Tatiana Giraud: quand la biodiversité se transforme en religion

« Passe-moi le poison, s'il te plaît » : Voyage au bout de l’assiette catastrophiste avec la biologiste chouchou des médias


Tatiana Giraud: quand la biodiversité se transforme en religion
L'écologue Tatiana Giraud photographiée à l'Académie des Sciences en 2021. Photo retouchée. DR / Open AI.

En transformant la biodiversité en valeur sacrée et en accusant l’agriculture moderne de nous empoisonner, la biologiste Tatiana Giraud véhicule une vision profondément contestable des rapports entre l’humanité et son environnement. Une dérive intellectuelle malheureusement répandue dans certains milieux scientifiques.


Biologiste de renom, directrice de recherche au CNRS, membre de l’Académie des sciences et spécialiste reconnue de l’évolution des champignons, Tatiana Giraud s’est imposée ces dernières années comme l’une des voix scientifiques les plus écoutées sur les questions de biodiversité. Invitée régulière des médias et auteure d’ouvrages de vulgarisation, elle défend l’idée que la baisse de cette biodiversité constitue l’une des plus grandes menaces pesant sur l’humanité. Mais son discours ne se limite pas à des constats scientifiques : il véhicule des présupposés discutables sur la biodiversité et les rapports de l’humanité à son environnement.

Par exemple, invitée sur LCI le 24 mai 2026, Mme Giraud – en réponse à la question d’une journaliste – approuve sans réserve la formule de Pierre Rabhi selon laquelle notre nourriture serait devenue si toxique qu’il faudrait désormais se souhaiter « bonne chance » plutôt que « bon appétit ». Puis elle enfonce le clou : « Quand on y pense, on est vraiment la seule espèce sur Terre qui empoisonne sa propre nourriture pour éviter que d’autres espèces la mangent… et qui la mange après, sachant qu’on l’a empoisonnée. » Comment une chercheuse reconnue peut-elle oublier que l’humanité n’a jamais été aussi bien nourrie et en aussi bonne santé, en grande partie grâce aux progrès agricoles qu’elle dénonce ici ?

Vision catastrophiste

Au point de départ de cette vision catastrophiste de l’agriculture, il y a une approche quasi religieuse de la biodiversité. Le discours de Mme Giraud repose en effet sur une rhétorique qui tend à transformer la biodiversité en valeur absolue qu’il faudrait préserver à tout prix. Or la biodiversité désigne simplement la diversité du vivant, laquelle varie selon les lieux et les époques. Certes, il n’y a pas de vie sans biodiversité et les sociétés humaines ont besoin d’un certain niveau de diversité biologique pour prospérer. Nous avons donc intérêt à ce qu’elle ne baisse pas trop. Mais toute biodiversité n’est pas également désirable. Qui souhaite avoir des poux dans les cheveux, des punaises dans son lit ou des rats dans sa maison ? Il n’y a donc pas à préserver « la » biodiversité comme une entité sacrée et intangible ; simplement à rechercher l’équilibre qui assure le meilleur bien-être.

Mais, emportée par sa sacralisation de la biodiversité, Tatiana Giraud appréhende toute diminution de cette dernière comme un risque, voire l’annonce d’une catastrophe. Par exemple, dans ses interventions médiatiques, elle parle rarement de « baisse » ou de « déclin », mais principalement d’« effondrement » du vivant. Or ce mot suggère une disparition généralisée et brutale du vivant. Pourtant, les études scientifiques régulièrement invoquées par Tatiana Giraud ne décrivent ni une disparition généralisée du vivant ni un effondrement intégral des écosystèmes. Même lorsque ces études mettent en évidence des diminutions importantes de la biodiversité, elles soulignent souvent que celles-ci s’inscrivent dans des dynamiques contrastées : certaines espèces régressent, d’autres progressent, certaines populations déclinent tandis que d’autres se reconstituent.

Il ne faut en effet jamais oublier que, au sens littéral du terme, nous n’assistons pas à un effondrement de la biodiversité, c’est-à-dire à une disparition totale de la diversité du vivant. Nous sommes simplement témoins de la disparition d’espèces et, surtout, de la baisse drastique de certaines populations animales. Mais ces diminutions, aussi importantes soient-elles, n’entraînent pas la disparition de la vie elle-même. Des effets en cascade peuvent certes se produire : la disparition d’une espèce peut fragiliser d’autres espèces qui dépendaient d’elle. Mais ces processus finissent par se stabiliser. D’autres organismes viennent occuper les niches écologiques laissées vacantes, de nouvelles interactions apparaissent et les écosystèmes se réorganisent.

