attendues pour la messe de samedi qui se tiendra Place de la Concorde et sur les Champs Elysées. Ils étaient 250 000 fidèles en 2008 pour accueillir Benoit XVI sur l’esplanade des Invalides. Cette renaissance spirituelle préfigure-t-elle une renaissance nationale ? Oui, si les Français le veulent.
La demi-pénombre de nos architectures intérieures grouille de sens et de réminiscences. Deux très grandes âmes ont fait du dévoilement de leurs pièces et gouffres intimes le centre de leur œuvre plastique : Hugo et Hammershøi. Rendez-leur visite, à Paris ou à Zurich.
L’œuvre du peintre danois Vilhelm Hammershøi (1864-1916) est un antidote esthétique à la canicule. Sa lumière extérieure tamisée, reflétée en froides clartés d’albâtre par une porte entrouverte, une nuque marmoréenne ou une nappe immaculée, nous rafraîchit les yeux. Touchée ces derniers mois par des pics de chaleur inédits et une luminosité inhabituelle, la ville de Zurich (Suisse) propose jusqu’à la fin du mois d’octobre, au musée des Beaux-Arts, de pénétrer l’intimité domestique épurée de celui que l’on nomme le « Vermeer moderne », et de caresser du regard le silence de ses intérieurs sobres et sombres léchés par la pâleur d’un jour qui ne brûle jamais.
Au premier plan, une table recouverte d’une nappe blanche aux plis impeccablement ourlés d’ombre. Sur ce linge de maison qui porte la trace d’un repassage méticuleux, de la vaisselle, blanche elle aussi : deux assiettes en porcelaine et une coupelle contenant une motte de beurre frais. Derrière cette nature morte succincte, qui rappelle, à l’échelle des choses, les Symphonies en blanc des portraits de James Abbott McNeill Whistler (1834-1903) que Vilhelm Hammershøi connaissait, une femme, assise à un piano, nous tourne le dos. Elle est vêtue d’une robe noire et ses cheveux châtains, ramassés en un chignon vaporeux, troublent la pâleur de son cou. Joue-t-elle la partition qu’elle a sous les yeux et qui, de là où nous sommes, affiche des tons de porcelaine ? Sans doute, car en plus des blancs grisés, des gris bleutés et des bruns à peine effleurés par la lumière du jour, la très silencieuse palette d’Hammershøi joue de teintes musicales : le pianiste anglais Leonard Borwick fut son ami, collectionneur et mécène.
La lumière qui sait se taire
Intérieur avec femme au piano (1901) est l’une des œuvres les plus connues du peintre danois. Elle illustre son goût pour la ligne – qu’il nomme « la forme architectonique du tableau » – et pour la lumière, à la fois froide et familière. Plis de la nappe, moulures des murs, lignes de la table, du piano et des cadres décoratifs : au milieu de ce « concert de la géométrie » (Paul Valéry), seule la motte de beurre modelée d’un jaune tendre prêt à fondre comme neige au soleil d’hiver adoucit l’austérité du mobilier anguleux. Blancheur presque surnaturelle d’un jour pourtant lointain mais qui inonde une nappe, une chaise, une partition de musique, et laisse le reste des êtres et des objets comme à l’écart du monde : la lumière sait se taire et l’œil écoute la petite musique de la vie domestique, calme et mélancolique. On pourrait dire de la représentation des appartements successifs d’Hammershøi à Copenhague ce que Paul Valéry écrivait de la peinture de Vermeer : « Nous ne la regardons pas une minute, immédiatement nous l’habitons. Nous nous imprégnons de cette atmosphère qu’elle enclot. »
L’œuvre de Vilhelm Hammershøi est faite de ces éclats sans soleil et de ces obscurités sans nuit. Ses fenêtres donnent davantage sur l’intérieur que sur l’extérieur, et ses portes grandes ouvertes mènent à d’autres portes entrebâillées. La lumière du dehors s’évanouit au sol, ombre d’elle-même, ternie par les petits carreaux des grandes ouvertures. Elle éclaire un pan de mur, un compotier ou la tranche d’un plateau en étain. Lorsqu’elle vient de l’intérieur, c’est-à-dire du regard que l’on porte sur les choses, elle illumine la nuque de sa femme Ida, la chemise du violoncelliste Henry Bramsen, et les fait exister.
Le grand maître de la peinture danoise est un architecte d’intérieur. Même ses paysages bucoliques et urbains ont des airs de pièce à vivre un peu éteinte. Il est le double inversé de son contemporain espagnol, JoaquínSorolla (1863-1923), peintre luministe qui a fait danser le soleil de Valence sur les corps salés des pêcheurs, de leurs épouses et de leurs enfants, luisants des embruns du rude travail de la mer et des douceurs juvéniles des bains d’été. Après des mois aveuglants, où il a fallu attendre l’éclipse du 12 août dernier pour ne plus entendre, l’espace d’un court instant, le soleil hurler en plein jour, les œuvres d’Hammershøi jouent avec le désir qui nous prend peut-être de regarder les rayons du soleil, enfin affaiblis par l’automne, jouer timidement avec nos intérieurs, notre mobilier et notre peau.
