L’éditorial de septembre d’Elisabeth Lévy
J’ai une devinette. Quel est le point commun entre Franz-Olivier Giesbert (FOG), Xenia Fedorova et les amateurs de gang bangs ? Mais non, comment osez-vous ! Ce qui lie le journaliste, l’aventurière et les libertins, à leur corps défendant bien sûr, c’est que tous sont victimes d’une offensive contre les libertés qui se déploie aux deux bouts de la chaîne. D’un côté, la liberté publique par excellence, « l’un des droits les plus précieux de l’homme » selon la Déclaration des droits de l’Homme : celui d’ouvrir sa gueule et de choquer ses contemporains sans être embastillé. De l’autre, l’indépendance privée, l’existence d’un lieu où ni l’État ni vos voisins n’ont le droit de fourrer leur nez – pour peu bien sûr qu’on se conforme à quelques règles supérieures interdisant par exemple de tabasser sa femme ou de tripoter ses enfants. Entre les deux, l’expulsion d’une thuriféraire de Poutine dont les propos paraît-il menacent gravement l’ordre public.
Diableries
Bien entendu, ces diableries sont imposées au nom de l’État de droit et par le truchement des juges, drôlement qualifiés de Sages, qui constituent son clergé. Dans mes souvenirs de Sciences-Po, l’État de droit, c’est un ensemble de textes et de principes qui nous protège contre l’arbitraire du pouvoir. Aujourd’hui, il prétend encadrer nos conduites privées et nos propos publics, autrement dit, faire régner en même temps l’ordre idéologique et l’ordre moral. La grande nouveauté, c’est que les amis de la censure, du flicage et de l’interdit se recrutent aussi bien au sommet de l’État que dans les médias délationnistes et minorités hargneuses qui quadrillent la société. Le plus affligeant, c’est que la majorité silencieuse semble résignée. Autant dire que nous ne sommes pas près de sortir de cette tenaille liberticide.
Commençons par notre ami FOG. Le 22 mars, commentant la victoire de David Guiraud aux élections municipales à Roubaix sur le plateau de Laurence Ferrari, sur CNews, Giesbert observe qu’il n’aimerait pas être juif à Roubaix et que des juifs seraient sans doute amenés à quitter la ville. Dans un avis publié le 5 août, l’Arcom admet que cette opinion (qui flirte avec l’évidence) est légitime, à condition d’être contredite sur le plateau, ce qui n’a pas été le cas. Elle reproche à CNews un défaut de tenue de l’antenne et un manque de pluralisme, ce qui est assez rigolo compte tenu de l’unanimisme pesant qui règne dans la plupart des médias, y compris publics. Si on comprend l’Arcom, tout animateur devrait distribuer les rôles à l’avance pour s’assurer que, sur chaque sujet débattu, tout le spectre idéologique des opinions sera couvert. On attend qu’elle réprimande France Inter pour son inaltérable tropisme de gauche et somme LCI d’accueillir des pro-russes pour commenter la guerre en Ukraine. Cela n’arrivera pas. Pour les juges qui nous gouvernent, le pluralisme, c’est quand on est du bon côté. Ardente avocate de Vladimir Poutine, Xenia Fedorova ne saurait en bénéficier. Je déteste tes idées et je ferai tout pour que tu ne puisses pas les exprimer.
Pas de sympathie pour les idées de Xenia Fedorova
Le 29 juillet, elle reçoit un arrêté d’expulsion. Pour le ministère de l’Intérieur, que l’on a connu moins fringant face à des islamistes appelant à violer nos lois, le comportement de la protégée de Bolloré « porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État ». Il laisse entendre qu’elle serait mouillée dans les manigances et manipulations menées par les Russes dans notre pays, mais sans fournir la moindre preuve. Dans la foulée, on gèle ses avoirs. Je n’ai aucune sympathie pour les idées de Xenia Fedorova. Du reste, son débit monocorde et ses tunnels fastidieux ne font pas d’elle une propagandiste très flamboyante – qu’on me présente une seule personne qu’elle aurait ralliée à la cause de Poutine. Reste qu’elle avance à visage découvert et que, tant que nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, on a le droit de défendre Poutine, tout autant que le régime des mollahs ou la Chine. C’est peut-être dégoûtant, mais c’est légal. Et même si nous étions en guerre, ça se discuterait. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Frédéric Martel affirme au contraire que défendre Poutine devrait être interdit en France. Que l’un des héritiers les plus doués de la gauche antitotalitaire approuve la création subreptice d’un délit d’opinion est pour le moins troublant.
Avec son scabreux arrêt sur les gang bangs, le Conseil d’État ne prétend pas contrôler nos pensées, mais s’immiscer dans les coquineries auxquelles nous nous adonnons avec d’autres adultes consentants – je laisse chacun décider quelle est l’atteinte la plus grave. La société Z Machine organisait dans le 15e arrondissement de Paris des soirées gang bangs, ce qui signifie, expliquait pudiquement Le Parisien, qu’une femme est placée « au centre des attentions » de plusieurs hommes. Les hommes payaient 80 euros, la femme, évidemment consentante, n’était pas rémunérée. Il n’y avait ni prostitution, ni proxénétisme, ni nuisance (la préfecture a cherché), mais ça ne plaisait pas aux voisins d’imaginer tous ces trucs répugnants à côté de chez eux. Aiguillonnée par des ligues de vertu et par le maire du 15e qui estimait qu’après le procès de Mazan, « on ne pouvait plus voir des choses comme ça », autrement dit que fini la gaudriole, la préfecture de police a interdit les sulfureuses soirées. Le 15 juillet, après moult péripéties judiciaires, le Conseil d’État a validé cette interdiction en référé, estimant en substance que, dans « les scénarios proposés aux participants », les femmes étaient « réduites à un rôle exclusif d’objet sexuel » et qu’elles ne pouvaient consentir à cette atteinte à leur dignité. En clair, la juridiction n’interdit pas les gang bangs à condition qu’on les pratique dans la dignité. De quoi je me mêle. Il paraît que certaines femmes aiment jouer le rôle d’objet sexuel (on me l’a dit). C’est désormais interdit. Mesdames, vous êtes priées de vous faire turlupiner dignement. Pour la sodomie, le Conseil d’État ne s’est pas prononcé. Mais papa dans maman, c’est encore autorisé. Le samedi soir.




