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Chesnais en majesté

Patrick Chesnais s’excuse au Théâtre de Poche Montparnasse tous les lundis à 21 h 00 dans une série de lettres adressées à des proches, à des lieux, à des moments de sa carrière et plus généralement à la vie, sur une mise en scène d’Émilie Chesnais. C’est drôle, émouvant et magistral. Tout l’art dramatique de ce grand acteur nous éclabousse durant cette lecture incarnée.


Il est là, comme à son habitude, décontracté et narquois, l’ironie rieuse au bord des lèvres, faussement distant, puissamment campé sur ses jambes longilignes, avide de scène, de mots et de confidences. Le corps est d’aplomb et le souffle équilibré, le métronome bat régulièrement. Cette mécanique datant de 1946 est huilée, elle a fait ses preuves. Il va nous lire, ce soir, des lettres d’excuses, des cris d’amour et de détresse, des emballements et des regrets, tout le sel d’une vie parcourue au pas de course, dans la recherche de lumière et d’étincelle, dans la terreur du jour d’après et des petits matins. Son appétit de théâtre est intact. Il ne cachetonne pas. Il ne feignasse pas. Il va nous dévorer et nous libérer. Avec Patrick Chesnais, le public forcément complice, attendri, acquis à sa cause, le suit partout dans ses excès et dans ses failles, dans le trouble comme dans la blague. On se jette avec lui dans le grand bain de l’impudeur, donc de la vérité. Nous ne faisons plus qu’un au théâtre de Poche dans cette salle collante et chaude. On se croirait à la fin d’un été quand l’orage a tonné dans le ciel et que la pluie éclabousse le pavé d’un ton guilleret. Cet acteur plein de réserve et de talent, de mordant et d’écorchures nous touche, voilà tout.

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Nous avons un pacte secret avec lui. Bien sûr, il y a cette voix qui projette si bien nos souvenirs, la virtuosité de son jeu, ses accélérations, ses silences, le coup de massue quand il hausse le ton, la terre tremble, les murs résonnent puis, en un claquement de doigt, une volte-face, il nous susurre des mots tendres, des mots d’amour dans le creux de la nuit ; toutes ces variations se déploient avec une aisance déconcertante. Nous aimons cet artiste pour ces ruptures haletantes. Bien sûr, il y a le métier, il le connaît par cœur, des années d’expérience, mais sans le feu, sans l’énergie, sans l’onde nostalgique, la technique ne vaut rien, elle s’effrite, elle tournerait à vide. Patrick Chesnais y croit dur comme fer, sa présence est mise en valeur par le travail de sa fille, tout en nuances, du sur-mesure. Ces lettres d’excuses commencent par un coup de poignard, une missive adressée à son fils Ferdinand disparu à l’âge de vingt ans. La salle se fige. Il attaque dur. Il n’esquive pas la montagne. Il la prend en pleine gueule. Nous avec. À partir de ce moment-là, on sait que Chesnais pourra tout se permettre, tout enchaîner, tout faire exploser, le sérieux comme les convenances. Rien ne résistera à son humeur tantôt taquine, tantôt amère, et souvent le ton grinçant précèdera l’explosion des rires.

Chesnais pratique un art à part, celui du chaud et du froid, ses excuses sont autant des regrets que des mouvements d’admiration, une combinaison de batailles puériles et de déchirures profondes. Chesnais, chevalier errant, fait des excuses à sa jeunesse, à sa vieillesse et même à la mort, cette salope qui ne prévient jamais.

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Don Quichotte bravant le ridicule, ne reculant devant aucun moulin, il est désopilant quand il évoque un spectacle pressant avec Delphine Seyrig ou le regard courroucé de Jack Nicholson ; il est désarmant quand il nous parle de sa mère en EHPAD et de Mémé de la Garenne, un monde souterrain renaît alors, on voit de nos yeux l’appartement de sa grand-mère, il est penaud face au désarroi de Mathilda May et le français impeccable de Naomi Watts, il se paye même le luxe d’un combat contre le Covid-19 canal historique. Chesnais est grand car l’émotion n’est jamais téléguidée chez lui, elle n’est pas instrumentalisée, elle surgit comme ça, dans un poste de TSF, le rire de Juliette ou les roulades de son petit-fils Eliott âgé de neuf mois. Chesnais, ce boomer nous surprend encore, il n’est jamais convenu, jamais là où on l’attend, sa lettre d’excuses à Paris prend des allures de plaidoyer gaullien, elle court de Villon à Rimbaud, des boulevards des Maréchaux à Saint-Germain-des-Prés. Quand on sort du théâtre de Poche et que l’on s’engouffre dans la ligne 12 du métro, on sourit bêtement, on est heureux et touché, car secoué d’avoir assisté à ce moment de grâce.

1h15

Les tendresses de Zanzibar

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À l’Opéra de Paris, « Rusalka » renaît dans une splendeur intacte

Lyrique. L’amour et la mort, magnifiés dans Rusalka : sublime mise en scène de Robert Carsen, orchestre et chanteurs au sommet


Production millésimée 2002, avec Renée Fleming dans le rôle-titre sous la direction de James Colon, le chef d’œuvre tardif de Dvorak, Rusalka (1901) n’avait pas été donné à l’Opéra de Paris depuis 2019. Très attendue, cette quatrième reprise ne permet pas seulement de réentendre une des plus sublimes partitions du compositeur tchèque (1841-1904), écrite trois ans avant sa mort, certainement son opéra le plus célèbre parmi la dizaine d’œuvres lyriques qu’on doit à l’artiste bohémien dont l’établissement aux Etats-Unis en 1892 nous aura donné, entre autres,  la Symphonie du Nouveau Monde, le Concerto pour violoncelle et le quatuor « Américain »…

Renversant

La quintessence du génie –  osons le mot ! – de Robert Carsen s’affirme dans cette mise en scène, admirable de part en part, – celle-ci emblématique du style inimitable propre au Canadien installé à Paris depuis des lustres. Jamais d’élément purement « décoratif » chez Carsen : tout y fait sens, chaque tableau enté sur une lecture attentive de l’œuvre, pour l’éclairer à neuf. Rusalka, flanquée de ses trois sœurs lacustres, est cette naïade éprise d’un prince, et que la sorcière Jezibaba aide à prendre forme humaine, sous réserve qu’elle demeure muette, et soit maudite si son amour est repoussé. Survient une princesse étrangère, moins évanescente, moins glaçante que cette fée étrangement mutique, et qui ne manque pas de séduire le jeune prince… Rappelée à l’aide par Rusalka, Jezibaba propose une vengeance à l’abandonnée : le tuer. Epouvantée à cette idée, et tandis que l’ondin, son père, se meurt d’avoir vu sa progéniture ainsi trahie, la nymphe éplorée, mais désormais douée de parole, voit soudain réapparaître son prince charmant : il la cherchait désespérément. Leur étreinte se paiera du prix de son trépas, le prévient Rusalka : mais dans ses bras, le prince meurt heureux…

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Tout, dans cette parabole –  dont le livret de Jaroslav Kvapil doit son inspiration à Friedrich de La Motte-Fouqué (Ondine), à Andersen (La Petite Sirène) et aux frères Grimm (L’Ondine de l’étang) –  coïncide idéalement avec les spécificités qui se signalent si puissamment, d’une régie à l’autre, dans le travail de Robert Carsen, et que cristallise la présente mise en scène de façon singulière : le lit ( la couche) comme point nodal de l’action, ici dédoublé au centre d’un dispositif architectural en miroir, promis à s’ouvrir, à se recombiner dans une vertigineuse succession de jeux d’optique qui feront se dupliquer également les personnages, leurs costumes, leurs gestuelles, dans une chorégraphie plastique aussi subtile qu’efficace où noir et blanc se confrontent, jusqu’à ce savant, spectaculaire, onirique renversement de la perspective, esthétiquement renversant, en effet ! Tout un éventail de reflets, de moirures, de gazes, chatoie selon les arrêts d’une poétique qui, un tapis de roses rouges écloses au sol, marie l’air et le feu, la terre et l’élément liquide… Avec Rusalka, Robert Carsen propose sans doute la mise en scène la plus emblématique de son univers formel et mental. Un quart de siècle s’est écoulé ; elle conserve la même fraîcheur.

Imperfectible Nicole Car

Au pupitre, l’émérite chef nippon Kazushi Ono, 66 ans, n’a plus rien à prouver, sinon que sous sa baguette l’Orchestre et Chœurs de la maison parisienne développe une relecture contemplative de l’œuvre, avec un soin du détail, une netteté, une brillance sans tapage, en parfaite adéquation avec cette magistrale mise en scène. Seul bémol : l’option de sonoriser certains morceaux des chœurs, très éloignée de l’esprit comme de l’époque de la partition. La performance inoubliable de la soprano australienne Nicole Car, dans le rôle-titre, rayonne. A elle seule, elle hisse le spectacle au sommet : déchirante, tout simplement, d’un bout à l’autre de sa tessiture, aussi à l’aise dans les graves que dans le médium et les aigus qu’exigent la partition, suprêmement élégante dans une ligne vocale dominée par une technique imperfectible. La plantureuse mezzo américaine Jamie Barton campe une sorcière Jezibaba redoutablement efficace sur le plan scénique autant que vocal, tandis que l’ensorceleuse Princesse étrangère, sous les traits voluptueux d’Ekaterina Gubanova (relayée à partir du 11 mai par Alisa Kolosova), propose un contraste charnu avec l’héroïne éprise du Prince, qu’incarne le ténor pétersbourgeois Sergey Skorokhodov, pour le coup moins convainquant, ne serait-ce que parce qu’il n’a pas tout à fait l’âge qui conviendrait au rôle –  le chanteur a 52 ans.

Les trois ondines sororales – sopranos Margarita Polonskaia et Maria Warenberg, contralto Noa Beinart – remplissent radieusement leur office, tout autant que Florent Mbia dans l’emploi du Garde Forestier et Seray Pinar dans celui, travesti, du garçon de cuisine. L’Esprit du lac (basse russe Dimitry Ivashenko) n’a pas fini de nous hanter…           


Rusalka. Opéra d’Antonin Dvorak. Direction : Kazushi Ono. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Nicole Car, Sergey Skorokhlodov, Ekaterine Gubanova/Alisa Kolosova, Jamie Barton, Dimitry Ivaschenko, Margarita Polonskaya, Maria Warenberg, Noa Beinart, Florent Mbia, Seray Pinar.

Durée : 3h35

Opéra-Bastille, les 8, 11, 14, 20 mai à 19h30, le 17 mai à 14h30.

Enfin un coup de frein au réchauffement climatique

Donald Trump et le détroit d’Ormuz : une crise géopolitique aux effets climatiques inattendus


C’est un mystère de la sociologie politique des Français. Beaucoup de ceux qui croient au réchauffement climatique ne croient pas au grand remplacement, et inversement. Peut-être qu’il est trop dur à l’esprit d’envisager deux grands malheurs à la fois. Les Français de 1350 affrontaient deux calamités : la Grande Peste Noire et la Guerre de Cent Ans. Un historien découvrira-t-il un jour que nos ancêtres se déchiraient entre ceux qui craignaient avant tout les Perfides Anglois et ceux que terrifiait le bacille de Yersin ?

Punis !

J’ai d’excellentes raisons de croire à la fois au Grand Réchauffement et au Grand Remplacement. Cette croyance ne vient pas des journaux ou des chaînes d’information en continu, elle me saute aux yeux. J’ai vu l’été dernier, pour la première fois de ma vie de vieux jardinier, mes tomates cuire sur leurs plants, et le temps estival qui règne sur le Sud-Ouest depuis le début d’avril ne m’inspire pas confiance. Dès que je vais dans ma minuscule ville périgourdine, je constate que nos chers visiteurs africains se multiplient et ont tendance à prolonger indéfiniment leur séjour touristique. Ne vous inquiétez pas pour moi, ces constatations ne me détruisent pas. Je bénéficie de deux fermes soutiens, le stoïcisme romain et le christianisme, Sénèque et le Christ, Les Lettre à Lucilius et l’Evangile, que je ne mets bien sûr pas sur le même plan. Il y a en Mathieu 6,26 une merveilleuse leçon de flemme et de désinvolture : “Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent (…) et votre Père céleste les nourrit.” J’ai toujours pensé que la vie n’était pas vivable sans un minimum de jemenfoutisme.

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Il est difficile de faire changer d’avis les climatosceptiques, dont les croyances sont existentielles, selon l’adjectif à la mode. Qu’ils réfléchissent cependant à ces tristes réalités : “Plages englouties, recul des terres : de la Bretagne à la Côte d’Azur, à quoi ressembleront les côtes françaises en 2050 ? “ se demande le Figaro du 19 avril. “En Nouvelle-Aquitaine (…) la côte sableuse perd en moyenne 1 à 3 m. par an”. Tout cela parce que les glaciers du Groenland et ceux de toutes les chaînes de montagnes fondent rapidement et élèvent le niveau des mers. La Conférence internationale de Santa Marta en Colombie qui s’est terminée le 29 avril affirme que “par son utilisation continue des combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon), l’humanité impose à la planète une dangereuse surchauffe” (site du Courrier International).

Jusqu’à présent, toutes les tentatives de stopper la catastrophe se sont révélées vaines : échec de la dernière réunion du COP sur le plan international. Sur le plan national français, échec de l’écologie politique, qui à force de multiplier d’inutiles brimades comme les ZFE est devenue “l’écologie punitive” et a fortement reculé aux élections municipales. On peut sans trop de risque anticiper sa totale disparition aux législatives de 2027.

