Un peu abusivement placées sous le signe des Ballets Russes, trois pièces brèves mêlent création contemporaine et patrimoine chorégraphique. Ni pour le meilleur, ni pour le pire.

C’était une idée séduisante : unir en une soirée les évocations de trois des ouvrages d’un frère et d’une sœur. Et quel frère ! Et quelle sœur ! Vaslav Nijinski et Bronislava Nijinska. Lui créateur génial de L’Après midi d’un faune et du Sacre du Printemps pour les Ballets Russes, elle autrice talentueuse de Boléro pour la compagnie d’Ida Rubinstein. Des évocations seulement. Ou des versions radicalement différentes des originaux dues à des créateurs d’aujourd’hui et transmises à trois solistes du Ballet national du Rhin.
Fulgurances
Du Sacre du printemps ne demeure plus lors de cette soirée que la partition enregistrée de Stravinsky. La chorégraphie qui l’accompagne, titrée HUNT, a été composée en 2002 par l’artiste finlandais Tero Saarinen. C’est lui qui l’avait dansée à la création, lors de la Biennale de Venise de 2002 ou lors de sa reprise à la Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre du festival fondé par Carolyn Carlson, June Events. Et il y était renversant. HUNT, révèle-t-il, « examine la dualité de la vie : la naissance, la mort et le caractère éphémère de la réalité corporelle ». C’est une pièce fulgurante, en accord avec l’une des plus fascinantes compositions musicales créées pour la danse, une version dont l’étrangeté et la puissance sont indissociables de leur auteur et créateur. Et qu’il est difficile de transmettre à d’autres interprètes comme, dans un tout autre registre, cela a été le cas du fabuleux solo Density 21,5 créé jadis au Palais Garnier par Carolyn Carlson. Il est impossible qu’il soit exécuté décemment par quelqu’un d’autre qu’elle. Et seul un artiste aussi exceptionnel que Jean-Christophe Paré, Premier danseur du Ballet de l’Opéra, aura su le ressusciter dans une interprétation à la hauteur de la légende.
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La soliste du Ballet du Rhin, probablement Lara Wolter (son nom est difficilement trouvable dans le programme fourni aux spectateurs), grande et racée, est remarquable, magnifique même, dans ce rude travail de virtuose. Mais il lui manque cette dureté masculine, cette âpreté qu’avait Tero Saarinen, cette fulgurance du mouvement, ce mordant, cette révolte que requiert une chorégraphie si violente et au fond si désespérée. Aux images de la danse s’ajoutent les effets lumineux de Mikki Kunttu. Ils sont un autre visage de la chorégraphie, contribuent à conférer à l’ouvrage une dimension de folie répondant à merveille aux pulsations de la partition de Stravinski.

Faune et grande nymphe
L’archéologue Dominique Brun, il faut bien la nommer ainsi, a reconstitué des fragments de la version originale de l’Après-midi d’un faune, grâce à toutes sortes de documents, mais pour deux danseurs seulement, celui interprétant le faune et celle exécutant le rôle de la grande nymphe. Avec le danseur François Chaignaud, elle a créé en outre une version du Boléro, à l’opposé de celle conçue par Nijinska.
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A la musique enivrante et sensuelle de Debussy, à la chorégraphie si radicale et si étonnamment belle de Nijinski, il faut, pour L’Après-midi d’un faune, des danseurs hors pair. Les deux interprètes choisis exécutent leurs rôles avec une conscience et une bonne volonté qui les honorent. Mais aussi, faute d’avoir été bien dirigés peut-être, avec une platitude qui rend incompréhensibles, et la beauté de l’œuvre, et l’effet sidérant qu’elle exerce toujours sur le spectateur. Aucune trace de sensualité entre les protagonistes, rien qui ne dévoile chez lui la sauvagerie du désir, et chez elle l’effroi de la virginité en péril. Elle dégrafe ses voiles avec un air pincé de demoiselle de province dans la cabine d’essayage d’un magasin de confection. Son orgasme à lui pourrait ressembler à celui d’un vieux garçon précautionneux qui pratiquerait la sexualité par simple mesure d’hygiène. Ils ont inventé une version du Faune destinée au Couvent des Oiseaux. Et c’est d’un ennui mortel ! Comment comprendre avec cela l’effet électrisant qu’exerça la première des créations du jeune chorégraphe polonais sur le public des Ballets Russes et la rage de ce crétin de Calmette poussant, en en rendant compte dans Le Figaro, des glapissements de notaire violé par un gorille ?

Une courtisane sur le retour
On s’ennuie moins avec l’interprète du Boléro. Echevelé, fardé comme une courtisane sur le retour, mais qui n’aurait renoncé à aucune de ses prétentions, plongé jusqu’à la noyade dans les volants généreux d’une robe froufroutante et multicolore, François Chaignaud fait immanquablement songer à cette vieille belle de Kazuo Ohno qui ne s’était jamais remis d’avoir contemplé La Argentina quand il était jeune encore. Il fait aussi penser à ces hétaïres du Second Empire qui tentaient désespérément de perdurer sous la Troisième République en abusant de vains et coûteux artifices.

Dans le Boléro de Nijinska, comme dans celui de Béjart, qu’elle soit homme ou femme, la créature dansant sur son praticable est censée incendier les mâles qui l’environnent. Ici, il faudrait impérativement être un marin retenu durant des mois à bord d’un navire marchand pour parvenir – et encore – à entrer en éruption face à cette poupée peinte qui s’agite avec extravagance. Ressemblant à une vieille femme aigrie, sans jamais dépasser cette dimension anecdotique, menant son solo pauvre chorégraphiquement avec une frénésie qui n’est guère convaincante, le personnage, à la fin du compte, paraît assez pathétique.
Ballet de l’Opéra national du Rhin. Soirée Ballets Russes. Prochaines représentations à l’Opéra de Strasbourg: les 25, 26 et 27 juin. 1h35
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