Accueil Économie Biodiversité, l’alibi de la référence scientifique

Biodiversité, l’alibi de la référence scientifique

C’était mieux avant ? Querelles scientifiques


Biodiversité, l’alibi de la référence scientifique
Image d'illustration Unsplash.

À la suite de mon article « Tatiana Giraud: quand la biodiversité se transforme en religion » (juin 2026), Tatiana Giraud a répondu à certaines critiques que je lui adressais. Mais, comme je vais le montrer ici, ses réponses ne répondent pas au fond de mes arguments. Je maintiens donc ma position initiale.


L’écologue Tatiana Giraud photographiée à l’Académie des Sciences en 2021. Photo retouchée. DR / Open AI.

Il est devenu assez rare, lorsqu’une personnalité est publiquement critiquée, qu’elle accepte d’entrer véritablement dans le débat : il est souvent plus confortable d’ignorer la critique ou de la réduire à une attaque personnelle que de s’exposer à la contradiction. Giraud a choisi une autre voie. C’est à son honneur. Merci à elle d’avoir pris le temps de répondre à mon article. Son droit de réponse permet de préciser notre désaccord, qui est plus profond qu’elle ne le laisse entendre.

Giraud commence par rappeler que ses « recherches, [ses] livres et [ses] enseignements » reposent sur la littérature scientifique et sur des données empiriques. Je ne l’ai évidemment jamais contesté. Mais là n’était pas mon argument. On peut parfaitement s’appuyer sur des données scientifiques incontestables et, au moment de les interpréter, adopter une certaine conception normative et contestable de la nature. Lorsque je lui reproche d’adopter une approche « quasi religieuse » de la biodiversité ou de la « sacraliser », je ne prétends donc pas que Giraud invente les déclins d’espèces ou de populations qu’elle décrit. Je critique la valeur qu’elle attribue à ces déclins et, surtout, l’asymétrie avec laquelle elle envisage les transformations du vivant : une baisse de la biodiversité apparaît presque toujours, chez elle, comme une perte, tandis que les bénéfices qui peuvent accompagner cette baisse disparaissent largement de l’analyse, comme l’illustre d’un bout à l’autre le podcast qu’elle cite elle-même (Chaleur humaine, avril 2026).

L’essayiste Thomas Lepeltier.

Elle objecte également qu’elle présente explicitement la biodiversité comme « dynamique et évolutive » et qu’elle ne défend aucun état naturel fixe qu’il faudrait préserver à l’identique. C’est exact. Elle l’écrit. Mais ce genre de déclaration, qui émaille ses écrits et ses interventions publiques, ne l’empêche pas de traiter presque systématiquement les baisses de la biodiversité comme des dégradations. Si la biodiversité est réellement un « équilibre dynamique », comme elle aime à le rappeler avec son image du vélo, pourquoi décrit-elle presque systématiquement de manière négative les transformations qui l’éloignent de son état antérieur ? Dire qu’un système est dynamique devrait au moins conduire à expliciter pourquoi son état passé devrait constituer le point de référence à partir duquel juger son évolution.

Giraud ajoute qu’elle ne se réfère à aucun « âge d’or » de la biodiversité. Là encore, c’est exact. L’expression « âge d’or » était la mienne. Elle servait simplement à souligner que, quand elle évoque des baisses de la biodiversité, elle traite presque toujours l’état antérieur comme le terme favorable de la comparaison, sans expliciter pourquoi ce niveau-là serait préférable. Or, lorsqu’on constate qu’une population d’oiseaux ou d’insectes était plus importante il y a trente ou cinquante ans, pourquoi faudrait-il considérer spontanément cet état antérieur comme préférable ? La donnée scientifique établit une évolution ; elle ne dit pas, à elle seule, quel niveau de biodiversité est préférable. On peut certes se référer à un état antérieur sans nostalgie aucune : déplorer une baisse particulière n’est pas préférer l’état d’ensemble qui la précédait. Il existe des pertes regrettables et il est légitime de les mentionner. Mais n’évoquer que des dégradations, comme le fait Giraud à propos de la biodiversité, laisse entendre que c’était mieux avant.