Un président climatosceptique

Mais l’Histoire des hommes est tissée de surprises. Qui aurait pu penser qu’un début de solution viendrait d’un président américain climatosceptique ? Qui aurait pu penser   que le nom de “détroit d’Ormuz”, au lieu de signifier une catastrophe économique planétaire, deviendrait la parole magique capable de ralentir, de stopper peut-être, la descente aux enfers brûlants de notre chère planète ? Depuis le début de la guerre d’Iran, la consommation mondiale de pétrole a reculé d’une quantité estimée entre 2,5 millions de barils par jour et 4 millions. Bravo ! Claire Bouleau, spécialiste des transports chez Challenges annonce que toutes les compagnies aériennes ont annulé des vols. Bravo ! Le patron de Ryan Air annonce qu’il n’aura plus de kérosène en juin, car 40 % du kérosène mondial passe par le détroit d’Ormuz. Bravo. On sait que l’aviation est l’un des principaux empoisonneurs de notre atmosphère. Le site d’Atlantico annonce le 1er mai “qu’il y a une ruée vers les voitures électriques déclenchée par la guerre en Iran”. Bravo.

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Etrange, ce que n’ont pu faire les recommandations internationales et les bêlements aigre-doux de nos écologistes nationaux, un président américain le fait grâce à la collaboration des Iraniens. Je le dis sans ironie : il faut souhaiter que le double blocus du détroit d’Ormuz dure le plus longtemps possible. Coup de chance, Donald Trump mène là-bas une guerre planplan, personne ne meurt ces jours-ci, les soldats américains bronzent sur les porte-avions, les Iraniens fument ou sniffent la contrebande venue d’Afghanistan. Cette béatitude générale peut durer longtemps, Donald ne s’inquiète pas des midterms, il sait bien que tous les présidents en place les perdent. Les peuples démocratiques sont volages.

La haine irraisonnée des Français envers les présidents américains du camp républicain est néfaste à leur intelligence. J’ai vu en 1984 sur les quais de Strasbourg une scène honteuse : le passage sous les huées de la foule du président Ronald Reagan qui se rendait au Conseil de l’Europe. Son crime ? Il voulait déployer des fusées en Allemagne pour répondre aux fusées soviétiques qui menaçaient l’Europe. Peu de temps après, Reagan a provoqué l’effondrement de ce triste tigre en carton, l’Urss, en le ruinant par la course aux étoiles. On sait moins qu’avec l’appui de Margaret Thatcher, il a réussi à interdire internationalement l’usage des gaz qui détruisaient la couche d’ozone. Aujourd’hui on n’entend que des louanges de Ronald Reagan. Vous n’aimez toujours pas Trump ? Pensez qu’il sera parti dans deux ans, alors que Poutine et Xi vous regarderont encore avec leurs sourires vipérins.

Commission Alloncle: le rapport consenti!

À en juger par les jérémiades et criailleries que son rapport a suscitées, on dirait que Charles Alloncle a levé de sacrés lièvres. Il a en tout cas exposé des problèmes de gestion à France Télévisions et confirmé le défaut de pluralisme à Radio France. Pour une partie de la classe politique, il est scandaleux, voire honteux, de permettre aux Français de soulever le capot de l’audiovisuel public. Il est peu probable que cela aboutisse à de grands changements.


On savait déjà que la télé rend dingues ceux qui la font, parfois ceux qui la regardent. On a maintenant la preuve qu’elle rend mabouls ceux qui la contrôlent. Le 27 avril, quand les membres de la commission d’enquête parlementaire consacrée à l’audiovisuel public se réunissent à huis clos à l’Assemblée nationale, un parfum de folie flotte dans l’air. Alors qu’il s’agit simplement ce jour-là d’accomplir une formalité – autoriser la publication des conclusions du rapporteur Charles Alloncle –, la séance va durer près de cinq heures. Le texte pourtant ne les engage à rien et n’a aucune force contraignante. Dans l’assistance, chacun sait bien du reste qu’il lui sera parfaitement loisible de s’en démarquer et de l’étriller publiquement dès sa parution.

Seulement, pour les dix élus de gauche présents dans la salle (sur trente membres en tout), le simple fait qu’Alloncle, député UDR – c’est-à-dire allié du RN – , ait pu consigner dans un document officiel ses réflexions sur la radio et la télévision publiques est inacceptable. « On doit avoir un geste de courage qui est de censurer Charles Alloncle pour l’ensemble de son œuvre », déclare carrément l’écologiste Jérémie Iordanoff avant que les portes se ferment, et que les Insoumis, les Verts et les socialistes se défoulent successivement sur l’élu ciottiste en lui assénant tout le mal qu’ils pensent de lui, de son usage compulsif des réseaux sociaux, de son obsession populiste pour les sommes « empochées » par les producteurs et de ses passages répétés sur les médias de Vincent Bolloré. Quitte à l’accuser d’être sous « l’influence » et « l’ingérence » de l’homme d’affaires breton, et même d’œuvrer à la « trumpisation » de la France.

Un projecteur braqué sur l’audiovisuel public

Drôle de conception du courage. En réalité, l’enterrement du rapport Alloncle, qui n’a finalement pas eu lieu, aurait constitué un fâcheux précédent, évidemment contraire à l’esprit des lois et en particulier aux droits d’expression des oppositions. Jusqu’à présent, seul un rapport d’enquête parlementaire est resté confidentiel dans l’histoire de la Ve République : celui qui portait en 2011 sur le financement des syndicats (il sera consultable en 2036). Mais, à la différence de la commission sur l’audiovisuel public, les auditions s’étaient tenues à huis clos. Dès le départ, il était donc envisagé que les informations récoltées restent couvertes par le secret pendant une période donnée. Rien à voir donc avec le travail mené à ciel ouvert par Alloncle et son collègue philippo-macroniste Jérémie Patrier-Leitus, président de la commission.

Un travail titanesque. Plus de deux cents heures d’auditions et 230 personnes interrogées. Et deux sujets principaux en ligne de mire : la neutralité et le financement de l’audiovisuel public. L’un et l’autre étant notoirement sujets à critiques. Surtout depuis septembre dernier, quand, coup sur coup, deux affaires ont gâché la rentrée des dirigeants de Radio France et France Télévisions. Tout d’abord le scandale Legrand-Cohen, déclenché par la mise en ligne de la vidéo de L’Incorrect où l’on voit les deux vedettes du commentaire politique sur France Inter et France 5 s’entendre comme larrons en foire avec deux éminences grises du Parti socialiste. Ensuite, la parution d’un rapport de la Cour des comptes, qui déplore une situation financière « lourdement dégradée » à France Télévisions et enjoint le groupe dirigé par Delphine Ernotte-Cunci de mener des « réformes structurelles sans délai ».

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Il était donc légitime, et même nécessaire, qu’un coup de projecteur soit braqué sur l’audiovisuel public. Et que les questions qui intéressent légitimement les Français soient soumises à ses dirigeants. Comment expliquer que le salaire moyen soit plus élevé dans ces entreprises paraétatiques que chez les concurrents du privé (bien que les dirigeants y soient, en revanche, moins payés que dans le privé). Quelles mesures ont-elles été prises pour empêcher les copinages avec les sociétés de production extérieures ? Doit-on accepter que les antennes de Radio France et France Télévisions penchent autant à gauche, comme le démontre impeccablement Gilles-William Goldnadel dans notre dossier du mois? Toutefois, tout téléspectateur-auditeur-payeur peut le constater : sur France Télévisions, les entorses à la neutralité sont moins nombreuses, et souvent moins flagrantes, qu’à Radio France où nul n’essaie de cacher qu’il est en croisade civilisatrice contre l’extrême droite. Si Delphine Ernotte-Cunci a gaffé – en accusant CNews d’être d’extrême droite, elle a laissé penser qu’elle mène un combat politique –, Stéphane Sitbon-Gomez ne se fait pas avoir à ce petit jeu : il n’oublie jamais de rappeler que les électeurs du RN regardent ses chaînes et qu’il le sait.

La fourmilière s’en remettra vite

Résumant à grands traits ses découvertes, Charles Alloncle affirme qu’il y a beaucoup d’entorses à la neutralité à Radio France et beaucoup de problèmes de gestion à France TV. Cependant, au cours des auditions, face à un Alloncle dont le phrasé monocorde cache à peine la tonalité offensive, voire inquisitrice des questions, les accusés – pardon les auditionnés – se défendent plutôt bien. L’audiovisuel public est un bastion progressiste et bien nanti certes, mais ce ne sont pas non plus les écuries d’Augias. Le temps des « voleurs de patates » est, semble-t-il, révolu et les règles d’équilibre de la parole politique imposées par l’Arcom, beaucoup plus restrictives qu’autrefois, sont globalement respectées, même si nous pointons d’hallucinants contre-exemples dans ce numéro.

Si les équipes de France Télévisions qui couvrent le Festival de Cannes ont été mises au pain et à l’eau, enfin presque, il est peu probable que les pistes proposées par Alloncle pour réaliser des économies sérieuses seront envisagées. L’idée de fermer ou de vendre une chaîne ou deux n’a trouvé aucun partisan déclaré durant les six mois d’auditions, comme l’a habilement remarqué Delphine Ernotte-Cunci lors de la séance publique de clôture. Il faut dire que cette question, qui animera sans doute la prochaine campagne présidentielle, était un poil hors sujet par rapport à l’objet de la commission. Et que beaucoup de Français sont comme nous terriblement agacés par l’audiovisuel public, mais attachés à l’audiovisuel public.

Osons un pronostic : la fourmilière de l’audiovisuel public, dans laquelle Charles Alloncle a mis un grand coup de pied, s’en remettra très vite. Certes quelques petites évolutions ont déjà été annoncées ici et là, histoire de ne pas renvoyer une impression de totale impunité. Si à Radio France, elles sont plus que discrètes – mais le cas de la Maison ronde est de toute façon désespéré –, à France Télévisions, les dirigeants ont moins fait le dos rond. Face aux révélations sur les suites mises à leur disposition au Majestic lorsqu’ils sont au Festival de Cannes, des consignes de sobriété ont été prises. Le prix maximum des chambres est désormais fixé à 500 euros, excluant donc d’office les établissements de luxe de la Croisette.

Soit dit en passant, les palaces de la Côte, bondés à cette saison, ne sont pas des lieux tellement agréables pendant la Quinzaine et nous n’avons toujours pas compris en quoi il serait choquant que des représentants « officiels » de la culture française soient aussi bien traités que les autres festivaliers. Mais au-delà de cette mesure ultra-symbolique – et un peu démagogique –, c’est sur le plan éditorial que des changements plus sérieux pourraient se profiler. Comme nous l’a confié Stéphane Sitbon-Gomez, numéro deux du groupe, dans notre dossier du mois, une réflexion est en cours sur la place des éditorialistes maison à l’antenne. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour lui ça veut dire beaucoup. Car son pouvoir en la matière est fort mince.

Charles Alloncle a en effet tort de considérer Sitbon-Gomez comme le responsable des journalistes de France Télévisions, même si l’information fait désormais partie de son périmètre. Que ce soit à France Télévisions ou à Radio France, les rédactions et, à FTV, les émissions d’investigation, sont des puissances avec lesquelles les directions doivent composer. À quoi il faut ajouter le pouvoir exorbitant des syndicats. Dans l’audiovisuel public, les véritables chefs des rédactions se trouvent dans les délégations syndicales. Les membres du codir passent, la CGT reste. On a bien vu son pouvoir immense lorsqu’elle a publié un tract assassin contre la reporter Claire Koç en octobre 2025. Celle-ci, réfugiée politique d’origine turque, venait de signer un sujet pour France Info TV sur une exposition artistique organisée à l’occasion des deux ans du 7-Octobre. Autant dire qu’elle avait violé les règles tacites du Politburo ! Le reportage « n’adopte qu’un seul point de vue, celui d’une communauté juive, écrit la CGT, il reprend pour une bonne part les thèses du CRIF ». Questionnés par la commission au sujet de cette abjection, les responsables du syndicat ont reconnu une erreur à mots couverts, mais bien sûr ils n’ont pas présenté d’excuses. Ils se savent intouchables. Ils le savent depuis longtemps. Au moins depuis 2011, date à laquelle la commission d’enquête sur le financement de leurs organisations a été enterrée.

Djembés, statuettes encombrantes et ambitions impériales

De prétendus anciens cadeaux obtenus du temps de Chirac deviennent des boulets politiques pour Dominique de Villepin, qui vient de lancer son propre mouvement (La France humaniste), dans la perspective de 2027. On vous dit tout de ces petits billets et de ces grandes ambitions.


C’est Robert Bourgi qui le dit : « Le talon d’Achille de Dominique de Villepin, c’est l’argent, le luxe, l’aisance. »

Le sieur Bourgi a déjà fait parler de lui dans le registre croustillant de l’exhumation et de l’exploitation très opportune de cadeaux empoisonnés. On se souvient qu’il avait taillé un costume (à 13 000 euros) à François Fillon alors en pleine ascension vers le graal élyséen, torpillant ainsi sa campagne électorale. Du sabotage parfaitement assumé. Bourgi ne voulait pas que Fillon fît son entrée au palais présidentiel. La motivation d’aujourd’hui serait la même: pas de Dominique de Villepin dans le fauteuil du général de Gaulle. Car Robert Bourgi se pare de l’armure du gaulliste pur et dur, gardien du temple, garant de l’orthodoxie en la matière. S’il le dit…

Cascade de billets

Le caillou dans la chaussure de Dominique de Villepin ne serait pas des costumes de bon faiseur mais deux statuettes représentant Napoléon 1er. C’est en tout cas ce que ce même Robert Bourgi se fit une joie de rapporter dans le Complément d’enquête consacré à l’ex-Premier ministre et diffusé par France 2 jeudi dernier. Napoléon, le modèle politique fantasmé du Monsieur dissolution de 1997, le maître artisan de ce Waterloo, de cette initiative calamiteuse. Depuis, il a fait école. Nous avons eu la joie de connaître au moins une autre dissolution en mode Bérézina. Est-il besoin de rappeler ce haut fait de 2024 ?

