Inquiétante, hors norme, chantant trop fort, excentrique, occupant une place étrange dans l’industrie du spectacle… La pluie d’hommages qui s’est abattue sur la chanteuse Catherine Ringer, morte lundi dernier, appelle quelques réflexions.
Il se passe depuis la mort de Catherine Ringer quelque chose que je ne comprends pas tout à fait et qui, à mesure que passent les heures, m’étonne davantage : on dirait que la France vient de découvrir Catherine Ringer.
Je regarde les journaux, j’écoute les radios, je vois défiler les images et je découvre soudain une immense artiste, une voix exceptionnelle, une femme libre, une interprète sans équivalent, une créature inclassable, une aventurière de la chanson française, presque un trésor national dont nous aurions ignoré jusqu’à présent que nous le possédions ; et je me demande où nous étions pendant toutes ces années puisque cette femme, que l’on célèbre aujourd’hui avec cette ferveur réservée aux êtres dont la disparition nous révèle brusquement la présence, était là depuis quarante ans, sous nos yeux, dans nos oreilles, avec ses jambes, sa bouche, ses cheveux, ses robes impossibles, ses grimaces, ses cris, ses roulements d’yeux, ses obscénités, sa grâce, son mauvais goût magnifique, sa vulgarité parfois sublime et cette voix qui semblait avoir avalé une chanteuse de cabaret berlinois, une gamine des rues de Paris, une diva d’opéra, une sorcière yiddish, une punk, une amoureuse abandonnée et quelques animaux sauvages.
Nous connaissions tout cela. Enfin, nous pensions le connaître. Nous connaissions Marcia Baïla, naturellement, Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A., Fred Chichin avec sa guitare et son visage maigre, Catherine bondissant à côté de lui comme si la musique lui traversait les membres, les Rita Mitsouko, ce nom lui-même qui ne ressemblait à rien de connu, ni groupe de rock, ni couple de variété, ni vraiment français, ni vraiment étranger, quelque chose qui aurait pu être le nom d’un cocktail japonais, d’une danseuse de Pigalle, d’une princesse mongole ou d’un médicament interdit. Tout cela faisait partie du décor. Et c’est peut-être justement le problème. À force d’être là, Catherine Ringer était devenue invisible.
Laideur volontaire
Elle était devenue « Catherine Ringer », c’est-à-dire une évidence, comme ces monuments devant lesquels on passe chaque matin sans lever les yeux jusqu’au jour où quelqu’un vous apprend qu’ils vont disparaître. Nous savions qu’elle était originale, comme on sait que la tour Eiffel est en fer. Nous savions qu’elle avait une voix extraordinaire, comme on sait que la Seine traverse Paris. Nous savions que les Rita Mitsouko avaient inventé quelque chose, mais nous ne savions plus très bien quoi, et cela n’avait d’ailleurs aucune importance puisque Marcia Baïla repasserait un jour ou l’autre à la radio.
Et puis elle meurt. Et tout à coup nous nous retournons. Mais qu’est-ce que c’était que cette femme ? C’est alors que commence l’étonnement.
Parce qu’en réécoutant aujourd’hui les Rita Mitsouko, on s’aperçoit que ce que nous avions rangé dans la petite boîte commode des années quatre-vingt ne rentre dans aucune boîte. C’était de la pop, certainement, mais traversée de rock, de funk, de punk, de chanson française, de cabaret, de musiques venues d’ailleurs, d’élégance et de mauvais goût, avec des mélodies immédiatement mémorisables sur lesquelles cette femme faisait subir à sa voix des choses qu’une chanteuse raisonnable n’aurait jamais osé lui faire subir.
Elle pouvait chanter juste et soudain préférer le cri, devenir nasillarde, rauque, enfantine, énorme, presque laide, puis laisser surgir au milieu de cette laideur volontaire une note d’une beauté bouleversante, comme si la beauté ne l’intéressait qu’à condition d’avoir auparavant traversé le grotesque.
Et son corps faisait la même chose. Catherine Ringer n’était pas une chanteuse accompagnée d’un corps. Le corps chantait avec elle. Les hanches, les épaules, les mains, la bouche, les yeux, les cheveux participaient à la chanson ; elle pouvait devenir grotesque sans perdre sa sensualité, sexuelle sans devenir aguicheuse, drôle sans cesser d’être inquiétante, féminine sans correspondre à aucune des féminités préparées par l’industrie du spectacle.
A lire aussi, Patrick Eudeline: L’assassinat de John Lennon, Catherine Ringer et moi
Elle était trop. Trop vivante, trop voyante, trop charnelle, trop intelligente pour le rôle de la chanteuse excentrique qu’on lui avait commodément attribué.
