Lyrique. Le compositeur romantique Ambroise Thomas redonne vie à Hamlet: reprise de la mise en scène bouillonnante de Warlikowski, à l’Opéra-Bastille.

À main gauche du plateau, Gertrude, reine du Danemark hors d’âge en chaise roulante, plaid aux genoux, regarde en boucle sur le petit écran Les Dames du Bois de Boulogne, le joyau en noir et blanc de Bresson (avec Maria Casarès dans le rôle de la fille prostituée par sa mère, on s’en souvient). Le premier acte d’Hamlet, grandiose opéra dans l’opulente tradition française, créé en 1868 à l’Académie impériale de musique (la construction du Palais Garnier ne sera achevée qu’en 1875) sur la partition de notre très académique compatriote Ambroise Thomas (1811-1896), se voit ainsi revisité en forme de flash-back, sous les auspices de Krzysztof Warlikowski. Le grand vaisseau Bastille reprend une production donnée ici même il y a trois ans, avec Ludovic Tézier dans le rôle-titre.
Du compositeur prolifique, vivante institution statufiée en son temps, au surplus gratifié d’une enviable longévité — il meurt plus qu’octogénaire —, la postérité semble avoir définitivement enterré la procession ininterrompue de ses opéras-comiques, ballets et autres opéras-bouffes, sans compter les cantates, les pièces pour orgue, pour piano, et même un Requiem qu’on exécutera lors de ses funérailles. De ce répertoire pléthorique ne seront sauvés — mais c’est heureux — que deux extraordinaires morceaux de bravoure : la tragédie lyrique Mignon, et puis cet Hamlet, écrit deux ans plus tard, pareillement sur un livret en vers concocté avec efficacité par l’incontournable duo Carré et Barbier, véritables stars de la scène lyrique. À propos de Thomas, la critique se refile depuis des lustres le bon mot de Chabrier : « Il y a deux espèces de musique, la bonne et la mauvaise. Et puis il y a la musique d’Ambroise Thomas. » De fait, elle vieillit bien : volutes de cordes à l’amplitude généreuse, suaves mélodies, et même, innovation dont cette seule singularité vaut le détour dans Hamlet : un sensationnel solo de saxophone, la nouvelle invention d’Adolphe Sax (1814-1894).
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Le metteur en scène polonais a décidément la faveur du patron de la boutique parisienne, Alexandre Neef, lequel, on s’en souvient, l’avait encore convié, en avril 2025, à reprendre Don Carlos (Verdi) — il n’a pas eu tort, d’ailleurs : c’était sublime. Chez l’ardent Warlikowski, l’inspiration bouillonne, déborde, dérape, toujours passionnante, parfois discutable (cf. par exemple sa régie du Chevalier à la rose, l’an passé, au Théâtre des Champs-Élysées…). Cette fois, Hamlet se voit piégé dans l’enceinte noire, bardée de barreaux de fer, d’un hôpital psychiatrique-prison, qui enchâsse les protagonistes dans une époque improbable, quoique située pas très loin de la nôtre, en tout cas à en juger par leurs costumes et par le mobilier qui les environne. Les trônes des souverains sont en skaï rouge vif, le spectre du roi défunt endosse la vêture immaculée d’un clown, des écrans muets multiplient en arrière-plan, sous différents formats, quelques extraits de notre patrimoine cinématographique et des vidéos en noir et blanc… Revisitée par les librettistes sous les espèces d’un mélodrame familial, la tragédie de Shakespeare assume, sous l’autorité de Warlikowski, une portée psychanalytique, l’acte II nous ramenant donc « vingt ans plus tôt » : Gertrude, jeune encore, cédera entre deux draps blancs au désir incestueux de son fils Hamlet, lequel a tout de même failli étrangler sa maman deux secondes avant ; Hamlet à qui le spectre-clown de son géniteur a révélé le secret de son assassinat, occis par la main de son propre frère Claudius, nouveau roi dont le prince, flageolant entre « être ou ne pas être », a charge de se venger… Si Ophélie, la fiancée malheureuse d’Hamlet, devenue folle à lier, se coule dans sa baignoire vintage en faïence blanche pour s’y noyer au final de l’acte IV, Hamlet, lui, au dernier acte, résiste à la tentation du suicide, tranche la gorge de Claudius, mais trahit définitivement Shakespeare en échappant au trépas : « Mon âme est dans la tombe, hélas ! Et je suis Roi », chante-t-il dans l’ultime alexandrin du livret. Occupant tout le champ visuel du plateau, les quartiers d’une lune géante cernée d’un scintillement galactique sont peu à peu mangés par la nuit : fin de l’opéra. Les près de quatre heures que dure le spectacle (entracte compris, rassurez-vous) se saturent, dans une confusion orchestrée non sans brio, de toutes les bigarrures, travestissements, paillettes et flamboyances, dans le vestiaire comme dans les chorégraphies ou les décors, tous sortis de la fiévreuse imagination de Małgorzata Szczęśniak, l’inséparable scénographe de Warlikowski.
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Si l’émérite basse Jean Teitgen dans le rôle de Claudius et le ténor Julien Henric dans celui de Laërte (le frère d’Ophélie) sont, avec un bonheur vocal sans mélange, les seuls rescapés de l’ancienne distribution vocale de 2023, c’est un ténor qui, cette fois, succède à notre baryton national: l’Américain John Osborn, doué d’une diction parfaite dans notre langue et d’un phrasé impeccable, campe merveilleusement Hamlet, muni d’un outillage vocal de haute précision jusque dans les plus infimes nuances… Si Ophélie est incarnée avec délicatesse et une indubitable présence dramatique par la soprano roumaine Adela Zaharia, on se prend à regretter tout de même qu’elle articule si mal le français, au point qu’il faille recourir aux sous-titres pour tenter de comprendre ce qu’elle raconte. Sous les traits de la mezzo Clémentine Margaine, Gertrude, la reine, possède un souffle, une chair, une force qui emportent la conviction. À la haute tenue de la distribution vocale — ténor Julien Henric pour Laërte, baryton Laurent Naouri pour le spectre du roi, ténor néo-zélandais Manase Latu et baryton-basse canadien Vartan Gabrielian pour, respectivement, Marcellus et Horacio, les amis d’Hamlet — s’accorde, sous la baguette expérimentée du chef danois Michael Schønwandt, 73 ans (il fut pendant dix ans le directeur musical de l’Opéra royal de Copenhague), la respiration magnifique de l’orchestre maison et des Chœurs de l’Opéra de Paris, comme toujours éclatants de santé.

Alors, que penser de cette reprise qui fait le plein des outrances familières au style Warlikowski ? Elle exhume une partition romantique de toute beauté, magnifiée qui plus est par la fosse et les voix. Reste que, par comparaison, on garde en mémoire l’inoubliable mise en scène de Cyril Teste, autre transposition contemporaine, mais bien plus saisissante, il y a quatre ans à l’Opéra-Comique sous la baguette de Louis Langrée, avec Stéphane Degout et Sabine Devieilhe… C’était du grand art.
Hamlet, opéra en cinq actes d’Ambroise Thomas. Direction : Michael Schønwandt. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Paris. Avec John Osborn, Adela Zaharia, Clémentine Margaine, Jean Teitgen, Julien Henric, Laurent Naouri, Manase Latu, Vartan Gabrielian, André Heyboer, Morgan-Andrew King, Bergsvein Toverud.
Opéra-Bastille, les 21, 24, 30 septembre, 3, 6, 9 octobre à 19 h 30 ; le 27 septembre à 14 h 30.
Durée : 3 h 40.