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Dans ces époques, celles ou le président Chirac siégeait dans ledit fauteuil, notre héros dénonciateur avait la charge très occulte mais très fructueuse de gérer « les gestes d’amitié » des chefs d’États Africains envers la présidence française et ses alentours immédiats. Une très belle amitié, puisque se chiffrant à plusieurs millions de dollars. Une amitié, qui plus est, des plus actives si l’on en juge par le rythme auquel ces manifestations d’affection se répétaient. Bourgi évoque « douze ou quinze remises d’argent entre 1997 et 2005 pour un montant de cinquante millions d’euros ». Très chaleureuse amitié, disais-je… L’homme, fort disert, raconte autre chose. Il raconte fort bien, d’ailleurs. Une sorte de don oriental chez ce Franco-libanais né à Dakar ? C’est en effet qu’il ne se fait pas prier pour narrer cette belle anecdote sur fond de tam-tams – de djembés, si l’on préfère – qui une fois sortis de leur emballage dans la cour d’honneur de l’Élysée, libérèrent « une cascade de billets de cinq et dix dollars » (sic). Villepin venait de réceptionner ces instruments de musique exotique offerts par le président du Burkina Fasso, Blaise Compaoré. Chirac, toujours fana d’arts premiers et ne voulant pas rater ça, était présent. « Mais qu’est-ce que je vais faire des billets de cinq dollars ? » se serait-il récrié. C’est vrai, les petites coupures, ça encombre vite. Il semble que l’usage qu’il pouvait faire des quatre djembés ne lui posait pas de problème. Peut-être avait-il plaisir à en jouer, le soir au coin du feu tandis que Bernadette s’adonnait au tricot ou au macramé.

Dominique de Villepin fut successivement, ces somptueuses années-là, secrétaire général de l’Élysée, ministre des Affaires étrangères, ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre, cela en 2005.

Cerise sur le gâteau

On comprend qu’il lorgne grave ces temps-ci sur l’Élysée, ce qui serait en quelque sorte la cerise sur le parcours entamé voilà un quart de siècle. Une sorte de couronnement quasi impérial pour cet admirateur de Napoléon Bonaparte. On comprend aussi qu’il ait pris goût à l’argent facile, l’argent qui coule en cascade, comme par enchantement. Mais, ainsi qu’on se plait à le seriner quand on en a à satiété, l’argent ne fait pas le bonheur. On a beau posséder pied à terre vaste et luxueux dans la prestigieuse avenue Foch à Paris, avoir acquis ces dernières années un château niché dans une paisible commune du Loiret, il manque au bonheur, justement, la consécration suprême, l’Élysée.

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On comprend enfin l’amertume que l’intéressé doit ressentir lorsqu’il se dit que, pour deux malheureuses statuettes du « Petit Tondu », de 75 000 euros l’une, 50 000 euros l’autre – une broutille quoi ! – offertes par deux personnes bien sous tous rapports, Blaise Campaoré, déjà nommé, et l’industriel italien Angelo Perucci, le beau rêve pourrait virer cauchemar !

Reste évidemment à savoir le crédit qu’on peut apporter aux révélations du sieur Bourgi dont nul n’ignore la forte inclination qu’il a pour le tamtam médiatique. À chacun son talon d’Achille, éventuellement les sous, les gros sous, pour Dominique de Villepin. Assurément la gloire sulfureuse de la délation en différé pour le sycophante récidiviste qui, après avoir eu la peau du ténébreux Fillon s’offrirait bien celle du flamboyant Villepin…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Le travail, première maladie professionnelle

L’éditorial de mai d’Elisabeth Lévy.


Vous vivez dangereusement. Enfin, si vous faites partie des 30 millions de benêts qui travaillent en France. Dieu nous avait prévenus: si vous faites des saletés, fini de traîner à poil toute la journée, vous irez bosser. On n’a pas écouté et voilà. Notez que ça ne sert à rien d’arrêter le sexe, on ne vous renverra pas pour autant feignasser au paradis.

L’autre matin, j’apprends au réveil que c’est la Journée de la sécurité et de la santé au travail. Pour fêter ça, l’Organisation internationale du travail publie un rapport révélant que « le stress, le harcèlement ou les journées interminables » causent chaque année la mort de près de 840 000 personnes dans le monde. Le premier qui fait une blague débile sur l’ambiance à Causeur est viré.

Si vous avez survécu aux petits chefs à gros égo, vous n’êtes pas tirés d’affaire. Gil Mihaely me souffle que le travail est la deuxième cause de mortalité après la vie.

Soyons sérieux un moment. Le travail tue pour de bon. Pas vous et moi, à moins que vous lisiez Causeur sur un échafaudage, dans la cabine d’une grue ou sur une chaîne de production. Le 17 avril, un jeune homme de 22 ans qui travaillait de nuit dans une usine de fabrication de pâtes est tombé dans un laminoir. Laminoir, assommoir, la vie c’est parfois du Zola. Pour changer, la France est en fin de classement – juste après Malte pour le nombre d’accidents par habitant. Ce qui préoccupe légitimement les ministres successifs. L’ennui c’est qu’on voit poindre les solutions. D’après la fondatrice d’un collectif de victimes, il y a un « manque de visibilité très problématique, parce qu’il contribue à cacher l’ampleur du phénomène ». Il est vrai que l’une des maladies françaises est de ne pas connaître précisément les problèmes auxquels on prétend remédier, ainsi a-t-on par exemple réussi l’exploit de créer une pénurie de médecins. L’intention est donc louable, seulement quand j’entends « observatoire », je vois arriver un gymkhana administrativo-syndical. Qui aboutira de toute façon à la conclusion qu’il faut plus de règles et plus de contrôle. Soyons encore plus soviétiques.

Admettons que les employeurs des secteurs les plus filous seraient plus attentifs s’ils savaient que l’Inspection du travail peut leur tomber dessus à tout moment. La CGT exige, sans surprise, qu’on double le nombre d’inspecteurs puisque, selon Libération, les effectifs ont « fondu » de 13 % en dix ans. Logique. On pourrait aussi réaffecter à des opérations utiles les inspecteurs payés pour vérifier que d’honnêtes agriculteurs ne cachent pas du glyphosate dans leur cave ou que le grammage des portions est respecté dans les cantines scolaires. Notre problème n’est pas qu’il n’y a pas assez de contrôles, c’est qu’il y a trop de normes à contrôler.

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Curieusement, ce ne sont pas les travailleurs les plus menacés par un accident qui sont les plus frappés par une nouvelle épidémie: celle des arrêts-maladie dont le nombre et le coût s’envolent. La facture pour la Sécu a bondi de 45 % en six ans pour atteindre 18 milliards en 2025, statistique qui pour une raison mystérieuse n’intègre pas les indemnités versées aux fonctionnaires. Je ne voudrais pas cafter, mais ils ne sont pas les derniers à tirer au flanc, pardon à tellement souffrir au travail qu’ils doivent fréquemment se soigner. Et je ne parle pas seulement des policiers et des professeurs, qui ont des raisons d’en avoir plein le dos.

Le chœur des vierges syndicales (image audacieuse j’en conviens) ne manque pas d’arguments pour expliquer cette envolée. D’abord on vieillit, on fatigue, et comme on n’a pas tous un médecin à portée de vélo, on ne se soigne pas. C’est imparable. Ensuite, il y a le mal-être dans l’entreprise qui lui aussi s’accroît, obligeant les salariés à prendre du recul – et des jours d’arrêt. Je ne sais pas comment on mesure le mal-être dans l’entreprise, sans doute au nombre des arrêts-maladie. Enfin, n’oublions pas le nouveau rapport au travail, parfaitement illustré par cette étudiante en sociologie qui proclamait son intention de ne pas perdre sa vie à la gagner, à quoi le malicieux Stéphane Germain répondit que, dans sa branche d’activité, les statistiques de mortalité au travail étaient encourageantes.

Étant entendu que le boulot, ce n’est pas toujours marrant et parfois franchement pénible, on ne saurait totalement exclure qu’une partie de ces arrêts soit abusive, voire frauduleuse. Quand il suffit de se planter devant son écran pour demander à un télé-médecin que vous ne reverrez jamais de vous arrêter parce que vous ne vous sentez pas bien et qu’il s’exécute sans discuter parce que vous avez déjà payé, la tentation de ne pas se sentir très bien est forte. Et vous pouvez recommencer la semaine suivante avec un autre médecin. Pour débusquer les malins qui abusent du système, le gouvernement envisage de créer un bouton numérique qui permettra aux employeurs de signaler d’un clic les athlètes de l’absence. Ça ressemble un peu à de la délation, mais la fraude récurrente, ça ressemble un peu à du foutage de gueule. L’idéal serait qu’on soit tous kantiens et qu’au moment de replonger sous sa couette aux frais de la princesse, c’est-à-dire de ses copains de bureau, on pense à ce qui se passerait si tout le monde faisait la même chose. L’esprit kantien n’étant pas particulièrement répandu, le flicage est un mal nécessaire.

En attendant que les syndicats inventent une source de revenus qui ne proviendra du travail de personne, la malédiction continue: il faut travailler pour vivre, en tout cas il faut que certains travaillent. Heureusement, on pourra bientôt déléguer toutes les tâches ennuyeuses à des crypto-humains bourrés d’IA qui ne connaissent pas la fatigue d’être soi, ne prennent pas d’arrêts de travail et ne hurlent pas au harcèlement pour une blague un peu leste – ayons confiance, ça viendra. L’ennui, c’est que pour fabriquer des robots, il faut encore que des humains acceptent de se bouger le fondement.

Wokisme: ça barde pour le Barde!

La ville natale de Shakespeare va être « décolonisée » par crainte que son succès « ne serve l’idéologie de la suprématie blanche européenne ».


Décoloniser William Shakespeare ? L’initiative a d’autant plus enflammé le débat que cette remise en question émane du Shakespeare’s Birthplace Trust lui-même, à Stratford-upon-Avon, la demeure où le Barde a vu le jour.

Le trust a engagé un processus visant à rendre plus « inclusives » ses collections et, souhaitant s’éloigner d’une lecture jugée trop occidentale de l’œuvre, refuse désormais de présenter le contemporain des Tudors comme « le plus grand » auteur de tous les temps.

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Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large. À Londres, le Globe Theatre accompagne déjà certaines représentations d’un avertissement évoquant la misogynie, l’homophobie, l’antisémitisme, ou le racisme du dramaturge, dont le « génie » servirait le suprémacisme blanc et alimenterait la notion de « supériorité britannique » selon ses détracteurs. Aux États-Unis, des universitaires militent même pour l’écarter des programmes scolaires, lui préférant des auteurs contemporains jugés plus représentatifs de la diversité actuelle. Cette remise en cause ne s’arrête plus aux œuvres, elle touche à l’identité même de l’écrivain. Un essai récent, paru cette année, avance que l’auteur de Hamlet et de Roméo et Juliette aurait été en réalité Emilia Bassano, une femme d’origine juivo-marocaine et à la peau sombre. Si les théories contestant l’auteur du corpus shakespearien ne sont pas nouvelles, leur regain d’intérêt interroge les shakespeariens. Mais pour les opposants au progressisme ambiant, William Shakespeare ne peut pas se réduire à une figure parmi d’autres au risque d’en restreindre considérablement la portée. Son œuvre a franchi les siècles et les frontières, précisément parce qu’elle touche à des thèmes universels auxquels tous peuvent s’identifier. Au-delà du cas Shakespeare, c’est une confrontation plus large qui se dessine : celle entre une volonté de relecture critique du passé et une tentation de le remodeler selon les grilles imposées par notre siècle. Une ligne de crête fragile, où le souci d’inclusion peut, parfois, basculer en entreprise volontaire de révision. Et où l’histoire, elle, mériterait sans doute davantage mieux qu’un procès à charge post-mortem dont les décoloniaux ont le secret.

The Real Shakespeare: Emilia Bassano Willoughby

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Carnet de bord d’une gauche déboussolée

Dans la bataille culturelle, les conservateurs remportent bataille sur bataille face aux progressistes. La gauche ne fait plus l’opinion. Hier soir, Jean-Luc Mélenchon a officialisé sa candidature à l’élection présidentielle. Celui qui plaisantait encore, il y a quelques jours, sur des patronymes juifs est actuellement le mieux placé à gauche, selon les sondeurs. Notre chroniqueur voit dans cette déchéance de la gauche une aubaine pour la droite.


La gauche n’a plus rien à dire. Quand elle parle, elle crache des pierres : elle veut des têtes, des censures, des interdits. En vain. Ainsi, les « progressistes » n’ont pu empêcher la publication du rapport parlementaire sur l’audiovisuel public, rédigé par le député UDR Charles Alloncle. Le document, sauvé de justesse sous la pression des réseaux sociaux, sera mis en ligne mardi par l’Assemblée nationale. Boualem Sansal, pour sa part, sortira le 2 juin chez Grasset son « livre de guerre » (« La Légende ») contre l’islam et la dictature algérienne, en dépit des insultes des bouffeurs de curés ralliés à Allah. Le Canon Français continue d’organiser des banquets populaires malgré les entraves de l’extrême gauche qui déteste le terroir et ses chansons. Le vide intellectuel est tel qu’à Nantes, la maire socialiste Johanna Rolland a lancé le 22 avril l’opération « Plante ton slip » : chacun est invité à enfouir sous terre ses sous-vêtements pour tester la vitalité de la biodiversité ; les caleçons exhumés seront exposés en septembre.

