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Yémen: le souk de Bab el-Mandeb

L'ranalyse géopolitique de Gil Mihaely


Yémen: le souk de Bab el-Mandeb
Des Yéménites soutenant le groupe houthi scandent des slogans lors d'un rassemblement nocturne en soutien au contrôle de la région portuaire de Mokha, sur la place Al-Sabeen à Sanaa, au Yémen, le 12 sept. 2026 © CHINE NOUVELLE/SIPA

Deux projectiles ont frappé le 21 septembre à une heure d’intervalle un marché situé derrière les lignes gouvernementales. L’analyse des images désigne les territoires houthis, mais l’affaire révèle surtout la fragilité du camp adverse, une mosaïque de tribus, de brigades salafistes et de formations saoudiennes ou anciennement émiraties, jusque dans les zones grises du jihadisme.


Une caméra de surveillance a filmé l’arrivée d’un missile sur un marché du sud-ouest du Yémen. L’analyse des images désigne les territoires contrôlés par les Houthis. Mais, derrière cette conclusion apparemment simple, l’incident révèle l’extrême complexité du conflit : le « camp gouvernemental » est un assemblage instable de tribus, de brigades salafistes et de forces parrainées par l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. La scène ne dure que quelques secondes. Sur les images d’une caméra de surveillance, des voitures circulent et des passants déambulent devant le « complexe commercial de Bab el-Mandeb », un marché populaire à ciel ouvert situé dans la région d’Al-Hajaf, dans le gouvernorat yéménite de Lahj. La zone est tenue par les forces qui se réclament du gouvernement reconnu internationalement. Soudain, un projectile traverse le champ de la caméra et frappe le marché, provoquant une violente explosion.

Les premières images, diffusées le 21 septembre, ont aussitôt nourri deux récits contradictoires. Des comptes Twitter favorables aux Houthis ont évoqué une frappe aérienne saoudienne. Les autorités yéménites ont, de leur côté, accusé Ansar Allah (le mouvement soutenu par l’Iran, plus connu sous le nom de « Houthis ») d’avoir délibérément visé le marché avec deux missiles balistiques. Selon le gouvernement, les projectiles sont tombés en deux points distincts, à environ une heure d’intervalle. Plusieurs civils auraient été blessés et des commerces ainsi que des véhicules endommagés. La distance exacte séparant les deux impacts et le bilan humain définitif ne sont toutefois pas connus.

À première vue, l’affaire paraît donc se réduire à une nouvelle bataille de propagande. L’analyse en sources ouvertes réalisée par la plateforme arabe Eekad permet néanmoins de dissiper une partie du brouillard.

Un missile venu du nord-ouest

La première difficulté consistait à localiser exactement la scène. Contrairement à ce que pourrait laisser croire son nom, le « complexe commercial de Bab el-Mandeb » n’est pas installé sur le rivage du détroit. Il se trouve à Al-Hajaf, dans le district d’Al-Mudaraba et Ras al-Ara, à une vingtaine de kilomètres de la côte et du passage maritime.

La disposition des bâtiments, des routes et des enseignes permet à Eekad de déterminer l’orientation de la caméra. Le projectile visible sur la vidéo arrive du nord-ouest. Or, dans cette direction, les premières positions tenues par les Houthis se trouvent à environ 18 kilomètres du marché. Son angle d’arrivée et sa trajectoire apparente évoquent davantage un projectile sol-sol qu’une munition larguée par un avion. Aucun débris identifiable, numéro de série ou examen du cratère n’ayant toutefois été rendu public, il reste impossible d’établir avec certitude le modèle de l’arme, et même de confirmer sa qualification de missile balistique, avancée par les autorités yéménites.

L’hypothèse d’un simple tir accidentel paraît d’autant moins vraisemblable que deux projectiles ont frappé le même périmètre à environ une heure d’intervalle. Faute de débris expertisés, d’analyse des cratères et de localisation précise des deux impacts, l’intention exacte du tireur demeure impossible à déterminer. La provenance probable du tir est ainsi plus facile à établir que la nature de la cible. Le missile a frappé une zone contrôlée par le camp gouvernemental. Mais cette expression, commode sur une carte, devient trompeuse dès que l’on regarde qui tient réellement le terrain.

Un marché au pays des Sabiha

Al-Hajaf appartient au territoire des Sabiha, ou Subayha, une importante confédération tribale établie entre Tour al-Baha, Al-Mudaraba, Ras al-Ara et les abords de Bab el-Mandeb. Les identités tribales y demeurent plus solides que les institutions étatiques. Elles structurent le recrutement militaire, l’accès aux routes, les médiations et la loyauté des combattants.

Les Sabiha ne forment pourtant pas un bloc politique ou militaire homogène. Leurs clans et leurs chefs peuvent servir dans des unités différentes, entretenir leurs propres rapports avec Riyad ou Aden et s’opposer sur les questions locales. Une partie de leurs hommes combat aujourd’hui au sein des Brigades des Géants ; d’autres ont rejoint le Bouclier de la nation ou des formations tribales et militaires de moindre importance. Ces forces se retrouvent face aux Houthis, mais elles ne partagent ni la même histoire, ni les mêmes chefs, ni toujours le même projet politique.