L’histoire de la vie sur Terre est d’ailleurs jalonnée de transformations de ce type. Même les grandes extinctions du passé n’ont jamais conduit à un effondrement généralisé du vivant, mais à des recompositions profondes des écosystèmes, souvent suivies d’une diversification rapide de nouvelles espèces. Parler aujourd’hui d’« effondrement de la biodiversité » entretient donc l’idée trompeuse d’un monde vivant qui serait en train de s’écrouler comme un château de cartes, alors que la nature fonctionne avant tout selon des dynamiques permanentes d’adaptation et de renouvellement.

Tatiana Giraud préfère toutefois se faire peur en recourant souvent à l’analogie des rivets d’un avion. L’idée est simple : un avion peut perdre quelques rivets sans conséquence immédiate, mais, au-delà d’un certain seuil, un dernier rivet cède et l’appareil se désintègre en vol. De la même manière, nous dit-elle, les écosystèmes pourraient s’effondrer quand le nombre d’espèces disparues aura atteint un certain seuil. L’image est frappante, mais elle est profondément trompeuse. Les écosystèmes ne sont pas des machines. Ce sont des ensembles dynamiques et évolutifs dans lesquels les espèces se remplacent, s’adaptent et réorganisent continuellement leurs interactions. Comparer la baisse de la biodiversité à un avion perdant progressivement ses rivets revient donc à projeter sur le vivant une vision mécanique et statique qui contredit ce que la théorie de l’évolution nous enseigne.

La biodiversité n’a pas de valeur en soi

S’il n’y a pas, à proprement parler, d’effondrement généralisé de la biodiversité, ne faut-il pas quand même s’inquiéter de sa grande baisse actuelle ? Cela peut se discuter. Mais Giraud se contente souvent de laisser entendre – notamment quand elle dit qu’il faut restaurer la biodiversité – que, par le passé, la biodiversité se trouvait à un meilleur niveau, sans jamais préciser clairement de quelle époque il s’agit. Dans ses discours, transparaît ainsi l’idée d’un âge d’or de la biodiversité dont l’humanité moderne se serait progressivement éloignée sous l’effet de l’agriculture intensive, de l’urbanisation ou de l’industrialisation. Mais pourquoi le niveau de biodiversité de l’an mil ou de l’an zéro serait-il intrinsèquement préférable à celui d’aujourd’hui ? Pourquoi faudrait-il prendre comme référence une époque où l’Europe était largement couverte de forêts, alors que l’espérance de vie était faible, les famines récurrentes et la mortalité due aux maladies infectieuses massive ? Ou faudrait-il remonter plus loin encore, à des périodes où une grande partie du territoire était constituée de marécages insalubres ?

Ces questions n’ont pas de réponse, car il n’existe aucun état idéal de la biodiversité. Les paysages et les écosystèmes n’ont cessé de se transformer au cours de l’histoire sous l’effet des changements climatiques, des migrations d’espèces et des activités humaines. Faire d’un état passé du monde vivant une norme relève moins d’une analyse scientifique que d’une nostalgie romantique d’une nature supposément pure et équilibrée avant les bouleversements apportés par la société moderne. Surtout, penser qu’un monde comportant plus de biodiversité serait en soi préférable à un monde en comportant moins n’a aucun fondement rationnel. La biodiversité n’est pas une valeur qui deviendrait plus désirable à mesure qu’elle augmente. Il n’y a donc pas à déplorer le fait que la biodiversité du monde a baissé au cours de ces derniers siècles.

Cette inquiétude permanente face à la baisse de la biodiversité est d’ailleurs difficilement conciliable avec une autre image que Tatiana Giraud affectionne : celle du vélo. Selon elle, la biodiversité serait un « équilibre dynamique » qui ne se maintient qu’en évoluant, comme un cycliste qui ne tient debout qu’en pédalant. La comparaison est séduisante et elle permet à Mme Giraud de faire comprendre que la biodiversité ne peut être pensée comme un patrimoine qu’il faudrait conserver dans un état donné. Son équilibre réside précisément dans sa transformation permanente. Mais, poussée jusqu’à ses conséquences logiques, l’image conduit à une conclusion bien différente de celle que Mme Giraud défend. Si la biodiversité est comme un vélo en mouvement, pourquoi présenter les transformations actuelles du monde vivant comme la dégradation d’un état antérieur supposé préférable ? Après tout, un cycliste n’est pas obligé de maintenir en permanence la même allure. D’autant que la baisse actuelle de la biodiversité doit être mise en regard des bénéfices considérables qui ont accompagné les transformations du monde vivant au cours des derniers siècles.