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Fossoyeurs

A Saint-Ouen, aux portes de Paris, les gauches s’affrontent autour de Master Poulet, fast-food 100% halal. Le maire PS de la ville, Karim Bouamrane, s’oppose à ce projet, défendu par LFI au nom de la « nouvelle France » musulmane. Le 26 avril, sur TikTok, le chercheur pro-islam Pascal Boniface a même comparé le blocus de Donald Trump dans le détroit d’Ormuz à celui de Bouamrane contre Master Poulet ! Constat navré de l’illustrateur (de gauche) Xavier Gorce, le 27 avril sur X : « Nous arrivons à ce point de bascule inimaginable où les gens épris des valeurs de gauche (libertés, émancipation, mérite, progrès, rationalité, science, universalisme, pluralisme, laïcité, républicanisme, démocratie représentative…) sont de droite. Bravo les fossoyeurs ».

@pascalboniface_

♬ son original – Pascal Boniface

Montebourg « orphelin » politique !

La déchéance du camp du Bien, toutes chapelles confondues, n’est certes pas une découverte. La gauche, qui a perdu son monopole culturel, ne fait plus l’opinion.

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Néanmoins ses donneurs de leçons, qui se disent héritiers des Lumières, refusent d’admettre leurs échecs.

L’effondrement des finances publiques, de l’école laïque, de la cohésion nationale sont pourtant des désastres nés de belles idées fausses sur l’égalitarisme, la société ouverte, l’universalisme militant. Selon deux sondages récents (Ifop), 57% des Français jugent trop élevée la part des impôts sur le travail ; 60% estiment que la France connait une « transformation démographique profonde » due au remplacement de la population française par une population non européenne, majoritairement africaine. La droite est l’aubaine pour les défenseurs de la liberté d’expression et de la démocratie. C’est Nicolas Dupont-Aignan, avocat des procédures référendaires, qui réclame[1] une « opération mains propres, tant à l’égard du monde politique que des conflits d’intérêts qui gangrènent les milieux économiques, notamment pharmaceutiques ». Le libéralisme commence à être enfin perçu, y compris au RN, comme l’antidote aux idéologies totalitaires et antisémites. Ceux qui se disent « orphelins » de la sociale-démocratie, comme Arnaud Montebourg, parlent avec les mots de la droite patriote et souverainiste. La logique voudrait qu’ils la rejoignent. En annonçant sa candidature à la présidentielle, hier soir sur TF1, Jean-Luc Mélenchon a achevé de rendre la gauche répulsive.

2027 La liberté ou la mort

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La révolution des oubliés

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[1] 2027, La liberté ou la mort, Fayard

La flottille ou le théâtre de la cruauté consentie

Les individus embarqués dans la énième flottille pour Gaza ne risquent pas grand-chose, malgré les tweets inquiétants ou indignés de l’extrême gauche commentant chaque étape du parcours en mer. Sinon de manquer leur grande scène.


L’armée israélienne a arrêté environ 175 militants de la « flottille pour Gaza » au large de la Crète, ont indiqué jeudi le ministère des Affaires étrangères israélien et les organisateurs ; elle les a ensuite relâchés en Grèce, sauf deux qui seront interrogés en Israël.

« Environ 175 militants provenant de plus de 20 bateaux de la flottille des préservatifs (la dernière appellation israélienne de la flottille, ndla) font actuellement route de façon pacifique vers Israël », écrit le ministère sur X en diffusant une vidéo montrant selon lui « les militants en train de s’amuser à bord de navires israéliens ».

Les organisateurs de cette nouvelle flottille de militants pro-palestiniens souhaitant briser le blocus imposé par Israël sur la bande de Gaza avaient annoncé peu avant que leurs bateaux étaient entourés de navires militaires israéliens alors qu’ils se trouvaient au large de la Crète (Grèce).

Un mauvais casting

Il n’y a pas eu de tempête, cette fois, ni de grandes figures sacrificielles offertes à la ferveur des foules. Ni Greta Thunberg, ni Rima Hassan à l’horizon de cette flottille d’avril 2026. Rien que des silhouettes plus modestes, presque interchangeables, mais d’autant plus disponibles pour la mise en scène. Comme si, débarrassée de ses saintes médiatiques, la liturgie pouvait enfin apparaître dans sa nudité : non plus la compassion, mais son imitation ; non plus l’engagement, mais sa grimace.

Car il ne s’agit pas d’aller à Gaza. Il ne s’est jamais agi d’y aller. La mer, ici, n’est qu’un décor. L’horizon, un trompe-l’œil. La destination réelle est ailleurs : dans l’image, dans le récit, dans cette minute suspendue où l’arrestation — attendue, désirée, presque répétée comme une scène de théâtre — vient donner son sens à l’ensemble.

On embarque pour être arrêté. On s’expose pour être saisi. On parle déjà comme si l’on avait été violenté. La cruauté est anticipée, intériorisée, jouée d’avance. Elle devient un rôle à tenir, une partition à exécuter avec gravité, comme dans ces tragédies pauvres où l’on confond le cri avec la vérité.

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Mais il faut aller plus loin : comprendre où cela se joue. Ce n’est pas seulement en mer. C’est dans la distance. L’arraisonnement n’a pas lieu au seuil d’un port, ni dans la matérialité triviale d’un contrôle côtier. Il survient loin, très loin — dans cet espace abstrait où la terre disparaît et où le monde peut projeter ses fantasmes. À des centaines de kilomètres des côtes, il n’y a plus de rivage : il n’y a plus que l’image.

Et c’est là que la scène devient parfaite. Car plus l’interception est lointaine, plus elle est pure. Délivrée de toute épaisseur concrète — frontières, procédures, ambiguïtés — elle se donne comme un geste absolu : un acte sans contexte, livré à la seule interprétation morale.

Ce n’est plus une opération : c’est une apparition. Et ceux qui embarquent le savent. Ils ne vont pas vers Gaza : ils vont vers ce point invisible où l’arrestation aura lieu. Ils avancent vers cet instant où, saisis dans l’éloignement absolu, ils deviendront enfin ce qu’ils sont venus être: non pas des acteurs d’un conflit, mais les figurants d’une innocence.

Spectacle moral

Il y a, dans cette flottille, quelque chose de profondément occidental — au sens le plus épuisé du terme: une incapacité à affronter le réel autrement que sous la forme d’un spectacle moral. Gaza n’est plus une réalité tragique, contradictoire, traversée de violences multiples ; elle est une image fixe, une icône, une blessure exhibée dont il faut garantir la pureté. Et pour cela, il faut des corps — non pas pour secourir, mais pour signifier.

Ces corps ne risquent pas grand-chose, au fond, sinon de manquer leur scène. Leur véritable peur n’est pas l’arrestation, mais son insuffisance: qu’elle ne soit pas assez brutale, pas assez lisible, pas assez conforme à ce que l’on en attend. Il faut que la main qui saisit soit visible, que la contrainte soit perceptible, que l’injustice soit immédiatement reconnaissable.

Alors on accentue, on dramatise, on précède le geste par le récit qu’on en fera. On joue la peur avant qu’elle n’advienne. On donne à la retenue des forces d’intervention la couleur d’une violence. On fabrique, avec une application presque religieuse, les signes de la victime. Ce n’est plus la cruauté qui est subie : c’est la cruauté qui est requise. Et dans cette exigence, il y a plus que de la mauvaise foi. Il y a un besoin. Le besoin d’être du côté du bien, sans reste, sans ambiguïté. Le besoin de s’innocenter soi-même en s’exposant comme innocent. Le besoin, enfin, de désigner un coupable dont l’existence même justifie la scène.

Car la flottille n’existe que par ce qu’elle accuse. Sans l’obstacle, elle serait vide. Sans l’arrestation, elle serait ridicule. Sans la possibilité d’un récit de violence, elle serait insignifiante. Elle a besoin d’un adversaire qui la confirme.

Et c’est là que le théâtre devient implacable : tout ce qui advient est déjà interprété. Si l’intervention est ferme, elle prouve la brutalité. Si elle est mesurée, elle révèle une violence dissimulée. Si elle n’a pas lieu, elle devient une esquive. Rien n’échappe au dispositif.

On ne cherche pas à comprendre : on veut condamner.

Il faudrait alors dire ce que cette flottille révèle, au-delà de ses acteurs provisoires: une fatigue spirituelle, une incapacité à soutenir la complexité, une passion pour les récits simples où l’innocence et la faute se distribuent sans effort. Le monde est trop difficile ; on le remplace par une scène. Et sur cette scène, chacun vient jouer sa part : non pour transformer quoi que ce soit, mais pour être vu, pour être reconnu, pour être sauvé — au moins symboliquement — de l’incertitude et du doute.

La flottille ne navigue pas. Elle dérive dans les eaux closes de la représentation. Et les arrestations qu’elle appelle ne sont que les stations d’un rituel moderne, où la souffrance n’est plus ce qui advient, mais ce qu’il faut produire pour donner un sens à une époque qui ne sait plus regarder le réel sans le mettre en scène.

La société malade

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En quoi le rap réinsère-t-il les délinquants?

Concerts et « ateliers » de rap ont été annulés ou fortement réduits en prison, à la suite d’un durcissement de la politique pénitentiaire initié en 2025 par Gérald Darmanin. Le but, supprimer les activités jugées ludiques ou « provocantes », apprend-on dans un reportage du journal Le Monde. Mais, les progressistes un peu angéliques alertent sur les conséquences de cette nouvelle orientation: «Assumons que la prison n’est que punition et que le détenu qu’on envoie en prison ne sera jamais réinséré» se plaignent-ils.


L’animateur de Skyrock Fred Musa et l’ancien trafiquant et producteur de musique Mouloud Mansouri, de l’association FU-JO, n’ont pas vu leur contrat renouvelé par l’administration pénitentiaire, au motif que « des concerts et des ateliers de rap ont été jugés inutiles en prison. » Cette annulation semble évidente pour le commun des citoyens, dont le bon sens est choqué par l’inadaptation totale de ces exercices au régime carcéral, même le plus bienveillant. Pourtant, dans le climat d’humanisme lénifiant qui continue de prospérer au sein d’une partie du monde judiciaire, politique et médiatique, des voix ne manqueront pas de s’élever pour dénoncer cette suppression.

Progressisme délétère

Parce que le syndrome d’une mauvaise conscience frappe encore certains esprits qui, implicitement, ont du mal à admettre qu’entre les détenus et eux, il existe une différence fondamentale: les premiers ont été coupables et condamnés, quand eux sont innocents.

Cette absurdité continue de justifier un progressisme délétère, dont le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a pris la mesure pour mener une politique inverse. Pour lui, « il est hors de question de proposer des activités ludiques qui choquent l’ensemble de nos concitoyens… d’où l’obligation de mettre fin à toutes les activités jugées ludiques ou provocantes ». Il entend ne privilégier que « le soutien scolaire, l’apprentissage et l’enseignement de la langue française, le travail ou le sport ».

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Qui a pu penser qu’un genre comme le rap, dont les textes n’expriment pas forcément une exigence intellectuelle et sociale, pourrait avoir la moindre incidence sur l’avenir des détenus libérés? Qui a été assez irénique pour imaginer qu’il pourrait lutter contre la récidive et faire émerger un sens de l’honnêteté là où régnait la malfaisance?

Dérive française

Avec cette réflexion, nous ne quittons pas le domaine politique et social. Nous sommes même, si j’ose dire, au cœur d’une dérive française qui affecte toutes les institutions et les services publics. Comme les pouvoirs, de droite comme de gauche, ne savent plus comment les rendre performants dans leur mission essentielle voire exclusive, en assurant et en renforçant les fondamentaux qu’ils ont à transmettre et à faire respecter, ils se détournent de l’essentiel.

Faute de réussir au centre, ils s’égarent à la périphérie. La prison échoue dans sa mission première, mais on y fait du rap. L’école est en chute libre, mais on y multiplie les divertissements et les activités sans rapport avec sa vocation. La culture ne sait plus être populaire, et l’on surabonde en programmes obscurs ou vulgaires.

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Cette déliquescence a des effets redoutables. À force d’accumuler une multitude de substituts à la réalité – qu’il aurait fallu affronter autrement, avec plus de rigueur, d’intelligence et de constance – on a fini par créer une infinité d’illusions. Chez le détenu, d’abord, qui finit par considérer que la prison devrait lui offrir un mode de vie adouci ; trop pour le détourner, demain, des crimes et des délits. La morale et le réalisme imposent que l’enfermement soit plus rude que la liberté! Chez les responsables politiques, ensuite, enclins à faire preuve de libéralisme au détriment des Français et au prix de leurs souffrances, qui devront constater que tous les laxismes et les facilités accordés dedans sont autant d’incitations à transgresser dehors.

Sera-ce suffisamment pédagogique pour mettre à bas les poncifs : « la prison, école du crime », « la société est coupable », « la nature humaine est bonne »? On peut toujours l’espérer. Le responsable de l’une des associations visées par ce recentrage pénitentiaire s’est d’ores et déjà désolé, redoutant qu’on en vienne à dire que « les détenus s’amusent ». Poursuivre dans le même registre ne pouvait en effet que nourrir ce sentiment. Admettons que la prison doit d’abord être utile à tous ceux qui n’y sont pas.

Chesnais en majesté

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© Théâtre de Poche - Montparnasse

Patrick Chesnais s’excuse au Théâtre de Poche Montparnasse tous les lundis à 21 h 00 dans une série de lettres adressées à des proches, à des lieux, à des moments de sa carrière et plus généralement à la vie, sur une mise en scène d’Émilie Chesnais. C’est drôle, émouvant et magistral. Tout l’art dramatique de ce grand acteur nous éclabousse durant cette lecture incarnée.