Quand Victor Hugo se fait architecte
L’autre grand architecte d’intérieur de cette rentrée est Victor Hugo (1802-1885) : la Maison de Victor Hugo, place des Vosges, à Paris, donne à voir les constructions mi-réalistes, mi-hallucinées, exécutées au fusain, à l’encre de Chine et à la gouache blanche par l’auteur des plus grands monuments littéraires français. Grand bâtisseur de mots, l’écrivain manifeste très tôt son intérêt pour les pierres et les édifices anciens – abbayes, églises, châteaux et cathédrales, dont il dénonce la démolition par le vandalisme révolutionnaire et la restauration hideuse par les ignares qui lui ont succédé. Son petit ouvrage Guerre aux démolisseurs (1832) est « un cri universel appelant la nouvelle France au secours de l’ancienne ». Pour Hugo, l’architecture est la forme première de la pensée humaine et doit, à ce titre, être conservée. Elle est, avant l’invention de l’imprimerie au XVe siècle, « la grande écriture du genre humain, de la pagode la plus immémoriale de l’Hindoustan jusqu’à la Cathédrale de Cologne ». À partir de Gutenberg, « le livre tue l’édifice » : c’est le sens du chapitre intitulé « Ceci tuera cela », dans Notre-Dame de Paris (1831). Mais Hugo n’oubliera pas l’édifice pour autant. Artiste total, démiurge de plume, de pierre et de pinceau, il bâtira, dans la tristesse du deuil et la solitude de l’exil, les constructions chimériques qui l’aideront à braver le chagrin et l’oubli.
« Il excelle à mêler dans des fantaisies sombres et farouches les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de Piranèse ; il sait, au milieu d’ombres menaçantes, ébaucher d’un rayon de lune ou d’un éclat de foudre, les tours d’un Burg démantelé et découper en noir la silhouette d’une ville lointaine avec sa série d’aiguilles, de clochers et de beffrois. Des châteaux, des églises en ruine d’un style insolite, d’une architecture inconnue, pleine d’amour et de mystère, dont l’aspect vous oppresse comme un cauchemar. » C’est ainsi que Théophile Gautier décrit les dessins d’Hugo.
Tout semble en effet bâti au bord de l’infini, sous des pâleurs de lune éphémères. Murailles crénelées, châteaux improbables happés par des abîmes d’encre, donjons solitaires défiant l’obscurité du gouffre, tours de Pise gothiques à demi éboulées et harnachées de poulies fantasques, escaliers effondrés conduisant tant bien que mal à un morceau de ciel bleu grillagé : l’architecture hugolienne mime son architecte hanté par « ce qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime », décidé à aller voir « au seuil de l’ombre et du vide », si à travers « l’impénétrable voile / on apercevait Dieu comme une sombre étoile. » Ses visions fantaisistes et ses bâtisses incongrues prolongent, dans des lavis d’encre noire et des rehauts de blanc, son goût pour les objets composites et hybrides dont il aimait saturer Hauteville House, sa maison de Guernesey. Mêlant parfois ses initiales bannies aux enceintes incertaines de ses demeures imaginaires, Hugo réconcilie la pierre et la plume, le livre et l’édifice, ceci et cela.
Les architectures fantasmées du grand homme sont des vues extérieures, mais nous parvenons souvent à « voir par-dessus le mur », pour reprendre l’un des vers du poète. Alors que l’imagination romanesque a besoin de mots précis et techniques pour transformer le verbe en pierre, l’univers onirique, sous le pinceau, a le privilège du flou que l’écriture ne peut investir. Nommer, c’est toujours tracer des contours. Rien de mieux, alors, que le dessin et la peinture pour figurer des gouffres « où nul bord n’apparaît ». Si le phare des Casquets de L’homme qui rit (1869)a quelque chose de « sobre, exact, nu, précis, correct », l’encre intitulée Phare des Casquets est, quant à elle, un démenti visuel à sa description littéraire : en gravissant les marches tortueuses du phare en ruine, on voit « des choses sombres / [et] l’ombre infinie où se perdent les nombres ». Celui qui a tout nommé, du grand au petit, du drame personnel à la tragédie nationale, qui a écrit La Légende des siècles et croqué les choses les plus infimes depuis la fenêtre de sa chambre, celui qui a contemplé et agi, observé et imaginé, pensé et senti, a toutefois laissé, dans ses encres sans phrases, sans roman, sans théâtre et sans poésie, la part d’innommable qui fait des arts visuels une autre façon d’habiter le monde. Entre ceci et cela, cette fois.
Les « manières de sombre » (Gérard Titus-Carmel) d’Hugo et Hammershøi signent la fin de l’été. L’attention au silence de leurs œuvres sera un précieux dérivatif aux cacophonies habituelles de la rentrée et à la probable surexposition des sujets médiatiques.
À voir
« Hugo et l’architecture. De la pierre à la plume », Maison de Victor Hugo, 6, place des Vosges 75004 Paris. Jusqu’au 22 novembre.
« Vilhelm Hammershøi. L’attention au silence », Musée des Beaux-Arts, Heimplatz 1, 8001 Zurich (Suisse). Jusqu’au 25 octobre.
A New York, en 2007, une jeune chanteuse de jazz de 27 ans meurt sur les rails du métro. Accident, suicide ou crime? Un jeune journaliste et un ancien photographe de guerre se lancent sur les traces de la mystérieuse Sarah. Avec La Femme au manteau de loutre, Alain Genestar signe un polar musical où le jazz, la mort et le diable jouent une étrange partition.
New York, 2007. La ville verticale et violente, longtemps système nerveux de la planète, qui jazze, swingue, a parfois des coups de blues, avec la neige de janvier qui se transforme en boue grise sur la 60e Rue, non loin de la « Fifth Avenue Station », est le cadre du nouveau roman d’Alain Genestar, La Femme au manteau de loutre. Le lieu du drame.
Alain Genestar a publié le remarquable Pour mémoire, retour à Auschwitz, avec Simone Veil, en 2018 – Pocket, 2025 – qu’il faut relire d’urgence en ces temps de grande confusion généralisée. Il fut directeur du Journal du dimanche et de Paris Match, et cofondateur, avec sa famille, de Polka, un magazine chic de photos. Il connaît New York, qu’il arpente à pied, écoute du jazz, l’une de ses passions, lorsque le crépuscule vire au morose.
