Accueil Culture À l’Opéra de Paris, « Rusalka » renaît dans une splendeur intacte

À l’Opéra de Paris, « Rusalka » renaît dans une splendeur intacte

Un opéra d’Antonin Dvorak, à Paris-Bastille, jusqu'au 20 mai 2026


À l’Opéra de Paris, « Rusalka » renaît dans une splendeur intacte
© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Lyrique. L’amour et la mort, magnifiés dans Rusalka : sublime mise en scène de Robert Carsen, orchestre et chanteurs au sommet


Production millésimée 2002, avec Renée Fleming dans le rôle-titre sous la direction de James Colon, le chef d’œuvre tardif de Dvorak, Rusalka (1901) n’avait pas été donné à l’Opéra de Paris depuis 2019. Très attendue, cette quatrième reprise ne permet pas seulement de réentendre une des plus sublimes partitions du compositeur tchèque (1841-1904), écrite trois ans avant sa mort, certainement son opéra le plus célèbre parmi la dizaine d’œuvres lyriques qu’on doit à l’artiste bohémien dont l’établissement aux Etats-Unis en 1892 nous aura donné, entre autres,  la Symphonie du Nouveau Monde, le Concerto pour violoncelle et le quatuor « Américain »…

Renversant

La quintessence du génie –  osons le mot ! – de Robert Carsen s’affirme dans cette mise en scène, admirable de part en part, – celle-ci emblématique du style inimitable propre au Canadien installé à Paris depuis des lustres. Jamais d’élément purement « décoratif » chez Carsen : tout y fait sens, chaque tableau enté sur une lecture attentive de l’œuvre, pour l’éclairer à neuf. Rusalka, flanquée de ses trois sœurs lacustres, est cette naïade éprise d’un prince, et que la sorcière Jezibaba aide à prendre forme humaine, sous réserve qu’elle demeure muette, et soit maudite si son amour est repoussé. Survient une princesse étrangère, moins évanescente, moins glaçante que cette fée étrangement mutique, et qui ne manque pas de séduire le jeune prince… Rappelée à l’aide par Rusalka, Jezibaba propose une vengeance à l’abandonnée : le tuer. Epouvantée à cette idée, et tandis que l’ondin, son père, se meurt d’avoir vu sa progéniture ainsi trahie, la nymphe éplorée, mais désormais douée de parole, voit soudain réapparaître son prince charmant : il la cherchait désespérément. Leur étreinte se paiera du prix de son trépas, le prévient Rusalka : mais dans ses bras, le prince meurt heureux…

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Tout, dans cette parabole –  dont le livret de Jaroslav Kvapil doit son inspiration à Friedrich de La Motte-Fouqué (Ondine), à Andersen (La Petite Sirène) et aux frères Grimm (L’Ondine de l’étang) –  coïncide idéalement avec les spécificités qui se signalent si puissamment, d’une régie à l’autre, dans le travail de Robert Carsen, et que cristallise la présente mise en scène de façon singulière : le lit ( la couche) comme point nodal de l’action, ici dédoublé au centre d’un dispositif architectural en miroir, promis à s’ouvrir, à se recombiner dans une vertigineuse succession de jeux d’optique qui feront se dupliquer également les personnages, leurs costumes, leurs gestuelles, dans une chorégraphie plastique aussi subtile qu’efficace où noir et blanc se confrontent, jusqu’à ce savant, spectaculaire, onirique renversement de la perspective, esthétiquement renversant, en effet ! Tout un éventail de reflets, de moirures, de gazes, chatoie selon les arrêts d’une poétique qui, un tapis de roses rouges écloses au sol, marie l’air et le feu, la terre et l’élément liquide… Avec Rusalka, Robert Carsen propose sans doute la mise en scène la plus emblématique de son univers formel et mental. Un quart de siècle s’est écoulé ; elle conserve la même fraîcheur.

Imperfectible Nicole Car

Au pupitre, l’émérite chef nippon Kazushi Ono, 66 ans, n’a plus rien à prouver, sinon que sous sa baguette l’Orchestre et Chœurs de la maison parisienne développe une relecture contemplative de l’œuvre, avec un soin du détail, une netteté, une brillance sans tapage, en parfaite adéquation avec cette magistrale mise en scène. Seul bémol : l’option de sonoriser certains morceaux des chœurs, très éloignée de l’esprit comme de l’époque de la partition. La performance inoubliable de la soprano australienne Nicole Car, dans le rôle-titre, rayonne. A elle seule, elle hisse le spectacle au sommet : déchirante, tout simplement, d’un bout à l’autre de sa tessiture, aussi à l’aise dans les graves que dans le médium et les aigus qu’exigent la partition, suprêmement élégante dans une ligne vocale dominée par une technique imperfectible. La plantureuse mezzo américaine Jamie Barton campe une sorcière Jezibaba redoutablement efficace sur le plan scénique autant que vocal, tandis que l’ensorceleuse Princesse étrangère, sous les traits voluptueux d’Ekaterina Gubanova (relayée à partir du 11 mai par Alisa Kolosova), propose un contraste charnu avec l’héroïne éprise du Prince, qu’incarne le ténor pétersbourgeois Sergey Skorokhodov, pour le coup moins convainquant, ne serait-ce que parce qu’il n’a pas tout à fait l’âge qui conviendrait au rôle –  le chanteur a 52 ans.

Les trois ondines sororales – sopranos Margarita Polonskaia et Maria Warenberg, contralto Noa Beinart – remplissent radieusement leur office, tout autant que Florent Mbia dans l’emploi du Garde Forestier et Seray Pinar dans celui, travesti, du garçon de cuisine. L’Esprit du lac (basse russe Dimitry Ivashenko) n’a pas fini de nous hanter…           


Rusalka. Opéra d’Antonin Dvorak. Direction : Kazushi Ono. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Nicole Car, Sergey Skorokhlodov, Ekaterine Gubanova/Alisa Kolosova, Jamie Barton, Dimitry Ivaschenko, Margarita Polonskaya, Maria Warenberg, Noa Beinart, Florent Mbia, Seray Pinar.

Durée : 3h35

Opéra-Bastille, les 8, 11, 14, 20 mai à 19h30, le 17 mai à 14h30.




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