Il est là, comme à son habitude, décontracté et narquois, l’ironie rieuse au bord des lèvres, faussement distant, puissamment campé sur ses jambes longilignes, avide de scène, de mots et de confidences. Le corps est d’aplomb et le souffle équilibré, le métronome bat régulièrement. Cette mécanique datant de 1946 est huilée, elle a fait ses preuves. Il va nous lire, ce soir, des lettres d’excuses, des cris d’amour et de détresse, des emballements et des regrets, tout le sel d’une vie parcourue au pas de course, dans la recherche de lumière et d’étincelle, dans la terreur du jour d’après et des petits matins. Son appétit de théâtre est intact. Il ne cachetonne pas. Il ne feignasse pas. Il va nous dévorer et nous libérer. Avec Patrick Chesnais, le public forcément complice, attendri, acquis à sa cause, le suit partout dans ses excès et dans ses failles, dans le trouble comme dans la blague. On se jette avec lui dans le grand bain de l’impudeur, donc de la vérité. Nous ne faisons plus qu’un au théâtre de Poche dans cette salle collante et chaude. On se croirait à la fin d’un été quand l’orage a tonné dans le ciel et que la pluie éclabousse le pavé d’un ton guilleret. Cet acteur plein de réserve et de talent, de mordant et d’écorchures nous touche, voilà tout.

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Nous avons un pacte secret avec lui. Bien sûr, il y a cette voix qui projette si bien nos souvenirs, la virtuosité de son jeu, ses accélérations, ses silences, le coup de massue quand il hausse le ton, la terre tremble, les murs résonnent puis, en un claquement de doigt, une volte-face, il nous susurre des mots tendres, des mots d’amour dans le creux de la nuit ; toutes ces variations se déploient avec une aisance déconcertante. Nous aimons cet artiste pour ces ruptures haletantes. Bien sûr, il y a le métier, il le connaît par cœur, des années d’expérience, mais sans le feu, sans l’énergie, sans l’onde nostalgique, la technique ne vaut rien, elle s’effrite, elle tournerait à vide. Patrick Chesnais y croit dur comme fer, sa présence est mise en valeur par le travail de sa fille, tout en nuances, du sur-mesure. Ces lettres d’excuses commencent par un coup de poignard, une missive adressée à son fils Ferdinand disparu à l’âge de vingt ans. La salle se fige. Il attaque dur. Il n’esquive pas la montagne. Il la prend en pleine gueule. Nous avec. À partir de ce moment-là, on sait que Chesnais pourra tout se permettre, tout enchaîner, tout faire exploser, le sérieux comme les convenances. Rien ne résistera à son humeur tantôt taquine, tantôt amère, et souvent le ton grinçant précèdera l’explosion des rires.

Chesnais pratique un art à part, celui du chaud et du froid, ses excuses sont autant des regrets que des mouvements d’admiration, une combinaison de batailles puériles et de déchirures profondes. Chesnais, chevalier errant, fait des excuses à sa jeunesse, à sa vieillesse et même à la mort, cette salope qui ne prévient jamais.

A ne pas manquer, notre nouveau numéro : Causeur #145 France Télévisions: Faites entrer l’accusé!

Don Quichotte bravant le ridicule, ne reculant devant aucun moulin, il est désopilant quand il évoque un spectacle pressant avec Delphine Seyrig ou le regard courroucé de Jack Nicholson ; il est désarmant quand il nous parle de sa mère en EHPAD et de Mémé de la Garenne, un monde souterrain renaît alors, on voit de nos yeux l’appartement de sa grand-mère, il est penaud face au désarroi de Mathilda May et le français impeccable de Naomi Watts, il se paye même le luxe d’un combat contre le Covid-19 canal historique. Chesnais est grand car l’émotion n’est jamais téléguidée chez lui, elle n’est pas instrumentalisée, elle surgit comme ça, dans un poste de TSF, le rire de Juliette ou les roulades de son petit-fils Eliott âgé de neuf mois. Chesnais, ce boomer nous surprend encore, il n’est jamais convenu, jamais là où on l’attend, sa lettre d’excuses à Paris prend des allures de plaidoyer gaullien, elle court de Villon à Rimbaud, des boulevards des Maréchaux à Saint-Germain-des-Prés. Quand on sort du théâtre de Poche et que l’on s’engouffre dans la ligne 12 du métro, on sourit bêtement, on est heureux et touché, car secoué d’avoir assisté à ce moment de grâce.

1h15

Les tendresses de Zanzibar

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À l’Opéra de Paris, « Rusalka » renaît dans une splendeur intacte

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© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Lyrique. L’amour et la mort, magnifiés dans Rusalka : sublime mise en scène de Robert Carsen, orchestre et chanteurs au sommet


Production millésimée 2002, avec Renée Fleming dans le rôle-titre sous la direction de James Colon, le chef d’œuvre tardif de Dvorak, Rusalka (1901) n’avait pas été donné à l’Opéra de Paris depuis 2019. Très attendue, cette quatrième reprise ne permet pas seulement de réentendre une des plus sublimes partitions du compositeur tchèque (1841-1904), écrite trois ans avant sa mort, certainement son opéra le plus célèbre parmi la dizaine d’œuvres lyriques qu’on doit à l’artiste bohémien dont l’établissement aux Etats-Unis en 1892 nous aura donné, entre autres,  la Symphonie du Nouveau Monde, le Concerto pour violoncelle et le quatuor « Américain »…

Renversant

La quintessence du génie –  osons le mot ! – de Robert Carsen s’affirme dans cette mise en scène, admirable de part en part, – celle-ci emblématique du style inimitable propre au Canadien installé à Paris depuis des lustres. Jamais d’élément purement « décoratif » chez Carsen : tout y fait sens, chaque tableau enté sur une lecture attentive de l’œuvre, pour l’éclairer à neuf. Rusalka, flanquée de ses trois sœurs lacustres, est cette naïade éprise d’un prince, et que la sorcière Jezibaba aide à prendre forme humaine, sous réserve qu’elle demeure muette, et soit maudite si son amour est repoussé. Survient une princesse étrangère, moins évanescente, moins glaçante que cette fée étrangement mutique, et qui ne manque pas de séduire le jeune prince… Rappelée à l’aide par Rusalka, Jezibaba propose une vengeance à l’abandonnée : le tuer. Epouvantée à cette idée, et tandis que l’ondin, son père, se meurt d’avoir vu sa progéniture ainsi trahie, la nymphe éplorée, mais désormais douée de parole, voit soudain réapparaître son prince charmant : il la cherchait désespérément. Leur étreinte se paiera du prix de son trépas, le prévient Rusalka : mais dans ses bras, le prince meurt heureux…

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Tout, dans cette parabole –  dont le livret de Jaroslav Kvapil doit son inspiration à Friedrich de La Motte-Fouqué (Ondine), à Andersen (La Petite Sirène) et aux frères Grimm (L’Ondine de l’étang) –  coïncide idéalement avec les spécificités qui se signalent si puissamment, d’une régie à l’autre, dans le travail de Robert Carsen, et que cristallise la présente mise en scène de façon singulière : le lit ( la couche) comme point nodal de l’action, ici dédoublé au centre d’un dispositif architectural en miroir, promis à s’ouvrir, à se recombiner dans une vertigineuse succession de jeux d’optique qui feront se dupliquer également les personnages, leurs costumes, leurs gestuelles, dans une chorégraphie plastique aussi subtile qu’efficace où noir et blanc se confrontent, jusqu’à ce savant, spectaculaire, onirique renversement de la perspective, esthétiquement renversant, en effet ! Tout un éventail de reflets, de moirures, de gazes, chatoie selon les arrêts d’une poétique qui, un tapis de roses rouges écloses au sol, marie l’air et le feu, la terre et l’élément liquide… Avec Rusalka, Robert Carsen propose sans doute la mise en scène la plus emblématique de son univers formel et mental. Un quart de siècle s’est écoulé ; elle conserve la même fraîcheur.

Imperfectible Nicole Car

Au pupitre, l’émérite chef nippon Kazushi Ono, 66 ans, n’a plus rien à prouver, sinon que sous sa baguette l’Orchestre et Chœurs de la maison parisienne développe une relecture contemplative de l’œuvre, avec un soin du détail, une netteté, une brillance sans tapage, en parfaite adéquation avec cette magistrale mise en scène. Seul bémol : l’option de sonoriser certains morceaux des chœurs, très éloignée de l’esprit comme de l’époque de la partition. La performance inoubliable de la soprano australienne Nicole Car, dans le rôle-titre, rayonne. A elle seule, elle hisse le spectacle au sommet : déchirante, tout simplement, d’un bout à l’autre de sa tessiture, aussi à l’aise dans les graves que dans le médium et les aigus qu’exigent la partition, suprêmement élégante dans une ligne vocale dominée par une technique imperfectible. La plantureuse mezzo américaine Jamie Barton campe une sorcière Jezibaba redoutablement efficace sur le plan scénique autant que vocal, tandis que l’ensorceleuse Princesse étrangère, sous les traits voluptueux d’Ekaterina Gubanova (relayée à partir du 11 mai par Alisa Kolosova), propose un contraste charnu avec l’héroïne éprise du Prince, qu’incarne le ténor pétersbourgeois Sergey Skorokhodov, pour le coup moins convainquant, ne serait-ce que parce qu’il n’a pas tout à fait l’âge qui conviendrait au rôle –  le chanteur a 52 ans.

Les trois ondines sororales – sopranos Margarita Polonskaia et Maria Warenberg, contralto Noa Beinart – remplissent radieusement leur office, tout autant que Florent Mbia dans l’emploi du Garde Forestier et Seray Pinar dans celui, travesti, du garçon de cuisine. L’Esprit du lac (basse russe Dimitry Ivashenko) n’a pas fini de nous hanter…           


Rusalka. Opéra d’Antonin Dvorak. Direction : Kazushi Ono. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Nicole Car, Sergey Skorokhlodov, Ekaterine Gubanova/Alisa Kolosova, Jamie Barton, Dimitry Ivaschenko, Margarita Polonskaya, Maria Warenberg, Noa Beinart, Florent Mbia, Seray Pinar.

Durée : 3h35

Opéra-Bastille, les 8, 11, 14, 20 mai à 19h30, le 17 mai à 14h30.

Enfin un coup de frein au réchauffement climatique

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La cheffe des Ecolos Marine Tondelier à Villepinte, le 2 avril 2026 © Chang Martin/SIPA

Donald Trump et le détroit d’Ormuz : une crise géopolitique aux effets climatiques inattendus


C’est un mystère de la sociologie politique des Français. Beaucoup de ceux qui croient au réchauffement climatique ne croient pas au grand remplacement, et inversement. Peut-être qu’il est trop dur à l’esprit d’envisager deux grands malheurs à la fois. Les Français de 1350 affrontaient deux calamités : la Grande Peste Noire et la Guerre de Cent Ans. Un historien découvrira-t-il un jour que nos ancêtres se déchiraient entre ceux qui craignaient avant tout les Perfides Anglois et ceux que terrifiait le bacille de Yersin ?

Punis !

J’ai d’excellentes raisons de croire à la fois au Grand Réchauffement et au Grand Remplacement. Cette croyance ne vient pas des journaux ou des chaînes d’information en continu, elle me saute aux yeux. J’ai vu l’été dernier, pour la première fois de ma vie de vieux jardinier, mes tomates cuire sur leurs plants, et le temps estival qui règne sur le Sud-Ouest depuis le début d’avril ne m’inspire pas confiance. Dès que je vais dans ma minuscule ville périgourdine, je constate que nos chers visiteurs africains se multiplient et ont tendance à prolonger indéfiniment leur séjour touristique. Ne vous inquiétez pas pour moi, ces constatations ne me détruisent pas. Je bénéficie de deux fermes soutiens, le stoïcisme romain et le christianisme, Sénèque et le Christ, Les Lettre à Lucilius et l’Evangile, que je ne mets bien sûr pas sur le même plan. Il y a en Mathieu 6,26 une merveilleuse leçon de flemme et de désinvolture : “Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent (…) et votre Père céleste les nourrit.” J’ai toujours pensé que la vie n’était pas vivable sans un minimum de jemenfoutisme.

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Il est difficile de faire changer d’avis les climatosceptiques, dont les croyances sont existentielles, selon l’adjectif à la mode. Qu’ils réfléchissent cependant à ces tristes réalités : “Plages englouties, recul des terres : de la Bretagne à la Côte d’Azur, à quoi ressembleront les côtes françaises en 2050 ? “ se demande le Figaro du 19 avril. “En Nouvelle-Aquitaine (…) la côte sableuse perd en moyenne 1 à 3 m. par an”. Tout cela parce que les glaciers du Groenland et ceux de toutes les chaînes de montagnes fondent rapidement et élèvent le niveau des mers. La Conférence internationale de Santa Marta en Colombie qui s’est terminée le 29 avril affirme que “par son utilisation continue des combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon), l’humanité impose à la planète une dangereuse surchauffe” (site du Courrier International).

Jusqu’à présent, toutes les tentatives de stopper la catastrophe se sont révélées vaines : échec de la dernière réunion du COP sur le plan international. Sur le plan national français, échec de l’écologie politique, qui à force de multiplier d’inutiles brimades comme les ZFE est devenue “l’écologie punitive” et a fortement reculé aux élections municipales. On peut sans trop de risque anticiper sa totale disparition aux législatives de 2027.

Un président climatosceptique

Mais l’Histoire des hommes est tissée de surprises. Qui aurait pu penser qu’un début de solution viendrait d’un président américain climatosceptique ? Qui aurait pu penser   que le nom de “détroit d’Ormuz”, au lieu de signifier une catastrophe économique planétaire, deviendrait la parole magique capable de ralentir, de stopper peut-être, la descente aux enfers brûlants de notre chère planète ? Depuis le début de la guerre d’Iran, la consommation mondiale de pétrole a reculé d’une quantité estimée entre 2,5 millions de barils par jour et 4 millions. Bravo ! Claire Bouleau, spécialiste des transports chez Challenges annonce que toutes les compagnies aériennes ont annulé des vols. Bravo ! Le patron de Ryan Air annonce qu’il n’aura plus de kérosène en juin, car 40 % du kérosène mondial passe par le détroit d’Ormuz. Bravo. On sait que l’aviation est l’un des principaux empoisonneurs de notre atmosphère. Le site d’Atlantico annonce le 1er mai “qu’il y a une ruée vers les voitures électriques déclenchée par la guerre en Iran”. Bravo.