Une femme sur les rails
Le lieu du drame, donc. Une jeune femme en manteau de loutre vient d’être percutée par une rame de métro. On emploie l’euphémisme «accident de personne». Suicide ? Crime ? Le doute est permis. Un jeune journaliste stagiaire au Times s’empare du fait divers. Il se nomme Joaquin Macarell. Du sang catalan coule dans ses veines. C’est dire qu’il ne lâchera pas le morceau facilement. Il est aidé dans ses recherches par un ancien photographe de guerre saturé de scènes insoutenables. Ce point important du roman permet à Genestar d’évoquer l’immense Sebastião Salgado, décédé en 2025. Un jour, devant des étudiants, le photographe lance : « La photographie est un acte d’engagement. C’est une manière de dénoncer les injustices, de montrer ce qui est invincible, de rendre les choses visibles. » Citant encore Salgado, Genestar souligne qu’on peut « mourir de l’intérieur » à force de photographier l’agonie des opprimés de la terre.
Le jazz dénonce également les injustices sociales et tente de calmer les blessures. Le roman, d’une époustouflante érudition, nous fait partager ce monde musical envoûtant. On va même découvrir le désespérant « Club des 27 », rassemblant les génies de la musique et du chant morts à l’âge de 27 ans. Le résultat d’un pacte mystérieux passé avec le diable ? Le roman explore la piste.
Le jazz au cœur de l’enquête
Alors pourquoi l’irruption du jazz dans ce drame urbain ? Il semblerait que la victime se prénomme Sarah, qu’elle soit une chanteuse qui vient d’avoir 27 ans. Avec Dinah, sa sœur, de deux ans sa cadette, elles se produisent régulièrement autour de minuit dans un club de Harlem, le St. Nick’s. Elles sont belles et talentueuses, dotées d’une voix de mezzo-soprano. On pense aussitôt à Aretha Franklin. La comparaison est certes flatteuse, mais justifiée. L’entrée dans le club ravira les amateurs. Extrait : « Au St. Nick’s, il n’y a pas de scène, les musiciens jouent au milieu du public. Un public peu nombreux vu que l’espace se réduit à une sorte de couloir avec le vestiaire à l’entrée à gauche, un bar qui court sur la droite tout en longueur jusqu’au fond de la salle où se produisent quatre artistes (…), ce qui crée une ambiance intime et une acoustique très particulière, un peu sourde, confinée. » Je me revois entrant dans le pub londonien The Good Mixer, dans le quartier de Camden, sur les traces d’Amy Winehouse, la sulfureuse Amy, elle aussi morte à 27 ans, usée par le star-system. J’écrivais là, sur un coin de table, sa bio.
Le diable joue sa partition
L’enquête se poursuit et Genestar transforme son roman musical en polar noir. Les pistes sont nombreuses et sinueuses. On découvre un pianiste génial, psychopathe, conducteur de métro, qui fréquentait Sarah. On n’en dira pas plus. On apprend que les oiseaux des zoos de Central Park et du Bronx s’entretuent parfois dans leurs volières. Déjà, un certain Holden Caulfield se demandait où allaient les canards de Central Park l’hiver. On s’interroge sur l’identité réelle de la victime. Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à sa jeune sœur. Toutes les deux possédaient un manteau de loutre. Et puis, rebondissement : un autre suicide, le 25 février 2004, a eu lieu à la station « West Farms Square ». La victime s’appelait Louise Fordham. Elle avait 27 ans, était chanteuse de jazz, fréquentait un pianiste d’une quarantaine d’années. Et ce n’est pas fini.
À la fin, il reste une ville gigantesque sous la neige, quelques notes de jazz, le diable qui joue sa partition entre deux buildings, et la silhouette d’une femme qui ferme son col pour éviter que les flocons n’altèrent sa voix extraordinaire ; elle va vers la mort, la sienne.
Alain Genestar, La femme au manteau de loutre, Grasset, 288 pages.
Le sélectionneur de la Mannschaft et égérie du site de voyages Trivago Jürgen Klopp (notre photo) fait parler de lui en sortant de sa réserve politique, et en donnant le sentiment de fustiger les bons résultats électoraux de l’AfD. Mais, quoi que l’on pense de ce parti, les « questions interdites » ne disparaissent pas toutes seules, observe Charles Rojzman. Et un peuple ne peut peut-être pas transmettre indéfiniment son appartenance nationale sous la forme de la culpabilité.
Il arrive que quelques événements rapprochés, dont chacun pourrait paraître secondaire, révèlent soudain la profondeur d’un bouleversement que l’on refusait jusque-là de regarder.
Le 6 septembre 2026, en Saxe-Anhalt, l’AfD a recueilli près de 44 % des suffrages et obtenu 39 des 83 sièges du Landtag, devenant de très loin la première force politique de ce Land de l’ancienne Allemagne de l’Est et ébranlant cette Brandmauer, ce « mur coupe-feu » par lequel les autres partis allemands s’interdisent toute alliance avec elle. Onze jours plus tard, le 17 septembre, Jürgen Klopp, l’une des personnalités les plus populaires du pays, surgissait dans ce débat d’une manière inattendue en demandant aux Allemands de ne plus abandonner la fierté nationale aux « mauvaises personnes », de reprendre leur drapeau et de retrouver ce qu’il appelle un « patriotisme positif ».
La déclaration mérite que l’on s’y arrête, précisément parce que Klopp ne parle pas au nom de l’AfD mais contre ce qu’il considère comme ses dérives. Pour lui aussi, cependant, quelque chose est devenu impossible : laisser entendre que la fierté allemande appartiendrait nécessairement aux extrémistes. On mesure le chemin parcouru lorsque, dans le pays d’Auschwitz, un homme qui entend combattre l’extrême droite commence par réclamer le droit d’aimer le drapeau national.
