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Daido Moriyama: la photo de l’extase

Exposition Daido Moriyama, à la Fondation Henri Cartier-Bresson, jusqu'au mois d'octobre


Daido Moriyama: la photo de l’extase
"Chien errant", Misawa (1971). Exposition Daido Moriyama, actuellemnet à la fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris © GINIES/SIPA

À partir de septembre 2026 et jusqu’en 2027, nous allons commémorer les deux cents ans de l’invention de la photographie par le Français Nicéphore Niépce. Ce sera l’occasion de revenir sur cet art à part entière, et de remettre à l’honneur ses principaux représentants. Le photographe japonais Daido Moriyama (né en 1938 près d’Osaka) est de ceux-là. La Fondation Henri Cartier-Bresson lui consacre en ce moment une exposition, d’où a été tiré un remarquable ouvrage, Lettres d’amour à la photographie, qui mêle images et textes de l’artiste. Pour Moriyama, la photo est une véritable « obsession ». Il ne se considère d’ailleurs pas comme un simple professionnel, pour qui faire de belles photos bien léchées serait le métier. Il se définit davantage comme un amateur. Il précise : « je suis vraiment un amateur, un photographe de l’ultra-personnel ». Cela détermine chez lui une exacte adéquation entre la vie et l’art. Il cultive l’un par rapport à l’autre, ne sépare jamais les deux. De là que son travail (les images et les écrits) comporte un accent de très grande subjectivité. N’est-ce pas ce qu’on demande d’abord à un artiste ?

Daidō Moriyama. DR.

De l’autre côté de l’image

Moriyama est clair sur son projet un peu fou : « Je voulais mener la photographie jusqu’à ses limites… » C’est pourquoi son travail en vient à interroger la photographie elle-même, et à la mettre en question. Il écrit qu’il a cherché à « aller de l’autre côté de l’image ». Peut-être est-ce là qu’il retrouvera son double, ou, plutôt, son jumeau mort lorsqu’ils avaient deux ans : « je suis moi-même alors sa re-copie », lâche-t-il. Car il faut se rendre à l’évidence : depuis Kierkegaard, et le voyage à Berlin de La Reprise, on connaît l’impossibilité définitive de la copie conforme. Le réel ne se répète pas. C’est pourtant ce que tente d’accomplir le photographe, par la magie de son petit appareil. Cet espoir d’une résurrection ne le quitte pas, là est la clef.

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Le cliché mythique

La clef est aussi à trouver dans le Point de vue du Gras, la première photo jamais réalisée, mise au point par Nicéphore Niépce en 1826 ou 1827. Moriyama éprouve une attirance irrépressible pour ce cliché mythique. Il lui consacre quelques pages remarquables. « Il est fasciné, indique la notice, par cette image originelle qui semble détenir toutes les réponses essentielles aux questions qu’il se pose sur le médium. » Moriyama précise, pour sa part : « chaque détail d’absolument toutes les photographies les miennes comprises est renfermé dans cette image ». Là encore, Moriyama a poussé l’obsession très loin. Il a en effet accompli les deux pèlerinages : l’un à Saint-Loup-de-Varennes, en Bourgogne, où vivait Niépce et où celui-ci a réalisé le cliché Point de vue du Gras ; et l’autre à Austin (Texas), dans la collection du Harry Ransom Center de l’université américaine où a finalement abouti la fameuse « héliographie », comme on disait à l’époque. Pour Moriyama, une révélation métaphysique.

Niépce, la beauté intrinsèque

Après ma lecture sur le Point de vue du Gras, je me suis interrogé sur cette image mise au point par Niépce. J’ai d’abord cherché des éléments sur le procédé qu’il avait utilisé, à la fois ingénieux et simple. Niépce est arrivé à fixer le reflet de la lumière, projetée par le soleil sur une cour de ferme, à travers la lentille d’une petite chambre noire — obtenant donc une image reproduite sans l’intervention d’une main humaine. Ayant étudié tout ceci, j’ai regardé d’un autre œil le Point de vue du Gras. Les commentaires du photographe m’ont fait pressentir l’importance intrinsèque de cette image, du moins ce qu’il en reste, car le temps l’a presque effacée. C’est comme un Graal inaccessible, une origine qui nous est donnée, se dérobant au temps, et qui, si nous étions en mesure de la comprendre, nous révélerait peut-être la vérité sur nous-mêmes. J’ai fait une copie de cette photo et l’ai disposée dans un cadre en aluminium. Et, contemplant le résultat sous le Plexiglas, je me suis rendu à l’évidence que ce cliché était effectivement l’une des choses les plus extraordinaires qu’il m’ait été donné de voir : en somme, un saint suaire du monde matériel, qui nous fait lorgner, là encore, vers la métaphysique (la « métaphotographie », comme dit la préface de l’ouvrage). Moi aussi, me suis-je dit, je ferai un jour le double pèlerinage, comme Moriyama, au risque de passer pour un vieil excentrique. Je ne peux pas en rester là.

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Le penseur Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique,se montrait pessimiste, lorsqu’il avançait que, dans la modernité, les œuvres d’art perdaient leur aura. L’exemple de la photographie montre que ce n’est pas exactement le cas. Pour Daido Moriyama, on constate que la technique, bien qu’elle tienne un rôle important, n’est pas tout. La subjectivité de l’artiste demeure, et sa sensibilité à fleur de peau. On pourrait prendre le cinéma, également, où il existe des exceptions à la norme hollywoodienne et à la dictature commerciale. Tout ceci laisse quelque espoir. Moriyama avait bien saisi le péril, et l’assumait. Il a certes illustré le nihilisme contemporain (Moriyama est plutôt un désespéré), tout en prônant une indicible nostalgie. « J’ai toujours en tête, écrivait-il, deux éléments décisifs : le réalisme des photographies de Niépce et le réalisme des photographies de presse. » Cette phrase sur le réalisme, moins ambiguë qu’il n’y paraît, résume bien l’ambition de Moriyama, et également de quelques autres photographes, dont je pourrais citer une longue liste, depuis Niépce jusqu’à William Klein ou Raymond Depardon, etc. En cela, la photographie est devenue depuis longtemps un art irremplaçable.


Lettres d’amour à la photographie, Daido Moriyama. Éditions Delpire. 237 pages.

Lettres d'amour à la photographie

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Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1936).Rééd. Allia, 2024.

L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique

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Exposition : « Daido Moriyama Lettres d’amour à la photographie », à la Fondation Henri Cartier-Bresson (79, rue des Archives, 4e) du 20 mai au 4 octobre 2016.

À signaler : réédition en septembre du volume n° 8 de la collection « Photo Poche » des éditions Actes Sud consacré à Nicéphore Niépce, au prix attractif de 14,50 €. Un volume toujours disponible de cette collection, le n° 141, paru en 2025, propose un choix des photographies de Daido Moriyama au même prix de 14,50 €. À conseiller.

Nicéphore Niépce

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Daido Moriyama

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