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La Terreur sans la rigueur

Mélenchon 2027 : 1981 sans le tournant de 1983


La Terreur sans la rigueur
OpenAI/Causeur

Son ennemi, c’est le réel ! Pour Mélenchon, dette, prix, propriété, rareté ne sont que viles oppressions à abolir par décret. L’État écrasera ainsi les riches et sauvera les braves gens. Mais quand LFI promet de brûler les créances, ce sera aux Français de payer les cendres.


« Il suffit d’aller à la Banque de France, de prendre les titres de dette et de les jeter au feu. » Le 24 juin, Jean- Luc Mélenchon tient à Paris une conférence de presse devant un parterre d’influenceurs numériques. Face à ce jeune auditoire il peut proférer cette énormité : pour remettre à flot les comptes de l’État, il n’y a qu’à annuler d’un coup unilatéralement l’ensemble des créances détenues par notre banque centrale sur le Trésor, soit 18 % de la dette souveraine française, quelque 600 milliards d’euros. Sans « aucune conséquence » ose même préciser l’ancien sénateur socialiste. Bon sang mais c’est bien sûr ! Pourquoi personne n’y avait pensé avant ?

Cette absurdité résume assez fidèlement la philosophie économique de « L’Avenir en commun ». Publiée dans sa quatrième édition en 2025, cette somme de 831 mesures peut être lue comme le programme de La France insoumise à l’élection présidentielle de 2027. Le document doit encore être actualisé et chiffré, mais ses grandes orientations ne devraient guère changer : retraite à 60 ans, SMIC à 1 600 euros nets, revalorisation des traitements publics et des prestations sociales, blocage de certains prix, nationalisations, planification écologique, réduction du temps de travail, désobéissance européenne et donc, comme a l’a vu, possible refus d’honorer une partie de la dette.

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Derrière cet interminable catalogue se trouve une logique simple consistant à distribuer immédiatement davantage de revenus et de droits sociaux, puis compter sur le surcroît d’activité et de recettes ainsi produit pour financer l’opération. Autrement dit, refaire 1981. Après l’élection de François Mitterrand, le gouvernement Mauroy a augmenté le SMIC, les prestations familiales et le minimum vieillesse. Il a créé des emplois publics, instauré la cinquième semaine de congés payés et réduit la durée légale du travail hebdomadaire à 39 heures. La retraite à 60 ans est entrée en vigueur l’année suivante. Le raisonnement était celui de la relance keynésienne : donner davantage aux ménages modestes stimule la consommation, remplit les carnets de commandes et pousse les entreprises à produire et à embaucher. La croissance alors obtenue procure ensuite les recettes fiscales et sociales censées couvrir les dépenses publiques initiales.

Problème : l’industrie française n’a pas pu répondre suffisamment vite à la hausse de la demande, de sorte qu’une partie considérable du pouvoir d’achat distribué aux Français a alimenté les importations et creusé le déficit extérieur. Menée presque seule dans un environnement international restrictif, la relance a entretenu l’inflation et les sorties de capitaux. Résultat, le franc a été dévalué trois fois entre octobre 1981 et mars 1983. Après un premier coup de frein en 1982, Mitterrand n’a eu d’autre choix en mars 1983 que de décréter le « tournant de la rigueur » pour maintenir la France dans le Système monétaire européen.

Mélenchon veut refaire 1981, sans le tournant de la rigueur

« L’Avenir en commun » reprend la première partie de cette séquence historique, tout en assurant que la seconde n’aura pas lieu. Or la France de 2027 est encore plus désindustrialisée que celle de 1981. Une relance immédiate de la demande fera tourner les usines chinoises, allemandes, italiennes ou espagnoles bien avant celles de Franche-Comté ou de Gironde.

Pour donner à cette grande opération de redistribution les apparences du réalisme budgétaire, LFI présente ses sources de financement. Celles-ci proviendraient principalement d’une augmentation massive des prélèvements sur les hauts revenus, les patrimoines et les entreprises. S’y ajoute l’éternel trésor de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. Dans son chiffrage de 2022, toujours intégré au corpus programmatique de LFI, le mouvement visait 26 milliards par an provenant d’un « impôt universel » sur les multinationales et 26 autres milliards issus d’un renforcement des contrôles. Or les résultats réels invitent à davantage de modestie. En 2025, l’administration fiscale a notifié 17,1 milliards d’euros de droits et de pénalités, mais n’en a encaissé que 11,4 milliards.