Pendant ce temps, une autre bataille s’est ouverte, moins spectaculaire mais peut-être plus importante encore : celle de la culture.
Le 2 mars 2026, le groupe AfD au Bundestag avait publié un véritable manifeste culturel annonçant qu’un futur gouvernement déciderait « avec assurance » quelles œuvres et quelles institutions mériteraient l’argent public, que les financements devraient s’orienter vers « le peuple, la liberté et la nation », privilégier ce qui possède une importance nationale et servir, selon une formule dont le caractère intempestif est précisément ce qui frappe, « le vrai, le bien et le beau ». Puis, le 18 août, le même groupe demandait une « réorientation fondamentale » de la culture mémorielle allemande, afin que l’histoire du pays ne soit plus principalement envisagée à travers les crimes des dictatures nazie et communiste, mais retrouve aussi ses continuités, ses œuvres et ses moments de grandeur.
Voilà donc que la querelle cesse d’être abstraite. Un parti qui annonce vouloir transformer la culture vient de démontrer qu’il pouvait devenir la première force politique d’un Land allemand, et aussitôt revient, comme il revient toujours en Allemagne, le spectre familier : 1933.
Comme si l’Allemagne ne pouvait jamais parler de nation, de culture, de transmission, de famille, d’immigration ou d’identité sans que l’ombre d’Hitler se lève derrière elle ; comme si près d’un siècle d’histoire n’avait rien changé ; comme si toute volonté de rompre avec les orthodoxies progressistes contemporaines devait nécessairement conduire, par quelque pente fatale, à l’Entartete Kunst, aux autodafés, aux chemises brunes et finalement à Auschwitz.
Mais est-ce vraiment la même histoire ?
Car l’AfD ne mène plus seulement une bataille contre l’immigration. Elle mène un combat culturel, et elle le mène précisément sur les terrains que l’Allemagne officielle avait cru pouvoir soustraire à la discussion : la nation, l’islam, la famille, le sexe, l’école, la langue, les cultures venues d’ailleurs, la mémoire et, derrière toutes ces questions, le droit d’un peuple à considérer que sa propre culture possède chez lui une place particulière.
À la société multiculturelle, l’AfD oppose une deutsche Leitkultur, une culture allemande de référence, enracinée dans la langue, le christianisme, l’héritage antique, l’humanisme, les Lumières, les traditions et les œuvres allemandes. Elle combat le gender mainstreaming, certaines politiques publiques concernant les identités LGBT et trans, l’écriture genrée et cette conception de l’intégration selon laquelle la société allemande devrait progressivement mettre sa propre culture sur le même plan que toutes celles qui sont venues s’établir sur son territoire.
On peut combattre ces orientations, et certaines déclarations de responsables de l’AfD ainsi que les conceptions ethnoculturelles présentes dans certains de ses courants méritent d’être examinées sans complaisance. Mais répondre à l’ensemble de ces questions par un seul mot, Hitler, constitue une manière particulièrement commode de ne répondre à aucune.
Car Hitler n’était pas un conservateur inquiet de voir disparaître les traditions allemandes sous les coups de la mondialisation et du multiculturalisme. Le national-socialisme était un système totalitaire fondé sur une conception raciale de l’humanité, qui avait détruit les partis politiques, supprimé les libertés, persécuté les opposants et les Juifs et soumis progressivement l’ensemble de la vie culturelle à l’État.
L’Entartete Kunst, l’« art dégénéré », ne fut pas une querelle concernant les subventions publiques. Les œuvres étaient confisquées, les artistes exclus, les musées purgés, tandis que la Reichskulturkammer contrôlait l’accès même aux professions artistiques et intellectuelles. Derrière le jugement esthétique se trouvait le jugement racial : certains hommes n’étaient pas seulement accusés de produire un mauvais art, ils étaient considérés comme corrupteurs du peuple en raison de leur origine ou de leurs idées.
Voilà la différence essentielle entre un combat culturel mené dans une démocratie et une mise au pas totalitaire.
Que l’AfD veuille aujourd’hui modifier profondément les critères selon lesquels l’État distribue ses subventions mérite évidemment discussion et vigilance. Elle l’annonce sans détour : la liberté artistique ne créant pas, selon elle, un droit à la subvention, un gouvernement AfD choisirait ce qu’il souhaite financer.
Il faut prendre cette affirmation au sérieux, car l’argent public peut devenir un formidable moyen de pression sur la création ; mais refuser de financer une œuvre n’est pas encore l’interdire, combattre une idéologie n’est pas supprimer la liberté de ceux qui y adhèrent, vouloir transmettre une culture majoritaire n’est pas décider racialement quels hommes ont le droit d’appartenir au peuple.
Ces distinctions paraissent élémentaires, et pourtant notre époque semble avoir de plus en plus de peine à les faire, peut-être parce que le monde contre lequel se révolte aujourd’hui l’AfD n’est précisément plus celui de 1933.
Nous continuons à chercher avec une application presque obsessionnelle les monstres du passé tandis que nous éprouvons beaucoup plus de difficultés à reconnaître les idéologies de notre propre temps. Le nazisme a été vaincu militairement, politiquement et moralement ; cela ne signifie évidemment ni que l’antisémitisme ait disparu ni que des mouvements néonazis n’existent plus, mais simplement que les dangers qui menacent les démocraties européennes ne se présenteront pas nécessairement avec les uniformes, les mots et les symboles de 1933.