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Etrange, ce que n’ont pu faire les recommandations internationales et les bêlements aigre-doux de nos écologistes nationaux, un président américain le fait grâce à la collaboration des Iraniens. Je le dis sans ironie : il faut souhaiter que le double blocus du détroit d’Ormuz dure le plus longtemps possible. Coup de chance, Donald Trump mène là-bas une guerre planplan, personne ne meurt ces jours-ci, les soldats américains bronzent sur les porte-avions, les Iraniens fument ou sniffent la contrebande venue d’Afghanistan. Cette béatitude générale peut durer longtemps, Donald ne s’inquiète pas des midterms, il sait bien que tous les présidents en place les perdent. Les peuples démocratiques sont volages.

La haine irraisonnée des Français envers les présidents américains du camp républicain est néfaste à leur intelligence. J’ai vu en 1984 sur les quais de Strasbourg une scène honteuse : le passage sous les huées de la foule du président Ronald Reagan qui se rendait au Conseil de l’Europe. Son crime ? Il voulait déployer des fusées en Allemagne pour répondre aux fusées soviétiques qui menaçaient l’Europe. Peu de temps après, Reagan a provoqué l’effondrement de ce triste tigre en carton, l’Urss, en le ruinant par la course aux étoiles. On sait moins qu’avec l’appui de Margaret Thatcher, il a réussi à interdire internationalement l’usage des gaz qui détruisaient la couche d’ozone. Aujourd’hui on n’entend que des louanges de Ronald Reagan. Vous n’aimez toujours pas Trump ? Pensez qu’il sera parti dans deux ans, alors que Poutine et Xi vous regarderont encore avec leurs sourires vipérins.

Commission Alloncle: le rapport consenti!

Charles Alloncle, rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, Assemblée nationale, Paris, 8 avril 2026. © Stephane Lemouton/SIPA

À en juger par les jérémiades et criailleries que son rapport a suscitées, on dirait que Charles Alloncle a levé de sacrés lièvres. Il a en tout cas exposé des problèmes de gestion à France Télévisions et confirmé le défaut de pluralisme à Radio France. Pour une partie de la classe politique, il est scandaleux, voire honteux, de permettre aux Français de soulever le capot de l’audiovisuel public. Il est peu probable que cela aboutisse à de grands changements.


On savait déjà que la télé rend dingues ceux qui la font, parfois ceux qui la regardent. On a maintenant la preuve qu’elle rend mabouls ceux qui la contrôlent. Le 27 avril, quand les membres de la commission d’enquête parlementaire consacrée à l’audiovisuel public se réunissent à huis clos à l’Assemblée nationale, un parfum de folie flotte dans l’air. Alors qu’il s’agit simplement ce jour-là d’accomplir une formalité – autoriser la publication des conclusions du rapporteur Charles Alloncle –, la séance va durer près de cinq heures. Le texte pourtant ne les engage à rien et n’a aucune force contraignante. Dans l’assistance, chacun sait bien du reste qu’il lui sera parfaitement loisible de s’en démarquer et de l’étriller publiquement dès sa parution.

Seulement, pour les dix élus de gauche présents dans la salle (sur trente membres en tout), le simple fait qu’Alloncle, député UDR – c’est-à-dire allié du RN – , ait pu consigner dans un document officiel ses réflexions sur la radio et la télévision publiques est inacceptable. « On doit avoir un geste de courage qui est de censurer Charles Alloncle pour l’ensemble de son œuvre », déclare carrément l’écologiste Jérémie Iordanoff avant que les portes se ferment, et que les Insoumis, les Verts et les socialistes se défoulent successivement sur l’élu ciottiste en lui assénant tout le mal qu’ils pensent de lui, de son usage compulsif des réseaux sociaux, de son obsession populiste pour les sommes « empochées » par les producteurs et de ses passages répétés sur les médias de Vincent Bolloré. Quitte à l’accuser d’être sous « l’influence » et « l’ingérence » de l’homme d’affaires breton, et même d’œuvrer à la « trumpisation » de la France.

Un projecteur braqué sur l’audiovisuel public

Drôle de conception du courage. En réalité, l’enterrement du rapport Alloncle, qui n’a finalement pas eu lieu, aurait constitué un fâcheux précédent, évidemment contraire à l’esprit des lois et en particulier aux droits d’expression des oppositions. Jusqu’à présent, seul un rapport d’enquête parlementaire est resté confidentiel dans l’histoire de la Ve République : celui qui portait en 2011 sur le financement des syndicats (il sera consultable en 2036). Mais, à la différence de la commission sur l’audiovisuel public, les auditions s’étaient tenues à huis clos. Dès le départ, il était donc envisagé que les informations récoltées restent couvertes par le secret pendant une période donnée. Rien à voir donc avec le travail mené à ciel ouvert par Alloncle et son collègue philippo-macroniste Jérémie Patrier-Leitus, président de la commission.

Un travail titanesque. Plus de deux cents heures d’auditions et 230 personnes interrogées. Et deux sujets principaux en ligne de mire : la neutralité et le financement de l’audiovisuel public. L’un et l’autre étant notoirement sujets à critiques. Surtout depuis septembre dernier, quand, coup sur coup, deux affaires ont gâché la rentrée des dirigeants de Radio France et France Télévisions. Tout d’abord le scandale Legrand-Cohen, déclenché par la mise en ligne de la vidéo de L’Incorrect où l’on voit les deux vedettes du commentaire politique sur France Inter et France 5 s’entendre comme larrons en foire avec deux éminences grises du Parti socialiste. Ensuite, la parution d’un rapport de la Cour des comptes, qui déplore une situation financière « lourdement dégradée » à France Télévisions et enjoint le groupe dirigé par Delphine Ernotte-Cunci de mener des « réformes structurelles sans délai ».

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Il était donc légitime, et même nécessaire, qu’un coup de projecteur soit braqué sur l’audiovisuel public. Et que les questions qui intéressent légitimement les Français soient soumises à ses dirigeants. Comment expliquer que le salaire moyen soit plus élevé dans ces entreprises paraétatiques que chez les concurrents du privé (bien que les dirigeants y soient, en revanche, moins payés que dans le privé). Quelles mesures ont-elles été prises pour empêcher les copinages avec les sociétés de production extérieures ? Doit-on accepter que les antennes de Radio France et France Télévisions penchent autant à gauche, comme le démontre impeccablement Gilles-William Goldnadel dans notre dossier du mois? Toutefois, tout téléspectateur-auditeur-payeur peut le constater : sur France Télévisions, les entorses à la neutralité sont moins nombreuses, et souvent moins flagrantes, qu’à Radio France où nul n’essaie de cacher qu’il est en croisade civilisatrice contre l’extrême droite. Si Delphine Ernotte-Cunci a gaffé – en accusant CNews d’être d’extrême droite, elle a laissé penser qu’elle mène un combat politique –, Stéphane Sitbon-Gomez ne se fait pas avoir à ce petit jeu : il n’oublie jamais de rappeler que les électeurs du RN regardent ses chaînes et qu’il le sait.

La fourmilière s’en remettra vite

Résumant à grands traits ses découvertes, Charles Alloncle affirme qu’il y a beaucoup d’entorses à la neutralité à Radio France et beaucoup de problèmes de gestion à France TV. Cependant, au cours des auditions, face à un Alloncle dont le phrasé monocorde cache à peine la tonalité offensive, voire inquisitrice des questions, les accusés – pardon les auditionnés – se défendent plutôt bien. L’audiovisuel public est un bastion progressiste et bien nanti certes, mais ce ne sont pas non plus les écuries d’Augias. Le temps des « voleurs de patates » est, semble-t-il, révolu et les règles d’équilibre de la parole politique imposées par l’Arcom, beaucoup plus restrictives qu’autrefois, sont globalement respectées, même si nous pointons d’hallucinants contre-exemples dans ce numéro.

Si les équipes de France Télévisions qui couvrent le Festival de Cannes ont été mises au pain et à l’eau, enfin presque, il est peu probable que les pistes proposées par Alloncle pour réaliser des économies sérieuses seront envisagées. L’idée de fermer ou de vendre une chaîne ou deux n’a trouvé aucun partisan déclaré durant les six mois d’auditions, comme l’a habilement remarqué Delphine Ernotte-Cunci lors de la séance publique de clôture. Il faut dire que cette question, qui animera sans doute la prochaine campagne présidentielle, était un poil hors sujet par rapport à l’objet de la commission. Et que beaucoup de Français sont comme nous terriblement agacés par l’audiovisuel public, mais attachés à l’audiovisuel public.

Osons un pronostic : la fourmilière de l’audiovisuel public, dans laquelle Charles Alloncle a mis un grand coup de pied, s’en remettra très vite. Certes quelques petites évolutions ont déjà été annoncées ici et là, histoire de ne pas renvoyer une impression de totale impunité. Si à Radio France, elles sont plus que discrètes – mais le cas de la Maison ronde est de toute façon désespéré –, à France Télévisions, les dirigeants ont moins fait le dos rond. Face aux révélations sur les suites mises à leur disposition au Majestic lorsqu’ils sont au Festival de Cannes, des consignes de sobriété ont été prises. Le prix maximum des chambres est désormais fixé à 500 euros, excluant donc d’office les établissements de luxe de la Croisette.

Soit dit en passant, les palaces de la Côte, bondés à cette saison, ne sont pas des lieux tellement agréables pendant la Quinzaine et nous n’avons toujours pas compris en quoi il serait choquant que des représentants « officiels » de la culture française soient aussi bien traités que les autres festivaliers. Mais au-delà de cette mesure ultra-symbolique – et un peu démagogique –, c’est sur le plan éditorial que des changements plus sérieux pourraient se profiler. Comme nous l’a confié Stéphane Sitbon-Gomez, numéro deux du groupe, dans notre dossier du mois, une réflexion est en cours sur la place des éditorialistes maison à l’antenne. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour lui ça veut dire beaucoup. Car son pouvoir en la matière est fort mince.

Charles Alloncle a en effet tort de considérer Sitbon-Gomez comme le responsable des journalistes de France Télévisions, même si l’information fait désormais partie de son périmètre. Que ce soit à France Télévisions ou à Radio France, les rédactions et, à FTV, les émissions d’investigation, sont des puissances avec lesquelles les directions doivent composer. À quoi il faut ajouter le pouvoir exorbitant des syndicats. Dans l’audiovisuel public, les véritables chefs des rédactions se trouvent dans les délégations syndicales. Les membres du codir passent, la CGT reste. On a bien vu son pouvoir immense lorsqu’elle a publié un tract assassin contre la reporter Claire Koç en octobre 2025. Celle-ci, réfugiée politique d’origine turque, venait de signer un sujet pour France Info TV sur une exposition artistique organisée à l’occasion des deux ans du 7-Octobre. Autant dire qu’elle avait violé les règles tacites du Politburo ! Le reportage « n’adopte qu’un seul point de vue, celui d’une communauté juive, écrit la CGT, il reprend pour une bonne part les thèses du CRIF ». Questionnés par la commission au sujet de cette abjection, les responsables du syndicat ont reconnu une erreur à mots couverts, mais bien sûr ils n’ont pas présenté d’excuses. Ils se savent intouchables. Ils le savent depuis longtemps. Au moins depuis 2011, date à laquelle la commission d’enquête sur le financement de leurs organisations a été enterrée.

Djembés, statuettes encombrantes et ambitions impériales

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Dominique de Villepin © Alain ROBERT/SIPA

De prétendus anciens cadeaux obtenus du temps de Chirac deviennent des boulets politiques pour Dominique de Villepin, qui vient de lancer son propre mouvement (La France humaniste), dans la perspective de 2027. On vous dit tout de ces petits billets et de ces grandes ambitions.


C’est Robert Bourgi qui le dit : « Le talon d’Achille de Dominique de Villepin, c’est l’argent, le luxe, l’aisance. »

Le sieur Bourgi a déjà fait parler de lui dans le registre croustillant de l’exhumation et de l’exploitation très opportune de cadeaux empoisonnés. On se souvient qu’il avait taillé un costume (à 13 000 euros) à François Fillon alors en pleine ascension vers le graal élyséen, torpillant ainsi sa campagne électorale. Du sabotage parfaitement assumé. Bourgi ne voulait pas que Fillon fît son entrée au palais présidentiel. La motivation d’aujourd’hui serait la même: pas de Dominique de Villepin dans le fauteuil du général de Gaulle. Car Robert Bourgi se pare de l’armure du gaulliste pur et dur, gardien du temple, garant de l’orthodoxie en la matière. S’il le dit…

Cascade de billets

Le caillou dans la chaussure de Dominique de Villepin ne serait pas des costumes de bon faiseur mais deux statuettes représentant Napoléon 1er. C’est en tout cas ce que ce même Robert Bourgi se fit une joie de rapporter dans le Complément d’enquête consacré à l’ex-Premier ministre et diffusé par France 2 jeudi dernier. Napoléon, le modèle politique fantasmé du Monsieur dissolution de 1997, le maître artisan de ce Waterloo, de cette initiative calamiteuse. Depuis, il a fait école. Nous avons eu la joie de connaître au moins une autre dissolution en mode Bérézina. Est-il besoin de rappeler ce haut fait de 2024 ?