Et derrière toutes ces couleurs, il y avait du noir. Son père, Sam Ringer, était un artiste juif polonais qui avait connu les camps nazis, Auschwitz parmi eux, et qui était revenu de l’univers concentrationnaire vivant mais profondément atteint. Catherine Ringer a parlé de ce père malade, de ses internements psychiatriques, de cette folie qui faisait partie de l’enfance et de cette présence de la catastrophe qui, dans certaines familles juives de l’après-guerre, n’avait nul besoin d’être racontée chaque soir pour occuper toute la maison.
Il faut être prudent avec ces choses-là. Un enfant n’est pas le commentaire psychologique de ses parents et une œuvre ne se laisse pas enfermer dans une biographie. On ne peut pas prendre Auschwitz, ajouter un père devenu fou, mélanger avec une petite fille et prétendre avoir trouvé la formule secrète de Catherine Ringer. Mais on peut regarder.
Et lorsque l’on regarde après avoir su cela, toutes ces couleurs deviennent plus étranges. Cette profusion de vêtements, de gestes, de cris, de rires, cette sexualité affichée sans honte, cette gourmandise de vivre, cette façon de se barbouiller presque de musique, de devenir successivement belle, monstrueuse, enfantine, obscène, tendre, animale, cette manière de ne jamais consentir à la dignité compassée que l’on attend généralement des artistes vieillissants : peut-être n’était-ce pas seulement une esthétique. Peut-être était-ce une réponse.
Car que fait-on lorsqu’on naît après la catastrophe et que celle-ci est assise à la table familiale sous les traits d’un père revenu de l’endroit dont tant d’autres ne sont pas revenus ?
On vit. Mais on peut vivre à voix basse. Elle avait choisi de vivre à voix haute.
Alors il fallait des robes rouges, vertes, jaunes, des lèvres énormes, des cheveux en bataille, des rythmes qui cognent, des jambes qui dansent, des refrains qui s’accrochent au cerveau, de l’amour, du sexe, de l’humour, du ridicule, de la beauté, du vacarme, tout ce que la mort déteste parce que tout cela affirme scandaleusement qu’un corps est encore là.
Et voici que Marcia Baïla apparaît autrement. Cette chanson sur laquelle la France a dansé pendant quarante ans est une chanson adressée à une morte. Une danseuse emportée par le cancer. Voilà bien l’étrangeté Ringer : prendre la mort, lui mettre du rouge à lèvres, l’habiller de couleurs éclatantes et la faire danser. Pas nier la mort. Danser devant elle.
Un étrange déluge d’hommages
Il y avait peut-être déjà tout Catherine Ringer dans cette contradiction : la fête et le tombeau, le rire et la disparition, le corps triomphant et le corps condamné, cette conviction qu’il faut faire davantage de bruit précisément parce que le silence finira par gagner.
Et puis il y eut Fred.
Fred Chichin, l’autre moitié de cette étrange bête à deux têtes appelée Rita Mitsouko, meurt en 2007. Le cancer encore. La disparition encore. Et Catherine reste là.
Que fait-elle ? Elle continue.
A lire aussi, Pascal Louvrier: Les reclus de Saint-Flour
Elle ne se transforme pas en veuve officielle des Rita Mitsouko, ne construit pas un mausolée autour de leur jeunesse, ne passe pas les années suivantes à administrer pieusement sa légende. Elle chante, elle travaille, elle tente autre chose, elle vieillit, elle monte encore sur scène et continue à faire vivre les chansons.
Le père avait disparu. Fred avait disparu. Elle restait.
Et je me demande maintenant si ce n’est pas cela que nous n’avions pas complètement compris lorsque nous la regardions faire ses grimaces : il y avait chez cette femme quelque chose de beaucoup plus grave que son apparence, précisément parce qu’elle refusait d’avoir l’air grave.
Nous sommes tellement habitués à reconnaître la profondeur lorsqu’elle porte du noir, parle lentement et regarde tristement la caméra que nous savons mal la reconnaître lorsqu’elle arrive en robe bariolée en remuant les fesses.
Voilà pourquoi l’actuel déluge d’hommages me paraît si étrange. Non parce que ces hommages seraient faux, mais parce qu’ils sont vrais. Tout ce qu’on nous dit aujourd’hui était là hier. Cette liberté était là. Cette voix était là. Cette histoire était là. Cette femme était là.
Pourquoi faut-il donc qu’elle disparaisse pour que nous la regardions ?
Peut-être parce que la mort accomplit cette opération cruelle : elle retire brusquement le décor autour des êtres et nous oblige à voir la forme exacte du vide qu’ils laissent.
Voilà peut-être ce que nous découvrons aujourd’hui avec tant de retard. Non pas seulement une grande chanteuse. Quelque chose de plus rare : une femme qui avait fait de toute son existence une insurrection de la vie contre ce qu’elle savait de la mort.