À mes yeux, une autre entreprise de déconstruction culturelle s’est développée au cœur même des démocraties occidentales, que l’on désigne, faute d’un mot plus satisfaisant, sous le nom de wokisme. Je ne parle évidemment pas ici du combat nécessaire contre le racisme ou les discriminations, mais de ce qu’il devient lorsqu’il se constitue en vision générale du monde, distribuant les hommes entre dominants et dominés, coupables et victimes, colonisateurs et colonisés, Blancs et « racisés », Occidentaux et peuples soumis, et finissant par soumettre l’histoire, la langue, l’art, la famille et jusqu’aux relations entre les sexes à cette grille morale.
Le paradoxe est considérable : cette idéologie ne proclame pas la supériorité de l’Occident, elle instruit son procès ; elle ne demande pas aux Européens de conquérir le monde, elle leur apprend à soupçonner leur propre héritage ; elle ne glorifie pas la nation, elle voit volontiers dans celle-ci le masque d’une domination dont il faudrait se libérer.
Et c’est ici que surgit l’une des contradictions les plus étranges de notre temps : la convergence provisoire d’une partie de cette gauche identitaire avec l’islamisme.
Ils ne veulent pourtant pas du même monde. Sur les femmes, la sexualité, l’homosexualité, la religion, la famille et la liberté individuelle, leurs conceptions peuvent être radicalement opposées ; le militant occidental qui revendique la fluidité des identités sexuelles appartient même à un univers moral presque inverse de celui de l’islamiste qui entend soumettre la société à une norme religieuse.
Et pourtant ils peuvent cheminer quelque temps ensemble, non parce qu’ils désirent la même société, mais parce qu’ils peuvent désigner le même coupable : l’Occident, son passé colonial, ses institutions, sa prétention à l’universalité et, souvent, Israël, transformé en incarnation presque abstraite du colonisateur occidental.
C’est pourquoi je parlerais moins d’alliance que de cheval de Troie.
Le cheval de Troie n’est pas l’islam dissimulé derrière le drapeau arc-en-ciel, ce qui serait une caricature aussi facile que fausse ; il est beaucoup plus subtil, puisqu’il réside dans l’interdiction morale de regarder les contradictions du réel.
À force d’expliquer qu’il serait illégitime de juger une culture étrangère à partir des principes de la nôtre, on finit par perdre les moyens intellectuels de défendre les libertés mêmes dont on se réclame. Comment défendre l’égalité des femmes si toute critique d’une pratique religieuse devient suspecte d’« islamophobie » ? Comment défendre les homosexuels si l’on hésite à dénoncer l’homophobie présente dans certains milieux par crainte de stigmatiser une minorité ? Comment exiger l’intégration si l’idée même qu’une culture d’accueil puisse demander quelque chose à celui qu’elle accueille devient suspecte de domination ?
Le danger contemporain n’est donc pas, à mes yeux, la répétition mécanique du nazisme, comme si l’Histoire était condamnée à remettre éternellement le même uniforme ; il réside aussi dans notre incapacité à reconnaître les contradictions nouvelles lorsqu’elles ne ressemblent pas aux catastrophes anciennes.
Reste alors la question allemande la plus douloureuse : la mémoire.
L’AfD demande désormais explicitement que l’histoire nationale ne soit plus regardée principalement à travers les catastrophes du XXe siècle. Dans son texte du 18 août, elle réclame que soient davantage présents Otton le Grand, le Saint-Empire, les mouvements nationaux et libéraux du XIXe siècle, l’Empire, Weimar et la réunification, tout en affirmant que les crimes nazis et ceux de la dictature est-allemande doivent continuer d’être commémorés.
Ses adversaires redoutent qu’un tel rééquilibrage ne conduise progressivement à relativiser Auschwitz, et cette inquiétude mérite d’être entendue ; mais l’interrogation inverse mérite elle aussi d’être posée : un peuple peut-il transmettre indéfiniment son appartenance nationale principalement sous la forme de la culpabilité ?
La déclaration de Klopp devient alors plus intéressante qu’elle n’en avait l’air. Lorsqu’un homme qui entend précisément tenir le nationalisme radical à distance éprouve le besoin de dire, le 17 septembre 2026, que le drapeau allemand et la fierté nationale ne doivent pas être abandonnés aux « mauvaises personnes », c’est que la question de l’appartenance nationale est sortie du seul univers de l’AfD.
Et voilà pourquoi tout cela nous concerne directement en France.
Nous avons longtemps cru que notre tradition républicaine nous protégerait du vertige allemand. Nous avions l’universalisme, la laïcité, notre langue et cette formidable capacité d’assimilation qui avait fait Français des Italiens, des Polonais, des Espagnols, des Portugais, des Arméniens, des Juifs venus d’Europe orientale et de tant d’autres ; l’étranger pouvait devenir français parce qu’il existait encore quelque chose d’assez fortement constitué pour qu’il puisse désirer le devenir. C’est cette évidence qui s’est fragilisée.
Nous voulons toujours l’intégration, mais nous avons de plus en plus de mal à dire à quoi il faudrait s’intégrer.
La bataille ne porte donc plus seulement sur le nombre d’étrangers que nous pouvons accueillir, mais sur une question autrement redoutable : qui doit s’adapter à qui ?
Est-ce à celui qui arrive d’entrer progressivement dans une civilisation, d’en apprendre la langue, d’en respecter les lois mais aussi d’en comprendre les usages, les libertés, les rapports entre les sexes, la place de la religion et cette multitude de règles invisibles qui constituent une manière de vivre ensemble ; ou appartient-il à la société d’accueil de se transformer continuellement afin que personne ne puisse éprouver le sentiment que la culture qu’il rencontre possède davantage de légitimité historique que celle qu’il apporte ?
Voilà notre combat culturel.