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Dans ces époques, celles ou le président Chirac siégeait dans ledit fauteuil, notre héros dénonciateur avait la charge très occulte mais très fructueuse de gérer « les gestes d’amitié » des chefs d’États Africains envers la présidence française et ses alentours immédiats. Une très belle amitié, puisque se chiffrant à plusieurs millions de dollars. Une amitié, qui plus est, des plus actives si l’on en juge par le rythme auquel ces manifestations d’affection se répétaient. Bourgi évoque « douze ou quinze remises d’argent entre 1997 et 2005 pour un montant de cinquante millions d’euros ». Très chaleureuse amitié, disais-je… L’homme, fort disert, raconte autre chose. Il raconte fort bien, d’ailleurs. Une sorte de don oriental chez ce Franco-libanais né à Dakar ? C’est en effet qu’il ne se fait pas prier pour narrer cette belle anecdote sur fond de tam-tams – de djembés, si l’on préfère – qui une fois sortis de leur emballage dans la cour d’honneur de l’Élysée, libérèrent « une cascade de billets de cinq et dix dollars » (sic). Villepin venait de réceptionner ces instruments de musique exotique offerts par le président du Burkina Fasso, Blaise Compaoré. Chirac, toujours fana d’arts premiers et ne voulant pas rater ça, était présent. « Mais qu’est-ce que je vais faire des billets de cinq dollars ? » se serait-il récrié. C’est vrai, les petites coupures, ça encombre vite. Il semble que l’usage qu’il pouvait faire des quatre djembés ne lui posait pas de problème. Peut-être avait-il plaisir à en jouer, le soir au coin du feu tandis que Bernadette s’adonnait au tricot ou au macramé.

Dominique de Villepin fut successivement, ces somptueuses années-là, secrétaire général de l’Élysée, ministre des Affaires étrangères, ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre, cela en 2005.

Cerise sur le gâteau

On comprend qu’il lorgne grave ces temps-ci sur l’Élysée, ce qui serait en quelque sorte la cerise sur le parcours entamé voilà un quart de siècle. Une sorte de couronnement quasi impérial pour cet admirateur de Napoléon Bonaparte. On comprend aussi qu’il ait pris goût à l’argent facile, l’argent qui coule en cascade, comme par enchantement. Mais, ainsi qu’on se plait à le seriner quand on en a à satiété, l’argent ne fait pas le bonheur. On a beau posséder pied à terre vaste et luxueux dans la prestigieuse avenue Foch à Paris, avoir acquis ces dernières années un château niché dans une paisible commune du Loiret, il manque au bonheur, justement, la consécration suprême, l’Élysée.

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On comprend enfin l’amertume que l’intéressé doit ressentir lorsqu’il se dit que, pour deux malheureuses statuettes du « Petit Tondu », de 75 000 euros l’une, 50 000 euros l’autre – une broutille quoi ! – offertes par deux personnes bien sous tous rapports, Blaise Campaoré, déjà nommé, et l’industriel italien Angelo Perucci, le beau rêve pourrait virer cauchemar !

Reste évidemment à savoir le crédit qu’on peut apporter aux révélations du sieur Bourgi dont nul n’ignore la forte inclination qu’il a pour le tamtam médiatique. À chacun son talon d’Achille, éventuellement les sous, les gros sous, pour Dominique de Villepin. Assurément la gloire sulfureuse de la délation en différé pour le sycophante récidiviste qui, après avoir eu la peau du ténébreux Fillon s’offrirait bien celle du flamboyant Villepin…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Le travail, première maladie professionnelle

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La journaliste Elisabeth Lévy © Pierre Olivier

L’éditorial de mai d’Elisabeth Lévy.


Vous vivez dangereusement. Enfin, si vous faites partie des 30 millions de benêts qui travaillent en France. Dieu nous avait prévenus: si vous faites des saletés, fini de traîner à poil toute la journée, vous irez bosser. On n’a pas écouté et voilà. Notez que ça ne sert à rien d’arrêter le sexe, on ne vous renverra pas pour autant feignasser au paradis.

L’autre matin, j’apprends au réveil que c’est la Journée de la sécurité et de la santé au travail. Pour fêter ça, l’Organisation internationale du travail publie un rapport révélant que « le stress, le harcèlement ou les journées interminables » causent chaque année la mort de près de 840 000 personnes dans le monde. Le premier qui fait une blague débile sur l’ambiance à Causeur est viré.

Si vous avez survécu aux petits chefs à gros égo, vous n’êtes pas tirés d’affaire. Gil Mihaely me souffle que le travail est la deuxième cause de mortalité après la vie.

Soyons sérieux un moment. Le travail tue pour de bon. Pas vous et moi, à moins que vous lisiez Causeur sur un échafaudage, dans la cabine d’une grue ou sur une chaîne de production. Le 17 avril, un jeune homme de 22 ans qui travaillait de nuit dans une usine de fabrication de pâtes est tombé dans un laminoir. Laminoir, assommoir, la vie c’est parfois du Zola. Pour changer, la France est en fin de classement – juste après Malte pour le nombre d’accidents par habitant. Ce qui préoccupe légitimement les ministres successifs. L’ennui c’est qu’on voit poindre les solutions. D’après la fondatrice d’un collectif de victimes, il y a un « manque de visibilité très problématique, parce qu’il contribue à cacher l’ampleur du phénomène ». Il est vrai que l’une des maladies françaises est de ne pas connaître précisément les problèmes auxquels on prétend remédier, ainsi a-t-on par exemple réussi l’exploit de créer une pénurie de médecins. L’intention est donc louable, seulement quand j’entends « observatoire », je vois arriver un gymkhana administrativo-syndical. Qui aboutira de toute façon à la conclusion qu’il faut plus de règles et plus de contrôle. Soyons encore plus soviétiques.

Admettons que les employeurs des secteurs les plus filous seraient plus attentifs s’ils savaient que l’Inspection du travail peut leur tomber dessus à tout moment. La CGT exige, sans surprise, qu’on double le nombre d’inspecteurs puisque, selon Libération, les effectifs ont « fondu » de 13 % en dix ans. Logique. On pourrait aussi réaffecter à des opérations utiles les inspecteurs payés pour vérifier que d’honnêtes agriculteurs ne cachent pas du glyphosate dans leur cave ou que le grammage des portions est respecté dans les cantines scolaires. Notre problème n’est pas qu’il n’y a pas assez de contrôles, c’est qu’il y a trop de normes à contrôler.

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Curieusement, ce ne sont pas les travailleurs les plus menacés par un accident qui sont les plus frappés par une nouvelle épidémie: celle des arrêts-maladie dont le nombre et le coût s’envolent. La facture pour la Sécu a bondi de 45 % en six ans pour atteindre 18 milliards en 2025, statistique qui pour une raison mystérieuse n’intègre pas les indemnités versées aux fonctionnaires. Je ne voudrais pas cafter, mais ils ne sont pas les derniers à tirer au flanc, pardon à tellement souffrir au travail qu’ils doivent fréquemment se soigner. Et je ne parle pas seulement des policiers et des professeurs, qui ont des raisons d’en avoir plein le dos.

Le chœur des vierges syndicales (image audacieuse j’en conviens) ne manque pas d’arguments pour expliquer cette envolée. D’abord on vieillit, on fatigue, et comme on n’a pas tous un médecin à portée de vélo, on ne se soigne pas. C’est imparable. Ensuite, il y a le mal-être dans l’entreprise qui lui aussi s’accroît, obligeant les salariés à prendre du recul – et des jours d’arrêt. Je ne sais pas comment on mesure le mal-être dans l’entreprise, sans doute au nombre des arrêts-maladie. Enfin, n’oublions pas le nouveau rapport au travail, parfaitement illustré par cette étudiante en sociologie qui proclamait son intention de ne pas perdre sa vie à la gagner, à quoi le malicieux Stéphane Germain répondit que, dans sa branche d’activité, les statistiques de mortalité au travail étaient encourageantes.

Étant entendu que le boulot, ce n’est pas toujours marrant et parfois franchement pénible, on ne saurait totalement exclure qu’une partie de ces arrêts soit abusive, voire frauduleuse. Quand il suffit de se planter devant son écran pour demander à un télé-médecin que vous ne reverrez jamais de vous arrêter parce que vous ne vous sentez pas bien et qu’il s’exécute sans discuter parce que vous avez déjà payé, la tentation de ne pas se sentir très bien est forte. Et vous pouvez recommencer la semaine suivante avec un autre médecin. Pour débusquer les malins qui abusent du système, le gouvernement envisage de créer un bouton numérique qui permettra aux employeurs de signaler d’un clic les athlètes de l’absence. Ça ressemble un peu à de la délation, mais la fraude récurrente, ça ressemble un peu à du foutage de gueule. L’idéal serait qu’on soit tous kantiens et qu’au moment de replonger sous sa couette aux frais de la princesse, c’est-à-dire de ses copains de bureau, on pense à ce qui se passerait si tout le monde faisait la même chose. L’esprit kantien n’étant pas particulièrement répandu, le flicage est un mal nécessaire.

En attendant que les syndicats inventent une source de revenus qui ne proviendra du travail de personne, la malédiction continue: il faut travailler pour vivre, en tout cas il faut que certains travaillent. Heureusement, on pourra bientôt déléguer toutes les tâches ennuyeuses à des crypto-humains bourrés d’IA qui ne connaissent pas la fatigue d’être soi, ne prennent pas d’arrêts de travail et ne hurlent pas au harcèlement pour une blague un peu leste – ayons confiance, ça viendra. L’ennui, c’est que pour fabriquer des robots, il faut encore que des humains acceptent de se bouger le fondement.

Wokisme: ça barde pour le Barde!

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Stratford-upon-Avon, Angleterre. DR.

La ville natale de Shakespeare va être « décolonisée » par crainte que son succès « ne serve l’idéologie de la suprématie blanche européenne ».


Décoloniser William Shakespeare ? L’initiative a d’autant plus enflammé le débat que cette remise en question émane du Shakespeare’s Birthplace Trust lui-même, à Stratford-upon-Avon, la demeure où le Barde a vu le jour.

Le trust a engagé un processus visant à rendre plus « inclusives » ses collections et, souhaitant s’éloigner d’une lecture jugée trop occidentale de l’œuvre, refuse désormais de présenter le contemporain des Tudors comme « le plus grand » auteur de tous les temps.

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Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large. À Londres, le Globe Theatre accompagne déjà certaines représentations d’un avertissement évoquant la misogynie, l’homophobie, l’antisémitisme, ou le racisme du dramaturge, dont le « génie » servirait le suprémacisme blanc et alimenterait la notion de « supériorité britannique » selon ses détracteurs. Aux États-Unis, des universitaires militent même pour l’écarter des programmes scolaires, lui préférant des auteurs contemporains jugés plus représentatifs de la diversité actuelle. Cette remise en cause ne s’arrête plus aux œuvres, elle touche à l’identité même de l’écrivain. Un essai récent, paru cette année, avance que l’auteur de Hamlet et de Roméo et Juliette aurait été en réalité Emilia Bassano, une femme d’origine juivo-marocaine et à la peau sombre. Si les théories contestant l’auteur du corpus shakespearien ne sont pas nouvelles, leur regain d’intérêt interroge les shakespeariens. Mais pour les opposants au progressisme ambiant, William Shakespeare ne peut pas se réduire à une figure parmi d’autres au risque d’en restreindre considérablement la portée. Son œuvre a franchi les siècles et les frontières, précisément parce qu’elle touche à des thèmes universels auxquels tous peuvent s’identifier. Au-delà du cas Shakespeare, c’est une confrontation plus large qui se dessine : celle entre une volonté de relecture critique du passé et une tentation de le remodeler selon les grilles imposées par notre siècle. Une ligne de crête fragile, où le souci d’inclusion peut, parfois, basculer en entreprise volontaire de révision. Et où l’histoire, elle, mériterait sans doute davantage mieux qu’un procès à charge post-mortem dont les décoloniaux ont le secret.

The Real Shakespeare: Emilia Bassano Willoughby

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Carnet de bord d’une gauche déboussolée

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Soupçonné de ne plus être assez à gauche, l'ancien socialiste Arnaud Montebourg s'explique sur BFMTV, le 1er mai. Sur TF1, le leader de l'extrème gauche Jean-Luc Mélenchon annonce sa candidature à l'élection présidentielle, le 3 mai. DR.

Dans la bataille culturelle, les conservateurs remportent bataille sur bataille face aux progressistes. La gauche ne fait plus l’opinion. Hier soir, Jean-Luc Mélenchon a officialisé sa candidature à l’élection présidentielle. Celui qui plaisantait encore, il y a quelques jours, sur des patronymes juifs est actuellement le mieux placé à gauche, selon les sondeurs. Notre chroniqueur voit dans cette déchéance de la gauche une aubaine pour la droite.


La gauche n’a plus rien à dire. Quand elle parle, elle crache des pierres : elle veut des têtes, des censures, des interdits. En vain. Ainsi, les « progressistes » n’ont pu empêcher la publication du rapport parlementaire sur l’audiovisuel public, rédigé par le député UDR Charles Alloncle. Le document, sauvé de justesse sous la pression des réseaux sociaux, sera mis en ligne mardi par l’Assemblée nationale. Boualem Sansal, pour sa part, sortira le 2 juin chez Grasset son « livre de guerre » (« La Légende ») contre l’islam et la dictature algérienne, en dépit des insultes des bouffeurs de curés ralliés à Allah. Le Canon Français continue d’organiser des banquets populaires malgré les entraves de l’extrême gauche qui déteste le terroir et ses chansons. Le vide intellectuel est tel qu’à Nantes, la maire socialiste Johanna Rolland a lancé le 22 avril l’opération « Plante ton slip » : chacun est invité à enfouir sous terre ses sous-vêtements pour tester la vitalité de la biodiversité ; les caleçons exhumés seront exposés en septembre.

