Les hurlements d’effroi à propos de PISA ne troublent guère notre chroniqueur, qui avait annoncé il y a plus de vingt-cinq ans le désastre actuel. N’empêche : en faisant de l’effondrement de la France dans les classements internationaux un symptôme parmi d’autres d’une décivilisation accélérée, n’exagère-t-il pas? Les propositions qui fusent çà et là n’offrent-elles pas des solutions viables? Ou sont-elles seulement, comme il le pense, des sparadraps usés sur une carcasse morte?

Depuis que les résultats de PISA 2025 ont été proclamés, chacun y va de ses propositions pour sauver l’Ecole. De Natacha Polony à Bruno Retailleau, tous les candidats, déclarés ou probables, font assaut de suggestions, certaines de bon sens, d’autres quelque peu dérisoires de la part de gens longtemps au pouvoir qui s’alarment soudain d’une situation maintes fois décrite et dénoncée.
Je ne commenterai pas la dégringolade française, ni les causes mises en avant de ce cataclysme. J’avais décrit tout cela avant même que PISA ne paraisse. Chacun comprendra que si ces suggestions suffisaient à remettre l’Ecole sur ses pieds, on les aurait suivies depuis lurette. Le diagnostic a été posé il y a vingt-cinq ans, avec le premier tome de La Fabrique du crétin — la mort programmée de l’Ecole. J’ai approfondi les analyses dans le second tome, paru en 2022 : « Vers l’apocalypse scolaire », disais-je alors.
Triple buse que je suis : l’apocalypse est bien là, mais elle n’a rien de spécifiquement scolaire. Elle frappe l’ensemble du monde occidental — et pas seulement la « culture française », comme l’écrit Monique Canto-Sperber dans son dernier opus. La chute de l’empire romain aura l’air d’un fait divers par rapport à ce qui va s’abattre sur nous. Les analyses de l’ancienne directrice de l’ENS sont justes, mais ratent la cause principale : les barbares ne se contentent plus d’être à nos portes, ils sont déjà là. Et l’envie de survivre s’étiole chaque jour. Que nous ayons laissé filer les performances scolaires, camouflées par une inflation de mentions aux examens, est le symptôme d’un éreintement général. Plus de mille ans de civilisation se délitent sous nos yeux, avec la complicité active des gouvernants, des gens de justice, et du Conseil constitutionnel.
Dans un livre à paraître tout début mars et intitulé Guerre civile, j’écris, à propos de l’Ecole :
« Les nouvelles pédagogies, dites « constructivistes » parce qu’elles prétendent que l’élève construit lui-même ses propres savoirs, sont la clef de voûte de la servitude volontaire, ce que n’avait pas prévu La Boétie. On se rappelle peut-être le programme copieux dont Rabelais nourrit le petit Gargantua. C’était l’ambition humaniste. La raréfaction des savoirs, aujourd’hui, est l’apanage d’une génération décervelée, à laquelle on n’apprend que le vivre ensemble, l’ambiguïté du genre, l’usage des écrans et la faute originelle de l’homme blanc. Comment voudriez-vous qu’elle revendique autre chose que le droit inaliénable de s’abrutir sur son smartphone, et de réussir mécaniquement en classe parce que les enseignants sont résignés à bien noter des devoirs copiés sur l’IA qui sclérose les circuits neuronaux. Ioan Roxin, dès 2025, parlait d’un risque d’« atrophie cognitive » : « L’utilisation massive d’Internet et des réseaux sociaux a déjà fragilisé notre rapport au savoir. Bien sûr, ces outils ont des applications formidables en termes d’accès à l’information. Mais contrairement à leurs promesses, ils opèrent moins une démocratisation des connaissances qu’une illusion généralisée du savoir. Ils poussent à une médiocrité intellectuelle, émotionnelle et morale. Intellectuelle parce qu’ils favorisent une surconsommation de contenus sans véritable analyse critique, émotionnelle parce qu’ils occasionnent une dépendance toujours plus profonde aux stimulations et au divertissement, et morale, parce que nous sommes tombés dans une acceptation passive des décisions algorithmiques. » Un an plus tard, ses craintes sont devenues des réalités. Et comme d’habitude, les plus ignorants se croient les plus savants, et rejettent toute critique d’un slogan cent fois répété : « Ok, boomer ! » Le braiment poussé à son paroxysme.