Il se joue lorsque nous nous demandons ce que l’école doit transmettre et si elle doit encore transmettre quelque chose ; lorsque l’islamisme rencontre une République qui ne sait plus toujours si elle peut exiger davantage que l’obéissance formelle à la loi ; lorsque les questions de sexe et de genre entrent dans l’école ; lorsque notre histoire est relue principalement à travers l’esclavage, la colonisation et les discriminations, tandis qu’il devient de plus en plus difficile de célébrer sans précautions ce que la France a créé, pensé, bâti et donné au monde.
Ce qui se passe en Allemagne ne nous indique nullement quelle réponse politique nous devrions adopter en France. Cela nous avertit de quelque chose de plus profond : les questions interdites ne disparaissent pas.
Une partie des Européens ne demande plus seulement davantage de pouvoir d’achat, davantage de sécurité ou une meilleure retraite. Elle demande que quelque chose demeure : une langue, une histoire, des œuvres, des paysages, des usages, une certaine idée de la liberté, la possibilité de transmettre à ses enfants un monde qui ne soit pas devenu entièrement étranger à celui qu’elle a reçu.
Cela peut conduire au meilleur comme au pire, et l’histoire allemande suffit à rappeler où mène une politique qui transforme l’amour de son propre monde en obsession de la pureté et l’étranger en ennemi par nature ; mais il existe une erreur inverse, dont nous commençons seulement à mesurer les conséquences : croire que, pour empêcher le retour du pire, nous devrions renoncer à toute préférence pour ce que nous sommes.
Lorsque les partis démocratiques abandonnent les questions de transmission, d’identité, d’immigration, de civilisation et d’appartenance parce qu’ils les considèrent comme moralement suspectes, ils ne les font pas disparaître ; ils les abandonnent à ceux qui acceptent de les poser.
Peut-être est-ce même le paradoxe de cette Allemagne nouvelle que Jürgen Klopp vient, involontairement, de résumer : pour empêcher les nationalistes radicaux de confisquer la nation, encore faut-il que les autres cessent d’avoir honte de la prononcer.
Et plus les adversaires de l’AfD répondront aux questions de 2026 avec les seules images de 1933, plus ils risquent de montrer qu’ils n’ont compris ni 1933, dont la singularité mérite mieux que d’être transformée en injure politique, ni 2026, dont les bouleversements exigent que nous regardions enfin le monde tel qu’il est devenu.
Car la question qui monte en Allemagne est déjà devant nous : qu’avons-nous le droit de conserver de ce que nous sommes, qu’avons-nous le devoir de transmettre, et que sommes-nous en droit de demander à ceux qui veulent vivre parmi nous ?
Ce ne sont pas des questions nazies. Ce sont des questions démocratiques. Et les abandonner à ceux que l’on refuse d’entendre serait peut-être la plus dangereuse des démissions.
Dans la bataille politique, culturelle et médiatique engagée en vue de 2027, il est à craindre que la droite ne tolère finalement pas plus que la gauche les véritables dissidents. Et préfère se complaire dans un monolithisme idéologique rassurant. Philippe Bilger dénonce ici les décalages entre des postures et la réalité.
La venue en France de ce pape d’exception, Léon XIV, m’orientait vers un billet où le contraste éclatant entre une forme d’éternité et notre périlleuse contingence nationale aurait constitué le fond de mon propos. Puis j’ai lu, dans le JDNews, sous une magnifique couverture consacrée à Sarah Knafo, dans la rubrique « Les Gens », l’inlassable promotion de Philippe de Villiers, qui publiera Résurrection chez Fayard le 7 octobre. Après nous avoir déprimés avec Mémoricide et Populicide, il a donc décidé de nous revigorer.
Il veut ressusciter la « France éternelle ». Pour lui, « l’heure du sursaut » a sonné : il s’agit de « lever une cohorte de dissidents, une minorité restauratrice ». Rien de très neuf dans ses convictions et ses injonctions habituelles. Mais il n’empêche que cette « cohorte de dissidents » m’a alerté. D’abord, à supposer que la « France éternelle » ait jamais eu une existence tangible plutôt que symbolique, pourquoi faudrait-il la ressusciter ? Elle n’est pas morte. On peut la considérer comme étouffée sous mille entraves et déguisements qui la masquent, mais il s’agirait alors – tâche immense ! – de la délivrer de ce qui dissimule en partie son identité. On a le droit aussi de souligner que l’éternité selon Philippe de Villiers n’est pas forcément la nôtre, en tout cas pas intégralement…
C’est surtout cet appel aux « dissidents » qui interpelle. Comme si la droite conservatrice, souverainiste aussi, aspirait vraiment à les voir « se lever en cohorte », alors que tout démontre, sur les plans politique et médiatique, qu’elle ne les aime guère et supporte encore moins qu’on conteste son bloc homogène, monomaniaque et étouffant.
La triste dérive de la droite d’aujourd’hui est précisément qu’elle ne raffole que des « dissidents » bien dans le moule : apparemment contestataires, mais en réalité parfaitement intégrés à un modèle dominant devenu aussi monolithique que celui de l’extrême gauche et d’une part de la gauche. Sur les plateaux de télévision, il est presque douloureux, intellectuellement, d’écouter des journalistes clairement de droite, comme enfermés chacun dans leur prison, incapables d’entendre leurs contradicteurs et montrant d’emblée les crocs pour ne pas risquer, si peu que ce soit, d’être influencés par autrui. Ils se confortent les uns les autres dans une sorte de concert où personne ne paraît gêné d’ânonner ce que l’autre vient de dire, persuadés d’avoir raison parce que la droite au nom de laquelle ils s’expriment serait, elle, responsable.
De grâce, alors, qu’on ne prétende pas, avec Philippe de Villiers, éprouver une quelconque fraternité pour les « dissidents », puisque le rêve de la classe médiatique, quelle que soit sa tonalité, est de n’avoir affaire qu’à une pensée unique, aisément gérable par les animateurs. J’évoquais plus haut « une part de la gauche ». Il existe en effet quelques personnalités dont l’honnêteté foncière se révèle plus forte que l’idéologie, fût-elle socialiste. Jérôme Guedj, par exemple, est assez libre pour dénoncer la manière dont Philippe Brun a été traité.