Cultiver des terres, construire des logements, aménager des routes, assécher des marais ou lutter contre des ravageurs implique en effet de réduire localement certaines formes de vie pour en favoriser d’autres. L’histoire humaine apparaît ainsi, du point de vue strict de la biodiversité, comme une longue entreprise de simplification écologique. Mais cette transformation du monde naturel ne procède pas d’une erreur de jugement : elle est ce qui a permis la sortie des famines, le recul des maladies, l’allongement de l’espérance de vie et l’amélioration générale des conditions d’existence. Dès lors, en opposant systématiquement une biodiversité, supposée bonne en soi, à une artificialisation des milieux naturels, vue comme mauvaise en soi, le discours de Mme Giraud tend à oublier que l’amélioration de nos conditions de vie s’est précisément construite en réduisant la biodiversité de notre environnement.

Bien sûr, il y a des baisses de la biodiversité qui peuvent avoir des conséquences négatives. Mais ces situations doivent être abordées en termes de coûts et de bénéfices. Ce que Tatiana Giraud ne fait jamais. Selon elle, protéger la biodiversité est toujours une bonne chose. Pour défendre cette position, elle invoque les « services écosystémiques » rendus par le vivant : certaines espèces nous permettent de découvrir des molécules utiles à la médecine, d’autres favorisent la pollinisation des cultures, tandis que la diversité biologique dans son ensemble constituerait, selon le concept « one health », un élément essentiel de la santé globale, des écosystèmes, des populations animales et des humains. Ces services sont réels et doivent être considérés. Mais, oubliant que la baisse de la biodiversité peut avoir, à côté de ses coûts, des bénéfices, Mme Giraud en vient à considérer qu’elle représente toujours un problème, voire le premier élément d’une catastrophe à venir. Ce refus d’envisager l’ambivalence de la biodiversité montre à quel point le discours de Giraud tend à la transformer en valeur sacrée.

Une approche irrationnelle de l’agriculture

Ce travers apparaît d’ailleurs dans le regard que Tatiana Giraud porte sur les pesticides. Dans ses interventions, ceux-ci sont presque toujours présentés comme des « poisons » artificiels répandus par les agriculteurs dans un environnement qui, sans eux, serait naturellement sain et équilibré. Une telle vision oublie pourtant une réalité élémentaire : le monde végétal est saturé de substances toxiques. Pour se défendre contre les insectes, les champignons ou les herbivores, les plantes produisent elles-mêmes d’innombrables molécules chimiques qui sont, au sens strict, de véritables pesticides naturels. La nicotine du tabac, la caféine, le pyrèthre ou encore de nombreux alcaloïdes végétaux ont précisément pour fonction d’empoisonner ou de repousser des prédateurs. Autrement dit, l’idée même de lutter chimiquement contre des organismes nuisibles n’a rien d’une invention humaine aberrante : c’est un mécanisme omniprésent dans le vivant.

Surtout, la critique systématique des pesticides tend à faire oublier pourquoi les sociétés humaines les ont massivement développés. Si l’agriculture moderne utilise des herbicides, des insecticides ou des fongicides, ce n’est pas par plaisir d’« empoisonner » la nourriture. Ces substances permettent de protéger les récoltes contre les maladies, les ravageurs et les mauvaises herbes qui réduisent fortement les rendements agricoles. Sans ces outils, une part considérable des productions serait perdue. Or cette augmentation de la productivité agricole a joué un rôle décisif dans l’amélioration des conditions de vie humaines : recul des famines, alimentation plus abondante, baisse de la mortalité et capacité à nourrir une population mondiale en forte croissance. Bien sûr, cela ne signifie pas que tous les pesticides seraient sans danger ni qu’il faudrait les utiliser sans limite. Mais assimiler l’agriculture moderne à une entreprise d’empoisonnement du vivant revient à oublier que ces techniques ont permis à des milliards d’êtres humains d’échapper à la sous-alimentation chronique qui a sévi durant la plus grande partie de l’histoire humaine.

La dimension religieuse de l’approche de Mme Giraud transparaît également dans la manière dont elle valorise systématiquement l’agriculture biologique et critique l’agriculture dite conventionnelle. Le présupposé implicite de cette opposition est que le naturel serait bon en soi, tandis que l’artificiel serait intrinsèquement suspect. Or une telle distinction n’a aucun sens. Une molécule n’est ni bonne ni mauvaise parce qu’elle est « naturelle » ou « synthétique » : tout dépend de ses propriétés, de sa toxicité réelle et de ses conditions d’utilisation. Le rejet des OGM par l’agriculture biologique n’a pas plus de sens. Il n’y a, de fait, aucune raison que les modifications génétiques opérées par les humains soient intrinsèquement plus problématiques que celles qui apparaissent spontanément dans les plantes.