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Fossoyeurs

A Saint-Ouen, aux portes de Paris, les gauches s’affrontent autour de Master Poulet, fast-food 100% halal. Le maire PS de la ville, Karim Bouamrane, s’oppose à ce projet, défendu par LFI au nom de la « nouvelle France » musulmane. Le 26 avril, sur TikTok, le chercheur pro-islam Pascal Boniface a même comparé le blocus de Donald Trump dans le détroit d’Ormuz à celui de Bouamrane contre Master Poulet ! Constat navré de l’illustrateur (de gauche) Xavier Gorce, le 27 avril sur X : « Nous arrivons à ce point de bascule inimaginable où les gens épris des valeurs de gauche (libertés, émancipation, mérite, progrès, rationalité, science, universalisme, pluralisme, laïcité, républicanisme, démocratie représentative…) sont de droite. Bravo les fossoyeurs ».

@pascalboniface_

♬ son original – Pascal Boniface

Montebourg « orphelin » politique !

La déchéance du camp du Bien, toutes chapelles confondues, n’est certes pas une découverte. La gauche, qui a perdu son monopole culturel, ne fait plus l’opinion.

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Néanmoins ses donneurs de leçons, qui se disent héritiers des Lumières, refusent d’admettre leurs échecs.

L’effondrement des finances publiques, de l’école laïque, de la cohésion nationale sont pourtant des désastres nés de belles idées fausses sur l’égalitarisme, la société ouverte, l’universalisme militant. Selon deux sondages récents (Ifop), 57% des Français jugent trop élevée la part des impôts sur le travail ; 60% estiment que la France connait une « transformation démographique profonde » due au remplacement de la population française par une population non européenne, majoritairement africaine. La droite est l’aubaine pour les défenseurs de la liberté d’expression et de la démocratie. C’est Nicolas Dupont-Aignan, avocat des procédures référendaires, qui réclame[1] une « opération mains propres, tant à l’égard du monde politique que des conflits d’intérêts qui gangrènent les milieux économiques, notamment pharmaceutiques ». Le libéralisme commence à être enfin perçu, y compris au RN, comme l’antidote aux idéologies totalitaires et antisémites. Ceux qui se disent « orphelins » de la sociale-démocratie, comme Arnaud Montebourg, parlent avec les mots de la droite patriote et souverainiste. La logique voudrait qu’ils la rejoignent. En annonçant sa candidature à la présidentielle, hier soir sur TF1, Jean-Luc Mélenchon a achevé de rendre la gauche répulsive.

2027 La liberté ou la mort

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La révolution des oubliés

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[1] 2027, La liberté ou la mort, Fayard

La flottille ou le théâtre de la cruauté consentie

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L’activiste brésilien Thiago Ávila, au centre, membre de la flottille, ramené en Israël pour être interrogé, Ashkelon, le dimanche 3 mai 2026 © Ohad Zwigenberg/AP/SIPA

Les individus embarqués dans la énième flottille pour Gaza ne risquent pas grand-chose, malgré les tweets inquiétants ou indignés de l’extrême gauche commentant chaque étape du parcours en mer. Sinon de manquer leur grande scène.


L’armée israélienne a arrêté environ 175 militants de la « flottille pour Gaza » au large de la Crète, ont indiqué jeudi le ministère des Affaires étrangères israélien et les organisateurs ; elle les a ensuite relâchés en Grèce, sauf deux qui seront interrogés en Israël.

« Environ 175 militants provenant de plus de 20 bateaux de la flottille des préservatifs (la dernière appellation israélienne de la flottille, ndla) font actuellement route de façon pacifique vers Israël », écrit le ministère sur X en diffusant une vidéo montrant selon lui « les militants en train de s’amuser à bord de navires israéliens ».

Les organisateurs de cette nouvelle flottille de militants pro-palestiniens souhaitant briser le blocus imposé par Israël sur la bande de Gaza avaient annoncé peu avant que leurs bateaux étaient entourés de navires militaires israéliens alors qu’ils se trouvaient au large de la Crète (Grèce).

Un mauvais casting

Il n’y a pas eu de tempête, cette fois, ni de grandes figures sacrificielles offertes à la ferveur des foules. Ni Greta Thunberg, ni Rima Hassan à l’horizon de cette flottille d’avril 2026. Rien que des silhouettes plus modestes, presque interchangeables, mais d’autant plus disponibles pour la mise en scène. Comme si, débarrassée de ses saintes médiatiques, la liturgie pouvait enfin apparaître dans sa nudité : non plus la compassion, mais son imitation ; non plus l’engagement, mais sa grimace.

Car il ne s’agit pas d’aller à Gaza. Il ne s’est jamais agi d’y aller. La mer, ici, n’est qu’un décor. L’horizon, un trompe-l’œil. La destination réelle est ailleurs : dans l’image, dans le récit, dans cette minute suspendue où l’arrestation — attendue, désirée, presque répétée comme une scène de théâtre — vient donner son sens à l’ensemble.

On embarque pour être arrêté. On s’expose pour être saisi. On parle déjà comme si l’on avait été violenté. La cruauté est anticipée, intériorisée, jouée d’avance. Elle devient un rôle à tenir, une partition à exécuter avec gravité, comme dans ces tragédies pauvres où l’on confond le cri avec la vérité.

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Mais il faut aller plus loin : comprendre où cela se joue. Ce n’est pas seulement en mer. C’est dans la distance. L’arraisonnement n’a pas lieu au seuil d’un port, ni dans la matérialité triviale d’un contrôle côtier. Il survient loin, très loin — dans cet espace abstrait où la terre disparaît et où le monde peut projeter ses fantasmes. À des centaines de kilomètres des côtes, il n’y a plus de rivage : il n’y a plus que l’image.

Et c’est là que la scène devient parfaite. Car plus l’interception est lointaine, plus elle est pure. Délivrée de toute épaisseur concrète — frontières, procédures, ambiguïtés — elle se donne comme un geste absolu : un acte sans contexte, livré à la seule interprétation morale.

Ce n’est plus une opération : c’est une apparition. Et ceux qui embarquent le savent. Ils ne vont pas vers Gaza : ils vont vers ce point invisible où l’arrestation aura lieu. Ils avancent vers cet instant où, saisis dans l’éloignement absolu, ils deviendront enfin ce qu’ils sont venus être: non pas des acteurs d’un conflit, mais les figurants d’une innocence.

Spectacle moral

Il y a, dans cette flottille, quelque chose de profondément occidental — au sens le plus épuisé du terme: une incapacité à affronter le réel autrement que sous la forme d’un spectacle moral. Gaza n’est plus une réalité tragique, contradictoire, traversée de violences multiples ; elle est une image fixe, une icône, une blessure exhibée dont il faut garantir la pureté. Et pour cela, il faut des corps — non pas pour secourir, mais pour signifier.

Ces corps ne risquent pas grand-chose, au fond, sinon de manquer leur scène. Leur véritable peur n’est pas l’arrestation, mais son insuffisance: qu’elle ne soit pas assez brutale, pas assez lisible, pas assez conforme à ce que l’on en attend. Il faut que la main qui saisit soit visible, que la contrainte soit perceptible, que l’injustice soit immédiatement reconnaissable.

Alors on accentue, on dramatise, on précède le geste par le récit qu’on en fera. On joue la peur avant qu’elle n’advienne. On donne à la retenue des forces d’intervention la couleur d’une violence. On fabrique, avec une application presque religieuse, les signes de la victime. Ce n’est plus la cruauté qui est subie : c’est la cruauté qui est requise. Et dans cette exigence, il y a plus que de la mauvaise foi. Il y a un besoin. Le besoin d’être du côté du bien, sans reste, sans ambiguïté. Le besoin de s’innocenter soi-même en s’exposant comme innocent. Le besoin, enfin, de désigner un coupable dont l’existence même justifie la scène.

Car la flottille n’existe que par ce qu’elle accuse. Sans l’obstacle, elle serait vide. Sans l’arrestation, elle serait ridicule. Sans la possibilité d’un récit de violence, elle serait insignifiante. Elle a besoin d’un adversaire qui la confirme.

Et c’est là que le théâtre devient implacable : tout ce qui advient est déjà interprété. Si l’intervention est ferme, elle prouve la brutalité. Si elle est mesurée, elle révèle une violence dissimulée. Si elle n’a pas lieu, elle devient une esquive. Rien n’échappe au dispositif.

On ne cherche pas à comprendre : on veut condamner.

Il faudrait alors dire ce que cette flottille révèle, au-delà de ses acteurs provisoires: une fatigue spirituelle, une incapacité à soutenir la complexité, une passion pour les récits simples où l’innocence et la faute se distribuent sans effort. Le monde est trop difficile ; on le remplace par une scène. Et sur cette scène, chacun vient jouer sa part : non pour transformer quoi que ce soit, mais pour être vu, pour être reconnu, pour être sauvé — au moins symboliquement — de l’incertitude et du doute.

La flottille ne navigue pas. Elle dérive dans les eaux closes de la représentation. Et les arrestations qu’elle appelle ne sont que les stations d’un rituel moderne, où la souffrance n’est plus ce qui advient, mais ce qu’il faut produire pour donner un sens à une époque qui ne sait plus regarder le réel sans le mettre en scène.

La société malade

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En quoi le rap réinsère-t-il les délinquants?

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Le directeur de l'administration pénitentiaire Sébastien Cauwel, le ministre de la Justice Gérald Darmanin et le ministre chargé de la Santé et de l'Accès aux soins Yannick Neuder tiennent une conférence de presse à l'issue de la première réunion du comité de pilotage sur la création de prisons de haute sécurité, au ministère de la Justice à Paris, le 7 avril 2025 © Lafargue Raphael-Pool/SIPA

Concerts et « ateliers » de rap ont été annulés ou fortement réduits en prison, à la suite d’un durcissement de la politique pénitentiaire initié en 2025 par Gérald Darmanin. Le but, supprimer les activités jugées ludiques ou « provocantes », apprend-on dans un reportage du journal Le Monde. Mais, les progressistes un peu angéliques alertent sur les conséquences de cette nouvelle orientation: «Assumons que la prison n’est que punition et que le détenu qu’on envoie en prison ne sera jamais réinséré» se plaignent-ils.


L’animateur de Skyrock Fred Musa et l’ancien trafiquant et producteur de musique Mouloud Mansouri, de l’association FU-JO, n’ont pas vu leur contrat renouvelé par l’administration pénitentiaire, au motif que « des concerts et des ateliers de rap ont été jugés inutiles en prison. » Cette annulation semble évidente pour le commun des citoyens, dont le bon sens est choqué par l’inadaptation totale de ces exercices au régime carcéral, même le plus bienveillant. Pourtant, dans le climat d’humanisme lénifiant qui continue de prospérer au sein d’une partie du monde judiciaire, politique et médiatique, des voix ne manqueront pas de s’élever pour dénoncer cette suppression.

Progressisme délétère

Parce que le syndrome d’une mauvaise conscience frappe encore certains esprits qui, implicitement, ont du mal à admettre qu’entre les détenus et eux, il existe une différence fondamentale: les premiers ont été coupables et condamnés, quand eux sont innocents.

Cette absurdité continue de justifier un progressisme délétère, dont le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a pris la mesure pour mener une politique inverse. Pour lui, « il est hors de question de proposer des activités ludiques qui choquent l’ensemble de nos concitoyens… d’où l’obligation de mettre fin à toutes les activités jugées ludiques ou provocantes ». Il entend ne privilégier que « le soutien scolaire, l’apprentissage et l’enseignement de la langue française, le travail ou le sport ».

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Qui a pu penser qu’un genre comme le rap, dont les textes n’expriment pas forcément une exigence intellectuelle et sociale, pourrait avoir la moindre incidence sur l’avenir des détenus libérés? Qui a été assez irénique pour imaginer qu’il pourrait lutter contre la récidive et faire émerger un sens de l’honnêteté là où régnait la malfaisance?

Dérive française

Avec cette réflexion, nous ne quittons pas le domaine politique et social. Nous sommes même, si j’ose dire, au cœur d’une dérive française qui affecte toutes les institutions et les services publics. Comme les pouvoirs, de droite comme de gauche, ne savent plus comment les rendre performants dans leur mission essentielle voire exclusive, en assurant et en renforçant les fondamentaux qu’ils ont à transmettre et à faire respecter, ils se détournent de l’essentiel.

Faute de réussir au centre, ils s’égarent à la périphérie. La prison échoue dans sa mission première, mais on y fait du rap. L’école est en chute libre, mais on y multiplie les divertissements et les activités sans rapport avec sa vocation. La culture ne sait plus être populaire, et l’on surabonde en programmes obscurs ou vulgaires.

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Cette déliquescence a des effets redoutables. À force d’accumuler une multitude de substituts à la réalité – qu’il aurait fallu affronter autrement, avec plus de rigueur, d’intelligence et de constance – on a fini par créer une infinité d’illusions. Chez le détenu, d’abord, qui finit par considérer que la prison devrait lui offrir un mode de vie adouci ; trop pour le détourner, demain, des crimes et des délits. La morale et le réalisme imposent que l’enfermement soit plus rude que la liberté! Chez les responsables politiques, ensuite, enclins à faire preuve de libéralisme au détriment des Français et au prix de leurs souffrances, qui devront constater que tous les laxismes et les facilités accordés dedans sont autant d’incitations à transgresser dehors.

Sera-ce suffisamment pédagogique pour mettre à bas les poncifs : « la prison, école du crime », « la société est coupable », « la nature humaine est bonne »? On peut toujours l’espérer. Le responsable de l’une des associations visées par ce recentrage pénitentiaire s’est d’ores et déjà désolé, redoutant qu’on en vienne à dire que « les détenus s’amusent ». Poursuivre dans le même registre ne pouvait en effet que nourrir ce sentiment. Admettons que la prison doit d’abord être utile à tous ceux qui n’y sont pas.