Si nous étions véritablement conscients de la nécessité d’un authentique pluralisme dans notre espace démocratique, nous accepterions, en dépit de nos convictions partisanes, de considérer d’étranges dissidences.
Jean-Luc Mélenchon a réussi le tour de force d’être le dissident le plus officiel du monde. Bruno Retailleau est un radical qui n’oublie jamais qu’il n’est pas tout seul. Marine Le Pen n’est plus du tout dans ce registre. Il ne suffit pas de puiser à droite puis, pour autre chose, à gauche pour troubler le jeu politique traditionnel. En revanche, Nicolas Dupont-Aignan, qui va se représenter pour la quatrième fois, incarne à sa manière une forme de dissidence, par sa constance sans espoir et son argumentation répétitive, indignée, jamais lasse. Personne ne l’admettra, mais le véritable dissident est Éric Zemmour, bien davantage que Philippe de Villiers, dont il est l’ami mais qui peut, lui, monologuer en majesté sans être contredit. Zemmour, au contraire, dérange. La haine qu’il suscite, sa radicalité intellectuelle, cette volonté de pousser jusqu’au bout un raisonnement implacable et provocateur, mais sans la violence d’un Mélenchon, sa capacité à défendre un argumentaire qui choque même lorsqu’il relève du bon sens, son refus de complaire aux journalistes qui l’interrogent, sa profonde solitude dans le monde partisan malgré Reconquête! : tout fait de lui l’exemple unique d’une authentique dissidence. Avec, lorsque l’amitié s’en mêle, cette élégance de laisser l’autre libre de ses choix. La droite n’aime pas les dissidents : ils risqueraient de déranger son confort intellectuel.
Déjà las de la kermesse éditoriale de septembre, Monsieur Nostalgie avait décidé de ne plus lire les nouveautés de la rentrée littéraire, non par snobisme mais par fatigue morale. Il fait exception pour Grégory Rateau et Massimiliano Mocchia di Coggiola…
Les livres s’empilent. L’ennui demeure. Est-ce l’effet de l’âge, la cinquantaine déjà entamée, ou la lassitude du chroniqueur « littéraire » devant ces montagnes de nouveautés, semblables aux cageots empilés jadis dans le Ventre de Paris ? Je n’ai plus la voracité de l’apprenti-écrivant, ni le courage physique des Forts des Halles. Un jour, ma dissidence, rassurez-vous, si peu dangereuse ou équivoque, risible même, m’a sauté aux yeux. Je me suis retrouvé dans les marges de mon milieu professionnel à force de proférer mon attachement au style et au cadencement de la phrase. On a d’abord souri, estimant que c’était là une posture sociale, un anarcho-droitisme des temps immémoriaux, puis la marque d’une déraison, d’un manque de goût, de ces ringardises campagnardes qui vous délégitiment dans les sphères instruites et parisiennes. Par provocation, j’ai longtemps affirmé, entre confrères et gendelettres, que mon premier critère de « jugement » était l’écriture.
Je suis un terrien du Berry, des talus et des boisseaux ; mon premier tamis devant un ouvrage est d’une simplicité biblique : est-ce bien ou mal écrit ? Propos hérétique à l’heure de l’écriture blanche et administrativement normée. J’ajoutais, benoîtement, sans penser à mal, cette question inaudible, voire déviante en 2026. L’auteur est-il un rédacteur anonyme, un pousseur de mots, un constructeur assemblant formules et théories au service d’une idée, ou un archange, supplicié du texte et flibustier de la page blanche ? Je passais pour un ravi de la crèche. Un de ces besogneux, limités intellectuellement, qui estiment la qualité d’un roman, d’un essai ou d’un article à sa fluidité, à son irrigation, à son rythme propre, à sa chorégraphie, oui, à sa beauté intrinsèque. Une beauté déchirante ou gourmande, lugubre ou naturaliste, peu importe le contenant, mais une beauté qui s’articule autour des mots. On ne m’a alors plus adressé la parole. Je ne comprenais décidément rien à la littérature. J’en étais à scruter la cadence des phrases, leur amoncellement, pathologie durable d’une adolescence mal dégrossie ; au-delà de l’histoire, je m’attachais à la phrase innervée, juteuse, cascadeuse, qui en appelle d’autres, jamais la même et cependant finissant par creuser un sillon et ouvrir les vannes du plaisir.
Le style, cette vieille hérésie
Grégory Rateau publie à la rentrée L’Homme d’en dessous aux éditions Nouvelle Marge. Amis de Causeur, vous connaissez sa plume perforatrice dans ses chroniques. D’abord, la couverture, dans les tons orangés, signée Patrick Sirot, m’a happé ; j’y ai retrouvé l’œil abyssal de Topor et la lucidité désarmante d’un Chaval. Je sentais les déveines successives et les horreurs des grands ensembles en embuscade, le refus des convenances, la hargne contre le cajolement moderne, une misanthropie sèche et jouissive, un débord libératoire. Tout un programme.
Grégory Rateau écrit à l’uppercut avec, toutefois, une science exacte de la graduation. Il porte ses coups moderato cantabile. Il maîtrise sa langue, elle n’est jamais relâchée. J’ai cru parfois entendre la mélodie de la solitude sourdre de certains chapitres. L’excavation de notre misère, notre bien commun à tous. Il y a du Simenon dans cette recherche de l’homme nu et du Carco carcéral dans le quotidien de l’enfermement. Rateau, inspiré, chirurgical par moments, moraliste expatrié, porté assurément par la rudesse de son sujet, nous délivre la confession brute d’un tueur pâtissier, un tueur de voisins ; de sa cellule, un certain Paul Leroux parle et le lecteur attentif au moindre bruit d’écrou écoute. Nous sommes saisis. Aux aguets.