Image d’illustration

Giraud rejette quand même les OGM. Selon elle, ils prolongeraient « l’agriculture intensive qui fait partie du problème » et serviraient avant tout à « breveter le vivant ». Elle leur reproche en outre de ne pas avoir tenu leurs promesses, en particulier parce qu’ils ont surtout été utilisés pour développer des plantes résistantes aux herbicides. Certains de ces reproches peuvent certes être discutés. Mais ils ne répondent pas à la question essentielle : pourquoi faudrait-il considérer avec suspicion les efforts des généticiens visant à rendre les plantes plus résistantes aux maladies, aux ravageurs ou aux sécheresses ? De telles innovations pourraient réduire l’usage des pesticides et accroître les rendements agricoles. C’est là toute l’ironie de cette vision anti-productiviste : en refusant les outils permettant de produire davantage sur une même surface, elle risque de conduire à l’extension des terres cultivées et donc à une pression accrue sur les milieux naturels qu’elle entend préserver.

Bien sûr, ces critiques adressées à Giraud ne signifient pas qu’il n’existe aucun problème avec la baisse actuelle de la biodiversité ni que toute transformation des écosystèmes serait sans conséquence néfaste. La pollution, certaines destructions d’habitats ou certaines surexploitations posent de réelles difficultés. Mais face à ces problèmes, Giraud prône des solutions qu’elle appelle « fondées sur la nature », comme si la nature constituait spontanément un modèle d’équilibre et d’harmonie dont l’humanité se serait écartée à tort. Une telle vision oublie pourtant que l’histoire humaine est précisément celle d’une émancipation progressive à l’égard des contraintes naturelles grâce à la science, à la technique et à la transformation des milieux naturels. Giraud reprend ainsi à son compte une opposition irrationnelle entre nature et artificialité, comme si la première était intrinsèquement bonne et la seconde fondamentalement suspecte.

C’est d’ailleurs cette même logique qui animait Giraud sur LCI lorsqu’elle reprochait aux humains d’être « la seule espèce » à empoisonner sa nourriture. Outre que l’agriculture moderne ne vise pas à empoisonner les aliments qu’elle produit, mais à protéger les récoltes contre les ravageurs, depuis quand le fait d’être la seule espèce à accomplir quelque chose constitue-t-il un problème ? L’humanité est aussi la seule espèce à produire massivement sa nourriture, à développer la médecine, à construire des avions et à écrire de la poésie. Il faut considérer que tout ce qui l’éloigne de la nature est suspect pour transformer une singularité humaine en reproche.

Les solutions qu’elle propose face au supposé effondrement de la biodiversité consistent d’ailleurs à restreindre fortement de nombreuses activités humaines. Tatiana Giraud explique ainsi qu’il faudrait « arrêter de détruire les habitats naturels, arrêter de répandre des pesticides, arrêter le dérèglement climatique et limiter au maximum les espèces envahissantes ». On peut imaginer les conséquences sociales, économiques et humanitaires d’un tel programme : limitation de la construction de maisons, de routes ou d’hôpitaux sur des espaces naturels ; baisse importante de la production agricole ; fort ralentissement d’une économie qui repose encore largement sur les énergies fossiles ; très grande limitation des déplacements pour les humains et les marchandises. Que certaines de ces orientations puissent être souhaitables dans certaines circonstances est une chose. Mais les ériger simultanément en impératifs absolus en est une autre. Une telle radicalité révèle la hiérarchie des valeurs qui sous-tend le discours de Giraud : la préservation de la biodiversité passe avant le développement économique, l’abondance alimentaire, la mobilité et l’amélioration des conditions de vie. La biodiversité n’est ainsi plus un paramètre de notre environnement, mais une valeur suprême à laquelle tout le reste doit se soumettre.

Le plus inquiétant dans cette vision quasi religieuse de Mme Giraud est qu’elle n’a rien d’isolé. Elle est aujourd’hui répandue dans une partie des sciences du vivant, où les discours scientifiques tendent parfois à se confondre avec une forme de militantisme écologiste, au risque de transformer l’étude du monde vivant en entreprise de sacralisation de la biodiversité.



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Essayiste et philosophe des sciences

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