LFI rêve d’une économie sous contrôle 

La grande originalité de « L’Avenir en commun » ne réside cependant pas dans l’idée d’aller chercher l’argent chez les riches. Elle tient plutôt à celle de donner à l’État un contrôle massif de la production dans notre pays. Le titre d’un chapitre est révélateur : « Produire nous-mêmes pour répondre aux besoins ». La production ne devrait plus être principalement commandée par la demande solvable et la recherche du profit, mais par une définition politique des « besoins sociaux ». Un pôle bancaire public orienterait le crédit. La commande publique, les nationalisations et les aides conditionnelles dirigeraient les investissements. Les secteurs jugés essentiels seraient soustraits au marché.

Mélenchon présente l’élimination des très grandes fortunes comme une simple restitution de pouvoir au peuple. En réalité, son programme consiste à transférer les richesses à l’appareil d’État et à ceux qui le contrôlent.

Certes, le marché ne répond pas parfaitement aux besoins d’une économie. Il néglige ceux qui sont insolvables, peut surinvestir dans des produits frivoles et favoriser les monopoles. Mais les prix transmettent des milliards d’informations dispersées. Leur hausse signale une rareté, le profit attire les capitaux et la perte indique une demande insuffisante. L’administration centrale peut décider de produire un million de chaussures, mais beaucoup moins facilement prévoir les couleurs et les modèles demandés. « L’Avenir en commun » traite la définition politique des besoins comme supérieure aux choix individuels. Il détaille les défaillances du marché tout en ignorant celles de l’État. C’est ici qu’apparaît le principal angle mort du programme : la liberté.

Dans « L’Avenir en commun », la liberté économique est conçue surtout comme le masque des rapports de domination. Ce phénomène existe. Mais la réalité est plus complexe. La propriété privée et le capital constituent aussi des moyens d’échapper à la dépendance envers l’État. Le capital privé ne garantit évidemment ni la vertu ni le pluralisme. Mais sa dispersion crée une pluralité de centres de décision. Mélenchon dénonce le pouvoir politique que peuvent conférer les très grandes fortunes. Mais il présente leur élimination comme une simple restitution de pouvoir au peuple. En réalité, son programme consiste à transférer les richesses à l’appareil d’État et à ceux qui le contrôlent.

Brûler la dette ne brûle pas les déficits

L’épisode des titres jetés au feu prend alors tout son sens. Pour Mélenchon, la dette publique est l’instrument par lequel les marchés (et donc les « riches ») imposent leurs préférences aux gouvernements (et donc au « peuple »). Une partie de cette dette étant détenue par la Banque de France, il suffirait de l’annuler. Dans des comptes publics, cette dette ressemble effectivement à une somme que l’État se doit à lui-même. Mais son annulation n’effacerait pas ce qui a été créé en contrepartie. Lorsque la Banque de France achète 100 milliards d’euros d’OAT, des obligations émises par l’État, elle inscrit ces titres à son actif et crée 100 milliards de monnaie centrale à son passif. Brûler les OAT supprimerait l’actif, mais pas la monnaie déjà créée.

La Banque de France enregistrerait donc une perte. Elle pourrait la reporter et attendre que ses profits futurs reconstituent ses fonds propres, mais elle ne verserait plus rien à l’État pendant cette période. Entre 2015 et 2022, ses dividendes et son impôt sur les sociétés ont rapporté près de 32 milliards d’euros au budget public. Si les pertes étaient assez importantes et durables pour compromettre son indépendance ou son fonctionnement, l’État devrait la recapitaliser. Il lui faudrait alors augmenter les impôts, réduire ses dépenses ou emprunter. Dans ce dernier cas, il recréerait la dette qu’il prétendait avoir effacée.

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Mais surtout, l’opération ne réglerait en rien les déficits futurs. Si l’État perçoit 1 000 milliards d’euros et en dépense 1 100, il doit encore trouver 100 milliards chaque année. Après avoir brûlé les anciens titres, il devrait en émettre de nouveaux, probablement à un taux plus élevé puisque les investisseurs craindraient une prochaine annulation.

La cohérence apparente du mélenchonisme économique réside dans une idée simple, trop simple pour être vraie : les prétendues contraintes économiques ne sont que le masque des rapports de forces politiques. En conséquence, toute contrainte peut être abolie par une décision souveraine. Or si une majorité peut voter une hausse de la dépense, donc de la demande, elle ne peut pas décréter l’apparition de l’offre correspondante. Elle peut partager le travail mais pas créer les compétences manquantes. Elle peut fixer un prix, pas faire disparaître la rareté.

Chez LFI, on pense que la dépense publique crée du bonheur. C’est possible, mais comme l’a dit Benjamin Constant : « Prions l’autorité de rester dans ses limites, qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux. »

Septembre 2026 - #148

Article extrait du Magazine Causeur




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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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