Les Brigades des Géants, ou Al-Amaliqa, sont les plus anciennes et les plus aguerries. Leur nom signifie littéralement « les Géants », le terme arabe sert également à désigner les Amalécites de la tradition biblique et islamique. Constituées à partir de 2016 avec l’argent, les armes et l’appui des Émirats arabes unis, elles ont recruté principalement dans les gouvernorats méridionaux de Lahj, Aden, Abyan et Chabwa. Leurs cadres sont souvent issus du salafisme, notamment de l’institut religieux de Dammaj, dans le nord du pays. Lorsque les Houthis prirent le contrôle de cette région en 2014, plusieurs milliers d’étudiants et de militants salafistes furent chassés vers le Sud. Pour nombre d’entre eux, les Houthis sont donc à la fois un adversaire militaire, l’instrument de l’influence iranienne et un ennemi religieux chiite.

Les Brigades des Géants ont joué un rôle décisif dans la reconquête du littoral de la mer Rouge, de Bab el-Mandeb à Mokha, puis dans les offensives de Chabwa et de Marib en 2022. Elles sont commandées par Abdelrahman al-Muharrami, dit Abou Zaraa, chef salafiste devenu membre du Conseil présidentiel yéménite. Son adjoint, Hamdi Choukri al-Subaihi, est lui-même, comme l’indique son nom, originaire du pays sabiha et dispose d’une forte implantation dans la région de Lahj. Les unités engagées autour de Kahboub mêlent ainsi une structure militaire moderne, des solidarités tribales et des réseaux religieux.

Le Bouclier de la nation (Dara al-Watan), répond à une logique différente. Cette force a été officiellement créée en janvier 2023 par le président du Conseil présidentiel, Rachad al-Alimi, comme une réserve placée directement sous l’autorité du commandant suprême. Financée, équipée et entraînée (mais pas encadrée) par l’Arabie saoudite, elle devait fournir à Riyad et à Al-Alimi un instrument militaire propre, capable de contrebalancer les formations soutenues par les Émirats et, en particulier, le Conseil de transition du Sud, alors favorable au rétablissement d’un État sud-yéménite indépendant.

Le Bouclier de la nation est commandé par le général Bachir Saïf Qaëd Ghubair al-Subaihi, lui aussi issu des Sabiha. Ses premiers effectifs provenaient des brigades dites du « Yémen heureux » (clin d’œil à Arabia Felix ?), levées sous patronage saoudien, ainsi que d’unités transférées d’autres formations. Il recrutait largement parmi les tribus méridionales et dans les mêmes milieux salafistes que les Brigades des Géants. Déployé autour d’Aden, à Lahj, dans l’Hadramaout et le long de la frontière saoudienne, il combat aujourd’hui aux côtés de forces dont il avait précisément été conçu pour limiter l’influence.

Les enfants armés du divorce saoudo-émirati

Cette cohabitation résume à elle seule l’étrangeté du camp gouvernemental. Les deux formations reconnaissent officiellement le même Conseil présidentiel, mais elles conservent leurs chefs, leurs réseaux tribaux et, surtout, leurs propres circuits de financement. Elles ressemblent moins aux unités d’une armée nationale qu’aux différentes maisons militaires d’une coalition féodale.

Pendant plusieurs années, cette fragmentation reflétait le partage des rôles entre les deux principaux membres de la coalition arabe. L’Arabie saoudite soutenait le gouvernement reconnu internationalement et tenait à préserver, au moins formellement, l’unité du Yémen. Les Émirats construisaient parallèlement leur propre réseau de forces dans le Sud et sur la côte occidentale : Conseil de transition du Sud, Brigades des Géants, unités de sécurité locales et Résistance nationale de Tareq Saleh. Abou Dhabi cherchait moins à reconstruire l’État yéménite qu’à contrôler les ports, les îles et les routes maritimes tout en éliminant les islamistes proches des Frères musulmans.

Cette répartition concurrente a fini par se transformer en affrontement politique. À la fin de 2025, Riyad a exigé le départ des forces émiraties. Le retrait d’Abou Dhabi, achevé au début de 2026, puis l’effondrement du Conseil de transition du Sud ont laissé derrière eux des dizaines de milliers de combattants, des commandements autonomes et des fidélités impossibles à effacer par décret. Les Brigades des Géants se sont rapprochées du camp saoudien et ont été chargées, avec le Bouclier de la nation, de sécuriser Aden. Elles n’en demeurent pas moins une création émiratie, dirigée par des hommes qui ont construit leur pouvoir grâce à Abou Dhabi.