« Dès que l’on cesse d’enseigner la langue, le langage se raréfie. Onomatopées, imprécations et injures, gestes menaçants et coups de couteau : la génération Alpha est une génération perdue, capable d’avaler n’importe quel programme qui ira dans le sens de leur avidité et de leur paresse. Comment voudriez-vous qu’ils sentent la nation s’effriter sous leurs pieds ? Qu’ils décèlent l’opportunisme électoral des uns et la malhonnêteté des autres, quand on leur prêche l’intersectionnalité des luttes et l’égalitarisme de la canaille ?
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Aucun « complot » dans cette dégénérescence scolaire. Simplement le système, autrefois triomphant, s’est adapté à notre décadence, à l’invasion tranquille de populations exogènes, à la déqualification programmée de nos ouvriers et de nos cadres, aux besoins de plus en plus restreints d’un pays en mode de survie en attendant l’éclatement final. Pourquoi diable former des individus capables de penser dans un monde où ils ne pèseront plus rien ? L’ignorance rendra plus douce la submersion qui s’annonce : bienheureux les pauvres d’esprit. Une population d’hilotes cèdera sans combattre. On lui fera même croire, avec un salaire universel, que son effacement s’effectue dans son intérêt.

« L’élimination du facteur humain, dans cet enseignement de l’ignorance, est la conséquence du remplacement du qualitatif par le pur quantitatif. Les entreprises publient leurs bilans trimestriels, sans plus se soucier de la valeur réelle de leurs produits à obsolescence programmée. Le ministère de l’Education annonce le taux de réussite au baccalauréat — 95% aujourd’hui —, pas la qualité des Bacheliers. Les syndicats demandent la création de postes, sans se soucier de savoir si ces néo-profs connaîtront quoi que ce soit à ce qu’on leur demandera d’enseigner, puisqu’ils sont là, essentiellement, pour faire garderie, et confiner huit heures par jour, derrière les portes fermées qui peinent à filtrer les hurlements des petits barbares qu’on leur confie. Et qu’ils relâchent vers 16 heures afin qu’ils vaquent à leurs occupations, consistant pour l’essentiel à fixer l’écran de leur smartphone d’un œil halluciné. »
Pourrions-nous survivre ? Je ne le crois pas. Nous sommes allés de dénis en démissions, de reculades en enc… ades. Les alertes se sont multipliées (je ne suis pas le seul à avoir prévenu, depuis trente ans), mais 70 millions d’autruches se sont enfoui la tête dans les sables du « vivre ensemble ». Dans la crise globale qui n’en est qu’à ses balbutiements — et il faut bien comprendre que parler à perdre sa salive de la dysorthographie galopante ou du renchérissement de l’essence est la marque d’une cécité générale et d’un abrutissement qui ne tiendra pas longtemps —, dans cette mort collective à crédit que marque l’envolée de la dette, seuls survivront justement ceux qui ont gardé avec la culture des rapports proches, quasi charnels. Ce n’est pas en s’initiant (trop tard, toujours trop tard) aux manigances des manitous de l’IA que nous résisterons : c’est en parlant la langue la plus sophistiquée, en constituant avec des amis sûrs des niches de culture, comme autrefois les « hommes-livres » de Ray Bradbury dans Fahrenheit 451, en refusant les onomatopées d’automobilistes en colère auxquelles se résume le français aujourd’hui. Et certainement pas en surfant sur les rézosocios où s’étale la logorrhée des incapables, des incontinents et des impuissants.
Monique Canto-Sperber, La Fin de la culture française, Albin Michel, septembre 2026, 300 p.
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