A lire aussi: Les dindons de Lafarge

Elle conteste ensuite que je puisse écrire qu’elle ne raisonne jamais en termes de coûts et de bénéfices. Elle rappelle qu’elle évoque régulièrement les coûts économiques et sociaux de la protection de la biodiversité et la nécessité d’accompagner les agriculteurs dans « les transitions ». Je reconnais volontiers que ma formulation n’était pas assez précise. Giraud évoque bien les coûts d’une politique destinée à enrayer une baisse de la biodiversité et les bénéfices que l’on en tirerait. Comme dans le podcast qu’elle mentionne, elle soutient alors que l’on a toujours intérêt à maintenir ou restaurer la biodiversité. Mais elle envisage beaucoup moins les bénéfices que l’on peut tirer des transformations qui la font diminuer. Sa réponse en fournit elle-même l’illustration : pour établir qu’elle raisonne bien en coûts et bénéfices, elle indique aborder « les dimensions économiques et sociales de la préservation de la biodiversité, y compris ses coûts, ses bénéfices et leur répartition entre les différents acteurs ». Il est ainsi question uniquement du coût de protéger ou de restaurer, jamais des bénéfices que peuvent procurer les transformations qui font reculer la biodiversité. Or défricher une forêt pour créer des terres agricoles réduit généralement la biodiversité locale, mais permet aussi de produire de la nourriture. Assécher certains marais a détruit des habitats naturels, mais a également permis de gagner des terres, de limiter certaines maladies ou de construire des infrastructures. Une véritable analyse coûts-bénéfices ne consiste donc pas seulement à comparer les avantages d’une biodiversité plus ou moins riche dans un milieu donné. Elle doit aussi prendre en compte les bénéfices tirés des transformations humaines de ce milieu, même lorsque celles-ci s’accompagnent d’une baisse de la biodiversité.

La même difficulté apparaît lorsque Giraud aborde la question des pesticides. Elle explique ne pas nier la nécessité de nourrir les populations. Mais, au lieu de reconnaître que les pesticides ont contribué, avec d’autres innovations agricoles, à l’augmentation considérable des rendements depuis la Seconde Guerre mondiale, elle se contente de mettre en avant le fait que la production agricole dépend des services écosystémiques rendus par la biodiversité. C’est vrai : les pollinisateurs et la fertilité des sols rendent des services précieux. Mais cela ne dispense pas de mettre ces bénéfices en balance avec ceux que procurent les techniques qui réduisent parfois la biodiversité. Les pesticides de synthèse, qu’elle qualifie volontiers de « poisons » dans le même podcast, procurent eux aussi des bénéfices agronomiques : ils protègent les récoltes contre les ravageurs, les maladies et les mauvaises herbes et contribuent ainsi à augmenter la production alimentaire. Or que l’efficacité d’une alternative soit « étayée scientifiquement » ne signifie pas qu’elle puisse remplacer partout et sans coût les pesticides de synthèse, ni maintenir les mêmes rendements. Le laisser entendre revient à sous-estimer une contrainte essentielle : nourrir une population nombreuse avec une alimentation abondante et peu coûteuse.

Reste la question de « l’effondrement ». Giraud justifie le terme par des déclins quantifiés – 75 ou 90 % – tout en concédant elle-même qu’« on peut discuter le choix de ce terme ». Je ne m’attarderai donc pas sur le mot : le problème tient à l’image qui l’accompagne. Giraud recourt en effet fréquemment à l’analogie des rivets d’un avion : on peut en perdre plusieurs sans conséquence, jusqu’au moment où le retrait d’un rivet supplémentaire provoque la désintégration de l’appareil. Cette image ne décrit plus un déclin de population ; elle annonce un point de bascule au-delà duquel l’écosystème lui-même s’écroulerait. Une diminution de 75 ou 90 % d’une population peut évidemment avoir des conséquences écologiques majeures. Mais la littérature scientifique n’a jamais relaté la désintégration d’un écosystème en raison d’une trop grande perte d’espèces. Ce qu’elle décrit, ce sont des écosystèmes qui changent d’état, parfois profondément, pas qui s’effondrent. L’analogie des rivets ajoute donc au constat quantitatif un scénario de bascule qui relève plus du catastrophisme que du discours scientifique.