Le problème est donc moins l’existence de deux armées rivales que l’empilement de plusieurs appareils armés. À côté des Géants et du Bouclier subsistent les forces régulières, les milices tribales, les hommes de Tareq Saleh, les réseaux de l’ancien Conseil de transition et des unités liées au parti Al-Islah, proche des Frères musulmans. Toutes combattent théoriquement Ansar Allah. Mais certaines défendent l’unité du Yémen, d’autres son éclatement ; certaines obéissent à Riyad, d’autres regrettent le patronage émirati tandis que d’autres encore suivent d’abord leur chef, leur tribu ou celui qui verse les soldes. À l’inverse, les Houthis disposent d’un commandement centralisé, d’un projet politique cohérent et d’une chaîne logistique consolidée par plus de dix années de guerre. Leur progression récente doit beaucoup à cette asymétrie : ils affrontent non pas une armée, mais une juxtaposition de forces que l’urgence oblige périodiquement à combattre ensemble.

La zone grise jihadiste

À cette fragmentation politique et tribale s’ajoute une certaine porosité avec les milieux jihadistes, ambiguïté particulièrement embarrassante pour les parrains occidentaux et arabes du gouvernement. Quelques jours après l’anniversaire des attentats du 11-Septembre, cette situation est pour le moins fâcheuse. Certes, il serait abusif d’assimiler les Brigades des Géants ou le Bouclier de la nation à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA). Le salafisme de nombreux commandants n’implique pas, par lui-même, une appartenance à Al-Qaïda ou à l’État islamique. Plusieurs de ces unités ont d’ailleurs combattu AQPA dans le Sud. Il existe néanmoins entre ces univers un fonds doctrinal commun, des réseaux familiaux et tribaux qui se recoupent et, surtout, une circulation ancienne des combattants.

Par ailleurs, la guerre contre les Houthis a souvent relégué la lutte contre Al-Qaïda au second plan. Dès 2018 une enquête de l’Associated Press avait montré que la coalition saoudo-émiratie avait négocié le retrait de jihadistes de plusieurs villes, laissé certains d’entre eux repartir avec leurs armes et recruté plusieurs centaines de combattants liés à AQPA dans des formations alliées. Ces arrangements ne prouvent pas que le camp gouvernemental soit dirigé par Al-Qaïda. Ils montrent en revanche que, sur le terrain yéménite, l’ennemi de l’ennemi peut être absorbé, payé ou momentanément toléré.

AQPA, affaiblie par les frappes américaines et ses luttes internes, conserve toutefois des réseaux dans certains gouvernorats. La branche yéménite de l’État islamique est beaucoup plus réduite, mais son idéologie survit dans de petits noyaux clandestins. Des combattants ayant fréquenté ces milieux peuvent donc se retrouver dans l’orbite de forces gouvernementales sans que leurs unités deviennent des franchises d’Al-Qaïda ou de Daech. Il est plus exact de parler d’éléments « compatibles » avec le jihadisme : mêmes références rigoristes, même hostilité aux Houthis et parfois mêmes trajectoires combattantes, mais loyautés changeantes et absence de subordination démontrée.

Pour l’Arabie saoudite, le dilemme est évident. Riyad doit reconstituer rapidement une force capable d’arrêter les Houthis, tout en unifiant des formations créées par son rival émirati et en évitant que les réseaux jihadistes ne profitent une nouvelle fois du chaos. Écarter tous les combattants idéologiquement suspects affaiblirait immédiatement le front car comme avec la guerre en Afghanistan les intégrer sans contrôle prépare les crises de demain.

Kahboub, verrou du détroit

C’est dans ce paysage qu’il faut replacer le marché d’Al-Hajaf. Depuis le début du mois de septembre, les Houthis ont profité de l’effondrement des forces de Tareq Saleh pour s’emparer d’une grande partie de la côte occidentale, notamment du port de Mokha et de Jabal al-Nar. Ils ont ainsi atteint la bordure septentrionale du territoire des Sabiha et progressent désormais vers les montagnes de Kahboub. Ces hauteurs commandent les communications entre la côte de la mer Rouge et Aden, capitale provisoire du gouvernement. Leur conquête permettrait aux Houthis de consolider l’arrière de leurs nouvelles positions littorales, de couper les forces gouvernementales de la côte et de menacer les abords méridionaux de Bab el-Mandeb. Les combats y sont particulièrement violents.

Le paradoxe de Bab el-Mandeb tient là. Les Houthis, que dix années de bombardements n’ont pas réussi à briser, avancent aujourd’hui moins parce qu’ils seraient invincibles que parce que leurs adversaires ne constituent toujours pas un camp véritablement uni. Face à une organisation centralisée, le gouvernement reconnu internationalement aligne des armées qui se méfient les unes des autres, des alliés étrangers devenus rivaux et des combattants dont certaines trajectoires passent par les marges du jihadisme ! On peut déterminer assez précisément d’où venait le missile. Comprendre sur qui, politiquement et militairement, il est tombé est autrement plus difficile…

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est historien et directeur de la publication de Causeur. Dernière publication, "La culture du combat en Israël" (Valeurs Ajoutées Éditions, 2026).

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