Je suis allé voir mon pote au cimetière, à côté de l’église. Il a voulu se faire enterrer face à la lande. Comme un homme de terre. Un indigent, presque comme un cowboy. Mais dans l’Orne on n’est pas dans le désert. Alors, il n’y a pas de pierres sur sa tombe. Juste quelques pelletées de terre grasse, jetées à la va vite, sur un mince cercueil en bois blanc. Tout simple. On dirait un rang de plantations sa tombe. Comme les jardiniers en font parfois dans les potagers, avant de piquer des tulipes. Sauf que les pompes-funèbres ont mieux fait les choses. Elles ont rajouté des gravillons. Ça fait finition. Il y a juste son nom riveté en étiquette sur le bois chêne clair de la croix. Stanislas Boiffin Vivier 1950 – 2019. Il repose désormais face au bocage. Il dort, enfin tranquille, face à son pays qu’il aimait tant. Ses frondaisons adorées. Sa terre limoneuse du Grai. On dirait la vue qu’il avait de chez lui, de sa terrasse. Mais sans les mares, c’est moins humide. À côté de lui, il a plein de voisins. Des grands, des petits. Des célèbres aussi. Certains ont des tombes si imposantes qu’on dirait des villas. Des caveaux plus spacieux que des abris de jardin. Des sarcophages en pyramide, élevés aussi haut que des mausolées à la gloire des Toutânkhamon locaux. Des nobliaux ou des nantis. Ça sert à quoi les pierres tombales de luxe? Les palais de granit rose et les marbres veinés mica? Est-ce que la valeur des sépultures rend le repos des morts plus doux? L’épaisseur du chêne des cercueils, la sérénité des trépassés plus paisible ? Ou est-ce que la majesté des catafalques nous rassure simplement de ne pas avoir été à la hauteur des souffrances de nos vivants? Comme si élever un monument à la mémoire des disparus pouvait nous aider à les retrouver ? À les vénérer ? Elle leur rend hommage, tout au plus. Et encore, gommant peut-être même parfois nos manquements au passage. Et pourquoi pas aussi, la vie parfois tumultueuse de nos chers décédés. C’est une évidence, plus on vieillit, plus on fréquente les funérailles. Plus on flirte avec les champs de repos. Avec le temps même, on se déplace en requiem, presque aussi souvent que chez l’opticien. La vue baissant proportionnellement à mesure qu’on a de moins en moins de choses à découvrir. Puisqu’on a déjà presque tout vu. Ça marche aussi avec l’ouïe. C’est sans doute pourquoi les spécialistes de la surdité sont les derniers commerçants à pouvoir se payer des loyers en centre-ville, maintenant que les agences bancaires plient les gaules et que les rayons charcuterie des Franprix sont pillés par les petits cons.
La vieillesse est un naufrage disait le Général. Et que l’on sache crawler ou qu’on barbotte, on échappe rarement aux assauts de l’écume de l’âge, même quand on trouve un canot de sauvetage en cas de sinistre, pour prolonger la métaphore marine. Au début on enterre d’abord ses parents. Mais c’est quand les potes commencent à glisser, en cassant leurs pipes que le temps se gâte. Que le souffle glacé de la mort nous frôle en s’approchant. On devrait créer une application smartphone pour retrouver les copains au cimetière. On perdrait moins de temps à en arpenter les allées. Il y en a bien une pour réserver son siège dans les avions. Après tout, pourquoi pas pour repérer la place des potes six pieds sous terre. Remarque, pendant qu’on les cherche, ça permet de lire les épitaphes sur les tombes. Les hommages préfabriqués. Les éloges à la con.
« À notre oncle » ; « à notre ami » ; « à notre voisin ». Comme si ces regrets éternels pouvaient honorer les mémoires ou signer leur abandon définitif. Ce n’est pas parce qu’ils sont gravés dans le marbre ou scellés sous plexi que les médaillons funéraires prêts à l’emploi ont plus de valeur que les couronnes mortuaires. Les fleurs en plastique partagent une qualité avec les diamants. Elles sont éternelles. Il y a des testimoniaux sur les sites des croque-morts. Comme sur La Fourchette ou Booking. com. Chambre d’hôtel, place du mort, même combat. Au trépas. Chez les voyous on dit que les vivants font des histoires et que les morts les emportent. Ça doit être vrai. Dans les crématoriums on recueille les avis des familles « très satisfaites » de la qualité des sévices. Cinq étoiles. Comme pour les Uber. Ces taxis qui roulent à tombeau ouvert. « Et pour monsieur le défunt qu’est-ce que ça sera? » Une bonne bière évidemment.