Ce court roman d’une centaine de pages ne se raconte pas, il ne se markette pas en fiches étudiantes. Alors, pourquoi ai-je aimé l’âpreté de cet écrivain ? Parce qu’il y a derrière chaque phrase des claquements de bottes, du sang, de la sueur, de la suie et du trouble par rhizomes. « D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais fait dans l’unanimité », écrit-il dès les premières pages. Phrase admirable d’équilibre et de pugilat. Rateau se distingue dans cette rentrée par une voix irrégulière. Cette « petite chose » qui fait toute la différence entre la purée des mots et la noble littérature.
Dans un genre diamétralement opposé et pourtant irrigué de la même veine, je vous conseille l’essai Dandysmes de Massimiliano Mocchia di Coggiola aux jamais banales éditions Le Chat Rouge. Étonnamment, on navigue dans les mêmes eaux tangentes ; les figures de Drieu, de Rigaut et D’Annunzio font le pont. Ce sont d’habiles intercesseurs de malheur. Dans ce recueil illustré, les aphorismes pleuvent, on apprend à s’habiller et à se détacher du fat progrès, on s’instruit aussi sur le sens des mondanités et des excentricités. Le dandysme n’est pas une pose, mais assurément une nécessité. C’est une définition de la littérature tout à fait valable.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La Sauvageonne, souvent, m’envie ; je possède un petit jardin. Elle n’en possède pas ; elle vit en appartement. Chez elle, son contact avec le végétal se limite à arroser, de temps à autre, quelques plantes vertes. J’adore jardiner, faire pousser courges, aubergines, piments, radis, salades, etc. Je me régale de délicieuses ratatouilles. Mais, cette année, à cause de la canicule, jardiner se révéla impossible. A peine les semis commençaient-ils à lever qu’ils grillèrent une première fois. Je fis d’autres tentatives lestées de copieux arrosages. Sournoise, cette saleté de canicule, fruit de l’immonde capitalisme décomplexé et mondialisé, détruisit tout. Dégoûté, je renonçai et laissai la végétation envahir mon potager et mes massifs de fleurs.
Débroussaillage chez Philippe Lacoche.
Comme l’automne approchait à grands pas, je décidai de réagir et me mit à débroussailler. Un travail de Titan. Un rosier, plus piquant que la prose de Léon Bloy, me donna du fil à retordre et, malgré les gants protecteurs, m’écorcha bras et mains. (Je hais les rosiers. J’en ai parlé à mon bon voisin Tio Guy qui, dans quelques semaines, équipé de sa tronçonneuse, viendra lui faire sa fête.) En arrachant tant bien que mal vigne vierge, lierre et hautes herbes folles, je pensais à mon père et à mon grand-père, tous deux férus de jardinage. Qu’auraient-ils fait, eux ? Comment s’en seraient-ils sortis ? Certes, ils n’avaient jamais été confrontés à cette imbécile et délétère canicule, mais, j’en étais certain, ils eussent été plus efficaces. Je revoyais mon grand-père, penché, malgré son grand âge, sur les plans de Bintje et de Sirtema ; je revoyais mon père, binant les allées…
Tout cela se passait au cœur des Trente glorieuses ; les douces Trente glorieuses. Bien sûr que c’était mieux avant ! Début juillet, au moment du Tour de France, j’organisais avec quelques copains de la cité Roosevelt de Tergnier, ce que nous nommions le Tour des Allées. Et dans les allées proprettes qui entouraient le potager paternel, allées proprettes car rasées de près par mon père, nous faisions avancer à l’aide de billes des petits coureurs ; ils avaient pour noms Felice Gimondi, Federico Bahamontes, Jean Jourden, Walter Goodefroot, Bernard Guyot, José Samyn, Lucien Aimar, Karl-Heinz Kunde, André Darrigade, Gilbert et Gustave Desmet, Rick Van Loy, Jan Jansen, etc. Il faisait chaud, certes, mais on était bien ; si bien.
Serait-ce cette fichue canicule qui a perturbé un adorable petit escargot que la Sauvageonne et moi avons retrouvé dans ma voiture ? On l’apercevait ; on le laissait vivre sa vie dans l’habitacle. Il était si mignon. Jusqu’au jour où il est tombé dans l’interstice séparant la portière de la vitre latérale droite. Plus moyen de l’en déloger. La Sauvageonne, après bien des efforts, y est parvenue. Moi, avec mes gros doigts et ma maladresse légendaire, je cumulais les échecs. Lors du sauvetage, je l’observais ; elle était adorable, maternelle. Elle a décidé de le prénommer Hugo. Hugo l’escargot. Nous avons fini par le relâcher sur un coin d’herbe de la rue Jules-Barni, à Amiens. Les adieux furent déchirants ; il nous fit un signe de reconnaissance avec ses cornes minuscules. Même notre jument Yvonne, notre fidèle Yvonne qui en a vu d’autres, avait les larmes aux yeux. On est peu de chose sur cette fichue terre.
Chers abonnés, chers lecteurs et, si vous l’autorisez, chers amis…
Il y a une semaine, Élisabeth Lévy lançait un appel pour aider Causeur à surmonter une situation financière particulièrement difficile. Vous avez été nombreux à répondre présents. Grâce à votre générosité, nous avons déjà recueilli plus de la moitié de la somme recherchée.
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Mais le formidable élan de la semaine écoulée nous donne une raison d’espérer. Nous avons franchi la moitié du chemin. Il nous faut maintenant aller jusqu’au bout.
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