Ce n’est donc pas sur les données scientifiques que porte notre désaccord, mais sur la façon de les interpréter. Giraud peut parfaitement rappeler que la biodiversité est dynamique, qu’il n’existe pas d’état naturel immobile et que les transformations écologiques ont des coûts sociaux. Je maintiens néanmoins que, dans ses prises de position publiques, la biodiversité apparaît presque toujours comme une richesse à préserver ou à restaurer, tandis que les bénéfices des transformations qui l’ont fait reculer sont rarement envisagés. Or n’oublions jamais que l’humanité n’aurait pas pu développer l’agriculture, construire des villes et exploiter les ressources naturelles sans transformer profondément son environnement et, dans bien des cas, réduire sa biodiversité. Bien sûr, on peut préférer le maintien de la biodiversité au développement de l’humanité, comme on peut faire l’inverse. Mais il faut alors le dire et, surtout, ne pas présenter cette hiérarchie de valeurs comme un résultat scientifique. C’est cette confusion que je vise lorsque je parle d’une approche « quasi religieuse » ou d’une sacralisation de la biodiversité.

On objectera que la question ne se pose pas ainsi, puisque la production agricole dépend des services rendus par la biodiversité : la préserver ne serait pas un sacrifice, mais une condition du développement humain. Le raisonnement est pourtant fautif. Qu’une certaine biodiversité nous rende des services est incontestable. Une baisse trop importante dans certaines régions peut donc être un problème. Mais l’erreur est d’en conclure que toute baisse de la biodiversité est délétère pour l’humanité. Le développement humain, évoqué plus haut, montre que certaines transformations de la nature ayant entraîné une baisse de la biodiversité ont aussi procuré des bénéfices considérables. Il n’y a donc aucune raison d’ériger la préservation de la biodiversité en impératif absolu, encore moins la restauration de celle d’antan.

Un dernier point, enfin. Tatiana Giraud se réfère constamment à la science. Comme on vient de le voir, cela ne l’empêche pas de diffuser une vision idéalisée de la biodiversité qui ne relève plus du constat scientifique, mais du jugement de valeur. La même confusion apparaît lorsqu’elle valorise l’agriculture biologique. Le critère qui définit celle-ci n’est pas uniquement la toxicité et l’impact environnemental : c’est aussi l’origine. Le cahier des charges exclut ainsi la plupart des pesticides de synthèse, au profit de certaines substances dites « naturelles ». Les composés à base de cuivre, par exemple, sont autorisés, alors que le cuivre est un élément persistant qui peut s’accumuler dans les sols et nuire à leur faune. Soutenir le bio en tant que tel, c’est donc endosser un critère qui n’a rien de scientifique et qui peut conduire à préférer des produits plus nocifs pour la biodiversité que des molécules de synthèse. Son rejet des OGM procède du même écart. Les objections que Giraud leur adresse – les brevets, la tolérance aux herbicides, le prolongement de l’agriculture intensive – sont entendables, mais elles portent sur des usages, non sur la technique elle-même. Rien ne justifie, sur un plan scientifique, de la récuser en bloc.

Il faut donc cesser de croire que l’appartenance à une institution scientifique prestigieuse, ou le simple fait de citer des articles scientifiques, suffit à rendre scientifique le discours que l’on tient. La référence à la science peut aussi servir à donner une caution savante à des présupposés qui, eux, ne le sont pas.



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent François Baroin, l’homme qui se fait inlassablement désirer
Essayiste et philosophe des sciences

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération